Full text of "Romania"
ROMANIA
ROMANIA
RECUEIL TRIMESTRIEL
CONSACRÉ A L'ÉTUDE
DES LANGUES ET DES LITTÉRATURES ROMANES
PUBLIÉ PAR
Paul MEYER et Gaston PARIS
Pur remenbrer des ancessurs
Les diz et les faiz et les murs.
Wace.
i r ANNÉE — 1884
PARIS
F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR
67, RUE DE RICHELIEU
LA
CHANSON DE DOON DE NANTEUIL
FRAGMENTS INÉDITS.
Le président Fauchet s'exprime ainsi dans le chapitre intitulé « de
Huon de Villeneuve » de son Recueil de l'origine de la langue et poésie
française ' :
Je croy que les Romans de Regnaut de Montauban, Doon deNantueil, et Aie
d'Avignon, Guiot de Nantueil et Garnier son fils2 sont tous d'un mesme poëte.
Premièrement, parce que c'est une suite de contes, et que je les ai veus cousus
l'un après l'autre. Car il faut confesser que le livre ne vint jamais entier en mes
mains : et encores le fueillet des commencemens de chacun livre (pour ce que
les lettres estoyent dorées et enluminées) avoyent esté deschirez. Toutefois, en
l'un qui estoit demi rompu, je trouvay le nom du Trouverre.
Suivent dix-huit vers, qui ont dû former le début d'un roman en
alexandrins monorimes, et dans lesquels un certain « Huon de Ville
noeve » est mentionné, sinon comme l'auteur, du moins comme le
renouveleur du poème. 'Nous aurons à revenir plus tard sur ce morceau.
Bornons-nous à dire présentement que Fauchet ne spécifie pas autrement
le poème d'où sont tirés les vers qu'il cite. Il poursuit en transcrivant des
morceaux de Doon de Nantueil, d'Aie d'Avignon, de Guiot de Nantueil.
Le manuscrit dans lequel Fauchet pouvait lire, dans la seconde moitié
du xvie siècle, ces divers poèmes, ne s'est pas conservé jusqu'à nous.
C'est une perte, car, si nous possédons encore des copies de Renaut de
Montauban, d'Aie d'Avignon et de Gui de Nanteuil, nous n'en avons
aucune de Doon de Nanteuil, aucune du poème, quel qu'il fût, où figuraient
i. Livre II, § xin, Œuvres, 1610, fol. $62.
2. Sic Fauchet ; mais cette énumération n'est pas correctement présentée. II
faudrait « ... Doon de Nantueil, Garnier et Aie d'Avignon, Guiot de Nantueil
son fils. »
Romania, XIII I
2 P. MEYER
les vers dans lesquels Huon de Villeneuve se nomme. La perte serait
encore plus regrettable, si, comme il y a quelque apparence, le ms. mis
à profit par Fauchet avait fait partie de la bibliothèque formée par
Charles V. On lit, en effet, dans l'édition que M. Delisle a récemment
publiée de l'inventaire de la librairie du Louvre, un article ainsi conçu :
Buesves d'Esgremont, la Vie saint Charlemainne, les Quatre fils Aimon,
Dame Aie d'Avignon, les Croniques de Jérusalem, Doon de Nantueil, Maugis
le larron, Vivien et Raoul de Cambrai L
Il y a une coïncidence partielle entre cette description et celle que
Fauchet nous donne de son manuscrit. On trouve de part et d'autre les
romans de Renaut de Montauban (ou, ce qui est la même chose, des
Quatre fils Aimon), de Doon de Nanteuil, d'Aie d'Avignon. Si Gui de
Nanteuil ne figure pas dans la notice du ms. de Charles V, on ne peut
en conclure avec certitude que ce roman ne se soit pas trouvé dans le
ms. en question, car Gui de Nanteuil est la continuation d'Aie d'Avi-
gnon et, si le copiste n'a pas pris soin de séparer nettement les deux
ouvrages par une rubrique ou de quelque autre manière, le rédacteur de
l'inventaire du Louvre, médiocre bibliographe, a pu ne voir qu'un
roman là où il y en avait deux. Je n'oserais pourtant affirmer l'identité
des deux mss. Je pose la question sans la résoudre. S'il y a des ressem-
blances entre les deux notices, il y a aussi des différences. Le ms. de
Charles V contenait Maugis et Vivien, probablement Vivien l'amacor de
Monibrant, qui se trouve joint à Maugis dans un ms. bien connu de
Montpellier. Or Fauchet, autant que j'ai pu le vérifier, ne fait nulle part
mention de ces deux romans. Il y avait aussi dans le même ms. un
Raoul de Cambrai. Nous savons bien que Fauchet possédait un texte de
ce poème, mais rien ne prouve qu'il fût, comme dans le ms. de Charles V,
joint à Renaut de Montauban, à Doon de Nanteuil, et autres poèmes qui
ont formé ce qu'on a appelé la Geste de Doon de Mayence. La question
reste donc obscure.
Quoi qu'il en soit, que le ms. de Charles V et celui de Fauchet aient
été distincts, ou qu'ils se réduisent à un seul, le fait est que l'on n'a pos-
sédé jusqu'ici de l'un des poèmes contenus dans ces deux mss., Doon de
Nanteuil, que les vers cités par Fauchet. Il y en a 16 en tout, si j'ai
bien compté : 10 à l'endroit indiqué plus haut, 2 à la page suivante
(fol. 563 V0 des Œuvres, 1610), 4 enfin dans les Origines des dignitez et
magistrats de France [Œuvres, fol. 486 v°). Ce nombre va être sensible-
ment accru. Je publie dans les pages qui suivent 220 vers du poème de
Doon de Nanteuil. C'est encore à Fauchet que nous les devons.
1. Delisle, Cabinet des manuscrits, III, 164.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL }
Il y a à la Bibliothèque nationale, sous le n° 24726 du fonds français,
un ms. provenant de l'abbaye de Saint-Victor, qui est entièrement com-
posé de cahiers écrits par Fauchet à des époques très diverses et sur
des sujets très variés. Dans le commencement on trouve de courtes dis-
sertations écrites d'une main posée, qui ont l'apparence d'une mise au
net. Puis viennent des notes rapidement tracées sur divers sujets d'his-
toire, des extraits de chroniques, de poèmes, des tableaux généalo-
giques. Dans cette seconde partie du volume se trouvent des extraits
ainsi intitulés :
« D'ung Romant appelle Guion de NantueiH (fol. 66).
« Du Romans Renaut de Montauban (ibid.).
« D'un autre Roman que je pense estre de Doon de Nantoil (fol. 68).
« Du Romans Aien d'Avignon et Garnier de Nantoil (fol. 69 v°).
« Romans de Guiot fils d'Aie d'Avignon et de Garnier (fol. 70 V).
« Romans de Raol de Cambrai » (fol. 71).
J 'ai fait usage des extraits de Raoul de Cambrai pour l'édition de ce poème
que vient de publier la Société des anciens textes français ; j'étudierai
les extraits de Gui de Nanteuil et à' Aie d'Avignon dans un mémoire par-
ticulier où je ferai en outre connaître d'importants fragments manuscrits
à' Aie qui m'ont été récemment communiqués. Je décrirai, avec des détails
qui ici ne seraient pas à leur place, les notes de Fauchet dans un
mémoire sur les mss. possédés ou utilisés par le savant président. Actuel-
lement je m'attache à Doon de Nanteuil.
Que sait-on de Doon de Nanteuil indépendamment des extraits de
Fauchet ? Telle est la question à laquelle nous allons d'abord tâcher de
répondre.
Le poème qu'on pourrait intituler La Mort Beuve d'Aigremont, qui,
dans son état actuel., forme la première branche de Renaut de Montau-
ban, nous présente Doon de Nanteuil comme le frère de Girart de Rous-
sillon, d'Aimon de Dordone et de Beuve d'Aigremont. L'introduction de
Girart de Roussillon dans cette parenté montre que nous n'avons pas
affaire ici à une conception bien ancienne. Pourtant, la constitution de
cette famille épique ne peut pas être postérieure au xne siècle : je la
placerais, pour éviter de préciser plus qu'il n'est à propos de faire, entre
1 1 50 et 1 180. La Mort Beuve d'Aigremont nous apprend que Doon de
Nanteuil et son frère Girart ont été en guerre avec Charlemagne. Cette
guerre n'a pas eu pour eux une issue favorable. Doon y a perdu son
château. L'empereur sait bien pourquoi Beuve refuse de venir à sa
cour :
1 . Sous ce titre Fauchet donne uniquement les vers signalés ci-dessus, p. 1 ,
ceux dans lesquels est nommé Huon de Villeneuve.
4 P. MEYER
1 II {Beuve) me het por son frère, que je bien sai et voi,
Cui je toli Nantueil, s'abati le bofoi1.
Girars de Rossillon en guerroia vers moi,
Chaitif l'en fis fuir parmi le sablonoiz.
(Ed. Michelant, p. $.)
Plus loin, dans le même poème, la femme de Beuve engage son époux
à ne pas s'exposer de nouveau à la colère de l'empereur :
2 Membre vos de Doon vo frère, le guerrier.
Entre lui et Girart, ki molt s'avoient chier,
Assés le (le roi) guerroierent au fer et a l'acier ;
Mais a la pardefin ne porent avancier :
Fuïr les en covint et le païs vuidier...
Or revolés le roi de novel guerroier !
(Ibid., p. 13.)
G. Paris a déjà cité ces passages, pour en induire l'existence « d'un
« poème français de Girart de Roussillon assez différent et d'une date
« reculée, bien que moins ancien que le provençal 2. » Je crois qu'il en
faut conclure bien plutôt l'existence d'un ancien poème de Doon de
Nanteuil. Rien n'empêche que dans ce poème Girart de Roussillon se
soit allié à son frère Doon pour faire la guerre à Charlemagne.
La Mort Beuve d'Aigremont fournit encore d'autres témoignages que
G. Paris a réunis 5 et qu'il applique cette fois, avec toute raison, à un
poème perdu de Doon de Nanteuil. Deux d'entre eux font allusion, comme
l'un de ceux qui ont été cités plus haut, à la prise de Nanteuil par
Charlemagne ; voici le plus explicite des deux :
3 Quant (Charles) prist guerre a Doon par son entiscement,
Il le vint aseoir sens nul detriement ;
A lui se combati sous Nantueil voirement.
La le vainqui li rois, jel sai a escient,
Mais ce fu par l'esfors d'une paiene gent
Qui tornerent en fuie com traïtor pullent.
(Ibid., p. 15.)
Les deux derniers vers fournissent un détail intéressant : Doon aurait
appelé à son aide des païens qui l'auraient abandonné au moment du
danger. Qu'advint-il de Doon après sa défaite ? Le même poème va nous
l'apprendre : il se réfugia en Pouille, où l'empereur le poursuivit vaine-
ment. Charlemagne se plaint de Beuve :
4 Qui, por l'amor Doon m'a si coilli en hé
Ne me daigne servir, çou est la vérité,
1. Bojoi peut aller, mais j'aimerais mieux bejroi.
2. Hist. poét. de Charlemagne, p. 298.
3. Ouvr. cité, pp. 299, 300.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL $
Pour çou que le (Doon) chaçai en Puille le régné.
La l'alai jou requerre : n'i pot estre trové.
(Ibid., p. 2.)
Et ailleurs il est dit de Charlemagne :
5 Ja le (Doon) chaça il fors de la siue contrée,
En la terre de Puille fui a recelée.
(Ibid., p. i$.)
La chanson d'Aie d'Avignon, qui, dans sa partie ancienne, est nota-
blement antérieure au xme siècle, nous fournit des témoignages qui
conduisent aux mêmes conclusions. Dans ce poème, le héros principal,
Garnier de Nanteuil, fils de Doon de Nanteuil, est en possession de la
faveur de Charlemagne, mais des envieux tâchent d'exploiter contre lui
le souvenir de son père. « Par ma foi, dit un de ces malveillants per-
« sonnages,
6 « Se au roi remembrast de vo père Doon,
« De l'asaut qui fu fait a Nentuel sa maison,
« De l'orgueill vos cousins les .iiij. fiz Aimmon,
« Ja n'eussiez sa nièce ne l'enor d'Avignon. »
(Ed. Guessard et Meyer, p. ii.)
Un autre passage fait allusion à la fuite de Doon en Pouille :
7 « Sire, » dist Alerans, li quens de Traysin,
« Membre toi de Nentuel quant il fu l'autre an pris ;
« En la terre de Puille s'en foi Do chaitis. »
(Ibid., p. 8i.)
Un peu plus loin nous trouvons la mention d'une particularité qui
semble avoir été tirée du poème de Doon. Certains personnages, enne-
mis de Garnier de Nanteuil, sont faits prisonniers et mis dans une prison
où jadis Doon avait enfermé le sarrazin Magan. Ce Magan aurait donné
à Doon, probablement à titre de rançon, « le char balancien d'or fin. »
Je ne suis pas plus maintenant qu'il y a vingt-cinq ans, alors que je
préparais l'édition d'Aie, en état d'expliquer ce que pouvait être un
char balancien, mais je me figure que c'était un objet très désirable.
Le fait est que Charlemagne, non moins cupide que le fut plus tard
Richard Coeur de Lion, paraît en avoir eu envie, d'où la guerre entre
Doon et l'empereur. Voici les vers :
8 Puis les mist en la chartre au fondement marbrin
Ou Do ot en prison Magan, .j. Sarrazin,
Qui li donna le char balancien d'or fin,
Dont puis li vint la guerre Karlon le fiz Pépin.
{Ibid., p. 88.)
Gaufrei, poème assez tardif, nous fournit une sorte de généalogie très
6 P. MEYER
précise d'après laquelle Doon de Mayence aurait eu douze fils, parmi
lesquels Gaufrei, le héros du poème, Doon de Nanteuil, Grifon d'Haute-
feuille, Aime de Dordonne, Beuve d'Aigremont, Girart de Roussillon '.
C'est le développement de la tendance à grouper les héros épiques que
nous avons déjà constatée dans la Mort Bueve d'Aigremont. Ce qui nous
intéresse davantage, c'est un passage où l'auteur de Gaufrei nous dit que
Doon de Nanteuil, ayant épousé la belle Clarisse, fille d'un seigneur
nommé Henri, qui était cousin du duc Naime, engendra un fils qui reçut
à sa naissance le nom de Berart, ajoutant que ce Berart fut tué par
Bertran lorsqu'il alla en message auprès de Doon de la part de Charle-
magne :
9 Chele nuit engendra .j. valet avenable ;
Puis ot a nom Berart, moût fu courtois et sage ;
Mez Bertran l'ochist puis quant ala u mesage
A Doon de Nantueil de par le bon roi Kalles2.
(Ed. Guessard et Chabaille, p. 142.)
Il ne nous manque plus que de savoir qui était ce Bertran. Philippe
Mousket, qui, il faut le dire, traite Doon d'une façon assez sommaire J,
va nous l'apprendre : il nous dit en effet que Charles envoya à Doon,
comme messager, Bertran, le fils du duc Naime de Bavière :
10 Car losengier et traïtour
Li fisent grant anui maint jour
Ki dévoient iestre si home.
L'estore Doon premiers nome
8430 Quant il fist Bertran mesagier,
Pour aler Nantuel assegier.
Et cil Bertrans fu fius Namlon
De Baiwiere, le preu baron,
Ki sages iert sor toute rien,
8435 Et maintes fois le siervi bien.
1. Voy. l'édition Guessard et Chabaille, dans le recueil des Anciens polies de
la France, p. 4. — Une liste assez différente des douze fils de Doon de Mayence
est donnée dans le Myrcur des Histors de Jean des Preis dit d'Outremeuse. On
y lit : « Ly viijc fut Doon : chis conquist sour les Sarasins la terre de Nantuel
« et de Brandeborch. Chis oit grant guerre a roy Charle ; si en perdit sa terre,
a mais il prist depuis a femme Sibilhe, lefilhe le conte de Lovay; chis oit .j. fis
« qui oit nom Garin. Chis portât l'escut de geule a une crois d'argent. »
2. Les vers qui précèdent les quatre ici rapportés sont obscurs, et, s'il n'y a
pas quelque faute, on pourrait croire que la tirade est hors de sa place. Les
éditeurs ont fait justement remarquer dans une note que le mariage de Doon
est raconté un peu plus loin, p. 144; les vers que nous citons d'après la p. 142
semblent donc venir un peu trop tôt. On ne peut cependant admettre la suppo-
sition des éditeurs, que ces mêmes vers se rapporteraient au mariage de Girart,
frère de Doon ; Berart est en effet le fils de Doon et non de Girart.
3. Chronique rimée, v. 8429 et suiv.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL 7
Tels sont les témoignages que j'ai pu recueillir sur la chanson de
Doon de Nanteuil. Ils suffisent à nous donner une idée générale du récit.
Nous pouvons supposer que la guerre éclata entre Doon et l'empereur à
cause de ce précieux « char balancien d'or fin » qui a été mentionné plus
haut (texte 8). Selon l'usage, Charles commença par envoyer à Doon un
messager, Bertran, le fils du duc Naime, qui paraît avoir été d'un tempé-
rament un peu vif, comme l'étaient souvent les messagers au moyen
âge, puisqu'on nous apprend qu'il tua, au cours de son ambassade,
Berart, le fils de Doon (textes 9 et 10). La guerre ayant éclaté, nous
savons que Doon, malgré le secours que lui apporta son frère Girart de
Roussillon, fut battu et chassé de son château de Nanteuil (textes 1, 2,
6). S'il eut le dessous, ce fut à cause de la lâcheté, de la trahison,
comme on disait au moyen âge, et, comme on a dit en des temps beau-
coup plus récents, des païens sur lesquels il avait cru pouvoir compter
(texte 3). J'imagine que Magan, le donateur du fameux « balancien »,
devait être à la tête de ces païens. Battu, Doon se réfugia en Pouille
^texte 4, 5 , 7) , se conformant ainsi à divers précédents que nous offre
notre vieille littérature épique. L'empereur l'y suivit, mais sans pouvoir
l'atteindre (texte 4). Nous ignorons dans quelles conditions la paix fut
rétablie.
Les divers témoignages que j'ai cités sont, à ma connaissance, les
seuls à l'aide desquels on puisse reconstituer les données générales du
roman perdu. On pourrait toutefois trouver dans nos anciens poèmes
d'autres témoignages sur Doon de Nanteuil, personnage épique, mais
n'étant pas nécessairement le héros d'une chanson de geste. Ainsi dans
Ogier le danois il est représenté comme un chevalier de haut rang. Lors-
qu'il se présente à Brehier, contre lequel il tente la lutte, avec peu de
succès du reste, il se nomme ainsi, non sans fierté :
Do de Nantuel m'apelent Alemant,
Flament, Englois, Angevin et Normant,
Et en la cort Kallon le roi poissant.
Quatre cités ai je en mon tenement,
Et vint castiel sont a moi apendant.
(Ed. Barrois, vv. 9983-7.)
Des témoignages de ce genre prouvent simplement que Doon était
connu, en dehors même du poème qui lui a été consacré et probable-
ment avant la composition de ce poème.
A quelle époque convient-il de placer la composition du poème? Incon-
testablement dans la seconde moitié du xne siècle, puisque l'une de nos
sources d'informations, Aie d'Avignon, est certainement antérieure à la
fin de ce siècle. Mais il ne résulte pas de là que le poème dont Fauchet
8 P. MEYER
nous a conservé des fragments soit de cette époque. G. Paris le jugeait
du xiv" siècle ', d'après les quelques vers cités dans les Œuvres de Fau-
chet. Je le crois plutôt du commencement du xme. Ce serait donc un
rajeunissement de la chanson à laquelle se rapportent les divers témoi-
gnages cités plus haut. Il y a, parmi les fragments publiés ci-dessous, un
morceau qui ne laisse aucun doute à cet égard ; ce sont les vers 26 a
29, où l'auteur nous dit que tous ceux qui ont chanté de Bertran le mes-
sager de Charles et du duc ne savent rien du sujet.
Voyons maintenant quelles notions peuvent se déduire des fragments
que nous a conservés Fauchet. Et d'abord, parlons de la forme.
Le poème était en alexandrins rimes : chaque tirade est terminée par
un vers indépendant de six syllabes. De ces petits vers cinq nous ont
été conservés : ci-après, vv. 61, 81, 159, 175, 196. On n'ignore
pas que cette forme a été employée dans des poèmes en décasyllabes
assez peu anciens, notamment dans le Girart de Vienne de Bertran de Bar-
sur-Aube et dans Aimeri de Narbonne qui, selon toute apparence, est
du même auteur. Notons dès maintenant cette coïncidence sur laquelle
nous aurons à revenir plus loin.
Quant au fonds, il est d'un vif intérêt, à ce point que nous n'avons
pas à regretter que nos fragments appartiennent au poème rajeuni plutôt
qu'à l'ancien poème. Des extraits de ce dernier n'auraient probablement
pas, pour l'histoire de notre littérature épique, la valeur des morceaux
conservés par F'auchet. Mais, avant d'aller plus loin, il importe de bien
se rendre compte des motifs qui ont déterminé le choix fait par le savant
président. Fauchet s'intéressait peu à la matière des chansons de geste.
C'était avant tout un antiquaire, en quête de notions sur l'histoire et la
géographie de la France ancienne, sur ses institutions, sur les mœurs,
sur le costume de nos ancêtres. Tout ce qui, dans les œuvres de nos
vieux poètes, touchait à ces divers sujets attirait son attention et était
transcrit par lui au fur et à mesure de ses lectures. Il notait aussi les
mots qu'il n'entendait pas, de même encore que certaines expressions,
qui, pour un motif quelconque, l'avaient frappé, et dont il se plaisait à
recueillir des exemples. Ainsi il ne laissait pas passer des traits descrip-
tifs tels que a la barbe florie, ou qui le poil ot ferrant, sans en prendre
note. Il résulte de cela que ses extraits ne sont nullement conçus de
façon à donner une idée du contenu d'un poème. Si nombreux qu'ils
soient, ils sont toujours insuffisants, dès qu'on veut s'en servir pour faire
l'analyse de l'ouvrage dont ils sont tirés. Dans le cas présent, ce n'est
pas sans peine que nous pouvons distinguer çà et là quelques vers qui
1. Hist. poct. de Charlcmagnt, p. 298, note.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL 9
soient en rapport avec les données principales du poème telles que nous
avons pu les rétablir à l'aide des témoignages rapportés plus haut. Ainsi
le v. 26 annonce le message que Bertran doit remplir auprès de Doon.
Le v. 25, qui, nous dit Fauchet, se rapporte à un mort que l'on doit
porter en terre, peut fort bien être extrait du récit des obsèques faites à
Berart, fils de Doon ; voy. ci-dessus, texte 9. Les vers 2} et 24 sont
probablement tirés de la sommation suivie du défi que Bertran a dû
adresser à Doon. Aux vers 128-42 nous assistons à l'arrivée des barons
mandés par l'empereur prêt à marcher contre Doon. Les vers 161-5
nous montrent ce dernier se préparant à soutenir la guerre. Il semble
qu'aux vers 168-71, Doon, pour encourager les siens à bien faire, mette
à la discrétion des plus vaillants les belles dames de Nanteuil. Les der-
niers vers transcrits paraissent se rapporter à diverses circonstances du
siège. On remarquera que le v. 202 annonce la retraite de païens, sans
doute ceux sur lesquels Doon croyait pouvoir compter; voy. texte 3.
Il est bien probable que le renouveleur a modifié sur certains points
la marche de l'ancien récit, qu'il a ajouté quelques épisodes de sa façon,
mais nous devons nous en tenir ici à de simples présomptions, les élé-
ments de comparaison faisant défaut de part et d'autre. On peut toutefois,
ce me semble, sans faire à la conjecture la part trop grande, compter au
nombre des additions ou des modifications apportées par le renouveleur
au récit primitif tous les passages où se manifeste la tendance à ratta-
cher la chanson de Doon à d'autres chansons de geste, qui ne sont pas,
en général, d'une date bien reculée. Un personnage du nom de Rogon,
dont le rôle ne se dessine pas clairement dans nos fragments (vv. 45,
5 $ et suiv.), est présenté comme oncle de Beuve [d'Aigremont ?] et père
de Pinabel, le défenseur de Ganelon dans Rolant. Grifon d'Autefeuille
(v. 58) est, selon Gaufrei, l'un des fils de Doon de Mayence, et père de
Beuve d'Aigremont et de Doon de Nanteuil. Il a, dans Gaufrei et ailleurs,
fort mauvaise réputation. Hardré et Haguenon (v. 59) sont connus
d'ailleurs comme traîtres ; le premier par Amis et Amiles, le second par
Aie d'Avignon.
Doon de Nanteuil se rattachait donc, au moins sous la forme qu'a
connue Fauchet, à la geste de Doon de Mayence. D'autre part, il paraît
se relier, dans une certaine mesure, à une autre des trois célèbres gestes
que définit l'auteur de Doon de Mayence dans un passage souvent cité : à
la geste d'Aimeri de Narbonne. Aux vers 69-73 un certain Beuve, qui
n'est pas Beuve d'Aigremont, mais son petit-fils, se présente comme fils
du comte Girart de Vienne et de Guibourt, fille du duc Beuve [d'Aigre-
mont], comme neveu d'Hernaut de Beaulande et cousin d'Aimeri « qui
occit le dragon. » On verra dans la note du v. 73 ce qu'il faut entendre
par ces derniers mots. Il y a un vers, le v. 62, Et Alemant et
10 P. MEYER
Sesne qui jurent « Godeherre », qui se retrouve à peu près dans Aimeri.
Nous verrons tout à l'heure que l'auteur de Doon connaissait et appré-
ciait Bertran de Bar-sur-Aube , l'auteur à' Aimeri de Narbonne et de
Girart de Vienne.
L'auteur, ou plutôt le renouveleur, de Doon de Nanteuil connaissait
aussi Doon de la Roche, chanson de geste qui sera bientôt publiée par la
Société des anciens textes français, d'après le ms. unique de Londres.
Mais il la connaissait d'après une rédaction dont nous ne soupçonnions
pas l'existence. Après le v. 171 il y a une observation de Fauchet ainsi
conçue : « Olive, seur de Charlemagne, fut mariée à Doon de la Roche,
« seigneur de Frize (?), et fut séparée de lui; puisespousée par Bertran,
« fils du duc Naismes. » Cette notion, que Fauchet empruntait à une
partie de Doon de Nanteuil qu'il ne nous a pas fait connaître autrement,
est pour nous toute nouvelle. Dans le Doon de la Roche du ms. de Londres
Olive est sœur de Pépin, et non de Charlemagne : dans la Karlamagnus-
Saga, elle est, comme ici, sœur de Charlemagne1, mais dans aucune
de ces deux rédactions, qui diffèrent beaucoup l'une de l'autre, nous
ne voyons qu'Olive, séparée de Doon, ait épousé le fils du duc Naime.
Ailleurs, entre les vers 155 et 154, Fauchet dit que Bertran eut d'Olive
un fils appelé Gautier « qui espousa Nevelon, fille dudit Charles, et tua
« Justamont. » Cela encore est nouveau.
Entre les morceaux conservés par Fauchet, il en est un, le plus long
de tous, qui sera cité désormais au nombre des témoignages les plus
intéressants sur l'histoire de notre ancienne poésie, et surtout de nos
anciens poètes. C'est le morceau qui se compose des vers 83 et 1 19, et
qui en réalité se divise en deux fragments, tirés d'une même tirade. Le
renouveleur de Doon de Nanteuil, donnant subitement carrière à des
sentiments longtemps comprimés, se lamente bruyamment de la déca-
dence du métier de jongleur. « Autrefois, dit-il, nous étions recherchés
« et aimés ; on nous honorait dans les cours des seigneurs ; on nous
« donnait manteaux et bliauts fourrés. Maintenant notre métier est bien
« tombé. Il n'y a garçon2, pour peu qu'il sache un morceau rimé, qu'il
« ait la voix clairette et sache bien faire le fou >, dont chacun ne dise :
« Ha! Dieu, comme il en sait ! Il en a plus appris en un an que Bertran
« de Bar n'en a jamais su en toute sa vie, ni le vieux Maloiseau ... ni
« Hue del Teil. Alors on lui fait mille amitiés et lui donne du bon argent
« monnayé. Mais, par la foi que je dois à la Trinité, il n'y a pas dans le
1. Voy. l'analyse de G. Paris, Bibl. de l'Ec. des chartes, $c série, V, 105
et suiv.
2. Au sens méprisant que ce mot a souvent au moyen âge.
3. Je traduis par à peu près le et est bien desrd du texte (v. 94). La leçon,
et par suite le sens, ne sont pas assurés.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL 1 I
« royaume de France, pris en long et en large, il n'y a pas cinq jon-
« gleurs qui en sachent assez pour n'avoir pas à apprendre encore. »
Puis, énumérant les jongleurs connus qui sont morts depuis peu, il
affirme qu'Aubert d'Iveline f?) s'est noyé en tombant, en état d'ivresse,
du haut d'un pont, depuis la mort de Guarin de Chevreuse, de Guillaume
Dent de Fer, de Seguin (?) de Troie, de Mahé de Remecourt, les bons
jongleurs sont très clairsemés.
Ce passage, bien que placé par Fauchet vers le milieu de ses extraits,
appartenait visiblement au prologue du poème ; d'ailleurs l'auteur le dit
en propres termes au v. 1 18. On peut hardiment affirmer qu'il n'y a pas
dans toute notre ancienne poésie de morceau qui, en aussi peu de vers,
contienne autant de notions importantes pour notre histoire littéraire.
Nous avons là une nouvelle liste de noms de jongleurs à ajouter à ceux
que nous fournissent le débat des deus îroveors ribaus et le dit des Hiraus
de Baudouin de Condé '. Ces noms sont d'une incontestable authenticité,
ce qu'on ne saurait assurer avec la même certitude de la liste des deus
troveors. Il est superflu d'insister sur la valeur du témoignage que nous
fournit le même passage sur Bertran de Bar-sur-Aube. Enfin, les allu-
sions aux romans d'Alexandre, d'Apolloine, du beau Tenebré (?), d'Au-
digier ont bien aussi leur intérêt.
Nous avons traité jusqu'à présent Doon de Nanteuil comme un ouvrage
anonyme. Le moment est venu de dire que selon toutes les probabilités
l'auteur ou le renouveleur de Doon s'est nommé, ou a été nommé, au
début de son poème, que ce début nous a été conservé par Fauchet et
n'est point autre que le morceau de dix-huit vers dont il a été dit un
mot au commencement de ce mémoire. L'auteur ou le renouveleur de
Doon de Nanteuil serait donc ce Huon de Villeneuve, presque célèbre
grâce aux compilations littéraires qui, sans vérification, le font auteur de
divers poèmes auxquels il est bien étranger, mais à qui jusqu'à ce jour il
a été impossible d'attribuer avec certitude aucune composition. Voici
par quelle voie j'arrive à le reconnaître pour l'auteur, ou plutôt pour le
renouveleur de Doon. Fauchet, dans le passage rapporté tout au début
de ces recherches, suppose que Renaut de Montauban, Doon de Nanteuil,
Aie d'Avignon, Gui de Nanteuil, sont d'un même poète, et le motif très
faible de cette hypothèse, c'est qu'il avait vu ces divers romans « cousus
l'un après l'autre » dans un même volume. Et ce poète unique devait
être le Huon de Villeneuve dont il trouvait le nom en un feuillet « demi-
rompu. »
Comme il n'est aucunement possible que les quatre poèmes indiqués
soient d'une même main, nous admettrons que les vers cités par Fau-
i. Edit. Scheler, p. 163.
12 P. MEYER
chet, qui sont réellement un prologue de jongleur, s'appliquent à l'un de
ces poèmes, et non à tous les quatre. Mais auquel ? Il semble que Fau-
chet ait fait à cette question une réponse décisive dans son recueil de
notes où il transcrit les mêmes vers (moins le dernier qui n'a pas d'impor-
tance) sous cette rubrique : « D'un Romans appelé Guion de Nanteuil. »
Mais cette assertion est évidemment le résultat d'une fausse conjecture
ou d'une erreur de plume. Ce qui est sûr, c'est que les vers en question
n'appartiennent pas à Gui de Nanteuil, dont nous possédons deux mss.
Fauriel lui-même nous a donné le moyen de constater sa propre erreur,
car à la suite de ce morceau viennent, comme on l'a vu plus haut, p. 3,
des extraits de Renaut de Montauban, de Doon de Nanteuil, d'Aie d'Avi-
gnon, et enfin de Gui de Nanteuil. C'eût été là le lieu de citer les vers sur
Huon de Villeneuve. Evidemment le feuillet « demi-rompu » qui conte-
nait le nom de Huon de Villeneuve se trouvait dans de telles conditions
(peut-être était-il détaché) qu'on ne pouvait hésiter sur sa place véri-
table '. Fauchet l'a d'abord rattaché à Gui de Nanteuil, puis dans son
ouvrage imprimé, il s'est tenu dans des termes plus vagues. J'affirme,
sans crainte d'être contredit, que le début conservé par Fauchet est
étranger non seulement à Gui de Nanteuil, mais aussi à Renaut de Mon-
tauban et à Aie d'Avignon. Il ne reste donc que Doon à qui on puisse les
rattacher. Et je puis ajouter qu'ils s'y adaptent parfaitement, comme le
prouve une coïncidence d'idée et d'expression qui sera signalée plus
loin, dans la note du v. 83. Présentement, je vais les transcrire, en
combinant le texte imprimé par Fauchet avec celui, peu différent, de ses
notes manuscrites :
Seignor soiez en pès, tuit aiez...,
Que la vertu del ciel soit en vos demorée !
Gardez qu'il n'i ait noise ne tabort ne criée.
II est einsint coustume en la vostre contrée,
$ Quant uns chanterres vient entre gent henorée
Et il a endroit soi sa vielle atrempée,
Ja tant n'avra mantel ne cote desramée
Que sa première laisse ne soit bien escontée,
Puis font chanter avant, se de riens Ior agrée,
10 Ou tost, sans villenie, puet recoillir s'estrée.
1 . Ajoutons que le premier feuillet de Doon de Nanteuil paraît avoir fait défaut,
ou du moins s'être trouvé déplacé. Fauchet, en effet, intitule les fragments qu'il
transcrit de ce poème de la façon suivante : « D'un autre roman que je pense
être de Doon de Nantoil. » Il n'y avait donc pas de début avec rubrique initiale.
Mon hypothèse est que ce début était constitué par le feuillet « demi rompu »
où figurait Huon de Villeneuve.
V. i, aiez est fourni par les notes manuscrites, l'imprimé porte seulement a —
2 Impr. vertus. — 3 Impr. tabor ; ne faudrait-il pas tabust ? — 4 Impr. ensinc. —
5 Notes mss. ung chanterre. — 7 Impr. cotte. — 10 Notes mss. peust recueillir.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL I 3
Je vous en dirai d'une qui molt est henorée :
El riaume de France n'a nule si loée.
Huon de Villenoeve l'a molt estroit gardée;
N'en volt prendre cheval ne la mule afeltrée,
1 $ Peliçon vair ni gris, mantel, chape forrée,
Ne de buens paresis une grant henepée.
Or en ait il mausgrez qu'ele li est emblée !
Une molt riche pièce vos en ai aportée.
Ce morceau est à noter pour les origines de la propriété littéraire. Il
nous montre combien les auteurs ou renouveleurs de chansons de geste
tenaient à se réserver le droit d'exploiter leurs œuvres à leur guise. Il y
a quelque chose de semblable dans la première tirade, du reste fort
obscure, de Girart de Roussillon. De même encore, au début de la Des-
Iruction de Rome (Romania, II, 6) :
Cil ki la canchon fist l'a longuement gardée,
Ainz n'en vout prendre avoir, voire nule darrée,
Ne mul ne palefroi, mantel, chape fourrée1.
Ici nous voyons que Huon de Villeneuve n'avait pas réussi à s'assurer
la possession exclusive de sa chanson, puisque le jongleur, auteur de la
tirade, se vante de la lui avoir « emblée ». Après tout, il faut peut-être
ne voir là qu'un simple artifice littéraire, et Huon de Villeneuve peut
fort bien avoir rédigé lui-même le prologue où il est représenté comme
dépouillé par un jongleur peu scrupuleux.
En outre du ms. de Charles V mentionné plus haut, je n'ai trouvé
dans les anciens inventaires de bibliothèques du moyen âge qu'une indi-
cation relative à un ms. de Doon de Nanteuil. Elle se trouve dans la
donation, plus d'une fois publiée2, faite en 1 306 par Gui de Beauchamp,
comte de Warren, à l'abbaye de Bordesley. Il y a dans cet acte deux
articles consécutifs ainsi conçus :
Un volume qe parle des quatre principals gestes de Charles e de Dooun (e)
de Mayance e de Girard de Vienne e de Emmery de Nerbonne. — Item, un
1. Je restitue le texte, qui est corrompu dans le ms. et mal corrigé dans l'édi-
tion de M. Grœber.
2. H. J. Todd, Illustrations of the Vives and mitings of Gower and Chauccr.
London, 1810, pp. 161-2 ; Fr. Michel, Tristan, I, cxx, cxxn; J. Merrywea-
ther, Bibliomania in the Middle Ages, London, 1849, 193-4; E. Edwards,
Memoirs of Libraries, I, 375. Le ms. se trouve en copie du XVIIe siècle à la
bibliothèque de Lambeth, n° 577.
12 Impr. royaume, nulle. — 15 Notes mss. Ville neufve. — 14 Impr. vol. — 15 Notes
mss. Pliçon. — 16 Notes mss. grand. — 17 Notes mss. mau grez. — 18 Manque dans
les notes manuscrites.
14 P. MEYER
volume del romaunce Edmond, de Ageland (corr. Agoland) e deu roy Charles,
Dooun de Nauntoile et le roumaunce de Gwyoun de Nantoyl.
Aucun des nombreux manuscrits (il n'y a pas moins de vingt-sept articles)
mentionnés dans cette donation ne paraît être parvenu jusqu'à nous.
D'un autre Roman que je pense estre de Doon de Nantoil ' .
Mantel ot d'escarlate traînant contreval,
Et vest buen peliçon et bliaut de cendal.
Seignor, Do de Nantoil dont je ci vos acont,
Sa citez ne siet mie dedans un val parfont,
5 Eins siet en une roche chevée contremont.
D'une part est Norgance, la forestde Marfont,
D'autre part par la faloise chevée en abis mont,
De l'autre part la roche la ou l'estorce pont,
De la quarte cort Moese, si la passent au pont.
i . Fauchet avait d'abord écrit Nantueil, qu'il a corrigé en Nantoil.
4 La description qui suit du château ou de la cité de Nanteuil ne répond à
rien de réel, bien qu'elle ait toutes les apparences de la précision. Ce lieu aurait
été situé sur une hauteur entre la Meuse et le Rhin et à peu de distance de ces
deux cours d'eau (vv. 9 et i$). Ce sont là des données imaginaires. Il est
possible que l'auteur ou le renouveleur de Doon ait connu les passages ci-après
A'1 Aie d'Avignon, qui donnent des indications peut-être plus réelles :
Le chastel de Nentuel est en tel marche assis
A la porte roial devise .iij. païs :
Alemaigne et Loheraigne et France, ce m'est vis.
(Aie d'Avignon, p. 81.)
Ce dernier vers est sûrement fautif, il est trop long d'une syllabe, et d'ailleurs
il donne une indication grossièrement erronée en supposant un point où l'Alle-
magne, la Lorraine et la France se toucheraient. J'incline a croire qu'il faut
corriger Allemaigne en Champaigne. On lit encore dans Aie d'Avignon, à propos
de Nanteuil :
La tor est grans et haute et blanche comme nois :
D'une part est d'Argonne qui le dot en deffois,
Que ja ne mengera sanz venoison au dois ;
De l'autre part cort Muese ou li poisson sont froit. (P. 81-2.)
Ces données, combinées avec celles des vers cités précédemment, conduiraient à
chercher Nanteuil sur la rive gauche de la Meuse, dans le pays de Rethel.
En dehors d'Aye d'Avignon et de Doon de Nanteuil je ne connais pas de texte
qui fournisse des notions de quelque valeur sur la situation de Nanteuil. Ainsi
Gaufrei place ce lieu sur la mer (v. 2170), et, dans Tristan de Nanteuil, il est
dit que « la cité de Nanteul a ore a non Utret » (Jahrb. /. rom. liter., IX, 35 $).
Ce sont là des fantaisies.
6 Je ne saurais donner aucun éclaircissement sur la forêt de Marfont; quant
à Nargance, c'est très probablement une mauvaise leçon pour Argonne; voiries
vers d'Aye d'Avignon cités à la note précédente.
8 Estorche ; est-ce l'ail, storcli, cigogne?
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL I $
10 Li paile d'Orient qui en sa chambre sunt
Valent miez que Biauvez ne Senlis ne Loon.
Et mètre en el moustier del cors saint Henoré,
Ce est la meire église de Nantoil la cité.
Quel cité est Nantoil, plenté y a de vin ;
1 5 D'une part li coert Moese et d'autre part le Rin,
De Coloigne a Garmaise et huitent li chemin.
Li borjois de la ville ne semble[nt] pas f[r]arin :
Manteaux ont d'escarlate et peliçon ermin.
Escu ot de Coloigne et lance de Pavie.
Parlant d'un chevalier.
20 « Que fet Do de Nantueil a la barbe ferrande ? »
Parlant de Do qui estoit servi a table par ses chevaliers :
Chascun porte toaille ou orçoel et bocler,
Ou cisnes ou paons ou teste de sangler.
Parlant d'une semonce de guerre que Charles fit a ses hommes pour venger la perte
qu'il avoit receue retournant d'Espagne :
« Par ses briefs vous manda, n'i deignastes aler.
Les grenons de ta barbe demande en treùage.
11 a dit devant poilz.
25 Chausses ot de brun paille, souliers ot peinturé[z].
D'un mort habillé pour porter en terre.
Tuit cil qui ont chanté de Bertran le message,
De Challon et del duc et del riche bernage
N'en savent pas l'affaire a la disime page.
A Saint Denis la fit ung clers qui moût fut sage.
30 N'i a celui qui veste ne braie ne chemise,
Ains sont cousu es cuirs a la bogresche guise.
Marchandises venans a ung port :
Au port est li rivages qui la navie ameine
Qui vienent d'Alixandre et de terre lointaine :
16 Je ne puis lire autre chose que et huitent, leçon qui n'offre aucun sens.
P.-ê. et Hui tent (ou t[i]ent?), mais quelle bizarre géographie !
l6 P. MEYER
Li dromont et les busses, maint poisson et balaine,
j 5 Vair et gris et hermine, le coton et la laine
Et piaux et cuirs de vacre(?), le bresil et la greine,
Fer et pion et acier, draperie et fustaine,
Le poivre et le comin, l'encens, la tubiane,
Musqueslias et basme, estoant et viaine,
40 Li liepart et li singe, chamoil, maint dromadaire,
Et les bues et les vaches et murs de Buriaine ;
Chacun jor rent mil solz a Rogon en demaine
Et ung girfaut tôt blanc de mue primeraine.
Et chausses et soliers de fin or peinturez.
45 Rogues sist a sa table, sa moiller en costé,
De l'autre part Bertran el faudestoel doré,
Et beurent par la sale et piment et claré.
Tosjors l'ai oï dire, sovent est reprové :
Cil venge mal son duel qui par mi l'a doblé.
50 Onques par Aristote qui sot d'enchantement,
Qui fit l'omme d'airain parler si hautement
De nonante langaige[s] par ung tuel d'argent,
N'ot si buen Alexandre es desertz d'Abilant
Quant hipopotamus le firent le torment.
Je croi que ce romant est fait depuis celui d'Alexandre.
^4 Au lieu de busses, Fauchet a lu buffcs ; sur les busses, sorte de navire,
voir Du Cange, bussa.
3$ et suiv. La plupart des articles ci-après énumérés figurent dans les
anciens tarifs de péage et en général dans les documents du moyen âge relatifs
au commerce. Voy. notamment Bourquelot, Études sur les foires de Champagne
(Mémoires présentés à l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. Vl,
ire partie, p. 243 pour la futaine (v. 37), p. 287 pour le citoual iv. 39, voy.
la note), p. 288 pour la graine (v. 36). Mais je ne trouve rien sur la viaine
(v. 39), mot peut-être corrompu, ni sur la tubiane (v. 38) dont j'ai cependant
rencontré déjà des exemples.
39 Estoant, leçon de Fauchet, n'a aucun sens. Il y avait probablement dans
le ms. perdu citoaus.
41 Buriaine, Fauchet a lu Burtaine. — Il y a Buriennc dans le Dit de l'Erberie
de Rutebeuf : « Buriennc, dans le Siennois, en Italie, avec un lac qui porte ce
nom » (Jubinal, 2'' éd., II, 53). Bu.ria.xgnt est dans Aliscans un pays habité par
les payens (éd. Guessard et Montaiglon, vv. 573 et 1397).
48-9 Vers cités par Fauchet, Œuvres, f. 562 v°. Le Roux de Lincy (Livre des
prov. II, 274) cite le v. 49 comme tiré de Doon de Mayence, ce qui est erroné.
Après les vers 48 et 49 Fauchet rapporte, dans l'imprimé, le vers suivant que je ne
retrouve pas dans ses notes manuscrites : Ainçois en i morront dix mille ferarmê.
$3-4 Allusion au Roman d'Alexandre, édit. Michelant, p. 280. Au v. 54 le
doit être corrigé li.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL I7
Lignée de Ganelon : Rogues estoit seigneur de Montorgueil :
$ $ II fu oncles fel Bueves et pères Pinabel,
Ne doterons mon père ne lui ne son revel,
Mandonel de la Roche Brigonde ... n'egrefuel,
« Ne Grifons d'Autefueille ne li fiers Garsiel,
« Hardrés ne Haguenons, Hodoïns ne Pinel.
60 « Chacuns tient de mon père, fermeté o chatel,
« Et sont de lignage mal. »
Et Alemant et Sesne qui jurent Godeherre.
De mors et de navrez et jonchier et couvrir.
Ne treuvent borg ne ville ne villain ne voisin
6$ Qui lor die nouvelle n'en romant n'en latin.
Parlant de chevaliers qui passoient païs.
Par tel air s'i est li vassaux afichiez
Que li fers en croissi, li cuirs est along[i"jés,
Et del cheval d'Espagne est li dos archoiez.
C'est cambré comme un arc. — Beuves dit :
« Filz sui Girard le conte, ung nobile baron
70 « Qui tient quite Viane et Lion et Mascon,
« Guibort a nom ma mère, fille [le] duc Bueson,
« Niez Hernaut de Biaulande qu'a flori le grenon,
« Et cosins Aimeri qui occit le dragon. »
Qui ne venist as noces o moiller acesmée.
75 Le jor y ot richesse moult noble présentée :
Qui grant henap d'argent, qui cope coverclée,
Qui vaisel, qui orçoel, qui riche nef dorée,
Qui buen cheval d'Espagne, qui mule sejornée.
Et passe puis et tertres et mainte lande ermie.
Puis, je croi podium.
61 Corr. Et sont de mal lignage.
62 Godeherre est, dans Aimeri, le cri des Allemands :
Et Alement ont lor gent establie,
Chascuns en hait Godeherre s'escrie.
(Bibl. nat. fr. 1448, fol. 51 b.)
73 L'auteur a probablement fait ici une confusion. Il n'est dit nulle part, à
ma connaissance, qu'Aimeri ait tué un dragon, mais il est vrai que dans la
Mort Aimeri (dont une édition est sous presse pour la Société des anciens textes
français) les fils d'Aimeri tuent un dragon.
79 La lecture du second hémistiche est douteuse. Fauchet s'est repris, ajoutant
et en interligne et passa au-dessus de lande ; il y a trois lettres au-dessus d'ermie.
Romania, XIII 2
P. MEYER
80 Assez ot a mangier, n'en orent mie pou,
Buens salmons et grans luz.
Et Taure estoit série si comme el tems de mai.
Quant ung juglerres vient entre peuple henoré,
Ja tant nel verrois pauvre, de robe desramé,
8> Se il dit son prologue, ne soit bien escouté.
Par Deu ! ja fu tés jors nous estiens amé,
En meintes riches cors servi et henoré,
Que l'en donnoit mantiaux et meint bliaut forré ;
Or sunt nostre mestier moût forment décliné.
90 Et chantent d'Apoloine et del biel Tenebré
Del viel Antiocus, de Porus et d'Otré,
Et del roi Alexandre et del preu Tholomé ;
Or n'i a mes garçon, s'il set ung vers rimé,
Quant a clerete voix et est bien desreé,
95 D'Audegier qui fu cuens ou de Minier l'ainsné,
Ou de Morgain la fée, d'Artur et de Forré :
« Ha Diex ! » ce dist chascuns, « corn ci[s]t est escolé !
« Certes, plus a apris en ung sol an passé
8 3 — $ Ces vers sont la répétition, sur une autre rime, des vers $-8 du pro-
logue donné par Fauchet comme tiré de Gui de Nanteuil (ci-dessus, p. 12). Je
laisse un blanc après le v. 85 parce que ce vers est, dans la copie de Fauchet,
séparé du suivant par un trait vertical qui indique une omission.
86 nous, je corrige Fauchet, qui a écrit nostre.
90 Sur Apollonius de Tyr, dont la fabuleuse histoire est déjà rappelée, au
( commencement du xne siècle, par le chroniqueur Fouchier de Chartres (Hist.
\ occid. des crois., III, 3 5 3 e), voy. une note de mon édition de Flamenca, p. 282,
et Jahrb. f. rom. liter. VII, 196.
91 Le viel Antiocus peut être Antiochus Epiphane ; ce serait une allusion au
poème de Judas Macchabée; voy. Flamenca, p. 283, note 2. Mais ce peut être
aussi Antiochus d'Antioche, qui aima sa fille d'un amour incestueux, comme il
est raconté dans l'Historia Apollonii régis Tyri. En ce cas nous aurions ici la
suite de l'allusion relevée au vers précédent.
95-6 Ces deux vers semblent hors de leur place. Ils devraient faire suite au
v. 92. Du reste Fauchet a hésité. Après le v. 94 il avait écrit les premiers mots
du v. 97, et les a rayés. Ii est cependant évident que le v. 97 continue l'idée
exprimée au v. 94. — Bien aa'Audigicr, parodie grossière, mais amusante, des
chansons de geste, ne se soit conservé que dans un seul ms., il est peu de
poèmes qui aient joui, au XIIIe siècle, d'une plus grande popularité. Voir les
témoignages que j'ai rassemblés à ce sujet dans la Remania, VII, 450. — Minier,
que je ne saurais expliquer, est douteux ; p.-ê. faut-il lire d'Erminicr, Fauchet
a rayé et récrit minier.
96 Sur Fouré, voy. /I/o/, éd. de la Société des anciens textes français, à la
table des noms.
LA CHANSON DE DÛON DE NANTEUIL 19
« Qu'onques Bertran de Bar ne sceut en son aé,
100 « Ne li vielz Maloisiaux et ses filz reùsé,
« Ne dans Hues del Teil qui des ars fu paré. »
Lors li coillent entre els buen argent moneé.
Mes, par la foi que doi a la grant Trinité,
El reaume de France, si comme est grant et lé,
105 N'a pas cinq jugleors, si corn je l'ai cuidé,
Qui soient pas de sens si bien enluminé
Ou il n'ait qu'amender, par seinte charité !
Puisqu'AuBERS d'Iveline (?) fu en l'eve afondez
Del pont dont il chai quant il fu enivrez,
1 10 Et Guarins de Chevreuse qui son tens a fine,
Guillaume dent de fer qui l'ueil avoit crevé,
Et Segars, cil de Troie, de Reinecort Mahé, (f. 69)
Remestrent li parfet moult tenvement planté,
Je n'en blasmerai nul : chacuns valt a planté
1 1 5 Quant il vit par ses armes tant qu'il est enoré.
Mais li uns est sor l'autre autresi emeré
Comme l'or sor l'argent quant on l'a bien pesé.
Or vos ai le prologue de moy bien distinté ;
Hui mais orrez chançon de grant nobilité.
120 Challes vint a Paris el monstier saint Magloire.
Et font mètre les tables sor maint tretel d'ivoire.
Et firent corner l'eve a quatre cors d'ivoire.
Les napes fit estendre li chamberlans Grigoire.
Moût fu bien servi Challes et sa gent, par mémoire,
12$ Meint enstrument y sonne : ce signifie gloire,
99 Bertran de Bar-sur-Aube, l'auteur de Girart dt Vienne et, selon toute
apparence, à'Amcri de Narbonne ; voy. Romania, IX, 512.
100 Reùsé, qui n'a guère de sens ici, cache p.-ê. un nom propre.
108 La lecture Iveline est douteuse.
1 10 Peut-être le Garin de qui nous possédons des fabliaux assez grossiers.
111 Un « Dent de fer » figure dans l'énumération de bons sergents, cham-
pions et ménestrels qui occupe une partie du débat des deux troveors nbaus ;
voy. Robert, Fabliaux inédits (1854), p. 24; Jubinal, Rutebeuf, 2e éd., III, 10,
v. 79; de Montaiglon, Rec. gén. des Fabliaux, I, 10, v. 255.'
1 12 Segars (Fauchet écrit se gars) n'est pas une lecture vraisemblable ;
faut-il corriger Seguins? — Fauchet a sûrement lu Reinecort. Ne trouvant pas
de lieu de ce nom, je présume qu'il faut lire Remecourt (Oise, arr. de Clermont).
Il y a aussi Remicourt dans la Marne.
123 Vers cité par Fauchet, Œuvres, fol. 486 v°.
20 P. MEYER
Et chantent et vielent et content d'Apoloine,
D'Alexandre et de Daire, del chevalier santoire.
Chanus, roi d'Angleterre, Gillemer d'Escoce arrivent :
Très desoubs la Tor d'Ordre les covint arriver
Que Julius fit faire por son poeple garder.
1 30 Icil les conduira les puis et les valées.
Parlant d'ung camp de Charles fait par ban :
Assez i a de telz qui femmes ont menées :
Ja n'ierent bien compaignés sans moiller conreé[e]s,
Lors robes belles nettes ne lor testes lavées.
Li rois [a] fait crier par totes ses contrées
1 3 5 Que les viandes soient totes abandonées ;
Et celui qui prendra vaillant quatre denrées,
Que il li fera rendre por celle dis livrées.
Cil doit bien avoir gent qu'il conduit dix journées,
Qu'onques n'i ot un buef ne deux vaches tuées
140 Ne soient a argent 0 a or acheptées.
Pour ung ban :
Et font les briefz escrire et puis les seelerent,
De si qu'en Viennois les mesagers errèrent.
Et une franche femme, eins tel ne fut veùe.
Pour gentil femme.
De vostre suer Olive qui fu fille a Pépin.
145 Escus d'or et d'azur, lances et entresaigne;
Nus chevaux ne hennit ne nus murs ne rechaigne.
127 Saintoire, corr. saint Joire (saint Georges)?
128-9 La Tour d'Ordre, phare très élevé construit par Caligula sur la falaise
près de l'embouchure de la Liane, entre Boulogne et la mer, a subsisté, comme
on sait, jusqu'en 1644 (voir Egger, Revue archéologique, 20 série, VIII (1863),
410-21, et cf. le plan de 1 548 reproduit dans la Géographie de la Gaule romaine
de M. E. Desjardins, I, pi. xvil. Peu de monuments antiques ont joui, au
moyen âge. d'une aussi grande célébrité. Les Annales d'Einhart en attribuent,
comme notre poète, la construction à Jules César (ad an. 811). Il est question
de la Tour d'Ordre dans Garin le Lorrain, éd. P. Paris, I, 164, dans Baudouin de
Sebourc, I, 16, v. 26$, etc.
143 Fauchet, telle.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL 2 1
Einsi comme a celée s'abaisse li faucon,
Quant li feins le justise, en la froide saison,
Brochent François ensemble contreval le sablon,
1 50 Le fil de Lop encontre a coite d'éperon.
De sang et de cervele la place colorir.
A une feste :
Le jor y ot tant rotes et vielle atrempée,
Et chançons poitevines y ot moût distintées.
Bertran, fils de Naismes, espouse Olive, fille de Pépin, seur de Charles, et d'elle eut
Gautier, qui espousa Nevelon, fille dudit Charles et tua Justamont. Après avoir dit que
Richart de Normandie portoit l'oriflambe et menoit l'avant-garde, il dit :
Richart de Normendie est son gonfanonier.
C'est de Charles.
155 « Et ferons nos perieres et mangoneaux dress[i]er. »
En son ung pui en monte por sa terre esgarder.
Pui est « montagne ».
Le caregnon li baille, ne s'i vout atargier ;
Li rois bruise la cire, si le fet desploier ;
Voiant toz le fet lire.
Carreignon pour letres clauses '.
160 Nuls hom qui dedans dorme n'i porra engroter.
C'est egrotare. — Parlant des paveillons :
Et Doon de Nantueil fet sa cité fermer,
147-50 Vers cités par Fauchet, Œuvres, fol. 562 v°.
1 51 Vers cité par Fauchet, Œuvres, fol. 562 v°.
153 Voilà un témoignage de plus sur la célébrité des sons poitevins dont il
est souvent question dans notre ancienne poésie, par ex. dans le Tournoiement
Antecris de Huon de Meri (éd. Tarbé, p. 1$) et dans le roman de la Violette
(Fr. Michel, p. 19). Il est certain toutefois qu'on appelait poitevines des chan-
sons dont les auteurs appartenaient à une région plus méridionale que le Poitou.
Ainsi dans la Violette c'est une pièce de Bernart de Ventadour qui est qualifiée
de son poitevin. De même dans le chansonnier de Berne une pièce de Folquet de
Marseille a pour rubrique sor (corr. son) poitevin (Wackernagel, Alt/r. Lieder,
p. 32, cf. p. 167).
1 57 Au lieu de ne s'i vout, Fauchet paraît avoir écrit ne suiont.
1. Un peu plus loin, Fauchet écrit : « Je croi que de carregnon vient son-
« ncr carillon. » Et en effet, carillon et carregnon sont le même mot.
22 P. MEYER
Et fet lices et barres et les fossez parer,
Et moetes et bretesches et les pons atorner,
Et garnir de vitaille et les murs seeller,
165 Les barons de sa terre et sodoiers mander.
Et sor saintes reliques a ung monstier jurer
Que ja nulz ne se feigne de l'ost Kalles grever.
Qui mielz pourra ferir les Frans jusqu'as boelles,
Cil choisiront des dames et prandront des plus belles.
170 Li hardi s'en sont ris, si lievent les maisselles,
Et as coars en tremblent li cuer sos les mamelles.
Olive, seur de Charles, fut mariée a Doon de la Roche, seigneur de Frize (?), et fut
séparée de lui, puis espousée par Bertran, fils de Naismes.
Entre lui et Bertran chevauchèrent l'estrée.
Tour strata.
Desi en Normendie le droit chemin frestelle.
Au port sor Barbefloe, sor mer, en la gravele,
1 7 $ Le conte Richar troeve.
Parlant de chevaliers allans a la guerre : (f. 69 v°)
Onques n'i ot celui ne eûst targe nouvelle
Ou gonfanon de soie ou manche a damoiselle.
Set mille dragons portent qui ont gole b^a]ée.
Parlant de l'host de Charles qui marchoit.
Car il ot assez conte de molt fiere puissance :
180 Chascun ot dix mil homme[s], n'a cil ne porte lance,
Escu ou bien fort targe qui est vermeil' ou blanche.
Je croi blance comme prononcent les Picards.
Oriflambe ou dragon ou penoncel ou manche.
168-9 On voit de même, dans Girbert de Metz, l'impératrice promettre à ses
chevaliers les demoiselles de sa cour pour les encourager à combattre vaillam-
ment :
Tous mes trésors vos soit a bandon mis ;
Puis ferai ce c'onques dame ne fist :
Pucelles ai en mes chanbres gentis,
Filles a princes et a contes marchis :
Je vos en doing le baisier a delis
Et l'acoleir et l'autre chose ausi.
(Romanische Studien, I, 521-2.)
174 Barfleur, Manche, arr. Valogne, autrefois important port d'embarque-
ment pour l'Angleterre.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL 2}
Quant Charles mest son camp devant Nantuieil, il dit :
Kalles fait s'oriflambe sor ung tertre dressier,
Fermer fet l'aigle d'or qui moult fait a prisier,
185 Vers Nantueil le tornerent qu'il voelent chalengier.
« Por l'amour de Rolant me dona a mengier,
« Cent solz de parisis et un mulet corsier. »
Antoine vet avant, sel (?) porte le dragon.
Il a dit devant que Charles lui avoit donné l'oriflambe.
Et li jaiant grondisent autresi comme porcz.
190 Et Antoine lor porte l'oriflambe roial.
Au tref le roi remporte il et Gui de Laval.
Parlant d'Oger.
De par Do de Nantoil qui le poil a flori.
Et devant il a dit « la barbe ferrant. »
Le latin a leir, en romans l'a gehi.
Doon parle :
« Puis m'en iroie en France le droiturier chemin,
195 « Por conquerre le reine, car s'est le sebelin
« De trestotes les terres. »
Ens 0 fons de la sale, lés un marbrin piller,
Ot une tor plus haute qu'uns ars ne pot geter :
C'est la mirmande au duc o se va déporter.
200 « Voire, » dit Charllemaine, « par foi le vos plevis
« Qu'il sera connestable d'Orliens et de Paris. »
Parlant des païens :
Lors se traient arriérent et sonnent lor tabor.
« Se es tu Charllemaigne a la barbe ferrande ? »
197 Au lieu de piller (mieux piler), Fauchet, entraîné par l'usage de son
temps, a écrit pillicr ; mais il a mis piller dans les Œuvres, où ce vers est cité
fol. 562 v°.
24 P- MEYER
Parlant d'un pavillon :
Trestos est establis a bestes et a chiens ;
20$ Se est la mapemonde, a dire n'en fu riens.
« Défendrons nos de Challe a la barbe florie. »
Qui li donast tôt l'or et trestot l'argent cler
Que ot prestre Joans et li rois Codroer.
La oïssiez « Montjoie ! » fièrement escrier,
2 10 Et Sarrazin aride et leur tabors sonner.
Desus en la ventaille qui fermoit au chapel
Avoit ch[i]eres reliques et do corps saint Marcel.
Parlant de Do[o]n :
Tôt en mueille la barbe dont li poil sont ferrant.
Si que Charle l'oï et Naime au poil ferrant.
2 1 5 Par la foi que je doi la coronne et le clou
Que dans Charles li Chauf aporta a Charrou.
Il semble que ceci est fait après saint Louis.
Justice et seigneurie fet mainte chose faire.
Dux Naiines de Bavieres a la barbe meslée.
Il a pris son gant destre, en quatre plis le plie :
220 « Sire, tenez mon gage, ja iert la foi plevie. »
20$ Cf. la description du pavillon d'Alexandre :
En l'autre pan après, sel volés ascouter,
Veïsciés mapemonde en après demostrer,
Ensi com toute tiere est enclose de mer,
Si com li filosophe le sorent deviser.
(Roman d'Alexandre, éd. Michelant, p. $$.)
Dans le poème de la croisade imité de Baudri, il y a une description de la tente
de Godeiroi de Bouillon où on lit (ms. d'Oxford, p. 98) :
La mapamunde i fu as règnes demostrer.
207 tôt, Fauchet tost.
210 aride n'a pas de sens ; je ne puis lire autrement. Il s'agit probablement
d'un cri de guerre que Fauchet aura mal lu.
21 5-6 Vers cités par Fauchet, Œuvres, fol. $63 v°. Voir sur ce passage une
note de ma traduction de Girart de Roussillon, p. 196.
219-20 Sur l'usage de présenter le gant plié, comme gage, voy. ma traduc-
tion de Girart de Roussillon, p. 64, note 3, et les additions et corrections, à la
fin du volume.
LA CHANSON DE DOON DE NANTEUIL
2$
TABLE DES NOMS.
Âbilant $ 5.
Aimeri 73.
Alexandre (le Grand) $3. Roman
d' — 92, 127.
Alexandrie 33.
Allemands 62.
Antiocus, chanson du viel — , 9 1 .
Antoine 188, 190.
Apoloine. chanson d' — , 90, 126.
Argonne (?) 6.
Aristote 50.
Artur 96.
Aubert d'Iveline (?) 108.
Audegier 95.
Bar, Bertran de — .
Bar fleur 174.
Bavière, Naime de — .
Beauvais 1 1 .
Bertran, fils du duc Naime, 26, 46,
172.
Bertran de Bar 99.
Bueves $5.
Buriaine, mulets de — 41.
Charlemagne 27, 120, 167, 183,
200, 203, 206, 214.
Charles le Chauve 216.
Charron 216.
Chevreuse, Guarin de — .
Codroer, roi — 208.
Cologne 16; écus de — 19.
Daire 127, Darius.
Del Teil, Hue — .
Dent de Fer, Guillaume — .
Doon de Nanteuil 3, 20, 161, 192.
Espagne, cheval d' — 68, 78.
Forré 96.
France 104, 194.
Français 149, 468.
Garmaisc 16, Worms.
Garsiel 58.
Girart de Vienne 69.
Grégoire 123.
Griffon d'Autefeuille 58.
Guarin de Chevreuse 1 10.
Gui de Laval 191.
Guibort 71.
Guillaume Dent de Fer 1 1 1 .
Haguenon 59.
Hardré 59.
Hernaut de Beaulande 72.
Hodaïn 59.
Hue del Teil 101 .
Iveline, Aubert d' — .
Joire, saint (?) — 127.
Julius (César) 129.
Laon 1 1 .
Lop 1 50.
Lyon 70.
Màcon 70.
Mahé de Remecourt 1 1 2 (voyez la
note) .
Maloisiaux ioo.
Mandonel de la Roche-Bregonde
(0 57-
Marfont, forêt de — 6.
Meuse 9.
Minier (?) l'ainsné 95.
Morgue la fée 96.
Naime de Bavière 214, 218.
Nanteuil 13, 14, 185.
Normandie 173 ; Richart de — .
Olive 144.
Orient, pailes d' — 10.
Orléans 201 .
Otré 9 1 .
26 p.
Paris 120, 201.
Pavie, lance de — 19.
Pépin 144.
Pinabel 56.
Pinel 59.
Porus 91.
Prêtre Jean 208.
Remecourt, Mahé de — .
Richart de Normandie 154, 175,
Rogon 42, 45.
Rolant 186.
Sarrazins 210.
MEYER
Seguin (?) de Troies 112.
Sentis 1 1 .
Sesne 62, Saxons.
Saint-Honoré, église principale de
Nanteuil, 12.
Saint-Magtoire, église à Paris, 1 20.
Tenebré, chanson du Bel — 90.
Tholomé 92.
Troies, Seguin (?) de — .
Tour d'Ordre, la — 128.
Vienne 70.
Viennois 142.
TABLE DES RIMES.
ai 82.
al 1, 2, 190-91.
ant 21 3-4.
ant, ent 50-4.
é 12-3, 45-9, 83-119.
et 55-60, 21 1-2.
er 21-3, 128-9, 156, 160-7, I97-9ï
207-10.
et 25, 44, 66-8.
i 192-3.
/e/zs 204-5.
iVr 154-5, 157-8, 183-7.
in 14-8, 65, 144, 194-5.
ir 63, 1 50.
is 200-1.
on 69-73, 147-5 1, 188.
ont 3-1 1, 141-2.
or 202.
orcz (ouvert) 189.
ou 80, 21 5-6.
âge 24, 26-9.
aigne 145-6.
ajVze 32-43.
d/re 217.
ance 179-82.
We 20, 203.
ée 74-9, 152-3, 172, 178, 218.
ées 1 30-40.
elle 173-4, 176-7-
e//« 168-71.
ie 19, 206, 219-20.
/se 30-1.
oire 120-7.
ue 143.
Paul Meyer.
RECUEIL D'EXEMPLES
EN ANCIEN ITALIEN.
Le ms. Add. 22^7 du Musée britannique est un joli volume in-8°
orné de vignettes. Il est de la première moitié du xivc siècle et contient
les pièces suivantes :
1 a. Qu.est' e lo començamento de la scritura che parla su lo vicio de la
superbia. E seguente parla de mulii boni exempli e moraliîade a nostro amai-
stramento.
Fradeli karissimi, lo nostro signor Iesu Cristo dise in lo uangelo
2 a. Questo si e lo peccado de la cupiditade ch'e tnolîo reo uicio.
3 a. Questo si e lo peccado de la uana gloria molto reo peccado.
3 b. Questo si e lo peccado de la invidia perfida.
4 a. Questo si e lo peccado de la ira che inpedimentisse l'anemo.
$ b. Qui se comença lo pcccato de l'auaricia ardente.
7 b. Questo si e lo peccado de la bosia la quale e diabolica.
8 a. Questo si e lo peccado de la detracione de quilli che çudegano de li
coraçi altrui secreti.
9 b. Questo si e la peccado de la fornicatione maluasia.
1 1 a. Questo si e exemplo de multi peccadi e de la gloria de paradiso e de
li angnoli. Strata de li dexe peccadi maluasii.
12 a. Questa e la citade la quale uite sancto Çoane euangelista.
15 a. Questa e la cxposicione de lo pa{l)trenostro del celo.
1 5 b. Quesf e la exposicione de lo credo indeo che je li apostoli.
16 a. Qui trata perche Caym ancise Abel. Quest' e li sete sacramenti delà
glesia e d'Abel e de Caym.
1 7 a. Qui se leçe uno precioso miraculo de misère Iesu Christo N. S.
18 a. Quest' e de le pêne de lo inferno e de le glorii . VIL de lo corpo . VIL
de .a.
28 J. ULRICH
2 i b. Questo si parla de la gloria de lo celo. Deo gracia.
23 a. Queste scripture si eno exempli per le recordacione de li quali nui
dibiemo ingérer e li vicii, e seguere le vertute e far lo bene, e uardarse da lo
maie et da lo peccato.
41b. Inicium sancti evangelii secundum Iohannem.
44 b. Sermone de sancto Çohanne molto bono per le anime.
47 a. Sequencia sancti evangelii secundum Matheum.
Nous publions ci-dessous les « exemples » qui occupent les feuillets
23-41 a. — M. Kcehler a bien voulu nous communiquer pour quelques-
uns de ces exemples des références que nous imprimons en note. Le
savant bibliothécaire de Weimar nous a d'ailleurs prévenu que le temps
lui manquait actuellement pour faire des recherches, et qu'il donnait
simplement les rapprochements qui s'offraient à lui à première vue.
( 1 ) Exemplo d'uno povero ortolano ' .
[23 a| Uno ortolano fo lo quale tuto quello che li sovravançava de le
frue del orto so, oltra quello de quello condusia soa vita, elo lo dava a li
poveri de Christo. A lo quale lo demunio abiando invidia, si lo instiga ch' elo
dovesse congregare e salvare alcuna cosa, aço che se ello se enfermasse,
ello avesse che spendere e questo sovignisse. Lo quale abiando comen- 5
çado congregare e salvare, et abiando ça pleno uno orço de dineri,
enfirmitade de morte li vene en uno de li pei. Et ello per conseio clama
a si uno medego, lo quale li disse ch' el no possea fir curado ne uarido,
se lo pe no li vignisse taiado via. E quando questo ortolano aldi cusi,
elo començo a sparçere lagreme cum grandissima abundancia pregando 10
dio che lo curasse e che lo uarisse. E lo angnolo de dio sil aparve e si li
disse : 0 tu mato, dice, la pecunia en laquale tu as metudo la toa fedu-
cia or te curi, or te guarisca la toa pecunia, s'ela po. E quando l'orto-
lano aldi cosi, elo començo forte a plançere e dire soa colpa e deman-
dare misericordia. E lo angelo de dio si lo cura e lo guari. E questo si 1 ^
e exemplo che li miseri avari no atendando a ço e considerandose de la
soa peccunia, si con'prese dise lo evangelio : cum le soe peccunie cer-
cando vivere, illi descende a lo inferno profundo.
(2) Exemplo de lo falcone.
Lo falcone si receve lo polio piçollo fiiolo de l'altro falcone, e si lo
nodriga e si lo ciba. si corn' elo fosse so proprio fiiolo. Et ancora e 20
1. C'est la huitième des légendes insérées dans la Vu des Pires; voy. Weber,
Handschriftliche Sluctun, p. 8, etc.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 29
maiore cosa de questa, che la lova ch' e cusi crudele bestia, s'ela trova
uno parvolo lovatino che sia abandonato da la soa propria madré, ella lo
passe e da li la soa propria mamella, e si lo nodriga. Mai no cusi fa
Porno ; aço e plu crudele e sença pietade la natura de l'omo cha quella
de lo lovo. 25
(?) Exemplo de uno homo lo quale se confidava de un altro creçando ello
essere fedele e de grande lieltade ' .
Uno homo fo voiando andare in le parti de d'oltra mare, si recomanda
e de in salvamento et in deposito una grande massa d'oro ad uno lo quale
elo lo credea bono e fedele e liale, si che a la soa tornada ello li resti-
tuisse lo so deposito. Et ande e fe so viaço e si retorna e quiri e demanda
lo so deposito. Ma no lo posse aver, perche l'anemo e lo core de quello 50
che lo aveva in salvamento si s'era mudato per la cupiditade de la pec-
cunia. Et a questo deposito non era stado alcuno testimunio. E no
sapiando lo bono homo ço ch' elo dovesse fare, elo ande aconseio d'uno
filosofo, ço e ad uno somo savio e si li (di) dise corn' era stada la
visenda. Lo filosofo si li disse : Eo te'n aidarai bene. Or faras cusi che 55
quando tu me vederas favelando con questo a cui tu desti en salvamento
lo to oro, vigniras la e demanda la toa peccunia. E dito questo lo filosofo
fe implire pluxor cofani de pre[de] enfina lo somo, e fe dare intendemento
ch' elo fosse uno [24 a] grande thesauro. E si li fe portare a casa de
questo che aveva recevuto l'oro de lo bono homo en deposito. Et ensteso 40
lo filosofo vene a casa de questo per comendarli quisti cofani de tesauro
sicome da tute persone fi tenuto liale e seguro. E rasonando questo, lo
bon omo che in prima aveva depunudo lo so oro sovravene deman-
dando lo so deposito. E quello chello aveva recivudo temando che s'e-
lo vignisse, ello no indusisse l'altro in sospicione, e che per ço ello non 4$
perdesse l'altro grande tresoro, si receve lo bono homo cun alegro viso
e si li restitui a plen lo so deposito.
(4) Exempli de li amisi che deno essere fedeli Vuno cum l'altro.
Uno povero homo fo lo quale parlando cun uno filosofo, ço e cum uno
somo savio, si li disse ch' elo aveva uno amigo richo d'avere. E lo filo-
sofo voiando li dare ad intendere ch' elo no era bene prefecto amico, si 50
li disse : Com' e questo to amigo rico e tu e povero ? Ço e a dire, s'elo
fosse bene to amigo, ello no te lasarave essere povero ti siando ello rico.
Unde ello se leçe entro l'Eglesiastico... un cosi fato notabele, che al amigo
fedele non e nesuna comparacione. Et ancora dise lo Ecclesiastico et
1. Cf. Oesterley, sur les Gesta Romanorum, n° 1 18 ; A. d'Ancona, Romania,
III, 188, et Studj de critica e storia ktteraria, 347.
30 J. ULRICH
inçonçe a lo dito notabelle, che se tu sauras (?), el te permagnira amigo 5 5
fixo, ço e bene fermo ; ello sera to enguale, ço e ello sera si como ti. Et
in le toe cose se portara e fara fedelemente, ço e ch' elo fara de le toe cose
corne de le soe proprie, ch' elo reputera le soe cose toe e le toe soe.
(5) Miraculo de misère sancto Bernardo confessore1.
Ensesse che misère sancto Bernardo siando una fiada a Pavia, et una
indemuniada li fo conduta dananci, e lo [246] demonio comença a cri- 60
dare et a dire : Questo Bernardo no me trara fora de questa pegorsela.
E misère sancto Bernardo respose : Eo no te trarai, mai trara te ne
misère Iesu Christo. Et orando misère sancto Bernardo secretamente e
sença voxe, lo demunio no posse sustingnire lo pondo, ço e lo incarego,
de la oracione de lo sancto. Mai aço ch' elo no se partisse, ch' elo 65
dovesse ensire sicomo constrito e convençudo per lo sancto, si disse cusi
a lo sancto : 0, cun voluntera eo insiravi de questa pegorsela! Ma lo
grande sengnore no vole, che n' esa fora. E san Bernardo dise : Chi e
questo grande sengnor di che tu favelis ? E lo demunio respose : Elo e
Iesu Christo Naçareno. E san Bernardo disse : En quale logo vedis tu 70
questo sengnore ? E lo demunio responde : Vidillo in gloria. E san Ber-
nardo disse : Fus tu mai la? Elo demunio responde : Si fui. E san Ber-
nardo domanda : Vorisi tu i retornare a quella gloria!" E lo demunio
fortiss[im]amentre rigando disse : Elo e tardi, quasi fo a dire : Eo non de
posso çamai retornare. E tute queste cose parla lo demunio in conspecto 75
et in audiencia de moite çenti. Et in quella fiada misère sancto Bernardo
si comanda a lo demunio elo nome de Iesu Christo ch' elo ensise fora, e
lo demunio encontinenti ensi fora, comença a cridar et a lamentare : 0
terribele nome, perche me constriti2 tu ensi[re] fora? Et con queste voxe ensi
de quello corpo. E verasiamente che lo nome de Iesu Christo e teribele 80
e sancto, si con dise lo profeta : Sanctum et terribile nomen est tuum. Et
in lo vangelo li demunij clama : Que a mi et a ti, Iesu fiiol de dio? Per
que venis tu avanti tempo a tormentarne ?
(6) Exemplo e miracolo de la vergene madona Maria e dei lo so fiiolo
misère Iesu Christo 4.
En lo saluto che fe l'angnolo Gabriele a la vergene madona sancta
Maria, la principale parola si fo : Dominus tecum. E perço comença 8$
questo precioso miraculo e dise : [25 <a] Dominus tecum etc. E dise a la
1. Jacobi a Voragine, Lcgcnda Aurca, cap. CXX, p. $3$, éd. Graesse.
2. contristi.
3. do.
4. Lcgcnda Aurca, cap. CXXXI, p. 591, éd. Graesse; cf. Revue celtique,
I, 487.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS }1
vergene Maria : lo sengnore (lo sengnore) pare sia cum [ti] lo quale ençe-
nera quello lo quai tu as concedu, lo sengnore spirto sancto de lo quale tu
as concedu, lo sengnor sie con ti lo quale tu as envistido de la toa carne,
adonqua lo sengnor conplidamente in pâtre e filio e spirto sancto sia cun 90
ti. Mo consideremo se Christo glorioso e sempre cum la soa dolçe mare.
Elo fo bagnato da ella, elo fo vestido da ella, elo fo nudrido da ella, elo
fo latado da ella, elo fo in lo so gremio et in lo so seno baiulado et in le
soe brace, da ella ello fo presentado in lo templo et offerto e redimido.
Da la soa dolçe mare ello fo aconpagnado da la soa passione aprovo la 95
croxe, da ella elo fo benedeto in lo sepolcro. Et in sengno et in certeça
che lo sengnor Iesu Christo sia sempre cun la vergene gloriosa la soa
dolçe mare, en tuti logi che fi depinto la vergene Maria, sempre ela fi
depinta cum lo so fiiolo in braço, aço che per questo se cognosca e se
demostri che sempre lo fiiolo e con la mare présente. Unde se leçe qui 100
loga uno pricioso miraculo, che una dona creçando tuto corn' e dito deso-
vra con plenissima fe e cum fedele mente, et abiando uno so fiiolo lo quale
era piiado da soi inimisi e tegnandolo en carcere, sovente fiade pregando
la vergene Maria che lo li rendesse, e digando ella li soi pregi enver la
figura de la mare de dio, ch' ela se devesse recordar quanto ' e l' amor de 105
li fiioli, et ch' ela se recordasse de lo so fiiolo lo quale ella l'aveva in
braço. E veçando questa dona che longamente façando lo so prego niente
li aveva valuto ne çoato, uno çorno questa donna si se n' anda ad una
glesia la 0 era la immage de la vergene Maria cum lo so fiiolo en braço,
e devotamente disse enver de quella preciosa ymagine : Madona mia, tu 1 10
no me rendis lo mio fiiolo, eo te torai lo to. E dito questo ela se apro-
xema a la ymagene de madona sancta Maria e tolselli de[n][2$ b]lro
le soe braçe lo so fiiolo e si se lo aduse a casa sua, e si lo envolse in
uno drapo mondissimo e reponello en lo so scringno. E la dentro lo sera
molto bene cun clave, creçando per questo aver bono ostaço e bono con- 1 1 5
tracambio en logo de lo so fiiolo. Et in quella fiada la mare de miseri-
cordia considerando e vegando la purita de questa donna si ande en le
carcere en lo quale era lo fiiolo de questa donna e libéra e solve lo fiiolo
de questa donna de quelle carcere. E dissili cusi : vate(te)ne e di a la mare
toa ch' ela me renda lo mio fiiolo dapoy ch' eo li a restituido lo so. E \2o
quando la bona donna vite lo so fiiolo et aldi ço ch' illi mandava digando
la mare de dio, alegra fata e, e cun grande devocione si li ristitui lo so
fiiol a la madona unde l'avea tolto.
1 . quando.
}2 J. ULRICH
(7) Exemplo de uno liotno richo che nienie volea dare per dio1.
Abel e Caym fo fradelli et intrambi feno offerta a dio. Ma la offerta
d'Abel dio l'ave acetabele e graciosa per la concordia de la soa mente 1 2 $
ch' elo la fasea de bon core. Ma la offerta da Caym deo la refuda per la
invidia la quale elo l'aveva a lo so fradello. E perço se dise in lo vangelio :
Se tu oferis lo to dono al altare e ive logo tu te recorderas etc. Et perço *
quello dono non e dengno d' esere agradido lo quale l'omo da et offerisse
cun odio et cum mala voluntade, quamvisdeo che la divina bontade a la 130
fia abia recevudo acetabelemente alguno benfato per algun homo, etiam-
deo no fato cum bona voluntade. E de ço mete uno cotale exemplo uno
sancto patriarcha che ave nome Alexandrino, e soleva lo narare in la soa
predecacione. E che uno homo fo en Constantinopoli che avea nome
PerOj richo e çentile e molto caro delecto de lo imperadore [26 a], lo quale 1 3 $
Pero era si crudele e sança caritade ch' elo no volea vedere alcun povero,
aço crudelemente li discaçava da casa soa e niente li sporçeva mai altro
che parole. E stagando quantitade de poveri unadi a lo sole et tignando
tençone e rasonando de la inpietade de questo Piero, disse l'uno de quilli
poveri enver li altri : Che me voli vo dare s'eo faro si ch' eo avère lemo- 140
sena ? E tuti respose : Tu no lo poristi fare. E questu s'en vene a la porta
de questo Piero [e] comanço li a domandare elemosena. E quelui no abiando
altro que çetarli, per ira no per elemosena si brancha uno pane e soper-
biamente li lo gita. E lo povero lo tose su e fugi via. E per pochi di
dredo misère Piero vene a morte e fo conduto davanti lo çudese. E 145
vegando apesando a le balunçe li soi béni e li soi mali, li mali soperclava
li béni. Et alhora uno de li angnoli ch' era la disse a quello Piero : Vatene
et açunçi ancora quelo? pane che tu getasti per meço a lo povero. Et en
quella fiada lo dito misère Piero si retorna a so intellecto e libéra
de quella infirmitade, et enfra de si tacitamento comença pensare et in lo 1 50
so core cun grande conpu[n]cione dire : Se cotanto m'a valudo uno pane
lo quale eo deo non con bona voluntade eo dei a lo povero, aço lo cita cun
ira e no per caritade, quanto me de plu valere se per mia bona spontania
voluntade eo dare e distribuira a li poveri quanto eo ai a questo mondo!
E fato questo pensamento quanto ello aveva en questo mondo tuto lo de 155
per amor de Christo a li poveri. E no solamente de a li poveri quanto
l'aveva, ma eciamdio vende si medesemo e quelo presio de a li poveri. E
1. Legenda Aurca, c. XXVII, p. 127, éd. Graesse ; Libro de los exemplos,
LXIV; W. de Wadington, n" 27 [Histoire littéraire de la France, XXVIII,
199); A. d'Ancona, Romania, I, 169, et Studj, 309; Miracles de Nostrc-Dame
par personnages, p. p. G. Paris et U. Robert, t. VI, n° XXXVI.
2. perco.
3. qualo.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS J3
per questo dredo la soa morte no solamente enpetra perdonança da dio,
ma oltra ço fo claro e resplendente per molti miraculi.
(8) Exemplo de uno munego Icquale jese uno homo spirçurare, per la quale
cosa nui dovemo notare [26 b] che alguno no de lasar fare altrui falso
sacramento per alguna soa cosa.
Misère sancto Augustino dise che uno religioso siando expuliado de 160
una soa tonega si fe clamare avanti lo çudese quello che li Paveva expu-
liada. E no abiando alguno testirnunio de l'acusa, ço eno possando lo pro-
vare per testimunii, lo çudese si l'inpose lo sagramento a quello ch' aveva
tolto la tonega. E vegando lo religioso ço, ço e cognoscando bene che
quello volea negare la tonega e fare de ço falso sacramento, lo religioso 165
sofri che lo sacramento fosse falso e ch' elo se spriçurase. E fato ço
pochi di poi dedredo questo religioso in visione li parse ch' elo fosse
clamado avanti lo çudese. E questo çudese lo domanda perch' elo l'avea
fato curare quello falso sagramento. E cun elo respondesse che fato lo
avesse per avère la cosa soa, comandato fo per lo çudese : No solamente 170
per recrovare la toa tonega, ma s' elo te'n dovesse essere aprestado tuta
laroba de lo mondo, et ogna sustancia, tu no devravis avère sostignudo
che lo to fradello avesse çurado falso e cusi no averave perduto l'anema,
la quale tu dovravis amare, e tu l'a lasada perdere per una tonega. Or
dise qui questa scriptura che multi e qui de quilli homini lijquali pec- 175
cano en simele modo, altri spirçurandosse et altri dagando ad altri lo
sacramento.
(9) Exemplo de lo inganamento de lo mondo.
Questo mondo e simiiante a la calamita la quale trace a si lo ferro e
no lo lassa partire dassi, si plu forte vertu e plu forte cosa no ge sovra-
vignire, si como la vertu de lo [27 a) diamante en la presencia de la quale [ 80
la calamita non po tignir lo ferro ch' el' a atracto a si, anço lo conven
lasare per la vertude de lo diamante. Et e in uno mare monti de cala-
mita la quai trace a si le nave si ch' ele no se pono partire de la. E si
como la calamita trace a si lo ferro, cusi questo mondo con soe blan-
dicie et cum le soe novitade trage a si lo core humano et dapoi che lo core 1 8 5
humano e dado ele vanitade de lo mundo, elo no se po partire se no pel-
le vertude de Christo. E per lo diamante ch' e fortissimo e vençe la cala-
mita si s'entende de Christo virtuoso ch' e plu possente che lo mondo.
Elo e in li apostoli : Confida vo ', ço e [siete] firmi e siguri ch' eo ai
ve[n]çudo lo mondo. 190
1. va.
Romania, xm 3
34
J. ULRICH
(10) Exemplo de dui çugulari, l'uno era molto invidioso et l'altro ava.ro, per
U quali no dovemo scriver qu'il malvasii vicij per salvamento nostro '.
Elo se leçe che dui çugulari andasse ad una corte de uno gran re,
l'uno di li quali era invidioso e l'altro era avaro, e l'uno era molto dolente
de la vignuda de l'altro, che lo avaro era de questa natura en' elo se temeva
che alcuna cosa no li fosse sotrato ne toleto per l'altro, ço e per l'invi-
dioso, e a modo del cane che no vorave mai vedere vignire alguno altro ,qc
cane a casa soa, temandose che no li sotraça ne no li toia alguna cosa
desoa (de soa)prependa o de quello che specta ad aver ne de ço ch' elo
abia. E stete quist dui lo invidioso e lo avaro defino che la corte fo finida.
Et a la finida de la corte entranbi fono conduti davanti lo re 2 sicomo a rece-
vere dono et essere remuneradi. E lo re cognoscando li vicii de çasca- 2oo
duno de quilli, si disse ad illi : Domande tuto ço che vui voleté, et ello
ne sera fato doplo de quello che demandara imprima 3 [27 b~]. E quando
lo re ave cosi dito, çascun de quisti dui voleva esser dedram demanda-
dor : lo avaro volea demandar dedreo per no perdere lo guadangno e lo
invidioso volea stare dedreo per dolor ch' elo aveva se l'altro avesse doa 20 j
tanta cha ello. Estando cusi per longa ora e niente diga[n]do, finalmente
lo invidioso per gran dolor de lo benchelo so proximo..., si se fe enanço
e domanda per dono ch'elo li dovese esere trato uno oglo, voiando
perque sto n' avesse doa tanto, çoe ch' elo li fosse trato intranbi li ocli
segondo lo mandato de lo re. Or consideremo como açega la invidia si e 210
dolentra del altrui bene e si s' alegra del altrui maie ch' elo vole aver
maie che lo so prossimo abia peço e mortale.
(11) Miraculo d'um nostro fedele cristian.
Segondo che se dise en Usebio un homo fo che nome avea Serbolo
0 Servolo, lo quale siando piiado da li pagani, illi lo domandava chi ello
fosse et onde ello fosse e quale fosse lo so nome. Et ello respondando 2 1 5
altro no ma : Eo sonto christiano, e tormentando lo illi per tormenti gri-
vissimi e de tute guise e digandoli : Dia nui solamente como tu as nome
e se tu vos essere laxado, elo niente li respondea se no ma : Eo sonto
christiano, questo e mio nome, cognosco esere (cha) christiano, questo e
mio nome, questa e mia patria, questo e tuto ço ch' io sonto e questo e 220
tuto ço ch' io posso. Et in quella fiada quilli iradi si mete quello suso
uno fogo, su lo quale fogo ello stete tanto e tanto li case et arse tanto
clr elo perse la humana figura, si ch' elo no se podea cognoscere ch' elo
1 . Voy. Oesterley sur Pauli, Schimpf und Ernst, 647, et ma note dans VAnzei-
ger fur Deutsches Alterthums, IX, 404.
2. Lo ro. — 3. 11 manque ici quelque chose.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 3$
no fosse mai stato homo. E cusi torme[n~|tado lo meteno en carcere e
poi pochi di dredo illi li retornono a li martirii, et [28 a] niente altro 225
disiva se no ma ch' ello era christiano. Miracolo grande de quello sancto
homo che abiando li fati tuti martirii et marturiando daredecavo per
quisti segondi martirii se repariava per la vertude da dio e se resanava
tuto ço ch' era discipado e guasto per li primi martirii, e fo restituido a
plena sanitade, conçofossecosa che ça per li martirii era desfata la soa 230
figura e no pare che homo fosse e non era romaso vivo in questa vita.
(12) Exemplo che l'omo se de vergonçare da U discunci peccadi e no far como
li porci che no se vergonça.
Elo se dise de Josef en lo vero testamento chella donna la muier de lo
so sengnore si lo piia vuiando ch' elo dormisse con ella en modo car-
nale. Et ello nu vuiando consentire a la vergongia de lo adulterio, si li
fugi de le mane e lasalli lo pallio en man, ço e la soa vistimenta. Certo 235
molto e bruta cosa e contraria a la rason che l'omo la dignitate del(a)
quale tuca da la parte de l'anema, perch' en l'anima e tante le vertute,
intenda a la luxuria et a la gola la quale e overa de la carne e de la massa
de lo corpo solo. E per certo quelle cose ch' en overa de la carne corne
la gola e luxuriare, quamvisdeo che de natura ço se fato e da natura 240
vengna, ampo e farli gran vergonça. E quando alguna bestia ch'esença
discricione se vergonça tanto de la soa conpagnella, ben se dovria (bene)
vergonçare 1' omo che a anima e rason. Unde se dise de l'orso che da po
ch' el a tochada la muiere per quello modo, per gran vergonça ch' elo a
quando '1 a fato questa cosa, el se parte e sta ascunduto per .xl. di ne no 245
quere ne no demanda cibo. E di quilli .xl. di li primi [28 b] quatuordese
elo dorme si forte e si fero che etiamdeo che li firisse, elo no lo senti.
Como po 1' omo, no digo mo la muiere propria, ma una soa meltrise
tochare ' e no vergonçarse ? Anço maçormente gloria s' ende, quasi a dire.
No se devria gloriar, ma grandemente vergognare. Ma molti homini eno 250
somianti a li porci (altri) per lo peccado de la carne, che li porci golosamente
demanda lo so cibo e receve lo quasi famusti avidissimamente e saciassen
entro lo pantano et in lo fango, et in quella se colega e se mete a çare e
la puça toi per odore. E perço illi fi fati grassi.
(13) Exemplo da vardarse da le carnale delectacione e de no s' esaltare in
superbia.
Ensesse en le vite di li sancti pari ch' elo fo uno munego lo quale era 2 , ,
resplendente en tutte vertude. Elo se leva en superbia atribuandoa lisoi
meriti e no a dio aço ch' elo era cusi conplido de tute vertute. E lo
1 . cochera.
36 J. ULRICH
demunio lo senti incontinenti ch' ello era exaltado in superbia. E per
tentacione encontinenti elo li de 1' asalto en questo modo. Questo demunio
una sira se transfigura en modo d' una bella femena che pareva che avesse 260
aradegado la via en quello deserto 0 bosco, e vene a la porta de questo
munego e comença a simulare corn' ella fosse forte afadigada. E çetasse
a li pei de questo munego pregando lo cum molto grande devocione
ch' elo dovesse aver misericordia d' ela digando : Oi me lassa, oi me
misera, che la note m' a açunta e conduta en questo deserto! Pregote, 265
miser, che tu me lassi repossar en uno cantone de questo logo e de questa
toa cella, aço che mala bestia no me prenda [29 a] et ch' io no sia soa
prenda ne soa escha. Et incontinenti per titulo de misericordia al primo
prego lo munego la receve. E rasonando insenbre, ela entro lo so par-
lare comensa entro si ridere a çonçer de lo veneno de le carnal dellectacione 270
e parole de vageça de li soi sermoni, ela enclina e move 1' anemo de lo
munego, converti lo a lo so amore si ch' ili comença entro si tocare de plu
dolce parole et a le parole çunçer çogo e riso e plaser, atanto ch' ela li
començo de tocare la barba et elo li tocava lo mentone. Et ancora ella li
començo meter la soa man plu molemente ço [e] plu dolcemente a la cima 275
de lo cavo e tocando e palpando si li citava braço a collo. Che coa a dire
moite cose? Ela piia si lo cavalero de Christo e si lo move ch' elo comença
tuto ad inflamarse et angosarse en le unde de lo carnale desiderio. E
dementegando de tute le bone overe ch' elo aveva fato si consenti a la
deletacione de la carne. E voiando abraçar questa femena, ello trasse 280
uno terribile crido e sicomo una unbra si se desparse en vento. Et in
quell' ora grande moltitudine de dimonii ch' era asembladi en le aire
propriamente per vedere questo fato cum grande clamore et cum molto
riso comença a cridare e dire : 0 vano munego e soperbio, lo quale
exaltavi enfina lo celo, écho en questo modo tu e ruinado e se poçado 285
enfino a lo inferno. Ado[n]qua inpara e nota che chi se exalta se humi-
liara, e chi si humilia si sera exaltado.
(14) Exemplo de uno usurario ch' aveva doi fiioli '.
Elo fo uno usurario lo quale aveva doi fiioli 1' uno de li quali si ave e
posede li béni e la heredita de lo pare e 1' altro no de volse avère alguna
cosa, anci se de tuto a servire a dio. E siando morto lo pare e lo fradello 290
de questu ch' era dado [29 b] a dio, elo prego dio che li demostrasse
como stesse 1' anima de lo pare e de lo fradello. Et ello vite en visione
ch' eli erano entranbi entro un poço profundissimo blastemandosse 1' uno
1' altro, e squarçandosse a denti 1' uno 1' altro. Lo pare disiva : Maledeto
sis tu fiiolo, che per ti offendi a deo. E lo fiiolo respondea : Anço sis tu 295
1 . Libro de los Enxemplos, CCCLXXXIV.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 3 7
maledeto, pare, che tu me lasasti la peccunia, und' eo ai perdu 1' anima.
E perço se dise e se leçe en lo libro de Sapiencia de li iniqui pari : tuti li
fiioli che de illi nasce si eno testimunii de la soa iniquitade contra li soi
paroni.
(i $) Exemplo de misère sancto Bernardo de la soa visione.
[D]e misère sancto Bernardo se leçe che siando una fîada molto grève- 300
mente enfermo elo fo conduto a lo divino judicio. E lo demunio fo encon-
tinenti la acusando lo grevemente. A lo quale misère sancto Bernardo res-
ponde cusi digando : Eo confesso ch' eo per mi no sono dengno possedere
lo rengno celistiale. Mai lo mio singnore Iesu Christo si se lo possède e
aquista per dopla rasone, ço e per ch' elo e herede de lo so pare ch' elo 30$
se fiiolo de dio e se herede, e 1' altra rasone si e per lo merito de la soa
passione. Uno modo de queste doe rasone si basta a lo mio sengnore e
1' altro ello me dona. Et inperço s' eo me lo conquisto, eo no pecco. Et
a questa parola lo demunio sicomo confundudo E misère sancto Ber-
nardo si libéra e torna a soa sanitade. E per grande paura ch' elo ave 3 io
de questa meraveia, ello dapoi avanti sempre enfina ch' ello vive e!lo
affligi la carne soa. Adonqua se lo demunio acusa consta[n]temente li justi,
che possemo nui pensare ch' elo farera contra li peccatori, li peccadi de li
quali elo scrive tuti [30 a] aço ch' ello li possa acusare e vincere ?
(16) Exemplo de uno cavalero che anda en bataila cum uno re, e lasa ad
uno so cugnado uno so destrero che, s' elo avignisse ch' ello mûrisse ch' elo
lo desse per anima soa ' .
Elo fo uno cavalero en lo tempo de lo grande re Karlo lo quale andando 3 1 c
ensenbra cum lo re in bataia contra Lonbardi, elo lasa uno so cavallo in
salvo ad uno so cugnado., et ordenali cosi, se cosa avignisse k' elo mûrisse
a la bataia, che questo so cugnado li dovesse dare lo cavallo per anema
soa. Et adevene che lo cavalero fo morto en la bataia. E lo cugnado
enganado délia belleça de lo cavallo instigando lo peccado si se retene lo ,20
cavallo, ne no lo de per 1' anema de lo cavalero. E pochi di dredo lo
cavalero si li apare et disse ad ello : Cugnado, tu m' ai fato sostingnire
moite pêne perche tu no desti lo cavallo segondo ch' eo avea dito et
ordenado. Ma per la gracia de dio eo sonto liberato de pêne e do te a
savere che tu mûriras incontinenti e seras cruciado perpetualemente in
inferno. E dito questo elo li desparse. E quello misero mûri e descende '
a lo enferno profundo. Donqua e gran peccado a no aidare li morti e
maximamente a no complire e no solvere li soi testamenti.
î. Turpini, Historia Karoli Magni, éd. Castets, c. VII.
38 J. ULRICH
(17) Exemplo de lo lione et de sancto Jerolimo.
In la legenda de misère sancto Jeronimo se leçe ch' elo aveva uno
lione a lo so monestero et aveva uno aseno. E per lo comandamento de 330
misère sancto Ieronimo lo lione se menava e si s' acompagnava lo aseno
a lo pascolo e si lo gardava e si lo custodia et a tempo et a ora si lo
[30 b] condusea et tornava lo a lo munestero. E quando elo retornava
de sira a lo monestero cum lo asenello, elo quasi era alegro ch' ello avesse
bene oservado. Elo entrava dentro da lo enclostro et andava a çascaduno 3 3 $
de li munisi e çascadun de li munisi quanto lo podea façando ensegna
enver de lor con lo cavo salutava. Et una fiada abiando conduto 1' ase-
nello a lo campo, elo li vene sonno et indormençasse questo lione un
pocheto. Et in questo ch' elo se indormença, merchadanti che trapassa-
van deinde si tôle questo asenello. E quando lo lione fo revegnado e no 340
vite lo asenello, ello comença a corere mo in ça mo en la e per tute
quelle parte, aço che podesse savere ço che fosse fato de 1' asenello. E no
possando atrovare alcun vistigio, ço e 0 ch' ello fosse ne [0] ch' elo fosse
andato, ello fo si tristo e si dolente ch' elo no saveva ço ch' elo se fesse,
si che finalemente ello s'en retorna a lo munistero. E no entra per la 345
porta ne per quello modo ch' ello era usato, ma stando defora, li
munisi reprehendando lo sicomo elo 1' avesse mançado 1' asenello, ne lo
lione no levava li ogli. E lo sancto li comanda da poi ch' elo avea per-
duto 1' aseno ch' elo dove(ve)sse adure adosso le lengne. Ello enstesso
ande a la selva et ello no se récusa e fe lo pacientemente. E fe lo infina 350
tanto k' elo trova 1' asenello. Adonqua se cusi se vergongna una bestia
quando la offende ad uno so sengnore temporal dal quale elo receveva
uno pocheto d' escha e de cibo, quanto plu se de vergognare 1' omo
ch' a descricione, quando ello offende a deo, da lo quale ello receve tuto
quello ch' el'a ! 355
(18) Exemplo corne se alcide l' omo per iracondia et /' orso.
Li iracundi, ço e li irosi sieno simiienti a 1' orso, lo quale per casone
de la soa ira si s' alcide instesso [3 1 a] en cotale modo, che conçosiacosa-
che 1' orso mança molto voluntera lo mêle, elo cerca li albori ch' eno
concavi, e cosi 0 ch' elo atrova lo mêle per mançar lo. E quando quello
elo a trovado, elo va la moite spesse fiate. Mo quando lo caçadore a 360
sentito questo, lo sospende cun una1 fon uno gran maio ananti lo forame
de lo mêle con la fone ligado ad alta, e la testa de lo maio pende e res-
ponde dentro per meço lo forame. E veçuto 1' orso e no possando caçar
lo cavo entro lo forame per lo maio ch' e denanço, elo remove lo maio
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 39
cun lo pe. E quando lo maio fi tolto e trato endreto da lo naturale logo 36$
so, per lo naturale muvimiento ello puro retorna a lo so proprio logo e
si fere alquanto 1' orso per lo cavo. E 1' orso s' ira perch' el' e de natura
molto iroso e per ira move lo maio plu forte cha da prima. E quando lo
maio retorna, ello ferre plu forte lo cavo de 1' orso. E cotanto quanto
ello lo plu (elo lo plu) para e pinçello da longi, cotanto plu li da maçore 370
colpo a lo retornare. E darecavo molto plu fortissimamente l' orso preme
e spinçe lo maio plu longi da si, no cognoscando lo misero che quanto
plu se delonga lo maio da lo buso, cotanto plu a la retornada elo ferire
plu forte. E domente che lo maio e cusi spinto e longi, retornando fere
per la testa de 1' orso si forte e spese lo ferre che per lo scontro de lo 375
grande peso e de lo so carego e tan che 1' orso a debelle testa che l' orso
convene caçer ço de I' albore. E cosi sovente fiada finise soa vita. E cusi
li iracundi ço e li irosi perço ch' illi si desecca en la medolaspessefiade,
spesse dalli altrui culp(i)e fino emplagadi.
(19) Exemplo de misère sancto Arseniocom' ello sparse moite lagreme.
El se sa ' de misère sancto Arsenio che quando ello venne a morte ello 380
ave si gran timoré e si gran paura ch' ello sparse moite [31 b] lagreme.
E li soi discipuli lo demanda digando : O pâtre nostro, mo as tu timoré ?
Elo responde e disse : Eo ai sempre temudo questa ora. Adonqua si li
sancti homini e li justi terne la morte., que farai li peccatori e li malvasii
a la morte, de li quali li dimunii si e présente aço ch' eli lo porta a lo 385
inferno profundo ?
(20) Exemplo de le divicie injuste.
Alexandro quello grande re tuto lo mondo abraçava cun le soe divicie
e tuto posedea. E dredo inumerabile e crudele bataie e una bataia 2 la
quale fo la perdedrana la quale ello se credea avère vinto, en quieto reposo
et en la maçore sengnoria ch' elo era, li fo dato veneno e tosego und' elo 390
mûri. E no rengna no ma per anni .xn. Adonqua que li çoa aquistare
richeçe cun iniquitade e perdere la vita eterna et incorrere et andare in
morte, no solamente temporale, ma etiamdeo eternale ? Unde se dise in
lo Lucidario : Morto e lo rico e sepolto en lo inferno.
(21) Exemplo dy uno fdosofo lo quale aveva molto oro.
Elo fo uno filosofo lo quale avea molto oro, lo quale pensando che lo oro 395
no podesse aidare lui al punto de la morte, anci conduse 1' omo dredo la
morte a le pêne eternale, elo cita tuto 1' oro in mare e [dise] : Parti ve
da mi, 0 vane richeçe e plene de planto, ch' eo ve voio afondare e (se)
poçar, aço ch' eo no sia afondato da vui. Unde elo se dise en lo
1 . so. — 2. bataia e bataie.
40 J. ULRICH
Eclesiastico : O homo, no sis anioso en le no juste richeçe, en' ele ' no te 400
valerano niente in lo di de la toa morte ne in lo di de lo çudisio.
(22) Exemplo de li avari e corne li lioni vardano li monti.
[$2 a], Tuti li avari eno sommiianti a li lioni li quali guardano cun
grande desiderio li monti de 1' oro li quale e in le parte de India e
guarda li en tal modo ch' elli no lasa aprosemare li homini si li no s'apro-
semasse cun so grande pericolo. Et anpo quilli lioni non ano ne no 405
receveno alguno fructo de quello oro ch' elli no lo mança ni no lo mete
in alguno so uso. E cusi e multi avari li quali no fa altro de le richeçe e
de la roba seno chi la salva e guarda e no usando de le richeçe novelle
che altri n' abia utilitade n'ende usi. Unde li miseri cativi no atende lo
divino comandamento en lo ultemo 2 exemplo, lo quale dise : No disidirare 4 1 0
la cosa de lo to proximo.
(23) Exemplo de [lo] liopardo.
Naturalemente lo liopardo quando lo vene lasado andare ad alguna
bestia, se a tri salti 0 a quatro el no lo prende, ello quasi corn' ello abia
maie overado se, si se induse tuto in vergonça, ne fa plu salto ne (ne)
areten se ne plu oltra no core, ma vergonçosamente va cun la faça 415
inclinada.
(24) Miraculo de uno padre sancto per revelacione de lo angelo.
Elo fo uno padre sancto che nome avea Mucio, lo quale desmontando
de lo rimitaço açonse dui Iran e folli revellado che uno d' elli aproximava
a la morte. Et in la ora de lo vespro e declinando lo sole ad andare çoso
e lo logo 0 era lo munistero fosse ancora bene dalonçi, e no voiando 420
questo sancto entrare in via de note recordandosse de la parola de lo sal-
vatore digando : Chi no va de note no offende [32 fr], si se volse contra
lo sole e disse : In lo nome de Jesu Christo, sta uno pocho e susteni la
via toa, et aspetame defina tanto ch' eo pervengna a la mia mason. Mira-
colo grande, abiando ça lo sole començado andare soto, elo stete fermo 42 $
e no se move, difina tanto ch' elo vene a lo so viaço, meraveiandose tuti
perche ço fosse. E quando lo çunse la [cella] da lo frare, perche elo? cosi se
freçava, elo trova4 ch' elo era morto. E lo sancto aveva fata la oracione,
elo s' aproximava a lo leto e basalo : Che te plase, fiiolo ? Te plase
andare et essere cun Iesu Christo 0 te plase ancora permagnire en carne, 4^0
ço e vivere ancora ? Et incontinenti quello s ch' era morto si leva en sedente
e disse : Sancto padre, perque me revigni tu? Meio m' e ad essere con
Christo cha in carne, e vivere no mi besongna. E lo sancto padre disse :
1. elo. — 2. uinteno. — 3. elli. — 4. trava. — 5. quclla.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 41
Or dormi en paxe, fiiolo meo, et ora per mi. Et ello encontinenti enclina
lo cavo e dormi. Mo non e be li soperbi plu sordi cha li morti, li quali 45$
soperbi en lo so tempo [no] aide le voxe de li predicadori ?
(2 5) Exemplo de la crudelitaie de li homini e de lo biado misère sancto
Martino.
Rio fo uno sancto heremita a la cella del quai vene .vi. laroni e tolli li
lo pane e porta lo via le soe cose. Et ello una di ande a lo deserto e
trova dui dragoni a li quali elo comanda ch' elli devesse seguere et andare
dreo ello. Et illi lo fe. E lo heremita li mete per costodii e per guardiani 440
avanti la porta de la cella. E vignando li laroni a quello logo sicomo li
era usadi, e vegando questi guardiani avanti 1' uso de la cela, illi cadeno
in terra quasi morti. A li quali lo sancto heremita escando defora disse :
Vediti che vui siti plu crudeli de li serpenti ? Or sti serpenti[no] ne aide
per deo. E nu no devo li aldire. Unde se ' disse de misero sancto Martino 445
che corn' elo comandasse una tiada a dui serpenti ch' eli tornasse a la soa
ca[3 3 rtjmera, lo serpente li retorna encontinenti. E lo sancto sospira e
disse : Oime! chelli serpenti n' aide e li homini no ne vole aldire. Unde
non e maçor sengno de perdicione en 1' omo como no aldire voluntera
la parola de deo? 450
(26) Exemplo de una ver gène polcella la quale volea seguire la vita de soa
mare2.
Lèse se en le vite di li sancti pari ch' elo fo una sancta vergene quasi
perfecta en ongna bontade la quale fo demandada da uno sancto homo
en che modo ella era vegnuda a cotanta perficione. Et ella disse : Siando
eo donçella en casa de mio pare, meo padre fo homo molto mansueto,
conplido e pleno de tute vertude, mai sempre (en in) enfermo de lo corpo 455
so. E mia madré era tuta per lo contrario, ch' ela era tuta vana, enbriaga,
luxuriosa e plena de tuti vicii e senpre era sana del so corpo, e no fo
mai agrevada d' alcuna enfirmitade ne greveça ne molesta. E tempo vene
che mio pare mûri. Et en quello di fo tanta ploba e si grandi troni che
per tri di ello no pote essere portado a la sepultura, si che tuti li homini 460
se conturbava e pisia : E mo stade tante malicie oculte de questo homo ?
El pare ch' ello era si inimigo de dio che la terra no lo vole recevere lo
so corpo. Et adevene si che a grande pena elo fo portado e metuto en
sepoltura. E poy dredo mia madré ch' era pessima, anch' ella mûri. E
fo lo tempo si sereno e 1' aire bello e claro che tuti li osequii e li servisii a6$
che se fa a li corpi morti pare (te) che li fosseno favorivili. Et eo dredo
1. lo.
2. Voy. mon article dans la Zcitschrift fur ronumischc Philologie, I, 371 ss.
42 J. ULRICH
queste cose si vigni en etade da maridare. E comença a pensare quale
de le vite eo volesse seguere per conversacione, ço e quai vita eo volesse
usare o quella de meo pare o quella de mia mare. E pensava enfra mi e
recordavame como mio padre era stato enfermo e quello che li adevene 470
a la morte [33 b] ed al' altra parte como mia mare no se sostene mai
alguna molesta enfina la morte e como la soa vita fosse sempre deputada
en delicie, e como a la morte ela ' fosse da tuti homini honorada e sepelida
cum grande honor. Pesando e sul' uno partito e sul' altro finalementre
eo me délibérai de seguire la vita de mia madré. Et una fiada siandomi 475
endorme[n]çada, en visione m' aparse uno grandissimo homo de persona
e disse : Di me, misera, que as tu pesa(n)do enfra ti de fare? Et eo tre-
mava e no V ausava guardare. Et ello cun maçor vose me comanda
ch' io li disisse ço ch' io aveva pensado (e) de fare. Et eo promovesta e
gran paura che m' avea desmentegado de tuti li mei pensamenti si li 480
negava tuto. Et in quella fiada ello me reduse a memoria tuto quello
ch' io aveva enpensado, unde eo convençuda si me gitai2 a li soi pei e si
li comença a quirire perdonança. Et ello me disse : Veni cun mi, e
vederas to padre e toa madré, aço che tu alegi la vita de quale tu vora
seguire. Et en quella ello me mena ad uno logo bellissimo e deleteve[le] 485
pleno d' ongna soavitade e resplendente de tanta belleça che no se
poria cun bocha dire. Et a questo logo me vene lo meo padre encontra
et abraçando mi si me di : Fiiola mia, se tu siguiras la mia vita, tu vigni-
ras qua da mi poco tempo passarai. E dredo questo quello che m' avea
menado si me piia e meno me a lo enferno e meteme in una casa molto 450
tenebrosa e molto scura e mostra me mia madré, la quale era in una
fornase in fogo ardente. E quando mia madré me vête, ela començo a
clamare e dire : Oime, fiiola, che per le mie dilicie eo porto e sostengno
questo. E cosi eo la per pochi temporali béni ch' eo galdi al mondo,
quanti tormenti eo sostengno! Recorda te, dolce fiiola, de li nudrigamanti 495
e de le fadige le quai eo spendi en ti. [34 a]. Sporçi me la toa mane e
da me aiturio, abii misericordia de mi, fiiola, ch' eo sono cruciada en
questa flama. Et eo scusando me ch' eo no lo podesse fare per li dimunii
li quai era la, ela cun lagreme cridava : Fiiola mia, aida la toa madré eno
disprisiare le mie lagreme. Recorda te de lo meo dolore quando eo te par- coo
turi e no m' abandonare in questo fogo che me dévora. Et eo me movi
a lo so planto et in lo sono eo començai plançere cun tanto crido ch' eo
desmeseda tuti quilli de la casa. E tuti corse da mi e domandava me quello
che eo avea. Et eo li disse tuto quello che m' era aparso. E per questo
eo deleberai de seguere la vita de lo mio padre e si me serai in questa 50$
cela. Adonqua no si a alguno dubio ch' el no e alguno si peccador ni si
1. elo. — 2. girai.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 43
reo ch' elo no possa vignire bono se spesse fiade ello se reduse a memo-
ria quanti e li béni e la gloria ch' e aprestata a li santi e quanti e le pêne
e lo maie ch* e aprestade a li peccatori.
(27) Exemplo de una bestia che a nome yena '.
El se leçe ch' el' e una crudilissima bestia ch' a nome yena, la quale 5 10
quando la va a li pascoli de le pegore, ela forma e fa voxe d' omo e pro-
move li cani a baiare. E creçando li cani che questa bestia sia homo, e
no pensando a questa bestia, ela seguramente asaie la grança oarmento.
Questa bestia a lo tempo deçà indredo avisino de misère sancto Machario
la quale abiando soy fiioli ch' erano cegi; ella li adusse a misère sancto $ 1 5
Machario e si li mete avanti li soi pei supplicando lo 2 en quello modo
ch' ella possea, ch' ello li si li t(e)rasse3 da quella cecitade. E lo sancto
sengna e restituelli la luxe. E fato questo ella ensenbre cun li fiioli torna
en la soa speluncha molto alegra. E de questo grande benificio no se
[34 b] dementega. Ma tute le pelle de le pegore che defino d' antigo J20
tempo ella avea predado, ela le tose adoso e mise li adosso li fiioli et
adusselle a misère sancto Machario e si li lasa.
(28) Exemplo de una [bestia ch' a nome de una) povera vergene.
Elo fo uno fiiolo d' uno re, lo quale trapassando una fiada per uno
logo vête una polcella molto povera la quale laudava lo nome de dio. Et
ello li disse : Conçiosia che tu da deo es povera, che e la cason che tu $2$
li rendi cotante gracie, abiando recevudo da ello cosi pocheto bene ? Et
ella li respose cusi : si como picola medesina moite fiade libéra 1' omo
de grande enfirmitade, cosi refferir gratia a deo per picola cosa e poche
cose si ne despone a recevere grandi et ampli doni, e quisti béni defora
ço e le richeçe de questo mondo non eno nostri béni, ma molti stranii e 5 30
lontani da nui. Ma li béni dentro, ço e la vertude de 1' anema, quelli si
eno nostri béni, e grandi doni eo ai recevudi da deo lo quale m' a fato a
la soa ymagine et a me formada e fata bella delà soa gracia. Adonqua
per cotanto bene elo convene a laudar lo.
(29) Exemplo de domino nostro Jesu Christo.
Lo pillicano si e uno osello lo quale quando lo4 trova li fiioli morti da lo n>
serpente, ^ello spande lo so proprio sangue sovra li fiioli cun grande
abundança e cusi ello li retorna in vita. Mai per la multitudene de la
sangue ch' elo se fa ensire de lo corpo ello roman si flevelle ch' ello no
po andare a percaçarsse lo cibo ne a si ne a li fiioli, si che lis fiioli convene
1. Lïbro de los Enxemplos, première partie, n° 50 (Romania, VII, 512)
2. li. — 3. Peut-être libérasse. — 4. la. — 5. le.
44 I. ULRICH
insire de lo nido et andare a cercare et a quirire lo cibo. E quisti fiioli 540
de lo pillicano (de) che agra(n)disse li beneficii elo servisiode la mare, (0) si
la passe silicitamente et diligentemente, et altri g' e' nde, che in nisuna cosa
no sovene a la mare. Et ella diligentemente guarda 1' uno e 1' altro e
quando elli ano preso força, li fiioli li quali agradisse lo servisio e che la
visitada et cibada ella receve en lo nido, diliçentemente li custodisse e li 545
nudriga. Mai li altri che no agradi lo beneficio e che no la ciba, ella li
discaça da si e da po avanti no cura plu de illi. E questa oxella e per la
rasone de lo sangue ch' ela spande de lo so corpo sovra1 li fiioli e per la rason
(ch' ela rasone) ch' ela resusita li fiioli si singnifica Jesu Christo. Et a
nesuno sia dubio ke da lui li fiioli che aura agradito li beneficii soi si $$0
seranno recevudi en la soa gracia. E li altri che no ano agradidi si
serano sença dubio descomiadi da ello.
(30) Exemplo de uno che sovertia lo povolo.
Elo fo uno sancto lo quale avea nome Copres, lo quale vene ad una
citade a la quale elo trova uno romito che aveva nome Manicheto dotore,
lo quale sovertiva lo povolo. Et ello desputa cun esso e no lo podeva con- 5 5 5
vincere cun parole, k' ello era heretico et era molto savio. E tenando lo
sancto homo che s' ello [lo | lasase cusi partire, ch' elo poria essere grande
perdicione a la fe catholica, elo dissi cusi davanti tuto lo povolo : Laxemo
stare le parole e vignamo a li fati. E sia piado uno grande fogo enme la
plaça et entranbi nudi entramo entro la flama. E quello che no se bruxera, 560
la soa fe sia tenuda e creçuda da tuti che vera sia. E2 plaquando a tuti
questi lo fogo fo fato grandissimo e abrasado en plaça e lo sancto pare
piia lo heretico per la mane e vosello trare a lo fogo. E lo heretico disse :
Ello no sera cusi, ma tu che as proponudo et ordenado questo, si entra-
ras enprima entro lo fogo. Et in quell' ora lo sancto pare si se varni e 565
fesse lo sengno de la sancta croce e cusi segura e sença paura entra
entro lo fogo e no li fe [3 5 b] alguna lisione ni alguno maie, aço che (che)
la flama de ça e de la si li partiva e si li toleva d' atorno. E fuçiva la
flama da lo sancto sicomo ela temese de tocar lo. Et evi stete lo sancto
pare quasi per meça ora ne perço no ave alguno maie. Et en quella 570
fiada lo povolo comença a cridare e constrengere Manichello heretico
ch' elo entrasse en lo fogo. Et respugnandolo? et al pestuto no voiando,
lo povolo per força lo buta ive çoso de lo fogo. Et incontinente la flama
lo brancha et arselo si ch'elo roman meço vivo. Et incontinente ello fugi
da 1' altra parte del fogo [e | no stete niente quasi en la flama. E lo povolo 5 7 $
lo descaça fora de la citade e receve la doctrina de lo sancto padre e toise
le arme de la sancta fe.
1 . de. — 2. A. — • 3. elli.
RECUEIL D EXEMPLES ITALIENS 45
(31) Exemplo de uno horno façando penitencia.
Uno santissimo homo disse ch' el fo uno homo lo quale menava si bru-
tissima vita per tute suççure ch' ello era nomenado per somo malvasio
homo in tuti mali. Mai tempo venne per vuiia de dio ch' elo con grande 580
conpuncione de core si retorna a penitencia e si sera entro una sepul-
tura d' uno morto e stando la dentro di e note desteso cun la faça a
terra si plançeva e deslavava li soi peccadi cun lagreme. E non era ardito
levari li ocli soi a lo celo ne demandare alguna voxe ne mençonare
domenedio. Mai quasi corn' elo fose sepellido si andava li çemiti encelo. 585
Et abiandosse afflicto e agrevado tuta una setemana soto lo encarego de
cusi grande penitencia, li dimunii una note si vene ad esso e si li comença
a dire : 0 inmundissimo e plu brutissimo de tuti li homini, che e questo
che tu fas ? Ma se tu fussi sanado d' ongna inmundicia [36 a] voi tu
parère casto che tu e vegnudo ueglio en li peccadi et in le félonie? E ça 590
no t' e romaso vertude ne força che per penitencia tu posis lavare ne
deslavare li toi peccadi, e tu vos parère homo de penitentia? E no po
avère altro logo se no quello che t' e deputado in inferno aprovo de nui.
E tu e ça fato uno de nui, ne altro no de po esse. Adonqua retorna a
nui. E quello tempo de ' la vita che t'e romasa fina la e spendi la en le 595
deletacione usade. E per que te consuma tu en vani cruciamenti ? Perche
te da tu avanti tempo a suplicii et a pêne ? Che te poresenu fare peço in
inferno cha quello che tu sosteni mo ? S' ello puro te deleta a sustinere
pena, aspecta puro uno pocho e seras metuto entro li supplicii et intro
li tromenti li quali t' eno aprestadi. Et infino a tanto dibis galdere et 600
usare de le nostre dilicie le quale si t'eno stade dulcissime. Et ello no res-
pondando li niente et al pestuto no movandosse da lo bono proponemento
e no cessando da lo planto e da lagreme, li dimunii fortissimamente lo
bâte et afligillo et tormenta lo de moite pêne, e intanto lo bâte ch' elo fo
apresso de morte. Et anpo lo stete fermo con la mente a contrastare a li 605
diminuii. Questo illi començo a cridare ad alta voxe : Tu n'as vi[n]çudi, tu
n'as vi[n]çudi. E cusi per la vertude divina li dimunii fono infugadi e des-
caçadi. No mai dapoy no fono plu lasadi tornare da ello. E questo homo
vene a tanta perficione ch' ello fo claro e resplendente per molti mira-
culi ch' elo fe. E si lasa dredo da si grande conforto e grande feducia a 610
tornare a penitencia li disperadi. Dio, como e biadi quilli ch' ano2 mo en
questa vita lo incarego de la penitencia, aço ch' eli no sostengna [36 b] [l]e
pêne enfernale dredo la soa morte e lo encarego de lo enferno lo quale
quamvisdeo ch' eli siano grivissimi, per amore de ço illi no li serano
mai depunudi adosso ! 615
1. uete. — 2. eno.
46 J. ULRICH
($2) Exemplo de uno scolaro che dredo la morte elo torna da lo so maistro*.
Elo fo uno scolero en Parise lo quale vignando a morte fo pregado
da lo so maistro che dredo la morte ello dovesse tornare da ello, e cusi fo
fato. E quando questo scolero retorno da lo maistro, ello aveva en dosso
una capa de carta la quale defora era tuta plena de sosfimati ; sosfimati
si [e] argumenti e proposicione che fa li dialetici. E lo maistro lo demanda 620
quello che significava e ço che voleva dire quella cappa. Et ello disse :
Questa capa si m' e data en penitencia per la vana gloria ch' eo
aveva en mi per li mei sosfismi. Questa capa pesa plu sovra mi che
s' eo avesse adosso una torre. Adonqua bona cosa 2 e retenere e
tore mo lo encarego temporale de la penitencia, aço che dredo la morte 62$
nui no siami constriti a portare alcuno encarego eternale.
(33) Exemplo de uno emperador che fo fidilissimo cristiano a deo.
Elo se leçe in la ystoria per prima che como Theodosio imperadore
homo fidilissimo cristiano andasse a bataia contra uno tyranno che nome
uea Eugenio, elo ne se confidava en le arme ne in la multitudine de li
soi cavaleri, mai confidava se solamente en deo. Unde per tuta la via elo 630
andava orando, e sparçando moite lagreme deo omnipotente en so aitu-
rio invocava. E siando venude le parte a lo logo de la bataia, e siando
la bataia grandissima si che multi caçeva abatudi chi da questa parte
[37 a] chi da quella, Theodosio imperador al pestudo no confidando se
de la sperança, çetta via tute le arme e mitisse en oracione vegando tuti. 635
Et incontinenti uno vento se leva lo quale era de tanta posança e di tanta
força che tuti gladii e lançoni et altre arme che se mandava fora de man
de li inimisi se devolçeva e se convertiva puro en elli cun violencia. E li
gladii de li nostri si portava per si grande força en eli inimisi che no li
valea nesuna arma. E vegando lo tiranno questa cosa, elo si gitta a li 640
pey de Theodosio e demanda li misericordia.
(34) Exemplo de Asalone fiiolo de David.
Elo se leçe de Asalon che fo fiiolo de lo re David ch' elo ave descha-
çado lo pare de lo rengno, ello demandava en tute soe visende lo conseio
d' uno che nome avea Achitofel, e molto credea a lo so conseio. Et in
quello tempo era cosi creçuto lo so conseio corne se damenedio l' avesse 645
conseiado, sicomo se leçe en lo segondo de Re. Mai quando [e] le cose
1. Legenda Aurea, c. CLXIII, p. 731, éd. Graesse ; Libro de los Enxcmplos,
CCCLXVI ; Hauréau, Récits d'apparitions dans les sermons (Mém. de l'Académie
des inscriptions, XXVIII, 2e p., p. 242) ; Etienne de Bourbon, éd. Lecoy de La
Marche, n" 9, p. 18.
2. çosa.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 47
dubiose e periculose e da retornarse a lo conseio d' uno savio homo,
molto maioremente e da recevere e da retornar se a dio, lo qual'e comen-
çamento de sapiencia e pleno e complido de tuta discricione e lo quale
sa tuto ço che de avignire. Unde dise lo salmo de lo profeta : Bona cosa 6jo
e a confidare en lo sengnore dio, maçoremente cha in li homini. E per
quello che ogna sapiencia terrena falla et inganna, mai la sapiencia de dio
no falla mai. Unde ello se leçe de Theodosio lo plu conve|ne]velle empe-
rador, che corn' ello movesse arme et ste contra lo maximo tyranno, le
vie e le strade dond' ello dovea vinire e condure V oste era si enpaçada 655
ch' elli no podeva atrovare la via per la quale illi podese aproximare a
questo tiranno et inperço che tute [39 b] le citade revelava a lo imperio.
E quando Theodosio vête che la sapiencia humana, ço e de li homini, no li
valeva et era li manchada, elo se retorna a la divina sapiencia, ço e a dio
omnipotente lo quale elo envoca en so aiturio. Et encontinenti lo agnolo 660
de dio si fo in lo oste e conduse tuta la çente sana e salva per meço li
paludi de Ravena, per taie logo che nesuno homo no pote mai pensare. E
cusi lo hoste e la çente vene a Ravena (l)o era lo tyrano, e trova la citade
et intra dentro et ancise lo tyrano con tuti li soi seguaci. Et in cotale
maniera se reduce lo imperio a le mane de Theodosio imperadore. 665
(35) Exemplo de uno sancto padre ch' era molto in la graiia de deo.
Elo se leçe d' uno sancto padre lo quale resplendeva per tanta gracia
aprovo de dio che tuto ço ch' elo domandava da dio encontinenti ello lo
aveva a conplimento. E quasi ello aveva noticia de tuto quello che
doveva adivignire, e siando domandado e requirido per che elo. era venuto
a tanta gracia, elo responde e disse : E no sai che abia fato cosi grande. 670
Ma questo eo ai observado dapoi ch' eo fu confesso e contento de siguire
Jesu Christo che mai de la mia bocha no ensi alguna rea parola ne
alguna bosia.
(36) Exemplo de la cornacla corn' ela se visti'.
Elo se leçe che aprestando se tuti li oseli de fare so concilio e conseio
la cornacla si mete çoso tute le soe proprie penne e revestisse et ornasse 67 5
de moite relucente penne de li altri oxelli. E tuti li oxelli la comença a
guardare e meraveiavasse molto de questa soa cosi gran [38 a] belleça,
mai a le fine tuti li oselli li fo sovra et çascaduno li toise una penna, et
ella romase nuda. Et siando cosi romasa, alora aparse corn' ella era
negra. E cusiaperera li homini vanagloriosi en la fine quando elo sera 680
spuiado de li béni per li quali lo homo quere gloria.
1. Cf. Oesterley sur Kirchhof, Wendunmuth, VII, $2 ; Romania, III, 292.
48 J. ULRICH
(37) Exemplo de li pisci grandi e di li piçoli con lo cocodolo.
Elo se leçe che li pisi minuri quando illi fi asalidi da lo cocodullo, e
ch' ello li vole mançare, eli si fuge e retorna a la ballena si con a so
fermissimo defendedore, si se comète en lo so aiturio. E la balena si le
receve e si li défende da ello da lo cocodolo. Adonqua se lo pesé 68$
a tanto cognoscemento ch' elo se sa atrovare seguro aitorio contra questa
bestia venenosa, tu, homo, che a rasone e discricione, como dis tu con-
fugire e tornare a dio fortissimo a li toi periculi ! Ancora si dise che la
balena no défende solamente per força li pisi da lo cocodollo, ma etiam-
deo per sapiencia che lo cocodollo sa bene e vegando che ello cun la 690
balena persona perpersona no poria nosere a lo pesé, elo se retorna ad
inçengno. Et aço ch' elo possa alcidere lo pesé, elo çeta tanta bruteria
e tanta puça fora de si, ch' elo ensoça tuta l' aqua, per che lo pesse ama
solamente cose odorifere e inodia le podiose e le fétide. E la balena
contra li engeni de lo cocodollo si usa de molta prudencia, ço e de scal- 695
trimento.
(38) Exemplo de lo lione '.
Elo se dise in le flabe che lo lione una fiada abiando grande famé soto
colore de fare uno convivio si invida tute le bestie a casa soa, ço e a la soa
speluncha, si como re e singnore. E siando ge andade [38 b] tute le bestie,
sola la volpe tarda a vignire en pensando la dislealtade e la malicia de 700
lo so re. E finalemente ela vene defina la porta e stava defora e no
passava miga la porta e no pensava miga d' entrare dentro. E lo lione
disse : Che e ço che tu sta defora ? Et ella responde e disse : Le pecche
de tute le bestie ch' eno vignude qua da ti me fano paura, perch' eo li
vego tuti esser entradi dentro da ti, e de quante n'e entrade eo no ne vego 705
nesuna che ne sia ensuda ne tornada endredo. Quanti e ancoi queli
homini che s' eno someianti a lo lione li quali clama et envida li altri a li
soi convivii et a li soi desenari, li quali andando li cun segurtade e cun
baldeça, illi li2 spolia et ancide li. Mai lo nostro sengnore Iesu Christo non
e cotale, anço e fedele en (laquale) tute cose, e perço elo vene descrito e 710
significado e figurado balena la quai e fidelissima defensarise a li soi fiioli,
che quando la sente la turbacione de la mare e la tempesta e lo grande
fortunale, ella se mete sempre per li fiioli a lo inscontro de lo mare e
mete se de meço entro le ondacione e li fiioli. E se per questo modo ela no
si po defensare, ella avre la gola e si li receve dentro dal ventro so, e 715
po quando e part(ur)ido lo fortunale e lo mal tempo, ella li vome fora
sença alguna lisione e sença alguna magangna. Adonqua se quello pesé
1. Cf. Oesterley sur Kirchhof, VII, 2$.
2. le.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS 49
a cotanta fe e cotanto amore a li fiioli, quanto (donquanto) donqua sera
la fidelitade e lo amore de quello benignissimo padre omnipotente lo quai
per liberare li soi fiioli da le ondacione de lo peccado si mete si medesemo 720
en le onde de le pêne a sostinire passione e morte !
(39) Exemplo de lo lovo e de lo agnelo corn' illi s' atrova ensenbre*.
Elo se dise en le flabe che lo lovo e lo agnello se açunse una fiada
ensembre ad uno flume e lo lovo si beveva a la parte desovra da lo flume
e lo agnelo beveva da la parte desoto. E lo lovo començo a guardare
e dise : [39 a]. Que e ço che tu me turbidis V aqua? E lo agnelo cun 725
volto mansueto e con tremita voxe si respose : Miser, eo no te entorbedo
1' aqua, che s' eo la torbedasse, conçosiach' eo bevo da 1' altra parte
desoto la torbedacion e incuria en su da ti, ananci andarave la enço a la
segonda de 1' aqua, ch' el non e propria cosa ne propria natura de
l' aqua che torni ensu lo contrario de lo so fundo. E [lo] lovo disse : Don- 730
qua favelis tu ? Cosi ne fe to pare, ça e passadi vi. mesi per che tu someie
bene a to pare e be lo segui. Elo e besongno che tu moris per lo pec-
cado de to pare. E cosi li fo sovra e devoralo. E dise lo savio che molti
cotali lovi si rengnano çascaduna citade.
(40) Exemplo de lo homo e de lo lione e de V agoia 2.
La panthera e una bestia molto crudele, ma [ajrendere bene per bene, 735
ço e a rendere lo bene de li servisii che li veno fati, ela e molto solicita.
Und' elo dise uno savio che nome vea Plinio, che una fiada li fiioli de la
pantera erano caçuti entro una fossa de la quale illi no podeva ensire ne la
mare soa no li poseva andare. Et adevene caso che uno homo trapassava
perinde e si li ? aida e si li trasse fora de la fossa. E la pantera era la. Et 740
a questo homo e cum aspecto de la faça e con la coda li fasea careçe
quanto e como ella podea, refirando li gracia de lo servisio, et aconpa-
gna lo per tuto lo deserto e mostra li la via. E certo e virtade che nesuna
bestia e in tanta [injgratitudene como e l' omo, ço e che 1' omo no agradisse
cosi li servisii e li benificii che li fi fati como çascaduna bestia. Undi ade- -745
vene caso che lo homo e lo lion e 1' aquila si cade in uno logo si forte
os(e)curo e si coverto ch' eli no podea vedere via per la quale elli podesse
ensire de la. E lo homo comença a clamare ad alta voxe si ch' elo fo
aldito da un altro homo lo quale vene a quelo logo e demanda que e
como questo fosse, e quello li narra [39 b] e li disse corne era lo caso e 750
la sve[n]tura soa et indicalli corne elo cun lo lione ensembre e con
1. Fable ésopique bien connue.
2. Libro de los Enxemplos, CXXXVI.
3.I0.
Romania, XIII
$0 J. ULRICH
1' aquilla fosseno caçudi e pervegnudi a quelle» logo. E pregava questo
bono homo cun moite lagreme ch' elo 1' aidasse, prometando li che con
ello fosse molto richo, ch' elo li daria la mitade de quanti béni elo aveva
al mondo. E questo bono homo ch' era poverato (et) aldando questo si fe 755
edificii cun li quali ello lo trasse fora, e si conduse altrosi fora lo lione e
1' aquilla. Mai le aquile voiando rendere ben per ben, canbio de lo ser-
visio a lo bono homo, sciando elo una di entro en lo bosco, questa
aquila trova una preda preciosa de molto gran valor e vene a questo
homo e solicitava e mostrava li ch' elo tollese questa preda preciosa. E 760
questo homo la toise e de quella si ave e de receve molta pecconia. E lo
lione si prendeva moite bestie, si le portava a questo vilano. E cusi li
rendea visenda de lo servisio quanto ello podea. Solo 1' omo lo quale li
enpromete grande cosa de tuto quello ch' elo 1' inpromete no atende e
no de aserva alcuna cosa. 765
(41) Exemplo de li cavaleri e de lo enperadore.
Lo biado misère sancto Grigoro si disse in lo quarto de lo Dialogo : Fo
uno homo molto rico, ma fo uno homo de mala vita molto, lo quale siando
venuto al punto de la morte ello viti vegnire a si li demunii. Et ello
temandosse fortissimamente comença a cridare : Socorime, socurime.
E corando tuta la soa fameia core la e atrovo ch' ello tremava tuto e 770
revolçeva se mo de qua, mo de la, perch' ello no volea vedere li dimonii.
Ma no li valea niente, che da qualunque parte ch' elo se volgea li demu-
nii erano pur la. E quando ello vête ch' elo no posseva scanpare, elo
comença a cri[8oa]dar ad alta voxe : Endusia, miser, endusia, enfina
domane ! E lo misero clamava endusia, may elo no l' ave, aço descend' elo 77 $
cum lo diavolo a lo enferno. E perque e queste cose... che sicomo dise
miser sancto Augustino, en questa partisse l' anemo da lo corpo. D' inquesto
pensamento ven firrido e percosso lo peccador che murando quello se
dementega de si medesemo lo quale vivando se dementega de domenedio.
Mai aço che queste cose no ne faça desperare, la pietade de la divina 780
misericordia si 'n de custodia.
(42) Exemplo de misère sancto Grigoro papa.
Elo disse misère sancto Grigoro che una fiada uno çovene entra in uno
monestero per amor de uno so fradello, lo quale entrando en quello munis-
tero ello no li entra per amor de dio, ançi per amore de lo fradello.
Conço fossecosa ' ch' ello era tuto malvasio, ch' elo desplaseva a tuti ne no 7g,
voleva aldire alguna cosa de so castigamento ni de soa salvacione. Et
ampo li fratri li conportava ogna cosa per amore de lo fradello e per la
1 . concosa fosse.
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS $ I
misericordia de dio. Questo çovene se inferma e fo conduto enfina a la
morte, e stando convegnudo la ensenbre tuti per comendar li l'anima a dio,
elo comença a cridare ad alta voxe : Tolli ve via, ch' eo (eo) sonto dato 790
a lo dragon per devorare lo quale m' a ça sorbido e deglotido per grande
parte en la gola soa et a me ligado cun ligami. Et adonqua per vui faç' eo
tanta demorança eno vengo tosto sorbido e deglutido. E li frari li disse :
Che e questo che tu di ? 0 frare, fate lo sengno de la croxe. Et ello res-
pose : Eo me voio bene sengnare, ma eo no posso. Et in quella fiada 795
tuti li frari si se mete in oracione. Et orando li frari lo infermo comença
a cridare [40 b] e dire : 0 singnori frari, refferri gracia a dio che lo dra-
gone no po sostignire la vostra oracione et a me lasado libero. Et écho
eo sonto aprestado convirtirme a dio. E cusi ello guari de la enfirmitade.
E sempre dapoi elo servi devotamente. Ma li fiioli de lo Belial ço e de lo 800
(delo) demunio no vole credere queste cose avanti ch' elli vegnano la, ço e
a quel ponto ch' eli covegnano per far provare e sentire quelli ch' eli no
voleno credere, che in quello ponto, sicomo dise Iesu Christo, lo dolor li
fara entendere ço ch' eli aldeno e la greveça dara entelecto a l'audita.
(43) Exemple» de uno abado.
Elo fo uno abado lo quale voiando uno in soa religione [entrare] ello li 805
comanda ch' ellodovesseblastemareemalidire osse etaltrisibenedireosse
de morti, lequaleranoadunadein uno logo, e questo si lofe. Et a la fine de
lo di ello venne da lo abado e disse : Pastore meo, eo ai fato si con tu
me comandasti. E lo abado disse : Ke te responde le osse ? Et ello disse :
Niente. E lo abado disse : Se tu vos entro nui pacificamente vivere, elte 810
besongna essere someiante a queste osse, aço che cusi laudo como veti-
perio tu te trapassis oltra cum sorda orecla, ço e como tu fussi sordo che
tu no lo aldisse. Et in questa croxe penderas, ço e a questa penetencia
stara defina tanto che tu receveras lo dulcissimo fructo de vita eterna.
(44) Exemplo de uno romito che no vite mai femina ' .
Dise misère sancto Augustino : Se li nostri ocli gira ad alguna femena, 81 $
no se dibia aficare fixo en ella. Unde se dise che sedendo una fiada dui
romiti defora da la soa fenestrela e uardando illi, una femena molto
nobelemente ornada si trapassa davanti da illi [41 a]. Et uno de illi,
lo quale no aveva mai veçuto alguna femena, si domanda Paltro ço che
fosse quella. E quello altro respose ch'ela era una cavra. E quello chelli 820
fe la demanda se ne si fo abrasado de lo so amore, et inl'ora de la cena no
posse recevere de lo cibo con lo so compangno. Et ello fo domandado
per que ello no mançava. Et ello respose ch' elo era induto a tanta pie-
1. Cf. A. d'Ancona, Romania, III, 168, et Studj, 307.
$2 J. ULRICH
tate a cercare la cavra ch' elo no podeva mançare. E per questo se da ad
intendere che se el no avese luxe, le fenestrelle de li ocli, si e la morte 825
no ' serave entrato soto lo so teto.
(45) Exemplo de domino nostro Jesu Christo de dui fiioli.
Dio fa cusi como fa uno richo homo lo quale a dui fiioli, uno spurio ço e
nado de adulterio, e l'altro ligittimo ço e nado de matrimunio. Et a lo
spurio ello da la roba mobele, cento 0 dosento libre. Et a lo ligittimo ello
réserva tuta la hereditade. E cusi fa dio a l'omo richo como a so spurio. 830
Ello li da lo mobele, ço e la abundancia de li béni temporali. E (lo mobele)
a lo povero (çoe li béni de vita eterna), sicomo a so fiiolo karissimo e
ligitimo, elo li réserva la heridita de vita eterna ço e la gloria de paradiso.
Sicomo ello enstesso dise en lo Vangelio : Biati li poveri de spirto, che
de quilli si e lo rengno de li celi. -835
(46) Exemplo de lob et de Tobia et de beato Antonio.
Se l'omo avesse uno vasello lo quale no se ronpesse per caçere ne per
fendura ch' elo se ferisse entro ne per alguna casone, nui lo tigniraveno
molto caro. Certo si tignirave. Cusi lo nostro sengnore dio se ello ferrisse
alguno homo 0 elle lasase caçere da alto, et ello lo trovasse forte et cons-
tante et in le aversitadi et entro le tribulacione, mol[4i b]to elo l'ama. 840
Unde lo savio de lo profeta dise : Quando lo justo caçera, elo no seron-
pera, per ch' el' e de lo sengnore. Exemplo nui avemo de lob e de Tobia
e de lo biado miser sancto Antonio.
(47) Exemplo de la symia che a dui fiioli 1.
La simia la quale a dui fiioli si ama l'uno plu de lo altro. E quando
ella sente le insidie de lo caçadore, ella fuge scaltritamente e se mete 845
su le spale lo so fiiolo quello lo quale ella ama meno, aço che s'ella
vedesse lo caçadore, ella se lassa caçere questo so fiiolo d'adosso
[Et quello lo quale ella ama plu] ela se lo mete denanci da si, aço
ch' ela sempre lo vega e lo custodia. Ma quando lo caçadore la
pressa, la convene lasare quello ch' el' a sulo colo. Ma ello cun 850
le ungle s'aferra e se tene si forte a la mare, che in nesuno modo
ello ne se po3 spartire da ella. E vegandosse la simia prendere e fir tinuda
entro li laçi s' ella no lassa caçere l'altro fiiolo conçosiacosa ch' ela no
po lasare quello chi li e sulo collo, ello e pur besongno lasare e gitare
1 . ne.
2. Cf. Jahrbuch fiir rom. und engl. Literatur, XII, 149, n° 49.
3. fo.
RECUEIL D EXEMPLES ITALIENS $}
quello ch' ella ama plu. E cusi e de lo usurario, lo quale ' tene la bursa da- 855
[nan da] si per no perder la e li peccadi si li pende de dredo sulo collo.
E quando alguna enfirmitade 0 fevre terçana 0 aguda li vene adosso, en
quella fiada ello vole lasare li peccadi, maillo no po, aço e bisongno
ch' ello lasi la bursa, e li peccadi si li romane e questo lo conduse a lo
fogo eternale. Ello deveravesse metere li peccadi davanti e dire, si como 860
dise lo profeta : E per quello ch' eo cognosco la mia iniquitade e lo meo
peccado, sempre me e decontra, ço e dananço, e no la borsa.
(48) Exemplo de II homini che no se confessa ma se no como lo laro clic
no se confessa se no apresso de le forche.
[42 a] Quilli homini ço e quilli miseri peccatori li quali se aspeta acon-
fessare, ço e vignire a penitencia puro a la fine, si eno someia[n]ti a li
laroni, li qualli quando illi veno menadi a le forche et a murire, et quilli 865
aprovo de le forche si se confessano, ma no avanti, de lo quale dise lo
Ecclesiastico : Dibis te confessare domente che tu se vivo e sano.
(49) De la gloria de vita eîerna superna2.
Elo fo alquanti homini li quali stando en oste e abiando grande famé,
illi si vene una note elli començono a mastegare de le noxe cun toto lo
scorço. Ma incontinenti ch' elli sentino 1' amaretudene de li scorci illi se 870
parti e noveneno a ladolçeçadelo noxeio. Quisti si eno (quilli) someianti
a quilli li quali comença far penitencia, a li quali pare lo çovo de lo sengnore
molto pesante, ço e par li la penitencia molto grève. E perche illi no vole
a la fiada vignire a la dolçeça de lo noxeio, illi sicomo lasi e molto fadigadi
da ço ch' elli aveva començado si s'en départe e si s'en tôle. Mo como 875
poremo nui aquistare con nui lo rengno celistiale sença penitencia (e
sença penitencia) e sença durare pena e afflicione conçosia che nui no
possemo avère li boni temporali li quali eno transitorii e corutibili sença
grande fidança ? Und'ello dise misère sancto Grigoro : 0 fradelli mei, si
nui consideremo como gran cosa e comente e quante e quelle ched e 880
inpromitude en celo, tute le cose de terra pareno esser vile e cative a la
terrena substancia, ça la roba e lo bene temporale adoperata et asimiiata
a la superna béatitude si e carego e peso e no a aliviamento ne aiturio.
Mo quale lengua serave [42 b] sufficiente a dire, e quale intelecto serave
sufficiente a comprendere, quanta sia l'alegreza de la citade superna et 885
essere insenbre entro le conpagnie de li angnoli e stara ensenbre cun le
biatissimi spirti de la gloria de lo nostro conditore e fatore, e vedere pré-
sente lo volto de dio, e vardare e decernere e cercare lo lume e lo splen-
1 . laquale.
2. Cf. Oesterley sur Kirchhof, I, 129.
54 J- ULRICH
dor, e no essere mai aflito de alguno timoré, da alguna paura de la
morte, et alegiar se sempre de lo dono chemai elli no serano coruptibili? 890
Ma lo animo ad aldire queste cose si se aflama e si désira per grande
voluntade essere la 0 ch' elo se spera galdere sença fine. Mai el no se po
pervignire ad avère grandi guiderdoni, s' el no ne po sostignire grande
fadige. E dequesto ne fa testimuniança sancto Paulo. lo quale dise : Elo
no sera coronado alguno, se no ma quello che ligittimamento conbatera. 895
(50) Exemplo de incredulitade ' de li homini.
Dise misère sancto Augustino che cusi e de nui como d'uno fantinelo,
d' um puto, lo quale fosse nasudo e nudrigado en uno carcere a lo quale se
alguno cridasse 0 desisse de la belleça 0 de la luxe de le cose de lo mondo,
ello no darave fe a le soe parole, e perço ch' elo sia sempre nudrido en
ténèbre et in oscuritade. E cusi nui no creçemo quando el ne fi dito 000
alguna cosa de le cose eternale, perche nui sempre [siemo] acegadi da lo
amore de li temporale cose e siemo nudrigadi en le ténèbre de questo
mondo.
(51) Exemplo de dm homini che andava per una selva.
Si dui homini andasse per una selva e 2 l'uno fosse bene vistido et en
bello habito, e 1' altro fosse povero e nudo, no se farave plu tosto iguaito 905
a quello che fosse bene vestido per robar lo che a lo povero ? Certo si.
Questo mondo si e la selva, en lo quale si e li laroni. Adonqua [43 a]
molto tema plu la anima ben vestida cha la nuda perche lo demunio non
a cura de lo povero. Unde dise lo salmo : A dio si e romagnudo lo povero.
Et ancora fa lo demunio sicomo fa lo pescadore, lo quale quando lo piia 910
uno pesé picolo, elo non cura, ma s' elo 'nde piia uno grande, ello lo
tene. E cusi lo demunio prendi li grandi e li richi >, mai lo povero si
prende dio perche lo povero si li e rumagnudo. Ancora se un homo avesse
una archa de lengno plena d'oro, e lo amasse plu l'archa cha 1' oro, elo
séria ben reputado mato. E cusi e quello che ama plu lo corpo cha 915
l'anema.
(52) Exemplo de uno çudeo picinino lo quale ande lo di de pasqua a la glesia
cun uno christ iano 4.
Elo se leçe ch' elo fo uno çudeo picolo fantino lo quale enpara litere
cun uno christiano. Et uno di de pasqua elo ande cun questo christiano
ad uno munestero et ande davanti la vergene gloriosa e guarda la e tene la
1. incrudelitate. — 2. a. — 3. riche.
4. Cf. Wolter, Dcr Judcnknabt (Halle, 1879, 2e fascicule de la Bibliothcca
Normannica publiée par H. Suchier).
RECUEIL D'EXEMPLES ITALIENS $$
diligentementc e con lo so conpangno e si se mete in çonucloni, et in- 920
fino se si comunga ensenbre cum lo conpangno. E vignando a casa lo
pare so si lo domanda o elo era stado. Et ello li confessa tuta la virtade.
E quando lo pare lo quale era çudeo aldi ch' elo aveva adorata la vergene
Maria, e ch' elo aveva comunicado, elo lo mete in uno clibano abrasado,
ço e in una fornace, e sera 1' uso e seralo la dentro. E siando romaso lo 925
puto per dui di la dentro, la mare soa lo queriva 0 qu' ello fosse, lo quale
enfin fo trovado entro questo clibano, ço e en quella fornace, çugando cum
lo fogo. E lo pâtre so ' corse la e demanda lo puto ki 1' aveva servado e
defeso da lo fogo e lo puto respose e disse : Quella bella donna la quale
eo adorai, quella2 si me tignia lo fogo da la ira de dio, de lo quale dise 930
lo salmo quanto $ in brève de ora ardera la soa ira.
($ 3) [43 ^] Exemplo de multl homini li quali moreno per bono odor 4.
Multi homini e ancoi che more per boni odori sentire per li quali altri
homini vivificarave e si se sanerave, sicomo fe lo vilano lo quale era
nudrido en lo fango et in lo fetore de le stalle. Lo quale trapassando una
fiada per una ruga 0 che se tignia specie preciosissime e de déverse 935
mainere, sentando odor quasi per lo odore fo adeso morto, e stransi e
cade e vangosa e no se podea restituire a la soa principale sanitade ne
per alguno artificio ne per alguna maistria d'alguno medigo. Et uno era
lo quale enfina da longo tempo aveva abudo soa conversacione e soa bri-
gada, e quello scaltrido et ocultamente cerca et atrova de la noxa de lobo 940
e metella a lo naso de questui et incontinenti lo spirto si li vivifica et elos
revene. Simelemente li fiioli de Israël aveva in fastidio e li ensoriva la
mana la quale contignia en si omne sapore quand' illi andava per lo deserto,
esidisiderava a mançare...enEgypto,et anpoqueste eno coseecibi grossi
aserbi et amari et ingenera enflacion e promove e produse lagreme. E 945
cosi le temporale divicie da certi homini fi molto plu desiderade cha la
parola de dio, li quai quamvisdeo ch' ele se aquera e ch' ele se aquisti et
amaritudene delo dolore, elle enfla et ingenera la soperbia e la vana glo-
ria e promove e produse lagreme eternale.
(54) De uno sengnore et uno vilan.
Multi eno semiianti a lo vilano lo quale fo invidado da so sengnore ad 950
uno nobelle convivio. Ello vignando si trova in la via fige et altre cose
de so plaser, et ello se conple et inpli lo ventre de queste [44 a] fige e
cusi se empli lo ventre famostamente, quamvisdeo lo so conpagno pur li
1. lo. — 2. quello. — 3. quando.
4. Ci. Hist. Utt. de la France, XXIII, 206.
5. ele.
$6 J. ULRICH
disia en la via : 0 frare(r), 0 conpagnon, elo t'e apareclato lo desenare e
lo bon vin da lo to sengnor ; asten te de questa suçura. E quando questo 9$ 5
vilano (e questo) fo açunto a lodisinare de lebonevivande de li boni cibi,
ello no de pote mançar ne recever mente, mai davanti da li homini e
davanti da tuti ello vome fora le fige e V aqua marça ch' ello aveva man-
çato su la mensa. Et in questo modo si usa li miseri peccatori de le fitide
e spucente dilicie de questo mondo, e quando illi vignirano a la cena de lo 960
nostro sengnore, illi no de pora gustare; mai la turbidene e la suçura
quali illi brutamente e sporchamente (illi) avéra mançada e be(n)v(en)uda,
illi la vomeraela1 cetera fora brutissimamente davanti, se illi no serano
purgadi in questa présente vita per la medisina de la confessione, unde
dise miser sancto Ieronimo : Que vos tu en la mane de Egypto aço che 965
tu bibis V aqua turbida, 0 en la via de li asini, aço bivis le aque de li flumi ?
Ço e : Homo, que credis tu ? que vos tu aquistare en la via de lo mondo e
de li dimunii entro2 li vicii et entro le deletacione le quale eno simile a le
aque putrede e fétide ? Mo dibiemo ce astignire de le cose che non eno
licite, aço che nui possamo perpetualemente usare et gaudere de lo cibo 970
di li angnoli lo quale e condito de tute le dilicie.
($5) Exemplo de lo lovo.
Dise se che lo lovo aço ch' elo se possa saciare de carne d' agnello, si se
[fese]tundereefesese (agneloe) munego. E quando lifomanchada la carne,
elo lasa stare la cogolla, ço e la vesta, munigale e si retorna a la selva.
Ma quilli che entra en religione [44b] cusi fatamente, illi se rende a dio 97$
en le soe angustie e no en le delicie. Simelemente multi eno li quali receve
la circumcisione de l'ordene sagrado, aço ch' ello multiplichino li soi vicii
e le soe devicie. E molti s'en fa fare previdi no per servire castamente a
li altri, ma per vignire plu richi e plu dilicadi. Di li quale dise misère
sancto Ieronimo : Eo ve condusi en la terra de Garmello, perche vui 980
dovissi mançare li fructi de quella e le soe bone cose, e vui siando
engradi e quella sala avi contaminada. Quelo e menomança de la
glesia la quale fi fato da li sacramenti de la glesia en questa présente
vita. Ele eno bone e perfecte cose, de quelle 5 recevera quello lo
quale usera de le dilicie de la vita che de vignire, ço e la vita eterna 98$
che de vignire. E Carmello fi entrepetrado cognoscemento de la cir-
concisione, la quale bene significa la glesia e lo ministradore de lo
altaro lo quale ministerio de lo altaro, ço e aministrare le cose sacrade e
sancte : quilli che ce fi induti e mitudi de avère cognicione e cognose-
mento de circoncisione, aço ch' elli entenda e cun core e cun overe(re) 990
i. en vomia ello la. — 2. erano. — 3. quella.
RECUEIL D-EXEMPLES ITALIENS $7
per que illi receve la comutatione de 1' ordene de la circuncisione si ch' illi
eno separadi e solti de le cose temporale, a solo dio serva sicomo e dito.
(56) (47 à) Questa scritura parla de uno sancto abadho,
Elo fo uno sancto pare lo quale era abado de uno monestero en la terra
de Roma. Et aveva una soa sorore la quale passa de questa vita. Et una
note l'aparse per visione a questo sancto pare cun grandissime pêne. 99$
Queste era le pêne ch' el' aveva. Quatro dragoni la trome[n]tava, l'uno a
la bocha, et uno a le mane et uno a lo core et uno a li' ladi. E quando questo
sancto padre vête queste tribulacione, ello la domanda cum grande timoré
e cun [paura chi] la fosse. Ela disse : Eo sonto toa'sore et ai queste(ste) [tri-
bulacione] per casone de mia madré perch' ell' ave uno grand tempo una 1000
grande enfirmita et eo la servi voluntera uno tempo e finalemente ella me
insuri si che no la possea plu vedere e no la volea plu servire per alguna
mainera. Et en tute parte ch' eo podea dire maie d' ela, e lo diseva. E perço
questo dragone me mança la bocha e l'altro me mança lo core enperço ch' eo
enpensa sempre maie e grandi homicidii cun grande bosie. 47 b. E lo terço 1 005
me mança le mane enperço che 1' alemosena che mia madré fasea volun-
tera, eo no la volea portare a lo povero. E lo sancto pare la domanda e
disse : Te poravi eo aidare de queste pêne ? Et ella respose : Dolce frare,
si pos. E perço sonto eo vegnuta qua da ti. Fa celebrare queste preciose
messe per 1' anema mia. Et alo quando ele serano conplide, cun lo aitu- 10 10
rio de dio eo ensire de queste pêne et andere a la gloria de vita eterna.
Et en quella ora lo sancto pare ensi de lo sonpno e clama tuti li frari en
cha e disse tuta questa visione, e cun elo 1' aveva veçuda visibelemente.
E comanda a li frari en vertude de obediencia che enfra .vin. di queste
messe fosseno tute cantade per illi. E cusi fo fato. Et in cavo de li .vin. di 101 5
el' aparse a questo sancto cosi bella cun una rosa. Et ello domafmajnda
chi la fosse, enperço ch' elo pensava k'ela fosse madona sancta Maria
tanto er'ela bella. Et ella respose : Eo sono tua sore, la quale tu as trato
de grande pena, per la quale cosa eo pregarai deo per ti. Scrive quello che
tu as veçudo perch' el' e cusi la virtade. E lo sancto padre scrise questo 1020
per bono exemplo. E queste si e le messe. Et eno .LX. La prima messa de
madona sancta Maria. Le III messe2 a 1' onore de la sancta trinitade, le
V messe* a l' onore de la sancta croxe, le VII messe4 a 1' onor de le VII ale-
greçe de madonna sancta Maria, le VIIII messe a 1' onore de li VII II ordini
d'angnoli deparadiso, 1 1 1 1 messe ad l' onore de li 1 1 1 1 vangelista, XI messe 1025
a lo honore de XI milia vergene, XII messe a Y onore de li XII apostoli,
I messa de madonna sancta Maria, VII messe a l' onore de spirito sancto.
In secula seculorum.
Qui se finisse lo libro de multi belli miraculi e de li vicii.
1. lo. — 2. La III messa. — 3. La V messa. — 4. La VII messa.
$8 J. ULRICH
La langue de notre texte est assez flottante. Ainsi la troisième pers.
du pluriel a le plus souvent la même forme que la troisième du singu-
lier, mais à côté des formes en -a, -e nous trouvons -an, -en et -ano,
cno; -avit aboutit à -à, mais nous trouvons plusieurs formes en -à; ce-,
ge-, ci-, gi- italiens sont représentés très souvent par ç, mais les formes
ce-, ge-, ci-, gi- ne sont pas du tout rares. Il me semble que nous
avons affaire à un texte de l'Italie du nord qui a fortement subi l'influence
du toscan.
GLOSSAIRE.
Anpo 405, pourtant (ci. Mussafia,
Beitr. s. v.).
aradegare (* er r ati care) 261
s'égarer; ici transitif. — la via.
Çonucloni, in — 920, à genouil-
lons.
De = in de 594, 761, 765.
desmesedare fdismiscitare),
$03 éveiller.
discuncio = sconcio.
ensorir 942 insurir 1002, causer
du dégoût.
Freçarse ff r ictia r e) 428, se
hâter.
Grança (g r a n e a) $13, troupeau,
bétail.
Iguaito (ail. wacht) 90$, aguet.
indormençarse (*indormen-
tiare) 339, s'endormir.
instesso 357 = enstesso 834 =
stesso.
Loga 101 qui loga, 128 ive logo,
ioioalodoca, locum), ici.
Meltrise = m er e tri ce 248.
Noxa = noce 940.
Peccha 703, vestige.
pegorsella 61 = pegorella.
ploba 459 (p 1 u v i à), pluie.
puça 254, puanteur.
Recrovare 171 (recuperare),
recouvrer.
Revegnare (revigilare) 340,
réveiller.
spucente 960, puant.
suççura $79suçura9$ 5 = sozzura.
stransir 936 (extransire), s'éva-
nouir (cf. Diez I, transito).
vangosa 937 = angoscia.
NOTES.
24 aço = anço 295 = "antius = it. anzi. Je n'ai pas suppléé Vn,
parce que la forme est trop fréquente.
4$ vignisse ne donne pas de sens; peut-être s'elo lo negasse.
69 favelis. La deuxième pers. du sg. en is se trouve dans toutes les conjugai-
sons à côté de i et e : 111 rendis, 128 oferis.
87 concedu = "conciputus. Peut-être faut-il simplement lire conccudo.
106 lo quale ella l'aveva cf. 122 £ si li rcstitui lo so fuol a la madonna.
1 14 reponcllo = reponc lo. J'ai uni le pronom avec le verbe quand la con-
sonne du premier est redoublée; cf. lesessc.
120 habeo donne ai, 0 et a : 140 s'co farc si ch 'co avcrc, 154 co dare c
distribuera.
183 Le navt, cf. 632 le parte, 66<, le mane.
RECUEIL d'EXEMTLES ITALIENS 59
2 $ 2 saciassen = s a t i a n t se inde.
268 prcnda ou preda ? On pourrait voir dans la forme prcnda une tentative
de rattacher le mot à prendere.
276 che coa a dire moite cose : à quoi sert de parler longuement ? çoar =
j u v ar e.
28$ Tu e rutnado e se poçado. De la même manière nous avons deux formes
de e s t : 305 elo e herede de lo so pare ch' elo se fiiolo de Dio e se herede.
3 13 farera = far a.
363 E veçuto. Peut-être E venuto.
374 spinto e longi me semble être : poussé loin ; e = en.
377 sovente fiada. Fiada est traité comme indéclinable ; cf. Mussafia, Beitr. s.
v. Kathar. p. 236.
379 dalli altrui cul pi e. Le copiste n'a pas l'habitude d'effacer les mots erro-
nés ; il a donc laissé culpi e pour culpe et a oublié de corriger dalli en dalle.
408 chi la salva = ch'il la salva.
462 pare. J'ai changé partie en pare, parce que je ne trouve pas d'autres
traces de la formation en -eti.
478 promovesta c gran paura. Je vois dans e en comme 374 : émue en grand
peur.
680 H homini vanagloriosi quando elo sera spuiado. Changement de nombre.
727 La construction n'est pas claire. Je ne comprends pas in curia.
781 si nde =. sic nos inde.
J. Ulrich.
DEUX LÉGENDES SURSELVANES
VIE DE SAINTE GENEVIÈVE. — VIE DE SAINT ULRICH.
Les deux légendes ci-après appartiennent à une classe de récits reli-
gieux où nous reconnaissons la christianisation d'anciennes réminiscences
mythologiques, et qui étaient très répandus, au moyen âge, chez tous
les peuples de l'Occident. Selon toute probabilité, c'est de l'Allemagne
que les Réto-Romans les ont reçues.
On sait, en effet, que la légende de saint Ulrich, évêque d'Augsbourg,
était un récit très populaire dans l'Allemagne du Sud. D'autre part la vie
de sainte Geneviève formait pour les populations d'outre-Rhin le Volks-
buch le plus connu, le plus attrayant et le plus goûté.
C'est certainement vers la fin du xvne siècle que nos deux légendes
ont trouvé un traducteur dans la Rétie catholique. Pendant le siècle
dernier, et encore au commencement du xixe siècle, elles étaient répan-
dues chez nos ancêtres en un nombre considérable de copies. Le manus-
crit auquel nous empruntons le texte des deux légendes a été retrouvé,
il y a quelque temps, à Andiast, et est depuis entré dans notre collec-
tion de manuscrits ladins. C'est un volume en papier de 22 centimètres
et de 1 $3 feuillets paginés.
La pagination est du reste plus d'une fois erronée, le scribe ayant
sauté de 87 à 89 et de 1 09 à 1 30. Les feuillets 84 et 134 ont été déplacés
par le relieur; ils devraient se trouver l'un entre les fol. 81 et 82, l'autre
entre les fol. 131 et 1 3 2 ; il manque un feuillet entre les fol. 1 2 5 et 1 26,
un autre entre les fol. 146 et 147, un troisième entre les fol. 148 et 149;
d'autres sont fort endommagés, comme les feuillets 6, 9, 85 et surtout
146, 148 et 149, dont plus de la moitié a été arrachée.
Le manuscrit a été exécuté par Durisch Capaul d'Andiast entre les
années 1748 et 1760, comme l'indiquent les remarques à la fin de
quelques pièces du volume. Il parait que Capaul ne s'est pas contenté
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 6l
de copier, car il dit à la fin de la vie de sainte Geletta (fol. 129 r°) qu'il
a traduit cette légende d'un texte allemand, qui lui-même était fait
d'après un livre du Père Jean Croi(e)set. Notre manuscrit ne contient que
des légendes ou des récits religieux en dialecte de la Surselva, tel qu'il
a été écrit sur la côte méridionale de la « Foppa » au xvnr- siècle.
Voici le contenu :
Miracle de saint Ulrich (fol. 2 v°-io r°); — Vie de sainte Geneviève
(fol. 1 o v°~44 r°); — Vie des saints Josaphat et Barlaam (fol. 44 v°-8o v°) ;
ce texte diffère sensiblement de celui de notre édition, publiée dans
YArchivio glottologico, t. VII, p. 256-96; il est en général plus long que
celui-ci ; — Vie de sainte Eufrosine (fol. 94 v°-9$ r°); — Voyage à Jérusalem
(fol. 9$ r°-i2$ v°); c'est, à quelques légères nuances de dialecte près,
le même texte que celui que nous avons imprimé au même endroit, sauf
que la fin (depuis p. 195, ligne 14 d'en bas) y manque; — Vie de
sainte Geletta et de saint Curicus (fol. 126 v°-i29 v°) ; — Vie de sainte
Marie Magdalene (fol. 1 50 v°-i 37 v°) ; — Vie de sainte Pétronelle
(fol. 1 37 r°-i 38 v°) ; — Vie de sainte Rosine (fol. 1 38 v°-i 5 1 r°).
Gaspard Decurtins.
INA HISTORIA
DE INA INOZENTA E PERSEQU1TADA GROVA LA QUALA ENTRAS SOING ULRICH
El DE SIA PERSECUTIUN VIGNIDA LIBERADA.
[F. 2 v0.] Sper igl Reimstrom fuva ei in zert Groff igl quai el cun sia
duna muert igls vegls che avon temps shrivevan las historias bucca mes
igls nums ancalura ei quella historia verdeivla : bucca mo enten la vitta
de S. Ulrich, sunder era ent igl brevier de Augspurg igl quai igl Papa
a schau ira ora igl on 1 570 sco lgei lau de anflar.
Quei Groff ei la enciatta vivius cun sia Grova enten tutta pasch : mo
auncalura era el in um suspetus et perquei pudeva quella pasch bucca
cuzar dig denter el â la Grova bein che la Grova era tuttavia da bein :
mo auncalura deva igl Groff adaig enten tuttas causas cha la buna Grova
fieva et quellas metteva tut ora enten mal.
Da gliez temps era ei in niebel Ritter igl quai era da buna vitta igl
quai veva ina isonza de savens vignir e plidar cun quella Grova, mo
cun tutta anur la Grova veva era quei bugien, muert quei che igl Ritter
era zunt niebels a manava ina buna vitta, et aschia plidaven ei savens
ensemel cun tutta frindlichadat e confidonza, in dais serviturs (f. 3 r°)
digl Groff a quei dau adaig, et a mes ora tutt enten mal et perquei che
el seigi ton pli bein vignius a siu signur, sche ha el dig agli Groff che
quei Ritter seigi memia savens tier sia Grova, et senza dubi seigi ei
62 G. DECURTINS
nueta bien avont maun, igl Groff ei tras quei vignius perturbaus, senza
quei che el era vidavon fig suspetus, et a judicau che quels dus agien
denter els ina carezia malschubra. Sinaquei che el possi vignir sisura co
ei seigi a el dau adaig enten tuttas che la Grova figieva, et per quella
fin a el ina gada envidau a gast quei Ritter mo ei Igei stau in mal tuki-
gieivel gientar el a dau gron adaig sin igls plaids che el plidava cun la
Grova, et co el sedeporti cun ella. igl bien Ritter saveva bucca igl
suspet che igl Groff portava encunter el a duvrau la sia frindlichadat sco
autras gadas cun la Grova, et saveva da nigin mal, suenter quei cha
ei eran lavai si délia meisa, scha igl bien Ritter plidau cun la Grova
de persei sco ei eran lau restai igls pli suenter cun tutta frindlichadat
suenter lur isonza.
Igl Groff aber quel era ordadora et tetlava tgei ei discurissen ensemel,
et audiu lur discuerz mo a mes ora tut enten mal et a comendau a ses
surviturs chei deigien sepinar cun lur armas et ei enten gritta ius enten
la stiva nua che igl Ritter a la Grova eran ensemel, et a dig algi Ritter
ti schelm tgei as ti de plidar da persei cun mia Duna, iou ai tes terdi-
mens dig vurdau tier usa sun iou vignius sisura la tia malizia la quala ti
as schon in gron temps duvrau. igl Junker a la Grova an pigliau gronda
tema de quei, et an dig agli Groff, mo pertgiei fa vosa signoria ina talla
suspectiun [f. 3 v°] sin mei che iou ai igls dis da mia vitta mai giu in
mal patertgiamen tier vossa Grova igl Groff ei restaus enten sia gritta,
et a comendau ladinameing als ses surviturs che ei deien pigliar igl
Ritter et sera en el enten ina tuer igl Ritter aber quel a protestau et a
dig che el seigi senza cuelpa, mo el a pudiu urbir ora nuet, sunder el a
stuviu ira enten la perschun, la Grova aber, ei semessa enschanuglias, et
a rugau igl Groff chel vegli schar ira quei suspet, pertgiei che ella agi
mai ni viu, ni udiu nagin plaid ner actiun malhonesta vida quei Ritter.
igl Groff vilaus adig encunter la Grova enten tutta gritta, ti rumpada
délia leig : manegias ti ca iou vegli chrer a tias menzegnias : che iou ai
viu cun mes egls viu tgei actiuns ti as faig a musau encunter el. et per-
quei vi iou tei far in exempel, che tuttas Dunauns luxuriusas vegnien giu
da tei a sastamentar, schi gleiti el a giu dig quei, scha el ladinamein dig
a ses surviturs chels deigien manar la Grova dadina vart et metter enten
ina perschun da lunsch da igl Ritter. et aschia ei la Grova cun bargir,
et suspirar vignida manada enten la perschun sco igl Ritter, et en aschia
vigni messi enten fermonza. enten quei chel Groff veva la Grova a igl
Ritter enten perschun, scha el examinau tutta la sia survitut co ei agien
viu quels seconverson ensemel, sinaquei che el possi adels prender la
vitta, quels an igls biars dau lur perdetgia che ei agien viu nagin mal
denter els, aber enzacons digls serviturs igls quais eran buca fig enper-
nevli agli Grova, et per eser ton pli bein vigni algi Groff, et sche an ei
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 6}
sapatertgiau ora biaras menzegnias, et an dig algi Groff, per esser ton
pli ault teni digl Groff et per muentar algi Groff ton pli gronda vendegt-
gia encunter la buna Grova, et tras quei a el faig in cuert procès cun igl
Ritter, et a termes in de ses serviturs tier igl Ritter; et faig dir che el
deigi [f. 4 r°]
vitta entras la spada, cura ca igl bien Ritter a udiu questa trista nova
scha el dau in gron suspir, et a clamau tier Diu, et ha dig cun bargir o
ti Diaus délia giustia che sas che iou sun enten quei feller inozens, et
lais ina ton gronda malagiustia vignir sur mei, et sco in rumpader délia
leig sto mûrir entras ina ton turpigiusa mort, aber perquei che tia giustia
ei noncapeivla che ti as aschia ordinau, scha vi iou buca mi sedustar,
sunder per tia amur vi iou bein bugien mûrir et cura chel a giu dig
quei, scha el rugau quei survitur che el deigi precurar in confesari che
el posi confesar ses pucaus et era sapinar tier ina buna mort suenter
quei che igl confesari ei staus vignius tier el scha el confesau agli tuts
ses pucaus cun gronda riglalaid, et pi a dig adel per igl salit de sia
olma che de quei suspet che igl Groff agi sin el seigi el senza cuelpa, igl
confesari ei da quei fig seschmervilgiaus et a sapatertgiau co Diaus laschi
vignir ina tala schventira sur quei Ritter che era inocens. sueinter quei
che el a giu teclau la confesiun, scha entras domandar digl Ritter eis el
ius tier igl Groff, et a dig, che quei Ritter tucont tier igl rumper la leig
seigi el senza cuelpa, et aschia deigi el urdar bein tgei el fetschi, sina-
quei che igl stroff de Diu vegni buca sur el, igl Giavel aber a giu mes
enten igl tgiau digl Groff tondanavon, che nagin pudeva prender quei or
da igl tgiau u surplidar che el schas larg igl Ritter, et aschia a igl con-
fesari purtau anavos agli Ritter questa resposta che ei seigi nagina spe-
ronza de metter enten igl tgiau algi Groff la raschun, el deigi sapinar de
bein mûrir, et sutameter tut enten la voluntat de Diu, igl auter di a igl
Groff comendau a ses surviturs che ei deigien serar si igl casti sin tuts
maun [f. 4 v°] sinaquei che nagin
. . . . cha nagin possi vignir en, et prender igl Ritter dascus or da
ses maus, pertgei igl Ritter era zun da niebla casa, aschia ei igl bien
Ritter igl era senza cuelpa, vignius da tut la schuldada digl casti manaus
orda la prischun, enten in gron plaz, et suenter ver manau igl Ritter,
scha an ei era manau nautier la Grova, leu ei tut tgi cha era enten igl
casti vigniu ensemel, et tut veva ina gronda conpasiun cun quellas dues
inocentes persunas, et tut rugava per grazia, mo igl Groff era ton sur-
daus algi giavel che tut a neziau nuet, suenter a el enten tutta gritta
dau la sentenzia senza nagina misericordia sur igl bien Ritter, et a dig
muert quei che ti as rut la leig surdunel iou tei enten igls mauns digl
heintgier, igl quai deigi per miu camond et sententia sco ti as bein meri-
tau, tei scavazar 0 crudel truamen suenter quei che igl groff a giu dau
64 G. DECURTINS
la sententia scha igl pauper Ritter sabis enschanuglias avont igl Groff et
a dig îier els quests plaids ; Gratius signur, iou vus protesta avont Diu
avont lut la cuort Celestiala, et avont era vossa gratia et avont tuts
quels che en eau enten preschienscha che iou ai mai giu nagin schliet
patertgiament encunter vossa signura Grova la qualla ei eau enten pres-
chienscha, et ai ella mai tucau mo cun in det, che fus encunter la
honur, et aschia vus protesta iau aune ina gada encunter vies malgiest
truament che vus veis dau encunter mei et iou pren Diaus per perdigtia
de mia inocentia. Quei stinau Groff aber a respondiu cun tutta gritta et
a dig : vul ti mei tschukentar, che ei seigi bucca sco iou ai tei truau,
che iou ai tontas gadas viu cun mes agien elgs, cho ti as henliau cun
quella rumpada délia leig, et as faig causas cun ella [f. $ r°] che eran
bucca lubidas, ner dischentas, ei lgei eau usa bucca pli temps de dispitar
et iou vi buca calar de persequitar tei entoken che iou ai bucca lavau
igls mes mauns enten tiu saung, eau a igl Ritter dig adel : schinavon che
iou sin quest mund pos bucca survignir, ni gratia ni misericordia scha vi
iou savolver tier igl Nmnipotent Diu, et vi daquel dumandar Gratia et
misericordia, schinavont che iou sto usa mûrir sco in rumpader délia
leig sche ai iou auncalura buna speronza che igl miu inocent saung vegni
bucca a schar suenter de clamar avont Diu vendetgia, entocan che la
mia inocentia, e la vosa malla giustia vegni buca palasada avont tut igl
mund. Suenter quei a igl Ritter sepinau de mûrir, et bargieva petramein
et orava tier Diu a tuts igls soings, et recomendava la sia olma a Diu, et
ei voluntariameing surdaus enten la mort per la amur da Christi enten
quei steva la conbrigiada Grova enschanuiglias et muert la gronda tema
che ella veva era ella pli morta che viva, et manegiava che suenter la
mort digl Ritter, stues ella era dar la vitta entras la spada. Schi baul sco
eilgiei stau tilgiau giu igl tgiau agli Ritter, sche ei quei mal misericodei-
vel Groff ius vitier la Grova et a dig, vardi ti rumpada délia leig sin igl
quai ti as teniu pli car che mei et as cun el sedeportau enten tutta mal-
zichtiadat, sche as ti era meritau in tal stroff sco tiu muronz mal-
zichtig , mo auncalura ei in tal stroff buca avunda da tei strofigiar
per la tia gronda luxuria, sunder sinaquei che tuttas dunauns agien da
tei in exempel, las quallas en malfideivlas a lur marius, vi iou tei metter
entuern entras ina liunga schnueivia mort, che auncusa ei mai vigniu udiu,
et aschia troff iou tei che ti deigies igls dis de tia vitta purtar igl tgiau
de quei Ritter, igl quai ti muert tia luxuria as teniu ton char, purtar
enten culiez et sin aruoilo perquei che ti eis stada encunter mei ton mal-
fideivla [f. ) v°] et deigies era sco in tgiaun vignir salvada enten la stalla
denter igls tgiauns, et bucca auter che sco quels vignir spisgientada et
salvada. Cura che la Grova a udiu quei schnueivel truament sche eis ella
crudada giu sin la tiara et steva lau sco morta. Suenter quei eis ella
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 6$
entras las sias fumitgiases vignida alzada si enpau, las qualas vevan ella
strihau tun balsam, eis ella samesa enschanuiglias cun mauns a Diu, et a
dig aschia : 0 Gratius Groff e Signiur, iou rog vus entras igl plisuenter
Judici che vus de quest stroff leigias po mi liberar, pertgiei che iou
enten quella causa ai nuot faliu, et iou clom per perdetgia Deus igl quai
vezza et sa tut, che igls dis de mia vitta hai mai faig nagina causa, la
quala fus stada encunter la carezia délia leig, et sun era adina stada
obedeivla encunter vus miu Signur ; schei po eser avunda cun la mort,
cun la qualla vus veis faig mûrir ques inocent Signur, et garvigieit bucca
pli la vosa olma cun tais nonpuseivels strofs, sco vus mi veits smanat-
schau enten ina gritta, sunder figiei cun mei po grazia, ach miu Gratius
Signur, schei po ira de sevilar sin mei pli, et ami perdunei po per amur
de Christo igl quai a vit igl len délia S. Chrusch rugau et perdunau a
ses inimigs, ach mi perduneit po, sche iou ai vus enzitgiei stridau : da
quels et auters semiglionts plaids a la miserabla Grova plidau cun tutta
ditschiartadat tondanovon che tut tgi ca udeva, stueva cun ella bargir, et
era tuts che eran dentuern sebatevan enschanuglias e rugaven igl groff
che el dues po perdunar algi Grova; igl Groff aber igl quai era tut sur-
daus agli Giavel a quei tut nueta voliu tatlar, sunder a comendau agli
heintgier che el deigi prender la Grova et deigi trer ora tutta la sia
vestgiadira et deigi trer en ina schuba nauscha de dina fumitgiasa et pi
deigi prender igl tgiau de quei Ritter, che era tigliaus giu et deigi
metter enten culietz et quel fermar cun ina cadeina de fier et manar ella
enten la stalla digls tgiauns. Cau eis ella bucca mo vignida ligiada sco
in auter tier sunder sco in sbitau tgaun en la tschufa stalla : ella veva
nagina spisa auter che in a supa sco ei daten als tgiauns, la qualla supa
ella stueva migliar orda ina malschubra scadialla cun igls tgiauus, sina-
quei aber che quei vilau Groff [f. 6 r°] posi ton pli fig mortificar el tor-
mentar la buna Grova, scha el comendau a ses surviturs che cura che ei
vegni tier el enqual Signur iefter scha deigien ei manar la Grova enten
siu miser stand, sco era enten la stiva de gasts entochen che ei eran a
meisa a gastaria, et deigien ella manar cun in suget et era cun igl tgiau
de quei miert enten culietz, enten conpagnia digls auters tgiauns et
metter ella enten igl pli davos encarden délia stiva, et lau nueta dar
auter de migliar che ossa a paun dumieg, et cun lur bastuns savens
stuscha encunter ella, et cun plaids ella schomigiar ora val sco ella fus
la pli turpigiusa Pitauna digl mund tuts quels che maven a vignieven
enten igl casti che ei veseven quella schnueivla causa rugaven igl Groff
per grazia, aber ei fuva nagin che ves pudiu muentar misericordia de
quei stinau cor de crap. usa lein nus enpau sepetertgiar tgiei schgri
schur quella paupra Grova agi giu de quei tgiau che ella portava di a
noig enten culietz, in vei bein tgei tema in a cura che in sto star mo
Romania, Xlll c
66 G. DECURT1NS
ina noig enten ina stiva nua che ei gliei in tgierp miert, tgei ven ei ad
eser stau a quella buna Grova de biars tschient dis a noigs stuer star
adina persula enten ina stalla cun quei tgiau miert enten culietz, adina
ver quel sin siu petz, quei tgiau a entschiet ladinameing a tuffar et
schmarschir et cular martscha, et quei ei stau ina mortificatiun algi
fleivla Grova che igl ei stau miracla che ella ei bucca morta igl tschurvi
flesigiava per igl frun giu et la liunga era tutta pleina de viarms, las
gaultas a la buca eran enten ina martscha, et quei ton culietz que
era restan vid il tzau era tut de saun martsch, insuma ei era ina talla
schgrischur, che nagin pudeva urdar sin ina talla schnueivla causa, mo
auncalure stueva quella paupra Crova adina ver avont ses egls, e ferdar
cun siu nas a purtar sin siu petz ella stgiava mai ira enten Baselgia et
stgiava mai plidar cun nagina persuna ella pudeva era mai retscheiver
nagin S. Sacrament et era aschia de tutta trost et consolatiun privada,
et scha Deus ves ella bucca specialmeing cun la sia S. Gratia menteniu,
sche fus ei stau nunpuseivel che ella fus buca [f. 6 v°] se desperada et
aschia era ei ad ella la sia trost, che ella pudeva la noig selementar tier
Diu de sia miseria et rugava per stateivladat e pazientia. Co la Grova ei
vignida liberada de sia misera entras soing Ulrich. Entocan usa vein nus
cun la paupra et cunbriada Grova seconbriau et grondameing seschmer-
vigliau digls giudicis de Diu, usa pia lein nus cun ella selegrar délia
Gronda gratia che Diaus a faig cun ella. quella paupra Grova ei stada
in entir on enten quella vivont nomnada miseria, et muert la sia gronda
tristezia e fom che ella veva endirau samigliava ella pli morta che viva
ella a mai pudiu ver urbida enten quei entir on che algi vegni dau nagin
resti alf de semidar, sunder a adina stuviu star enten quella schuba
nauscha che igl Groff veva faig trer en la emprima gada, la quala era
tut scarpada e tartada ella a era igls ses ses cavels mai pudiu pignar ora
et era mai pudiu lavar la sia vista ner igls mauns, ella era tenida de
quei tiran bucca sco in christgiaun sunder sco in tgiaun, et tras quei era
ella ton misirabla e ton schnueivla che tut tgi ca urdava sin ella pigliava
ina gronda tema. quei aber era algi Groff in grond legerment tondana-
von che pli misirabla el veseva la Grova, ton pli gron legerment el veva,
gie el era bucca contens de quei sunder segloriava avont igls auters et
quitava che el ves faig ina generusa ovra de tractar la sia Grova enten
tala fuorma.
Las larmas de questa inocenta Grova, et igl saun digl Ritter an ton
dig clamau vendegtia, et misericordia, che Deus a bucca pudiu udir pli,
sunder a tertgiau de far de saver algi mund la inozentia délia Grova a
digl Ritter et era latiranania digl Groff e quei ei daventau miraculusamein
sco ei ven eau suenter. da quei temps viveva soing Ulrich uvesch de
augspurg igl [f. 7 r°] quai era in um de gronda soingtiadat et fieva
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 67
grondas miraclas quel ei ina gada muert grondas zertas fitschentas ius
cun enzacons de ses capalons encunter igl Reinstrom, et muert la sia
soingia vitta che el manava, vigneva el per tuttanavont retschiarts cun
gronda honur e curtasia. Cura che igl Groff a enderschiu che soing
Ulrich vegni encunter siu GrofFschaft scha el tertgiau che el vegli envi-
dar enten siu casti, et a schazigiau per ina gron honur sche el posi ver
la urbida che el vegni enten casa sia, sco igl Groff setz taneva per in
um de gronda stima a sointgiadat et aschia a el priu enzacons de ses
serviturs et ei ius encunter et a retschiert cun gron legermen et era fami-
liarmeing envidau enten siu casti a vegli dar sin quel sia sointgia bene-
dictiun.
Soing Ulrich aber ei vignius en veglia et ei cun tutta sia gliaut che el
veva cun el ius enten igl casti lau eis el de tutta la cuert retschiarts et
era tuttavia custeivlarneing tractaus. igl Groft aber veva entocen lura
mai giu scrupel délia tirania che el veva faig cun sia Grova, et cun igl
Ritter,, sunder teneva per ina gronda honur che el fus ton brafs de tener
si la giustia, et aschia sinaquei che el vignis de quei soing um ludaus a
el comendau als surviturs che cura che ei seigi entuern miez igl gentar,
sche deigien ei manar en la Grova sco ella seigi leu enten la stalla, et
deigien ella tractar aung biar pli crudeivlameing che autras gadas cun
plaids e fridas et aschia ei questa magra et famada et misirabla Grova
vignida manada en, grad che ei eran amiez igl gentar, la quala veva
enten culiez in tgiau de in miert, et sco mesa morta ei vignida stuschada
enten in encarden denter igls tgiauns, ei mo cun enpau paun schig et
enpau auva freida vignida spisgientada, igl soing Ulrich vesent quei
schnueivel spectaculei staus fig starmentaus, et ei staus in bienton senza
ni beiver ni migliar a senza plidar. cura ca el a dig mirau tier quella
misirabla Grova stend cun tutta modestia lau denter igls tgiauns, scha
soing Ulrich emperau igl Groff, tgiei [f. 7 v°] quella seig, et pertgiei ella
vegni ton crudeivlameing tormentada igl Groff a dig Ault de Honur e
bein vengonz uveschg quella femna ei da gronda schlateina, et ei stada
vidavon mia masera, et perquei che ella ei stada ami malfideiula et a
rut la leig, eis ella da mei vignida sbitada, et ei in entir on vignida spis-
gientada cun igls tgiauns, et a stoviu star di a noig enten quei stand sco
ei eau vesen denter quels tgiauns.
Sinaquei che autras Dunauns sepertratgien co ellas deigien eser fidei-
velas enten igl stand délia leig, quel cun igl quai ella a rut la leig ei stau
in principal Ritter, et igl tgiau digl quai ella sto usa purtar enten culietz
muert quei che ella a rut la leig cun el, et desiderau de purtar quel
enten siu ruvoigl. quei a soing Ulrich udiu cun grond seschmervigliar,
et saveva bucca tgei el dues dir ner patertgiar, finalmeing entras la
revelatiun de Diu, a el enconoschiu che questa duna seigi senza cuelpa,
68 G. DECURTINS
et che igl Groff mo tras in mal suspet agi aschia schliatameng tractau. et
aschia a igl soing dig, iou sto confesar che igl rumper la leig ei in gref
puceau, et che quel deigi raschuneivlameing vignir strufigiaus, aOcalura
sto iou confesar, che la suspectiun denter ina leig ei zun perigulusamein,
mo auncalura sche questa paupra duna fus gie culpeivla, sche deigien
ins bucca aschi crudeivlameing strufigiar, nus lein adina ca nos puccaus
vegnien misericordeivlameing perdunai, et nus in puccont cun lauter
aschia strufigiar. Soing Ulrich a dig algi Groff di ti pia nunder ei tia
suspectiun derivada che ella a meritau in ton gron stroff, as ti forza
enflau enten igl faig. igl Groff a dau per resposta che el agi els enflau,
chei plidaven ensemen. Soing Ulrich a dig sas ti bucca pia, che ei gliei
in puceau, cur ca in dubitescha sche in auter seigi gists ner bue, cura
che in a nagin fundament a caschun da tener per mal con pli cura che
in a [f. 8 r°] de truar enten ina tala peina eis ei pia a Groff suficienta
raschun, da quellas dues persunas iudicar per rumpaders délia leig igls
quais en vegni engratai che ei plidaven ensemel. et deigi tia Duha vignida
tenida per ina rumpada délia leig, et deigi de tei vignir sbitada. Sche in
Christiaun deigi per in ton ping fêler sco eilgei bucca vit sasez, sunder
mo tras in suspet, vignir strufigiada scha veses ti meritau melli morts ;
in che vul aschia condemnar ina persuiïa enten tais strofs, sto vidavont
enpruar cun perdegtgias, et schinavont che ti as quei bucca faig, scha as
ti tia duna malgiestameing truau, ella ei bucca ina rumpada délia leig
sonder ti eis in morder 'et aschia libereschi la tia duna inozenta de quei
siu gref strof et fai penetientgia de tiu gref pucau entras quei tener
avont ei igl Groff vignius tut tribulaus, et vilaus et leva bucca che el ves
igl entiert. sunder a dig agli soing Ulrich uvesg che el deigi eser sagirs
che sia duna seigi ina rumpada délia leig et perquei deigi ella igl gis de
sia vitta bucca meter daven da délia quei tgiau digl quai ella teneva ton
char, lau encunter a soing Ulrich semés encunter cun tutta detschiarta-
dat et a agli Groff musau si che el agi duvrau ina mala giustia encunter
sia duna. cura che soing Ulrich a viu chei era buca de surplidar quei
stinau Groff, scha el clamau nautier ses capalons e spirituals, et a gig
adels, che era 40 enten questa visa, vus mes chars fras, schinavont che
iou enconosch che questa paupra duna ei senza cuelpa, et igl Groff tras
sia stinadadat vul bucca schar larg ella, sche lein nus pia enschanuiglias
et lein rugar igl Altisim Deus che el vegli entras sia infinita pusonza e
buntad velgi entras ina miracla far ver la inocenzia de questa duna sin
quella damonda en ei tuts sames enschanuglias et an rugau de bien cor
tier Diu, che el vegli po revelar et far vignir neunavont la verdat de
quella fatschienla [f. 8 v°] bucca gig a Diaus enterdau de udir la oratiun
de ses surviens et de spindrar quella misirabla Grova de sia miseria,
sunder ladinameing entocan che ei eran aung tuts enschanuglias, a quei
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 69
tgiau miert entschiel a muenta la sia liunga tutta martscha, et a dig cun
ina schnueivla vusch gig quests plaids : iou ai verameing cun questa
duna bucca faig pucau et cun quests paucs plaids en ei tondanavon
starmentai, che ei pareva adels che ei fus dau giu igl tun denter els, et
savevan bucca tgei petertgiar ner gir, et specialmeing igl Groff a pigliau
ina talla tema che el ei daus per tiara via et ei lau staus sco per morts,
suenter quei che glei stau calau enpau la tema agli Groff sche a soing
Ulrich gig tier el as ti udiu che igl bien Ritter et tia misirabla duna en
zenza cuelpa vol ti aung bucca encanuscher igl tiu gron fêler a pucau et
schar larg questa inocenta duna. Igl Groff era tondanavont starmentaus
che el saveva bucca responder in plaid sunder steva leu enschanuglias
tut enten in mun avont soing Ulrich, et cun pitrameing bargir serenco-
scheva igl siu fêler soing Ulrich a dig agli Groff nua as ti mes igl
tgierp digl Ritter. igl Groff a gig iou ai faig saterar sut la fuertgia
soing Ulrich a comendau als surviturs che ei deien ira a cavar si et pur-
tar il tgierp avont el, igls surviturs en ladina meing ir a cavau si igl
tgierp igl quai era schon schmartschius et an portau la ossa et an mes
avont soing Ulrich cun gronda tema, igl soing aber a priu quella osa et
a mes enten uerden sco ei udeva mintgin enten siu liuc, alura a el era
priu igl tgiau orda culiez algi Grova et a mes vit igls peis de quei tgierp
miert alura a igl soing puspei turnau a rugar la divina pusonza de Diu,
che el vegli po far [f. 9 r°] vignir quei tgierp enten vitta. Pren mira 0
gronda miracla, ladinameing a quei tgiau entschiet a savolver a samuen-
tar de sasez, et ei seruclaus si vit igl culietz et ei leu serentaus a car-
schius vid igl culietz sco ei seudeva, et vit la ossa a entschiet a crescher
carn e gnarfs sco in auter christgiaun, et finalmeing eis el sederschius setz
sin peis, et ei seviults encunter igl Groff a dig tier el quests plaids tut
vilaus : Signur Croff ti as tia inozenta Duna malgiestameing truau et
cun in non meriteivel stroff ella tormentau la quala atgi mai fai nagin
dalaid sunder ti as ad ella faig biar digl mal, tgei stermentusa tema
quels che eran leu enten preschienscha an giu lasch iou mintgin patert-
giar, ei eran tuts tondanavon sestementai et seschmervigliauen tondana-
von che ei savevan bucca tgei plidar igl Groff steva leu cun igls eigls
sin la tiara, et stgiava buca alzar quels per urdar sin igl Ritter che era
turnaus enten vitta. igl Groff bargieva ton pitrameing et suspirava che
igls eigls eran schuflai si che in veseva bunameing nuet, et saveva gir
bue in plaid, cura che soin Ulrich a viu quei che el seconbriava tonda-
navon scha el priu da del et a priu davenda dadel la sia gronda tristezia,
et tras quei eis el staus enpau consolaus et ei semés cun gronda humili-
tonza avont igls peis de sia Grova, et a mes mauns a Diu et a gig cun
pitras larmas, 0 ventireivla a beada Duna, iou sun bucca vengonz che
iou aulzi igls mes eigls sin vus, et aung biar meins che iou vus numni
70 G. DECURTINS
mia Duna, pertgei che iou ai encunter Diaus et encunter vus, et era
encunter quest inocent Ritter faig in grond pucau, digl quai iou pos igls
gis de mia vitta mai far avunda, ove ami schmaladiu pucont ove ami
schmaladiu pucont a tiran, igl miu pucau ei ton grons che iou tem mint-
gia augenblick che la teara se arvi si e mi lagueti enten funs igl ufiern,
iou aschg buca ni avon Diu, ni avus dumandar Graztgia. pertgiei che
igl miu malgist truament ei ton grons che el mereta bucca graztgia. da
quels [f. 9 v°] et auters simiglions plaids plidava igl Groff cun in cor rut,
enten quei bargieva el ton pitrameing che tut tgi ca udeva et era den-
tuern el stueva era bargir, et prender dadel erbarm. la sia Duna steva
leu senza samuentar et a gig ti as bein caschun de bargir pertgei che
ti as ton grevameing stridau Diu, et as faig pucau encunter quest Ritter,
et encunter mei che igls gis da tia vitta pos bucca bargir avunda, et
quei che ti as faig encunter mei et encunter quest Ritter cloma avont
Diu vendetgia, et eis meriteivels muert igl tiu grond mal che Diaus stro-
fegia cun ina stermentusa penetienztgia. da quels et auters simiglions
plaids plidava la Grova davart la sia gronda tirania tondanavont che igl
Groff ei ius enten sasetz, et quitava che quels plaid punscheschen tras
siu corr et muert la gron ricla a laid et tema saveva buca respunder in
plaid sunder steva lau sco in pauper pucont cun la vista sin la tiara, et
bugniava quellas cun larmas. finalmeing a el sespruau cun tutta sia
pusonza et ei sederschius si et a dig cun ina vusch mesa morta. Gra-
tiusa Signura Grova iou gareg nagina gratia sunder la Giustia pertgiei
che iou sai entras nagina causa far avunda ni avont Diu ni avont vus,
auter che schei daventas sco ei gliei daventau cun vus, et cun igl inocent
Ritter. et aschia stun iou eau avont vos peis, et speg sin la penetienz-
tgia, che igl soing Ulrich et vus ami vignis a dar, et vi quella perfegtia-
meing conplanir soing Ulrich a giu gronda conpasiun de quei grond et
gref conbrigiau pucont, et a dig tier la Grova cunplaids carins enten
questa visa mia cara Signura Grova schibein che vus veits buna raschun
et pudeses duvrar ina pli gronda vendegtia encunter vies Groff, mo aun-
calura schinavont che lgei oz daventau igl salit enten questa casa schi-
bein avus sco algi Ritter che vus eses omadus vigni spindrai délia mort,
sche lein nus buca perturbar quei legermen sche per la amur de Christo,
rog iou che vus leigias adel perdunar tut quei che el a faig encunter vus
sina quei a la buna Grova dig [f. 10 r°] Muert la careztgia ca iou portel
encunter Diu et vosa amur, vi iou tut quei che el a faig encunter mei
vi iou tut ver perdunau et rog era igl Altissim Diaus che el vegli era
perdunar, et sinaquei a la Grova purschiu igl maun algi Groff et a gig
sco iou rog che Deus mi deigi perdunar igls mes puccaus, scha perdun
iou era avus tut quei che vus veis faig encunter mei igl Groff steva aung
enschanuiglias et a bitschau igl siu maun, et a per ina talla gronda Graztgia
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 71
fig engraztgiau, samigliontameing a era faig igl Ritter e schau suenter tutta
quei che el ves pudiu far cun igl Groff et aschia tras urbida da soing
Ulrich eisei daventau ina perfegtia Pasch et la Grova a de nief ensi
turnau a far nozas cun igl Groff, enten tgei gronda honur la Grova seigi
vignida digl siu Groff, et co el hagi surviu si ad ella enten tutta humili-
tonza, vi iou schar mintgin sepatertgiar igl Groff aber a voliu taner igl
Ritter sia vitta enten igl casti sco per siu Bab igl Ritter aber a da quei
engraztgiau pertgei che de viver enten in casti era ad el tut terladiu,
soing Ulrich aber a priu igl Ritter cun el ad Augspurg et a mes ententina
Baselgia da nosa Duna sco per in caluster suenter la mort de soing
Ulrich eis el staus adina gi a noig sper la fosa de soing Ulrich eis el
staus adina gi a noig sper la fosa de soing Ulrich et a engraztgiau adel,
muert quei che el veva laventau délia mort enten vitta et ei aung vivius
27 ons cun manar ina buna vitta, e suenter quei eis el morts soingtia-
meing amen.
0 nuncapeivel Diaus, con Grondas En las tias Miraclas et gronda
ei la tia Buntat iou engratz per quella miracla che ti as faig entras igl
merit de soing Ulrich che ti as termes enten quella casa de quei Groff
igl salit 0 soing Ulrich iou engratz tei muert tia gronda perfectiun e
graztgias che ti as avont Diu. Amen.
[F. 10 v°] DESCRIPTIUN
DELLA VITTA A GRONDA PERSECUTIUN DE SOINTGIA GENOVEVA GROVA DE
PFALZ A PATRUNA DA TUTTA LA FRONTSCHA.
Per in Spiegel a trost a tuts conbrigiaus che inocentameing vegnien
presequitai ha iou enflau zun per bien de schriver a cuertameing déclara
las grondas persecutiuns a travaiglias cha ha patiu la Gloriusa Sointgia
Genoveva la qualla legenta ven a parer ad in a scadin zun enperneivla
a legreivla de léger u udir ligient schinavon che ella cun tais afects ei
schritta chella a scadin cor digl Christgiaun ven a muentar la
Conpasiun a Devotiun.
Soingtia Genoveva
Sidfrius Dolorus.
[F. 11 r0.] Enten igl on délia Incarnatiun 150 secatava enten igl
landschaft tier in zun niebel Groff cun igl num Sitfridus igl quai era
spusaus cun ina zun niebla Dunschialla cun igl num Genoveva figlia digl
Duca de Braband questa leig giufna viveva ensemen enten gronda
careztgia a frindlichadat a survevan a Diu cun tut adaig e devotium da
quei temps ei Abderodam in Reig digls Mors cun ina gronda armada
72 G. DECURT1NS
rutz en Spaignia a suenter quei che el questa tiara havet ruinau a faig a
frusta ha el priu avont sasetz de rumper enten frontscha a far igl simi-
gliont cun questa tiara inteltgient quei Carolus Martellus igl Reig de
quest Reginavel e vesent igl grond prigel enten igl quai stes sia tiara ha
comendau a tuts igls undertoners a Ducats, firts a Groffs chei deigien
agli sucuerer a vignir en agit cun taffradat urigiar enconter quei nomnau
tiran a Reig digls mors cun quels ha era stoviu trer eigl felt enconter
igl inimig igl Groff Sidfridus tras quei de glietz temps udeva igl marcau
a Iandschaft de trien agli Reig de frontscha sueinter quei pia che el
haveva tut pinau per trer enten igl felt cun sia schuldada et pernet el
cufniau délia chara Genoveva po ei bucca vignir explicau cun tgei acts
de charschadegna ella hagi semusau enconter siu car mariu et cun con-
tas a pitras larmas a bargiu ella hagi muentau tuts leu présent tier la
conpasiun gie curca igl Groff purscheva agli igl maun per agli dar la pli
suentra bunna noig et siu cor surcargaus cun tonta dolur a charschade-
gna, chella sco morta tras igl vignir mauls ei dada- via igl Groff vesent
ella talmeing conbrigiada, ei el setz zun fig cunbriaus che el sia schi
cara Genoveva pudeva [f. 1 1 v°] buca consolar nuetta ton meins ha el
sia cara spusa cun quels plaids suenter siu saver a puder carinnameing
consolau et dau bien cor schent buca vus seconbriei tondanavont o
carisima Genoveva pertgiei iou ai speronza enten Diu chel nus cun leger-
ment a gronda consalatiun laschi puspei in lauter tornar a casa e cun
pli gronda leteztgia ensemel conversar, perneit mira iou vus recamonda
a Diu et sia Benedida dulscha Muma Maria la quala vus enten mia
absenzia ven a vus pertgirar avont tut mal vus dulschamein trostiar
avont tut mal et vus dulschameing consolar iou avus lasch era davos
miu aschi fideivel servitur gollo, igl quai avuse carissima ven flisiameing
a survir si et haver quitau per vus, Genoveva aber era ton pleina de
carschadegna chella tras dolurs bargir a sponder larmas podeva buca
plidar in plaid sunder da nieffensi curcha igl Groff algi puspei purscheva
igl maun per dar igl pli suenter pietigot, ei ella dada via per mauls mesa
morta igl Groff quei vesent ha el sentiu zun gronda conpasiun enconter
sia carisima Genoveva, et per buca ver pli quei dolorus suspirar de sia
carisima consorta eis el ladinameing cun gronda dolur de siu cor et piter
bargir seviults entuern, ett senza nagin abschidt u auter pietigot semés
sin cavaigl spartius de sia carisima Genoveva cun las larmas giu per la
vista. Suenter quei aber che igl Groff ei arivaus tier la armada digl Reig
Martellus et tuts ses oberts a firts eran rimnai ensemel ei Martellus cun
ina armada [f. 12 r°] de sisonta melli a pei a dudisch melli a cavaigl
traigs encunter igls mors u seraceners schibein cha quels eran per biar
pli ferms che el nueta ton meins ha Diaus agli dau talla ventira a Bene-
dictiun chel tras la gronda taffradat da ses oberts a schuldaus ha mazau
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 73
treis gadas tschien e sisonta tschung gadas melli pagauns u seraceners,
et quei faig restar sigl plaz, schi bein che digls Christgiauns en vigni
entuern mo quindisch tschien, igl Reig aber digls mors cun pagauns,
schuldaus ei seretraigs a fugius enten igl marcau de Avignion enten igl
quai el ton tafframeing seduvrau che igls franzos han stoviu duvrar in
gron temps per survignir quei Marcau et tras quei ei igl Groff Sittfridus
restaus pli dig eigl felt chel ni agi manegiau schinavont aber che igl
Groff ton dig se enterdava de turnar a casa vigneva la Grova Genoveva
fig conbrigiada et pudeva mai ver nagin ruaus eau sigl mund auter che
enten Diu et enten igl far oratiun ella manava ina vitta zun buna a vir-
tuosa cun leu speras era trer a musar tutta sia servitut enten la vera
devotiun, igl drag infernal aber igl démuni schuent agli tut bien et nie-
blas vertits ha duvrau tutta sia furia a pusonza per enpidir igl bien et
quella virtuosa sointgia metter enten schant avon tut igl mund, tras
quei a el tras ses ministers duvrau quei list che veng a vignir eau suen-
ter, Tras quei che igl Groff haveva sia carisima consorta recomendau
agli Hoffmeister Gollo sche ei quel igl pli biar gie mintgia gi staus den-
tuern ella cun agli survir si u consolar sche perneit mira cun quella
caschun ha igl démuni dau en agli hofmeister Gollo [f. 12 v"] malschu-
bers patertgiamens a gargiamens gie el ha igl cor de quei misirabel
christgiaun tondanavon envidau con careztgia a concupisenztgia encunter
quella aschi casta columba Genoveva, chel quei non podent seretener ha
palasau algi Grova cun garigiar chella vegni agli en veglia, schi bault
aber che nossa schubra tuba Genoveva haveva queiudiu, plaida ella cun
dirs a vilaus plaids tier igl Gollo en questa visa. Seturpegias ti bucca 0
zun lischau survitur ina talla damonda da mei, et la spusa da tiu signur
aschi schandliameing macular, ei quei la fideivladat che ti as enpermes
des salvar ami a tiu signur, ei quei pia igl engraztgiament igl quai ti deis
ver muert la gronda chareztgia che atgi ha musau tiu Signur, seigias mo
bucca aschi gigliarts da pli domandar da mei simigliontas causas, schi-
gliog vi iou far cha tia leschenzadat vegni ad encrescher avunda. igl
maliztgius Gollo fig stamentaus tras quella resposta ei fig seturpigiaus
ha da quella causa bucca stgiau far pli mentiun u dir in plaid per quella
gada nueta ton meins ei sia gronda concupizentzia bucca stizada sun-
der tras igl savens conversar cun la Grova charscheva quei fiug malschu-
ber pli a pli encunter ella tondanavon chel puspei cun suficiens endicis
ha quei declarau agli Gratiusa Signura la quala udint quei ha ella semu-
sau zun vilada a rigurusa et ha gli Gollo dau in tal filz chel cun gronda
tuerp ha stoviu trer giu, questa corectiun aber ei bucca stada ferma
avunda per muentar [f. 1 3 r°] igl cor digl gollo u stizar quei fiug diabolic
délia luzzuria sunder quel vigneva digl spirt délia malschubradat talmeing
envidaus a tentaus a surmanaus chel ha pri avont sasetz de dovrar tutta
74 G. DECURTINS
forza per vignir a siu affect. tras quei ha el ina gada vesent che la
Grova mas a spaz enten lur curtin ha el sa faig vitier e cun carins plaids
ella empruau de surmanar gie sigl davos ha el clarameing dau da enta-
lir che la careztgia encônter sia Gratiusa Signura seigi ton gronda chel
stopi per amur u pia chel possi conplanir siu gargiament, questa matrona
Genoveva ha eau pli che mai sevilau talmeing che ella ha faig serament,
chel mo ina solletta gada pli encuris enzatgiei dad ella, scha lesi ella
quis quella causa notificar u far a saver a siu signur ordella qualla ris-
posta gollo clar ha enteleig che ei seigi nagina speronza de vignir tier
siu intent, tras quei ei quella chareztgia semidada enten has schinavont
chel gi a noig figieva calenders co el agli sia gratiusa e carisima signura
podes far vendetgia a metter enten schand, tras quei deva el gron adaig
sigl demanar a viver de sia Gratiusa Signura et aschia ha senza frau
observau cha Genoveva portassi ina particulara inclinatiun encunter in
Koch chaveva num dragono Koch da siu hof bein ca el era zun ein-
feltigs aucalura fuva el era in devotius um, et schinavont cha Genoveva
portava [f. 1 3 v°] cun tuts buns ina particulara benavolenzia tras quei
fuva ei ina periculusa inclinatiun a benevolenza glei gig zun virtuosa
persuna, schi savens che ella el veseva plidava ella frindlichameing cun
el. et el consolava enten sias travaiglias cun gronda chareztgia, igl mali-
tius gollo aber suspetont, a faulzameing giudicont cha questa sointgia
careztgia fus ina careztgia carnala malhonesta cun la quala sia Gratiusa
Signura fus inclinada encunter igl siu Koch, ha el enflau in mied u can-
tun per tgisar sia gratiusa signura, el scheva tier ses amigs chel vesi
zun grond suspet che la gronda careztgia délia Grova encunter igl Koch
muntas pauc bien et podesi pigliar ina zun mala fin, el rogava era cha
igls auters duessen far persen e dar adaig la gronda benevolenza che la
Grova musassi algi siu Koch enten igl passar anavon anavos, sche
vignessen ei gleiti a vignir sisu a intalir tgei quella benevolenzia munti
u vegli gir, cun quests simiglionts plaids ha el ina part de ses surviturs
surmanau u traig sin siu maun, et a dau chaschun adels che els an giu
sumilgionta suspectiun encunter lur Gratiusa Grova a signura, ina gada
curca la Grova fuva persula enten sia combra, va igl malizius gollo tier
igl Koch a gi va tier la signura pertgiei chella ha tei val dumandau
per far in survetsch, igl einfeltig Koch, quei cartent cuera bein prest
enten la combra délia signura, ei igl malitius gollo vignius prest suenter,
et anflont el aumadus lau ensemel enten [f. 14 r°] la combra, ei igl
Koch senza gir in plaid ius ora, igl quai intelgient cha la signura vessi
el buca clamau, era igl gollo ha suenter ladinameing sinaquei clamau
ensemel ses amigs et cun gronda rabia palesau adels chel hagi puspei
anflau igl Koch persuls enten la combra cun la Grova et mes vitier chei
perguis hagien faig pucau ensemel, u sigl meins seigien ei stai intentionai
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 7$
de far et val sco el fus tut conbrigiaus gi el tier ses amigs tgei duein
nus mes chars amigs far. per vignir avont quest mal, sinaquei che orda
quei schliet daventi bucca ina causa pli schliata, tras la qualla nus sin
vignida de nies signur stuessen forza nus enzatgi engaldir iou sai per-
guis che igl Koch duvras strieng et dessi enzatgei enten la spisa délia
signura, cun la qualla el ha survigniu la benevolenza a charnala carezt-
gia délia signura et tras quei possi ella bucca el laschiar orda délia,
schegie agli custas la vitta bein ad honur, cun tut ei igl miu meini a
conseigl che in dues igl Koch bitter enten ina stgira perschun, la signura
aber talmeing serar en chella mai pli podes vignir tier igl Kcch, co vus
plai quei miu meini o chars amigs tgei ei vies meini u conseigl Quels aber
tuts an faig resposta a gig schinavont che igl Groff hagi ella recomendau
algi sche deigi el far cun ella tut quei che el manegi che ei seigi bien a
nizeivel. Suenter quei cloma igl hoffmeister gollo igl Koch tier el et el
cun ruchs plaids semusont fig vilaus el turzigiau schent chel hagi duvrau
strieng et mes enten la spisa délia Grova, u ina certa pulvra cun la
qualla el hagi endrizau la signura tier ina malhonesta careztgia encunter
el e tras quei seigi el meriteivels che in el betti enten ina stgira per-
schun, et el leu fermameing el ligiar et encadanar, igl bien [f. 14 v°]
Koch giu da quei fig stamentaus ha gig engirau chel sapi bucca da quella
causa u hagi mai cornes quei pucau gie el clamava per perdegtia tschiel
a tiara, che agli seigi mai vigniu el sen de far enzatgei de schliet cun la
signura el aber podeva gir tgei chel leva et se schgisar sco el saveva
nazigiava ei tut nuet, sunder el ei crudeivlameng encadanaus, a senza
misericordia frigs enten ina aulta a scharschentus a perschun, enten la
qualla el ha stoviu ir tier igl termin de sia vitta a mai podiu vignir ora
da quella entochan el ei portaus ora morts, cun questa gronda tirania
aigl malizius hoffmeister gollo buca staus contens sunder savent ses
auters conpoings eis el ruts enten la combra da Genoveva et ella fig
turzigiau, schent che agi urdau tras la detta a dissimulau la gronda
careztgia a malla inclinatiun chella agi giu enconter igl Koch, de cau-
denvia aber posi el buca vertir pli, sinaquei cha el vegni buca enten dis-
gratia cun siu signur, tras quei deigi ella sco ina che hagi rut la leig
vignir messa enten ina perschun entocan chei vegni autra camonda digl
signur Groff. Cau fuva ei caschun de haver conpasiun curca in vaseva
qualmeing ina aschi niebla a delicata Grova la qualla schon oig meins
era purtenza, vegneva da siu agien survitur ton senza nagina raschun,
gie inocentameing a per la deffensiun délia soingtia castiadat, pigliada a
sarada enten perschun. Co questa gropa ingiuria seigi ida per cor agli
inocentissima Genoveva et con dolorusameing ella hagi sia inocenzia
avon igl Justisim Diaus declarau, quei han ei faig zun bein per sen.
Plinavont fuva ei era comendau digl malizius hoffmeister [f. 1 5 r°]
76 G. DECURTINS
gollo che nagin doves haver la presumptiun de ira tier la Grova auter
che ina fantschialla de gollo, la qualla mintgia gi agli portava enqual
causa pauc spisa e buvronda et era igl hoffmeister mava setz savens
tier ella per ella visitar et cun quella caschun ella surmanar a trer tier
ses malschubers gargiamens, et tentava ella cun biaras enpermischuns a
schmanastschias sche ella vignis agli buca en veglia, el carezava era ella
cun tut siu saver a puder e cun dulschs plaids sco in tuttavia pratic piti-
nader, aber tutta quei figieva el per surmanar mo pli stateivel a salidau
oder safidau enten Diu igl castissim cor de quella aschi schubra a sointgia
columba Genoveva, ina gada churca quei malizius gollo ei vignius tier
elia a duvrau tutta forza cun plaids enpermischuns a schmanatschas, ha
ella cun ses mauns catschau navenda dadella cun gronda ditschiartadat
schent tier el o malschuber a maliztgius survient eis ei atgi buca avonda
che ti mei senza nagina raschun has eau mes mei enten fermonza sun-
der vol mei privar da mia honur et de mia perpetna felicitad ti deies
saver che ti vegnies de mei saver che ti vegnies de mei surmanaus et
tutta tia industrias flis a listiadats vegnien adira enten nuota, pertgei che
iou sun parigiada de onn milli gadas morir, che cometter la mendra
causa enconter la honur a soingtia schubradat. Questa generusa resolu-
tiun ves meriteivlameing stuviu stamentar a far star giu de siu gargia-
ment quei miserabel survient digl démuni, igl gollo aber schegie chel
quei hâves doviu far a sia Gratiusa signura mai pli tentar, ha nuota ton
meins faig tut igl contrari, gie per dar suetienscha a ses gargiamens, et
per poder surplidar questa aschi castia Susana ha el mes astrada agli
sisura numnada fantschialla che portava la spisa [f. 15 v°] a buvronda
agli Grova, che quella deigi duvrar tutta sia forza per ella surmanar, la
qualla malla femna ha suendau quei aschi schliet conseigl digl malizius
gollo cun in a mintgia gy esser enten las oreiglias agli Grova che ella
deigi vignir en veglia cun siu hoffmeister per ton pli glei ti vignir libe-
rada da quella persecutiun u perschun ner siglmeins dei ella dar agli
gollo buns plaids sinaquei cha ella silgmeins vegni dadel pli bein salvada
enten la spisa a buvronda, aber la zun generusa uragiera da Christo
Genoveva, haveva schô faig propiest de melli gadas morir fom et
schmartschir enten fermonza che stridar siu Diu e macular sia schubra
consienztgia, 0 verameing beada Genoveva, con stateivla ei po mai tia
vertit 0 con gronda a virtuosa ei tia stateivladat, tras la qualla ti cun
nagins lifts et enganamens digl mund pos vignir surmanada, ach gloriusa
patruna conporti a urbeschi ami po era tia soingtia schubradat et la
gratzgia digl omnipotent Diu de tei suendar et on melli gadas morir che
la sointgia castiadat en enqualche visa macular a patichiar. esent pia
vigniu neutier igl temps da parturir agli Gloriusa Genoveva ha ella
humiliteivlameing domandau da quella cha agli surveva si, chella deigi
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 77
po schar vignir enten la fermonza u perschun dues Dunauns u Hebannas,
che agli stesen tier enten igl parturir aber quella maliziusa survienta ha
bucca mo quei schnagau sunder hâves era buca tonta misericordia de
dar en agli Genoveva ina fascha u pietz per fischar siu char [f. 16 r°]
affon quella veva parturiu.
Questa crudeltat ha cuschanau agli nossa zun bandunada Genoveva
ina zun gronda tristezia et zun biaras e dolorusas larmas talmeing chella
saveva nuetta far auter che continuameing bargir a suspirar a plirar
avon Diu sias grondas tristeztgias a travaiglias a munglamens, aber
schibein che ella enten igl parturir era da tutts bandunada scha ella
nuetatonmeins parturiu in niebel figl igl quai ella non havent piatz de
fischar ha ella igl affon enten in straigsch ella rogava era cauldameing,
chei duessen portar igl affon tier igl soing Batten la quala gratia ei da
ses adversaris era vignida schnegada, talmeing che ella setza a stuiu bati-
giar enten la perschun etras gronda dolur che ella veva scha ella mes
num a siu char affon Dolorus, suenter quei perneva Genoveva siu char a
dulsch affon sin ses mauns a strenschevo tier siu pètz el carameing
enbratschava a bitschava et cun sias dolorusas larmas bugniava et cun
zun gronda compasiun plidava ella tier siu car affon : 0 pauper affon o
ti dulsch schazi da miu cor, cun raschun numm iou tei Dolorus tras
quei ca cun dolurs tei hai portau enten miu bist enten dolurs hai iou tei
parturiu et cun gronda dolur veng iou trer si, et aung cun biar pli
gronda dolur veng iou tei ver morir, pertgei che iou tras grons mungla-
mens de spisa a buvronda tei veng buca a puder trer si, schinavont che
iou metza tras gronda paupradat ves ves pos vivintar e mi trer via o ti
verameing Dolorus affon o pauper o bundanau o malventireivel affon
quests a simiglionts plaids eran quels cun igls quais Genoveva setza a
siu char affon consolava.
[F. 16 v°] La survienta vesent ca sia signura hâves parturiu ha bein
prest portau las novas agli Hoffmeister gollo che ella hagi ussa dus
purschaniers et era che la Genoveva tras gronda dolur et gronds mun-
glamens stessi per sekar via. et aschia deigi igl gollo duvrar enpau
migieivladat sinaquei che ella cun siu affon buca tuttavia enten la per-
schun stoessen pitir et aschi miserablameing mûrir, igl gron tiran aber
duvrava zun nagina migieivladat sunder encureva cun tut flis co el tras
quella zun gronda miseria a mortificatiun pudes trer la generusa Geno-
veva tier ses gargiaments, nuetonmeins ha el lubiu da dar aung
enpau pli pauc cha vidavont, auter aber nuet che paun e aua, stueva
aschi questa paupra a bandunada piglialaunca secontentar cun paun et
aua, schibein che ella era zun schuacha a fleivla secontentava enten
staigl de haver enqualche trost vignieva ella mintgia gij digl crudel tiran
gollo spisgientada cun sprichs et unviarts de quella causa che pasava
7© G. DECURTINS
eau cun sia chara Genoveva saveva igl Groff Sidfridus zun nuetta lun-
drora, pertgei cha tras temma digl Hoffmeister Gollo haveva nagin
astgiau schriver agli Groff in plaid, sia absentia ha seperlongoniu pli gig
che in ne hagi manigiau tras quei che el avont igl marcau de Avinion
fuva plagaus cun ina balla la qualla plaga a cuzau bein gig enten sia
persune et aschia impidena la vignida tier sia chara Genoveva, a
sinaquei aber cha igl malizius gollo podes sia fatschenta malgiesta
far valeivla avon siu signur, ha el termes siu pot aposta tier el, dus
meins suenter quei cha Genoveva veva parturiu igl quai dues dar
part a notificar aigl Groff da tutta quei cha passas cun la Grova, el
ha aung tier quei schrit ina breff algi Groff la qualla [f. 17 r°] ei schritta
enten quella visa : Gratius signur, sche iou ves buca tema da conbri-
giar miu signur, scha podes iou portar avont ina zun malla causa a
vossa graztgia schinavont aber che tuts de casa nossa particularmeing
igl pott che avus porta questa breff veng era avus clar avunda declarar
tgei breigia a flis a stenta iou hagi giu a duvrau per vignir avont a quest
mal a gronda schventira, nuetatonmeins han igls lists cun tut miu flis et
far persen sin questos causas, et da quei maungla iou naginas perdeg-
tgias auter che quels chen enten igl Casti. tras quei hai iou speronza
cha mia fideivladat seigi avunda natificada a miu Gratius Signur, et cha
mes flisis survetschs chei vegnien a vignir cartidi sia graztgia digneschi
de entalir de quei miu pott, igl esser a circunstanzias de questa fitschenta
et bucca dubitar che quei chet vegni a gir seigi faulz, igl quai aber seigi
igl camond a cuseigl de vossa graztgia davart questa causa rog iou chei
veglien ami cun lur servitur natificar sinaquei cha iou sapi tgei iou hagi
da pigliar a mauns enten ina aschi greva fitschenta. Questa breff a sur-
vigniu igl Groff val churca el fuva enten igl marcau de langedosch per
eau far medegar sia plaga, tras quella causa a el talmeing seconbriau e
giu in tanien mal cha sia plaga ei vignida pli dolorusa et la dolur zun
fig surcargada, igl survituti u pott a discuriu a la liunga cun igl
Groff qualmeing la Grova tut igl temps de sia absenzia havessi
giu tonta corespondenzia e familiaritat cun igl Koch digl siu hoff,
et igl Hoffmeister gollo ves enflau els enzemel enten la combra.
Schinavont aber che els pudeven et leven buca star in orda lauter,
seigi igl Hoffmeister gollo zungigiaus de seperar cun forza, et serar
enten dues fermonzas u perschuns enten la perschun hagi la Grova
parturiu in figl quei figl [f. 17 v°] aber vigni da tuts leu, digl hoff-
meister tenius et stimaus per in figl digl Koch, igl Groff a enperau,
con gig ella hagi oder seigi vignida piglialaunca agli ha faig resposta
igl survitur schent che ei fus mo in meins, schi bein cha ella fuva vigni-
da piglialaunca avont dus meins tras quei pia ei igl Groff vignius zungi-
giaus da crer a quei manzaser schinavont chei schon diesch meins fuva
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 79
staus navenda da casa sia, et stueva aschia concluder che igl affon fus
concepius in meins suenter quei che el fus navenda da sia carisima
Genoveva, entalgient a cartent quei igl Groff ha el entschiet a savi-
lar scho in ordasen cun blastemar encunter igl Koch et sia Genoveva,
val sco ei fussen igls pli gronds pitinaders, ti schmaladida fema
scheva el deigies ti ton schandlichameing surmanar, ei quei la fei a
verdat cha ti ami salvas, salvas ti tia empermessa afideivladat quella
visa, tgi ves quei chau manegiau o fema maliziusa particularmeing
schinavont che ti avont semusavas zun sointgia a castia. Cun quels a
simmiglionts plaids blastamava a schmaladeva igl Groff Genoveva, e
semusava ton vilaus a pleins de rabia che in manigiava bucca auter
chel vignis ordasen. Suenter quei che el hig avunda haveva blastemau
sia Genoveva, et haveva gig patertgiau suenter, cho el les strofigiar quei
puceau délia malzichtiadat de sia consorta ha el termes anavos igl sur-
vitur cun schaffiment che igl gollo deigi ella serar enten ina stretgia
perschun, che nagin Christgiaun possi vignir tier u cun ella plidar, igl
Koch aber dues gollo el mazar, cun in tal marteri scho el manigias che
siu puceau hagi meritau. igl survitur tuorna cun quest condament de siu
signur bein prest a casa et a survigniu gronda pagalgia da siu Hoffmei-
ster, cha el sia fatschienta ves ton bein saviu conderscher, sinaquei aber
che quella executiun u mort digl Koch chaschunas nagina [f. 18 r°]
canera ha el tusagau quei ton spisa che vigneva portau agli Koch a
cun quella moda mazau igl pauper Koch, a suenter quei zupadameing
cun sias cadeinas frig giu enten ina gronda cisterna, la Grova aber ha
el bucca munglau serar pli bein enten fermonza aschinavont che ella
vivon fuva de tutts bundanada, talmeing che sco lgei gig che nagin
pudeva ira tier ella auter che igl malizius gollo e sia survienta, cun tutta
questa tirania a crudeltad ei gollo bucca staus contens, schinavont chel
tumeva che sia faulzadat a schmaladius lifts vigniessen palasai pertgei
chei fuva biars enten siu hoff igls quais murmigniaven et semusaven tut-
tavia malcontens giud la mort malgiesta digl Koch e zun dira fermonza
da lur virtuosa signura cun tut pia tumeva el bucca senza chaschun
che sche igl Groff vignis u turnont a casa enfas sia Grova a chera
Genoveva enten vitta vignis el senza dubi enten Diaus a sia schnueivla
maletzia declarada et cun ina teribla mort strofigiada et fuva era
natificaus che siu signur Sidfridus ves priu cumiau digl Reig et fusi
schon sin viadi per tornar a casa. Cau chaschunava agli golla las
savurs et non savent tgei pigliar a mauns enten ina aschi greva
fitschenta, ha semés a cavaigl et ei ius encunter a siu signur, et ei
vignius tier el enten Strosburg ensemel, enten quei marcau fuva ei ina
stria veglia la qualla sedeva ora per ina sointgia persuna, quella fuva
sora délia survienta digl Gollo che surveva si a Genoveva et tras quei
80 G. DECURTINS
fuva ella agli conoschenta avont biars ons, tier quella ei gollo ius aunca
ira tier siu Signur Groff, et a agli discuriu a la liunga co ei seigi passau
cun igl Koch, et era la sia Signura Genoveva, el ha era gig chel encon-
ter sera vegli manar tier ella igl Groff Sidfridus sinaquei deigi [f. 18 v°]
ella fa vignir u representar in spenscht u figura che igl Koch hagi val
cornes igl pucau cun la signura Genoveva, suenter quei ha el purschiu
enpau daners a questa schmaladida stria epij ei ladinamein ius per con-
plimentar siu Signur et far agli bein vignient. Suenter chel havent mes
giu ses conpliments ha igl Groff clamau el dadin maun, per tavagnir
dadel co ei passas cun quella gronda schventira che era enten sia casa,
aber perneit mira, eau semusava igl malizius gollo ton trists a cunbri-
giaus ch'ei pareva chel pudes bucca plidar in plaid, et las fauzzas larmas
che curevan ora de ses eigls figievan parer cha sias falzadats a manze-
gnias fussen spirameing la vardat, et raquintava ala liunga, bucca quei
che la devotiusa Grova veva cornes, sunder quei che la maliztgia tras
dictar digl démuni, che haveva patertgiau ora. et quei cha el ton listia-
meing a cun tontas faulzas probatiuns et argumens che igl bien Groff
saveva nuotta far auter cha ver nagin dubi da tutta quei che el lau pli—
dava, e carteva fermameing che Genoveva vessi rut igl ligiom délia
fideivladat cun rumper la leig, igl turpigius gollo ha era mes vitier che
el hagi dischusmeing mes entuern igl Koch, sinaquei che tras quei miet,
vignis igl schant délia Grova buca palesada sunder avon tutts vignis
zupada via schibein che quei carteva igl Groff ha el per vignir sisura
la verdat, enperau plinavont tuttas circunstanzias de quella fitschenta et
co ei fus passau. igl malizius gollo aber tement de vignir conpigliaus
enten igl plaid ha gig tier igl signur, sche vossa graztgia ha forza dubi
da mes plaids sche perneit mira ei secatta eau enten quest marcau ina
sointgia enten declarar causas zupadas zun numnada matrona, quella
vegli miu [f. 19 r°] signur era mirar, et tuttas circunstanzias vegni el
perquis a survignir perfetgia notizia de tutta la fitschenta che ei passada
agli Groff ha plaschiu quei conseigl pertgei che el enconter sera ei
ensemblameing cun siu hoffmeister ius tier la nomnada matrona, iou
dues gir nomnada stria, tier quella ha igl Groff gig che el hagi ina sus-
pectiun enconter sia consorta, che ella hagi buca sedeportau bein, et
aschia seigi el vignius tier ella sco tier ina soingtia Professa la qualla
deigi tras sia sointgiadat algi far da saver schei seigi daventau enzitgei
da schliet denter igl Koch a sia chara Genoveva, quella stria tras loscha
humilitonza ha gig tier igl Groff chella seigi zvor buca ina sointgia,
nuettonmeins ton sco Deus agli fetschi da saver vegli ella agli bugien
declarar, suenter ha ella manau giu ommadus signurs enten in stgir et ault
cumach u tschaler enten igl quai ardeva ina lgisch blaua, la coschonava
a betteva orda délia ina clareztgia blaua eau ha ella faig cun in fist dus
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 8l
treis turnigels sin igl taratsch, enten igls quais ella figieva star enten in
igl Groff et enten lauter igl gollo, suenter a ella bis in spiegel enten in
vaschi cun auva e sburbilgiava sin quei ton matgiert de gi plaids cun
talla ramur che algi Groff ei vigniu blea u mal, et igls cavels stevan
adreg sy, suenter quei a ella manau treis gadas entuern igl vaschi cun
auva, et treis gadas suflau enten l'auva eturschava quellacun sesmauns,
e figieva zun fasierlias enzennas de stria sisura nomnada, igl Groff suenter
quei, ha suenter igl camond délia stria vardau enten igl spiegel che era
enten la auva e observava che enten quei spiegel era igl Koch de siu
hoff a finalmeing plidas a conversas cun la Grova Genoveva, et qualmeing
ella, el cun bucca rienta frindlichameing carezas, sin quei gi igl signur
quei cha iou vetz ei nuetta malraschoneivel, la stria aber ha mes vitier
ad ha gig, sche lein nus pia vardar, sche ei plai a Diu de revalar
[f. 19 v°] enzitgiei plianavont, fa sin quei puspei la ceremonia da vivont
épia ha comendau che igl Groff deigi puspei urdar enten igl spiegel
sche perneit mira vesa igl Signur che la Grova frindliameing strihas las
gaultas et savens bitschas igl Koch, sin quei ha igl Groff fig seturpigiau,
et spitgiava cun gron desideri tgei ei vignes a vignir la tiarza gada,
curca el pia suenter che la schmaladida stria tras agit digl giavel haveva
faig sias ceremonias sco vidavont, varda igl Groff puspei tras scafiment
délia stria enten igl vidavont nomnau spiegel, enten igl quai el cun
gronda truriadat veseva che la Grova cornâtes igl puceau cun igl Koch
setza, la qualla causa vesent igl Groff ei talmeing sevilaus sin sia Geno-
veva cha ei pareva chel les spidar fiug, et ha suenter quei dau camond,
chel deigi ira avont a mazar, u far ort peis la muma cun igl affon ensem-
lameing, cun ina schandlia mort, ves fuva el arivaus a casa, scha perneit
mira, discuera el cun sia survienta che surveva sy agli Grova, con ven-
tireivlameinh el hagi complaniu la sia fitschenta, et qualmeing hagi la
camonda de siu signur de prender la vitta a crudelmeing mazar sia
signura cun igl affon ensemel, gie nagin fuva pli lets che grad quei
schventirau gollo, igl quai saveva bucca far autter che selegrar e patert-
giar ora cun tgei mort el les meîter entuern la Gratiusa signura e da
tuts bandunada Genoveva quest dischuers cun la survienta da gollo ha
tatlau tier ina pitschna matatscha figlia da quella la qualla fuva pli bein
enclinada encunter Genoveva, che sia schventirada muma schinavont
pia che la muma da quella figlia tras comendar [f. 20 r°] digl gollo
stgiava a nagin gir lundrora da quei enten igl hoff, scha perneit mira
cura quella matella va vitier la perschun, et stent avont quella faniastra
entras la qualla ei purschuven en agli quei ton paun et auva, bargieva
ton pitrameing, che la Grova Genoveva ei tras quei fig sestementada,
ella enpiara quella mattella tgei quei munti chella bragi aschi dolorusa-
meing, la qualla agli ha faig risposta schent ach gratiusa signura, vossa
Romania, XI! 1 6
02 G. DECURT1NS
gronda miseria ei caschun da mias larmas a bargir, pertgei gliei ora cun
vus, vus stoveits mûrir, pertgei che igl hoffmeister gollo ha survigniu
la camonda da siu signur, chel avus deigi prender la vitta sin quei tutta
conbrigiada la Grova, enpiara questa matella, tgei ven ei aber a daven-
tar cun miu pauper affon, la qualla ha respondiu a gig, cun vies car
affon veng ei nuetta ira pli bein cha cun vus, pertgei cha igl Groff a
comendau de crudelmeing prender la vitta avus agli afon ensemla-
meing, eau po mintgin far persen a patertgiar a considerar co quei
seigi agli iu per cor, a nossa chara a bandonada Genoveva, gie talmeing
eis elaa giu da questas aschi tristas novas sestementada chella per mal
ei dada via suenter quei aber che ella ei puspei vignida tier sasetza, ha
ella ton dolorusameing bargiu a spondiu larmas, che la crapa vessen
dover conpassiun ella ha suspirau tier Diu, cun quests a simiglionts
plaids et acts de dolur, Ach miu Diu a miu signur, co hai iou meritau in
aschi schnueivel stroff, ach nua nua hai iou po ton grevameing tei stri-
dau che iou da tutt igl mund sund bandunada cun miu char a dulsch
affon aschi crudelmeing stuein vignir mazai o mei schveintirada fema,
ei pia mia vitta vignida tocan eau, nua che iou sto vignir mazada, sco
ina rumpada délia leig, schi bein cha iou per salvar la fideivladat ton
ton biar hai stoviu star ora a pitir e pitrameing surfrir entocan questa
[f. 20 v°] ura, o miu Diu a miu signur ami veng po ennagit e spindri
po mei da dinna aschi crudella mort. Quests a simiglionts plaids fuven
quels cun igls quais Genoveva lamentava a sedoleva giu da sias aschi
grondas miserias e suenter quei che ella ha gig avunda giu bargiu a
suspirau a spondiu larmas zun dolorusas, ha ella gig tier questa matella,
miu char affon va tier mia combra u enten mia combra e porti ami ina
plima e enpau pupir a tenta, a per tia breigia preing a salva ti tutta mia
bialla vestgiadira ton sco atgi plai, et con gir quei a ella porschiu agli
matella la claff délia combra, la qualla ha portau bein prest quei cha
ella veva comendau, ha Genoveva schrit ina breff a siu signur a mariu
Sitfridus en questa visa. Gratius Signur a Carissim mariu. Suenter quei
che iou sun vignida perscharta et cun gronda dolur entaleig che iou
tras vies camond, damaun stopi morir, sche hai iou pri avont mameza da
avus cun quest zedel dar la buna noig et igl pli suenter pietigot : iou vi
zvor bugient mûrir, schinavont cha vus quei comondeits ami, nueton-
meins para ei ami zun pitter che vus ton inocentameing mei condem-
neits a la mort, la soletta raschun muert la quala iou sto mûrir ei quella,
perquei che iou hai bucca voliu rumper la leig u la fideivladat la quala
iou avus hai enpermes, et hai bucca voliu consentir avies luxzurius
hoffmeister gollo, igl quai mei biaras gadas ha voliu zungiar, che iou
agli vegni en veglia e rumpi igl ligiom délia fideivladat e maculeschi la
flur délia bialla schubradat, nagina cuelpa met iou sin vus de mia dolo-
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 8}
rusa mort, auter che vus ton gleiti veitz cartiu a mes tgisaders, ami
aber veits bucca laschau tems ne ura de sigl meins mo far risposta a gir
mia raschun, tra quei pia gig iou et engir avont Diu et avont igl trua-
ment cha avont igl quai iou damaun sto conparer, che iou tuts igls gis
da mia vitta iou per vus hagi mai enconoschiu in auter um, u consentiu
enten simiglionts patertgiamens, nuetaton meins mom iou inocentameing
tier la mort, schinavont cha Deus a ordanau aschia, sun aber bein sigirada
[f. 21 r°] chei vegni a vignir in gi enten igl quai la mia inocentia, et la
maleztgia de mes inimigs a tgisaders veng a vegnir palasada buna noig
0 Gratius Signur e carissim scazi, iou vus pardun dacormeing et suenter
mia mort vi iou rugar Diu che miu saung inocent clomi nagina schven-
tira ni sur vus ni sur igls mes tgisaders et inimigs, quest schriff iou cun
igl maun zun figt tremblont et cun igls eigls pleins de larmas, pertgei ca
la mort la qualla ami ei zun neutier a enplaniu miu cor cun tema a
schnavur, rest aschia entocan la mort zun fideivla et muert la fideivla-
dat mont tier la mort truada. Questa ei stada la breff che Genoveva ha
schrit asiu signur a char mariu. la qualla breff ella ha suenter quei dau
amauns a quella matella, che ella deigi portar enten sia combra et a
nagin gir ora u far da saver, tutta quella noig aber ha Genoveva faig
oraziun e recomendau a Diu sia dolorusa mort, la qualla la damaun ha
igl gollo clamau dus de ses surviturs che agli eran igls pli fideivels, et
adels faig da saver che el hagi scafiment de siu signur de metter entuern
et prender la vitta a sia signura Grova, et camonda aschia a quels sur-
viturs chei deigien manar la Grova Genoveva ora enten in stgir vaul et
leu crudelmeing la Grova cun igl affon mazar a prender adels la vitta,
et per ina enzenna che ei vessen ella mazau e conpleniu siu camond,
deigien ei portar anavos cun els igl eigls a las liungas de quels che ei veven
mazau sche ei quei vignessen a far sche enpermeteva gollo de pagar a
render copiosameing quei lur survetsch, sche ei aber vigniessen agli
bucca obedir e conplenir quei siu condament sche lessi el els cun lur
dunauns et affons crudelmeing mazar u prender la vitta, igls surviturs
[f. 21 v°] an bein bugient priu quest condament sursasezi et ladinameing
en i enten la perschun délia Grova, et han adella traig en in zun schliet
vistgiu, et era curclau la sia fatscha sinaquei che nagin dues ella encono-
scher enten igl manar ora, et pia han agli comendau che ella deigi zun
tgiaumeing cun els ira ort la perschun e ort igl casty, perneit mira eau
mava quella paupra a da tutts bundanada Grova sco ina inocenta nuerza
tier la mezea et arveva buca si sia bucca per plidar in plaid, ella portava
siu char e dulsch affon sin sia bratscha, strinscheva quel tier siu petz
senza tarfinar et el dulschameing carazava, et haveva biar pli conpasiun
a dolur giud la mort da siu char affon che giud la sia aigna mort, och ti
miu pauper figl, scheva ella, ach ti miu carissim aungel. ach podes iou
84 G. DECURT1NS
tei po portar schi gig sin mia bratscha, schi gig sco iou tei hai portau
enten miu bist, ussa aber stos ti mûrir aunca saver tgei mûrir seigi, et
stos ussa mûrir culpeivels, schegie ti has mai cornes nagina cuelpa, con
quests a simiglionts plaids ha ella muentau igl cors digls surviturs tier
ina vera conpasiun talmeing chei pareva adels zun gref de conplenir igl
camondament de lur signur, essent aber els arivai tier igl liug che
adels era determinau, han ei gig tier la Grova Genoveva, che lur signur
agi adels comendau de prender agli la vitta muert igl pucau délia malfi-
deivladat, chella vessi cornes, et che igl hoffmeister agi adels comendau
da conplenir quella fitschenta et agli prender la vitta, et tras quei deigi
ella buca ver per mal enconter els, sunder sapinar tier ina buna mort,
sinaquei ei la Grova sco ina obedeivla survienta de siu signur semessa
enschanuglias, et sapinau tier cun tut siu cor tier ina beada fin, ena-
quella prenden igls surviturs igl affon et targient els ora lur cuntials
leven ei val tsuncanar la gula [f. 22 r°] algi affon, vesent quei la sta-
mentada muma seglia ella adels enten la bratscha, clamont a schent scheit
star scheit star 0 chars amigs et schermigieit po quest saung zun inozent,
et sche vus gie leits igl affon mazar, sche perneit ami la vitta avont,
sinaquei che iou vegni buca zungiada de morir dues gadas igls survi-
turs ven udiu quella sia damonda et pia comendau che ella deigi scuvie-
rer siu culietz, et quel metter sut la spada, la paupra Genoveva ei giu
da quei talmeing sestementau chella fig tremblont pareva pli morta che
viva, nuetonmeins a ella cun pitras larmas plidau tier els surviturs en
quella vissa, 0 cars amigs iou sun zvor parigiada de morir, aver carteit
ami, vus vegnits gropameing a far puceau sche vus mei vignits a metter
entuern, pertgei iou engir avont Diu che iou seigi inocenta, et faulza-
meing tgisada digl hoffmeister, agli quai iou hai buca voliu consentir
enten ses schliats gargiaments, iou vi esser avus sigronza, che sche vus
vignits mei a schermiar, ven Deus avus avos affons milli dubels render
a pagar, sch' vus mei aber vignits a mazar, vi iou sigirar che miu soung
inocent vegni a clamar vendegtia sur vus a sur vos affons. igls cors digls
surviturs entras quels plaids talmeing toccai muentai, chei pareva non
poseivel chei podessen far dalaid enzitgei a quella devotiusa Grova, et
tras quei han ei plidau tier ella cun carins plaids en questa visa : Gra-
tiusa signura nus lessen bugien schengigiar avus la vitta, sche nus fussen
bucca condemnai oder comendau sut peina délia vitta, che nus duessen
vus mazar, nuetta tonmeins sche vus enpermateiz de mai pli vignir neu-
navont u turnar a casa, sunder adina restar cou enten quest u auter
disiert et a nagin dar de enconoscher, sche lein nus vus laschar ira et
schengigiar la vitta sinaquei che vus dueigies ver memoria de nus enten
vossas oratiuns, quei udint la paupra Grova, ei siu cor selegraus et
enplenius cun legria et tras quei ha ella [f. 22 v°] els fig engraztgiau
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 85
decormeing igl surviturs muert la misericordia chei vevan agli musau
cun schingiar agli la vitta, ella ha enpermes fermameing de salvar lur
conditiun a camond chei veven teniu ora, suenter quei han igls surviturs
priu a catschau ora igls eigls a tagliau ora las liungas da dus tiers salva-
dis han portau a lur signur gollo per ina enzenna de lur morderia chei
vessen faig. igl gollo aber aven nagin dubi chei vessen bucca conpleniu
siu comondament, ha buca voliu urdar sin quellas liungas a eigls, sunder
comendau chei deigien quellas sco ina liunga dadina pitauna fierer avon
igl tgiauns. Genoveva aber quella paupra a da tutts bandunada columba
mava per igl vault entuern et cun grond flis encureva nua ella podes sur-
vignir in liug suesst chella fus schermigiada délias mallas auras ella aber
a quei gi nagliu saviu enflar in liug de ruaus u suest, sunder ei leza noig
zungiada de maner sut in pumer sut tschiel aviert, con mal quella zarta
Grova hagi giu ruasau a tgei temas a savurs hagi giu gi a noig star
enten in aschi scharschentus u matgiert vault u desiert po in a scadin
maneivel patertgiar pertgei in um schi bien cha el a bien cor tonaton
seschnuescha e ha tema de star enten in desiert aschi persuls, ella vol-
veva ses eigls pleins de larmas a maun tremblons encunter tschiel
clamont sura cun tutt siu cor igl agit de Diu igl quai solet pudeva ella
gidar enten questa gronda miseria, la emprima noig ei ella stada ton
pleina de angueschas, ca ella zun nuetta a saviu dormir, et gliauter gi
ha ella sco vidavon encureig ina tauna u in pumer cavierg enten igl
quai ella pudessi star a suest, igl gi avont haveva ella zun nuetta migliau
ne buviu et igl auter gi fuva la fom ton gronda chella ei vignida zun-
gigiada de trer ruchas ragischs a iarvas salvatgias per semantaner e
sustiner, igl tierz gi eis ella puspei ida [f. 23 r°] aune biar pli anavont
enten igl desiert et a sigl suenter enflau ina ruesna u tauna enten
in gripet speras in fantauna quest liug ha ella cun engraztgiament
retschiert, val sco Deus agli ves dau quei et ha priu avont sasetza de
conplenir igls gis de sia vitta eau enten questa tauna, enten quella a ella
pinau tier in leget cun dascha u roma da ping, auter aber haveva ella
nuetta cun ella, las iarvas cha leu charschevan e las ragischs che leu
secatavan per sustentar a trer via, tras quei pia che ella manava ina
vitta streingnia ton pleina de cumber a munglamens sespardeva igl laig
de siu sein talmeing che ella ha buca pli saviu tezar siu char affon, igl
affon aber quei inocent tschut pleins de fom tschitschava ton gig igl sein
de sia chara e da tutt igl mund bandunada muma, che igl saung enstaigl
digl laig ei curius ora et schinavont che quei carin aungel haveva zun
nuetta per sustentar entschaveva el a pigierar e sekar via délia fom, igl
Dolorus bargir de quest misirabel vierm, et penetrava igl cor de sia
chara muina a talvisa che ella steva per mûrir, zun nuetta pudeva ella
far pervignir agli en agit, et tras quei stueva ella ver^uei pauper orfa-
86 G. DECURTINS
net misirablameing pirir via a mûrir délia fom, schinavont aber chella
quei dolorus spectakel stues buca pli mirar tier, ha ella mes igl affon
sut in pumer et ei ida ton lunsch dedel chella pudessi buca ver quellas
pitras larmettas a zun dolorus bargir e dar ijs da siu aschi char a bandu-
nau affon, leu ha ella sames enschanuglias et clamau sura igl agit digl
Buntadeivel Diu, chel ha stuviu ella udir, 0 miu Diu, scheva ella, ei sei
puseivel che tia Divina Maiestat, o dulsch spindrader, posses urdar tier
senza conpasiun, qualmeing quei inocent [f. 23 v°] a char affon sto
aschia inocentameing pirir a sakar via muert igls munglamens de spisa
a buvronda., varda po 0 misericordeivel Diu, vardi po quei pauper vier-
met, co el aschi misirablameing stat avont tes eigls, et cun siu fleivel
bargir a dolorus suspirar tei clamar en agit, cha ti veglias po tribuir
enqualche spisa u buvronda, ach preing po erbarm da quest affon, 0
buntadeivel Bab, veng po en agit a quest pauper a bundanau ierfanet
agli quai siu bab semuesa ton ruchs, et sia muma ha bue, et po buca
gidar, iou hai gie nagina trost eau sin quest mund auter che quei char
affon, sche ti pia quel ami prendas sche sto iou era misirablameing eau
enten quest desiert mûrir per charschadegna a dolur cun tut pia dai
quel ami per ina trost scha vi iou quel trer sij tier tiu survetsch, ves a
la Dolorusa Grova conplaniu sia oratiun, sche perneit mira, veng ei ina
tschiarva, la qualla semusava tutt dumiastia et sestrihava entuern ella,
val sco ella les dar dentelir che Diaus ella havessi eau termes, sinaquei
chella cun quei mittel pudesi sustentar igl affon, Genoveva ha ladina-
meing encoschiu che quei seigi ina providenza e particulara favur de
Diu, et tras quei ha ella purtau neutier igl affon et mes vit las tettas
délia tschiarva, igl quai affon a lau ton gig tettau chel ha survigniu
enpau kraft a vitta muert questa gronda graztgia a particulara favur de
Diu ei Genoveva talmeing selegrada che ella cun dulschas larmas de
legerment engraztgiava Diu cun tut igl siu cor, et rogava era Diu che el
dues continuar continuameing questa sia niebla providentia, sco ei quei
era daventau, pertgei che schi gig che Genoveva ei stada enten igl
desiert ei quella tschiarva mintgia gi vignida dues gadas per spisgientar
cun igl laig. Questa fuva la soletta trost [f. 24 r"] a confiert che gudeva
quei inocent affon, eau sigl mund siat ons, sia chara muma ei quels siat
ons vivida mo cun iarvas a ragischs et auva, tgi cha pertratgia che
Genoveva seigi stada ina niebla Grova et traigtia si enten cuertzs da
Princis aschi delicatamein, usa aber stopi sesustentar cun enpau paschig
u iarvas a ragischs, in tal veng gleiti a capir, con bein quei hagi faig a
siu /.art magun, ach fuva ei buca de haver conpasiun che ina Grova de
tonta nobleztgia stues patir munglamens da quellas causas las quallas
perfin igls bettlers an buca da basengs u garegian, sia niebla habitaziun
ha samidau enten ina macorta tauna, sias survientas enten tiers salvadis,
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 87
sias delicatas spisas enten ruchas iarvas a ragischs, siu bi a deletgieivel
loschoment u ruaus enten ina pluna de roma ping, sias pedras custei-
vlas enten dolorusas larmas et cun in plaid tuttas las sias leteztgias a
consolatiuns ein midadas enten ina continua tristezia cumber a tribula-
tiun. Perquis Genoveva a stoviu ver in cor de fier, sche ella hâves
bucca zun fig sentiu cumber et sedoliu giu da questa gronda miseria
gie schi bein cha ella era zun bein preticada enten las vertits délia
patienztgia ei ella tontanavont savens zungigiada de petrameing bargir
a sponder larmas giud sia zun gronda miseria. igl tems délia stat fuva
sia miseria zvor enpau pli maneivel de surfrir, igl tems de unviern aber
sai iou buca co ella a siu char affon hagien podiu surfrir a sustaner la
schnueivla ferdaiglia che leu era, et-co ella hagi igl tems de grondas
navadas survigniu iarvas a ragischs per setrer via, curca ella igl unviern
leva beiver auva sche stueva ella prender la freida glatscha enten sia
buca a tener ton gig chei luassi, chuca ella leva encurir sias ragischs
stueva ella far navent la neif et cun gronda breigia cavar si la tiara tutta
schalada cun in len, churca ella ulscheva, stueva ella dar cun igls
[f. 24 v°] mauns enzemel ton gig chei vigniessen enpau scaldai, ach pia
con liung manigieitz che agli eau hagien samigliau las noigs digl unviern,
et con dolorus ei ha pariu a questa paupra a bundanada Grova, questa
gronda travaglia avont che ella fus enpau distadada, aber tuttas quellas
dolurs eran algi levas enten conparatiun de quellas che ella veva enten
igl ver siu char Dolorus, igl quai fus ton inocentameing gravigiaus cun
tontas miserias a munglamens, particularmeing chuca el entschaveva a
chrescher si et setz enconoscher sia miseria, ach con savens strenscheva
sia chara muma quei siu solet scazy a dulsch affon tier igl siu cor a petz,
per mitigar quella gronda ferdaiglia cun la qualla igl affon fuva schalen-
taus a surcargaus, churca ella veseva che tut la persuna de quei char
affon muert teribla ferdaiglia tutt tremblava, sche mava quei a sia muma
talmeing per cor, che ella tras quei veva gronda dolur e conpassiun.,
che ella veva pudeva buca calar de bargir a sponder larmas, ach miu
char affon, ach miu pauper affon, scheva ella tontas miserias stos ti
inocentameing surfrir a star ora, et cun la tia malventireivla muma stos
ti viver ton malventireivlameing, tgi vul ussa stgiar gir, che quei char
affon securschent che sia cara muma ton pitrameing bargieva, hagi buca
era cun pitras larmas bargiu a suspirau, nuettatonmeins ha ella ladina-
meing adina seconsolau enten Diu, cun unfrir si tuttas las chruschs,
miserias et grondas tribulatiuns, enten las quallas plagas da Christo Jesu,
suenter aber engraztgiava ella era Diu, che Diaus hâves ella manau
ort igl mund chei pleins de enganamens, et ella eau [f. 2 5 r°] manau
enten quei Desiert, ella duvrava igl pli biar tems enten igl far oratiun a
carscheva pli a pli in gi a mintgia gi enten la devotiun a careztgia tier
88 G. DECURTINS
Diu. ella ina gada curca ella era avont sia spelunca u tauna enten la
qualla ella steva cauldameing culs eigls encunter tschiel orava, sche per-
neit mira veza ella in Aungel vignient giu da tschiel igl quai purtava
enten ses mauns in zun by crucifix, enten igl quai fuva la persuna da
Christi de spir bi helfenbein, la qualla fuva tigliada ton bi kunstlich a
merviglius che ei fuva clarameing de comprender che quei fus faig u
tigliau ora de maun de Aungels, pertgei che la fatscha da Christi era
fatgia ton anmietig a plein da conpassiun cha nagin pudeva vardar senza
cordiala dolur a côpasiun quest crucifix aigl aungel dau agli cun gir
tier ella prendi questa chrusch 0 Genoveva, la qualla tiu dulsch salva-
der a spindrader Christus setz atgi per ina trot termetta giu da tschiel,
enten quel deigies ti mirar, et quel deigies ti atgi metter avont per in
spiegel et avon quel deigies ti far tias oratiuns, churca ti eis combriada
sche seconforta enten quella chrusch, chur che ti vens tentada sche
cueri tier quest chrucifix, et chur che tgi surcarga la mala patienzia sche
partratgia la patienzia de quel igl quai penda vit quella chrusch. Quest
crucifix ven atgi ad esser in schilt enconter tutts paliets de tes inimigs,
et ina claf la qualla atgi ven ad arver igl soing Parvis, churca igl Aungel
ha giu gig quels plaids tier Genoveva, ha el laschau igl crucifix leu et ei
stoligs, Genoveva aber cun gronda trost a reverenza ha priu quei cru-
cifix et ha mes sin siu altar enten sia tauna, igl quai altar la natira
haveva [f. 25 v°] fabricau enten igl grip délia spelunca de Genoveva,
suenter quei eis ella humiliteivlameing seprosternida avon quella chrusch
u crucifix et ha engraztgtiau Diu, et chur che ella fitgiadameing urdava
sin quella fatscha de Christi, vigneva siu cor surcargaus cun tonta dolur
a conpassiun che ella manigiava che siu cor schlupas ora, aung pli
gronda careztgia a dolur ensemlameing ei siu cor surprius a surcargaus,
churca igl crucifigau Christus, ina gada ha stendiu ora siu bratsch dreig
et ella charameing pigliau entuern a strenschiu tier siu petz, enten quest
crucifix fuva ei ussa tutta trost a consolatiun de Genoveva, avont quel
steva ella bunameing adina patertgiont la petra passiun de nies char
spindrader, igl tems de stad ornava ella quel cun biallas flursetas a
maigs, igl unviern aber cun dascha u roma de auters pumers che leu
senflava, ina gada churca ella sapatertgiava a manava per cor sia gronda
miseria, eis ella sesida oder sebissa giu avont igl crucifix et plirau a siu
dulsch salvader schent miu dulsch a per mei crucifigau Jésus, tgei u
nua hai iou faig tons grons puccaus, che ti mei ton dirameing enquieras
a casa, et semuesses ton dirs, ach tgei hai iou po mai cornes che ti mei
sco ina cha rutt la leig lias laschau bandischar da casa, mei lias stuschau
eau enten quei aschi ruch desiert, sin questa lamentaschun a igl crucifix
plidau tier ella cun viva vusch quests plaids tgei hai iou pia faliu che
miu Bab celestial aschi [f. 26 r°] dirameing ha mei visitau, tgei hai iou
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 89
pia faig puceau chel mei val sco iou fus in morder privau mei da tutta
mia honur, et laschau engutar vid igl len délia chrusch, eis ti pia pli
inocenta che iou, oder hai iou forza faig pli bia puceau che ti, sche
seconforti pia cun mei, et partratgia qualmeing iou inocentamein aung
zun biaras pli grondas dolurs miserias et travaglias che ti hagi sentiu et
patientameing surfriu, giu da questa buna corectiun de Jesu Christo ha
Genoveva seturpigiau, et de caudenvia ha ella mai pli plirau schi bein
che cun ella mava zun mal, sunder ella se exercitava talmeing enten la
patienztgia, che ella engraztgiava a Diu per ina a scadina dolur miseria
u travaglia val sco quei fus ina particulara favur a dun da Diu. schina-
vont che ella ton gig ei stada en quei desiert, enna quella ei carschius
sy enpau siu carin affon cul num dolorus sco sisura ei gig, igl quai
Genoveva ha entschiet a musar de plidar a da ira setz, quel instrueva
ella era enten la devotiun, et cun quel haveva ella savens siu solatz a
dulscha trost, Diaus ha dau a quei affon in tal dun a farstand chel zun
maneivel capeva et enperneva tut quei cha sia cara muma agli musava,
ei fuva aber da ver gronda conpassiun, vesent che quei char affon stoeva
ira nius et senza kalzers enten tuttas auras et fardaglias pertgei cha
quels pons u piatz cun igls quais ella haveva el fischau enten sia giuven-
tegna, et quellas schrottas pon las quallas ella haveva scarpau giu da
sia vestgiadira per curclar igl affon fuven schon tutt ruttas a schmar-
tschidas talmeing che la muma a igl figl eran zungigiai de securclar lur
niuadat cun frastgias digls pumers, giuda questa gronda miseria [f. 26 v°]
a niuadat de quest zart affon et ha Deus priu puceau et tras quei ha el
termes in luff igl quai a portau ina pial nuerza enten buca, ha quella
frig avont igls peis digl affon, la muma ha quei retschiert quella cun
grond legermen et engratiament, et cun quella vistgiu siu car Dolorus
sco ella ha saviu. de caudenvia han igls tiers salvadis entschiet a vignir
pli familiars a dumtestis cun els tras quei vignevan ei mintgia gi a figie-
van tarmaigl cun igl affon, savens saseva el sin igl luff che lgi veva
purtau igl fol délia nuerza, et figieva solatz cun las liurs a auters tiers a
glimaris che senflaven lau entuern, igls utschials digl luft schgulaven
savens sin siu tgiau et sin ses manuts et cun lur enperneivel cantar figie-
van ei igl affon cun sia chara muma fig selegrar, curca igl affon mava
per encurir iarvas a ragischs agli sia muma, curevan ei cun el biars
divers tiers, igls quais agli musaven cun lur brauncas quallas fussen las
pli bunas iarvas a ragischs, sia bufia muma veva era zun grond legerment
giud sia frindlicha conversatiun, et seschmervigliava era zun fig giud
sias zun sabias respostas a damondas, ella musava agli igl paternies et
autras oratiuns e entruidava el cun gron flis, qualmeing el dues tener
char Diu. tumer et venerar el tutta sia vitta, aber mai ha ella gig agli
da tgei schlateina el seigi naschius, biar meins aber pertgei raschun el
90 G. DECURTINS
seigi ussa enten quest desiert a malventireivel stand, sinaquei che ella
figies bucca pli gronda sia chrusch et forza afigies algi in lust a gargia-
ment de turnar enten igl mund enganus, ina gada churcha ella zun
familliarmeing discureva [f. 27 r°] cun siu char Dolorus ha el gig tier
ella quests plaids, vus comondeits ton savens che iou deigi gir Bab
nos quai che eis enten tschiel. ei schei po ami tgi ei miu Bab, Char
affon ha la muma gig u faig resposta, Deus ei tiu Bab, igl ei si sur igl
soleigl a la glina cha ti vaezas, igl affon damonda encanuscha el pia
mei miu Bab, gie fa la muma resposta, el enconoscha tei et ten tei
zun char, co ei quei pia gi igl affon chel ami fa ton pauc dig bein, et
lai nus eau star enten tons munglamens a miserias, Genoveva fa res-
posta agi nus essen eau enten ina val da larmas et stuein surfrir a pitir,
curca el ven nus a clamar enten tschiel, lou vengnin nus haver tutta
dulschezia a legerment. igl Dolorus gi pli anavont, ha miu Bab aune
pli figls tier mei 0 chara muma, la qualla ha faig risposta, schent gie
el ha aung pli, igl gi nu en ei pia, iou hai manigiau che nus seigien
persuls eau sigl mund, la muma ha respondiu schegie che ti eis mai
passaus or quest vault, sche deis ti nuetta ton meins saver che orda
quel, secatten aung biar tiaras a marcaus, enten igl quai en biars chris-
tgiauns che viven, biars da quels viven bein, et fan bien igls quais
vegnien adira en tschiel, biars aber viven mal e fan schliet, igls quais
ston ira enten igl ufiern, et leu perpetnameing barschar a arder, igl figl
gi sigl pli suenter pertgei mein nus pia buca tier autra gliaut tgei stein
nus eau enten quest desiert schi persuls, igl quai ha faig resposta Geno-
veva schent, quei figiein nus sinaquei che nus podeigien pli being survir
a nies Bab Celestial et tras quei vignigien pli ault enten igl soing Parvis,
quests et auters sabis discuers manava quei sabi affon cun sia chara
muma zun savens, et enparava ella tutt manitlameing dad ella, tgei che
agli deva enten igl sen, esent [f. 27 v°] Genoveva stada siath ons enten
quest desiert, ei ella vignida talmeing malsauna che ella per quis a
manigiau de morir schinavont che ella veva igl grond munglament de
tuttas causas, havaeva ella talmeing pirentau a faig pigerar chella sami-
gliava buca pli setza, gie fuva pli samiglionta adina unbriva et figura
délia mort, ella ei cun ina talla faebra caulda surcargada, la qualla quei
ton saung che era enten ella era talmeing envidau, che ella ei vignida
zun schvacha a fleivla et surprida cun zun grondas dolurs, churca igl siu
car Dolorus a viu cha sia aschi cara muma les mûrir, ei el sco in bun-
danau ierfanet, sefrigs sur igl tgierp délia mesa morta Genoveva en et
talmeing bargieva e plirava e sedoleva, che sia chara et bunameing pli
morta ca viva muma, zun grondameing a priu erbarm et a giu ina dolo-
rusa conpassiun cun siu dulsch Dolorus, tgei dei iou pigliar a mauns 0
chara muma plidava igl affon, nua dei iou po mai savolver chara
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 91
muma sche vus moritz, nua dei iou po mai ira, che iou sun eau enten
quest aschi ruch a stgir grond desiert, et encanusch nagin christgiaun
eau sigl mund, rogei po Diu o chara muma, che Diaus a vus detti la
vitta a turnenti puspei la sanadat, pertgei sche vus duesses mûrir, sche
stues iou era eau en quest desiert ussa sacar via, sia cara muma udent
queî cun zun gronda dolur, a consolau igl affon sco ella a saviu, et a gig
tier igl affon quei che ella ha mai voliu vivont agli declarar, ussa aber
explikescha iou atgi en questa vissa, miu char figl bucca bragi a sacon-
brigieschi aschi fig giud mia mort, pertgei ti deis saver che orda quest
vault bucca de lunsch de Trier ei tiu Bab enten in casty, tier igl quai ti
deis ira suenter mia mort, e gir agli cha ti seigies siu figl, et el ven tei
zun maneivel a enconoscher et prender si per siu affon, pertgei che ti eis
grad samiglionts agli sin fatscha [f. 28 r°] et tgi cha vesa ven a crer che
ti seigles siu figl, sinaquei ha ella rischdau ala liunga co ella seigi vignida
en quei desiert, et tgei schmochs igl malizius gollo hagi faig agli, nuetta
ton meins ha ella rugau siu car figl chel deigi bucca far u garigiar ven-
detgia encunter quel, sunder agli per amur da Diu decormeing perdunar,
enten quei cha Genoveva manigiava che mintgia augenblick de dar si
igl spirt perneit mira sche vignevan dus Aungels enconter sia tauna
cun gronda clareztgia, igls quais mont vitier siu leg, et tucont ella cun
lur mauns, schâ ei gig quests plaids, ti deigies viver 0 Genoveva a
bucca morir pertgei aschia ei la veglia da Diu. Sin queis plaids en ei
stoleigs, a la Grova restada u tornada sauna cun gronda leteztgia a
consolatiun da siu char affon, suenter quei pia che ton gig havent seteniu sy
enten igl desiert, cun discuerar de Genoveva, ei sei reschuneivel che nus
vignigient tior igl casty, a considereigien tgei nies Groff Sitfridus fetschi.
Quest suenter quei chel ei arivaus da viarra enten siu casty, ha igl mali-
tius gollo resdau ala liunga co el hagi faig manar ora quella pitauna cun
siu affon enten igl vault, et eau adels faig prender la vitta, giud la
qualla causa igl Groff era bein contens, et ludava la gronda prudentia e
schi biar de siu hoffmeister, paucs gis eran passai via, sche perneit
mira ha ei entschiet agli morder la cunsienztgia, et la memoria de sia
chara Genoveva agli cuschanava gronda âgueschs a dolur, et agli deva
enten igl sen chel forza vessi faig entiert agli Grova, et el vessi forza
faig grond puceau cun bucca giustar quella causa cun dretgia raschun,
et encurir suenter suficientameing [f. 28 v°] la noig suenter a el giu in
zun greff siemi, igl quai a multiplicau fig la malla enconia digl Groff,
pertgei che agli pareva en sien che el veses in drag igl quai agli pernes
navent sia chara Genoveva, et ei fus nagin igl quai vignis agli enagit
enten questa tribulatiun e anguescha quest siemi a el la damaum risdau
a siu hoffmeister gollo, igl quai tras listiadat ha el mes ora faulzameing
cun gir, che igl drag munty igl Koch, igl quai veva num Dragon, et
92 G. DECURT1NS
tras quei che el agi bucca salvau fey a verdat, hagi el surmanau sia
Grova Genoveva tier igl pucau cun privar igl Groff de sia consorta, et
confortava era igl Groff, chel de caudenvia dues buca crer e far stefni
sin igls siemis et bitter navenda la malla enconia, pertgei chel possi a
deigi crer fermameing che la Grova et igl Koch, agien meritau ina mort
biar pli crudela, sinaquei aber che igl Groff laschasira quels malenconigs
patertgiamens a remiers délia consienztgia ha igl gollo pigliau a mauns
tutts solats, nomnadameing gastarias a comedias a saltars ira ala catscha
far igl fecht et autras fatschentas per far star légers igl Groff et enblidar
via sia chara Genoveva questas causas figievan zvar legrar igl cor digl
Groff dadora via aber la plaga de siu schrupel podeva mai vignir cuvrig-
tgia via sunder quella vigneva de gi engi pli gronda a pli dolorusa ina
gada ei igl Groff ius enten la conbra de sia chara Genoveva nua che el
denter autras schartiras ha anflau quella sisura numnada breff, la qualla
Genoveva haveva schrit enten sia fermonza avont chella vignis manada
navenda igl Groff legia questa breff cun zun gronda atentiun et encono-
scheva enten quella la perfetgia inocenzia de sia [f. 29 r°] cara Geno-
veva havent quella legiu a el sentiu tonta conpasiun cun sia cara Geno-
veva che lgei bunameing vigniu mauls, et ei vignius malsauns per
charschadegna el ei encunter igl hoffmeister gollo talmeing savilaus che
schel fus staus presens sche ves el igl mazau leu sigl platz el nomnava
quel in faulz terditur et zun malizius morder et schmaladeva el giu funs
igl ufiern a vesent quei igl malizius gollo ha el sefaig ot peis per zecons
gis entocen chel ha enteleig che la gritta de siu signur seigi stizada via
suenter quei ha el ton listiameing saviu surplidar igl Groff, che el ha
cartiu pli als plaids u manzegnias digl gollo che als plaids u schartira de
genoveva, denter auter gi igl gollo, che la genoveva gigy enten sia
breff che ella seigi senza cuelpa, et hagi mai faig samigliontas causas, ei
bein ina bialla resposta, sche metti ei avunda, schent tuts laders a mor-
ders en senza cuelpa, cun quels a simiglionts plaids ha el talmeing sur-
plidau igl Groff, che el ei puspei vignius en Graztgia cun el sco vidavont
aber buca gig ha quei cuzau, pertgei che bein prest suenter en igls
scrupels a remiers délia consieztgia tornai pir cha vidavon, pertgei el
manigiava et haveva quella apresentiun, che enzatgi agli adina sches
enten ina ureglia, ti has laschau mazar la tia inocenta Genoveva, ti has
priu la vitta a quei bundanau affon, ti has crudelmeing faig mazar quei
inocent Koch senza raschun, et quest vierm délia consienztgia fuva agli
ton greffs a molests, che el podeva mai haver nagin legerment eau sigl
mund enten caussas terenas, sunder val sco el les sedesperar mava el
entuern pleins de carschadegna a mallaenconia, el clamava savens cun
lamenteivla vusch quests plaids, ach Genoveva, nua eis ti pomai tratgia
via [f. 29 v"| 0 ti niebel scazy digl miu cor, ti eis senza cuelpa vignida
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 9?
per tia vitta, et de tia mort sun iou solettameing la caschun, igl malizius
gollo quei advertend qualmeing igl GrofT pli a pli vignies surcargaus cun
ses scrupels, et tras quei pudes far vendegtgia agli, eis el sesplimaus
navent digl casty a da sitfridus, gie sinaquei che igl Groff el buca survi-
gnies eis el ius ort sia tiara, suenter quei churca igl Groff ina gada fuva
persuls enten siu ruaus enten sia combra entuern mesa noig, sche per-
neit mira, auda el in spengst igl quai cun gronda canera arves si siu
esch délia combra, et ladinameing cun ramur aschruschei, schi bein aber
che igl Groff veseva nuet, ha nuetta tonmeins el surcargau schnueivla
temma et anguescha, talmeing chel zun fig tremblava, et sezupava zvor
sut igls pons sco el saveva, igl spirt aber ei vignius ent igl leeg tier el, et
ei semés vitier el, igl quai spirt era sco ina neif oder glatscha, gie el
pigliava entuern la persuna digl Groff cun sia freida bratscha ton staing,
chel manigiava de stenscher, igl zun entoken la mort cunbrigiau Groff
cloma en agit ses surviturs cun stermentusa vusch, igls quais bein prest
vignient han stuschau u faig ira davent igl spirt tras lur esser presens,
suenter quei che igls surviturs en stai navenda, et igl Groff steva enten
siu ruaus pleins schnavurs, veng igl spirt la secunda gada, et rumpa en
igl esch, igl quai mon per stiva sidengiu runava enten ses peis a ses
mauns grondas cadeinas, igl Groff ha enna quella viu igl spirt schi bein
ca ei era noig qualmeing el fus tut blaichs magers et samiglionts a la
mort, igl quai spirt stent eri enten in encarden u cantun délia combra,
mussava [f. 30 r°] cun in det u cun in maun che igl Groff dues vignir
tier el, igl Groff era ton pleins de tema chel vigniva sco in miet, et
pleins de savurs a larmas, saveva el bucca tgei far u pigliar a mauns,
igl spirt a mussau la secunda gada chel deigi vignir, schinavont aber ca
igl Groff stgiava ves vignir, ladinameing ha igl spirt agli cun teribla
vusch a fatscha schmanitschau cun in det, aschia ei igl Groff staus zun-
gigiaus de star si de siu ruaus et cun schnueivla tema a tremblar ira tier
igl spirt, igl spirt mava avont et mussava agli co el dues vignir suenter,
et ha el manau giu enten in zunt ault comach stgir a bass, leu a igl spirt
mussau cun in det sin la tiara, e pi ei stoligs senza gir in plaid : igl
Groff a suenter quei puspei clamau igls ses surviturs, chei deigien el
prender ora da quella stgiradegna, igl quai cun grond disgust, et el cun
gronda breigia traig lundrora el ha risdau adels la sia visiun cun gronda
tema, et adels comendau chels deigien cavar la damaun leu enten quei
liug, suenter quei che ei ves in peij ault vevan cavau, aflen ei in tgierp
miert, igl quai veva grondas cadeinas enten ses mauns a peis, et han
enconoschiu, che quei seigi igl tgierp digl Koch, igl quai gollo veva
mazau enten la perschun, igl Groff a laschau prender ora la ossa et a
faig saterar enten in liug Benediu, et per la olma a el faig far biar mes-
sas e autras bunas ovras, sinaquei ei igl Koch u igl spirt mai vignus pli
94 G. DECURTINS
e el mulestau, sunder el ei staus enten siu ruaus ; [f. 30 v°] Questa fuva
puspei ina clara enzena délia inocenztgia digl Koch et caschun da pli
gron scrupel agi Groff Sitfrid, aber la pli clara enzena délia inocentia de
Genoveva ei stada questa la qualla iou hai priu avont memetz de risdar.
Quella stria la qualla veva faig conparer igl Giavel tras ses schmaladius
Kunsts algi Groff sitfrid, cun representar agli Genoveva che figieva puc-
eau cun igl Koch enten igl marcau de strosburg, ei suenter zacons ons
pigliada et sco ina stria suenter ses merits condemnada u truada tier igl
fiug, chella dues vignir berschada viva, churca questa ei vignida manada
ora, et schon messa sin igl caset de lena, sin igl quai ella dues vignir
brischada, ha ella rugau igl Derschader, chel deigi far la Grazia, et dar
agli la lubienscha de plidar dus plaids aunca mûrir, suenter quei che ei
gliei algi vigniu lubiu, ha ella plidau en questa visa, schibein cha ieu
tuts igls gis de mia vitta hai faig zun biars pucaus et biar schliet, nuetta
tonmeins encrescha ei ami nagin ton sco quel che ieu hai ina gada
schandliameing surmanau, et dau da crer, et faig parer agli Groff sitfrit,
che sia consorta Genoveva hagi rut la leig, et rut igl ligiom délia fidei-
vladat, la qualla ensemblameing con siu inocent Koch ei vignida per sia
vitta, et stuviu mûrir ensemblameing cun siu affon, sco ina cha ves rut la
leig, q'uest miu pucau ha mei savens conbriau entochen la mort, iou
reclom aber miu plaid e gig a confes che la Grova sco era igl Koch sei-
gien senza cuelpa, iou rog era che quei deigi vignir fatg da saver agli
Groff, che iou hagi faig quei tras dar en a domendar de siu hoffmeister
gollo, churca quei ei vigniu ad ureiglias agi Groff, ha el semusau buca
auter che sco in che les sedesperar [f. 3 1 r°] usa enconoscheva el zun
claramein qualmeing igl malizus gollo hâves el manau per igl nas a tur-
pigiusameing enganau, et sia chara Genoveva cun siu char figl aschi
crudelmeing mazau et curca quei agli vigneva endamen, sche figieva ei
agli ton mal che el steva per vignir ordasen, ord sia buca udevan ei
nuet auter che quels plaids Ach ach Genoveva, Ach ach miu char a
niebel scazi, ussa encanusch iou, che iou hagi faigentiert atgi, et tei cun
miu zun char affon crudelmeing hai schau mazar a prender la vitta Ach
Diaus tgei hai iou po mai faig, Ach Segnier Diu co dei iou atgi respon-
der a far avunda : iou rog tei cha ti veglias mei buca tgisar avont igl
streing truament da Diu, sunder ami tras misericordia perdunar miu grob
fêler a pucau, ti aber 0 zun faulz a malizius gollo eis solettameing la
caschun de tutt quest mal, ti eis igl zun crudeivel morder de mia chara
Genoveva et da miu char figlet. co dei iou suficientameing far vendetgia,
et cun tgei mort dei iou tei metter ord peis, quests a simiglionts plaids
de conpassiun scheva el encunter sia chara Genoveva a siu char figl, et
tut da gretta scheva el encunter igl malizius gollo, cun igl quais el
enpruava da satisfar a sasetz sin quei chel podes dar luft enpau a sia
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 9$
gritta a furiusa rabia enconter igl gollo, igl gollo fuva schon dus ons
navenda digl casty muert tema de siu signiur, igl quai saveva buca tgei
cantun pigliar per puspei pigliar questa listia uvolp, el schriva agli gollo
ina frindlia breff, enten la qualla el trai en pertgei el che seigi igl siu
confident survient et bien amig, hagi dau si igl casty u igl hoff, et seigi
traigs enten tiarras iastras, schi bein chel hagi adina mussau agli gronda
careztgia a confidonza, igl gollo aber ha sestgisau, cun scriver chel tras
grondas fitschentas chel hagi de conderscher possi bucca conparer, schi
bein ca quei fus miu gargiament, igl Groff aber bucca contens cun quei,
schriva agli puspei enzacontas breffs rugont el cun zun gronda frindlia-
dat chel deigi dar si sias fitschentas [f. 3 1 v°] et vignir tier el pertgei
el garegi zun fig sia frindlia conversatiun quest schriver a termetter
breffs dadin a dalauters ha cuzau in grond temps, et tras quei ha gollo
manigiau a cartiu chel seigi puspei enten graztgia cun igl Groff siu
Signiur, sinaquei a igl Groff faig pinar enten siu casty ina zun niebla
gastaria, tier la qualla el ha envidau tuts ses niebels parens a buns amigs,
quei ei daventau sin igl temps de buania u fiasta digls treis soings Reigs,
cun questa caschun ha igl Groff era envidau igl siu hoffmeister gollo,
chel sin quella fiasta deigi era conparer et star légers con igls ses amigs
e gasts che eran envidai, quest bein che lestia uvolp chel era_, ha quella
gada seschau surplidar et ei curius enten la reit délia mort che era agli
pinada. igl Groff fa agli era bein vignientcun gronda frindliadat et a zun
fig selegrau e semussau letz giud sia vignida, ei han zacons gis conver-
sau ensemel cun gronda confidonza, et spitgiava igl gi sin la fiasta de
Buania, sin igl quai gi tuts igls gasts havessen de conparer a vignir
enzemel. Siath ons fuven vargai, enten igls quais Genoveva era enten
igl Desiert, et de tut igl mund tenida per morta, et la fiasta digls treis
Soings Reigs era neutier et igl gasts en conpari, sinaquei aber che igl
Groff pudes salvar pli bein ses parens et amigs che eran envidau tier sia
Gastaria, ei el cun biars surviturs setz et a era priu igl gollo cun el et ei
ius enten in vault a catscha per survignir enqualche salvaschina. Perneit
mira suenter quei chei gig a Hun en stai y per quest desiert entuern,
vesa igl Groff ina zun gronda a bialla tschiarva la qualla el a fugientau
et ei ius suenter quella a tras biaras caiglias a crapas, entochen la vivont
numnada tschiarva ei vignida tier la tauna nua che era Genoveva, et
leu priu siu refugi per fugir a mitschar digl paliet, igl Groff veng vitier
quella [f. 32 r°] tauna et varda en quella tauna, vesa el sper la tschiarva
ina femna niua magra sco la mort, el ei giu da quei fig sestamentaus, et
manigiont che ei seigi in spenscht ha el senzinau cun la enzena délia
soingtgia chrusch ê pia pleins de tema a schnavurs, sche ti eis da Diu
scha neu ora et gi ami tgi ti seigies, Genoveva ha ladinameing enco-
noschiu igl Groff, dadel aber vignieva buca enconoschida, ha faig res-
96 G. DECURTINS
posta cun quests plaids, iou sun da Diu, aber ina paupra puconta et
fema niua schvus leits che iou vegni ora tier vus sche frei en a mi
enzitgei de vistgiadira, sinaquei che iou possi curcla mia niuadat sina-
quei ha igl Groff traig ora et frig enten la tauna sia kasaka che el veva
en, cun la qualla Genoveva ha securclau et pia ei vignida, et cun ella ei
era vignida ora senza tefna la tschiarva, igl Dolorus fuva buca lura pre-
sens, sunder era ius per igl vault entuern per encurir ragischs et iarvas
a sia chara muma de gientar, igl Groff aber schi bein che el encono-
scheva buca Genoveva, seschmervegliava et perneva zun grond erbarm
giud sia paupra persuna et zun magra a blaicha fatscha, ella enpiara era
chella deigi po gir tgi ella seigi et co ella seigi vignida enten quest
desiert aschi ruch e mitgiert, ella aber ha faig resposta a gig miu
Signur : ieu sun ina paupra fema naschida de stramont e sun vignida
eau tras grond munglament, pertgei chei han encureig, de per mei senza
cuelpa cun miu car affon mazar et anus prender la vitta, igl Groff gi
puspei co ei quei iu tien, et con gig eisei che vus esses eau, Genoveva
aber gi, iou sun stada maridada cun in cert Signur igl quai ha giu encon-
ter mei ina susspectiun che iou hagi rut la leig et buca salvau agli fidei-
vladat et tras quei ha el comendau a siu hoffmeister chel deigi mei cun
igl miu affon, igl quai iou haveva retschiert digl miu signur a mariu,
crudelameing metter ord peis a mazar, igls surviturs aber che eran desti-
nai per mei mazar, han tras gronda [f. 32 v°] conpasiun schengigiau la
vitta ami a miu affon, iou hai aber stoviu enpermetter da mai seschar
ver pli miu signur, et sun ussa siat ons cheu enten quest desiert, sin
quei ha igl Groff giu melli patertgiamens sche quella fus forza sia chara
Genoveva et tras cha el gig a fitgiadameing urdava enten fatscha, aber
tras che ella era ton magra a pigierada sche pudeva el buca ella encono-
scher, tras quei gi el pli anavont, mia chara amigtia schei pia co ei igl
vies num, et igl num da vies Signur mariu, sin quei fa resposta Geno-
veva cun in grond suspir, miu Signur mariu senomnava Sitfrit iou aber
misirabla hai num Genoveva, quests paucs plaids han stementau pli fig
igl Groff che sche igl tun el ves tucau, tras quei ei el daus giu da
cavaigl sin la tiarra val sco el fus privaus da sias sens, ei ina gronda
urialla staus sin la tiarra avont igls peis da Genoveva : gleiti suenter ha
el alzau siu tgiau et semés enschanuglias schet Genoveva ach Geno-
veva esses vus ella risponda, miu char Signur Sitfrit iou sun quella mal-
ventireivla Genoveva, tras gronda conpasium che haveva era encunter sia
chara Genoveva, pudeva el buca seretener de pitrameing bargir a spon-
der larmas, et tras gronda leteztgia a tristeztgia ensemblameing chel
veva, pudeva el buca plidar in plaid, suenter gig avunda haver bargiu
gi el tier sia chara Genoveva quests plaids cun gronda humilitonza, ach
mia carissima Genoveva en tgei stand affla ieu po mai vus, ach Diaus
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 97
prendi po erbarm che iou affla vus enten talla miseria, o mei malizius
de nuet. ieu sun buca vengonz che la tiara mei porti, iou ves meritau
che la tiara mei porti, iou ves meritau che la tiara se arves sy a lugates
mei giu funs igl uffiern, pertgei iou solettameing sun la caschun da tutta
la vossa miseria a schventira et iou sun quei malizius mariu îgl quai hai
vus mia inocentissima consorta, tras faulza suspectiun comendau de
[f. 35 r°] mazar, ove ami, ove ami a mes grons pucaus, ove a mia
paupra olma, co dei iou satisfar avunda a Diu, et avon vus, schinavont
che iou hai avus coschonau tonta dolur a travaiglias, co vi ieu po mai
responder a far avunda per igl grond schmoch et ingiuria che iou hai faig
cun vus, perdunei ami o chara Genoveva, ach perdunei po ami, ach
perdunei po per amur digl nies char Segnier Jésus Christus, igl quai vit
la soingtgia chrusch a era rogau per ses inamigs, per satisfatiun de quei
sun iou parigiaus de far tut quei che vus vignits dumendar de mei, sun ieu
era parigiaus de mussar a vus milli gadas pli honur a careztgia che ne hagi
faig schmochs et ingiurias, iou vi buca star si délia tiarra entochen che vus
haveits buca ami perdunau et entochen ca vus mei buca consoleits cun
frindlis plaids, veng ieu u pos mai esser consolaus, la buna Grova Genoveva
fuva tras igl bargir a sahumiliar digl sitfrit talmeing muentada, che ella tras
gronda conpasiun a dolurs a bargir a sponder larmas pudeva bucca gir in
plaid, entochen che ella era enpau quietada ha cun fleivla vusch gig tier
igl sitfrit buca seconbrieit buca seconbrieit ton fig o char signur, quei
ei buca daventau tras vossa cuelpa, sunder tras la providenza da Diu ei
quei daventau, che ieu sun vignida enten quest desiert, iou perdun avus
decormeing et hai schon la entschialta da mias miserias avus perdunau,
igl omnipotent Diu vegli anus tuts perdunar igls nos pucaus, et far par-
ticipeivels a vengonz da sia sointgia Graztgia, sin quei a ella agli Groff
purschiu igl siu maun, et a faig star si délia tiara, cheu steva igl Groff
beingïg cun urdar sin la aschi paupra a blaicha fatscha, et cun tuttavia
magra persuna de sia aschi chara Genoveva manigiava buca auter che
siu cor stues schlupar ora per gronda conpassiun chel sentiva, et mus-
sava encunter Genovexa ina talla reverenzia et undrienscha val sco el
fus avont ina zun gronda sointgia [f. 3 3 vn] digl tschiel, et schi bein che
Genoveva mussava agli tutta carezia a frindliadat, stgiava el tonaton, ves
cun ella plidar, suenter gig haver suspurau a bargiu, gi igl Groff tier sia
chara Genoveva, nua ei pia quei pauper affon igl quai vus veitz parturiu
enten la perschun, vignius via, eis el forza buca pli enten vitta, la
Genoveva fa risposta, a gigs che ei seigi ina zun gronda miracla che el
seigi aung enten vetta, pertgei tras quei che ella tras gronds munglamens
hagi ella piartz igl laig digl siu sein ladinameing suenter quei che ella
seigi stada enten quei Desiert, agi Diaus priu erbarm dad ella a da siu
affon, et termes anus quella tschiarva chei ussa cun mei, la qualla igl
Romania, Xlll 7
98 G. DECURT1NS
affon a tettau mintgia gi dues gadas, et tras quei mantaniu a vivintau
igl affon, enten quei che ei quei discureven, preing mira veng igl Dolo-
rus tier la tauna cun gronda prescha, igl quai fuva tschinclaus enten ina
pial de nuerza, et haveva buca caltschauls ni calzers, el haveva era ses
manuts pleins de ragischs chel haveva cavau per spisgientar sia chara
muma, curca quei pauper affon a viu che ei seigi in um, numnadameing
igl Groff cun sia chara muma, eis el sestementaus, et a gig tier la muma,
muma : muma, tgei um salvadi ei quei po mai igl quai ei leu cun vus,
iou tem iou tem el, la muma fa risposta agi, buca tema miu char
figlet, veng mo neutier gagliardameing, quei um fa nuet atgi, sin quei gi
igl Groff tier Genoveva ei quei nies char figl, ella aber gi, ach das gott
erbarm, quel ei quest nies pauper affon, ves igl cor digl Groff buca
doviu schlupar et rumper enten milli togs, curca el siu char affon, et
niebel figl veseva enten tonta miseria, vignies tier el, leteztgia a tris-
teztgia fuva leu ton gronda enten el, cha el saveva buca quai hâves sur
maun, churca igl carin affon era neutier, gi sia chara muma tier el,
vardi miu char affon et prein mira, quest ei tiu Bab, va vitier el a bitscha
agli igl maun, quest [f. 34 r°] ha faig igl sabi affon, igl quai siu Herr
Vater ha suenter quei priu sin ses mauns et cun gronda contentienscha
strenscheva el tier siu petz, et bitschava quel senza tarfinar, et muert
gronda tristezia a letezia chel veva podeva el buca plidar in plaid, auter
che quest 0 miu char affon ach miu dulsch affon, ach miu tuttavia zun
charin figlet, suenter quei che el cun dulschameing enbritschar bitschar
a carezar siu niebel scazy a zun charin affon, a giu gig avunda saziau a
o carezau, ha el sunau zun fig igl tgiern digls catschadurs a clamau
enzemel tutts ses surviturs a conpoings che eran vigni cun el, igls quais
en sin quei ladinameing serimnau ensemel e seschmervigliauen zun fig.
curca ei veseven ina duna salvadia et in affon sin bratsch de lur signur,
igl quai Groff plaida tier els en questa visa, tgei scheits vus da questa
duna, doesses vus forza ella enconuscher, churca els tutts suenter quei
gig havent patertgiau an ei gig agli che ei sapien buca, gi igl Groff tier
els. enconoscheits vus pia buca pli mia chara Genoveva, sin quei plidar,
a giu da quels plaids an ei talmeing seschmervigliau chei savevan buca
tgei gir u tertgiar, ei en in suenter gliauter y vitier ella, et an agli cun
gronda Reverenza purschiu lur mauns encunter ella a faig beinvigniët,
et selegraven decormeing de ver enflau quella, suenter la qualla tutt igl
Hoff schon siath ons havevan suspirau et lementau per ella, dus digls
surviturs en ladinameing curi tier igl hoff per ina carotscha et era per
vistgiadira sinaquei che la paupra et magra Genoveva [f. 34 V] podes
vignir manada a casa et era dischentameing secuvris, denter tuts igls
surviturs che eran vigni tier igl Groff, ei staus igl gollo igl pli davos, et
tras quei lai igl Groff clamar el, et bein prest gi che el hagi pigliau u
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 99
survigniu in zun merviglius tier. Chur che el ei vignius vitier, gi igl
Groff encanoschas ti questa fefna, el ei tras quei fig stamentaus api gi
iou enconosch quella buca, igl Groff gi puspei tier el, ti o gollo che eis
pli grond schelm che ei sut igl soleigl a malizius da nuet, encanusches ti
pia buca pli mia chara Genoveva, la qualla ti faulzameing a zun inocen-
tameing lias tgisau avont mei, et ussa trovau a la mort, o ti grond mor-
der, co dei iou tei suficientameing strufigiar u castigiar, schinavont che
ti mi has mes enten talla tristezia a truriadat, mia chara Genoveva aber
cun miu char affon mes enten ton gronda schnueivla miseria, sche gie
iou atgi coschonas tutts tormens digl mund peinas a dolurs che savessen
vignir patertgiai ora, fus quei aung memia pauc per tei, gie sche iou tei
metes entuern cun melli morts, sche vesses ti meritau aung biar pli,
enten quei fuva gollo prosternius sin la tiara avont lur peis, et rugava
per misericordia cun larmas giu per la vista, igl zun vilau Groff aber ha
comendau che ses surviturs deigien el ligiar et sco in pli grond morder
a danuet metter en fermonza, suenter quei ha igl Groff rogau Genoveva
chella vegli u deigi po ira cun el enten siu Hoff u casa sia, ella aber, ei
ida avont enten sia tauna, et ensemblameing tuts leu presenti [f. 3$ r°]
cun ella en semessi giu enschanuiglias avont quei cruzifix igl quai era
termes agli Genoveva tras in Aungel giu da tschiel, et ella ha leu cun
gronda leteztgia engraztgiau a siu dulsch spindrader vit la chrusch, per
tutts igls grons beneficis chella veva leu retschiert enten glietz liug, et
pia ha cun biaras larmas bitschs a suspirs a priu cumiau de siu aschi
char crucifix, suenter quei ha igl Groff pigliau per in maun ad ella, in
auter niebel cavalier aber portava quei char affon, et aschia en ei plaun lur
y entochan che ei an entupau la carotscha, et igls surviturs che eran
termes avont, et igls utschials digl luft schgulaven sur els videneu, et
cun lur alas aschgular, et era cun lur enperneivla ramureta devan ei cla-
rameing de entellir con nuidas ei schassen ira davenda da dels la Geno-
veva cun siu char figlet, la tschiarva aber cha veva traig sy igl dolorus
vigneva suenter Genoveva val sco in tschut, et leva buca ira dus pas
davent da délia, schon bein lunsch eran ei y ord igl vault u desiert, cura
ei han entupau la carotscha a serviturs cun igls quais fuven bîars digl
hoff igls quais vignient adels encunter gariaven de ver art a part de
quest gênerai a grond legerment et lur siginura a Grova cun gronda
honur compigniar a casa tgei legerment cheu seigi stau chusca tut
veseva lur aschi chara Signiura et siu niebel figlet po in a scadin inma-
ginar a manar per cor, cura ei en stai bucca da lunsch digl casty entau-
pen ei dus piscadurs igl quais han presentau agli Groff in zun gron a
bi pesch, igl quai churca ei han aviert si sche han ei enflau in custeivel
any che Genoveva igl [f. 3 5 v°] quai ella tras malla enconia haveva frig
enten laua churca ella digls surviturs ei manada ora per vignir mazada
100 G. DECURT1NS
enten igl Desiert, questa nova miracla ha coschonau biar de schmerve-
gliar a leteztgia, principalmeing aber enten igl cor digl Groff igl quai
leutras a encoschiu et ei muentaus de puspei aschi de gi renova la
careztgia a fideivladat meriîeivla giud la quala causa el podeva buca ludar
et engraztgiar Diu avunda, ves ei Genoveva stada enten igl casty, sche
eis ei ladinameing pertutt leu dentuern stau palesau, et tras quei per ver
quella nova soingia eis ei cun gronda legria tut curiu leutier particular-
meing aber en compari tuts igls gasts a ses niebels parens a buns amigs
igls quais eis haveva envidau sin la fiasta de Buania sco sisura ei gig
igls quais cun quei han giu enflau lur signura pli caschun de selegrar u
star légers che ne hagien manigiau schinavont u tras quei che ei han leu
enflau lur signura a Gratiusa Grova val sco ella fus lavada de mort en
vitta, ella mervigliusa maniera tras la qualla Deus hagi ella cun siu char
affon conservau et faig de saver agli mund sia sointgia inocentia enten
questa legria a far gastaria en ei stai ina iamna ora et nueta fuva ei cheu
auter che hâves podiu impidir lur legerment, auter che curca ei vesevan
cha ella pudeva nuetta vertir ne vin ni pier ni carn ni peschs ni autras
causas auter che iarvas u ragischs paun a sal a viventavan Genoveva
cun quei las qualas spisas vignevan cungidas pli bein che enten igl
desiert enten quei che tut steva léger ha igl Groff comendau in gi che ei
deigien [f. 36 r°] prender u manar ort la fermonza cheu avont tuts ses
amigs igl morder gollo churca quei ei bein prest stau daventau, et igl
gollo manaus et presentaus avont tuts igls gasts ha igl Groff gig, quest
ei quei ton desperau a malizius de nuet igl quai ha faig a coschonau ton
biar mal che iou pos buca dumbrar sy, quel ha mia chara Genoveva a
consorta voliu far rumper la leig a ligiom délia fideivladat, el ha ella
senza mei avisar a far de saver sco ina pitauna mes enten fermonza et
ella mortificau et castigiau enten paun et auva, enten la sia pigliola u
parturir agli voliu schar tier nagina trost e agit et igl pauper affon bucca
voliu schar batigiar, el ha ella avon mei zun biaras gadas tgisau zun
faulzameing et mei tras ina stria surmanau et faig sevilar encunter ella,
igl bien Koch dracon al mes entuern, mia chara Genoveva cun miu char
figlet comendau de crudelmeing mazar et agli caschonau siath ons ina
talla miseria et ton grons munglamens et mei privau délia niebla pre-
schienscha et habitatiun de Genoveva nossa niebla casa de Groffs a el
privau de artavels et finalmeing faig in schnueivel schmoch a tutta nossa
niebla schlateina u famillia, et quella mes enten schand, ussa 0 niebels
parens a cars amigs judikeit vus tgei quei schnueivel morder hagi meri-
tau, sin quei han tuts leu presens clamau vendegtia vendegtia cun quei
malizius terditur a schnueivel morder et han el giudicau tier ina la pli
schnueivla mort vesent quei igl misirabel gollo sabitta el giu enschanu-
glias avont igls peis de Genoveva et rogava chela deigi agli po perdu-
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 101
nar et urbir agli digl Groff a tuts leu ensemblamein misericordia. la
migieivla a zun misericordeivla matrona ei talmeing muentada [f. 56 v°]
giud la humilitonza da quest misirabel pucont chella ha rugau igl Groff
et tuts leu présents che ei per sia amur veglien po perdunar a schengi-
giar algi la vitta, sin quei gi igl Groff. vos merits a nieblas vertits
domandassen pli cha quei da mei, ieu les per vossa amur bugient schen-
gigiar la vitta agli, schinavont aber che ses fellers tuchen tutta la nossa
niebla schlateina a parentella a tras quei surdun iou et lasch judicar igls
parens et amigs che en eau presens, tgei ei afflen per bien, igls parens
aber han tuttavia bucca pudiu u voliu far gratia cun el, sinaquei che ei
vignies bucca ina gada manigiau a cartiu, che igl gollo fus senza cuelpa,
tras quei chei vessen buca agli priu la vitta tras quei han ei giudicau el
che enten lur preschienscha de quatter boss deigi vignir traigs permietz
u en togs scarpaus, sinaquei han ei ligiau enten igls mauns a peis digl
gollo quater sugets et pi quels sugets fermau vit quatter boss in per in
a pi faig ira quels boss sin quater mauns et talmeing che igl misirabel
gollo ei gleiti stas scarpaus enten quater parts, ladinameing suenter
quei en quels igls quais havevan gidau igl gollo u favoriu agli cun entar-
dir Genoveva messi entuern cun la spada tras igl Heintgier, et lur affons
en vigni bendischai, quels aber igls quais che en stai fideivels agli Geno-
veva et agli an faig enqualche survetsch anei vigni richameing pagai,
denter igls quais ei stada [f. 37 r°] quella matella la qualla veva portau
pupir a tenta per schriver enten la perschun agli Genoveva, et era a
igls serviturs che han giu schengigiau la vitta agli Genoveva enten igl
desiert, schinavont aber che in de quels era schon morts han ses affons
gudiu igls gronds beneficis dig Groff a délia Grova. suenter quei viveva
Genoveva cun siu Signiur enten gronda sointgiadat a niebla careztgia,
el surveva agli si en tutta careztgia, et saveva buca co agli sufïcienta-
meing ministrar u survir sy, et teneva ella char sco sia cara consorta, et
honorava ella sco ina gronda sointgia, el surveva agli sy sco ad ina zun
zun niebla firstin, aber Genoveva haveva en tutta quei nagina consola-
tiun u legerment, pertgei che tut siu cor a gargiament fuva endrizaus
tier igl tschiel, et tras quei che siu magun pudeva nueta vertir, seter-
gieva ella via cun pumas a salattas u autras iarvas sco sisura ei gig, ella
ei talmeing stada pigierada, che ella hagi mai pudiu vignir tier la possa
da vivont, tras quei a ella buca pudiu viver pli che la quarta part ded
in onn, cun siu signiur mariu, in gi curca Genoveva fuva enten la ora-
tiun conpara agli in grond diember de sointgias purschallas, las quallas
tuttas agli devan ina zun bialla flur denter quellas fuva era la pli niebla
a fitada la muma de Diu, la quala haveva enten ses mauns ina zun
bialla cun pedras custeivlas a zun bi urnada cruna, et plidava tier Geno-
veva en questa visa, vardi 0 figlia zun chara, questa atgi pinada cruna
102 G. DECURT1NS
la qualla ti has meritau tras la cruiïa de spinas la qualla ti lias portau
enten igl desiert, preing pia ussa da mes mauns, pertgei che gliei ussa
igl temps che tier tei u cun tei entscheiva la beada perpetna félicitât de
tiu [f. 37 v°] legerment, cun quels plaids ha nossa Benedida a dulscha
Muma mes la cruna sin igl tgiau de Genoveva, et ei cun sia sointgia
conpagnia ida a tschiel. giud questa visiun ei Genoveva fig consolada,
particolarmeing chuca ella ha viu et a enteleig che sias miserias vegnien
gleiti a pigliar fin, per buca disgustar aber siu Signiur ha ella agli buca
voliu memia gleiti agli far de saver igl faig a bein gleiti suenter ei ella
vignida surcargada cun ina zun rucha febra ad ina malzoignia talmeing.,
giud da quei ei igl Groff sitfrit zun cunbrigiaus et duvrava tuts mittels a
mietz per turnentar agli la vitta a sanadat, aber tutt quei a naziau zun
nuet pertgei siu fleivel magun pudeva tener nagina causa, et tras quei
che igl Groff a siu char figlet veseven che la malsoignia vignis pli a pli
greva, e che la Grova fus enten prigel de mûrir, han quels dus talmeing
entschiet a bargir a suspirar a sponder larmas che tutt enten igl hoff
stueven cun els bargir a suspirar, ach mei mei miserabel um scheva
igl Groff, sun ieu pia ton malventireivels che ieu tutts igls gis de mia
vitta sto consumar cun plonschs a suspirar a seconbriar, hai ieu pia tal-
meing faig puceau che Deus pren davenda da mei tutta quei che pudes
mei consolar, ves hai ieu giu mia chara consorta dus meins perneit mira,
sche preing ella mei puspei navent, ves hai ieu entschiet a consolar a
selegrar perneit mira sche mettel mei puspei enten tonta truriadat gie
pli bien fus ei stau che ieu ella hâves mai enflau, che ieu ella sto ton
gleiti budanar a piarder pertgei che ieu ves buca saviu secunbriar giud
sia mort, sche ieu hâves bucca saviu da délia, Ach mia zun chara Geno-
veva, scheva igl Groff leitz vus ton gleiti saparar da mei et mei ton
dolorusameing cunbriar, veits po conpassiun cun mia ton gronda dolur,
et truriadat et rogei [f. 38 r°] igl Altissim Deus chel vus mei laschi
guder aung in tems et dulschameing cun vus conversar Genoveva a
gig tier el miu zun niebel scazy a carissim mariu bucca seconbrieit ton
fig giu da mia mort pertgei che cun quei figiets vus bucca auter cha
vus gargieits mei cun pli gronda tristezia, vus veseits gie bein chei sa
buccu esser autra visa et cun tut pia resignei ala buna voluntat de
Diu, quei che mei pli fig fa conbrigiar enten mia mort ei che ieu sto vus
et miu char dulsch Dolorus enten tonta tristezia a truriadat, sche vus
fusses consolai sche les iou morir cun letezia, et comgniar mia misirabla
vitta cun la vitta perpetna, tras quei rog iou puspei bucca plireit 0 char
scazy a dulsch mariu, et ti 0 miu carin affonet caleit de bargir pertgei
iou mom tier Diu enten tschiel nua che iou veng a rogar Diu per vus,
tras quei pia che ella veseva che la malsoignia pli a pli surcargas ha ella
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 10}
retschiert igls soings sacraments et dovrava tut siu tems enten spira
devotiun ella ha era clamau tier ella tuts quels che eran enten igl hoff u
casty, et ha adels dau biars a biais musamens a doctrinas et era sia
soingtia Benedictiun particular aber consolava a benedeva ella siu char a
dulsch Dolorus et igl bandunar quel mava agli igl pli fig percor, final-
meing a ella dau si siu spirt a siu scafider igl dus gis de Avril igl on 750
et aschia zun ventireivlameing comgniau sla misirabla vitta cun la vitta
perpetna Celestiala, schi bault che ella ei stada spartgida ei igl Groff
cun siu dolorus oder figlet se frig sur igl tgierp de Genoveva en, et han
talmeing bargiu a plirau et seconbrigiau che in manigiava che ei stessen
per mûrir muert grond cumber a tristezia cun els bargieven era tutts leu
digl hoff tgi ca udeva quella dolorusa musica fuva zungigiaus de pitra-
meing cun els bargir a sponder larmas, ei seconbrigiaven per quei ton
pli fig per quei chei vevan piars ina aschi soingtia [f. 38 vn] matrona, et
che ei fussen privai et vessen bucca pli gig pudiu guder dulscha et aschi
enperneivla conversatiun, igl Groff aber igl quai sper igl gollo fuva staus
la caschun délias miserias de Genoveva carteva fermameing che Diaus
hâves ella stroffigiau cun la mort de quella sia cara Genoveva et el bucca
voliu far vengonz de salvar tier el ina tala aschia sointgia matrona, et
tras quei plirava a bargieva el ton dolorusameing, che nagin ni spirituals
ni temporals podevan el consolar u trostigiar el leva era buca ira in pas
navent digl tgierp miert, sunder steva continuameing avon quel enscha-
nuiglias, ton fig cunbriaus et bargieva ton pitrameing che in manigiava
chel cun u tras sias larmas a dolurs a suspirs vignis a laventar ella de
mort en vitta, curca ei aber an voliu vistgir ella, sunder la isonza cun
la vistgiadira de morts, han ei enflau entuern igl siu soing tgierp in zun
ruch selizy giud la qualla causa tutts leu presenti vesent han ei fig
schmarvigliau et giu conpasiun, et tras quei pli clarameing encoschiu sia
gronda sointgiadat, la paupra tschiarva che era vignida cun ella ort igl
desiert, et tenida leu enten igl hoff. de tuts particularmeing tenida char,
et abuntontameing spisgientada, schi bault che Genoveva ei stada morta,
ha ella semussau ton trista e condrigiada chei fuva misirabel de vurdar
tier. cura igl soing tgierp ei vignius purtaus ora per saterar, ei la
tschiarva ida suenter bara ton trista a conbrigiada et gareva ton misira-
blameing a plirava, che tuts stueven prender erbarm da délia, et quest
grir a plirar de quest pauper glimari a-cuzau entochen che igl tgierp de
Genoveva, et ha ton gig pli a pli gariu a lamentau e mai calau entochen
chel ei entras gronda dolur a truriadat morta sin la fossa, la qualla
caussa tuts quels che veseven principalmeing aber igl Groff ha [f. 39 r°]
muentautiertonta conpassiun, chei han clarameing enconoschiuqualmeing
ei deigien plirar giud la mort da quella la qualla era igls tiers salvadis
104 G- DECURT1NS
ton pitrameing lamentaven, et per ina memoria da quei ha igl Groff faig
tigliar ora ina tschiarva sin igl crap délia fossa de Genoveva sinaquei
che tutt igl mund veses quei et enblidassen quei mai via : cun la soint-
gia Genoveva fuva era saterau u mes en tiara tutta consolatiun, trost a
confiert digl bien Groff pertgei che el enten nagina causa da quest mund
pudeva vignir consolaus u enflar enqualche legerment u consolatiun, el
mava entuern bucca auter che sco in che les sechar via per tristezia,
et figieva nuetta auter che continuameing plirar de sia chara Geno-
veva, et enten Baselgia steva el adina avont la fossa de Genoveva, et
curca el era enten igl siu casty seserava el adiiïa enten la conbra de
Genoveva, eau inmaginava el, chel vessi ella aung avont ses eigls, et
sinplicava el ton dolorusameing che ses survients digl Hoff tumevan chel
perdes igl ferstand. sia pli gronda dolur fuva chel hâves ella enten vitta
ton dolorusameing persequitau, et suenterquei stuviu enconoscher con
castia a con sointgia Genoveva seigi stada, el manigiava sche el aung
in tems hâves pudiu survir sy agli, et mussar carezia per satisfar als
schiroschs chel agli veva faig, pudes el aung enpau esser cosolaus, schi-
navont aber che ella ei morta ton gleiti, et la caschun de agli survir sy
ei tras quei prida davenda pudeva el buca seconbriar a bargir avunda,
quest misirabel bargir a plirar ha muentau Diaus setz tier la conpassiun
et tras quei ha el duvrau quest mittel cun termetter giu da tschiel in
Aungel, per el consolar, quest Aungel ei vignius tier [f. 39 v°] igl Groff
enten fuerma da din pelegrin, et ha domandau da del igl albiert, igl
quai igl Groff ha dau, et el ha retschiert cun gronda frindliadal a caret-
zia, enten la tscheina manigont igl Groff che ei seigi in ver pelegrin ha
manau cun el in tal frindli discuers et el consolau, che igl Groff de cau-
denvia ei staus pli consolaus u resigniaus, la damaun curca igl Groff ha
puspei voliu plidar cun el a el quel nagliu saviu enflar, et per in engraz-
tgiament haveva el laschau sia vistgiadira de pelegrin enten la conbra da
siu luschamen. ina gada ei igl Groff ius ora enten la tauna da Genoveva
enten igl desiert, et ha leu enflau in tschierf che steva leu grad eri schi
bein che igls tgiauns fig urlaven enconter el, igl Groff teneva quei per
ina miracla, et ha faig ira davent igls tgiauns, sinaquei chei daventas
nuetta daschliet cun igl tier, sin quei ei igl Groff ius enten la tauna, et
ha quella bugniau cun larmas, et bargient a el gig tier sasetzu encunter
sasetz quests plaids, ach quest ei quei liug enten igl quai mia chara Geno-
veva ha faig penetienzia per in pucau igl quai ella veva mai cornes,
quest ei quella tauna la qualla ei enplenida cun biars a dolorus suspirs a
larmas de dina zun de tutts bundanada inocentia. Sche pia Genoveva a
bargiu a faig eau enten quest liug penetienztgia per iasters pucaus, u de
pucaus igls quais ella veva mai cornes, pertgei deis ti 0 Sitfridus buca
DEUX LÉGENDES SURSELVANES 10$
far penetienzia muert igls tes pucaus eau enten questbenediu liug, quest
ha el plidau encunter sasetz [f. 40 r"] et pia tras inspiratiun Divina ha el
faig propiest de manar eau enten questa tauna ina vitta de eremit tuts
igls gis de sia vitta, havent el faig quest propiest, et ladinameing faig
caulda oratiun avont igl crucifix che era portaus giu da tschiel, ha el viu
qualmeing tras gronda miracla, quei crucifix haschlargau siu soing maun
délia guetta, et pi ha dau agli sia sointgia Benedictiun tras la qualla
causa siu cor ei enplenius cun tonta dulschtschezia che el manigiava cha
el fus enten igl soing parvis, sinaquei eis el bein prest ius enconter igl
marcau de Trier, et ha domendau digl soing Hidulph uveschg che era
leu da glietz temps la lubienscha de bagigiar ina capella leu en quei
liug nua cha sointgia Genoveva veva manau songtgia vitta, et pia a era
revelau agli secrettameing siu propiest chel vessi faig, igl uvechg ha
agli quest lubiu zun bugient enten sia sointgia damonda, et eau suenter
ha igl Groff bagigiau leu enten quei Desiert ina zun bialla Baselgia et era
dues ne treis casettas de eremit per quels che lessen far penetientzia
enten quest liug suenter ver giu bagigiau sy quei bi tempel, ha igl
uveschg consecrau quel a benediu enten laud et honur da nossa chara
Duîïa, et quella nomnau bucca auter che cominameing la Baselgia da
nossa duîïa igl quai num quest tempel ha aung otz igl gy, questa Basel-
gia statt enten igl landschafft de trier enten in liug che veng nomnaus
maifelt bucca da lunsch da din marcauet maisen, et veng auncusa mint-
gia on de biaras processiuns et zun gronda devoziun, suenter quei che
questa Baselgia ei stada Benedida u consecrada [f. 40 v°] ei igl tgierp
de sointgia Genoveva transferius enten questa Baselgia, sinaquei che ella
pudes ruasar enten quei liug suenter sia mort, enten igl quai ella veva
manau ina ton streingnia vitta. Quest soing tgierp ruasava enten ina zun
greva sarcha de marmelstein, la qualla sarcha sis pera boss ves pudeva
ruchigiar, nuetta tonmeins eis ei daventau bucca senza miracla, che dus
cavals han quella pudiu trer bein maneivel val sco ei fus nagina gra-
vetzgia, ceu fuva ei era cun gronda merveglia de urdartier, u ver qual-
meing era las creatiras insentivas agli quest soing tgierp figieva honur,
et deven in exempel anus de quel venerar, pertgei pertutt anavont nua
chei maven atras cun questa niebla sointgiadat mussavan agli bucca mo
las caiglias a plontas pitsnas a grondas reverenzias, sunder igls aults a
grons pumers senclinaven et bassaven zun fig lur romas encunter quella,
aschia ei quei Benediu a soing tgierp vignius mes cun gronda reverenza
enten siu liug, et igl crucifix celestial ei vignius mes sin igl Altar gron,
sinaquei cha in a scadin podes el pli bein ver et venerar. Suenter quei
ei igl Groff ius enten siu Casty et ha leu ordinau sias caussas val sco el
ves de mûrir, suenter quei ha el clamau siu signiur Frar tier el. et
106 G. DECURT1NS
enten preschieuscha de siu char figl Dolorus a el gig tier quel quests
plaids, Charissim Frar vus veits schon faig [f. 41 r°] faig persen et
observau qualmeing ieu schon in grond temps hagi mai enflau ruaus,
auter che enten sedoler â plirar giud la mort de mia chara a sointgia
consorta Genoveva, sinaquei pia che iou possi caudenvia dar satisfactiun
a questa inclinatiun digl miu cor, sche hai ieu priu avon memetz de tal-
meing bundanar a dar sy igl mund, et faig propiest de viver a morir
enten quei liug, enten igl quai mia sointgia consorta ei vivida, cun tut
pia sche met ieu vus ussa per in vugau de miu char figl dolorus, igl
quai ei eau presens, et rog che vus leigias far cun el val sco el fus vies
ver figl, el ven avus era mussar reverrenzia et obedienscha, sco in bien
affon ei culpons de semussar encunter siu bab, suenter quei ha igl Groff
plidau tier igl figl en questa visa. Audas ti 0 zun carin afô, che ieu
gareig de bundanar igl mund, et lasch atgi davos tutt igl miu groff-
schaft u signiradi, cun tuttas richeztgias a possesiuns, a tiu Signur Aug
dei esser tiu Bab. de eau denvia deis ti agli mussar tutta honur et obe-
dienscha, sco ti has ami mussau entochen ussa, sin quei fa igl sabi affon
dolorus risposta, 0 charissim Signiur Bab manigieits vus pia cha quei
seigi dreig, che vus per vossa part leigies prender igl tschiel, ami aber
per mia part schar la tiarra, na, na, Signiur Bab quest fetsch ieu buca,
sunder ieu vi schi bein sco adaver igl tschiel, nua che vus leitz viver vi
ieu era viver, et nua che vus leits mûrir vi ieu era mûrir, giu da questa
sabia resposta ha igl Bab fig seschmervigliau [f. 41 v°] et ha gig tier el
cun las larmas giu per vista, miu charin a dulsch figl, questa streingnia
vitta de Eremit ven atgi parer memia greva, ati che eis in aschi zart
affonet, vigniesses quella a bucca puder sustiner, aber igl carin Dolorus
a dau a siu char Bab questa generusa risposta ach aung biar pli tgiunsch
che vus 0 char Bab vi ieu quella surfrir e star ora, pertgei iou sun schon
staus ora siat ons, igl noviziat u on délia enprova de quella vitta de
Eremit, e tras quei salf ieu mia ferma resolutiun de viver a mûrir enten
quei liug enten igl quai mia chara sointgia muma ha mei traig sy, avus
aber 0 char Bab surdun a lasch ieu tutt igl miu Signiradi a Richezias
che vus dueigies quellas guvernar et partgir ora als paupers suenter
vies bein plascher, giud questa gronda taffradat de quei carin affon ha
faig seschmervigliar siu char Bab a siu signur Aug igls quais cun larmas
a dulscha caretzia han quei charin affon pigliau entuern el bitschau a
carezau, igl Bab ha sin quei asesetz traig en quella vistgiadira de pele-
grin, la qualla quei pelegrin chel veva priu sy veva schau davos, et agli
siu dulsch figlet Dolorus ha el era hein prest faig far in simigliont vist-
giu, et suenter quei han ei priu cumgniau de tutsdigl hoff. a cun gronda
truriadat a piter bargir de tutta la parentella, et de tuts suvetschets digl
DEUX LÉGENDES SURSELVANES I 07
hoff et autra gliaut chels enconoscheven, ei ein pia [f. 42 r"] y enten
quest aschi ruch desiert. per leu survir a Diu entochen la fin, schi bault
che igl Dolorus ei staus arivaus enten igl desiert, sche han enconoschiu
ses amigs de vividavont igl utschials a tiers salvadis, igl quais enten
grond diember vigniven tier el et selegraven a devan enzenas de letez-
tgia cun lur enperneivel cantar, et era cun far solatz cun lur enperneivel
cantar, et era cun far solatz cun quei charin affon, sco sisura ei gig co
la qualla causa ha faig selegrar igl cor de siu Bab po in a scadiu imagi-
nar cheu enten quest liug han Bab a figl manau ina vitta zun sointgia et
virtuosa et era cheu sointgiameing morty et termes lur olmas enten glo-
ria celestialla ussa pia 0 gloriusa sointgia patrûna genoveva hai ieu ligiu
ora tia sointgia a zun virtuosa vitta ieu hai era cun gronda conpassiun
cunsiderau legiu a manau per cor tias grevas persecutiuns et schnueivlas
miserias a travaiglias ieu engratz fig agli omnipotent Diu cun tut igl miu
cor chel tei 0 gloriusa sointgia Genoveva mia patrûna ha manau tei ton
mervigliusameing ord igls prigels de quest mund enganus et tei faig ton
richa de vertits et tei ornau a favoriu cun tontas grazias duns a niebels
previlegis ussa pia 0 gloriusa sointgia Patrûna hai ieu tiu zun malven-
gonz a schliet survient cuertameing schrit et interpretau tia mervigliusa
vitta enten laud honur et amur de Diu et era de sia Benedida sointgia
Muma Maria sco era per [f. 42 v°] vossa amur et era per vies laud et
honur. 0 gloriusa Patrûna Genoveva verameing Patrûna gig iou et num
ieu tei pertgei che sin que gy che ieu pauper a misirabel pucont sun
naschius sin quest mund grad sin glietz gi eis ti 0 gloriusa Patruha
naschida enten tschiel et has tras tia sointgia a mervigliusa mort termes
tia Benedida olma tier ina aschi ventireivla sort, ieu congratulesch atgi
0 gloriusa Patrûna et ur ventira de cormeing muert las nozas celestiallas
tier las quallas ti sin igl gi de mia nischienscha eis clamada ieu mei atgi
unfresch si ussa pia per tiu affon a survient et rog che ti mei tutts igls
gis de mia vitta veglias tras tiu pusent riug et grons merits et nieblas
vertits urbeschi ami remischun de tutts igls mes puccaus patienzia enten
tuttas tribulatiuns humilitonza careztgia a perfegtgia castiadat et cun in
plaid ensemblameing tuttas vertits a duns che fussen ami necesaris per
far la voluntat de Diu ludar a benedir Diu et far salva la mia olma sina-
quei che ieu tei ina gada 0 benedida a gloriusa Patrûna cun tei et tras
tei et per tei possi Dieus ludar et benedir enten perpeten per amur de
Jesu Christi rog ieu tei 0 gloriusa Genoveva mia dulscha a chara Patrûna
banduni mei po mai ussa a sin lura de mia mort urbeschi ami po la per-
severonza finala et la graztgia celestiala urbeschi era ami graztgia de
perdunar decormeing et far digl [f. 43 r°] bein als mes inimigs u aquels
igls quais ami fan da laid, unfreschi po si per mei agli zun buntadeivel
108 G. DECURTINS
Diu, tutts igls tes merits per in steiver de mia paupradat enten igls
merits et grons munglamens de tuttas vertits, et tras quella sointgia
unfrenda urbeschi ami po cunplein perdun a remischun de tutta cuelpas
maclas a puccaus, et era la buldonza de tuttas sointgias qualitats a ver-
tets, esent pia ieu tiu malvengonz affon, sun ussa recomendaus enten tia
aulta protectiun schuz a schierm, sch droff ieu era la confidonza da figl
encunter mia chara muma a Patruna a recamond et unfresch ieu si atgi
oravont tuts mes confrars a consoras cun tuts auters parens et amigs â
benefacturs, et era tutts quels per igls quais ieu fus obligaus de orar et
ves enpermes de orar per els u che ei ami forza vessen serecomendau,
tutts quels gig ieu, unfresch ieu si atgi per tes survients a survientas,
et rog che ti veglias a quels tutts o chara Patruna po urbir perdun a
remischun de lur puccaus, a la Gratia de Diu, perseveronza a stateivla-
dat enten tuttas tribulatiuns, la vera careztgia a concordia, et era la
sointgia humilitonza cun tuttas autras vertits, particularmeing ina bunna
ventireivla mort, sinaquei che nus tutts ensemblameing enten la Gloria
Celestiala et enten preschienscha de tiu Sitfrit a dulsch Dolorus podei-
gien Dieus ludar et Benedir enten perpeten. [f. 43 v"] vus tuts aber che
legits u dits ligien questa vitta pigllgeit bein acor serecomendeit agli mia
Patruna Genoveva sco sisura ei schrit, et figieit in examen con da lunsch
vus esses de ses pas de perfectiun enten la buna vitta, et figieit in ferm
propiest dad ella suendarcun igl vies saver a puder, enperneit dad
ella la vera castiadat, et era gronda patienzia a resignatiun enten la
voluntat de Diu, enten tuttas nossas travaiglias, carteit fermameing
che vus vignigias bucca ira enten igl soing Parvis senza chruschs u
tribulatiuns, et aschia safideit on cun genoveva perneit tutt cun leger-
men digi maun de Diu, pertgei che quei cueza bucca gig et nus vein
gleiti de mûrir la pagaiglia aber quella ei gronda la gloria ei perpetna a
la cruna ei zun preciusa urdeit entuern tuerna iou a gir, mireit enten
quei bi a clar spiegel che ei genoveva, maneit era per cor igl plaids che
Christus ha plidau tier Genoveva tras igl crucifix celestial, et tertgei che
nagina enzena seigi pli clara délia vossa predestinatiun che quella che
vus veits enqualche tribulatiun, et surfris quella cun bien cor, plianavont
sche enzatgi garigias de far enqualche buna ovra enten laud et honur
de questa Gloriusa Sointgia po el quei far sin sia fiasta che croda igls
dus gis de Avrill, sin igl quai gy ella sco sisura ei gig, ei naschida enten
tschiel enten Gloria [f. 44 r°] Celestialla, tier la qualla nus tutts meini
igl omnipotent Diu, tras sia infinita buntad a misericordia per igls infi-
nits merits, a precius soing saung a dolorusa passiun a pitra mort de
nies char segnier Jesu Christ, per la intercessiun délia dulscha Benedida
Munia Maria, et grond a pusent riug de tutts igls Soings, Aungels a
Beaus : particularmeing de Genoveva mia Gloriusa Patruna Amen.
DEUX LÉGENDES SURSELVANES I 09
Nus audi Segnler Diu. nies Salvader, sin quei che sco nus selegrein
délia Fiasta de Sointgia Genoveva era aschi vignigien entroidai cun in
efect dedina vera devotiun e conportonza a patienzia tras Iesum Christum
nies Signiur Amen.
Quest Cudisch ei schrits giu igl onn 1749. igls 17 de Giener entras
mei Durisch de Capaul adaschia tuts quels che legien questa vitta u
auden legient, deigien considerar la breigia a stenta che cha ei agi dau
de quella schriver a deigiê po rugar Diu per mei, seigi viffs u morts et
intercéder de quella Sointgia ami che hai schrit et a tuts ina.
Beada fin Amen.
MÉLANGES.
BRAVO.
Les proverbes espagnols et portugais que voici donnent le sens de
bravo avec toute la clarté désirable :
El buey bravo en tierra agena se haze manso.
O boy bravo na terra alheia se faz manso.
De boy manso me guarde a mim Deos, do bravo eu me guardarei.
No ay tierra tan brava que résista al arado, ni hombre tan manso que quiera
ser mandado.
Nào ha terra tâo brava que résista ao arado, nem homem tâo manso que
queira ser mandado.
Mis dineros mansos ^quien me los hizo bravos ?
O meu dinheiro que he manso nâo o quero fazer bravo.
Dans Juan Roiz il y a des vers qui ne sont pas moins décisifs :
A toda cosa brava grand uso la amansa,
La duenna mucho brava usando se faz mansa, 498.
<;Qual es la duenna tan brava e tan dura
Que al su servidor non le faga mesura? 580.
La muger bien sannuda, quel omen bien guerrea,
Los donneos la vençen, por muy brava que sea, 607.
Se muy bien tornear vacas, e domar bravo novillo, 974.
En catalan brau, brava, signifie « ferôs » et, comme substantif, bran
désigne un jeune taureau.
En provençal le sens et la forme sont les mêmes qu'en catalan. En
provençal moderne brau signifie taureau, et bravo génisse. Comme
adjectif au sens de « dur, sauvage, féroce, » il est vieilli, dit Mistral, qui
cite sause brau, « saule qui n'est pas flexible et qui porte des chatons. »
L'italien a deux formes, brado et bravo, toutes deux avec le sens
d' « indompté, farouche. » Les dictionnaires donnent brado toro, bue
Bravo 1 1 1
brado, bravo toro, bestie brave, fera brava ; dans une traduction des
fables d'Esope, on lit : Due buoi, uno brado, e l'altro domato.
Quant au fr. brave, ce n'est pas un mot de l'ancienne langue, mais un
emprunt de l'espagnol ou de l'italien '. Bravo, qui est tout moderne,
nous est venu de l'Italie par le théâtre.
i. Du français il a passé à l'allemand. — Cette fortune si singulière de bravo,
qui a une nombreuse descendance en esp. et en port., excusera la longue note
que voici, où l'on pourra poursuivre son histoire dans les textes en vers
<iu XIIIe et du XIV0 siècle. On reconnaît dans tous les passages cités le sens
primitif, « sauvage, indompté, indomptable » :
Quando e! rey de gloria viniere a judicar,
Bravo commo leon que se quiere çebar, Signos 61.
Fue [el] muy buen obispo e pastor derechero
Leon pora los bravos, a los mansos cordero, Milagros 314.
Tornôse al conviento bravo e muy fellon, Milagros 561.
Mas yrado quel rayo, mas bravo que leon
Fue ferir do estava el rey de Babilon, Alex. 958.
El conde don Fernando mas brravo que serpyente, Fern. Gonz. 517.
Bravo est une épithète des bêtes farouches et féroces :
Andava tan ravioso cuemo una tygra brava, Alex. $24.
Andava mas ravioso que una orsa brava, Alex. 985.
Que non so yo oso brabo para vivyr en las montannas, Fern. Gonz. 182.
Ai andaba el atun como un bravo leon. Juan Roiz 1080.
Doma aves e bestias bravas por su natura, Alex. 1685.
Souvent leon bravo se dit de courageux combattants, voir S. Dom. 160,
Fern. Gonz. 414.
Dans les exemples qui suivent, il semble synonyme de pavoroso et pcrigloso,
et on peut le traduire par « terrible, effrayant » :
El mont era espeso, el logar pavoroso,
Era por muchas guisas bravo e perigloso, S. Millan 42. Voir aussi S. Millan 28 et
S. Dom. 229.
Moviôse la tempésta, una oriella brava, Milagros $91.
Ca nos iaçe en medio mucho bravo sendero (en mer), Milagros 668. Cf. blava onda,
Juan Roiz 624.
Aven (las dues campaniellas) una vertut grant e maravillosa,
Quando de venir ave alguna brava cosa,
O muerte de grant omne 0 muerte periglosa,
Tannense por si mismas por suerte miraclosa, S. Millan 486.
El del onçeno dia, si saber lo queredes.
Sera tant bravo signo que vos espantaredes, Signos 18.
Si cataren a suso, verân a Dios irado,
De yuso el infierno, ardiente et avivado,
Derredor [de] diablos sobragrant enfonsado :
<Con vision tan brava quien non sera coytado ? Signos 73.
Avec fue go, lid, sermon, il signifie « violent » :
El fuego porque bravo fue de grant cosiment,
Non li nuçiô nin punto, Milagros 365.
Diô con el en el fuego bravament ençendido, Milagros 363.
(La lid) non podrya mas fuerte nin mas brava se(e)r, Fern. Gonz. j$6.
Dixoli fuertes dichos, un brabiello sermon, Milagros 228.
Dis : el pecado barruntas en fablar verbos tan blavos, Juan Roiz 934.
Mucho temiô la vieja deste bravo désir, Juan Roiz 1398. Voir aussi 1197.
Remarquons encore que le Poème du Cid ne connaît pas bravo. Dans les cas où
ce mot serait à sa place, il y a fiero. Il ne se trouve pas non plus dans YApo-
lonio.
Les dérivés ne sont pas nombreux dans les textes du XIIIe et du XIVe siècle.
1 12 MÉLANGES
Je ne m'arrêterai à discuter ni le bel article de Diez dans le Dict.
étymologique ni les étymologies de Storm (Romania, V, p. 170), de
Brinkmann (Metaphern, p. 442-456), et de Baist (Zeilschrift fur rom. Phi-
lologie, V, p. 557). Quelque science qu'ils aient mise à les établir, aucune
des bases par eux proposées ne soutient l'analyse phonétique. Depuis
longtemps — la date précise ne fait rien à l'affaire — je soupçonnais que
bravo devait venir de barbarus. Car si l'it. bue brado et l'esp. buey
bravo, avec le même sens, ont une origine commune, il est évident que
la base de brado et de bravo a dû être *brabrus ou * b r a v r u s.
Brado ne pouvant venir de bravo, quoi qu'en dise Diez, Gramm. I,
p. 189, nous devons nécessairement admettre qu'il a subi la même modi-
fication que rado, chiedere, fedire, où le d a pris la place de IV par dissi-
mulation. Nous arrivons donc à une forme intermédiaire *braro, où
vr s'est réduit à r comme dans lira et virare. Quant à l'autre forme,
bravo au lieu de "bravro, elle est claire d'elle-même.
L'article trop bref de VElucidario de Santa Rosa de Viterbo : « BAR-
BARA. Terra barbara : 0 mesmo que inculta, bravia : Dono vobis illas
haereditates tam fructiferas quam barbaras » m'a montré que j'étais sur
la bonne voie. Le savant Franciscain, qui avait sûrement rencontré ce
mot dans une foule de testaments et donations du moyen âge, trouvait
sans doute inutile d'en dire davantage. Des très nombreux exemples
du même emploi de barbara que j'ai recueillis dans les Portuga-
liae monumenta, diplomata et cartae, vol. I, qu'il me suffise d'en citer
quelques-uns : terras ruptas vel barbaras Era DCCCCVIII (a. 870) p. 4,
Era DCCCCXXa (a. 8821 p. 6, terras cultas vel barbaras Era DCCCCXXI3
(a. 883) p. 7, terras ruptas atque bar v aras Era Ma IIa (a. 964) p. 55,
terras ruptas vel barbalas Era XXIII super millesima (a. 985) p. 93, Era
millesima LXXXIa (a. 1043) p. 198.
Au lieu de barbaras on trouve souvent inruptas ou incultas et une fois
barveitos, « guérets » (Era M. C. XXX. IIIa, a. 1096). Inbarbaras dans plu-
sieurs chartes a le même sens et vient sans doute de in barbaro (en friche)
pris comme un seul mot.
Après ces données, l'identité de brava dans terra brava* etdebarbara
Outre brabiello, nous n'avons rencontré que brama, bravura, et un verbe,
c m b ravir :
El infant(e) magar ninno, avie grant coraçon,
Azie en corpo chico braveza de leon, Alex. 14.
Creet que sera manso, quando lo yo oviere :
Perd ejrâ toda bravez3, quando yo en él soviere, Alex. 102.
Vino el cabron montés con corzos e torcasas,
Desiendo sus braburas e muchas amenasas, Juan Roiz i 065 .
Furon de fierra guisa las bestias embravidas,
Fazian las enbravir las amargas feridas, Alex. 2009.
1 . Nous trouvons bravo avec le même sens dans la Cronica rimada : Bravo
era el val de Patenta, ca non avia y poblado, 90; dejjesa brava, 140.
Bravo 1 1 3
ne peut être douteuse. En latin classique barbarus et férus étaient
synonymes. Pour Divitiacus, selon César [De Bello gallico, l, 51), les
Germains sont des homines feri ac barbari, et il appelle Arioviste hominetn
barbarum, iracundum, temerarium. Ailleurs, dans une description bien
connue (De Bello gallico, IV, 10), le grand capitaine s'exprime de la
manière suivante : Rlienus... in plurcs defluit parles multis ingentibusque
insulis effectis, quarutn pars magna a feris barbarisque nationibus incolitur,
ex quibus sunt qui piscibus atque ovis avium vivere existimantur.
Voyons maintenant la genèse de la forme bravo. La difficulté n'est
point dans la métathèse, dont il est inutile de citer des exemples.
Quoique nous ne la trouvions pas dans les chartes portugaises que nous
avons eues sous les yeux, ce n'est pas une raison pour ne pas l'admettre.
Il est plus malaisé d'expliquer en portugais la chute de Va atone, cette
langue ayant conservé un assez grand nombre de proparoxytons qui ne
sont pas presque tous d'origine savante, comme le dit Gonçalves Vianna,
Romania, 1885, p. 89. Mais je crois que les formes citées suffisent
amplement à expliquer bravo-a. Barbaru-a a passé par "barvaro
-a barvalo-a bravalo-a bravolo bravoo bravala
brava a, d'où bravo brava. Mais l'espagnol, mais l'italien ne pouvaient
ou ne devaient-ils pas garder l'avant-dernière voyelle ? La forme b a r-
b a r du « Probi Appendix » lève ici toutes les difficultés. Elle devenait
naturellement 'barbra ou *brabra dans le langage du peuple. Mais la
terminaison était celle des adjectifs féminins. C'est ce féminin, résultat
d'un accident phonétique, qui a fait naître le masculin "bravfo. Or c'est
justement la base dont nous avions besoin et au moyen de laquelle il
est aisé d'expliquer toutes les formes romanes.
Barbarus est mieux reconnaissable dans l'it. rebdrbaro ou rabdrbaro,
dans l'anc. cat. riubdrbara ouriubdrber, cat. mod. riubdrbaro, dans l'esp.
et le port, ruibarbo, dans l'anc. prov. reubarba, dans l'anc. fr. reobarbe,
fr. mod. rhubarbe, mots à demi savants, qui viennent tous de rheubar-
barum.
J. Cornu.
IL
L'INFINITIF PAROLER.
Dans un article publié dans la Romania, t. IV, p. 457, M. Cornu
démontre qu'on a eu tort d'admettre en ancien français un infinitif paro-
ler, et que le thème paroi- ne se rencontre que là où la flexion verbale
est atone, c'est-à-dire aux ire, 2e, 3e personnes du singulier, et à la
3e personne pluriel du présent de l'indicatif et du subjonctif, ainsi qu'à
Romania, XIII g
1 14 MÉLANGES
la i re personne de l'impératif, tandis que les autres personnes du verbe
et l'infinitif ont le thème pari-. Plus tard, le thème des formes accentuées
sur la terminaison s'étendit aux autres, et on dit je parle, etc. Il n'est
pas inutile de remarquer que l'assimilation s'est faite aussi en sens
inverse, et qu'on a dit paroler, etc., par analogie à il parole. En voici un
exemple du commencement du xv° siècle ' :
Et leur abandonna à manger de tous les fruys qui là estoient, exceté d'un,
lequel il leur deffendit expressément. Mais tantost après, par l'annortement du
diable, qui se mist en guise d'un serpent, et parola à la femme et lui fit manger
du fruct, lequel Dieu avoit deffendu, laquelle en fit menger à son mari
(Jean de Béthencourt, Le Canarien, p. 7$, édit. Gravier, 1874.)
A. Delboulle.
III.
LE PATOIS NORMAND.
L'avant-dernier numéro de la Romania contient un article très long
et très étudié de M. Gilliéron sur les Caractères et l'extension du patois
normand, étude que j'ai publiée au commencement de 1883. Comme cet
article renferme, à côté de vues ingénieuses qui n'ont, il est vrai, qu'un
rapport bien éloigné avec mon livre, beaucoup d'assertions inexactes ou
peu fondées, il m'a paru impossible, dans l'intérêt même de la science,
de le laisser passer sans réponse. Absolument étranger à la connaissance
du patois normand, partant d'un point de vue exclusif et tout différent
de celui auquel je me suis placé, raisonnant sur des hypothèses plutôt
que sur des faits et m'attribuant des opinions que je n'ai pas ou des choses
que je n'ai pas dites, M. Gilliéron devait nécessairement commettre bien
des erreurs ; en voici quelques-unes :
Le principal reproche que m'adresse M. Gilliéron, c'est de « paraître
persister à croire à l'existence d'un patois normand, » « alors que toutes
mes observations démontrent que ce qu'on a appelé jusqu'à présent patois
normand n'a pas d'existence réelle » (p. 394) ; erreur qui le choque d'au-
tant plus « qu'un patois normand, ayant un ou plusieurs caractères spé-
cifiques coïncidant géographiquement avec les limites de la Normandie,
lui paraîtrait une des choses les plus étranges de ce monde » (p. 396).
J'avoue ne guère comprendre la remarque ni la critique qui précèdent,
et je crois que M. Gilliéron aurait pu s'épargner au moins la première :
« une observation même superficielle, ai-je dit p. 3, montre que l'idiome
parlé dans notre province offre des différences considérables, suivant
1. Je ne cite pas parola dans la rédaction francisée de Girart de Roussillon
léd. Michel, p. 3^0), ce texte n'ayant d'autorité à aucun égard.
LE PATOIS NORMAND I 1 $
qu'on l'étudié au sud ou au nord, à l'est ou à l'ouest, » et p. 177 : « il
n'y a point de patois actuel , et il n'y a pas eu probablement davantage
d'ancien dialecte normand, commun à tous les pays de notre province ' . »
Ces deux affirmations étaient nouvelles ; était-il utile d'en prouver la
vérité ? Je l'ai cru, et tel a été un des objets de mon livre. Mais j'ai voulu
faire plus. On ne parle pas dans toute la Normandie le même patois, mais
pourtant on y parle patois ; quels caractères ou quels faits phonétiques
présentent ces variétés d'idiome usitées dans notre province et quelles en
sont les limites ? Cette recherche m'a paru digne d'être entreprise, et je
l'ai poursuivie avec toute la rigueur possible. Était-elle légitime ? Non,
répond M. Gilliéron, parce que « les recherches qui ont pour but d'éta-
blir les principaux caractères phonétiques d'un parler doivent nécessaire-
ment être restreintes à un territoire peu étendu » (p. 39$) ; cela peut
être vrai et l'est dans une certaine mesure pour le linguiste qui veut étu-
dier un idiome populaire qui lui est étranger ; mais cela cesse d'être vrai
pour celui, et c'était le cas pour moi, qui se propose d'étudier le patois
de son propre pays2. Mais il y a une autre objection. « Il existe, dit
M. Gilliéron p. 396, des îlots phonétiques, c'est-à-dire des affleurements
sporadiques ne présentant pas le caractère de la surface au milieu de
laquelle ils se trouvent. 0 Voilà sans doute ce qui doit empêcher d'établir
des individualités linguistiques même basées sur un seul caractère pho-
nétique. Ici M. Gilliéron me paraît un peu ressembler à ces savants qu'il
critique p. 596, a savants qui n'ont pas contrôlé leur théorie par l'obser-
vation des faits ; » les îlots phonétiques dont il parle et auxquels je ne
me suis pas « achoppé » n'existent, en effet, pour la Normandie, qu'il
soit rassuré, que dans son imagination?.
Mes recherches étaient donc légitimes ; j'ajouterai qu'elles étaient nou-
velles : on n'avait jamais songé à déterminer la limite méridionale de
k = ca, ou de cli = ce, ci, pas plus qu'on ne croyait, il y a dix ans, à
leur existence générale au nord de la Normandie ; de plus, il n'était pas
sans intérêt de montrer que la division du dialecte normand en septen-
trional et méridional proposée il y a quelque temps, d'après les modifi-
1. L'affirmation est assez catégorique; M. Gilliéron n'en dit pas moins à la
fin de son article que « j'ai paru, une fois mon travail fini (on a vu ce que je dis
p. 3), me rendre à peu près compte » qu'il n'y a pas de patois normand.
2. D'ailleurs, quand il s'agit de caractères aussi généraux que quelques-uns
de ceux que j'ai étudiés, on peut faire porter les recherches sur de grandes
étendues de territoire, sans crainte d'erreur.
3. Il y a sans doute en Normandie des îlots phonétiques, par exemple celui
d'o = â, mais les caractères qu'ils présentent ne sont pas en contradiction avec
ceux de la région environnante, dont ils ont tous les traits distinctifs. Il n'y
aurait lieu de faire exception que pour ellus = l ou yo, et seulement dans
une petite mesure ; ce caractère, d'ailleurs, ne figure pas sur ma carte, et les
cas particuliers qu'il peut présenter n'infirment en rien mes conclusions générales.
I l6 MÉLANGES
cations de o + c(i) et e 4- c(i), était inexacte, j'ai cherché à résoudre ces
diverses questions, et c'est le désir de le faire qui m'a guidé dans le choix
de quelques-uns des caractères que j'ai étudiés. Il paraît que j'aurais dû
en choisir d'autres, parce que « les patois normands, dans leur ensemble,
présentent des caractères dont plusieurs sont bien plus importants que
certains des sept choisis par moi » (p. 398). Lesquels ? M. Gilliéron eût
sans doute été embarrassé de les donner ; en tout cas il est bien regret-
table qu'il n'ait pas indiqué quelques-uns de ces caractères ; peut-être
cela m'eût-il donné la tentation d'en étudier à l'avenir l'extension ; mal-
heureusement il se borne ici, comme presque partout d'ailleurs, à une
hypothèse ou à une affirmation qu'aucun fait ne vient appuyer. Voici
encore un exemple de cette critique singulière : « Je suis sûr, dit-il
même page, que si M. Joret a ... des continuateurs dans l'étude phoné-
tique du territoire normand, ses divisions dialectales seront autant de fois
remaniées qu'il y aura de ces continuateurs1. » Sur quoi M. Gilliéron
base-t-il cette assurance ? Sans doute sur ce qui suit. « Quoique mes
itinéraires ne m'aient jamais conduit au delà de la Bresle, dit-il (ibid.), —
comment M. Gilliéron n'a-t-il pas eu la tentation, ayant à rendre compte
de mon étude, de pousser jusqu'en Normandie ? — ■ j'ai eu l'occasion de
recueillir quelques mots d'un village (quel village ?) du pays de Caux. Je
constate dans ces quelques mots ... la présence de é= ellum. caractère
que M. Joret signale comme particulier au nord-ouest de la Normandie.
Il n'en est pas question dans le livre de M. Joret. » M. Gilliéron aurait
pu, sans se déranger, recueillir des mots de plus d'un village, même du
pays de Bray2, où è = ellum ; il n'avait pour cela qu'à ouvrir mon
livre à la page 149, il y aurait trouvé l'énumération de nombreuses loca-
lités du nord-est de la Normandie où ce fait se présente. On a là une
preuve du bien fondé de ses critiques, et l'on voit quel degré de confiance
elles méritent parfois.
Mais il y a plus : animé du désir de trouver une justification à ses
hypothèses, M. Gilliéron n'hésite pas à prendre mes expressions dans un
sens qu'elles n'ont pas et ne sauraient avoir : « Certains patois, dit-il par
exemple p. 398, sont, d'après M. J., caractérisés par des transformations
qui se sont presque toujours opérées ; » M. Gilliéron prend plus que pro-
1. Moi qui ne me prononce que d'après l'observation des faits, je suis sûr du
contraire ; cet été, j'ai repris pour la Basse-Normandie, par un procédé diffé-
rent, I étude de trois des caractères étudiés dans mon livre, et je suis arrivé
absolument aux mêmes résultats, excepté pour la limite méridionale de tch =
ko, kâ que je n'avais donné qu'hypothétiquement, et qui ne se trouve pas d'ail-
leurs sur ma carte.
2. Je crains bien que M. Gilliéron n'ait confondu le pays de Bray ou le
Talou avec le pays de Caux.
LE PATOIS NORMAND I 17
bablement ici toujours dans le sens de partout, signification qu'il lui
attribue certainement p. 402. J'avais dit que ar se change presque tou-
jours en er ' dans la Basse-Normandie : « donc pas toujours! dit-il en me
citant, donc il y a dans le groupe de patois ar = er des patois qui ont
conservé Va, et cela ne m'étonne nullement. » Ce qui m'étonne, moi,
c'est que M. Gilliéron enfourche si légèrement son dada philologique et
que. tout heureux d'avoir cru trouver quelques-uns de ces ilôts phoné-
tiques qui lui sont chers, il ne s'aperçoive pas qu'il me fait dire tout autre
chose que ce que j'ai dit en réalité. Il va plus loin et, jouant en quelque
sorte sur les mots, il n'hésite pas à m'attribuer des opinions absolument
contraires à celles que j'ai avancées. J'ai dit que le patois parlé en Nor-
mandie, — je l'ai déjà rappelé plus haut, — offrait les plus grandes dif-
férences quand on allait de l'est à l'ouest ou du nord au sud. M. Gilliéron
conclut néanmoins, p. 399, qu'il existe pour moi « un patois normand, »
encore que j'aie affirmé qu'il n'y a pas de « patois commun à toute la
Normandie ; » c'est « dans ces conditions » que j'aurais le droit de dire
qu' « il est impossible d'entrer en discussion sur sa théorie. » N'est-il
pas singulier de le voir après cela me faire un reproche de n'avoir pas
« dit ce qu'est le normand, (ni) quels sont ses caractères spécifiques, »
et venir parler d'une « théorie surannée, » qui n'est pas la mienne, et
que mon livre aura contribué, je l'espère, à détruire en Normandie2 ?
Mais je continue.
« D'un trait de plume, dit M. Gilliéron, M. J. attribue au territoire
ni = 0 4- y de vastes contrées. .. alors que dans d'autres cantons il cons-
tate dans un seul et même endroit divers résultats de ce même son
latin 5. Les faits ne se présentent certainement pas sous ce jour. » De cette
affirmation si tranchée pas l'ombre d'une preuve. Puis citant ce que je
dis du mélange, dans l'est, de la forme normande ei, é avec les formes
picardes ou françaises en oi : « pas un exemple cité! s'écrie— t— il. De
quelle nature est ce mélange ? etc. » M. Gilliéron n'avait qu'à se donner
la peine d'ouvrir mon livre à la page 149, il y aurait trouvé les exemples
1. Par exemple dans le Bessin, où ce changement est régulier, surtout quand
le mot commence par une gutturale. — ce que j'aurais dû ajouter, — les déri-
vés de cardone font exception et ont toujours a : cardron, cardronète.
2. Au moment où j'achevais de réunir les matériaux de mon étude, la propo-
sition était faite à la Société des Antiquaires par un de ses membres les plus
éminents de nommer une commission chargée de composer un dictionnaire du
patois normand. J'ai insisté, sans avoir eu connaissance de cette proposition,
sur l'impossibilité d'une pareille entreprise.
3. De ce que dans certaines régions une modification phonétique affiche des
formes différentes, il n'en résulte pas qu'il en soit ainsi dans les autres ; le
groupe 6 + c\i) a donné naissance à deux séries de formes, l'une en f, l'autre
en m, dans les patois du Cotentin, tandis que dans ceux du Bessin, du Bocage
de la plaine de Caen, elle est toujours et sans exception ieu.
1 i8 MÉLANGES
qu'il réclame1. Mais pour lui il s'agit, à ce qu'il semble, non de relever
des erreurs réelles, mais de blâmer ; voilà pourquoi sans doute il m'ac-
cuse d'omettre « de dire les localités d'où proviennent mes matériaux, »
encore que j'aie cité plus de quatre cents noms de communes, et discuté
souvent très longuement, par exemple de 159 à 160, les résultats en
apparence opposés ou contradictoires auxquels je suis arrivé. Serait-ce
là par hasard ce que M. Gilliéron appelle, p. 401, d'une expression un
peu singulière, « ne point exposer mes matériaux ? »
Avant d'aborder l'examen des sept caractères que j'ai successivement
étudiés, M. Gilliéron me fait encore une dernière objection générale au
sujet du choix de ces caractères. « Pour ne pas courir risque, dit-il p. 400,
d'établir des signes spécifiques qui se retrouvent dans d'autres provinces
que la Normandie, il faudrait connaître, avant de les établir, la phoné-
tique de tous les patois gallo-romans. » Ici se découvre la pensée de
M. Gilliéron, et on entrevoit enfin le fond de sa théorie avec ce qu'elle a
de spécieux : suivant lui le signe spécifique employé pour caractériser un
patois ne devrait se retrouver dans aucun autre 2 ; et c'est en partant de
là sans doute qu'il nie l'existence des patois ; mais le même raisonnement
pourrait s'appliquer aux langues d'une même famille, et quelle est celle
qui possède en propre un caractère qui ne se retrouve dans aucune
autre? ? Donc on serait amené à nier l'existence de ces langues, comme
celle de leurs patois, ce qui est absurde. Mais il n'est point nécessaire
qu'un son phonétique ne se rencontre que dans un seul idiome pour
servir à le caractériser, il suffit qu'il ne se trouve pas dans la région
voisine; ainsi la persistance du son k = ca latin distingue la région
normanno-picarde de la région française, la forme différente de ë, ï
modifié et de l'article féminin sépare la région normande de la picarde,
etc. « On voit donc qu'on peut arriver ainsi, en choisissant convenable-
ment certains caractères, à former des groupes linguistiques de plus en
1. M. Gilliéron me reproche de n'avoir pas indiqué la vraie valeur de oi,
comme celle de é, è provenant de s, f latins ; cela importait peu à la question
que je voulais résoudre, celle de savoir où s'arrête la forme normande et où
commence la forme française ou picarde, c'est-à-dire, et cela suffit ici, non
normande. Il est d'ailleurs évident que oi ne peut avoir la valeur b><7, mais seule-
ment wi. Quant à ê, c, — je ne parle pas de ci qui est archaïque, — j'ai
indiqué leur vraie valeur toutes les fois que j'ai cité une localité déterminée.
2. C'est sans doute en partant du même point de vue que M. Gilliéron dit,
p. 594 : « Je ne sache pas qu'il y ait ni faune ni flore exclusivement nor-
mandes. « Cela est vrai, mais cela aussi n'a pas empêché de faire avec raison
une tlore et une faune de la Normandie ; et puis, quelle région, excepté peut-
être quelque coin retiré des déserts de l'Afrique ou quelque île de l'Océanie —
et encore — a une flore ou une faune qui lui appartienne en propre?
3. Le provençal possède bien, il est vrai, la diphtongue latine au qui paraît
bien lui appartenir en propre ; mais la rencontre-t-on dans ses dialectes septen-
trionaux ?
LE PATOIS NORMAND II9
plus petits qui se distinguent du groupe voisin au moins par l'un d'eux ;
c'est ce que j'ai fait ', et voilà pourquoi ma carte est si simple, je puis
ajouter, je crois, et si claire, ce dont, il est vrai, M. Gilliéron me fait
un reproche.
Je passerai rapidement sur les objections particulières qui me sont
faites au sujet des sept caractères dont je me suis servi. A propos du
second, è = ellum 2, M. Gilliéron fait une remarque qui prouve combien
il a encore peu étudié nos idiomes populaires : « je ne connais aucun
patois français, dit-il, qui traite le suffixe ellum, ellos de la même manière
dans tous les mots qui le présentent ; » je suis heureux de lui apprendre
qu'il y en a beaucoup : le patois du Bessin, par exemple, change ellum
en é et ellos en yâdans tous les mots, bellus excepté; il en est de même
du patois du Bocage; le patois du Cotentin ne connaît même pas, au
moins au nord, l'exception de bellus, seulement il change ellos, non
en yâ, mais en yaô, ce que je n'ai pas dit.
Le premier alinéa de la page 401 commence par une phrase dont il
m'a été impossible de comprendre les deux dernières propositions 5 et
dont la première n'est guère claire et n'est point exacte. Au reste, dans
cet alinéa, M. Gilliéron a vraiment joué de malheur et a accumulé erreur
sur erreur : il dit, par exemple, que « le caractère è, yâ disparaît,
(d'après moi) au nord-ouest, » — lisez au nord-est, M. G. s'embrouille
souvent dans la géographie de la Normandie, qu'il ne connaît pas plus,
il est bien excusable, que ses patois ; — or j'ai montré que, si la forme yo
se substitue souvent à è dans la partie orientale de la Normandie, on y
retrouve aussi, même dans la région que j'ai appelée normanno-picarde,
la forme è, et que celle-ci a probablement, avec yâ} été seule usitée
autrefois. On voit que l'objection de M. Gilliéron ne porte pas et qu'il
s'est trop pressé de triompher d'une antinomie que seul il a créée. L'hy-
pothèse qui termine la note de la même p. 401 n'a également aucune
espèce de fondement, pas plus que le reproche d'avoir adressé à mes
correspondants des mots qui ne sont pas populaires ; bâté l'est tout autant
que coûté.
Je ne puis attribuer qu'au désir de me morigéner un peu à tort et à
1. Le plus souvent même je me suis borné à délimiter les caractères, indépen-
damment de toute idée de groupe qu'ils pourraient former ou caractériser.
2. Je ne sais comment M. Gilliéron a pu dire, p. 398, que j'expose « les faits
relatifs à ellum d'une façon plus détaillée que je n'ai coutume de le faire; » une
page et demie en tout est consacrée à ce suffixe ; il y en a dix-sept rien que
pour la discussion de l'enquête sur les formes dérivées de ca et ce ( i ).
3. M. Gilliéron y parle entre autres dégroupes 5 et 6 que je ne connais pas;
s'il s'agit des numéros du questionnaire, je dois dire que le n° 6 ne répond nul-
lement à un groupe linguistique; bri, par exemple, se rencontre dans toute la
Normandie; cela est parfaitement expliqué en son lieu.
120 MÉLANGES
travers, — on a vu avec quelle autorité, — l'observation (p. 402) qui
concerne les vocables que j'aurais dû choisir pour avoir les vraies formes
des patois pour ce, ci transformé ; étant normand, ce que M. Gilliéron
paraît trop oublier, je sais très bien quels mots affectent de préférence
les formes patoises, je les ai pris naturellement ; j'ajouterai que je n'ai
pas toujours employé les mêmes et que souvent aussi j'ai reçu trois ou
quatre cents vocables pour une seule localité ; j'ai donc pu presque tou-
jours me prononcer avec une entière certitude. J'ai peu de choses à
remarquer au sujet de er = ar ; je ne sais pourquoi M. Gilliéron veut
remplacertardicare par tardiare ; l'une et l'autre forme est supposée,
et l'on ne trouve dans Du Cange que tarditare; mais il est évident
qu'au lieu de marca il faudrait marcare; seulement je ne vois pas
pourquoi ce mot, ou plutôt son dérivé, ne serait pas populaire ; rien de
plus usité ni de formé plus régulièrement que marquer ' ; quant à « l'ac-
cident inverse » ar = er, je remercie M. Gilliéron de m'apprendre
« qu'il se trouve également en Normandie, » mais j'avoue humblement
que je ne le connais pas, du moins tel qu'il le suppose2, et probablement
tous mes compatriotes sont dans le même cas que moi. Je ne sais au
juste ce que M. Gilliéron entend, p. 403, par faits (non) concordants ;
s'il veut dire que les modifications dont je parle n'appartiennent pas en
propre à la Normandie, j'ai déjà répondu qu'il ne s'agit pas de savoir si
elles existent ailleurs qu'en Normandie, mais dans quelles parties de la
Normandie on les rencontre. Je n'ignore pas non plus, j'ai eu occasion de
le dire il y a bientôt dix ans, que tch existe en picard et dans d'autres
dialectes ou patois ; mais, et c'est la seule chose qui importe ici, cette
chuintante est inconnue aux patois orientaux et méridionaux de la Nor-
mandie, tandis qu'on la rencontre dans ceux du nord-ouest.
On le voit, il ne reste rien des critiques de M. Gilliéron ; il n'est même
pas parvenu à prouver sa thèse favorite, à savoir qu'il n'y a pas de patois
normand, ce qui est d'ailleurs une simple question de mots. On parle
patois en Normandie ; or ce patois, sous ses formes diverses, a des carac-
tères qui varient suivant les pays ; il y a donc lieu de rechercher les
limites de leur extension ; c'est tout simplement ce que j'ai fait, je puis
ajouter, je le crois, au moins pour la Basse-Normandie, avec toute l'exac-
titude que comportait une pareille enquête ; la meilleure preuve de la
1. Marquer est une forme picarde et normande acceptée par le français, peut-
être pour éviter une confusion avec marcher.
2. Il semble bien y avoir eu transformation de e en a dans des mots où ces
lettres sont initiales, comme arjuè à côté de erjui, mais il n'y a pas là de fait
général, ni rien d'analogue à pardu pour perdu.
LE PATOIS NORMAND 12!
précision avec laquelle je me suis efforcé de diriger mes recherches, c'est
que M. Gilliéron n'a pu en infirmer aucun résultat '.
Charles Joret.
RÉPONSE.
En lisant le livre de M. Joret, j'ai été fort embarrassé de me rendre
un compte exact de sa pensée. Tantôt il m'a paru qu'il appelait patois
normand les patois de la Normandie en général : mais alors je ne m'ex-
pliquais pas des expressions comme le nom de vrai normand, donné à cer-
tains patois, ni en général sa façon de traiter le sujet, ni le titre de l'ou-
vrage qui, par les mots : de l'extension du patois normand, fait attendre une
démonstration alors qu'il n'en était nullement besoin, s'il s'agissait du
mot normand pris dans son sens géographique; je trouvais sa polémique
contre MM. Meyer et Darmesteter tout à fait hors de propos, etc., etc.
Tantôt il m'a paru que M. Joret cherchait à établir dans l'intérieur du
domaine qu'il a étudié une espèce dialectologique appelée à porter le
nom de normand, et dont il avait à déterminer les caractères distinctifs.
Mais cette création d'espèce, je l'ai cherchée en vain dans son livre :
partout les patois de la Normandie entière y sont appelés normands.
M. Joret divise la province en grands et petits territoires caractérisés
par des faits phonétiques.
Il y a à ce sujet dans la réplique de l'auteur, outre les remarques du
début dont je ne vois pas l'à-propos, n'ayant point pour ma part contesté
les points qu'elles concernent, un passage très explicite et dont j'ai cher-
ché en vain l'analogue dans le livre de M. Joret :
« Le son k = ca lat. distingue la région normanno-picarde de la région
« française, la forme différente de e, ï modifiés et de l'art, fém. sépare
« la région normande de la picarde. »
Il s'ensuit donc que la Normandie au point de vue linguistique, c'est
le territoire de l'art, fém. la et le territoire de ei, é, è — é lat. en tant
qu'englobés dans celui de k =ca lat. Donc le patois normand ne se
parle guère que dans la moitié de la Normandie : car il faut en sous-
traire quelques cantons de l'est, où é lat. devient oi, et toute la partie
ï. Je suis loin de dire cependant qu'il ne reste aucun fait nouveau à découvrir
dans la phonétique des patois normands ; on a pu en trouver quelques-uns dans le
dernier numéro de la Romania, et j'en ai indiqué d'autres dans la préface des
Mélanges de phonétique normande que je publie en ce moment. J'y ai en particu-
lier exposé très longuement les cas particuliers de la transformation de ko, kii
en tch, qui n'empiète pas plus à l'est que je ne l'ai dit, mais dont l'origine pré-
sente des points de résistance de la gutturale que je n'avais pas observés ou que
je n'avais pas cru utile de mieux étudier.
122 MÉLANGES
méridionale, où ca lat. est traité comme en français. Ce territoire nor-
mand au moyen d'autres caractérisations phonétiques a été subdivisé par
M. Joret en territoires secondaires, dont les uns empiètent sur la partie
méridionale, non normande, et dont d'autres trouvent à s'y caser grâce
à leur peu d'étendue.
Le lecteur qui a étudié le travail de M. Joret jugera si tels sont les
résultats du livre. Je ne contesterai ni l'utilité ni la raison d'être scienti-
fiques de cette nouvelle création d'espèce, et ne m'attarderai pas à discu-
ter les inconvénients qui résulteraient de pareils procédés, si on les
appliquait à la délimitation du réseau des variations dialectales de la
France. En tout cas, je n'ai pas contesté dans ma critique la possibilité
d'opérations dans le genre de celles que fait M. Joret dans sa réplique,
et suis fort étonné de l'y voir dire que je ne suis pas arrivé à démontrer
ma thèse favorite, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas de patois normand, alors
que M. Joret commence par rappeler qu'il l'a démontrée lui-même.
Cette discussion fût-elle de quelque utilité, j'avoue que je ne serais
plus capable de la poursuivre et d'y faire entrer toutes les formes dont
M. Joret a revêtu ses conceptions dialectologiques.
Je passe donc aux faits relevés par M. Joret :
i) Voici quelques-uns des caractères phonétiques qu'aurait aussi pu
utiliser M. Joret pour déterminer les subdivisions normandes et que je
propose aux continuateurs de son œuvre :
En Normandie les groupes tr, dr, vr, fr, tl, etc., dans la syllabe post-
tonique, se sont maintenus intacts ou ont perdu leur liquide.
VI mouillée y a été traitée différemment, lorsqu'elle n'a pas persisté ;
elle y est devenue soit y, soit /.
Le groupe roman ml n'a pas exigé partout l'intercalation du b (cam-
pagne d'Evreux, p. ex.). Il doit en être de même de m'r, de n'r vis-à-vis
du d, etc.
La conservation de Yc accentué devant/), />_, v ou sa transformation en
6 (lyôv, fyôv, près d'Evreux).
La nasalisation d'une voyelle dans une syllabe ouverte suivie d'n [m)
existe encore en Normandie, et là où elle a disparu elle a laissé dans la
nature de la voyelle des traces de son passage. C'est un point capital de
la phonétique normande.
2) Relativement au suffixe è de ellum, que M. Joret considère sous
celte forme comme caractérisant les patois de l'ouest, j'ai dit, entre
autres, que le suffixe latin avait été traité de la même façon dans un
patois du nord-est et dans des patois du Ponthieu. Il y a été traité ainsi
régulièrement, tandis que ce n'est qu'à l'état d'exception que M. Joret
le trouve au nord-est de son territoire.
5) A propos de la transformation de ar protonique en er, M. Joret me
LE PATOIS NORMAND I 2]
reproche avec raison d'avoir mal interprété l'expression : presque tou-
jours. Parlant de cet accident, que l'on trouve sporadiquement dans tout
le Nord de la France et aussi dans le Midi, j'ai dit que M. J. caractéri-
sait un patois par un fait ne se présentant pas partout dans l'intérieur des
limites qu'il lui assignait ; c'est par un fait ne se produisant pas toujours
(dans les cinq mots choisis) qu'il caractérise le patois en question. Si des
exemples en avaient été donnés, je ne me serais pas trompé. La correc-
tion montre bien qu'il s'agit d'un accident phonétique et non d'une loi.
4) ui = b -\- y. J'ai dit que M. J. assignait d'un trait de plume à ce
territoire de vastes contrées, alors que dans d'autres cantons il constate
dans un seul et même endroit divers produits du même son latin ô -J- y.
Voici ce qu'il dit dans son livre : « Dans tous les cas, o -j- i ; et o -j- c
ont donné ui dans le dialecte de l'Ile-de-France et dans le picard ; il en
est de même dans les patois du pays de Bray, du pays de Caux et du
Vexin. » Si, dans les contrées normandes citées, il en est de même qu'en
Picardie, c'est que l'on y trouve des faits identiques à ceux que signale
M. J. dans le cœur de la Normandie. Des cinquante patois picards que
je connais, on ne peut dire d'aucun que ô -j— y y soit devenu régulière-
ment ui. M. Joret trouve les indications de ce genre suffisantes et
s'étonne du reproche que je lui ai fait de ne pas avoir exposé ses
matériaux !
5) Mélange de ei, è, é et de oï = é latin. Je me suis demandé quelle
était la nature de ce mélange. Dans sa réplique, l'auteur me renvoie à
la page 149, où je lis les renseignements suivants : « On trouve frè,
mè, tè à Wanchy-Capval, à Fresnoy; mè, tè à Assigny, etc. » — Les
formes picardes de me, te lat. sont mi, tï et non moi, toi. Reste l'exemple
frè. Ne serait-ce pas l'équivalent du mot français frais [il fait frais pour /'/
fait froidi, qu'un instituteur peu exact aurait indiqué à M. Joret ? Quelle
que soit la valeur de cet exemple, le lecteur peut trouver que mè,
tè, frè, ne sont pas suffisants pour autoriser l'auteur à dire : « Dans
l'est du pays de Bray, du Vexin et le sud-est de la plaine Saint-André,
cette forme (ei, è, é = è lat.) n'apparaît plus que mêlée aux formes
picardes et françaises en oi, » et appeler pour cette raison normanno-
picards les patois de cette région.
Il y aurait peut-être, dans ce groupe de patois, moyen de trouver un
autre motif de délimitation : ceux qui ne présentent comme mélange que
les formes mè, tè ou mè, tè sont nettement caractérisés par le fait oi =
é lat., et se distinguent du normand (ei, è, è = é lat., me et te), du picard
(oi =é lat., mi et tî), du français [oi = é lat., moi et toi].
Malheureusement Vi de mi et de ti prend très souvent en Picardie des
sons appartenant à la gamme de Ve et qu'il serait difficile de distinguer
de Ve normand dans me et te !
124 MÉLANGES
6") Le dernier fait cité renferme une réponse bien suffisante aux objec-
tions que me fait M. Joret relativement aux signes spécifiques employés
pour caractériser un patois, et je n'y reviendrais pas s'il ne m'importait
de rétablir dans son intégrité le passage de ma critique qui a rapport à
ce sujet, et que M. Joret a tronqué pour y découvrir ce qu'il me fait
l'honneur d'appeler ma théorie, honneur auquel je n'ai point droit. Après:
« il faudrait connaître la phonétique de tous les patois gallo-romans, »
lisez, ce qu'il y a dans ma critique : « au moins celle des patois qui
avoisinent ceux qu'on étudie plus spécialement. » C'est pour ne pas
avoir reconnu la vérité banale contenue dans cette partie omise de la
phrase que M. Joret appelle normands ou normanno-picards des patois
caractérisés par :
i) Un traitement franco-picard (pi = é lat.).
2) — — normanno-picard (k, ch =c lat.).
3) — — se trouvant sporadiquement dans tout le nord de la
France (er = ar prot.).
4) — — picard (w, etc. — ellum).
5) — — picard (ui = 0 + y).
6) — — picard (art. fém. = le ; me, te, se pour ma, ta, sa).
Qu'il faut peu de chose à un patois pour être normand! Si M. Joret
avait compris la vérité banale contenue dans la proposition omise, il
aurait saisi du même coup celle de la phrase qu'il cite, sans confondre
les langues avec les variations dialectales ou dialectes.
7) Je ne m'arrête pas aux menus détails, tels que l'origine de marquer
que M. J. considère comme un mot patois emprunté au français (??).
Les groupes $ et 6 dont parle M. J. sont ceux qui figurent dans ma
critique.
8) « A propos de è = ellum, M. Gilliéron fait une remarque qui
prouve combien il a peu étudié nos idiomes populaires. « Je ne con-
« nais aucun patois français, dit-il, qui traite le suffixe ellum, ellos de la
c< même manière dans tous les mots qui le présentent. » Je suis heu-
reux de lui apprendre qu'il y en a beaucoup ; le patois du Bessin, par
exemple, change ell um en é et ellos en ya dans tous les mots, bel lus
excepté ; il en est de même des patois du Bocage, le patois du Cotentin
ne connaît même pas, au moins au nord, l'exception de bel lus, seu-
lement... »
M. Joret oublie, entre autres points, que la détermination du traitement
du suffixe ellum, ellos dépend beaucoup du nombre des mots qu'on
recueille ou fait recueillir. Dans des matériaux provenant du Cotentin (non
loin de Valognes). je trouve, outre la forme régulière en é, syau (seau),
rid\au rideau'. Dans l'endroit en question, on dit concurremment /?è et
LE PATOIS NORMAND I 2 <;
pyau (peau), bè et byau ;beau), etc. Mais ces matériaux, non recueillis par
un Normand, peuvent paraître suspects à M. Joret. Pour le Bessin, j'en ai
d'autres qui, je l'espère du moins, lui inspireront plus de confiance,
puisqu'ils ont été recueillis par un Normand : dans Le patois normand du
Bessin de M. Joret, je vois ellum devenir généralement é, mais j'y trouve
aussi des formes telles que syô (seau), vyô (veau). M. J. aurait peut-être
pu trouver une occasion plus propice pour me rappeler une vérité des
plus certaines, que je n'ai jamais mise et ne mettrai jamais en doute,
à savoir que je connais fort peu nos idiomes populaires.
J. GlLLIÉRON.
COMPTES-RENDUS
Karls des Grossen Reise nach Jérusalem und Constantinopel,
ein altfranzœsisches Heldengedicht, herausgegeben von Eduard Koschwitz.
Zweite, vollstaendig umgearbeitete und vermehrte Auflage. Heilbronn, Hen-
ninger, 1883, in-12, io-lj-n6 p. (t. II de l'Altfranzœsische Bibliothek publiée
par M. Fœrster).
J'ai parlé ici {Rom. IX, 1) de la première édition donnée par M. Koschwitz
du poème qu'il continue à désigner par le nom trop long et intraduisible en
ancien français de Voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople et que
je préfère appeler le Pèlerinage de Charlemagne. Cette première édition, venue à
la suite de diverses études publiées sur ce sujet par M. K., était déjà fort
supérieure à l'édition princeps et contenait, outre un texte notablement amélioré
et rectifié en beaucoup de points, un glossaire et une introduction. L'auteur
lui-même présentait d'ailleurs cette édition comme un simple essai, sur lequel il
appelait l'attention et le secours de la critique, en vue de l'améliorer. Ce secours
ne lui a pas manqué : déjà dans l'appendice de l'édition M. Fœrster avait
donné d'importantes remarques ; l'édition elle-même fut examinée par divers
critiques, entre autres MM. Mussafia, Suchier et Stengel ; les épreuves de la
nouvelle édition ont été lues par MM. Fœrster, Tobler et Mail, en sorte qu'on
peut dire que toute l'Allemagne romanisante, ou peu s'en faut, s'est associée
pour aider à remettre au jour sous la meilleure forme possible ce curieux et
charmant joyau de notre vieille littérature. Il faut ajouter que le travail personnel
de M. Koschwitz est resté le plus important et le plus intime : il a remanié son
œuvre avec une maturité et une circonspection qui manquaient souvent à ses
premières études, et grâce à tous ces efforts il nous a donné un texte qui est
bien près d'être irréprochable, en l'accompagnant de précieux compléments. Le
plus important, qui manquait dans l'édition de 1879, est la reproduction
diplomatique du ms. unique du British Muséum, manuscrit qui, depuis quatre
ans, a disparu de cette bibliothèque. Le texte du ms. étant imprimé en regard
du texte reconstitué par la critique a permis à l'éditeur d'être plus hardi dans
sa restauration, en le dispensant de rapporter les variantes de pure forme. Au
bas du texte diplomatique sont les indications de mots lus diversement par les
diverses personnes qui ont copié ou collationné le manuscrit ; au bas du texte
critique est une concordance complète avec les versions Scandinaves, la version
galloise et les rédactions françaises en prose. Le glossaire comprend maintenant
tous les mots du texte sous toutes leurs formes ; après chacun, entre paren-
Karls des Grossen Reise, hgg. von Koschwitz 127
thèses, est donnée l'étymologie, ou, quand il y a lieu, l'indication du doute ou
un renvoi au Dictionnaire de Diez. L'Introduction, après avoir établi le rapport
des manuscrits, dont un seul malheureusement est en français et en vers (tous
les autres dérivent d'ailleurs d'un ms. d'une autre sous-famille), étudie la ques-
tion de l'âge et de la patrie du poème, parle ensuite (surtout d'après mon
article de la Romania) des sources et du caractère du poème, et enfin rend
compte de la méthode suivie pour la reconstruction du texte. Les notes sont
purement critiques; l'auteur promet de donner ailleurs un commentaire du
poème, ainsi que la traduction des versions Scandinaves. Il réserve sans doute
ces compléments pour une nouvelle édition qui, à en juger par le peu de temps
que la première a mis à s'épuiser, ne tardera pas à devenir nécessaire.
J'ai peu de chose à dire sur l'introduction. D'après le travail que j'ai publié
récemment dans la Romania (XII, 1 ss.) sur la Geste de Monglane, un Galien
en vers, source des deux rédactions en prose, existe à Cheltenham et devra être
désormais consulté à leur place pour la partie qui correspond au Pèlerinage. —
Je ne partage pas l'opinion de M. K. (p. xv) quant à l'explication du passage
controversé v. 226-252. Le patriarche de Jérusalem demande à Charlemagne,
en échange des trésors qu'il lui donnera, de défendre la chrétienté contre les Sar-
razins ; Charles le lui promet, et ajoute que pour le faire il ira en Espagne avec
tous ses hommes. M. Gautier ayant vu là la preuve que la chanson est du temps
où les chrétiens possédaient Jérusalem (car sans cela c'est en Terre-Sainte que
Charles aurait d'abord dû combattre les païens), M. K. veut lever la difficulté
en supprimant les quatre vers qui constituent la réponse de l'empereur et la
réflexion qu'y joint le poète : il les suppose interpolés par un copiste qui les a
substitués à d'autres assonant en i comme les trois vers précédents, et qui alors
a changé dans ces trois vers pri en prei, despit en despeit, sa feit si l'en plevit en
si l'en plevi sa fei, et constitué ainsi une laisse de sept vers en ei; puis un
autre copiste a remis, d'après son dialecte, pri pour prei, despit pour despeit, et
a refait sa fei si l'en plevi de si l'en plevi sa fei, reconstituant ainsi, à son
insu, la forme primitive de ces trois vers, mais laissant subsister les quatre
autres, qui dès lors n'assonent plus avec eux. Voilà une hypothèse bien com-
pliquée et bien invraisemblable. Celle que j'ai proposée {Rom. XI, 407), et qui
a échappé à M. K., est beaucoup plus simple et assurément plus admissible.
On avait une laisse en i commençant par les trois vers :
E dist li patriarches : « Savez dont jo vos pri? 226
De Sarrazins destruire qui nos ont en despit. » 227
« Volentiers, » ço dist Charles, sa feit si l'en plevit. 228
La laisse continuait par des vers qui se sont perdus. Puis venait une laisse
en ei dont le commencement s'est perdu, et qui finissait par les cinq vers :
« Volentiers, » ço dist Charles, si l'en plevit sa feit. 228 a
« Jo manderai mes homes quant qu'en porrai aveir 229
Et irai en Espaigne, ne porrat remaneir. v 230
Si fist il puis encore, bien en guardat sa feit, 23 1
Quant la fut morz Rollanz, li doze per od sei. 232
Un copiste, trompé par la presque identité des vers 228 et 228 a, a omis ce
128 COMPTES-RENDUS
qui se trouvait entre les deux. Il n'y a donc aucune raison, ni d'attribuer à
l'auteur de la chanson, comme le faisait jadis M. K., les formes « =i.+ /,
ni de regarder les v. 229-232 comme interpolés. Mais alors, peut-on dire,
l'objection de M. Gautier contre l'antiquité du poème subsiste. Suivant moi,
l'auteur, par un parti pris qui était commandé par le plan de son œuvre, a fait
abstraction des Sarrazins qui pouvaient se trouver dans les contrées visitées par
Charles ; mais la preuve qu'il nous représente l'état de Jérusalem au XIe siècle
et non au XIIe est dans le fait qu'il n'y a pas dans cette ville d'autre autorité
chrétienne que celle du patriarche : s'il avait voulu présenter les choses comme
elles étaient au XIIe siècle, le premier personnage qu'il aurait mis en relation
avec Charlemagne eût assurément été le roi. — M. K. dit que mes raisonne-
ments pour établir la date ancienne de la chanson ne portent que sur le fond,
et ne peuvent rien prouver pour la forme ; je l'ai dit moi-même ; il est certain
cependant que toute la façon de penser, de sentir et de parler de ce petit poème
apparaît, plus clairement à chaque fois qu'on le relit, comme appartenant à une
époque plus ancienne que tout ce qui nous est arrivé des monuments de notre
poésie, à l'exception de V Alexis et du Rolland ; et, s'il faut reconnaître avec
M. Gautier que le style d'une œuvre de ce genre ne peut se fixer à trente ans
près, on doit remarquer d'autre part que, s'il est établi que le poème a été
conçu avant la croisade, du moment que le style ne contredit pas cette date,
elle a bien des chances d'être aussi celle de la rédaction. Mais c'est à l'étude
linguistique à décider : celle à laquelle M. K., dans son introduction, soumet
le poème, lui permet de conclure avec la plus grande vraisemblance qu'il pré-
sente une langue un peu moins ancienne que celle de VAlexis, à peu près con-
temporaine de celle du Rolland, et sensiblement plus ancienne que celle de
Philippe de Thaon. Dans cette étude fort soigneuse, je ne relève qu'un point :
l'addition d'une s au sujet des mots coltres et vespres, alléguée par M. Suchier
contre l'antiquité du poème, ne saurait rien prouver, et il ne suffit pas de dire
qu'elle est balancée par l'absence de \'s dans emperere et enchantere ; l'addition
d'une s à des mots comme ces derniers serait vraiment une preuve de date
récente 1 ; mais dans la deuxième déclinaison le latin vulgaire déjà avait donné
des nominatifs analogiques aux noms en -er, en sorte que coltres, vespres
répondent non à culter, vesper, mais à *cultrus, *vesprus2 ; quant à
patriarches, c'est un mot savant, qui a été attribué à la deuxième déclinaison.
— J'ai parlé ailleurs (Rom. XI, 464) d'un point que M. K. ne touche pas dans
son introduction, et qui n'est pas indifférent pour l'appréciation de l'âge du
poème, c'est le traitement des pronoms personnels proclitiques. Dans sa pre-
mière édition, il avait, comme je l'ai remarqué, fait disparaître tous les cas de
suppression de la voyelle du pronom ; dans celle-ci tantôt il l'admet, tantôt il
la corrige, sans qu'on sache pourquoi : ainsi, v. 41, il lit lem direz, y. 372
1 Sauf pour les noms propres d'origine allemande, où, comme on sait, le Rolland la
présente déjà. M. K. écrit partout Hugue, mais au v. 53 1 Naimes avec le ms. — Pour
les noms féminins germaniques terminés par une consonne Ys apparaît aussi de bonne
heure ; cependant je préférerais Maseut à Maseuz.
2. J'écrirais de même Alexandres. Cette règle ne s'applique pas aux pronoms; mais
elle paraît valable pour les adjectifs.
Karls des Grossen Reise, hgg. von Koschwitz 129
Altresil; il devrait lire de même v. 194 set anz out h nés mut, v. 421 en sa
ehambrel menât, v. 771 quem prest son olifant, v. 519 quis pout tant travaillier,
v. $33 quem prest son halbcrc brun, v. 801 ja n'iert jorz ke nem plaigne, et
peut-être v. 595 Lam les verrez ensemble (ms. La les me uerrez, éd. La verrez les
m' ensemble) . — M. K. n'a pas étudié spécialement la question de savoir quel
genre de ms. avait sous les yeux le copiste anglo-normand du XIIIe siècle finis-
sant auquel, malgré son inintelligence et sa barbarie, nous devons savoir un
gré infini pour nous avoir conservé le texte du Pèlerinage ; mais il pense que,
depuis le ms. 0, qu'il regarde déjà comme fautif et d'où dérivent aussi toutes les
versions secondaires, jusqu'à C il y a eu plusieurs intermédiaires, qui n'ont pas
tous été anglo-normands, et dont l'un lui semble avoir été picard. Je laisse de
côté ce dernier point (v. 624 je ne puis accepter la lecture de M. K., ami pour
a mi, et je regarde mi, ainsi que veïr, comme assuré pour notre texte ; reste à
savoir si cela prouve qu'il est « picard ») ; mais je me demande s'il ne faut
attacher aucune importance aux traces du d intervocal qui se sont conservées
dans le manuscrit. Il y en a au moins cinq1 : aiude t,iG, judeus 129 et 172,
predicet 173 et sudarie 170; est-ce que la main de l'éditeur n'a pas un peu
tremblé quand il a mis à la place de ces formes antiques aiue, jucus, preechiet et
suaire2? Avec la date qu'il admet pour le poème, il aurait fallu plutôt rétablir
partout le d intervocal, tombé seulement vers la fin du XIe siècle. — A propos
du dialecte du poème, l'auteur aurait dû remarquer que la diphtongue ui = à +y,
attestée par l'assonance (v. 670), sépare nettement (ainsi que i = e + /) la
langue du Pèlerinage de celle du Rolland (voy. Rom. XI, 407).
Sur la façon dont il a établi les formes du texte, M. K. s'exprime à la fin de
son introduction avec beaucoup de réserve (comme d'ailleurs en divers autres
passages) et de bon sens : « La reconstruction d'un texte aussi ancien, pour
lequel tant de questions seront toujours pendantes, ne va pas sans un certain
degré d'arbitraire, parce qu'on manque de documents du même temps et du
même pays, qui pourraient éclaircir chaque point. Le texte restitué ne peut que
montrer comment l'éditeur se représente la langue originale du monument qu'il
publie : un certain jeu doit être laissé à sa manière subjective de voir, de même
qu'il est loisible à chacun, sur tel ou tel point, de se faire une autre idée de la
langue originale. » Je ne relèverai donc pas dans le texte de M. K. un certain
nombre de détails sur lesquels, en effet, je me représente la langue de notre
poème un peu autrement que lui ; j'aurais sans doute, comme M. Fcerster, sou-
haité une conséquence encore plus rigoureuse dans l'unification des formes ;
mais je me bornerai, dans les remarques qui vont suivre, à apporter, pour les
leçons proprement dites, ma contribution, d'ailleurs peu importante, à l'établis-
sement définitif d'un texte qu'on peut d'ores et déjà regarder comme excellent.
1. Peut-être un cinquième doit-il être admis au v. 765, où nen avront aidement me
paraît bien plat ; le ms. a nen auerunt raidement ; je lirais volontiers ri'avrunt reïmement
(plus anciennement redemement), mais le copiste a pu avoir sous les yeux raimement et
écrire simplement un d pour une m.
2. En tout cas il n'y a aucune raison pour remplacer par -aire la terminaison -arie,
constante dans le texte ; de même pour plusieurs autres mots analogues.
Romania, XIII
I 50 COMPTES-RENDUS
V. 2 ms. Reout prise sa corone, éd. Prise rout ; je ne comprends pas bien ici
la particule re, et je lirais S'out prise. — V. 9 ms. hume nul de desuz ceil, éd.
ici nul, avec raison, je crois (contre ma correction antérieure home nul desoz
ciel), à cause du v. 19: E, dame, ou est cil reis ? — V. 25 comparre: plutôt que
comperrez. — V. 29 ne pur encaucer, éd. ne por ost enchalcier, je préférerais ne
por bien e. — V. 44 malgré la note je corrigerais la en le. — V. 62 Naimon
l'adurct: la même épithète étant donnée à Bertram au v. 65, je lirais ici le
barbet. — V. 95 Veez cum génies cumpaines, éd. Veez cum granz c; génies,
comme le reconnaît la note, est appuyé par les autres rédactions, et je pense
qu'on peut le garder en lisant Vez, forme abrégée très ancienne. — V. 1 12 que
Caries i offret, éd. que H reis Charles offret ; je ne voudrais pas sacrifier 1, et je
lirais que reis Charles i 0., ce qui forme un archaïsme (cf. v. 424). — V. 127
Et les lavacres corre et les passons par mer : M. K. adopte une conjecture que
j'ai faite, d'après laquelle entre lavacres et cotre il y aurait une lacune ; je pense
maintenant que lavacres n'est guère à sa place après le vers précédent ; je pla-
cerais la lacune avant notre vers, et je lirais laisartes pour lavacres ; les pein-
tures représentaient tous les animaux de l'air, de la terre (c'est ce que disait le
vers omis) et de la mer (cf. v. 346). — V. 134 prist len a parler, éd. prist li
en a uarler, I. prist l'en a aparler. — V. 179 Entailee est a or et a pères pre-
cioses, éd. A pieres precioses, entaillice a or mier ; pourquoi le copiste aurait-il
changé ? je lis et a pieres precicls : ce mot rare a été remplacé par precioses. —
V. 202 A lerceueske turpin comandet que seit cundut, éd. comandet son conduit ; je
ne trouve pas cela clair, et je lirais c. seit conduiz. — V. 215 je lirais bien
plutôt avec M. Suchier Qui nos voelent destruire sainte crestientet qu'avec l'éditeur
e la cr. (ms. e s. cr.) ; le patriarche ne parle pas de dangers qui le menacent
lui-même (cf. ci-dessus), mais des périls de la chrétienté en général. — V. 263
au lieu de reluisans j'aimerais mieux tresluisanz. — V. 268 e de heremins blans,
éd. et de hermines bl. : je doute qu'on trouve ailleurs Yh (fautive) à'hermin aspi-
rée ; je lirais et d'ermines toz blans. — V. 273 et ount les cors avenanz, éd. ont
les c. a., plutôt et ont c. a. — V. 290 et 337 escarimant du ms. est remplacé
par escharimant ; je n'ai jamais, quant à moi, rencontré cette forme. Je ne sais
pas plus que M. K. d'où vient ce mot, mais je doute qu'il ait raison de conjec-
turer qu'il signifie « couleur d'écarlate. » — V. 291 A ses pez un escamel, éd.
As piez un eschamel ; je lirais plutôt : A ses piez un eschame. — V. 296 Si a
cundut sun aret ; M. K. lit si conduit son arere, mais ce mot arere (aratrum)
n'est pas connu en français ; M. Fcerster propose son arer, « son labourer » ;
pour moi je garderais le texte, en prenant aret dans le sens de « labourage ».
— V. 328 A peals et a marteals sereit escansue, éd. A pis et a martels sereit
aconseue ; ce mot ne me paraît pas convenir ici, et je garderais escansue, bien
que je ne l'aie pas rencontré ailleurs, en lui donnant le sens de « briser » : bien
(ou tost) sereit escansue. — V. 335 M. K. dit avec raison qu'il n'y a pas à faire
de correction; cependant je changerais Ces en Les. — V. 347 Li palcis fud
vout, éd. Li palais fut voluz, bien plutôt voltiz ; de m. au v. 422 Voltrue sera
mieux corrigé en Voltice qu'en Volue. — V. 367 qui tanz honors bastid, éd.
qu'a tante honor basât; si on veut mettre honor au féminin (ce qui ne me paraît
pas ici indispensable), on peut toujours conserver le reste de la leçon du ms.
Kdrls des Grossen Reise, hgg. von Koschwitz i 3 1
et lire : qui tante horwr bastit (cf. sur le v. $32). — V. 440 si, plutôt s'i. — Les
vers 445-447 sont ainsi conçus dans le ms. :
E carlemaine et franceis se culchent a Ieisir
Des ore gabberent li cunte et li marchis
Franceis furent as cambres si unt beuz des vins
Et dist li un al altre ueez cum grant bealtet
Ce qui suit assone en è. Il est donc clair que l'avant-dernier vers doit aussi
assoner en ê, et la correction de M. K. si ont beut claret, est bonne, sauf qu'il
vaut mieux s'ont beut del claret ; toutefois je ne crois pas que le v. 447 du ms.
doive disparaître. Nous avons là sans doute un autre cas d'omission par suite
de répétition. Le texte avait :
Franceis furent en chambre, si ont beut des vins.
Franceis furent en chambre, s'ont beut del claret.
(cf. v. 412, 650, 653, 665, 685, 836). — V. 463 on a proposé retrait ou res-
cos pour receuz, et l'un ou l'autre, à mon avis, conviendrait mieux. — V. 488
Si io ne! ai anut testimonie de lui cent feiz, éd. Se jo n'ai testimoigne de li anuit
cent fei: ; le changement est trop fort et le sens obscur ; il faut garder Se jo ne
l'ai (aveir dans le sens qu'il a ici est répété au v. 694, Qu'en une sole nuit avreit
cent feiz ma fille, ce qui met la question hors de doute) ; mais le second hémis-
tiche est assez malaisé ; p.-ê. tesmoigne /i.; — V. 532 la leçon du ms. est évi-
demment à conserver, d'autant plus que la correction admise introduit Pélision
de i dans qui, qui ne se trouve pas ailleurs et ne cadre pas avec l'antiquité du
poème (au v. 402 je lirais Sa fille ont le crin bloi, s'out le vis bel et cler). —
V. 542 je lirais de toi ses chevaliers. — V. 548 je pense avec M. Suchier qu'il
faut garder entroschier ; le vers se restitue par une simple inversion, ce qui est
très conforme aux habitudes du manuscrit, lequel déplace souvent les mots pour
les mettre dans un ordre plus simple : L'un acier depecier al altre et entroschier.
Au reste oschier ne signifie pas, comme le dit le glossaire, « briser, mettre en
miettes, » mais « faire une entaille, une osche. » — V. 691, 738, 763 1. avrez
au lieu à'avez. — V. 701 ja mar hn larred, vers incomplet; M. K. lit ja mar
les larrez vivre, ce qui me paraît cherché ; il est plus naturel que Charlemagne
dise à Hugon, qui somme Olivier d'accomplir son gab : ja mar l'en lairrez quite.
— V. 717 Ele out la carn tant blanche cum flur en este, éd. corne fior d'albtspine,
I. simplement corne fior en espine, ce qui explique mieux l'erreur du scribe. —
V. 717 Dame mult estes bêle car estes fille de rei, éd. et fille estes de rei, plutôt
s'estes f. — Le v. 719 est complètement refait par l'éditeur, et sa restitution ne
me satisfait pas, mais je n'en vois pas de tout à fait bonne. — V. 721 je ne
vois aucune raison pour faire disparaître la forme archaïque honisseiz, et la cons-
truction de se avec le futur, dans ces conditions, n'est pas admissible. — V. 723
Mais men cuuent que maquitet vers lu rei, éd. Mais de mon gab covient que m'aquit
vers le rei ; mais cette restitution est de toute façon peu vraisemblable. Olivier
dit à la princesse : « Je veux bien vous ménager, mais à condition que. vous,
dont le témoignage doit décider, vous déclarerez au roi que j'ai rempli ma pro-
messe, et dans ce cas (v. 724) je ferai de vous mon amie. » Lev. 723 doit donc
132 COMPTES-RENDUS
être lu : Mais- que mon covenant m'aquitez vers lo rei (cf. v. 489, où je lis : par
covenant l'otrei). — V. 730 oil sire reis, éd. oil mis sire reis, plutôt bels sire. —
V. 746 Par les miles de paile ; je ne connais pas le mot tuiles, mais je ne trouve
pas possible de le remplacer par no'éls ; le nocl est le bouton dans lequel se prend
la boucle de l'agrafe, et il ne peut être de « paile ». — V. 755 rien est bels ne
genlilz, éd. ne m'en est bel ne gent ; je ne sais si on trouverait ailleurs : ne m'en
est gent, et je lirais nen est ne bels ne genz, en rapportant ces épithètes à gabe-
ment. — V. 798 malgré la note je préférerais menras ou amenras à menrai. —
V. 808 la dedenz cel clos, v. 821 la dedenz en cel cnchistre} v. 827 cum il issent
del encloistre ; au v. 808 M. K.. lit la dedenz en cel clos, au v. 821 dedenz en cel
encloistre : encl- est assuré par l'accord de 821 et 827, et la dedenz par
l'accord de 808 et 821 ; je lirais donc à ces deux endroits la dedenz cel eclos
et la dedenz cel encloistre (pour dedenz préposition cf. v. 816). — Le v. 868
reste difficile à rétablir. Le ms. porte : Ilcec fu la reine al pied li est caiet, ce qui
est contraire à l'assonance ; la correction la plus simple est celle que j'avais
proposée : li est alet, mais on peut dire avec M. K. qu'il faut absolument alee ;
M. K. donne a ses piez s'at getet, ce qui n'est pas bon ; M. Suchier propose :
as piez li voelt aler, ce que j'adopterais, en gardant toutefois al piet, comme
dans le ms. : cf. dans le Charrei de Nimes : al piè li sont aie; Cor. Loois : Va li
al piè. Il ne s'agit pas de « se jeter aux pieds de quelqu'un, j> mais de lui baiser
le pied (au v. 31 au contraire, voelt li chaeir as piez, on a bien la locution
conservée).
Il ne me reste plus qu'à présenter quelques observations sur le glossaire. Ce
glossaire est très bien dressé, et fort intéressant, car ce petit poème de 870 vers
ne contient pas moins d'environ 1200 mots, appartenant au meilleur fond de la
langue. Le sens et l'étymologie que leur assigne M. Koschwitz sont en général
très satisfaisants. Traduire simplement adenz par « en avant » et sovin par « en
arrière » est trop peu précis ; l'un veut dire « sur la face » et l'autre « sur le
dos. » — Afeltrer n'est pas simplement « équiper », mais « garnir du feutre, de
la couverture qui se plaçait sous la selle ou le bât1. » — Aiglent viendrait de
acuculentum. mais on aurait a gui lent ; c'est acukntum. — « Aler (pour aner, de
a(n)dare). » Que veut dire cette notice ? Il est fort téméraire d'affirmer que
aler est pour aner ; si a[n)dare signifie que l'/j de and are est intercalée (pour
ad d are), je suis de l'avis de l'auteur ; mais ce n'est pas clair, et un point d'in-
terrogation eût été à sa place. — Pourquoi avougle et non avogle ou avoegle?
— « Bacheler (baccalaris) ; » l'auteur met d'ordinaire (quoique peu régulière-
ment) un astérisque aux mots bas-latins ; ici il faut avouer que l'étymologie
donnée nous laisse juste aussi avancés qu'avant ; il en est de même de « esto-
veir (*stovere), » et de « estruer (ex-trud-are). » — « Galerne (de l'irl. gai). »
Cet irlandais m'est inconnu ; gualerne est le breton gwalarn, qui renvoie à un
thème wal-, — ■ Grizain d'après M. K. vient de gris avec le suffixe ain ; alors
1. A ce propos, je dois signaler la mention expresse de chevals au v. 418, qui semble
contredire ce que j'ai dit et ce qu'admet M. K. sur les montures des pèlerins : c'est sans
doute une réelle inadvertance du poète. — Le v. 81 peut peut-être rester, si on le place
après le v. 82, et si on lit : Et si les font ferrer et detrés et devant ; detres a amené
des très .
Karls des Grossen Rcise, hgg. von Koschwitz 1 3 3
pourquoi un : ? Je regarde grizain comme signifiant « grec » et venant de
*graecianum. — Hisdos ne saurait venir de hispidosus, d'abord parce
que \'h est aspirée, ensuite parce que hisdos n'est que l'adjectif de hisde, dont
l'étymologie n'est pas encore trouvée. — Comment maille (de haubert) peut-il
venir de mallea? il vient de macula ; voy. Diez, s. v. macchia. — Il est plus
que douteux que plevir vienne de praebere, et il aurait fallu accompagner au
moins cette étymologie d'un point d'interrogation. — Je ne crois pas qu'on
puisse hésiter pour tref entre le latin trabe et l'anglo-saxon traef (voy. Rom.
VI, 629). — Trosscr ne vient pas de torciare (sic), c'est entendu ; j'ai proposé
une autre étymologie, qui aurait pu être mentionnée {Rom. IX, 334). — Je ne
puis croire que vitium ait donné viz (cf. enveisier, envoisier), et j'avoue que le
v. 438 Sages fud e membrez plains de maie uiz) me reste énigmatique.
En somme je ne puis trop recommander la publication de M. Koschwitz, qui
permet de lire avec un plaisir rarement troublé par les difficultés encore subsis-
tantes' un des textes les plus agréables comme les plus anciens de notre langue.
G. P.
Cartulaire de l'abbaye de Lérins, publié sous les auspices du ministère
de l'Instruction publique, par MM. H. Moris et E. Blanc. Première partie.
Saint Honorât de Lérins, impr. du monastère. Paris, Champion, 1883,
in-40, lij-473 pages. (Publication de la Société des lettres, sciences et arts
des Alpes-Maritimes.)
Après le Cartulaire de Saint-Victor de Marseille, celui de Lérins est certai-
nement le plus important qui ait été publié jusqu'à ce jour pour la région
méridionale de la France. Le volume actuellement mis au jour contient le
texte du cartulaire écrit de diverses mains et formé de documents du IXe au
XIIe siècle ; un second volume contiendra les documents postérieurs qui existent
en originaux aux archives des Alpes-Maritimes. La première partie intéresse les
études provençales, puisqu'elle renferme une demi-douzaine d'actes en langue
vulgaire, l'un desquels avait déjà été publié, d'après le cartulaire même, dans
mon Recueil d'anciens textes, partie provençale, n° 41. Nous devons malheureu-
sement constater que les éditeurs n'ont pas les connaissances nécessaires en paléo-
graphie, en diplomatique, en philologie, pour mener à bonne fin l'œuvre
importante, mais difficile, qu'ils ont entreprise. Ils attribuent aux premières
années du XIIIe siècle la partie ancienne du cartulaire (p. viij), mais le fac-
similé joint à la publication démontre au premier aspect que l'écriture de cette
partie n'est pas postérieure au milieu du XIIe siècle. Ils ont imprimé une pièce
(n° CCXC) dont la fausseté est évidente, et qui avait été signalée comme telle
ici-même (Rom. V, 246, note 1) sans un mot d'avertissement, comme s'ils la
croyaient authentique. Plusieurs chartes sont transcrites deux fois dans le
manuscrit : les éditeurs se contentent de les imprimer selon la première des
deux copies, et pour la seconde ils se bornent à une simple mention avec ren-
voi à la première (voy. pp. 340, 342, etc.). Mais il y a parfois des variantes
1. Il y en a plus que je n'en ai indiqué ; en bien des points je crois que la restitution
admise est douteuse, mais, n'en ayant pas de meilleure à proposer, je n'en parle pas.
I 24 COMPTES-RENDUS
d'une copie à l'autre, et ces variantes auraient dû être indiquées. Le texte du
cartulaire a été corrigé par une main qui paraît contemporaine. Ces corrections
auraient dû être indiquées en note. Ainsi, dans la pièce IV, ligne 8, le ms. por-
tait d'abord sorre, forme vulgaire (qui d'ailleurs se retrouve à la ligne 17 de la
même pièce) ; on a corrigé \'e en 0 et ajouté une r finale en interligne, d'où
sorror. Les éditeurs impriment sorror sans indiquer comment cette leçon s'est
formée. Et de même en maint autre passage, comme je puis le constater en
comparant l'édition avec des extraits que j'ai pris de ce cartulaire, il y a une
vingtaine d'années. — Les pièces provençales sont publiées d'une façon peu cor-
recte, et souvent mal ponctuées. Pièce LXXV, 1. 4, abberg, lis. alberg ; 1. 6,
que l'abbas mo quera, lis. m'o ; 1. 9, ego Olivers na darai a l'abat, lis. n'aidarai.
Pièce CCCXXXIX, 1. 5, ne i darai, lis. n'eidarai; 1. 2, ne la onor que dant, lis.
qued aut; les éditeurs n'ont pas compris, car que dant 1 qu'ils donnent) n'offrirait
ici aucun sens ; il faut entendre évidemment « qu'ils ont ». Ils ont donc corrigé
à tort le texte, rejetant en note, comme fautive , la leçon du ms. aut, et
remplaçant dans le texte Vu par n. Ils n'ont pas vu qu'il y avait là l'ancienne
forme en au de la troisième personne plur. de l'ind. présent d'aver : aut de
*habunt. Même pièce, 1. 3, ils ont, également à tort, corrigé acaptarau, et à
la 1. 6 somoirau, farau, en acaptaran, sonwiran, faran. Pourtant des exemples
de ces troisièmes pers. plur. en au avaient été cités d'après le même cartulaire
de Lérins, dans la Romania, IX, 194. En d'autres endroits encore, les modifi-
cations apportées par les éditeurs à la leçon du ms. ne sont pas justifiables.
Ainsi, p. 145 et ailleurs, da alla parte... da tercia... da quarta...; c'est à tort
que ce da, forme bien connue de langue vulgaire, a été constamment remplacé
par de. La pièce 363 est précédée de ce titre absurde : Jusjurandum episcopi
Antipolitani a retener Gozfredi. C'est que les éditeurs n'ont pas fait attention
que a retener doit se placer à la fin de la pièce 362, après bons ti serai. —
Nous ne pouvons ici examiner plus longuement un ouvrage qui n'a qu'un
rapport indirect avec les études auxquelles se consacre la Romania : nous
terminerons en exprimant le vœu qu'il nous soit possible de rendre un compte
plus favorable du tome II de ce cartulaire.
P. M.
Le Mystère de Saint- André par Marcellin Richard, 15 12, découvert en
1878 et publié avec une introduction, une nomenclature des documents en
langue vulgaire connus dans les Hautes-Alpes, et un petit glossaire, par l'abbé
J. Fazy. Aix, imprimerie provençale, 1883. In-8", 146 pages1.
Nous avons signalé dans l'une de nos précédentes chroniques [Romania, XI,
168) la découverte faite au Pui-Saint-André, près Briançon, des Mystères
de saint Eustache et de saint André, par l'abbé Fazy. Le premier de ces deux
mystères a été publié l'an dernier par M. l'abbé Guillaume, archiviste des
Hautes-Alpes, dans la Revue des langues romanes 2. Le second vient de paraître
1. Chez l'auteur, à Lettret, par Tallard, Hautes-Alpes. Prix, par la poste : 3 francs.
2. M. l'abbé Guillaume déclare avoir découvert, le 29 juin 1881, le mystère de saint
Eustache [Revue des l. rom., n" de mars 1882, p. 105). D'autre part, au début de son
introduction, M. l'abbé Fazy dit avoir fait la même découverte dès 1878. D'où il faut
conclure que le ms. a été découvert deux fois à la suite de recherches indépendantes.
Richard, Le Mystère de saint André 1 55
par les soins de M. l'abbé Fazy. Un troisième mystère, celui de Saint-Antonin
de Viennois, doit être prochainement mis au jour par M. l'abbé Guillaume, qui
l'a trouvé dans les archives de la commune de Névache (canton de Briançon).
Enfin les deux mystères de saint Pierre et saint Paul et de saint Pons, connus
depuis bien des années, et que divers érudits ont pu consultera la Bibliothèque
nationale, où ils ont été déposés quelque temps1, ont maintenant pris place
aux archives départementales des Hautes-Alpes2, et ne tarderont pas à être
publiés à leur tour. Nous connaîtrons alors dans leur ensemble la série des mys-
tères qu'on peut appeler alpins, et qui, sans offrir une grande originalité, se
distinguent cependant assez nettement des mystères provençaux qui nous sont
parvenus. Du reste, si j'en juge par les mystères actuellement publiés de saint
Eustache et de saint André, et par ceux, beaucoup plus étendus, des saints
Pierre et Paul et de saint Pons, que j'ai parcourus du temps qu'ils étaient
déposés à la Bibliothèque nationale, ces drames religieux sont des œuvres d'une
bien faible valeur. Toutefois, les compositions de ce genre, si médiocres qu'elles
soient, ont toujours une certaine importance pour l'histoire littéraire, outre
que, lorsqu'elles sont rédigées non en français, mais, comme c'est ici le cas,
dans l'idiome local, elles fournissent aux études linguistiques de précieux maté-
riaux. Il faut donc nous féliciter quand elles rencontrent des éditeurs, tout
en regrettant de ne pas trouver jusqu'à présent chez ceux-ci une compétence
suffisante.
Le mystère de saint André, dans l'état où il nous est parvenu, n'est que la
seconde partie, la seconde journée, à proprement parler, d'un mystère. On lit
en effet sur la couverture du ms. : Liber secundus sancti Andrée, puis en tête du
second feuillet, ce qui est plus précis encore : « Hic incipit secunda dominica
« ystorie sancti Andrée, sub anno et die M. Ve. XII., et die .XXIX. mensis
« januarii. » Cette seconde journée met en scène la persécution du saint par le
roi Egeas, son supplice et la mort d'Egeas dont l'âme est emportée par les
diables. L'histoire du saint avant ces événements devait faire l'objet d'une pre-
mière journée. A la fin du ms. on lit un explicit ainsi conçu : « Finis hujus
« operis secunde ystorie sancti Andrée, sub anno .M. Vc. XII. et die .XXa.
« mensis Aprilis, per me Marcellinum Richardi, capeilanum meritum, qui eun-
« dem librum feci et aptavi, et in presentem formam redegi. » Nous venons de
voir que le volume avait été commencé le 29 janvier de la même année.
M. l'abbé Guillaume (Rev. des l. rom., nov. 1882, p. 236) a conclu de cette
note que Marcellin Richard était l'auteur du mystère de saint André et les
ressemblances de la composition, du style, de la langue, l'ont conduit à attri-
buer au même Richard le mystère de saint Eustache. En tout cas, il me semble
résulter de la note précitée que Marcellin Richard a été plus qu'un simple
copiste ; il se peut, comme le suppose l'éditeur, qu'il ait remanié un mystère
1. Voy. Romania, XI, 617.
2. En droit ils appartiennent à la commune du Pui-Saint -Pierre, arrond. et canton de
Briançon (voy. Rev. des langues romanes, mars 1882, p. m), mais il est admis que les
documents les plus précieux des archives communales peuvent être déposés aux archives
du département, dans le cas où la conservation n'en serait pas suffisamment assurée
dans la commune à laquelle ils appartiennent.
1 36 COMPTES-RENDUS
plus ancien, mais , de toute façon, nous avons ici son autographe, et nous
devons convenir que cet autographe est singulièrement incorrect. Sur le pre-
mier feuillet du ms. on lit ceci : « Hec istoria lusa est et fuit, die .XXa. mensis
« jugnii, et conducta per me subsignatum vicarium loci S. Andrée ad honorem
« et gloriam Dei et sui sancti et apostoli Andrée. H '. Chancelli. » La mention
de l'année fait défaut, mais on peut rétablir avec toute probabilité 15 12. Ce
Chancel, curé du Pui-Saint-André, est le même qui, en 1 504, fit représenter le
mystère de saint Eustache 2.
Parlons maintenant de l'édition. De même que celle du mystère de saint
Eustache, plus encore peut-être, elle dénote une grande inexpérience de l'art
d'éditer les textes. M. l'abbé F. a eu l'idée, que n'a pas eue M. l'abbé Guil-
laume, de joindre au mystère un glossaire, mais ce glossaire est dépourvu de
renvois au texte, ce qui en diminue considérablement l'utilité. En outre il est
encombré d'étymologies dépourvues de toute valeur. Le ms. paraît avoir été
copié avec soin, mais il y a de nombreuses fautes d'impression, qui ne sont pas
toutes relevées à Verrata, pourtant assez long, qui termine le volume 3. Puis,
dans ce ms. comme en tout autre, il doit se rencontrer des passages d'une lec-
ture douteuse : je pourrais signaler maint endroit où il doit être possible de lire
autrement que l'éditeur; cependant jamais aucune note ne nous avertit qu'il y
ait aucune difficulté de lecture-''. Il est évident que M. l'abbé F. a travaillé sans
livres ni secours d'aucun genre, et cette circonstance explique et excuse tout à
la fois l'insuffisance de son travail ; mais le résultat n'en est pas moins regret-
table. Je ne crois même pas que l'éditeur ait eu à sa disposition les numéros de
la Revue des langues romanes qui contiennent le mystère de saint Eustache. Il y
aurait trouvé un rôle, copié à part, du mystère de saint André, le rôle de
« Pericant, secundus minister. » M. l'abbé Guillaume l'a publié (numéro de
mars 1882, p. 11?) et il est intéressant d'en comparer le texte avec celui que
nous offre le manuscrit complet. Voici les principales variantes :
Texte du mystère : Texte du rôle :
V. 99 Per dever cy el vous demande Per dever qu'el...
103 Vene vous en tôt per mantenent. tôt de présent.
341 A tous vous plasso de ouvir. de venir ovir.
1018 Per cert you cudoc... ... you en doue
1039 Graire ho ly plassa. Grave...
1424 El non se sap donar conducho. Et ne sefaso...
1429 En son fach la lis ey viayre. .... la lys eybrare.
1456 Ha sy per ren ero tant rege. roge.
1. Est-ce H. ou B.? M. l'abbé Guillaume qui a cité cette même note dans la Rev. des
l. rom. nov. 1882, p. 235, lit B. M. l'abbé F. soutient dans une note qu'il y a bien H.
Toutefois, à la fin du ms. de saint Eustache (Rev. des l. rom., nov. 1882, p. 224), on
lit une note émanant évidemment du même personnage, et signée : « Ber. Chancelli
capellanus Podii Sancti Andrée. »
2. Rev. des l. rom., mars 1882, p. 106.
3. Il y a, par exemple, de fâcheuses erreurs de numérotation : ainsi le chiffre 380 est
placé un vers trop haut, en regard du v. 379.
4. Quelquefois l'éditeur exprime son doute dans le texte même, entre ( ). Ainsi,
v. 148, après avoir écrit accrtal, il ajoute sur la même ligne : « ou atertal ». Cette
dernière leçon est visiblement la bonne : il n'y avait pas à hésiter.
Richard, Le Mystère de saint André 1 37
1479 Or fereran donc puys que dich eys. Or sortant tous...
1493 Par ta malo vito, Per la tropo vito,
1494 Croyo et iniquo. Ereyo...
1 504 Sa pel chanjo de collour. Sa pet se chanjo...
15 18 Que non ayas sesto bersardo. sesto befardo.
1564 En la fassum En talfason...
1893 Et sy vous play suffrarés. ... vous sufraré.
1934 Eyci faren tôt grant soujors. Eyci fasen trop...
1952 Gollimart pren cello cordo. Galhart vert pren a la...
2232 So veyes vous entre tous. eura tous.
Il est visible que plusieurs de ces variantes ne sont qu'apparentes, et sont
causées par de simples fautes de lecture de l'un ou l'autre des deux éditeurs,
ainsi au v. 1456 il est clair que le ms. doit porter roge, qu'exigent le sens et la
mesure, bien que M. l'abbé F. ait lu rege. De même dans le rôle publié par
M. l'abbé Guillaume, en doue, 1018, ereyo, 1494, eura, 2232, sont d'évidentes
fautes de lecture pour cudouc (je pense, cogito), croyo, entre. Mais il reste
un bon nombre de véritables variantes, et on peut se demander si le rôle n'a
pas été copié sur un ms. différent de celui qu'a édité M. l'abbé Fazy.
Il ne peut être question d'entreprendre l'examen détaillé de ce texte. Il n'est
pas de page qui n'offrît matière à discussion. Je me bornerai à présenter quel-
ques observations générales et à faire la critique de quelques centaines de vers.
M. l'abbé F. ne fait point usage de l'apostrophe ; il écrit laven, lystorio, la,
pour l'aven, l'ystorio, l'a; il ne sépare pas les mots réunis mal à propos dans le
ms., écrivant par exemple alnum pour al num, ou queys a quo au lieu de qu'eys
aquo. Il y a là une recherche de l'exactitude qui serait à sa place dans une
reproduction purement diplomatique, mais qui ne peut être approuvée dans une
édition où on introduit la ponctuation moderne, les capitales, et la distinction
des u et des v. Il y a dans ce mystère de nombreuses indications de jeux de
scène. Ces indications, qui sont rédigées en latin, sont souvent placées entre
parenthèses, parfois non. Pourquoi cette différence? La ponctuation est peu
soignée. Il faut un point après le v. 77, une virgule après les vers 80 et 82, un
point (et non un point d'exclamation) après le v. 88, deux points au v. 99 après
per devers cy, etc. — Quelques remarques maintenant sur le texte. V. 2, Que tôt lo
mon régis et genio, lis. et guio. De même v. 684.— V. 1 5-6, Que al jort d'il) asson
honnour \ Nous honeran et assa longour ; le second de ces deux vers n'est pas clair
pour moi; qu'est-ce que honeran!1 Ne faudrait-il pas nous ovreran, et longour
ne doit-il pas être corrigé en lauzour? — Le v. 69, Lo quai d'unffert nous ha
reymus, qui ne rime à rien, doit être interpolé. Il se retrouve d'ailleurs, à sa
vraie place, au v. $24, ce que l'éditeur aurait dû observer. — V. 82, Quel sio
fit preys et empreysona ; il m'est impossible de me rendre compte de fit, qui
trouble le sens et la mesure. — V. 87, Vung malnas songe, corr. malvas. —
141 -2 Que vung sina que se fay syre \ Et governant de mon pays ; je n'entends pas
sina, que M. F. traduit au glossaire par « inconnu, homme méchant, nuisible, »
le tirant du grec «rivtç ! — V. 192-3, Fazc vous temer et amar \ Per vostro poys-
sansso amiscetar; l'éditeur traduit au glossaire l'invraisemblable amiscetar par
« rechercher en amitié; » je suppose ici une mauvaise lecture d'aumentar, qui
I38 COMPTES-RENDUS
convient à la fois au sens et à la mesure. — V. 260, farour m'est inconnu, de
même que jarous au v. $17. Il faut probablement lire furour, furous. — V . 293,
conroectiro doit être une fausse lecture ; il faut covertirio (la rime est venio). —
V. 3:1, Ben son malnas et malisious, lis. malvas, de même aux v. 386, 5 10 et
ailleurs. — V. 328, vanc, lis. vauc. — V. 498, Lo bon Jhesus en cio louna, lis.
louva, loué.
Ces erreurs ne manquent pas de gravité; mais ce qui doit surtout être blâmé
dans cette édition, comme aussi dans celle du mystère de saint Eustache, c'est
l'indifférence avec laquelle les éditeurs impriment des mots ou des vers inintel-
ligibles sans avertir le lecteur que ces mots ou ces vers n'ont aucun sens. On
n'est pas obligé de comprendre tout ce qu'on édite, mais on ne doit pas faire
semblant de comprendre ce qu'on ne comprend pas.
L'éditeur du mystère de saint André, non plus que celui du mystère de saint
Eustache, n'a joint à son édition aucun travail sur la langue du texte publié. Je
ne les en blâme pas, bien au contraire ! mais il n'en est pas moins certain que
ce travail reste à faire, et il est certainement fâcheux qu'il ne se trouve pas
joint aux éditions dont il devrait être le complément naturel. Je n'ai pas l'inten-
tion, pour ma part, de l'entreprendre ici : il y faudrait un espace hors de pro-
portion avec les limites d'un compte-rendu. Voici pourtant un petit nombre de
remarques : v en position se diphthongue dans tuest (tostum), 122, 32e. La
même forme est relevée dans le dictionnaire du patois du Queyras de MM. Cha-
brand et de Rochas d'Aiglun, avec le sens de « peut-être », et de plus on y trouve
aussi « tantuest, tantôt » '. — L'explosive intervocale tombe : venguo (prov.
venguda) 504; conduo (lat. con ducat) 503. Par suite, après une voyelle
labiale, il se produit un v dans ouvi (auditum) 508, comme cela a lieu, dès
une époque très ancienne, en limousin2. — Il s'introduit une m entre une
voyelle et une consonne labiales : sombre (super) 483, desombre 228. — Notons
le pronom féminin queno, dans le sens de qualem : queno ley el vol tenir 375.
On le retrouve sous la forme queyno dans le mystère de saint Eustache, vv. 241,
611, queynas au plur. fém., v. 656 :i . Ce pronom, qui est fréquent en ancien
provençal iquinh, quinha, Rayn. Lex. rom. V, 26), se retrouve en Espagne
et en Italie4. La conjugaison offre un certain nombre de traits intéressants.
Ainsi la première personne du singulier, au présent et à l'imparfait, et par
suite au conditionnel, est terminée en oc ou ouc atone5 : preouc (preco), tro-
boc, creouc (cre d 0), temoc (t i m e 0), tenoc (t e neoi, sâbiouc, diriouc, etc. La
production du c final ne doit pas être un phénomène bien ancien ni qui se soit
propagé sur un territoire considérable. Actuellement, dans le Briançonnais, les
mêmes finales sont en ou0. M. l'abbé F. nous fait savoir, p. xij-xiij de son introduc-
tion, que la finale ouc subsiste maintenant encore à Arvieux, au sud de Briançon,
1 • Tuet dans le sud de l'Isère ; voy. une comédie en patois de Mens, l'ancien chef-
lieu du Trieves, Rev. des l. rom., oct. 1875, p. 117 et passim.
2. On a actuellement auvir et ouvir (audire) dans le Queyras.
3. Quen, queno dans le Queyras; voy. Chabrand et de Hochas d'Aiglun, p. 16.
4. Voy. Rivista di Filologia romanza, 1, 275, et 11, 54.
5. Estrênoc rime avec pino, Myst. de S. Eustache, v. 153.
6. Voy. Chabrand et de Rochas d'Aiglun, p. 20 et suiv.
Richard, Le Mystère de saint André 1 39
dans le QueyrasL Quelques verbes, die, fauc, vauc, puys, ai (habeo), su
(su m), gardent la formation ancienne. Les finales en ouc, oc sont également usitées
dans les mystères de saint Eustache, des saints Pierre et Paul et de saint Pons.
Dans le mystère de saint Eustache, je remarque que les terminaisons en 0 simple
coexistent avec celles en oc, ouc, ainsi ufro 137, 157, et u'roc 134, 165 ; volo
456, 484, 489, et voloc 67, 70, 147. — Les prétérits semblent céder la place aux
formes périphrastiques composées de l'inf. et de vauc : you vousvauc dire 14,
« je vous ai dit » ; Quant de nous vay desanparar 47, « quand il se sépara de
nous » ; Quant en cet tens nous vay balear2 \ El nous vay dire humbloment 63-4,
« quand en ce temps il nous baptiza, il- nous dit (au prêt.) avec douceur. » —
On sait que la même forme périphrastique s'emploie en catalan et dans certains
textes provençaux du XIVe au XVIe siècle3. — Les troisièmes personnes du
pluriel, au présent de l'indicatif et aux temps étymologiquement analogues, sont,
selon l'étymologie, en an ou en on : agran 721, avian 671, cran 672, Joran 278,
fossan 676, sian 382, vegnan 322, volon 152, ;68 ''. — La troisième personne
du présent de l'ind. d'aver est a au sing. et an au plur., mais en composition,
c'est-à-dire dans les futurs, cet a et cet an deviennent é, en : sing. reeusaré 348,
eneorrarè 349; volrè 533, intrarc 534, chaire 536; plur. : aauistaren 281, aurai
280, ouren 282, saren 385. J'ai constaté ailleurs ce désaccord entre la forme
simple et celle employée en composition ■'. Il s'observe dans tout le Dauphiné,
dans les vallées vaudoises et jusque dans le Lyonnais.
La versification est fort irrégulière. Beaucoup de vers ont plus ou moins de
huit syllabes. Je n'oserais mettre toutes ces irrégularités au compte du copiste.
Marcellin Richard, de qui nous avons rapporté plus haut la souscription, était
probablement très capable de faire des vers faux ; mais est-il l'auteur du mystère,
ou l'a-t-il simplement copié en l'arrangeant à sa manière? Certaines rimes
associent des finales féminines et des finales masculines, ainsi : remedi-ouvi
(auditum) 286-7. Il y a dans l'ancienne littérature provençale quelques
exemples de faits analogues0.
L'éditeur a placé à la suite de sa préface quelques pages intitulées Documents
en langue vulgaire actuellement connus dans les Hautes-Alpes. C'est un relevé
bibliographique fait en partie de seconde main qui n'est pas toujours exact.
Ainsi je n'ai point publié dans la Romania la charte de Montmaur, dont l'Ecole
des chartes possède depuis longtemps un fac-similé. Mais j'ai dit dans la Roma-
nia (IX, 633, et X, 441) que je l'avais imprimée dans mon Histoire de la légende
1. M. l'abbé F., confondant des faits d'ordre très différent, rapproche depreouc, disouc,
des mots tels que fauc (f a c i 0), et même amie ( a m i c u m), fruc (f r u c t u m), où le c
est étymologique. Mais il ne nous dit pas quelle est actuellement à Arvieux l'accentuation
de la finale de preouc, disouc. Autrefois il est bien sûr qu'elle était atone. Remarquons
que dans le Myst. de S. André on n'a pas encore disouc, mais die, en rime avec amie,
au v. 2078.
2. C'est un des nombreux vers faux qui se rencontrent dans le mystère. On pourrait
aisément remplacer en cet tens par quelque adverbe de deux syllabes, mais il ne faut pas
regarder de trop près à la versification de cet ouvrage.
3. Voy. Chabaneau, Revue des l. rom., VIII, 44.
4. C'est encore l'état de la langue à Briançon : voy. Romania, IX, 202, note 2.
5. Voy. Romania, IX, 199.
6. Voy. mon édition du poème de la Croisade albigeoise, pp. cix, ex. De même en
catalan ; voy. Mussafia, Sept Sages, p. 31.
140 COMPTES-RENDUS
d'Alexandre. — P. 16 est publié un document d'Embrun, 1 466, en langue vulgaire,
d'après une communication de M. Roman. — Il y aurait bien à reprendre dans
les quatre pages de notes qui font suite au mystère. Je m'attacherai à un seul
point. L'éditeur suppose que le silete écrit en maint endroit du mystère de saint
André, comme de beaucoup d'autres, « était un chant de triomphe commençant
par ce mot », chant qui était exécuté derrière la scène par les anges ou les
habitants du paradis. Il n'en est rien : le silete apparaît lorsqu'il y a un change-
ment de scène. Il se produisait alors une pause, une sorte de court entr'acte
pendant lequel naturellement les spectateurs causaient et faisaient du bruit. A
la reprise de la représentation il était nécessaire d'imposer silence, et c'est ce
qu'indique le silete '.
Des cinq mystères briançonnais mentionnés au début de cet article, trois sont
encore inédits. M. l'abbé Guillaume en annonce la publication prochaine.
L'édition qu'il a donnée du mystère de saint Eustache dans la Revue des langues
romanes montre qu'il lui reste encore bien des progrès à faire. Espérons qu'il
les fera.
P. M.
Cantos espanoles recogidos, ordenados é ilustrados por Francisco Rodri-
gue/. Marin. Tomos II-V2.
Los tomos II-IV comprenden las brèves poesïas que los literatos suelen ahora
designar con el nombre de cantarcs, pero que antes se llamaban y, segun parece,
el pueblo de Andalucia y Castilla sigue llamando copias3. Estas cancioncillas son
modernas y algunas muy recientes '*. Solo de una, que sepamos (V. N" 6863,
nota $9) se puede asegurar su anterioridad a! siglo XVIII, y esta fue en su ori-
gen, no copia suelta, sino tema de una glosa. Que en alguna de ellas se aluda â
un hecho antiguo de nuestra historia (La reina Dona Isabel Puso sus tiros en
Baza) no prueba mas que la erudicion de su autor, estudiante 6 estudioso que lo
aprendiô en un hbro, ni arguye mas contemporaneidad que la cita de un hecho
de historia sagrada, 6 bien del sitio de Troya 6 de la pérdida de Espaûa.
1. Voy. à ce sujet un court article de R. Bechstein dans la Germania de Pfeiffer,
V, 97-9-
2. V. en el cuaderno anterior pag 383 y ss. Al proseguir el examen de la obra del
S' R. M. creo necesario advenir que tanto en ella como en el Postcriptum del Sr Machado
(sin hablar de otras publicaciones sevillanas) hay muchas notas y reflexiones cuyo espi-
ritu desapruebo en gran manera y de que prescindo, ateniéndome tan solo â la parte indi-
ferente y puramente cientifica.
5. Creo que no sera inûtil para todos los lectores una indicacion de las principales
formas de los cantarcillos de que se trata (la cifra significa el numéro de silabas de cada
verso y la letra la relacion de las rimas). Copia propiamente dicha : 8<7-8fc-8c-8b. Pete-
nera es una copia comun pero que se hace de seis versos poniendo en medio del tercer
verso rcpetido una exdamacion octosilàbica comun â varias copias. Tercerilla ô soledad :
&a-&b-Ra. Seguidilla comun : ja-^b-je-sb, muchas veces con estribillo : ^d-je-^d.
Seguidilla gitana : 6a-6b-n ($+6V-6b. El trovo es una série de copias. En todas estas
formas las rimas suelen ser asonantes. — La ûnica de que hallamos ejemplos en la época
dâsica es la seguidilla comun.
4. No pocas aluden a sucesos histôricos muy recientes ; varias hablan del ferro-carril ;
se usa del nombre de poyitos en el sentido de galan imberbe que se ha dado no ha
mucho à la palabra polio. Otras que no llevan la fecha tan marcada han de ser muy
modernas por raz.on de su espiritu.
Rodriguez Marin, Cantos espanoles 141
No es esto decir que este género fuese absolutamente desconocido en tiempos
anteriores. Es en sî muy natural, corresponde â obras de igual ô analoga forma
de otros paîses1 y en ciertas repeticiones ô simetrias que a veces usa puede
verse la huella de las practicas propias de la primitiva poesia popular. Por otra
parte Sarmiento, que habia de renovar recuerdos de las primeras décadas del
siglo pasado, habla de estas obrillas como de un género sumamente difundido y
tan arraigado que Io da por imperecedero « mientras hubiere espanoles2. »
A fines del mismo siglo la poesia lirica popular llamô particularmente la aten-
cion de algunos aficionados â las letras y al canto. Encareciase, y no por cierto
sin fundamento, el natural ingenio de nuestros méridionales. El ilustre Cap-
many ensalzô algunas de sus ocurrencias con un entusiasmo que rayaba en
candidez, y Io que Capmany habia dicho de ciertos pensamientos aislados el
escribano que se disfrazô con el significativo seudômino de Don Preciso lo dijo de
los frutos poéticos del mismo ingenio3. Desde entonces personas que hubieran
despreciado la sencillez del romance del Conde Arnaldos ô del de Dona Aida se
entusiasmaron por copias y seguidillas en que brillaba algo agudo y conceptuoso,
y al mismo tiempo iban acrecentando su caudal muchos poetas semi-Ietrados.
Mas tarde la novela descriptiva de costumbres, el mayor aprecio con que
se ha ido mirando toda poesia popular y el espîritu de investigacion literaria
en gênerai acrecentaron la estima de estas brèves obras, notables unas por
la agudeza de ingenio al paso que otras se recomiendan por la fantasia, la deli-
cadeza ô el sentimiento. Y no ya versificadores aficionados5, sino verdaderos
poetas artisticos se han dado al cultivo de este género, con tan buena fortuna
que algunas copias han pasado del libro â la calle 6 al campo, volviendo despues
al libro en las modernas colecciones, formadas en parte, como es de ver, de obras
de diversa procedencia.
En el conjunto de ellas se nota una nueva faz de la poesia popular, â menudo
ïnfluida directa ô indirectamente por la literaria, y generalmente mâs reflexiva y
1 . V. el tan galante como docto artîculo del Sr Schuchardt {Folklore andaluz, n° 7)
donde habla de !as que podemos llamar copias alpinas. Hasta en la parte musical parece
que hay cierta analogia entre los cantos tiroleses y andaluces, como juzgué, con otros
concurrentes, al oir, hace ya muchos anos, â un distinguido violinista de aquel pais
que se dedicaba exclusivamente â la ejecucion de melodias de esta clase. — En cuanto
â las formas anâlogas de otras tierras me refiero â las de la poesia lirica del mediodia
de Italia.
2. Memorias § 535-38. Creo inadmisible de todo punto la idea expuesta por el P. Sar-
miento y adoptada por algunos escritores modernos que del refran naciese la copia y de
la copia el romance.
3. En el Teatro hist.-critico, I, pag. cv y ss. despues de citar dichos verdaderamente
notables se lee : «... Yo no se si este pensamiento es oriental û occidental ni si los Egyp-
cios, Bracmanos 0 Laconioslo hubieran exprimido con mâs concision, energja y sencillez...
Aqui no citaré â Valerios Maximos. Plutarcos, Longinos ni Titos Livios sino tios legos...
Vengan ahora los Abriles, los Escaligeros, los Popes, los Dacières comiéndose los dedos
tras la miel de las abejas griegas, etc. » Oigase ahora â D. Preciso : « Casi todas las
copias que incluyo han sido compuestas, no por aquellos grandes ingenios atestados de
griego y latin, etc. Los autores de estas copias vulgares son gentes que no han andado
â bonetazos por esas universidades y que sin mas reglas que su ingenio y buen natural
saben expresar en cuatro versos pensamientos muy finos, con una concision y gracia que
â todos deleita. » En VVolf 1. c.
4. Entre estos no contamos al insigne D. Alberto Lista que compuso alguna seguidilla
antes de mediar el siglo.
I42 COMPTES-RENDUS
personal y como tal mas variada que la popular antigua. En el concepto estético
abundan las exquisitas y de especialîsimo mérito, sin que falten las triviales y de
mal gusto ; con respecto a su indole ética, hay de todo, desde lo sesudo y come-
dido hasta lo mal sonante y resbaladizo.
Tomo II. Requieiiros 598'.
N» 1086, nota 7. Pone R. M. una nueva distincion hecha por los gitanos
entre las copias flamencas, unas gitanas de origen pero andaluzadas y otras
andaluzas pero agitanadas. « Los gitanos puros se desdenan de cantar y escu-
char estas copias. » Debe de haber en ello gran parte de ilusion pues muchas
copias muy gitanas en la lengua no son sino traduccion malisimamente versifi-
cada de copias regulares andaluzas (V. Schuchardt, Die Cantes flamencos,
pag. 9 ss.).
N° 1087 ... Bendita sea la madré Que te paria tan hermosa. — Benedetto quel
Dio che t'ha creato E quella madré che t'ha partorito. R. M. reune con laudable
solicitud muchos casos de analogia de pensamiento entre los cantos espanoles y
los italianos : analogîa nacida, no de contacto Ô imitacion, sino de semejanza de
sentimientos y situaciones.
N° 11 11, nota 1 1 18. Acepta la idea de Lafuente, de que la mayor parte de
seguidillas de 7 versos pertenecen a una esfera social muy diversa del pueblo.
N° 1 117, nota . Con esta mata de pelo Pareces la Magdalena. En varios can-
tos espanoles é italianos se celebran las trenzas de la Magdalena : efecto sin
duda de anâlogas representaciones pictôricas.
N° 1 141, nota 27. Seguidilla que alude a Helena y â la Cava y que como
otros cantos de sabor erudito pertenece a Alosno, pueblecito de la provincia de
Huelva. Habrà habido alli un maestro 6 barbero, cantista con puntas de docto.
1 190, nota 39. ... Parque es de advertir Que el sol que a mi me daba Era verte
a ti : estribillo de seguidilla en el cual los versos 1 y 3 tienen el acento en la
silaba $a. Esta singularidad, que se halla tambien alguna vez en el verso 20 y 40
de la cuarteta, es contada como verdadero defecto por D. Preciso y R. Marin.
Conforme contesté â un malogrado filôlogo que me hizo el honor de consultarme
acerca de este particular, es, â mi ver, efecto del deseo de dar alguna variedad
al ritmo de las seguidillas, lo que se logra, en verdad, de un modo algo
irregular y violento. Versos de esta clase se hallan en seguidillas de poetas eru-
ditos, como, por ejemplo, de sor Marcela, hija de Lope, y del Padre Isla en El
dia grande de Navarra, y no deben considerarse como producto de la impericia.
Segun R. M. en el canto se ha de pronunciar advertir y à-mi. Como el caso es
bastante comun, habra probablemente melodias especiales que se le acomoden,
sin haber de acudir â tan grosera dislocacion de acento 2.
N° 1240, nota 49. Dos punalaitas me dieron. Dice R. M. que por la pronun-
cion que no es punaldita ni punalaïta résulta el verso bien medido y parece atri-
buir â influencia andaluza ciertas contracciones de nuestros antiguos poetas
1. Seguimos la cuenta del Sr Machado en su Postcriptum.
2 En rigot no es necesaria una nueva melodia, pues basta con robar una porcion de
tiempo â la silaba ô silencio anterior para cantar la primera silaba del verso a'argado
por el acento.
Rodriguez Marin, Cantos espanoles 143
(v. g. habia haciendo una sola silaba de bia en Quevedo). Creo que hubo mas
bien influencia italiana.
N° 1200, nota $9. Los dicntes de tu boca Me tienen prcso : Nunca hc visto pri-
siones Hechas de hueso, Me tienen asi : Nunca lie visto prisioncs Hechas de marfil.
Considéra R. M. que esta especie de estribillo de repeticion corresponde con
rara exactitud a la ripresa del rispetto toscane Creo que taies repeticiones ô
formas simétricas son (como ya se ha indicado) herencia de la primitiva poesîa
lirica popular.
N° 127$. Tus ojos son dos tinteras, Tu nariz pluma cortada, Tus dientes letra
menuda, Tu cara caria cerrada. En Portugal : Tendes car a de papel, Nariz de penna
aparada, Olhos de letra menuda, Boca de carta fechada. Entre las copias de los
varios dialectos peninsulares se observan a menudo correspondencias que no son
simples analogias de pensamiento, sino traducciones mâs ô menos fieles. En la
mayor parte de los casos, el original hubo de ser compuesto en castellano.
N° 1324, nota 73. Cuando Dios te hizo quiso Ponerteun lunar por firma; Cogiô
el sello de su gracia Y lo puso en tu mejilla. El pueblo ha adoptado esta copia
del poeta artîstico Aguilera, asi como otras ménos alambicadas del mismo autor,
de Palau, Ferran, del propio R. M. y de otros. El N° 1612, nota 1 57, y 161 3,
nota 1 58, son tambien de Aguilera modificados por los cantores populares : En
tu escalera manana {En la puerta de tu casa) He de poner un letrero Con seis palabras
que digan {Con letras de oro que digan) : Por aqui se sube al cielo. — El dia que
tu naciste Cayô un pedazo de cielo : Cuando mueras y alla subas (Hast a que ta no
te mueras) Se taparâ el agujero (No se tapa el agujero). Las modificaciones son
felices, pero el mérito de la invencion pertenece al poeta culto.
N° 1362, nota 86. A propôsito de ser la copia de 5 versos establece R. M.
que solo por exigencia de la mûsica se suele ahadir un $° verso a las copias
de 4, casi siempre pegadizo y de mal gusto. Antes da por régla que las copias
cuyo primer verso es dedicatoria de los restantes han debido ser originariamente
soleares de très versos, a que por la mismas exigencias se ha anadido el primero.
Creo exactas ambas observaciones ; mas en cuanto a la ûltima debe anadirse que
otras veces se habra verificado el caso inverso, es decir, que se ha suprimido la
primera linea de una copia de 4.
1404, etc., notas 98, etc. Empieza la larga série de copias en alabanza del
color moreno, que se comparan en las notas con otras, casi todas italianas. El
Conde de Puymaigre1 que ya habia notado analogias entre canciones de Anda-
lucia y de Sicilia, fijô principalmente la atencion en las que muestran la pre-
ferencia que se da a dicho color en estos paises méridionales. En el Polybibhon
del ultimo agosto cita tambien unos versos de un poeta francés del siglo XVI :
// est brun, mais la terre brune Tousiours porte les bons épis. Compârese Terra negra
fa bon blat'2 aplicado al mismo objeto en una cancion catalana y La terra nera
ne mena il bon grano de Toscana, y se verâ con evidencia que no se trata de
una simple analogia casual. No por esto creo que los autores de las canciones
conociesen las de otros paises, sino que desde tiempos antiguos se usô del mismo
refran y se hizo de él la misma aplicacion.
1. Délia letteratura populare delV Andalusia (Estratto délie Rivista Sicula).
2. Romancerillo catalan, n° 562.
144 COMPTES-RENDUS
Declaracion., 337.
N° 1799, nota 34. Serrana, tu ères la lima Y tu padre es el limon, etc. La atui-
loga catalana Vostre pare n'es la rosa, etc., no es copia suelta sino principio de
una composicion polîstrofa, lo propio que la citada en el N° 2591, nota 84.
N" 1954, nota 77. No te ha de valer ermita Ni parroquia ni convcnto. Algo
antigua pues recuerda el derecho de asilo. No creo de origen popular el cuento
narrado en la nota.
N° 1992, nota 91. ... Solo siento tu mudanza P or que al fin ères mujer. En
este y otros lugares cita R. M. pasajes de romances que ofrecen analogi'a de pen-
samiento con algunas copias. Como estos romances son todos artîsticos y por
ende no anteriores â los ûltimos aûos del siglo XVI, es natural que, especial-
mente en materia de galanterïa, se observen concordancias entre los mismos,
algunas de nuestras antiguas comedias y las copias que, si bien mas recientes,
no abandonaron la tradicion de ideas generalmente admitidas.
N° 2004, nota 94. En esta se incluyen muchos estribillos de très versos que
se pegan arbitrariamente a seguidillas que solo constan de cuatro. Algunos indi-
can su oficio, v. g. : Y el estribillo... Como tû no lo digas Yo no lo digo.
Ternezas, 937.
N° 2278, nota 77. ... Para galan Gerinerdo. Quien le habia de decir al grave
Eginardo que su nombre andarîa como el tipo del galan, al cabo de mil afios, en
una coplilla andaluza? Lo mejor del cuento es que en un romance vulgar muy
reciente se le ha convertido en oficial ruso.
N" 2292 y 3, nota 84. Un limon me tiraste. R. M. halla tambien el limon
como simbolo amatorio en Italia y, segun autoridad de un filôsofo(!) muy distin-
guido, en la India.
N° 2253, etc., notas 338, etc. Muchos ejemplos de poesias de transforma-
ciones. Se ha de distinguir entre las que espresan ûnicamente el deseo de una
sola transformacion y las que anuncian la realizacion de una série de trasforma-
ciones cuyos efectos trata de evitar la mujer amada. El tema es ahora muy
conocido, gracias â la Magali de Mistral.
N° 2414, nota 254. Trata de los saludadores y transcribe una curiosa parodia
de sus desatinadas oraciones.
N° 2824, nota 259 y 2521, nota 772. Pclar la pava. Originariamente se
aplicô sin duda alguna â toda conversacion prolongada y sin consecuencia, al
hablar por pasatiempo, como es natural que hagan las personas ocupadas en
pelar un ave de muchas plumas. En el mediodia de Francia se dijo pelar la
grulla y estas dos expresiones se aclaran una â otra. Despues se ha aplicado ;i
las conversaciones de los amantes, especialmente a las que se verifican al través
de las rejas bajas de las casas de Andalucïa1.
Constancia, 282.
1 . V. sobre el pelar la grua, Romania IV, 275, nota 4. Debe decir no en catalan, sino
en Andalousie. Con respecto a la indole de estas conversaciones Fernan Caballero, cando-
rosa y optimista, tratô de excusar en una de sus novel3s â muchas de las jôvenes que en
ellas toman parte, si bien anadiô ô mas bien, segun supongo, se le aiiadiô una prudente
correccion. Por el contrario R. M. en algunas bellisimas paginas describe las tristisimas
consecuencias que puede originar la tal costumbre.
Rodriguez Marin, Cantos espanoles 14$
Serenata y despedida, 183.
N° 3254, nota 10. Es un ejemplo de la llamada redondilla, es decir, cuarteta
octosHabica de rimas cruzadas (abba)1. Siempre hemos juzgado y juzga tambien
por su parte R. M. que esta disposition de las rimas no es popular.
Tomo III. Ausencia 178.
Celos, quejas y desavenencias 109.
N° 3623, nota 10. Las animas han dado, Mi amor no vient; Alguna picarona
Me lo cntretiene. R. M. recuerda los versos de la Celestina : ... La média noche
es pasada Y no viene, Sabedme si otra amada Lo entretiene : versos que no hay
motivo para créer que se trasmitiesen por el canto. El autor de la seguidilla pudo
leerlos é imitarlos.
N° 3791 . Eres como gallo inglés Que â todos les haces cara ; Hazte niiïa, meso-
nera, Y à todos darâs posada. He oido : Eres como baile ingles Quedtodos vuelve
la cara; Eres como posadera Que d todos les da posada. Un llamado baile ingles
se representaba en nuestros teatros acaso antes de que se ejecutasen en Espafia
rinas de gallos ingleses.
N° 3862, nota 85. Aycr me dijiste que hoy Y hoy me dices que manana Y
manana me diras... A principios del afio 1847 cantaban los ciegos por las calles
de Madrid : Ayer, etc. Y hoy, etc. Y manana, etc. De lo dicho ya no hay nada.
Por ti, morenita, Me llevan d mi Al hospitalillo De San Agustin. Ignoro si habîa
mas estrofas.
N° 4059, nota 126. Es una copia de un poeta popular ya difunto, empleado
en el ferro-carril como Iimpiador de coches, de quien habla R. M. con justo
interes2. Como otrospoetas acaso todavia mas iletrados se preciaba Balmaseda de
una cîencia natural. Asi dice : En medio de mis fatigas, Varias veces disperté
Y vi d un sabio que escribia Lo que yo dormido hablè.
N° 4199, nota 181. Compara sus amores con el saûco muy cargado de flores
Pcro sin fruto. Cuentan, dice R. M., que el saûco producia copiosos frutos,
hasta que Judas lo maleficô con el hecho de colgarse en su ramas. Zamora en
su Judas Iscariote habla tambien del saûco. En rigor no es exacto que este ârbol
sea intructlfero.
N° 4285, nota 208. En esta se citan varias copias en que sus autores anôni-
mos se atribuyen gran saber. Pero este saber tiene limites : Er libro de la expe-
riencia No le sirbe ar hombre é na Tiene ar fina la sentencia Y nadie llegar find.
La construccion del tercer verso parece demostrar un origen popular; es verdad
que pudo haber dicho : No sirve al hombre de nâ.
N° 4332, sin nota. Habla de Barcelon, es decir, Barcelô, célèbre marino
mallorquin que floreciô a mediados del ûltimo siglo.
N" 4339, nota 229. Citanse en esta muchos motes laudatorios 6 denigrativos
de diferentes pueblos.
1 . Tal vez séria conveniente acioptar la terminologia de las Leys d'amors, que llaman
cruzada la disposicion de la rimas en abba y encadenada la en abab.
2. El Marques de Molins en su Manchega nos habla de un poeta popular aun de mas
hum'ilde condicion. Tal era un marmiton ô pinche de cocina empleado en una fonda
llamada del Ferro-carril. Trae una quintilla y varias seguidillas suyas en que se toman
metâforas y comparaciones de este moderno invento.
Romania, XllI 10
I46 COMPTES-RENDUS
N° 4386, nota 2444. Sin Dios, sin gloria y sin ti. Inspirado por un pasaje de
la comedia de Lope Un castigo sin venganza.
N" 4398, sin nota. De cinco dedos que tengo Diera uno y quedan cuatro... De
1 u îtro dedos, etc. Diera uno y quedan très... Progresion decreciente que en la forma
recuerda las canciones portuguesa y gallega de que hablamos en Rom. XII, 393.
N" 4553, nota 247. Trovo. Diâlogo de desdenes que recuerda los de igual
género gallego y catalan1. Se repiten como en éstos en el primer verso de una
copia palabras del ûltimo de la anterior.
Odio, 91.
N" 4686, nota 34. ... No hay plazo que no se cumpla Ni deuda que no se
pague. Sentencia muy difundida por El convidado de piedra de Zamora.
Al fin de esta seccion dice R. M., acaso con disculpable parcialidad : « Gran
numéro de las piezas que revelan odio son hijas de la raza gitana, especialmente
las en que se révéla un aima ruin, etc. » Todas estas copias se refieren a odios
nacidos de celos ô desenganos amorosos. No habrâ rencores producidos por otras
causas? Recuerdo que el ilustrado granadino D. Nicolas de Penalver, Régente
de nuestra Audiencia, recitaba algunas copias en que se hablaba de hervir la
sangre y en que se provocaban reciprocamente dos pandillas ô bandos enemigos :
copias que habïan figurado en un proceso criminal. Otros versos habrâ, por
desgracia, de esta clase, sin que por esto queramos dar razon a las exageraciones
de turistas y noveladores, ni olvidemos a! pueblo andaluz morigerado y laborioso
de que habla en otro punto R. Marin.
Desdenes, 359.
Penas, 671 .
N° 5098, sin nota. Ni contigo ni sin ti Tienen mis maies remedio, Contigo por que
me matas Y sin ti porque me muero. El s' Puymaigre en el articulo citado copia
unos versos muy semejantes del vizconde de Altimira (siglo XV). El pensa-
miento es obvio, pero la semejanza entre dichos versos y la copia llega a tal
punto que se ha de ver en la ûltima influencia inmediata ô mediata de ]os pri-
meros.
N" 5518, nota 133. Yo me arrimé ci un pino verdePor ver si me consolaba, etc.
R. M. defiende al poeta popular de las censuras de Lafuente.
N° j$8i, nota \^],Mehan dicho que tû te casas, etc. Trovo muy conocido y,
aunque de tono algo vulgar, muy sentido y expresivo.
N° 5701, nota 124. En el carro de los muertos Ha pasado por aqui; Llevaba la
mano fuera Y en esto la conoci. Esta copia ha logrado una justa celebridad y ha
dado lugar a imitaciones. Se refiere a un côlera anterior a 1865.
Reconciliacion, 3 1 .
N° 5727, nota 3. Diâlogo en forma de los de desdenes, pero de opuesto
sentido.
Matiumonio, 29.
Tomo IV. Teoria y consejos amatorios, 539.
N" 5830, nota 1 5. Cuatro SSSS componen Amor perfecto, etc. Cita R. M. las
3 BBB de los que venden, las très CCC que matan a los viejos, etc.
1. V. Romania VI, 74, n° 145. y Romancerillo catalan, n" 394.
Rodriguez Marin, Cantos espanoles 147
N" 5966, nota $7. En la torre mas atta De San Agustin, etc. En esta segui-
dilla los versos alargados por el acento se hallan nô en el estribillo, sino en la
cuarteta.
N° 6 1 5 1 , nota 93. Mananita de San Juan. Reune R. M. varias notas relativas
a la fiesta de San Juan.
N° 6227, sin nota. ... Palabras de mu j ères Todas son falsas. Las mujeres
dicen Palabras de los hombres. Creo que esta fué la primitiva version, por hablarse
en la copia de papeles y cartas, siempre y mayormente en otros tiempos mas
propias de los hombres.
CARlfiO Y PENAS FILIALES, $6.
ReligIOsos, 183.
N° 6508, nota 34. En este y en algunos otros se reconocen vestijios de tra-
diciones populares, especialmente de las relativas a la huida a Egipto.
N° 6522, nota 41. Por ayi biene San Juan... « Las frases Por alli viene, Ya
viene, Que le van crucificando, etc., indican a las claras que estos versos de la
Pasion [saetas les llaman en Andalucîa) se acostumbran cantar al paso de las
procesiones de la Semana Santa. Refiérense pues à las imâgenes que pasea la
devocion. » Creo que la palabra saeta tiene una significacion mas lata. Vease,
por ejemplo, una que no désigna una imâgen. « Los tercetos octosïlabos, me
escribiô el compositor é historiador mûsico S' Barbieri, son muy comunes en
Castilla. Recuerdo que siendo yo muy nino me daban mucho miedo los limos-
neros de la Hermandad del pecado mortal haciendo su cuestacion por las calles
de Madrid y cantando con voz gruesa y funèbre sus saetas, como una que con
su misma mûsica original copié en el acto 2° de mi zarzuela Pan y toros y que
dice asi : Hombre que estas en pecado Si en esta nochc marieras Piensa bien â donde
fueras. » Este ejemplo muestra tambien que no todos los tercetos pueden llamarse
soleares, ni tienen la disposicion de las rimas en aba.
SENTENCIOSOS Y MORALES, 348.
N° 6544, sin nota. A ti te lo digo, espada, Entiéndelo tû, rodela, etc. Esta
copia, que Lafuente creyô antigua, reproduce probablemente un refran de época
anterior â la del poeta.
N° 6614, nota 27. Reproduce el apôlogo de Calderon : Cuentan de un sabio
que un dia.
N° 6768, nota 59. R. M. sale en defensa de la mayoria de los letrados, asi
como mas adelante califica â una copia de calumniosa porque habla mal de un
juez. Se ve que con respecto à esta clase no quiso dejar el ànimo de los lectores
impresionado por la maledicencia popular.
N° 6863, nota 90. Copia casi literalmente el tema de una glosa de Antonio
de Mendoza (contemporâneo de Quevedo). Es probable que otras copias tengan
un origen semejante.
FlESTA Y BAILE, 87.
N° 691 1 , nota 9. Cantaor que tanto cantas Y présumes de cantista, D'une cuantas
cruses jase Er saserdote -n la misa? Sigue la respuesta en otra copia. Tenemos
una composicion de igual forma relativa al câliz y a la patena. R. M. trae otra
castellana y una portuguesa de asunto profano. Estas contestaciones en verso,
â diferencia de lo que sucede en las adivinanzas, recuerdan los enigmas pro-
puestos y descrifrados en la antigua poesia bucôlica.
I48 COMPTES-RENDUS
N* 6922, sin nota. A las varias copias relativas a la guitarra puede anadirse,
â causa de su singularidad, que creo involuntaria, la siguiente : El îocar (Er
tocâ?) la guitarra No quiere sensia ; Quiere fuersa de manos Y habilidensia.
Columpio, 14.
jogosos y satiricos, 456.
estudiantes, soldados, mar1nos, mineros, contrabandistas, bravucones
y borraghos, 624.
Carcelarios, 113.
N° 7702, nota 5. Qu'un le llevard la nueva A la triste madré mia, etc. Igual
expresion se encuentra en nuestra antigua poesia caballeresca y en otras lite-
raturas.
Historîcas y tradicionales, 38.
N° 7814, sin nota. Moros â cabayo, Cristianos â pic; Como ganaron la casita
santa De Jerusalen. Nadie supondra que esta copia (seguidilla gitana) ascienda â
las cruzadas. Fué sugerida por un cuadro 6 retablo?
N" 7815, sin nota. Relativa a Felipe V. La siguiente habla de guerra mantima
con ingleses sin fijar la época. Vienen luego las que tratan de Napoléon, de nues-
tras contiendas civiles y de la guerra de Africa.
N" 7835, sin nota. En la plaza de Tetuan hay un caballo de cana, Cuando el
caballo rclinche Entrarâ cl moro en Espana. En 1835 oî cantar : A la orill[it]a
de un rio Hay un, etc. Cuando el, etc. Carlos sera rey de Espana.
N° 7851, nota 13. Es la ûltima de esta seccion y se refiere a tiempos muy
recientes (1875). Habla del monte Jurra mencionado ya por el seudo-Turpin.
Locales, 280.
N° 8067, nota 193. Por un lado tiene cl Duero Por otro Pena Tapada. Estos
dos versos reproducen un conocido pasage de los romances del cerco de Zamora
{Pena tajada). Pero la copia no ha sido tomada de la tradition, sino de un
informe publicado en la Gaceta de Madrid.
Algunos cantos locales de Galigia, 30.
Varios, 43.
El tomo V comprende un copioso Apcndice de que paso â indicar algunos
puntos.
Nanas, 7) Algunas nuevas y dos bellas canciones largas, tambien de cuna (?)
y dialogadas, recogidas por la hija mayor del s' Murguia. Nanas gallegas debidas
tambien â este Senor y siete inéditas recogidas por el s' Gianandrea en las
Marcas.
Rimas infantiles, 20) Dos de Asturias : la segunda es la de Rios (V. pag.390,
n. 1) Ensilla, ensilla Calabacilla (Encalabacicllaen Rios), El rcy Don Juan Entra
en Castilla, etc.
22) Rimas asturianas preliminares del juego del esconder.
30 a 34) Nuevos versos a la luna, al caracol, al grajo, a la codorniz.
35) Juan el tuerto ô del huerto que corresponde al Jan de Fort languedociano.
53) El sastre del campillo ù del Cantillo.
54) Version asturiana del n° 209 (V. pag. 389). Cita de Pitre que prueba no
ser esta danza exclusivamente espanola.
55) Juego de Juan Perillan (Cuba). Es el célèbre magico de Toledo?
Rodriguez Marin, Cantos espanoles 149
63) A la limon, etc. Uvas traigo que vcnder, etc. Estas dos rimas de Asturias
que forman un solo juego son bastante parecidas â las publicadas en el Jahrb.
f. rom. lit., VII, 185 y 183.
66) El milano (Guadalcanal : Torre) : Vamos â la huerta Dcr tarongi, etc. Si
esta vivo, Dak en el pico, etc. Estas dos rimas aseguran la autenticidad de las
del Mentor de la infancia que copiamos en la pag. 388'.
70) Formulas antiguas citadas por Rodrigo Caro que equivalen â cl mal que
se vaya y el bien que se venga, etc., de nuestros cuentos.
72) Echar pelillos. Cita de Homero por Caro. No se ve clara la analogîa.
74) Algunos otros usos y ceremonias de los mucliachos. — Caneton delMayo.
A cantar er Mayo, Senora, benimos Y para cantarlo Lisencia pedimos. Sigue una
larga descripeion de la belleza de la senora. — Notas sobre el Mayo. Anâdase
lo que dijimos en la pag. 391 y el Mayo gallego (Romania, tomo VI, pag. 67).
Adiyinanzas. Nuevos cotejos, nuevas muestras y variantes debidas al S' Torre
Salvador. Dice R. M. que déjà inéditas unas trescientas ô mas â causa de su
aparente deshonestidad.
Pegas. Formulas anâlogas a este género, portuguesas é italianas.
Oraciones y ensalmos. Uso de las palabras diantre, dianche, démontre y
demonche.
Tomos III y IV, 156) En uno de los villancicos de Villaroel (comienzos del
siglo XVIII) se cita una especie de copia de cien anos de antiguedad. Arrojôme
la Portuguesilla Naranjillas de su naranjal, etc. No es copia octosilâbica.
168) Nuevos ejemplos de transformaciones.
Historicos. Copia el canto de Lelo, auténtico sin duda, sin que por esto se
haya de créer que ascienda â la epoca de Augusto (V. Poesia heroico-popular
castellana, pag. 136, nota 5).
Melodi'as. Las cancioncillas andaluzas tienen un sin numéro de denomina-
ciones derivadas del métro, de la mûsica, de los lugares y de los asuntos. Aunque
el S' Machado diô algunas indicaciones acerca de esta materia en sus Cantcs
flamencos, se echa de menos un estudio metôdico y completo en el cual se fi je,
cuanto es posible, el valor de aquellas denominaciones2. El S' R. M. se habia
propuesto explicarlas, pero no es un trabajo de esta îndole para publicaciones
de plazos determinados. Asi es que ha debido cenirse â una coleccion de melodias
que no dudo apreciaran los entendidos. Parece, sin embargo, que sobran algu-
nas, como, por ejemplo, la que imita el toque de la diana y que faltan otras,
por ejemplo, alguna muestra de seguidilla gitana.
Entre las letras de estas melodias, que no siempre corresponden â las poesias
1. Mirâmos este libro con algun recelo pero no lo bastante. El Sr G. Paris nos ha
advertido que hay dos cancioncillas francesas Avène, Aviné, Avène Que le beau temps
t'amène, etc., y Nous n'allons plus au bois, etc., de que son traduccion tan literal
como permite la versificacion, las de El Mentor que copiamos en la pag. 389. No serîa
imposible que alguno las tradujese y las comunicase â las muchachas pasando â formar
parte del repertorio infantil (como ha sucedido con la de la nina que se confiesa de haber
muerto un gato)-, pero es muy de temer que sea traduccion hecha ad hoc por el poco
escrupuloso autor del articulo.
2. Es posible que algunas de estas denominaciones se empleen de una manera algo
arbritaria, como sucediô con las palabras Lay y Virolay, â lo menos en la antigua poesia
catalana, y como sucede ahora con la de balada.
I 5 0 COMPTES-RENDUS
anteriormente publicadas, observamos la 25 que no es sino una estrofa de El
retrato publicado por Fernan Caballero en su Callar en vida y perdonar en muerte.
En R. M. : Tu garganta'Tan clara y tan bella Todo lo que bebes Se clarea en ella.
Fernan : Tienes la garganta Tan clara, tan bella Que hasta lo que bebes Se trasluce en
clla{. Creo poder asegurar que este pensamiento se lee en algun antiguo tro-
vador ô trovero, pero no he podido dar con el pasaje en que se encuentra 2.
A este Apéndice del S' R. M. anadiré otro de corta extension que, sin darle
grande importancia, considero no del todo indiferente al asunto que estudiamos.
Rimas infantiles. El Mambrû, senores Vino de la granja De cojer madronos
para la tia Juana. La mano derecha Y lue go la izquicrda Y luego una vuelta Con
su reverencia; Apârtense â un lado Que me causa pena. Tintin que â la puerta lla-
man, Tintin que no quiero abrir, Tintin si sera la muerte Tintin que viene por mi.
Se canta en Madrid. Esta y la indicada en la pag. 388, son las danzas de Mam-
brû que ahora se ejecutan. El final de romance : Este es el Mambrù, senores,
Que se canta del rêves pertenece â tiempos anteriores y fué efecto de una impor-
tation antigua de la cancion francesa, que no creo haya sido la ûltima.
Hasta que el artillero no diga bomba va, Hasta que no dispare Ninguno tirarâ.
Qui cuqui cantando la rana Qui cuqui para la tia Juana. La mano derecha, etc.,
versos anâlogos â los de la anterior. — Polios â la cazuela No son para corner,
Son para la condesa Los sabe componer. Dos y dos son cualro, Cuatro y dos son
seis, Seis y dos son ocho Y ocho diez y seis Y ocho veinte y cuatro Y ocho treinta y
dos; Animas benditas Me arrodillo yo {Me levanto yo, etc.). Se danza en Barcelona.
La Maria sola Esta en el corral Abricndo la puesta Y cerrando el portai. Quien
es esta gente Que anda por aqui Que de dia ni de noche Me déjà dormir ? Son los
estudiantes Que van ci estudiar En la capillita De la Virgcn del Pilar. Panoliio de
010, Panolito de plata, Yo me llevo esta Por la puerta falsa. Se danza en Madrid.
Una tarde sali al campo (con el ay, con cl ay, ay, ay) en mi caballo troton (con
el aretin, con cl areton). Encontre dos hermamtas mas hermositas que el sol. Pre-
gunté si eran casadas, me dijeron : no sehor. Pregunté si eran solteras, me dijeron : si
sehor. Las agarr'e de la mano y las llevô a mi meson. Pregunté que cena habia : dos
gallinas y un capon ; Las gallinas pare las damas y el capon para el sehor. Pre-
gunté que vino habia : Dos botellas y un zurron ; Los botellas para las damas y
cl zurron para el senor. Pregunté que luz habia : dos veletas y un velon; Las veletas
para las damas y el velon para el senor. Se danza en Madrid.
Al pasar la puerta de Santa Clara Se me cayû un anillo dentro del agua. Por
1 . Habia oîdo por primera vez éstos ô semejantes versos â D. Celestino Pujol que me
contesté mâs tarde â una carta en que se los pedia con las siguientes interesantes lineas :
« En un cazadero llamado los Bicuercos, ante de llegar â Canden, casi en el encuentrode
las provincias de Valencia y Cuenca estuve â cazar el perdigon por los anos de 1874.
Uno de los iberos. poblador de aquellos pâramos, por la noche nos cantô mayos y en
unos versos amatorios en los que se describîa una mujer me acuerdo de la copia siguiente
que no se si recuerdo bien ahora : Tiene una garganta Muy suave y fresca, Cuando bebe
vino Todo se clarea. » Fâcil es notar que esta version se parece mâs a la de R. M. que
â la de Fernan.
2. [On lit dans une pièce du xu i° siècle, publiée par P. Meyer dans le Jahrbuch /.
rom. u. engl. Literatur, V (1864), 400 :
Quant vous buvés le vin vermeiul
Et la couleur descent a val,
Par mi (la gorge) reluit corn par cristal,
Et descent jusqu'en la couraille. — Réd.]
Rodrigue?, Marin, Cantos espanolcs 1 5 1
sacar un anillo saqué un tcsoro : Una Virgen de plata y un Cristo de oro. A la
càrcel me llevan por el tesoro, Por la Virgen de plata y cl Cristo de oro. Se danza
en Madrid.
Al pasar la barca me dijo el barquero : Las mozas bonitas no pagan dinero. Al
subir el coche me volviô â decir : Esta morenita me ha gustado à mi. Vàmonos
aprisa â la puerta del sol A ver los soldados en la formacion. Yo no digo esto que
digo otra cosa, Que tengo un vestido de color de rosa. Se danza en Madrid.
Yo me queria casar con un mocito gallego Pero mis padres me quieren monjita
en un monastero. Sospecho que esta fantasia (pues no se trata de una nueva
Monaca di Monza) esta ya impresa. Por si no Io esta véase el final : Si subo a la
torre â tocar la campana, La abadesa dece que soy holgazana. Si salgo â la puerta
y me pongo â la red, La abadesa dice : eso yo lo haré. Si llevo zapatos de color
marron, La abadesa dice : esto se acabô. Si llevo zapatos de color turqui, La abadesa
dice : esto no es pà ti. Se danza en Madrid.
Canto del dia de Reyes. Ya se van los Reyes, Bendito sea Dios ! Ellos van
y vuelven Y nosotros no. Coro. Naranjas y limas, Limas y limants, Vale mas
la Virgen Que todas las flores. — Ya baja del cielo El Verbo divino, Derramando
flores Y corales flnos. — Abrcnos la puerta Que quieren entrar A adorar el nino
Que esta en el altar. — Si me dan pastcles Dénmelos calientes, Que pasteles frios
Empachan las gentes. — Si me dieren queso Dènmelo en tajadas, Que en la otra
casa Quiso haber trompadas. — Y ahora comamos Con [Un?) amen Jésus ; Al
dueno de casa Dios le de salud. — Y con eso adiôs, porque ya nos vamos; Yo y mis
companeros Las manos besamos. — Cantado en Puertorico. Recuerda la copia
castellana : La noche buena se viene, La noche buena se va, Y nosotros nos iremos
Y no volveremos mds. — Grande es la analogia con el canto normando : Adieu
Nocl, il est passé! Nocl s'en va, il reviendra ... Adieu les Rois Jusqu'à douze
mois ; Douze mois passez, Rois, revenez. Beaurepaire, pag. 18 y 19. Recuérdese
tambien el Canto de Mayo citado.
Oraciones. Cuatro pilares tiene esta cama Cuatro angelitos la acompahan Y la
Virgen Maria que esta en medio ; Dios me recoja d buen sucho. Afan de Ribera
Virtud al uso (Principios del siglo XVIII). Bibl. de Rivadeneyra. Nov. post. a
Cervantes, II, 45 $.
A acostarme voy Solo y sin compana La Virgen Maria Me encuentro en mi cama
Y me dice : duerme y reposa Y no tengas miedo de ninguna cosa. Que en la puerta
de la calle Esta Jésus y su madré (!), A la puerta del corral La Magdalena y San
Juan Y â la puerta de tu aposento El Santisimo Sacramento. — Esta y la siguiente
acaso de origen andaluz fueron aprendidas en Madrid. Version corrupta.
No hay quen se quiera embarcar pà los navios del cielo ? Cristo sera el capitan
y S. Juan el marinero. El marincro da voces porque lo saquen del agua. Se apa-
reciô el enemigo por una oscura montaha : « Que me das, marincrito, y te sacarè del
agua? » « Te daré mis très navios cargaditos de oro y plata, Y mi mujer que te sirva
y mis hijas por esclavas. » « No quiero tus très navios cargaditos de oro y plata
Ni tu mujer que me sirva ni tus hijas por esclavas; Solo que cuando te mueras à mi
me entregues el aima. » « Calla calla, endemoniado, no digas estas palabras, Porque
mi aima es de mi Dios, que me la tiene prestada, El corazon de la Virgen que es mi
madré soberana, El cuerpo para los peces, que estan debajo del agua, La ropa para
los pobres que me encomienden el aima, Los huesos pà el campanario que repique
1$? COMPTES-RENDUS
las cam panas. Quien dijere esta oracion todos los viernes de ano Sacarâ un aima de
pena, la suya si esta en pecado. De este Romance diô ya un fragmente» el s' Pidal
(V. Rom. de Duran prôlogo) y se hallan versiones alteradas en Cataluna
(V. Romancerillo catalan, n° 34). En estas no hay los 4 ultimos versos que creo
arbitrariamente pegados.
Santa Ana bendita, De Dios abuelita, Guârdame en tu falda, Que soy pcquenita.
Defiende mi sueno, Haz que no me aflijan Ni mal ni pesâtes Ni la pesadilla.
Santa Barbara bendita, En el cielo estas escrita Con papel y agua bendita. Por el
ala de la cruz, Padre nuestro, amen Jesûs.
San Bartolomè se levante, Pies y manos se lavô, Por un caminito echô, A Jesu-
cristo encontre : « Donde vas, Bartolomè? m « Yo sehor con vos iré, A los cielos
subirè, A los angeles veré, A la' Virgen adoraré. » « Vuelvete, Bartolomè A tu
posada 0 meson, Que yo te darè un don Que no he dado â ningun varon. En la
casa que te nombren très veces al dia No cacrâ centella ni rayo, No morirâ. mujer de
parto Ni criatura de espanto, Y el demonio tentador Nunca saldrd venecdor. » Apren-
dida en Valencia. Version de Madrid menos compléta. Version alterada de Cata-
luna. En esta los dos ûltimos versos son : No habrâ hombre sin confesion Ni
demonio sin defension.
Copi.as. Apesar de lo copioso de la coleccion de R. M. no se ha de créer
que sea compléta, y el mismo nos informa de que ha recogido un gran numéro
de copias despues de la publicacion de los cuatro primeros tomos. Querer sena-
lar todas las obras de esta clase séria como empenarse en contar las flores del
campo. En la coleccion de Forteza, no menos que en la muy reducida que
pudiera sacar de mis papeles, hay algunas que me parecen faltar en los Cantos
espaholes. Pero ya para abreviar, ya para no exponerme â dar como inédita
alguna publicada por el mismo R. M., solo insertaré dos religiosas de Forteza
y très historicas que recuerdo.
La seccion de las de la primera clase impresa en el Museo Balcar consta de diez
numéros, ninguno de los cuales se lee en R. Marin. Véase el primero y el ûltimo,
notables por diferentes titulos : Très dias hay en el ano Que relumbran mas que el
sol, Corpus-Cristi, Viernes Santo Y el dia de la Ascension '. — Yo me asomèâun
sepulcro, Por ver lo que habia dentro : Encontre la fin del mundo Y el desengaho
del tiempo.
La seccion de Historicas y tradicionales de R. M. es, como el mismo advierte.,
la mas escasa, y hubiera podido facilmente aumentarse con otras tambien relativas
a modernos sucesos politicos, taies como las siguientes :
Diccn que los rusos vienen Por la parte de Aragon, Y los rusos que venian Eran
cargas de carbon. De 1822 023 — Mina dijo â su caballo : Sâcame de este an-
nal, Que me vienen persiguiendo Los de la guardia real. Las cadznas que me opri-
men Dentro de mi corazon Se romperan cuando reincn La justicia y la razon. De
hacia 1831 032. Los primeros cuatro versos son de caracter popular; los cuatro
ûltimos muestran el estilo de las llamadas poesîas patriôticas. — Ay pobrecita
la Espana ! Como te van â poner ! Todos van para ganar, Ninguno para perder
(estoy menos seguro de los dos ûltimos versos que de los dos primeros). La 0!
1. Recuerda un bello canto griego acerca de las fiestas que los Turcos robaron â los
cristianos.
Rodriguez Marin, Cantos cspafioles 1 5 5
en Tarragona cantada por un soldado durante los acontecimientos de Agosto
ûltimo.
Termina la publicacion de R. M. con un Postscriptum del Sr Machado que no
tratamos de analizar, contentandonos con indicar los que nos han parecido sus
puntos culminantes. I Existian las copias en los siglos anteriores al pasado? Se
inclina û la negativa. Escritores que han llamado la atencion hacia este género.
II Dificultad de una buena clasificacion. Diferentes aspectos por los cuales puede
ser considerada una misma copia. III Habla especialmente de las locales, de las
de marineros, mineros y presos. IV Califica este genero de épico, es decir, del
mas epico (objetivo) entre los lîricos. Define al pueblo la humanidad nina. En
cierto sentido el poeta popular no créa. Estudio de los lindos cantares de Mon-
toto en que descubre algun elemento no popular. V Refiriéndose al plan que se
propuso R. M. relaciona las diversas especies de copias con las edades del
hombre. VI Habla en particular de los requiebros. VII Examen y elogio de la
obra de R. Marin.
Merécelo en realidad por la diligencia en reunir materiales, por el buen orden
en que por Io gênerai los ha dispuesto, por las observaciones fonéticas y sintac-
ticas, por las noticias de costumbres y tradiciones y por los numerosisimos
paralelos con la poesia lirica popular de Italia y de las diferentes lenguas româ-
nicas de Espafia. Defectos tiene que el mismo colector reconoce en advertencia
final, siempre dificiles de evitar, mayormente en publicaciones hechas no tan des-
pacio como serîa conveniente. Para nosotros no es tanto lo que falta como lo
que sobra en el trabajo del S' R. Marin '.
Para terminar y sin salir del terreno literario, notaré un punto de vista que
tengo, cuando menos, por muy exagerado. El colector, y no ha sido en esto el
primero, busca no se que trascendental y recôndito en la poesia popular, aun
en casos en que no hay razon ni pretexto para ello. Que un pobre, por ejemplo,
se queje de que su condicion le obligue a ir a la guerra, ô un preso del mal
trato que se le da, que una casadita de un ano se muestre inconsolable por la
pérdida de un nino, todo esto es muy natural y sencillo y no ofrece misterio ni
trastienda. Nada mas apartado de la poesia cientifico-simbôlica del Alighieri,
de la docrina escondida y de los versos extraùos de que habla el texto2 esco-
gido por el S' R. M., a mi parecer con mal acuerdo, para lema de su obra.
Barcelona, noviembre de 1 88 ? .
Manuel Mîla y Fontanals.
1 . Se echa de menos, sin embargo, una seccion inportantisima, cual es la de los romances,
ya religiosos, ya heroicos, ya familiares que sin duda se conservan en Castilla y Anda-
lucia, como en Asturias y Cataluna : seccion en la cual, mas que en las de las copias, se
notarlan positivas relaciones con las poesias populares de otros pueblos.
2. Inferno, IX.
Erratas que se ha notado en el primer articule Pag. 384, nota 2, linea 4:5" tomo,
/. I tomo. — Pag. 386, N° 48, linea 3 : 1 no, /. No. — 389, N" 216, linea s : Pin
y por, /. por Pin y. — Pag. 390, N° 220, linea 1 : déférente, /. diferente. — Pag.
391, N° 230, linea 3 : cucandur, /. cucandar. — Ib., linea antepenûltima : indicado,
/. indicados- — Ib. N" 211, linea 5 : persiquan, /. persignan. — Pag. 292, N" 402,
linea penûltima : sono, /. sona. — Ib. N" 036, l. 4 : Juspiter, /. Jupiter. — Pag. 393,
linea 1 : nada, Z. nado. — Ademas faltan muchos acentos.
'54
COMPTES-RENDUS
Jean Fleury. Littérature orale de la Basse-Normandie (Hague
et Val-de-Saire). Paris, Maisonneuve et Cic, 1883. (Les littératures
populaires de toutes les nations, etc., t. XI.)
Col présente volume il Signor Jean Fleury, lettore alla impériale università
di Pietroburgo, ha presentato un notevole contributo al Folk-Lore délia Francia,
e tanto più grande è il pregio di questa raccolta, inquantochè si aggiugne
utihnente a quelle di parecchi altri valentuomini, quali i Sig. Rolland, Cerquand,
de Puymaigre , Cosquin, Bladé, Sébillot, Carnoy, Luzel, frutto di singolare
diligenza nel frugare entro i più riposti recessi délia tradizione popolare patria
ed aile costoro amorevoli e persistenti ricerche sul suolo délia Francia, sempre
coronate da feiiee successo, debbesi la raccolta di preziosi documenti, di cui
s'ignorava perfino l'esistenza. Ma se in grazia aile loro indefesse fatiche si
è raccolto il tesoro leggendario largamente diffuso in alcune provincie délia
Francia, corne nella Guascogna, nella Lorena, nella Brettagna, nel Bearn, nel-
l'Anjou, nella Piecardia, ecc. ne restano altreancora quasi inesplorate, quali la
Normandia, l'Auvergne, la Borgogna e va dicendo; conviene quindi saper grado
al Signor Fleury di averci fatto conoscere la letteratura orale délia Bassa-Nor-
mandia, e sarebbea desiderare ch' egli estendesse pure le sue ricerche ail' Alta-
Normandia per renderci cosi nota la letteratura orale dell' intiera provincia. La
raccolta è divisa in due parti, la prima comprende Racconti suddivisi in Leg-
gende, Tradizioni, e Novelle (soprannaturali, scherzose ed infantili) ; la seconda
contiene le Canzoni (sacre e profane di vario génère) , gP Indovinelli, i Proverbi,
e i Detti proverbiali. Tra siffatti racconti, novelle e canti, quelli che per la loro
diftusione offrono argomento a riscontri sono susseguiti da note comparative,
forse un po' troppo brevi perché bastino appieno alla rispettiva illustrazione di
essi. Ma perô anche nella loro brevità tali note hanno un pregio consistente
nei frequenti richiami aile corrispettive tradizioni e novelle délia Russia, la cui
letteratura artistica e popolare è ben nota ail' autore, che appunto dimora
in Pietroburgo. Nella seconda leggenda si tratta délia vittoria di San Germano
sopra un gigantesco serpente che infestava i dintorni di Flamanville, e délia
liberazione del paese dal sanguinoso tributo di fanciulli che si dovea di continuo
pagare al detto serpente' ; la leggenda che segue si raggira sulla mala erba, e
sulla damigella di Tonneville: la mala erba è Perba che fa smarrire, l'erba del-
l'oblio, \'irrkraut dei tedeschi ; essa cresce sopratutto nelle lande, ne' crocicchi
délie vie, donde il facile scambio di queste. In Alemagna, in Russia la detta erba
che fa smarrire ha una data forma, essa è sovente la felce, od una particolare
specie di felce; nella Hague invecelamedesima non ha una forma conosciuta, ma
perô moite persone affermano con sicurezza d'averne risentito gli effetti, e d'aver
quindi preso a camminare in direzione opposta a quella verso cui loro conve-
niva andare. La damigella di Tonneville appartiene alla specie délie Limoniadi
greche, délie Dame Bianchc alemanne, délie Rusalke russe. Per la mala erba
1 . Reminiscenza de' due miti ellenici di Teseo, uccisore del Minotauro, e di Perseo
uccisore d' un mostro marine
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 1 55
richiama l'autore solo alla monografia di A. Kuhn sul mito del fuoeo c sulla
bevanda céleste presso le nazioni udo-europec, il cui compendio in francese fatto
da Frédéric Baudry venne pubblicato sulla Revue germanique, t. XV, anno 1861,
pag. 26. Si sarebbero pure potuti aggiungere a questo i seguenti riscontri :
per la Normandia, Bosquet (Amélie), La Normandie romanesque et merveilleuse,
Paris, Techener , 1845, pag. 386; Milusine , col. 13, 46, 172; per la
Bassa - Brettagna , Le Men (R. F.), Traditions et superstitions de la Basse-
Bretagne (Revue celtique a. I. pag. 422); per la Franca-Contea, Mèlusine
col. 349 ; per l'Alta-Brettagna, Paul Sébillot, Traditions et superstitions de la
Haute-Bretagne, Paris, Maisonneuve, 1882, t. 11, pag. 326 (Les herbes magi-
ques) ; per il Poitou, Souche (J. B.), Proverbes, traditions diverses et conju-
rations, Niort, Clouzot, 1882 (estratto dai Bulletins de la Société de statistique,
etc., des Deux-Shres), pag. 24 '. Quanto alla damigella di Tonneville l'autore
osserva nella nota la medesima non esser poi altro che la najade la quale
rapisce lia, figlio di Teodamante, compagno d'Ercole, mentre esso attigne
acqua al fiume Ascanio, avendo acceso l'amore in quella colla sua bellezza.
Ricorda l'autore parimente le sirène che tendono insidie ad Ulisse, il Re dcgli
Ontarïi di Goethe, la Dama bianca di Walter Scott, e le Rusalke di Pouch-
kine, di Tourguénief, di Gogol ed altri novellatori délia Russia. Alla 7a délia
tradizioni (La messe du revenant) non fa l'autore alcuna nota, eppure avrebbe
potuto trovarvi molti riscontri, tra i quali meritevoli di menzione : F. -M.
Luzel, Veillées bretonnes (Mœurs, Chants, Contes et Récits pop. des Bretons-
Armoricains), Morlaix, J. Mauger, 1871, ire veillée: Hist. de revenant, Le Mort
confesseur, pag. 3 ; Sébillot, op. cit., t. I, pag. 236 : Le revenant à la messe;
H. Carnoy, Littérature orale de la Picardie, Paris, Maisonneuve, 1883, pag.i 1 5 :
Le revenant qui se j ait porter à Notre-Dame ; Fouquet (Dr), Légendes du Morbi-
han, Vannes, Cauderan, 1857, pag. 107: La messe dufantôme; P. Sébillot, Lit-
térature orale de la Haute-Bretagne, Paris, Maisonneuve, 1881, pag. 193 (titolo
uguale al précédente) ; Id., Contes populaires de la Haute-Bretagne, Paris,
G. Charpentier, 1880, pag. 275, n° 43, (medesimo titolo».
La prima deile novelle (Le langage des bêtes) s'assomiglia alla novellina popo -
lare dell' Alta-Brettagna n" 2 $ : L'enfant qui entend le langage des bêtes, in
P. Sébillot, Contes des paysans et de pêcheurs, Paris, G. Charpentier, 1881,
pag. 1322, per il principio ed il fine délia novella, cfr. Grimm, Kinder und Haus-
marcfien, 17a ediz., Berlin, Wilh. Hertz, 1880, pag. 134, n" 33 : Die drci
Sprachen; altri episodî délia novella si trovano in due conti délia Bassa-Bretta-
gna, raccolti dal Luzel : Histoire de Cristie e le Pape Innocent, per essi vedi
Mèlusine col. 274 e 374, cfr. pure le note comparative del Kcehler, aggiunte in
fine al secondo conto (Mélus. col. 384). A tali indicazioni del Fleury si
potrebbero aggiugnere queste altre : Paul Sébillot, Triait, et superst., t. II,
pag. 326 : Les deux chiens ; E. Teza, La tradizione dei sette savi nelle novelline
magiare, Bologna, Fava e Garagnani, 1864, pag. 10-17, ecc-
1 . Vedi ancora Karl Simrock, Handbuch der deutschen Mythologie mit Einschluss der
nordischen, 3e Aufl. Bonn, A. Marcus, 1869, pag. 476.
2. Cfr. pure Léger, Recueil de contes populaires slaves. Paris, E. Leroux, 1882, n» 50 :
Le langage des oiseaux.
1$6 COMPTES-RENDUS
La seconda novella : Le pays des margriettes (margherite), si raggira sul tema
notissimo : La bclla e la bestia, per il quale richiamal'autore allacorrispondente
versione lorenese del Cosquin, Contes populaires lorrains, ecc, e alla dottissima
illustrazione délia medesima ; vedi pure le mie Quattro novelline popolari livor-
nesi, Spoleto, Bassoni, 1880, n° 4 : // re serpente, e le rispettive note compa-
rative; Consiglieri-Pedroso, Portugueze-Folk-Tales* , N' 10,20, 26: The M ai-
dai and the Beast, The Cabbage Stalle, The Prince who had the head of a horse
[Principe sardâo è la novellina principale del tema présente nel testo portoghese);
F. Liebrecht nella Zcitschrift fur vergleichende Sprachforschung, XVIII, $6, vedi
pure Zur Volkskunde, Heilbronn, 1879, pag. 239. Per le numerose varianti
slave di questo tema vedi le dotte note comparative del Vollner al n" 3 :
Vom Igelf der die Kœmgstochtcr zur Frau bekam délia citata raccolta Leskien-
Brugman.
La terza novella : La fille sans mains, tratta un argomento non meno
diffuso presso le varie letterature orali dei differenti popoli, cfr. Basile,
Pcntamerone, Tratt. 20 Giorn. III : La Penta manomozza ; Straparola, Piace-
voli notti, Nc III, Fa 3a (taie novella di G. F. Straparola, nella traduzione
tedesca di V. Schmidt, la 2a délia série ha il titolo : Die Schlange) ; Grimm,
op. cit., n° 31 : Das Madchen ohne Handc ; Vuk Stephanovic Karadzic,
Scrpske Narodne Pripovijetke (Novelline popolari serviane) , n° 33; Afanasieff,
Narodnija Russkija Skazki (Novelline popolari russe), Moskwa, 1863, N' 6
e 1 3 del 30 libro dal titolo : Kossorouchka (la donzella dalle braccia mozze).
Per le varianti slave di questa novellina vedi l'erudite note delP Afanasieff,
II, pag. 393, e quelle del Vollner al n° 24 : Von der Ratte die den Kcenigs-
sohn zum Mann bekam, délia collezione Leskien-Brugman; cf. pure E. Legrand,
Reciii il de contes populaires grecs, Paris, E. Leroux, 1881, pag. 241 : La Belle
sans mains. Chi bramasse conoscere appieno quanto fosse divulgato il ciclo délia
fanciulla perseguitata potrebbe leggere la prefazione del prof. A. d'Ancona
alla tradizione drammatica di Santa Uliva, il discorso proemiale del prof.
A. Wesselofsky alla novella délia figlia del re di Dacia, e le pagine a taie
soggetto consecratevi dal prof. A. Mussafia nell' edizione che fece del testo ita-
liano délia Crescenzia [Ucber eine italicnische metrische Darstcllung der Cre-
scentia-sage, Wien, 1866, pag. 72-97); cfr. ancora E. Rohde, Der gricchische
Roman und seine Vorlaufer, pag. 534; W. Radloff, Probcn der Volkslittcratur
der tùrkischen Stœmmc Sud-Sibiriens, St-Petersburg, 1872, IV, pag. 141 : Das
Weib als Fùrst; Jean Pio, N££>),r;vtxà IlapapwOia, Contes populaires grecs,
Copenhague, A. F. Hœst et fils, 1879, pag. 143,1a 7a délie novellinedell' isola
Astropaija dal titolo : cO '06pr(ô; x' y, x-ipr, ; Anecdotes historiques, légendes et
apologues, tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, dominicain du XIIIe siècle,
publiés par A. Lecoy de la Marche, Paris, 1877, pag. 1 1 5 , n° 136; Liebrecht in
Gœttingische gelchrten Anzeigen, 1867, pag. 1798; Max Grùnbaum, Jùdisch-
deutsche Chrestomathie, zugleich ein Bcitrag zur Kunde der hebraischen Literatur,
Leipzig, Brockhaus, 1882, pag. 430 (racconto del libro di Maase).
1 . Nella raccolta inedita del Consiglieri-Pedroso appartengono a questo argomento le
novelline popolari portoghesi : 0 tûlo de couve; 0 principe da cabeça de cavallo; 0 filho
do prscador.
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 1 57
Per i riscontri alla prima délie novelle scherzose : Les voleurs volés, Pautore
rinvia alla dotta illustrazione dal Cosquin fatta sulla variante lorenese di essa, e
pubblicata nella Romania, t. VI,pag. 548; essendo questo argomento notissimo,
tralascio qui di riportar qualcuna délie innumerevoli versioni délia medesima
che esistono presso i varî volghi1.
La seconda novella scherzosa : Jacques le voleur, s'accorda perfettamente
colla brettone del Sébillot (Littérature orale de la Haute-Bretagne, pag. 1 1 2)
e con quella lorenese del Cosquin (Contes populaires lorrains, Romania, t. X),
dallo stesso titolo : Le fin voleur; oltre a questi l'autore richiama del pare ad
Afanasieff e a Dahl per tre versioni russe dell' uno, e tre dell' altro nell' opéra
Narodnija ecc, lib. V e VI0. Concorda pure con una novellina popolare
comasca da me raccolta non è guari, ed intitolata : / tri fradeji che fa fortûna ;
si potrebbero pure aggiugnere questi altri riscontri omessi dall' autore :
De Gubernatis, Novelline di Santo Stefano di Calcinaja, n° 29 : // ladro; Strapa-
rola, Piacevoli Notti, 1,2; Arnason, Icelandic Legcnds, translated by Powel and
Magnusson, II, 609 ; Aus dem sùdlavischen Marchenschatz (Archiv fur slavische
Philologie, I, pag. 283) : n° 10, Der grœsste Spitzbube von der Wclt ; Grundt-
vig, Garnie danske Minder, III, 68 ; Lootens, Oude Kindervertels in den Brug-
schen Tongval, pag. 43 ; Asbjœrnsen e Moe, Norske Folkeeventyr, n° 34 ;
Vernaleken, Mythen und Branche aus Oesterreich, pag. 27. Per altre varianti
straniere, specialmente per quelle slave, cfr. la nota del Vollner al n° 37 : Von
einem Dieb , délia citata raccolta Leskien-Brugman, ecc.
La terza novella : Le pauvre et le riche, è dall' autore riscontrata colle tre
lorenesi analoghe del Cosquin : René et son seigneur (Rom., t. V, pag. 357),
Richedeu (Rom., t. VI, pag. s 3 3 ) e Blancpied (Rom., t. VIII, pag. 570), viene
richiamata pure ail' altra : Le roi et ses fils (Rom., t. X, pag. 170), corne anche
aile dotte illustrazicni del Cosquin; cfr. inoltre la novellina greco-calabra : Trian-
niscia ed i suoi due fratelli, pubblicata prima nel testo greco in caratteri latini
colla traduzione italiana a fronte dal prof. Giuseppe Morosi a pag. 73 ne' suoi
Studi sui dialetti greci délia Terra d'Otranto, Lecce, 1870, poi dal prof. Emile
Legrand ancora nel testo greco in caratteri latini colla versione francese di
rincontro nel suo opuscolo intitolato : Tragudia ke Paramythia tis Kalabrias ;
Chansons et Contes populaires de la Calabre, traduits en français, Paris, Maison-
neuve, 1870, pag. $0, finalmente nella sola versione francese è uscita a pag. 177
délia récente opéra : Recueil de contes populaires grecs traduits sur les textes
originaux par E. Legrand, Paris, E. Leroux, 1881.
La quarta novella : Merlicoquet, è raffrontata colla brettone del Sébillot :
Vaudoyer (Contes pop. de la Haute-Brct.) e colla lorenese del Cosquin (Rom.,
t. IX, pag. 406). La sopracitata novellina popolare greco-calabra si riconnette
pure alla présente novella, essa è nota comunemente in Italia sotto il titolo :
1. Per essa vedi Bernhard Jùlg, Mongotische Mœrchen, die neun Nachtrags-Erzxhlun-
gen des Siddhi-Kûr, ecc. Innsbruck, Wagner, 1868, n° 18 : Die verrœtherische Trompeté,
pag. 23-27, cfr. pure Benfey, Pantsch. I, pag. xxv ; Barbazan-Méon, Fabliaux et contes
des poètes françois des XI-XVe siècles, 4 vol., Paris, 1808, IV, 287-295 ; Liebrecht in
Orient und Occident, 1862, I, 1 16-21, e Benfey ivi 136-38.
I58 COMPTES-RENDUS
L'uomo dal piselïo *. Uno dei racconti russi délia raccolta del Dahl si raggira
sopra un argomento consimile, n'è protagonista una volpe. Questa ha trovato
un pajo di quelle lapty, calzature di tiglio, délie quali fanno uso i contadini. Se
ne va da un contadino e gli domanda l'ospitalità per una notte, dicendogli che
occupera poco posto, si sdraierà sur un banco, e porrà la sua coda sotto, e
che poi qanto aile sue lapty le lascerà nel pollajo. Il contadino le consente d'en-
trare; durante la notte la volpe va a prendersi le hipty, poi la mattina seguente
le richiede al contadino, e siccome costui non le trova, cosi essa prétende un
compenso per le lapty perdute ed ottiene una gallina. Quindi la volpe va a chie-
dere ospitalità in un' altra casa, e pone la sua gallina fra le oche ; la gallina
sparisce e la volpe in cambio si fa dare un' oca. In una terza casa la volpe
mette l'oca fra le pécore ed ottiene una pecora l'indomani, poi un vitello il
quarto giorno ecc. Il racconto si chiude con una gherminella che la volpe fa
a' suoi due amici, l'orso e il lupo.
La quinta novella : Rindon (cf. Rom. VIII, 613), è paragonata giustamente colla
novella dei Grimm, n° $ $ délia citata raccolta, novella dal titolo : Rumpelstilzchen,
con quella piccarda del Carnoy (Rom. VIII, 222) e con quella lorenese del Cosquin
(n° 27 délia sua collezione). Vi ravvicina pure il conto délie fate : Ricdin-Ricdon,
che si legge nella Tour ténébreuse di M"" Lhéritier (Cabinet des fées, t. XII), ma
di maggiore estensione, corne pure quello sloveno: Kinkach Martinho che occorre
nei Contes populaires slaves traduits par A. Chodzko, Paris, Hachette, 1864. A
tali riscontri si potrebbero aggiugnere questi altri : Webster, Basque Legends,
London, Griffith and Farran, 1S79, 2a ediz., pag. 56 : The Pretty but IdlcGirl ;
Sébillot, Contes p^p. de la Haute-Bretagne, ia série, n° 48 : Rodomont ; Sébil-
Iot, Tradit. et superst., ecc, t. I, pag. 130-31 (Grignon) ; Mélusine, col. 150
(Furti-Furton) ; R. H. Busk, Patranas, spanish taies, legendary, and tradi-
tional, illustrations by E. H. Corbould, cfr. What Ana saw in the Sunbeam, in
Hunt, Romances and Drolls of the West of England, ia ediz., pag. 239: Duffy,
and the Devil, e pag. 273 : Terrytop: Patrick Kennedy, Legendary fictions of
the Irish Celts, London, 1866, vedi : Idle Girl and her Aunts ; Mùllenhoff, Sagen
und M.crchcn u. s. w., Sagen n" 417 : G:bhart, Maerchen, n° 8 : Rumpetrumpen ;
Grundtvig, Garnie danske Minder i Folkemunde, Kjœbenhavn, 1854, II, 163:
Trillevip ; L. De Baecker, De la religion du nord de la France, Lille, 1854,
pag. 284 : Myn haentje ; Hylten-Cavallius och G. Stephens , Svenska Folk-
sagor och œfvcntyr, n° 10 ; Tilttli Ture; Prcehle, Kindermozrchen, n° 20 : Bekeh-
rin ; Idem, Untcrharzische Sagen, pag. 210 : Pumpcrcllc ; Kuhn, Westphalische
Sagen und Marchen, I, 298 : Zirkzirk ; Schneller, Marchen und Sagen aus Wal-
schtirol, Innsbruck, Wagner, 1867, n» 55 : Tarandando ; Liebrecht, II, 34;
Zingerle, Kinder, wd Hausmarchen aus Suddeutschland, 1, n° 36 ; II, pag. 278 :
Kugerl ; Arnason, Icelandic Lcgends, translated by Powel and Magnusson,
ia série, pag. 123 = Maurer, Islandiske Volkssagcn, pag. 42 : Gilitrutt ; Gon-
zenbach, Sicilianische Marchen, n° 84 : Die Geschichte vom Lignu di scupa ; Vil-
mar, Hcssischcs Idiotikon, pag. 395 : Perlebitz ; Tceppen, Aberglaube aus Masu-
1. J. Rivière, Recueil des contes populaires de la Kabylie du Djurjura, Paris, E. Leroux,
1882, i"' partie, III, Le mensonge, pag. 79 e 9$, N' 1 e 6 : Le chacal e L'enfant.
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 1 59
ren mit einem Anhangt enthaltend Masurische Sagen und Marchai, Dantzig, Bert-
lig, 1867, pag. 138: Titelituri ; C. Weisz, Aus don Volksleben, Niirnberg, 1863,
pag. 14 : Popemannel. Edward Tylor nelle sue note alla traduzione inglese
délie novelline popolari tedesche del Grimm, in quella al n° $$ afferma essere
divulgata pure nelf Irlanda una tradizione analoga (« Little does my lady wot,
That my name is Trit-a-Trot ») ; Kletke, Murchensaal, I, 183.
La prima canzone dei marinaj [Bataille gagnée) s'assomiglia ad un' altra del -
l'Alta-Brettagna pubblicata dal Sébillot nel I vol. délie sue Tradit. et superstit. a
pag. 371 (e non 391 secondo l'errata citazione del Fleury) e indicata dall'autore,
che avrebbe pure potuto ricordare due altre canzoni francesi sulla presa di Gra-
nata riportate dal Milin in seguito aile Légendes bretonnes, La tour de plomb de
Qiiimper, in-8 di 38 pag. estr. dai Bulletins delà Société académique de Brest. La
terza : Le départ involontaire ricorda il n° 13 délie Vieilles chansons recueillies
dans le Velay et le Forez dello Smith (Rom., t. VII) ed uno dei Chants populaires
de la vallée d'Ossau pubblicati dal conte de Puymaigre nella Rom., t. III,
pag. 99. La quarta : Sur le bord de l'iie, è diffusa in tutta laFrancia, e anche in
Italia, ma il testo offre considerevoli varianti secondo i differenti luoghi, e qui
l'autore cita le seguenti lezioni : Bujeaud, Chants populaires des provinces de
l'Ouest, Poitou, Saintonge, Aunis et Angoumois, 2 vol. grossi in-8°, Niort,
1865-66, t. II : Les clefs d'or ; Smith, op. cit., n' XV e XVI; E. Legrand,
Chansons populaires recueillies à Fontenay-le-Marmion, arrondissement de Caen, e
pubblicate nella Rom., t. VII e X, vedi il n° XII; Puymaigre (Th. de), Chants
populaires recueillis dans le pays messin, Paris, 1865, n° XIX; Dumersan,
Chansons populaires de la France ; ai quali riscontri si potrebbero aggiugnere i
seguenti : J.-F. Bladé, Chansons populaires en langue française , recueillies dans
l'Armagnac et l'A gênais, Paris, Champion, 1879, n' XVI e XVII : Sur et Sous
le pont de Lyon ; Gennaro Finamore, Storie popolari abruzzesi in versi, pubbli-
cate nelP Archivio per lo studio délie tradizioni popolari del Pitre, a. I, fasc. II,
pag. 90, n° 5, Annine ; Caselli, Chants populaires d'Italie, pag. 195, cfr. la
romanza piemontese del Nigra : // marina jo ; Bernoni, Canli popolari veneziani,
puntata V : Le tre sorelle ; Gianandrea, Canti popolari marchigiani, pag. 261,
vedine i relativi raffronti ivi fatti ; io pure posseggo una variante inedita piti-
glianese di questo canto, intitolata : // pescatore ; per le altre versioni straniere
riscontra la nota alla romanza portoghese di Don Duardo nella mia ras-
segna del Romanceiro do archip. da Madeira (Rom. XII, 616).
La seconda délie ballate : Le retour du mari, è un canto molto diffuso in
Francia ed ail' estero ; per la Francia vedi Beaurepaire, Etudes sur la poésie
populaire en Normandie, Paris, 1856, pag. 79; Puymaigre, Chants du pays mes-
sin, pag. 8 e seg. : Germaine ; Tarbé, Romancero de Champagne, Reims, 1863-64,
5 vol., II, pag. 2 e 221; Champfleury et Wekerlin, Chansons populaires des pro-
vinces de France, Paris, 1865, pag. 193 : Germine; La Villemarqué, Barzas-
Breiz, Paris, 1846, 2 vol., I, pag. 24 : L'épouse du croisé; Damase Arbaud,
Chants populaires de la Provence, Aix, 1862-64, due vol. vedi la ballata la
Pourcheireto ; F. -M. Luzel, Gwerziou Breiz-Izel, Lorient, 1868, due vol., I,
pag. 197 ; Milâ y Fontanals, Romancerillo catalan, ia ediz., pag. 119, n° 21 :
Don Guillermo; in taie versione occorre pure il particolare dell' anello, corne nel
IÔO COMPTES-RENDUS
conto délia Bassa-Normandia del Fleury : A la porta de la cambra un anelli entre-
gué; cfr. Milây F"ontanals, Observaciones sobre la poesia popular, Barcelona, 1853,
pag. 1 19 ; Puymaigre, Romanceiro portugais, n° 20 : La belle infante (Almeida
Garrett, Romanceiro, t. II, pag. 7; a pag. 12 occorre pure un altro canto ana-
Iogo : Dona Clara) ; Braga, Cantos populares do Archip. Açor. Romanceiro de
Aravias, n' 41-42 : Romances da Bella Infanta, e Romanceiro gérai, pag. 1 e 4.
Il Braga crede vedere in questo una continuazione delP altro noto canto porto-
ghese : Nau Catherineta, da me studiato nelle note al Romanceiro do archip.
da Madeira, e l'altro canto pure portoghese : Flor do Dia, che lo compléta, gli
pare confermi taie sua ipotesi. La forma ditirambica del canto ne mostra,
secondo il Braga, l'antichità, ed egli crede poterne assegnare la formazione ai
secoli XI e XII, età di grande elaborazione dell' épopée moderne. Fra le tradi-
zioni poetiche d'Euro pa è una délie più antiche, volgari e durevoli. Converrebbe
senza dubbio risalire ail' Odissea per rintracciare l'origine d'unascena tante volte
rappresentata ; vedi Puymaigre, Vieux auteurs castillans, 2 vol., II, pag. 589 e
seg. Il Bellermann ne' suoi Portugiesische Volkslieder, pag. 100, ha dato un testo
un poco diverso da quello d'Almeida Garrett. Per le varianti spagnuole di
questo canto cfr. J. Amador de los Rios, Historia critica de la poesia espanola,
Madrid, 1861-65, vo'' sette> VII, pag. 446 ; Wolf e Hofmann, Pnmavera y
flor de Romances, Berlin, 1866, due vol., II, pag. 88 e 229; A. Duran, Roman-
cero gênerai, t. I, pag. 17$ ; Pelay Briz, Cansons de la Terra, cants pop. cata-
lans, Barcelona, 1866-77, vol1 5, I, pag. 173 ; Marcellus, Chants popul. de la
Grèce mod., pag. 155, 162, 163. Per l'Alemagna vedi Reifferscheid, Westfa-
lische Volkslieder, Heilbronn, 1 vol., n" XIII; Deutsches Balladenbuch, Leipzig,
1858, pag. 14; Uhland, Alte Iwch- und niederdeutsche Volkslieder, pag. 273;
Mittler, Deutsche Volkslieder, n° 54; Schade, Volkslieder aus Thùringen, n" 4,
per l'Italia Sabatini, Canti popolari romani, n° 12 : Margherita ; G. Ferraro,
Canti monferrini, n° 37; Idem, Canti di Pontelagoscuro, n" XXIV; Widter e
Wolf, Volkslieder aus Venetun, pag. 59, n° 81 ; Bernoni, Tradiz. pop. venete
punt. I, pag. 28 (« Chi bâte a la mia porta »), II, pag. 73 e ix ; Marcoaldi,
Canti popolari inediti umbri, liguri, pag. 152 (variante genovese). Adolfo Wolf
nelle note alla sua versione veneta afferma questo canto essere pure conosciuto
in Olanda e in Fiandra. Anche di taie canto posseggo una versione inedita
pitiglianese.
La sesta délie ballate : La fille militaire, e la settima : Suite de l'histoire de
Cécile, che forma il seguito alla précédente (corne abbastanza manifestamente
mostra il titolo), vengono dalP autore raffrontate con due canzoni del Puy-
maigre : La belle Claudine e La fille soldat, n' XXV e XXVI délie citate Chans.
,pop. du pays messin. Il Fleury avrebbe potuto notare questo canto essere uno
de' più noti e diffusi non solo in Francia, ma eziandio nella Spagna, nel Porto-
galio ed in Italia. Il prof. F. Liebrecht si è occupato del ciclo délia ragazza
guerriera nell' Heidelberger Jahrbuch, anno 1877, pag. 874. Appieno parmi che
s'apponga il Nigra {Canti popolari del Piemonte, fasc. III, pag. 90) dicendo :
« qualunque sia l'origine di questo canto, io penso non altramente che dalla
Provenza venisse trasmesso aile due penisole, italica e iberica, passando
poi colle prime crociate in Grecia e ne' paesi slavi. » E il signor T. Braga
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 161
nella nota ai n' i i e 12 {Dom Varâo, Donzella Guerreira) dei Cantos popularts
do archip. açor. sopra citati riconosce giustissima taie osservazione del Nigra
tanto più a misura che mari mano i fatti vengono a corroborarla. I cavalieri
francesi, egli aggiunge, ajutarono Alfonso Enriquez nella conquista di Lisbona,
e lo seguirono, quando and5 a combattere in Terra Santa ; la canzone délia
donna guerriera non s'incontra nell' antiche collezioni spagnuole, circostanza
che mostra esser il canto una tradizione del littorale. Tutto ciô per-
tanto conferma la seguente legge di tradizione poetica scoperta dal Nigra :
« Questi canti romanzeschi comuni aile nazioni di razza latina debbono, nel
dubbio, considerarsi corne trasmessi e spesso originati dalla Provenza. » Che poi
anche nelle tradizioni popolari di tutti i paesi non siano rare le donne guerrière,
e le Amazoni greche, e le Valkirie dell' Edda, e Brunechilde dei Nibelunghi, e
la bellicosa Camilla dell' Enéide, e l'altiera Clorinda délia Gcrusalemme liberata,
e le Polenilse délie byline (canti epici) russe ce lo testimoniano in irrefragabile
modo. Ilia di Murom è abbattuto dalla sua figlia gigante, Dobryna diviene pri-
gione di Nastasia. Con un vigore uguale, ma di carattere più femminile ci si
présenta Vassilissa, la figlia di Mikula ; ella sa maestrevolmente accoppiare la
forza ail' astuzia, quando si tratta d'aprir la prigione del suo iriarito Stavre
Godinovitsch i. Un altro esempio di donna guerriera ci si présenta nella tra-
dizione mongolica (vedi Bernhard Jùlg, Mongolische Mœrchen, sopra citate in
nota, n" 18 soprallegato); questa donna guerriera è la moglie dello sciocco, pro-
tagonista del présente conto mongolico; essa, mentre il marito è andato a caccia,
si traveste da guerriero, muove incontro al marito, si fa scambiare per il famoso
guerriero Surya-Bagatur 2, lo vince, s'impadronisce del suo arco, délia sua
faretra e del suo cavallo, sottoponendolo inoltreadun' umiliazione singolarissima
che qui la decenza non mi consente d' indicare3. Tornando al canto inquestione,
oltre le due citate versioni, per il Portogallo vedi Puymaigre, Romanceiro portu-
gais già citato, n° 2 : La demoiselle qui va en guerre; Braga, Romanceiro gérai,
n1 3, 4 e 5 : Dom Martinho do Avisado, Dom Martinho, Dom Barao ; Bellermann,
Portugiesische Volkslieder und Romanzcn, Leipzig, 1864, 2 vol., vedi il I, pag. 64:
Donzella que vai a gucrra. Il Puymaigre ha tradotto il testo d'Almeida Garrett,
Romanceiro, Lisboa, 1839, t. III, pag. 6$. Benchè questo canto non apparisca
nelle raccolte castigliane, il Garrett lo stima d'origine spagnuola. In una com-
media délia fine del 16° secolo, la Aulegraphia di Jorge Ferreira, un personaggio
cita i primi versi délia romanza in castigliano : Pregonadas son les guerras \ De
Francia contra Aragon. Il canto fu per la prima volta pubblicato da José Maria
da Corta e Silva in una nota sul poema : Isabel ou a hcroina de Arago nel
1832. Il Signor Giovanni Teixeira Soares indica un fatto délia storia portoghese
molto popolare, che al dire del Braga conferi non poco al divulgamento di
questa canzone comune ai popoli del mezzodi d'Europa. Esso è la storia délia
célèbre Antonia Rodriguez, che si segnalô militando in Oriente in qualità di
1. Rambaud, La Russie épique. Paris, Maisonneuve, 1876, pag. 83.
2. Voce ibrida composta dalP elemento sanskrito Surya che significa sole, e Bagatur
elemento mongolico che significa valente.
j. [C'est aussi le sujet du tableau français de Bérenger au lonc cul dont nous avons
deux versions dans le recueil de MM. de Montaiglon et Raynaud. — Rèd.)
Romania, Xlll I 1
1 62 COMPTES-RENDUS
soldato, corne si narra nel Theatro hcroico di Froez Perym, t. I, pag. $4, e di
cui parla Duarte Nunes nella sua Descripçdo de Portugal, capo 89, pag. 34.6,
ediz. del 1785. La Spagna vanta pure la sua eroina in Catalina Erauso (coine
l'Italia in Eleonora d'Arborea e Caterina Segurana), che il Montalvan ha scelto
per soggetto d'una délie sue commedie. M. A. de la Tour nel suo libro : Valence
et VallaJolid pag. 213 e seg. ha scritto un intiero studio sulla Monja alferez. Il
Puymaigre in nota aile due citate varianti ne ricorda un' altra assai divulgata
nella PVanca-Contea; il medesimo nella Rom., t. III, pag. 96, ne pubblicô una
versione bearnese, ma perô mutila, e mancante del fine ; altre varianti occor-
rono in Marcellus, Chants populaires de la Grèce moderne, ediz. del 1860,
pag. 143 : Partenza dtlY ospite, vedi pure Neugrieckische Volkslicder, pag. 5;
Slavische Melodien, pag. 34, e Bœmische Granaten, t. I, pag. 266; cfr. ancora
Bujeaud, Chans. pop. des prov. de l'Ouest, vol. II, pag. 290; Léger, Chansons
populaires slaves, pag. 204, per l'Italia, oltre la variante piemontese del Nigra
citata sopra vedi Giuseppe Ferraro, Canti popolari monferrini, Roma, 1870,
pag. 54 : La ragazza guerriera ; Widter e Wolf, Volkslieder aus Venetien,
Wien, 1864, pag. 57, n° 79 : La figlia coraggiosa; F. Sabatini, Canti popolari
romani, usciti nella sua Rivista di letteratura popolare, 1877, vol. I, fasc. 1",
pag. 29-30 n" 13 \La Guerriera; Ferraro, Canti di Pontclagoscuro (Rivista di filo-
logia romanza, vol. II, fasc. IV), n" $ ; Gianandrea, Canti popolari marchigiani,
pag. 280, n° 14 ; Bernoni, Canti popolari veneziani, puntata V : La guerriera;
Tommaseo, Canti popolari toscani,corsi, minci, greci,hsc. II, pag. 79. Anche nella
novellistica popolare è fréquente la donna travestita da soldato, vedi per questo
particolare Comparetti, Novelline popolari ita lia ne, Tonno, Loescher, 1875, pag. 70,
n" 17: // drago; Imbriani, Novellaja fiorentina, Livorno, Vigo, 1877, pag. 537,
n° 37 : Fanta-Ghirà, persona bella (Nerucci, Sessanta novelle popolari montalesi,
Firenze, Le Monnier, 1880, n° 28, pag. 248), Basile, Pentamerone, Gior. III,
Tratt. 6° : La Serva d'Agiïe; Radloff, Proben der Volkslitteratur der tùrkischen
Stœmme Sûd-Sibiriens , t. III, Kirgisische Mundartcn, pag. 380. Vassilissa la saggia,
un' eroina délie novelline popolari russe, figliuola d'un negromante, difende con-
tro di lui il suo amante, opponendo i proprî sortilegî a quelli del padre, ed esce
trionfante da questo torneo magico. Costei dev' essere la medesima persona délie
byline russe. In un conto albanese (Hahn, Gricchische und albancsische Mœrchen,
Leipzig, W. Engelmann, 1864, t. II, Alban. Mœrch., pag. 124, n° 101 : Sil-
berzahn, variante del conto greco n° 10 : Das Mœdchcn im Kricg, t. I, p. 114)
la principessa Teodora travestitasi da uomo e preso il nome di Teodoro si reca
alla corte di un re, di cui deve sposare il figlio. È sottoposta a diverse prove;
l'una di esse ricorda quella che Ulisse fa subire ad Achille nell' isola di Sciro.
L'è proposta la scelta fra un abbigliamento muliebre e alcune armi, essa prende
le armi; è mandata a bagnarsi col figlio del re, ma essa mercè un pretesto rie-
sce a sottrarsi in fretta ail' ardua prova ; finisce poi la fanciulla per sposare il
figlio del re. Per lo stesso motivo cfr. Grimm K. u. H., n° 67 : Die zwœlf
Jœgcr, ediz. cit. pag. 282. Per le numerosissime varianti slave di questa novel-
lina si puô consultare la nota del Vollner al n° 19 : Von der Edelmannstochtcr
die Soldat wurde, délia citata collezioneLeskien-Brugman. Posseggo io pure nelle
mie collezioni varî conti inediti umbri e livornesi intorno a taie argomento,
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 163
cosi ancora una variante pitiglianese délia canzone dal titolo : La ragazza corag-
giosa, e un conto pitiglianese affine al citato albanese. La situazione poi che
forma il soggetto del canto présente ha potuto peraltro riprodursi più d'una
volta. Pitre Chevalier ha narrato le vicende délia brettone Maturina, che in
luogo del fratello parte per la guerra, e fa, corne dragone, le campagne del
181 2, 1813 e 1814 (Musée des familles, 20 série, t. V, pag. 189). Si lesse già
nel giornale il Figaro del 20 ott. 1879 un racconto dello stesso génère, cioè la
vita fortunosa di Silvia Marietti, sostituitasi ugualmente al suo fratello. Nei
Volskslieder aus Krain tradotti in tedesco da Anast. Grùn, n° 42, Alenka imbran-
disce le armi per vendicare la morte di Gregorio, suo fratello.
La quinta délie canzoni galanti : La Batelière, è solamente richiamata a due
redazioni analoghe, le quali si leggono nei Chants pop. du pays messin del Puy-
maigre, e ad un' altra délia raccolta del Bujeaud. Questo canto peraltro è
molto importante, e mi sarebbe piaciuto che il Fleury notato avesse il medesimo
formare argomento di parecchie novelle, di cui qui citerô le principali : Poggii
Facetiœ, n° 272 : Naulum ; Aloyse Cintio de' Fabritii, Libro delta origine dei
volgari proverbi, Vinegia, Bernardino e Matheo dei Vitali fratelli, 1526, n° 9 :
Tu guardi l'altrui busca e non vedi il tuo travo (sic) ; Marie de France, Fables :
Dou Leu e d'un vilein, fav. 79, t. II, pag. 324, ediz. di Roquefort; vEsopi
FabuLc di Camerarius : Avicula pracepta ; Roger Bontems en belle humeur, pag. 406;
Le Chasse-ennui de la melancholie, pag. 371e 449 ; La Gibecière de Morne, pag. 294;
Le Courier facétieux, pag. 23; Le facétieux Réveille-matin, pag. 408; // Passatempo
dei curiosi, pag. 91 ; Comte de Chevigné, Contes en vers, Paris, librairie de
l'Académie des bibliophiles, 1868, n° 2 : La Batelière; Boissonade, Anecdota,
t. IV, pag. 79 (racconto tratto dalla Storia di Barlaam e Giosafatte) ; Dialogus
creaturarum, cap. 100; Pétri Alphonsi, Disciplina clericalis, cap. 23 ; Le laide
l'Oiselet, vedi Barbazan, Recueil des fabliaux, t. III, pag. 114, e Legrand
d'Aussy, t. IV, pag. 26; Le violier des histoires romaines, Paris, Jannet, 1 8 5 8j,
pag. 386, ch. 138* (167 dell' ediz. di Keller; Swan, t. II, pag. 339): Du bon
conseil aui est à tenir ; Rhytmicœ fabuLe, lib. II, pag. 33 ; vedi pure uno dei
racconti latini pubblicati da Th. Wright, un conto del poeta inglese Lydgate
dal titolo : The taie of the chorle and the byrd, e una favola dell' autore tedesco
Boner, (la 92a délia sua collezione). Si potrebbe pure citare una favola di
Bidpai : Le paysan et le rossignol (vedi i Mille et un Jours, Paris, 1840,
collez, de! Panthéon, ediz. del Loiseleur-Deslongchamps, pag. 448), ed un apo-
logo del poema persiano di Hussein Vaez Kashefy, Anvari Soheily, Calcutta,
1816 ; Hans Sachs, Poetische Werke, II, Spruchgedichte, n° 32 : Die wittenber-
gische Nachtigall , die man jetzt hœret iiberall, ediz. di Nuremberg, 1560,
pag. 428; in Wielands Werke vedi // Canto dell' uccello od i tre insegna-
menti (cfr. le note dello Schmidt sulla Disciplina clericalis, pag. 151-54).
Agi' indovinelli il Fleury non fa nota alcuna, eppure parecchi ce ne sareb-
bero tali da poter suggerire molti riscontri, corne quello délia vacca, per i
cui riscontri vedi E. Rolland, Devinettes ou énigmes populaires de la France,
1 . Questo racconto non fa parte délie redazioni inglesi dei Gesta Romanorum, ma
forma il capitolo 73 del testo che Madden appella anglo-latino.
I64 COMPTES-RENDUS
Paris, F. Vieweg, 1877, n' 43-45 e 400; Demôfilo, Coleccion de enigmas y
adivinanzas en forma da diccionario, Sevilla, R. Baldaraque, 1880, n1 168-71 e
1012-13 ; Fernan Caballero, Cuentos, oraciones, adivinas y refranes populares é
infantiles, Leipzig, Brockhaus, 1878, pag. 120 : Adivinas infantiles, n1 68, 78,
86, 103; Mélusine, col. 245 (indovinello del Poitou); Sébillot, Littérature
orale de la Haute-Bret., Devinettes, n° 16 ; J. F. Bladé, Proverbes et devinettes
populaires, Paris, Champion, 1880, Devinettes, n" 1, (vedi la rispettiva nota in
piè di pagina quanto a parecchi riscontri stranieri) ; Gianandrea, Indovinellimar-
chigiani [Archivio per lo studio délie tradiz. pop. a. I, fasc. III), n' 13 e 14, cfr.
le rispettive note per parecchie versioni italiane e straniere dell' indovinello
présente.
Nemmeno ai proverbi ha l'autore aggiunto alcuna nota, eppure vi sarebbe
quà e là stata molto bene, specialmente ai proverbi metereologici. Cosi quello
che si legge a pag. 379 cioè :
Noël à ses pignons, | Pâques à ses tisons ',
(inverno caldo, primavera fredda) corrisponde al guascone del Bladé, Proverbes
et devinettes populaires, pag. 28, n° 91 :
Qui a Nadau s'asseureillo | A Pascos burlo la legno
(Chi a Natale si scalda al sole | A Pasqua brucia le legna) 2.
Cfr. pure Boissier de Sauvage, Dictionnaire languedocien français, Nîmes, 1785,
due vol. (il 2° contiene proverbî e massime da pag. 237 a 396) vedi pag. 300.
In Portogallo sono comuni i due corrispondenti proverbi metereologici :
Natal na praça | E Paschoa em casa.
Por natal ao jogo | E por Paschoa ao fogo.
E in Toscana si dice :
Chi fa il Ceppo al sole | fa la Pasqua al foco,
e anche :
Da Natale al gioco, | da Pasqua al foco.
E nel Tirolo italiano :
Da Nadal solon, | Da Pasqua tizzon.
In Sicilia :
Nel veneto
Natali eu lu suli e Pasqua eu lu tizzuni.
Da Nadal al zogo, da Pasqua al fogo.
Ver de Nadale, bianca Pasqua.
QuelP ano che se sua de Nadal,
Da Pasqua se tréma in gênerai.
1 . Variante del Bessin :
Noël 0 perron | Pâque 0 tison.
2. Variante carcassona :
Qui per Nadal s'assouléïo,
Per Pascos s'estoureillo (st scalda al fuoeo).
Variante délia Linguadoca :
Qu'a Nadal se sourelha (si scalda al sole)
A Pascas crema (brucia) sa legna.
Fleury, Littérature orale de la Basse- Normandie 165.
In Lombardia :
L'an che se sùda de Natal,
De Pasqua se tréma senza fal.
Nedal al zôch,
E Pasqua al fôch.
Questo proverbio perô in Toscana e altrove si adatta pure alla festa délia
Purificazione detta dal popolo cornu nemente Candelora, 0 Candehra, ed è cosi
espresso :
Se piove 0 nevica per la Candelora | Dell' inverno siamo fora,
Se è sole, 0 solicello | Siamo in mezzo al verno.
A Como dice il popolino :
El di délia Ziriola (candelora)
Dell' inverno sem fora ;
Ma se volta ven,
Che sem dent pu ben.
In altri luoghi délia Lombardia si dice :
Se ve nev a la Seriôla | De l'inveren nu sèm fora ',
Ma se '1 piôv, 0 'I tira vent | Per quaranta de am turna dent.
Se piôv a la Seriôla | De l'inverna nùn sèm fora,
Ma se fa seren ] Ghe sèm denter pùssè ben.
A questi si assomigliano due altri proverbî Tnetrici italiani :
Neve 0 nevischio dia la Candelaja,
Poco va che l'inverno non dispaja ;
Ma se invece dia pioggia ovver sereno,
Altri quaranta di d'inverno avremo.
Délie cere la giornata | Ti dimostra la vernata ;
Se vedrai pioggia minuta | La vernata fia compiuta ;
Ma se tu vedrai sol chiaro | Marzo fia corne Gennaro.
11 portoghese :
Se a Senhora da Luz chorar, | Esta 0 inverno a acabar ;
Se a Senhora da Luz rir, ] Esta 0 inverno p'ra vir.
Lo spagnuolo :
Cuando la Candelaria plora,
Imbierno fora.
I seguenti veneti :
Quando la Ceriola fa serenela,
Sete volte la neve se repela, (si ripete)
Se nevega a la Ceriola, la neve sete volte svola.
1. Cosi pure accomunando il giorno di San Paolo a quello délia Candelora dicono in
Lombardia :
Se San Paol l'è ciar e la Ceriola scura.
De l'inverna no g'ô pu paùra.
E nel Veneto :
San Paolo ciaro e la Ceriola scura
De l'inverno no se gà più paura.
1 66 COMPTES-RENDUS
Da la Ceriola se piovesola, | Da l'inverno semo fora ;
Se xe seren, | Quaranta xorni ghe n'aven, (ne abbiamo) ovverb :
Se xe sole o vento, | De l'inverno semo drento, oppure :
Se xe soleselo, | De l'inverno semo a mezzo (sic) ;
Se xe piovesola, | De l'inverno semo fora.
Ceriola nevegarola, | De l'inverno semo fora;
Ceriola solarola, | Nell' inverno semo ancora.
E il marchigiano :
La Cannellora | dell' inverno semo fora,
Se ce sta sole e soliello, | so quaranta di d'inverno,
Se ce nengue o se ce pioe | ce ne so' quarantanoe.
In Toscana si dice ancora :
Per la santa Candelôra | Se nevica o se plora, | Dell' inverno siamo fuora ;
Ma s'è sole e solicello, | Noi siam sempre in mezzo al verno.
Il carnevale al sole, la pasqua al foco.
Carnevale al sole, pasqua molle.
A Bologna si dice :
S'al piov, o nêiva al de dl' Inzeriola,
DP inveren a sein fora.
S'ai è al suladêl,
A n'avêin anch pr' un msarêl.
In Sicilia :
A la Cannilora | lu 'nvernu è fora.
Nel Trentino :
Se fioca dala Ceriola, | el fioca sett volte ancora.
Questi proverbî hanno i loro corrispondenti colle stesse parole ovunque, e
Gabriele Rosa notô corne siano generali ancora in Germania, e persino fra gli
Slavi.
Cfr. pure i due noti adagî latini :
Si sol splendescat Maria purificante,
Major erit glacies post festum quam fuit ante.
Sole micante die Purificante,
Majus frigus post quam ante.
c due proverbi inglesi :
If the sun shine out of Candlemas Day, of ail days in the year,
The shepherd had rather see his wife on the bier.
If the sun shines bright on Candlemas Day,
The half of the winter's not yet away.
Potrei a molti altri proverbî metereologici di questa raccolta trovare le cor-
rispondenti versioni di altri paesi délia Francia e dell' estero, ma basti quai
saggio l'esempio addotto per norma dei lettori.
Cosi pure il detto zoologico :
Si taupe voyait1, | Si moron entendait, | Homme sur terre ne vivrait.
i. È un pregiudizio assai diffuso quello di credere la talpa cieca, quindi il proverbio
Fleury, Littérature orale de la Basse-Normandie 167
è molto comune ; vedi per esso Séhillot, Littéral, orale de la Haute-But. : Les
proverbes et dictons, n° 130; Rolland, Faune populaire de la France, t. I, Paris,
Maisonneuve, 1877, pag. 13 ; Sauvé, Lavarou-Koz, Proverbes et dictons de la
Basse-Bretagne, Paris, Champion, 1878, n'9, 24, e Revue celtique, 1874- 1876;
Mêlusine, col. 198 (Bessin). Vi corrisponde il proverbio andaluso :
Si la bibora biera
Y el alaclan (alacrân) ' oyera,
No hubiera nombre que ar campo saliera.
(El Folk-Lore Andaluz, I, n° 9, pag. 397.)
e cosi pure quello délia Linguadoca :
Si l'anoeil | Avait œil,
Le serpent | Avait dent,
Il n'y aurait bêtes, ni gens.
Per un' altra ragione, cioè per lo squisito gusto délie sue carni si dice a
Livorno :
Se il porco volasse,
Non vi sarebbe uccel che l'arrivasse.
Nel Trentino si dice :
Se il porco volas,
No ghè saria osel che '1 passas.
E nel Veneto
Se '1 porco svolasse,
Oro no ghe saria che lo pagasse ;
No ghe sarave osel che lo passasse.
II proverbio :
Qui se fait bête, le loup le mange,
ricorda il notissimo toscano :
Délie stelle il ténor giammai non cangia
Chi pecora si fa lupo lo mangia 2 ;
l'abruzzese :
il veneto :
il latino :
il guascone :
Qui se fait agneau, le loup le mange ;
il proverbio délia Linguadoca :
Que feda se fai, lou loup la manja:
Chi pècure se fa, lo lope se le magne ;
Chi se fa piegora, el lovo lo magna.
Nimia simplicitas facile dolis opprimitur
italiano : Cieco éome una talpa ; lo spagnuolo : Mâs siego que un topo, e il portoghese:
È cego coma a toupeira.
1. Presso Fernan Caballeto, Cuentos , oraciones , adivinas ecc. pag. 202 questo
secondo verso dice cosi : y il liso oyera.
2. Variante del Bessin : Qui se fait brebis, le loup le mange.
l68 COMPTES-RENDUS
il francese in génère :
Faites-vous brebis, le loup vous mangera;
l'italiano in génère :
Chi colomba si fa, il falcone se la mangia ;
l'inglese :
He that makes himself a sheep shall be eaten by the wolf;
e il tedesco :
Wer sich zu Honig macht, den benaschen die Fliegen.
Tali osservazioni e giunte quà e là per saggio mi sono permesso di fare al
volume del Signor Fleury per dimostrare le varie lacune che vi ho ravvisato
nella parte illustrativa, non ugualmente compartita nei diversi generi di compo-
nimenti popolari di letteratura orale onde consta il volume stesso. Non v' ha
dubbio pure che, se l'egregio autore ci avesse dato i rispettivi testi normanni,
magari colla versione francese di contro per maggior chiarezza, avrebbe pre-
stato un notevole servigio alla linguistica e dialettologia.Comprendo perô benis-
simo che una ragione abbastanza valevole ebbe l'autore nel tenersi cosi ristretto
e monco in quanto alla illustrazione e nelP omettere la pubblicazione dei testi,
cioè l'angusto spazio consentitogli dall' editore, poichè tutti sanno che i
volurri délia collezione Maisonneuve non possono oltrepassare un certo numéro
di pagine, per non essere di troppo grossa mole, e certo sopra un siffatto letto
di Procuste giacendo altri è impedito di fare ciô che vorrebbe. Perô mal-
grado le notate lievi mende non cessa questo volume di essere molto utile e pre-
gevole per gli studiosi délia letteratura popolare e quindi assai commende-
vole sotto molti aspetti.
Stanislao Prato.
J. B. Frédéric Ortoli. Les contes populaires de l'île de Corse. Paris,
Maisonneuve, 1883 (vol. XVI délia collezione : Les littératures populaires de
toutes les nations).
Ecco un' altra raccolta molto importante di novelline popolari e leggende
délia Corsica, raccolta la cui pubblicazione io saluto di gran cuore e con vivo
giubilo , siccome quella che conferisce a farci conoscere un' isola rinomata,
la quale per la sua giacitura nel Mediterraneo subi molti fortunosi casi, palleg-
giata per cosi dire fra varî dominatori , che se ne contesero l'impero.
Benchè perô successivamente passasse la medesima dalla signoria de' Carta-
ginesi a quelle dei Romani, poi dei Saraceni, dei Genovesi e de' Fran-
cesi, nondimeno essa ha conservato un carattere particolare che si ris-
contra ad ogni passo nelle sue consuetudini , nelle sue usanze, ne' suoi
costumi, e cosi pure in quelli de' suoi abitanti. Le lunghe lotte che l'isola ebbe
a sostenere contro i suoi nemici non hanno consentito agi' indigeni di recarsi
in gran numéro a studiare presso le accreditate université del continente.
Benchè sitibondi del sapere, i Corsi gli antepongono l'amore délia liberté,
donde I'ignoran/.a relativa in cui conservatisi formarono le leggende fan-
tastiche, i racconti maravigliosi, le credenze nelle fate, nei santi e nel diavolo
assai divulgate fra questo fiero popolo. Le alte montagne, le profonde e selvag-
gie gole, le cupe foreste fecero perdurare una gran quantité di superstizioni,
Ortoli, Les contes populaires de l'île de Corse 169
tenaccmente radicate ancora nello spirito di una classe di quel popolo. In tali
condizioni di cose ciascuno dovrebbe credere che la Corsica abbia fornito argo-
mento a numerose ricerche per parte degli studiosi, ma la cosa procède ben
diversamente. I costumi degli abitanti si sono con diligenza osservati da scrit-
tori che, come Prospero Mérimée, hanno saputo valersene col loro alto ingegno
per il concepimento di lavori spesso ammirabili quanto ail' arte singolare onde
vennero illeggiadriti ; ma sinora, salvo alcune rare eccezioni, la letteratura popo-
lare non è stata fatta oggetto di un lavoro spéciale. Si debbono tuttavia eccet-
tuare i lavori del compianto dottor Mattei, che quindici anni or sono racco-
glieva un intiero volume di proverbî, e quelli del Grimaldi, del Viale, del Fée,
che ci hanno dato alcuni di que' bei voccri caratteristici dell' isola, reminiscen/.e
spesso manifeste dei canti lugubri co' quali gli antichi accompagnavano i fune-
rali de' lor cari estinti. Degno pure di menzione è il Dott. Astorre Pellegrini,
professore di lettere latine e greche nel Regio Liceo Niccolini di Livorno
(Toscana) e mio ottimo amico, il quale pubblicô un lavoretto pregevole sui canti
di Cargese (Corsica) e un altro non meno caro mio amico il Dott. Fran-
cesco Domenico Falcucci, nativo di Rogliano (un altro paese délia Corsica),
che ha pubblicato, 0 sta per pubblicare un pregevolissimo lavoro sul dialetto
del suo luogo natale e sulla letteratura orale del medesimo, benchè egli
abiti co' due suoi fratelli in Livorno. Quale ampia messe di novelline popolari
e leggende si potrebbe raccogliere nella Corsica ! Non vi è quasi persona, in
ispecie fra gli alpigiani e i contadini, che non sappia raccontare avventure di fate,
di giganti, di santi, 0 del diavolo; non vi è persona che non possa riferire una
quantità di fatti spettanti per lo più aile guerre le quali dovette l'isola soste-
nere contro gl' invasori Saraceni, 0 Genovesi , poichè le rimembranze di
queste lotte si sono conservate tuttora fresche nella mente del popolo, e la
loro narrazione forma oggetto di particolare passatempo nelle lunghe veglie
dell' autunno, e dell' inverno.
Il volume dell' Ortoli comprende due parti ; la prima è quella dei conti, la
seconda délie leggende ; l'autore perô ci dà tali racconti tradizionali soli,
senza note, non istituisce confronti con altre versioni di essi già pubblicate,
il che certo sarebbe stato desiderabile ed utile, perché non sono pochi i riscon-
tri ch' egli vi avrebbe potuto fare. Mi sarebbe pure piaciuto che l'autore ci avesse
dato i testi nel loro dialetto nativo colla traduzione francese a fronte, per far
meglio gustare a' lettori questi spontanei prodotti délia fantasia del popolo,
poichè in una versione, per quanto fedele e letterale, non è dato riprodurre
immutate le ingénue e native grazie délia forma onde seppe il popolo vestire i
suoi concetti ; di più non è possibile far conoscere il carattere del dialetto in
cui furono raccontate le tradizioni medesime, e ciô con grave scapito délia
demopsicologia e délia dialettologia. Inoltre se l'autore non si fosse ristretto
aile sole tradizioni, ma ci avesse pur dato un saggio dei canti nei loro diversi
generi, dei giuochi, délie superstizioni, dei proverbî ecc, il suo volume avrebbe
conferito meglio ad un' ampia conoscenza délia letteratura orale dell' isola.
Tuttavia anche in questi ristretti confini la pubblicazione deli' Ortoli, quale
frutto di ricerche diligenti in un suolo finora pressochè inesplorato., mérita Iode
per parte dei saggi e discreti.
iyo COMPTES-RENDUS
Nello scorrere il volume prova maraviglia chi legge, trovandovi imma-
gini ed espressioni poco frequenti ad incontrarsi in taie specie di racconti; tut-
tavia l'autore ci assicura di averli raccolti dalla bocca stessa dei villici, e d'es-
sersi obbligato, per quanto gli era possibile, a riprodurre non soltanto l'idea,
ma la forma, e il precipuo colorito, in cui li presentano i novellatori. Tali
espressioni ed immagini s'attengono senza dubbio alla violenza délie passioni
eccessive ovunque sotto quel!' ardente clima, ed alla ricchezza dell' idioma
che serve ad esprimerle. 1 racconti scherzosi sono a dir verc un po' troppo scol-
lacciati (e tali da non permettere che il présente volume possa andar per le
mani di tutti), corne il primo, in cui si narra La spedizione dei Bastelicacd alla
ricerca délia razza dei giganti, il quinto : / Ire amanti di Paolina, il sesto : La
donna curiosa, ed il ventesimosesto dei conti propriamente detti : Corne Andréa
mozzb il naso dtl curato.
Per giustificar taie fatto l'Ortoli in un brève proemio ai conti scherzosi ci dice :
« che se vi ha popolo che ami di ridere, questo è il Corso ; d'un umore molto
gioviale esso non rispetta nulla, ne la Vergine, ne i santi ; le cose più sacre non
trovano grazia dinanzi a lui. Una facezia lo rende di buon umore, ed eccolo in
cammino. Donde la ragione délia gran quantité di racconti scherzosi; e se
taluno puô scoccare un epigramma, o descrivere una gaja avventura su qualche
curato, è fortunatissimo ; il suo volto s'accende, i suoi occhi scoppiettano di
malizia, il suo linguaggio si riempie di equivoci, di reticenze, e la sua voce
acquista cosiffatte intonazioni da indurre nel racconto una grazia tutta partico-
lare. Quindi tali racconti scherzosi riescono i più bel li, e talvolta sono veri
giojelli di sottigliezza e arguzia. »
La prima novella : // pastore ed il mese di Marzo si raggira su questo argo-
mento : un ricco pastore ottiene con fervide preci dai diversi mesi di essergli
favorevoli, e questi, in ispecie Marzo, ne risparmiano i montoni e le pécore,
non mandando giù ne pioggia, ne grandine, ne aicuna malattia a funestarne il
greggie. Il pastore inorgoglito di questa concessione l'ultimo giorno dei mese
di Marzo, credendo di non averne più a temere la possanza, si permette di
provocar Marzo con scherni ed insulti; Marzo adirato se ne va da suo fratello
Aprile, si fa dare tre giorni, per punire il pétulante pastore; ail' istante racco-
glie densi nembi sulla terra, e fa infuriare turbini e tremende procelle e infierir
funeste malattie sul malaugurato greggie e in quei tre giorni glielo distrugge.
Questo racconto è assai diffuso in Italia e fuori ' ; quanto alla personificazione
dei mesi vedi i tre primi racconti slavi tradotti dal Chodzko nella sua collez. :
Contes des paysans et des pâtres slaves, ecc.
La seconda : / tre rospi s'assomiglia alla leggenda dei Luzel : La femme
qui ne voulait pas avoir d'enfants (Légendes chrétiennes de la Basse-Bretagne,
t. II, pag. 207); cfr. pure Corrazzini, Componimenti minori délia letleraîura
popolarc ilaliana, Novelle beneventane, n° 21 : La Biogtta.
La terza : Le scttc paja di scarpe di ferro e le tre bacchcttc di legno è un
1. Fernan Caballero, Cuentos y poesias populares andaluces, Leipzig, 1866, pag. 1 16-17;
Frédéric Mistral, Mircio , Notes du chant VI (6a ediz., pag. 263-64); ld. Notes du
chant Vil, pag. 309; Romania, 111, 294-97 : P. Meyer, Les jours d'emprunt; Coelho,
Rev. d'ethn. et de glottol., I1-III, 103 : Dias d'emprestimo ecc.
Ortoli, Les contes populaires de l'île de Corse 171
composto di due particolari contenuti nel tema dtllt sorclle maggiori invidiose
délia loro cadetta e nelP altro del re serpente. A questo proposito poi, per
incidenza mi sia lecito fare un' osservazione che in nessun' altra raccolta ho
finora trovato in ispecie le novelle meravigliose cosi rimescolate, confuse
insieme le une colle altre, e trasformate corne le presenti délia Corsica, talchè
non mi fu dato di leggerne qualcuna nel simplice suo tema senza la sovrap-
posizione di particolari d'altri terni. In questa novellina la protagonista, per
evitare il pericolo di essere pietrificata, e per ridonare alla primiera forma
umana il figlio di un re, e molti altri personaggi ragguardevoli mutati in statue
nel castello di Monte Incudine ', appartenente ad un mago, deve essa impren-
dere cosi lungo cammino da consumare le dette scarpe di ferro e le bacchette
di legno. Costei viene a capo dell' impresa e sposa il figlio del re.
La sesta novella : L'anello incantato, corrisponde alla novellina popolare
brettone del Luzel : Les neuf frères métamorphosés en moutons et leur sœur
(Mèlusine, col. 419); Bernoni, Fiabc popolari veneziane, n" 2: El pesse can;
Corazzini, op. cit., pag. 443, n" 9 : // pecuriello; De Gubernatis, Novelline di
Santo Stefano diCalcinaja, n° 1 1 : II pesée e l'agnellino; Gonzenbach, Sicilia-
nische Mccrchen, n' 48 e 49 : Von Sabedda und Brùderchen ; Von Maria and
ihrem Brùderchen; Aus dem Sùdlavischen Marchenschatz (Archiv fur slavische
Philologie, V, pag. 33), n° 44 : Ein redendes Schaf ; Grimm K. u. H., n° 1 1 :
Brùderchen und Schwesterchcn, ecc.
L'ottava : La fontana dall' acqua di rose non è che il famoso tema dell'
Uccello grifone, di cui sono innumerevoli le varianti; nella mia collezione inedita
di novelline popolari livornesi e umbre ne posseggo parecchie, tra cui una
umbra del tutto simile alla présente di Polino (Terni) : L' acqua délia Babilonia
spersa, ctr. pure Nerucci, op. cit., n° 46 : La regina Marmotta.
La duodecima : / tre aranci è una lezione molto alterata del notissimo tema :
L'amore délie tre melarancie, per il quale vedi la prima délie mie Quattro novell.
popol. livorn. e le rispettive note comparative alla medesima. La tredicesima :
/ tre pomi di Mariuccella è simile alla novellina popolare portoghese dell' isola
di Madera : Gâta Borralheira, per i cui riscontri vedi la relativa nota ad essa
nella précédente rassegna del Romanceiro do archip. da Madeira.
La quattordicesima : Ditu migniulellu, si raggira sul notissimo tema del Petit
Poucet, per le cui varianti vedi il dottissimo lavoro del Signor Gaston Paris :
Le petit Poucet et la grande Ourse, Paris, 1875. Una variante toscana (d'Empoli)
si legge in Sabatini, Rivista di letterat. pop., vol. I, fasc. II : A. De Gubernatis,
Novelline di Santo Stefano di Calcinaja, n° 2 : Pulce, e un' altra pure toscana (di
Firenze) nella stessa Rivista, fasc. III, intitolata : Cecino, inseritavi dal Pitre,
una terza toscana (di Pastina) dal titolo : Cecio, e parecchie altre inédite livor-
nesi e umbre le posseggo io nelle mie raccolte; una variante marchigiana (di
1. il più alto monte délia Corsica méridionale a cavalière délie sorgenti del Rizzanese
e del Travo. L'Incudine è una massa énorme di granito, terminata da una piattaforma
in pietra grigia e levigata, che somiglia ad un' immensa incudine, e il nome al monte
venne da tal forma strana di rocca.
I72 COMPTES-RENDUS
Casenuove d'Osimo) dal titolo : Deto grosso, e l'indicazione di quattro altre
occorre in Monaci, Giornale di filologia romanza, n° 5, A. Gianandrea, Délia
novclla àil Petit Poucet; due varianti catalane si trovano una in Milâ y Fon-
tanals, Observaciones sobre la poesia popular, Barcelona, 1853, pag. 182 dal
titolo : El Hijo menor, e l'altra in Maspons y Labrns, Rondallayre, série 2a,
intitolata : Lo noy petit; una variante portoghese (di Guimaraes) occorre in Leite
de Vasconcellos, Tradiçôes populares de Portugal, pag. 265 in fine a 268 dal titolo :
Dedo pollegar ; una lorenese (di Luneville), travestimento del Petit Poucet del Per-
rault sotto il titolo : La Fiaoue du Ptiat Poucet, fu pubblicata dalP Oberlin nel suo
Essai sur le patois lorrain, 1775, pag. 158; una variante slava si trova poi in
Krauss, Sagen und Marchen der Siidslaven, Leipzig, 1883; e n° 92 Daumerling
sotto il titolo di Pollicino tradotta dal De Gubernatis si legge a pag 135 del suo
Florilegio di novclline popolari, vol. VIII délia costui Storia universale délia lettera-
tiu\i, Milano, Ulrico Hcepli, 1883.
La diciassettesima : L'Ustaria di i figli di u Diauli, è una versione assai tras-
formata del noto tema dei trc pareri, di cui posseggo una variante livornese
inedita. Per i varî riscontri su di esso vedi la nota del Kœhler alla variante
siciliana délia raccolta Gonzenbach sopra citata, n° 81 ; Die Geschichtc von den
drci guten Rathschlagen.
La diciottesima : La bcstia dalle sette teste, consta dei due temi : il figlio del
pcscatore e delP altro : la madré che tenta avvelenare il figlio, il anale parte da
casa; il primo è notissimo, quindi torna inutile fermarcisi sopra; quanto al
secondo, cfr. De Gubernatis, op. cit., n" 24 : L'indovinello e gli animali
riconoscenti ; Comparetti, Novelline popolari italiane, n° 26: Fortuna; Ive, Novel-
linc popolari rovignesi, Vienna, Holzhausen, 1877, n° 2 : Bierde ; Campbell,
Taies of the West Highland, n" 22 ; Pitre, Novelle popolari toscane, n° 4 : //
soldatino (Archivio délie tradiz. popol. a. I, fasc. 1°) ; Grimm, K. u. H. n° 22 :
Das Ratsel.; Nerucci, op. cit., n° 19 : // figlio del menante di Milano; Coro-
nedi-Berti, Novelle popolari bolognesi : La jola degl' indovinelli ; in Demofilo,
Coleccion de enigmas y adivinanzas, a pag. 3 10 vedi la novellina popolare anda-
lusa pubblicatavi da Francisco Rodriguez Marin intitolata : Las très adivi-
nanzas ; in nota a pag. 316 è riportata compendiosamente una novellina analoga
popolare castigliana inviata a Demofilo dal Doit. Joaquin Costa, professore
dell' Istituto del libero insegnamento di Madrid. Nella rivista : Enciclopedia di
Siviglia, n" 60, 15 febbrajo 1879, Demofilo riscontrô questa novellina andalusa
già ivi pubblicata con un' altra identica alemanna.
La diciannovesima : Harpalionu, è simile alla 271a del Pitre : Brancaliuni !,
Fiabc, novelle, c racconti popolari siciliani, Palermo, Pedone-Lauriel, 1 87 $ ; per
essa cfr. pure Jeronimo Triultio, Brancaleone, historia piacevole e morale ecc. scritta
già da Latrobiofilosofo, Milano, G. B. Alzato, 1610 ; Straparola, Piacevoli Notti,
Nc X, Fa 2 ; A. Firenzuola, Prima veste dei discorsi degli animali : Il Icône e il
bue; Jahrbuch fur romanischc und englische Literatur, VIII, pag. 246: Vertrag
zwischen Hcrrn und Dicner wegen der Reue, novella di Sora nel Napoletano pub-
blicata ivi dal Kœhler ; Antonio Abati, Fraschcrie : U lionc e l'asino ; Giovanni
Meli, Opère : Lu liuni, lu sceccu ed autri animali. H Lainez cita il Nolano Gior-
Ortoli, Les contes populaires de l'île de Corse 173
dano Bruno, e dice avère egli in una scena délia sua commedia : // Candelajo
tratîato questo argomento.
La 20a : // tesoro dei sette ladri corrisponde al quarto dei conti propria-
mente detti dei Carnoy, e intitolato : La caverne des sept voleurs (Littérature
orale de la Picardie, Paris, Maisonneuve, 1883, vol. XIII délia collez,
pag. 273). Essa è la novella d'Ali Baba e dei auaranti ladri délie Mille c una
Notte novelle arabe. Ne posseggo due varianti inédite livornesi, di cui una
intitolata : Apriti Cicerchia, e un' altra pure inedita siciliana di Messina : / due
fratelli; vedi Nerucci, op. citata, n' 2 e 54 : Le cento s porte ; Cicerchia, 0 i
ventidua ladri; Visentini, Fiabe mantovane, Torino, Lcescher, 1879, n° 7 : La
faute avveduta ; Rutdchenko, Narodnjia juznorusskjia skazki, Kiew, 1869-70,
t. II, pag. 139, n° 33 : Ybogii ta bagatii i dibka schornabka (Il povero, il ricco e
la bruna fanciulla) ; Prœhle, Mœrchen fur die Jugend, n° 30: Simsinseligcr Berg ;
Otmar's Volkssagen, pag. 225 ; Simrock, Deutsche Volksnntrchen, n° 62 : Klee-
sam ; A. W. Griesel, Mœrchen und Sagcnbuch der Bœhmen, Prag, 1820, due
fascicoli, n° 6: Rduber hatten in einer Hohle ihr Raubnest ; Pistorius, 3, 642 ;
Kuhns, Kùhreihen, Bern, 1810, pag. 20; Spaziers Wanderungen, Gotha, 1790,
pag. 340-41 ; Meier, Deutsche Marchai und Sagen, Leipzig, 1845, n° 53 : Sim-
son; Grimm, K. u. H., n° 142 : Simeliberg; vedi pure un articolo di A. Kuhn in
Literarisches Centralblatt, 1856, pag. 839; Gonzenbach, op. cit., n" 79:
Geschichte von den zwœlf Raubern; una variante di questa novella si trova pure
a pag. 199 délia stessa opéra ; Chodzko, op. cit., n° 1 : Le roi du temps; Ma-
spons y Labrôs, Rondallayre, Quentos populars catalans, Barcelona, A. Verda-
guer, 1871-75, tre série, série 2a, pag. 64, n° 14 : Los lladres.
La ventunesima : L'astuto ladro, è perfettamente simile a quella piccarda dei
Carnoy, op. cit., n° 2 dei conti scherzosi dal titolo : Le malin compère, pag. 163,
e a quella napoletana delP Imbriani intitolata : Voglio-fa, Haggio fatto e Vene-
mm'annetta, comparsa nelle note alla prima ediz. di Bologna, 1872, délia
Novellaja Milanesc estratta dal Propugnatore, rivista di quella città. Una novel-
lina popolare livornese inedita, il cui titolo è : // ragazzo furbo concorda
appieno con quella corsa.
Le tre novelle seguenti : Salta nel mio sacco, Bastuncedu divida, e l'Asino
dagli zecchini d'oro richiamano al notissimo tema degli oggetti magici, per i
cui riscontri vedi le note comparative alla mia Novellina popolare monferrina,
Como, F. Ostinelli, 1882. La ventesimasesta : Corne Andréa mozzb il naso dei
curato è una variante délia novellina popolare brettone : Fane Scouarnec pub-
blicata da F. -M. Luzel neila Mêlusine, col. 465 e seg.; per le altre versioni
vedi le note comparative dei Kcehler alla medesima nella Mélus., col. 473
e seg.
La ventinovesima : La madré di San Pietro, è tanto diffusa e nota, che mi
pare inutile illustrarla.
La prima délie novelle scherzose : / Bastelicacci ' alla ricerca délia razza dei
1. Bastelica è oggidi un grosso villaggio di 3,000 abitanti; ignoro corne si sia formata
questa leggenda, perché gli abitanti di Bastelica sono tutti belli, grandi e di una forza
poco comune.
174 COMPTES-RENDUS
giganti, ha qualche rapporto colla novella licenziosa dell' Infarinato, Ser
Bondo, stampata in Bukarest (cioè alla macchia) l'anno 1876 in soli dodici
esemplari, e ccn una facezia persiana di Mirza Hébib soprannominato Kaâni,
e contenuta nella sua opéra : Eparpillé (miscellanea in prosa e in versi,
composta di racconti liberi, d'aneddoti faceti, e discorsi filosoficii. Il Chodzko
nella Revue orientale et américaine, anno 1862, pag. 165-74, ha inserito la
traduzione d'un certo numéro di facezie del Kaâni, che sono segnate coi n> 12,
1 5, 16, 18, 22, 29, 32, 33, 35, 36, 39, 56, 59 e 73. La facezia sopra indi-
cata non fu tradotta dal Chodzko, e neppure un' altra, perché troppo libère, e
per la prima volta recate in francese leggonsi questa a p. 80-81, quella a
pag. 82-85 del libro : La fleur lascive orientale, contes libres inédits traduits du
mongol, de l'arabe, du japonais, de l'indien, du chinois, du persan, du malay, du
tamoul, etc. Imprimé par les presses de la Bibliomaniac Society exclusivement
pour les membres, 1882. L'unica differenza che passa fra la novellina popolare
corsa, la novella di Ser Bondo e la facezia persiana è questa che, mentre le
mogli dei Bastelicacci mandate dai loro sciocchi mariti sperano ricevere il
germe dei giganti là dov' elleno rivelano il lor sesso, Ser Bondo e il protago-
nista délia facezia persiana s'avvisano l'uno di poter ricevere il germe del senno,
l'altro il germe délia fortuna là dove ogni persona intende, e per cui la parola
« cinedo » non è un nome vano, senza soggetto.
La seconda : U Bastelicacciu, s'assomiglia al conto norvegio che si legge in
Edouard Laboulaye, Contes bleus, Paris, Charpentier, 1874, pag. 71, e intito-
lato : La bonne femme.
La quinta : / Ire amanti di Paolina, si raggira sul tema noto : ricambio di
beffe. La prima parte délia novella richiama a quella del Morlini \Novellae, etc.)
n° 73 : De muliere qui très fefellit clericos ; ai due note fabliau l'uno di Durand :
Les trois boçus, l'altro di Hugues Piaucèle : D'Estormi (A. de Montaiglon,
Recueil général et complet des fabliaux, Paris, librairie des bibliophiles, t1 quat-
tro, vedi il I, n° 2, pag. 13-24, e n° 19, pag. 198-220; Legrand d'Aussy,
Fabliaux, t. IV, pag. 257-63, ediz. del 1829, e pag. 264-65); cfr. pure l'altro
fabliau : De la dame qui attrapa un prêtre, un prévôt et un forestier, ou Constant
Duhamel (Legrand d'Aussy, Fabliaux, IV, 246 ; Barbazan, III, 296) ; Ancien
théâtre français : La farce des trois bossus ; Bibliothèque bleue : Les trois bossus de
Besançon, libro popolare; Divertissements curieux de ce temps, pag. 153 ; La
Fontaine, Contes: Les Rémois; Boccaccio, Decamerone Giorn. VIII, nov. 8;
Habicht, ecc. Tausend und cine Nacht, Breslau, 1831-40 (manoscritto tunisino),
notte 496 : Storia d'una dama del Cairo e de' suoi quattro amanti; nel testo di
Bulak questo racconto figura corne episodio in un altro nei Stttt Visiri; Strapa-
rola, Piaccvoli Notti, N*' II, Fa 5 e Nc V, Fa 3 ; Loiseleur-Deslongchamps,
Essai sur les fables indiennes, pag. 1 57 ; Courrier facétieux, pag. 326 ; Gueulette,
Mille et un quart d'heures, contes tartares (Cabinet des fées, t. XXI, pag. 131);
Cesari, Novelle n* 1; ; Befja ordita dal conte Burlamatti per esperimentare il
coraggio di tre suoi domestici, e il rispettivo seguente brève dramma giocoso : //
Macco ; Malespini, Dugento Novelle, Parte 2*, n° 95 : Arguta sentenza di Merlino
profita per una gemma trovata da tre donne ; Nicolas de Troyes, Le grand Paran-
Ortoli, Les contes populaires de l'île de Corse 17^
gon des nouvelles nouvelles, n° 1 3 ; Coelho, Contos populares portuguezes, n" 67 :
Sciencia, Sabedoria e Capacidade; la seconda parte poi délia novella richiama alla
14a délie Cent nouvelles nouvelles intitolata : Le faiseur de pape, ou l'homme de
Dieu, cfr. pure Celio Malespini, Dugento novelle, parte i*, n° 80 ; Robbé de
Beauveset, Œuvres badines, Londres, 1801, n° 56: Le faiseur de papes; Cai-
lhava de PEstendoux, Le soupe des petits-maîtres, Bruxelles, J. H. Briard, 1870,
t. II, cap. 26: Le tricolor ou le pape escamoté; Bernard de la Monnoye,
Œuvres : Vexillarius et mercator (conte en versl ; D'Auberval, Contes en vers
érotico-philosophiques , Bruxelles, Demanet, 1818, tomi due, II, pag. 43 : Frère
Pacôme ou le Grand exorciseur; Dorât, Poésies, Genève, tomi tre, 1777, III,
pag. 163 : Uhcrmitagc de Beauvais, conte; Michèle Angeloni, Novelle, Lugano,
1863: // Miracolo ; G. Rillosi, Novelle: Fra Volpone, 0 l'astuzie fratesche;
G. B. Casti, Novelle: Il quinto evangelista, ecc, ecc.
La sesta : La donna curiosa, si raggira sul notissimo tema dello sciocco.
L'ottava : 1 sei fratelli corrisponde appuntino alla 139a fiaba siciliana del
Pitre : Lu 'nniminu; cfr. pure la variante di essa, che le tien dietro : 'Na vota
ce' eranu tri frati, t. III, pag. 109 délia citata raccolta del Pitre. Anche fra
le Fiabevenete del Bernoni ve n' ha una uguale a questa.
La prima délie leggende (del § I : Le jate) : La fata del Rizzanese, tratta per
argomento il noto particolare délia novellina del re serpente, dove si parla del
divieto fatto alla moglie dell' uomo-bestia di vederlo di notte col lume, quando
ha ricuperato la sembianza umana, sotto minaccia e pericolo di perderlo; si
riconnette essa pure al principio délia novellina popolare livornese sopra
citata, per i cui riscontri vedi le rispettive note comparative alla medesima.
La seconda leggenda (del § II : La Vergine e i Santi) intitolata : L'Eremita
Giovanni, somiglia del tutto a una novellina inedita siciliana da me posseduta
dal titolo : Sora Vitoria; cfr. pure Pitre, op. cit. t. III, n° 162 : Lu scarparu e
li monaci, e cosi ancora le due varianti che seguono, una di Palermo : Fra
Giovanni, e l'altra di Polizzi-Generosa : Lu zu Licca-la-ficu, vedi ancora Gon-
zenbach, Raccolta citata, n° 82 : Geschichte vom Klugen Peppe.
La terza : La chiesa di San Giovanni è affatto identica alla ia délie Leggende
diverse del Carnoy, op. cit. : Légende de Notre-Dame de Brebieres, pag. 128. Il
Sébillot nel suo bel libro : Traditions et superstitions de la Haute-Bretagne, t. I,
pag. 321-26, riporta varie leggende analoghe a questa; una leggenda popolare
livornese (intorno alla miracolosa apparizione délia Madonna di Montenero, e
intorno al luogo preciso in cui essa voile sorgesse lo splendido santuario presso
Livorno, santuario in cui tuttora è venerata) si assomiglia molto alla leggenda
corsa.
La leggenda prima (del § III : / diavoli c le anime dei morti) Il cane che si
muta indiavolo è press' a poco identica alla leggenda brettone del Luzel, vedi le
sue Légendes chrétiennes, t. II, pag. 359 e seg.; cfr. pure il conto di Gerolamo
Morlino, n° 34 : De carrucario qui cum diabolo duellum commisit [Hieronymi Mor-
lini Parthenopei Novella, fabula, comedia, editio tertia emendata et aucta, Lutetiae
Parisiorum apud P. Jannet bibliopolam, 185 $ > .
La quarta : Le messe domandate, s'assomiglia alla leggenda omonima délia
176 COMPTES-RENDUS
Bassa-Brettagna del Sébillot, Tradit. et superst., I, 234; vedi pure Luzel, Veil-
lées bretonnes, pag. 193 e seg.;Souvestre, Le foyer breton, II: L'auberge blanche.
La terza (délie Lcggende diverse, § IV) : La croce magica, si raggira sullo stesso
argomento délia leggenda brettone del Luzel, op. cit., II, pag. 309 : Le soldat
qui délivra une princesse de l'enfer, e délia novellina popolare russa : L'affreux
ivrogne, pag. 29 dei Contes populaires de la Russie, recueillis par M. Ralston, etc.,
et traduits avec son autorisation par Loys Brueyre, Paris, Hachette, 1874.
Percorso cosî passo passo tutto il volume dell' Ortoli non ci resta altro che
invitare l'autore a volere quanto prima pubblicarne un secondo comprendente i
canti popolari, per darci in tal modo una piena cognizione délia letteratura
orale del suo paese, cosi intéressante, e per colmare insieme la lacuna, avver-
tita sopra, ne! présente volume. Ci sembra pure conveniente invitare i nostri
lettori a procacciarsi questo bel volume, affinchè porgano un soave e nobile
pascolo al loro spirito, e si formino un concetto délie narrazioni tanto fan-
tastiche e poetiche délia Corsica.
Stanislao Prato.
PÉRIODIQUES.
I. — Revue des langues romanes, 3e série, X. Septembre 1883. — Ce
cahier, tout entier consacré à la poésie moderne, ne peut être ici l'objet d'un
compte-rendu.
Octobre 1883. — P. 1 57-67. Durand (de Gros), Notes de philologie rouergate.
Quelques vues ingénieuses ; çà et là des observations, qui donnent l'espoir de
quelque constatation intéressante, mais rien qui soit étudié à fond, et partout
la preuve d'une grande ignorance des éléments de la philologie romane. Ainsi,
pour expliquer les doubles formes farga et femna d'une part, fabréga et feména
d'autre part, M. D. émet la supposition, à ses yeux certaine, que les premières
de ces formes répondent à la prononciation des Gallo-Romains lettrés « qui
savaient respecter la prosodie latine », fabrlca, fennna, tandis que les
secondes sont conformes à la prononciation vicieuse des classes ignorantes,
fabrïca, femina. Naturellement la prosodie n'a rien à voir là-dedans et ces
doubles formes doivent s'expliquer d'une tout autre façon1. — P. 187-9.
A. Roque-Ferrier, De la substitution du D a l'L. Les faits rassemblés dans ce
court travail sont mal classés et souvent mal interprétés. Ainsi M. R.-F. donne
comme exemple du passage de / à d le prov. podiza, quittance, qu'on trouve
aussi sous la forme polissa, policia, mais c'est plutôt l'inverse, car podiza ou
podixa, qui n'est pas aussi rare que paraît le croire M. R.-F., est pour apodixa2,
qui est le grec àirooei^tç. La supposition que faidia, faidiment, faidir seraient
« des formes parallèles à falha, falhiment, falhir » n'a aucune espèce de fonde-
ment ; faidir et ses dérivés sont d'origine germanique (fehde) ; voy. Diez, Et.
W. Ile, J'aide. — Bibliographie, p. 192-8. Suchier, Denkmœler d. prov. Lite-
ratur u. Sprache (compte-rendu instructif de M. Chabaneau).
Novembre 1883. — P. 209-41. Durand (de Gros), Notes de philologie rouer-
gate (suite). Le sujet choisi, « l'étude des noms servant à désigner les agglomé-
rations et plantations d'arbres d'une même essence, » est intéressant, et l'auteur
y a groupé des faits curieux, mais c'est toujours de la philologie d'amateur.
P. M.
1. J'ai dit quelques mots de ces formes où l'accent est déplacé, telles que fabréga,
feména, pertéga, et qui ne sont rien de plus que d'anciens proparoxytons, dans la Bibl.
de l'Éc. des chartes, XXXVIII (1877), p. 570.
2 . Voy. Du Cange, sous podixa et apodixa.
Romania, XIII I 2
I78 PÉRIODIQUES
II. — Zeitschript fur romanisghe Philogie, VII, 2, 3. — P. 177.
0. Schultz, Die Lcknsvcrhaltnisse dcr italienischen Trobadors. Les troubadours
de l'Italie septentrionale dont s'occupe M. Sch. sont Lanza (p. 187), Albert
Malaspina (p. 188), Peire de la Mula (p. 194), dont l'origine italienne n'est pas
prouvée, Rambertin de Buvalel (p. 197), Sordel (p. 202), li Paves (p. 214),
Nicolet de Turin (ibid.), Lanfranc Cigala (p. 216), Luca Grimaldi (p. 219),
Jacme Grill (p. 220), Simon Doria {ibid.), Perceval Doria (p. 221), Luquet
Gattilusi (p. 223), Bonifaci Calvo (p. 225), Bertolomeu Zorzi (p. 226), Paul
Lanfranc de Pistoia (p. 229), Ferrari de Ferrara (p. 230), le comte de Bian-
drate (p. 232), pris pour un comte de Flandres par M. Bartsch, Alberico
de Romano (p. 233), Thomas II de Savoie (p. 233), Obs de Biguli (ibid.). Au
début de son travail, M. Sch. se donne la peine de démontrer qu'Uc de Pena,
Folquet de Marseille, Albertet Cailla, appartiennent en réalité au midi de la
France et non à l'Italie. La démonstration était superflue. Aucun critique de
notre temps ne serait trompé par le contre-sens de Bastero traduisant Albeges
par Albcnga. M. Sch. traite aussi de Peire de laCavarana, qu'il conjecture avoir
été provençal, et modifie légèrement la date assignée par Canello, dans un tra-
vail récent1, au sirventés de ce troubadour. Les recherches de M. Sch. sur
Guillaume de Sylvecane et Pierre de Castelnou (pp. 185-6), connus par Nostre-
Dame, n'aboutissent à rien. La partie vraiment intéressante du travail est celle
qui concerne les troubadours italiens. Parmi ceux-ci, en effet, plusieurs ont
occupé des fonctions d'une certaine importance, et par suite se trouvent men-
tionnés dans les chroniques et documents diplomatiques qui existent en si grand
nombre pour l'Italie du Nord. M. Schultz fait preuve d'une grande connais-
sance de cette riche littérature historique, en même temps que d'une critique
exercée. Pourquoi, p. 219, répète-t-il, après d'autres, que la scène du récit
en prose donné comme razo à la tenson de Lanfranc Cigala et de la dame Guil-
lelma de Rozers 2, est en Castille ? I! y a dans le texte (Laur. XL1, 42,
fol. 48 c) : en aisi corn vcnc ad un (corr. a dos) chavaliers castellans d'un rie chas-
tel. Il est visible que castellans veut dire « châtelains, » et non « castillans. »
— P. 236. R. Wiese, Der Tesoretto und Favolello Brunctto Latinos. Édition
critique, accompagnée d'une longue introduction sur les manuscrits, et sur la
langue. C'est un travail fait avec soin, mais dans lequel bien des questions sans
intérêt sont traitées trop longuement. La partie proprement littéraire est com-
plètement laissée de côté. Nous ne pouvons nous empêcher de trouver que des
travaux de ce genre devraient être publiés à part. Une édition de plus de
150 pages n'est pas à sa place dans une revue. — P. 390. R. Weisse, Die
Sprachformen. Matfre Ermengau's. Ce travail, qui n'a aucune portée, est une
dissertation de doctorat présentée à l'université de Halle. Elle a paru à part
avant le numéro de la Zeitschrift où nous la retrouvons actuellement et a été
déjà annoncée dans notre précédent volume, p. 635. C'est déjà trop que ces
1. Voy. Romania, XI, 407.
2. Et non Rosas. L'identification avec un Roza, donnée en note par M. Schultz, est
erronée.
PÉRIODIQUES I79
exercices scolaires soient imprimés et viennent, par suite, encombrer la
bibliographie de l'érudition : l'abus deviendrait excessif si des périodiques que
l'on conserve donnaient asile à des productions d'un caractère aussi éphémère.
— P. 407. C. M. de Vasconcellos, Nous zum Bûche der Camonianischen Lieder
und Bricfe. — P. 454. La bibliographie se compose en tout et pour tout d'un
article tapageur de M. P. Scheffer-Boichorst sur la troisième édition du Dante
Alighieris Leben u. Werke de M. Wegele, qui date de 1879.
P. M.
III. — Bulletin de la Société des anciens textes français, 1883,
n" 2. — P. 45. P. Meyer, Les neuf preux. Dans une note du Débat des Hérauts
d'armes de France et d'Angleterre, M. Meyer avait produit divers témoignages
d'où il résultait que l'idée des neuf preux représentant les types de la vaillance
chez les Juifs, chez les Grecs et les Romains, chez les chrétiens, remontait au
moins au temps de Charles V. Actuellement il montre que cette idée est expri-
mée et développée pour la première fois dans les Vœux du Paon de Jacques de
Longuyon, poème composé vers 13 12, et dont le succès a été considérable au
XIVe siècle. Il montre aussi que la même idée se retrouve déjà en principe chez
Philippe Mousket, dans la première moitié du XIIIe siècle. — P. 55. Notice
sur un ms. brûlé ayant appartenu à la bibliothèque de Strasbourg. Ce ms., daté
de 141 1, contenait des poésies latines, françaises et allemandes, accompagnées
de la musique. La notice a été rédigée d'après des notes adressées en 1867 à
M. Meyer par M. R. Reuss. — P. 61. P. Meyer, Une homélie provençale du
XVe siècle. Cette homélie, qui a pour sujet saint Jean-Baptiste, est publiée d'après
le ms. 14195 du fonds latin de la Bibliothèque nationale.— P. 70-2, P. Meyer,
Inventaire d'une bibliothèque française de la seconde moitié du XVe siècle. Cet
inventaire est écrit sur le dernier feuillet d'une bible historiale française de la
bibliothèque Sainte-Geneviève. II contient 37 articles. Le ms. appartenait en
1341 à une grande famille bretonne.
IV. — Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France,
t. XLII (1882). — P. 169-242. De Marsy, Le langage héraldique au XIIIe s.
dans les poèmes d'Adenet le roi. M. de Marsy examine les descriptions de blasons
[blason signifiant à l'origine « bouclier ») que nous offre l'ancienne poésie fran-
çaise. Il résulte de ses observations que la langue héraldique n'est véritablement
constituée qu'à la fin du XIIe siècle et au XIIIe. Plusieurs de ses remarques
confirment les indications chronologiques fournies par d'autres éléments. Ainsi
il fait voir que les descriptions de blasons ne sont précises et détaillées que dans
certaines parties du roman d'Alexandre. Or, les passages qu'il cite sont tirés
du Fuerre de Cadres et de l'épisode de Floridas et Dauris, qui sont, comme on
l'a montré ici-même, les parties les plus récentes du poème [Romania, XI,
215-6 et 217-8). Le Fuerre de Cadres peut bien appartenir encore à la fin du
XII* siècle, mais l'épisode de Floridas et Dauris, qui manque dans les plus
anciens mss., n'est certainement que du XIIIe siècle. C'est Adenet qui a fourni
la plus riche moisson de textes précis. M. de M. établit que les descriptions
héraldiques de cet auteur sont au moins aussi correctes que celles de Y Armoriai
l8o PÉRIODIQUES
de France publié par M. Douët-d'Arcq, traité qui ne date que de la fin du
XIVe siècle, et qui est considéré comme un de nos plus anciens documents
héraldiques. Cette dissertation, très méthodique et rédigée avec une critique
très sûre, est terminée par un choix d'extraits de poèmes du XIIIe et du XIVe s.,
qui sont mis en rapport par des numéros avec une liste des termes de blason,
qui occupe les pages 184-8, et où le sens de chaque terme est défini lorsqu'il y
a lieu. Nous signalerons en terminant à M. de Marsy un poème plus ancien
qu'aucun des écrits d'Adenet, où se rencontrent de nombreuses descriptions de
blasons, qui, pour être imaginaires, n'en sont pas moins très précises. C'est le
Tournoiement Antecrist de Huon de Meri. P. M.
V. — Revue de la Société des études historiques, faisant suite à
I'Investigateur. 49e année, septembre-octobre 1883. — P. 277-88. A. Loi-
seau, Cour poétique et littéraire de Dom Diniz, roi de Portugal (1279-132^). Ce
travail, comme tous ceux du même auteur qui nous sont passés sous les yeux
(voy. Romania, III, 504, Revue critique, 1881, art. 47, etc.), est dépourvu
de tout mérite, et nous nous étonnons qu'il se trouve encore des revues pour
accueillir d'aussi infimes élucubrations. M. Loiseau ne connaît rien sur les
poésies du roi Diniz, sinon l'édition très défectueuse et fragmentaire de Lopes
de Moura (Paris, 1847). Pour comble de malheur, il la qualifie (p. 276) de
« dernière édition », alors que c'est la première. Il ignore par conséquent le
choix publié, d'après le ms. du Vatican, par M. de Varnhagen (Romania, I,
119), et les deux éditions complètes de M. Monaci et de M. Braga. Il ne
sait rien non plus du petit livre de Diez sur l'ancienne poésie portugaise. Tout
ce qu'il dit n'est d'ailleurs qu'erreur ou banalité.
VI. — Revue critique, octobre-décembre 1883. — Art. 202. Giornale
storico délia Ictteratura italiana, I (C. J.). — 210. Aubertin, Choix de textes
français du Xe au XVIe siècle (A. Delboulle : mauvais). — 216. Bijvanck, Spé-
cimen d'un essai critique sur les œuvres de Villon (A. T[averney]). — 223. Rei-
mann, Die Dcklination in der langue d'oïl (A. Thomas). — 224. Freymund, Ueber
den reichen Reim (A. T[homasJ). — 242. Joseph d'Arimathie, p. p. Weidner
(A. Thomas).
VII. — Litbrarisciies Centralblatt, oct.-déc. 1883. — N° 43. Diez,
Kleinere Arbeiten, hgg. von Breymann. — 47. Goossens, Ueber den Chevalier
au lion.
VIII. — Deutsche Literaturzeitung, oct.-déc. 1883. — N° 43. Schceten-
sack, Beitrag zu einer Grund Sage fur etym. Untersuchungen (absurde). — 45. Fcer-
ster, Das Rolandslied von Châteauroux uni Vaicdig VII. — 50. Scartazzini, Dante
in Gennania. — 51. Karls Reise hgg. von Koschwitz (Morf).
CHRONIQUE
M. le doyen Chenaux, curé de Vuadens (canton de Fribourg), est mort le
i$ décembre 1883. Nous devons à M. Chenaux la belle collection de proverbes
de la Gruyère que nous avons publiée dans notre tome V ; il a laissé quelques
travaux inédits relatifs à nos études, dont M. Cornu, son collaborateur pour
l'édition des proverbes, se propose de parler publiquement quelque jour.
— Notre collaborateur M. le Dr J. Ulrich, ancien élève de l'École des
Hautes Études, vient d'être nommé professeur à l'université de Zurich, en rem-
placement de M. Settegast.
— Nous publierons prochainement un article sur l'intéressant volume de
M. H. Carnoy, professeur au lycée Louis-le-Grand, notre collaborateur, la
Littérature orale de la Picardie. Nous voulons signaler ici la distinction, — une
grande médaille d'or, — dont cet ouvrage a été l'objet de la part de la Société
des sciences, lettres et arts de Lille. Les études de folk-lore sont encore peu
répandues et peu appréciées chez nous ; aussi faut-il savoir gré à la Société
lilloise de son excellente intention et souhaiter que son exemple soit imité par
d'autres. La médaille de M. Carnoy lui a été décernée à la suite d'un très remar-
quable rapport de M. V. Henry, professeur à la Faculté des lettres de Douai.
— Dans le compte-rendu de VHistory of french literature de M. Georges
Saintsbury, j'ai dit [Rom. XI, 605) que l'auteur avait emprunté la plupart des
spécimens insérés dans son livre à la Chrestomathic de Bartsch, et qu'il n'avait
pas jugé nécessaire d'en avertir le lecteur. Cette dernière assertion est inexacte :
M. S. m'a fait remarquer une phrase de sa préface, qui m'avait échappé, dans
laquelle il déclare qu'il a puisé le plus qu'il a pu dans la Chrestomathie de
Bartsch. En réparant mon erreur involontaire, je saisis l'occasion d'annoncer
la nouvelle édition que vient d'avoir, peu de temps après son apparition, le
remarquable ouvrage de M. Saintsbury. — G. P.
— La Société des anciens textes français vient de mettre en distribution les
deux volumes destinés à l'exercice 1882, à savoir le t. III des Œuvres d'Eus-
tache Deschamps, publiées par M. de Queux de Saint-Hilaire, et Raoul de
Cambrai, par MM. P. Meyer et A. Longnon. Ce dernier ouvrage, de civ et
384 pages, est le plus volumineux que la Société ait publié jusqu'ici. Il contient :
i" le texte de Raoul amélioré en maints endroits, tant par la collation du ms.
unique une première fois édité, mais d'une façon peu exacte, en 1840, que par
la comparaison avec les extraits d'un ms. perdu conservés par Fauchet dont il
a été question ci-dessus, p. 3 ; 2° le texte d'un épisode de près de 800 vers
interpolé dans un ms. de Girbert de Meiz. Cet épisode, jusqu'ici inconnu, peut
être considéré comme une sorte de remaniement partiel de la chanson de
l82 CHRONIQUE
Raoul. Le chap. II de l'introduction, œuvre propre de M. Longnon, donne, sur
les éléments historiques mis en œuvre dans le poème, des notions entièrement
nouvelles. La table des noms contient aussi, sous une forme très résumée, un
grand nombre de recherches historiques.
— Vient de paraître à la librairie Champion la traduction de Girart de Rous-
sillon dont nous avons annoncé la prochaine publication dans notre dernière
chronique.
— Le directeur de l'École des chartes a fait exécuter récemment à Florence
quelques planches de fac-similés, d'après des mss. latins et provençaux, pour la
collection des photogravures de l'École des chartes. Celles de ces planches qui
peuvent intéresser les études romanes se rapportent aux mss. Bibl. naz. F. 4
(S. Spirito 776), le chansonnier provençal décrit par M. Stengel dans la Rivista
di filologia romanza, I, 25 et suiv.; — S. Lorenzo, pi. XXIX, cod. 8, ms.
qui paraît avoir appartenu à Boccace ; — Plut. XLI, cod. 42, chansonnier
provençal.
— Livres adressés à la Romania :
Recueil des fac-similés à l'usage de l'École des chartes, fascicules I, II, III, 1880,
1881, 1883. Gr. in-fol., 34 pages et 75 planches non numérotées1 (Paris,
A. Picard). — Ces fac-similés, tous exécutés en héliogravure par M. P.
Dujardin, forment la tête d'une collection commencée par la direction de
l'École des chartes en 1872, et qui contient actuellement 250 numéros, sans
compter quelques articles en cours d'exécution. Les trois fascicules mis en
vente renferment, en 75 planches, les 130 premiers numéros, accompagnés
de notices succinctes et de la transcription des premières et dernières lignes.
Le quatrième fascicule, qui terminera le premier volume de la collection,
contiendra plusieurs tables permettant de classer les pièces selon des ordres
divers (par dates, par langue, par nature, etc.). Le recueil a été composé en
vue de l'enseignement de l'École des chartes, et principalement pour servir
aux cours de paléographie et de diplomatique. 11 s'y rencontre aussi des
morceaux qui peuvent servir à l'enseignement philologique2, bien qu'en
principe on trouve qu'il y a plus de fruit pour les élèves à étudier les textes
de langue dans des éditions qui seules permettent la comparaison rapide
des passages analogues. Parmi les textes qui intéressent les études romanes,
citons, outre un grand nombre de chartes, les numéros 14 (trad. du Dia-
logue de saint Grégoire, par frère Angier3), 19 (quatre pages de Y Alexandre
de l'Arsenal), 31 (deux pages du chansonnier provençal 1521 1, où se trou-
vent réunies les deux écritures de ce ms.), 129 (deux pages du Nouveau
Testament albigeois du Palais Saint-Pierre), 130 (la première page du
Maugis d'Aigremonî de Peterhouse). On pourra remarquer que certaines
1 . Chaque planche contient une ou plusieurs pièces. Pour éviter la confusion que pro-
duiraient deux séries de numéros, on a numéroté les pièces seulement et non les planches.
2. Il y a aussi, sous les numéros 5 à 13, neuf pièces allemandes (fin du xm" siècle
et xiv") tirées du fonds de Montbéliard, aux Archives nationales. Elles ont été exécutées
pour servir à un cours libre d'allemand du moyen âge qui a été professé à l'École des
chartes il y a une douzaine d'années.
3. Le fac-similé publié dans le précédent numéro de la Romania.
CHRONIQUE Io}
écritures, notamment les plus anciennes, ne sont pas représentées dans ces
trois fascicules, mais il faut considérer que cette série d'héliogravures a été
faite pour les besoins de l'École des chartes, qu'elle continue une collection
de plus de 600 fac-similés exécutés par les anciens procédés, qui n'ont pas été
mis dans le commerce, mais servent encore journellement à l'enseignement
de l'École. D'ailleurs les fascicules 4 et $ contiendront des reproductions,
dès maintenant exécutées, de pages de mss. mérovingiens.
Facsimili di antichi manoscritti, per uso délie scuole di filologia neolatind, pubbli-
cati da Ernesto Monagi, fasc. II. Roma, Martelli, 1883, in-folio. — Cette
livraison renferme, comme la précédente, annoncée dans la Romania, XI,
171, vingt-cinq planches. L'exécution n'est pas supérieure à celle du pre-
mier fascicule, ce qui revient à dire qu'elle paraît médiocre, au regard des
héliogravures et des héliotypies qui se font actuellement à Paris, à Londres,
à Florence. Le choix ne semble pas très bien entendu. Il était inutile de
consacrer trois planches (26-8) à VAspremont de Venise, et quatre (29-32)
au Fuerre de Gadres de Lugo (sur lequel voy. Rom. XI, 319). Les mss.
à'Asprcmont sont fort nombreux, et celui de Venise est loin d'être l'un des
plus importants. Quant au Fuerre de Gadres de Lugo, il n'a aucun intérêt.
De plus, ces deux mss. n'étant point datés et étant d'une écriture trop
facile à lire, on ne voit pas l'utilité qu'on en peut tirer pour l'enseignement
de la paléographie. Si M. M. voulait que le roman d'Alexandre fût repré-
senté dans sa collection, il eût bien mieux fait de choisir, au lieu du texte
insignifiant de Lugo, le ms. du musée Correr à Venise, ou celui du Vatican
Reg. 1364, qui sont, à des points de vue différents, fort importants. —
Les planches 33 à 39 sont consacrées au poème de Boèce. Elles sont par-
ticulièrement mal venues. — Les pi. 40 à 42 contiennent six pages d'un
des sermons « in volgare gallo-italico » du ms. de Turin D. VI. 10, sur
lesquels voy. Romania, VIII, 464. — Les dernières planches sont occupées
par deux pages du poème milanais de Pietro da Barsegapé (on avait déjà
deux autres pages du même ms. en tête des Poésie Lombarde p. p. Biondelli),
par une Rappresentazione inédite ipl. 44-7) tirée d'un ms. daté de 1405, tiré
d'une bibliothèque privée d'Orvieto. Ce dernier morceau est le plus intéres-
sant de cette livraison. Vient enfin (pi. 48-50) le début du Concihato d'amore,
poème italien du XIVe s., d'après un ms. de Venise.
Le Mystère de saint Eustache joué en 1504 sous la direction de B. Chancel,
chapelain du Puy-Saint-André , près Briançon (Basses-Alpes), et publié
par l'abbé Guillaume. Gap et Paris (Maisonneuve), 1883. In-8°, 115 p.
(Tirage à part de la Revue des langues romanes, numéros de mars, juin,
juillet, août, octobre et novembre 1882.) — Nous avons dit quelques mots
de cette publication, tant dans les comptes-rendus successifs de la Revue des
langues romanes que ci-dessus, à l'occasion du mystère de saint André édité
par M. l'abbé Fazy.
Heinrich August Schûetensack. Beitrag zu einer wissenschaftlichen Grundlage
fur etymologische Untersuchungen auf dem Gebiete der franzeesischen
Sprache. Bonn, Strauss, xxiv et 626 p. — Ce fort volume est malheureu-
sement dénué de toute valeur. Quelques exemples cueillis à la page 2 suffi-
184 CHRONIQUE
ront pour prouver ce jugement sévère : cagot est canis Gothus, bigot
Visigothus, rançon = franc homme, cajoler vient de canis et joli,
andomlle de endo et villa, vignoble de vineis opulent a, etc. Espérons
que M. Schcetensack, qui se dit professeur, exerce cette fonction in partibus
infidelium! — J. U.
Cours de littérature française du moyen âge et d'histoire de la langue française.
Leçon d'ouverture, par M. Arsène Darmesteter, professeur. Paris, in-8°,
22 p. (Extrait de la Revue internationale de l'enseignement du 1 $ déc. 1883.)
— M. Darmesteter trace à grandes lignes le plan du double cours de litté-
rature et de grammaire auquel il entend consacrer la chaire créée à la
Faculté des lettres sous le titre reproduit ci-dessus et qui lui a été si juste-
ment confiée. Les vues larges et intéressantes abondent dans ce programme.
Nous y relèverons une observation dont nous ne contestons pas la justesse,
mais qui nous semble, sans que l'auteur s'en soit peut-être bien rendu
assez compte, peu encourageante pour l'avenir des études romanes en
France. Après avoir parlé des conférences de l'Ecole des hautes Études,
dont il faisait lui-même l'une jusqu'à ces derniers temps, et qui, embrassant
toutes les langues romanes, ont « surtout formé des élèves étrangers, qui à
leur tour sont devenus professeurs dans les gymnases, les universités d'Alle-
magne, de Suisse, de Roumanie, de Bohême, de Suède, etc., » M. D.
ajoute : « La complexité d'un pareil enseignement écartait par cela même
les étudiants français, plus directement curieux des études nationales. »
Ainsi, tandis que les étudiants allemands, suédois, etc., sont attirés par
un enseignement qui comprend tout le domaine néo-latin, les étudiants fran-
çais sont « écartés » par ce même enseignement qui est trop « complexe. »
Après un pareil teslimonium paupertatis, on s'étonne que M. D. poursuive :
« Or, il importe de créer en France une école française qui poursuive avant
tout l'étude scientifique de la langue française dans toute l'étendue de son
développement historique. » Cette école n'aura que de tristes élèves s'ils
ne comprennent pas que l'étude du français est inséparable de celle des
autres langues romanes. M. Darmesteter, pour sa part, l'entend bien ainsi,
il l'a prouvé à mainte reprise, notamment dans ses conférences de l'École
des hautes Études, et il le dit dans cette leçon même; il ne voudrait certai-
nement pas qu'on pût conclure de ses paroles que « l'école française » qu'il
« importe de créer » se dispensera de connaître le provençal, l'italien,
l'espagnol, etc. Nous avons tenu à dire nettement, pour notre part, combien
une pareille abdication nous paraîtrait incompatible avec toute « étude
scientifique. » Mais nous savons que le système commode de « l'école fran-
çaise, » entendue dans le sens de l'exclusion de ce qui n'est pas français,
n'est pas sans partisans tacites ou déclarés.
Le propriétaire-gérant : F. VIEWEG.
Imprimerie Daupeley-Gouverneur, à Nogent-le-Rotrou.
ÉTUDE
SUR
LA DATE, LE CARACTÈRE ET L'ORIGINE
DE LA CHANSON
DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE.
La nouvelle édition du Pèlerinage de Charlemagne publiée par
M. Koschwitz, comme second volume de ÏAltfranzosische Bibliothek
dirigée par M. Fôrster, diffère de la première déjà par le titre. Le
« Ein altfranzôsisches Gedichl des XI. Jahrhunderts » est devenu « Ein
altfranzôsisches Heldengedicht. » M. Koschwitz nous donne ses raisons
aux pages xix ss. L'étude linguistique du texte, reprise de nouveau par
l'éditeur, qui, depuis 1875, s'en est occupé assidûment, lui donne encore
ce résultat qui me parait sans réplique, que la langue du Pèlerinage pré-
sente un état plus jeune que l'Alexis, à peu près contemporain du Roland
et sensiblement antérieur au Comput (p. xxvi, xxxi). Il en conclut que la
composition de notre chanson remonte à la seconde moitié du xi1' ou au
commencement du xne siècle.
C'est ainsi que M. Koschwitz élargit les limites de son attribution an-
térieure [Romanische Studien, II, p. 41 ; Ueberlieferung undSprache, p. 20,
cf. Pèlerinage, première édition, pp. 17, 20), où il s'en tenait à la fin du
xie siècle, croyant la langue du Pèlerinage plus ancienne que celle du
Roland. Je crois qu'il a bien fait en effet. L'état de la langue de cette
curieuse chanson, où les altérations causées par le copiste anglo-nor-
mand rendent notre jugement malheureusement moins sûr et moins con-
cluant qu'ailleurs, ne nous autorise guère à regarder la fin du xie siècle
comme la seule époque où elle ait pu être composée. M. Koschwitz
laisse donc dans cette nouvelle édition au goût du lecteur à décider si
c'est à la fin du xie ou au commencement du xne que le ménestrel de la
foire de Vendit de Saint-Denis a trouvé ses vers, et pour ne rien préjuger
Romania, XIII. 12.
]86 H. MORF
jl a fait disparaître de la feuille de titre le « des elften Jahrhunderts. » Il
ne nous apprend pas même ce qu'il a décidé en lui-même ; mais il paraît
bien qu'il penche vers l'opinion que ce n'est qu'au commencement du
xne siècle que l'épisode de Constantinople a été joint à une chanson du
xi° qui ne racontait que le voyage à Jérusalem. Notre Pèlerinage serait
donc un remaniement fait au commencement du xii" siècle d'une chan-
son de la fin du xic.
En 1880, après avoir lu dans cette revue l'article de M. G. Paris sur
le Pèlerinage, je croyais bien la question résolue pour tout jamais en fa-
veur du xie siècle comme époque de la composition de la chanson en-
tière. Et à dire vrai, je le crois encore, après avoir lu la remarque de
M. Koschwitz (p. 1 3 de la première édition, et p. xix ss. de la seconde)
où il restreint la portée de l'argumentation de cet article au contenu,
à la matière de la chanson du pèlerinage proprement dit, et où il nie
sa force probante pour la composition de la chanson entière. M. Koschwitz
s'en rapporte à M. Paris lui-même, et celui-ci, dans son compte rendu
récent (ci-dessus, page 128), confirme cette manière de voir en disant
que ses raisonnements ne portent que sur le fond et ne peuvent rien
prouver pour la forme du poème.
Je ne le crois pas, et j'ose dire ce qui me donne la conviction que les
conclusions tirées du récit du Pèlerinage ont leur force probante aussi
pour fixer la date de la composition de la chanson entière. Je veux bien
admettre avec M. Gautier [Ép. franc., III2, p. 274) que les arguments
tirés de la description de Jérusalem et de Constantinople, et ceux qui
sont tirés de Tendit et des reliques de Saint-Denis prouvent seulement
qu'il est possible d'attribuer notre chanson au xr siècle, mais sont aussi
applicables pour qui veut l'attribuer au xu^. Il faudrait de même avouer
avec M. Stengel [Litteraturblatt, 1881, p. 289) que le caractère de l'em-
pereur grec tel qu'il est peint par notre poète (v. 438, 686 ss.) pourrait
convenir aussi à une chanson du xir. L'archaïsme du style nous em-
pêche sûrement de chercher l'origine du Pèlerinage dans la seconde
moitié du xn" siècle; mais il ne forme pas une raison assez concluante
pour nous forcer d'y reconnaître exclusivement l'empreinte du xi° '
Koschwitz, p. xx ss.). Reste donc l'argument tiré du caractère paci-
fique de l'expédition de Charlemagne et, ce qui revient au même, de la
situation absolument pacifique et indépendante de la sainte cité. Ces
1 . La dissertation de Groth dans VArchiv ;. das Stud'mm der neueren Sprachen,
LX1X, p. 391 ss., contient d'utiles rapprochements, mais quand il veut
prouver à l'aide de quelques archaïsmes du style que le Pèlerinage est plus an-
cien que la rédaction du xic siècle du Roland, cela me paraît le nihil probat
qui nimium probat.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 1 87
deux traits sont identiques : ils constituent, en se soutenant l'un l'autre,
le caractère pacifique de l'expédition.
L'état de la langue nous laissant libre, cum grano salis, l'intervalle
entre l'Alexis et le Comput pour cette fixation, ce dernier argument
de M. Paris me paraît réellement de nature à en préciser la date, qu'on
ne saurait par conséquent faire descendre en deçà de l'an 1080, ou peu s'en
faut.
La nature même de la poésie populaire empêche d'en juger autrement.
Si cette poésie est l'expression des sentiments, des aspirations du peuple,
l'âme du peuple devenue parole et parole irréfléchie, immédiate, non seu-
lement il est impossible que la partie du Pèlerinage qui raconte le voyage
pacifique à la ville libre de Jérusalem ait été trouvée du temps des croi-
sades (ce dont M. K. convient sans hésitation), mais U est de même im-
possible qu'une chanson ainsi faite ait été, du temps des croisades, remaniée
par un poète courant les foires, qui, gardant le caractère pacifique de l'expé-
dition sans y toucher, n'y aurait introduit que des changements qui lui
semblaient propres à égayer la matière.
Le poète populaire, c'est le peuple lui-même ; l'âme du poète est celle
du peuple ; sa chanson est l'expression des sentiments nationaux ou au
moins des sentiments de tout un groupe, d'une classe, d'un ensemble.
Et ce peuple, ce groupe, soit bourgeois, suit guerrier, ne pouvait, au
temps où fermentaient les idées des croisades (1080 -1095', ni créer
dans une chanson nouvelle ni même garder dans un remaniement l'image
d'un Charlemagne pèlerin, monté sur un mulet, muni de la besace et du
bourdon, et l'image d'une ville sainte, libre et indépendante. Peut-on
vraiment se figurer un jongleur de la foire de l'endit, en 1090 par
exemple, où les sévices des Turcs Seldjoucides remplissaient depuis des
années tout l'Occident d'indignation, que les papes Grégoire VII,
Victor III ' et Urbain II avaient cherché depuis quinze ans à gagner les
masses à leurs idées d'une grande expédition, et que, par conséquent, le
clergé haranguait le peuple, surtout quand il y avait grand concours de
gens comme à Tendit de Saint-Denis — peut-on sérieusement s'ima-
giner ce poète populaire reprenant l'ancienne tradition du Pèlerinage
pacifique du grand empereur, transformant sa matière librement et
tout différemment de son original en y introduisant l'esprit railleur d'une
société bourgeoise naissante, et se montrant par cette introduction comme
un homme tout à fait maître de ce que lui avaient transmis ses ancêtres et
1. Sous ce pape, un chef turcoman, Ortok, s'empare de la ville sainte
(1086), et les persécutions augmentent encore; aussi le projet d'une croisade,
conçu par Victor III, suit-il immédiatement (1087) cette seconde conquête de
Jérusalem par les Turcs.
l88 H. MORF
s'accommodant bien aux nouvelles idées du temps nouveau et de la nou-
velle société, c'est-à-dire se montrant vrai poète populaire, véritable
interprète de l'esprit de la foire, — peut-on admettre que ce poète eût pu
garder pour l'expédition de son héros l'intention et les circonstances pa-
cifiques que lui donnait la tradition, si contraire en ce point aux nou-
velles idées, si contraire aux paroles que les fidèles venaient d'entendre
dans la bouche du prêtre qui leur avait montré les grandes reliques ?
Je suis convaincu que l'idée même de la poésie populaire répugne à
une si étrange hypothèse.
Il est impossible que, dans les temps où se préparait la grande explo-
sion de 1095, le peuple ait remanié une ancienne chanson du pèlerinage
de Charles sans remanier le caractère de ce pèlerinage même et sans
changer l'aspect de la sainte cité. La grande aspiration de ce peuple
était dès lors de vaincre les infidèles, maîtres des saints lieux, et toute
grande aspiration nationale est confiée par un peuple qui a son épopée à
ses héros, à son héros xa-r' èHoy/jV.
Ce héros a entre autres une fonction principale : il doit assurer à ces
aspirations nationales, à l'aide de son bras vigoureux, une réalité que
l'actualité leur refuse encore. Si donc un poète populaire s'était mis à ce
moment à reprendre l'ancien Pèlerinage pour l'habiller de nouveau, pour
en changer complètement l'aspect, il ne pouvait faire autrement que d'y
faire vaincre à Charlemagne les Sarrasins maîtres de la sainte cité. Il
devait agir ainsi sans s'en rendre compte, étant poète du peuple, étant
peuple lui-même. Il se trouvait sous l'influence d'un courant d'idées qui
devait l'entraîner infailliblement aussi bien que tout le monde autour de
lui. Tout cela serait arrivé si le remaniement de l'ancienne tradition
avait eu lieu peu de temps avant les croisades, disons : après l'an 10S0.
Je choisis cette année, parce qu'il faut bien laisser quelque temps, pour
se répandre dans le peuple, à la triste nouvelle de la prise de Jérusalem
par les Turcs (1076) et à l'idée d'une expédition contre eux, conçue par
le pape Grégoire.
Les mêmes arguments que M. Paris a tirés du caractère pacifique du
voyage détruisent naturellement l'opinion, soutenue entre autres par
M. Stengel, que le Pèlerinage est postérieur à la première ou — ce qui
en ce moment vaut autant pour nous — postérieur à la seconde, à la
troisième croisade. Seulement l'invraisemblance de cette attribution
saute encore davantage aux yeux, des faits littéraires bien connus venant
à notre aide.
Le manuscrit du Musée britannique (C) est le seul qui ait gardé pour
l'expédition de Charlemagne le caractère primitif, tout à fait exempt de
l'influence des idées des croisades. Les deux autres manuscrits français
de notre chanson que nous savons avoir existé au xir ou au xin- siècle
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 189
font de Charlemagne un croisé z et y de l'arbre généalogique de
M. Koschwi'iz, page xiv). On admettra avec M. Suchier iKoschwitz,
p. vin que deux scribes ont fort bien pu arriver à faire cela indépen-
damment l'un de l'autre, rendant hommage chacun de son côté à l'in-
fluence du courant d'idées qui dominait leur temps. L'original de la ver-
sion de la Karlamagnussaga y, la plus fidèle au texte du manuscrit de
Londres, tout en gardant le bourdon et en laissant de côté les armes, dit,
aussi bien que celui de la version galloise (z), que Charles et les siens
prirent la croix, cédant ainsi involontairement aux idées de leurs épo-
ques et se souciant peu de la disparate avec le reste du récit qui ré-
sultait de cette remarque.
Les Galien et la version manuscrite du Guérin de Montglave supposent
une expédition armée, et le poète n'en est pas plus embarrassé de nous
répéter la scène des gabs à Constantinople [Koschwitz, p. xvm). Il est
vrai que dans aucune de ces versions il n'est question de la croix. L'ex-
pédition en elle-même est pacifique. Dans le Guérin elle est appelée expres-
sément pèlerinage : \Sechs Bearbeitungcn, p. 42 s.) les pèlerins n'estaient
armez sinon desespees \j>. 45], et ils ont des chevaux (p. 47). Dans les Galien
il s'agit d'un « voyage » (p. 75 ; d'un « saint voyage », p. 99 ; d'un
« voyage d'outremer », ib.), et les voyageurs ont de même leurs épées
et leurs destriers ip. 77, 100 s.) ». L'absence de la croix et de toute in-
tention belliqueuse dans ces remaniements semble contredire ce que
nous venons de prétendre. Suivant les raisons exposées ci-dessus, il
faudrait qu'ici le Pèlerinage du xie siècle fût devenu une véritable croi-
sade. Point du tout. Le Galien en vers qui est la base des rema-
niements en question ne remonte pas au delà de la fin du xin° siècle,
comme l'a démontré M. Paris. On sait qu'un remaniement de ce temps
n'est plus animé des grandes idées nationales. L'épopée en 1 300 a perdu
depuis longtemps son caractère primitif. Elle est devenue une chronique
rimée comme une autre, où les anciennes histoires sont racontées, parce
qu'elles sont intéressantes, mais non plus parce que l'âme du peuple y
trouve l'expression de tout ce qui l'émeut et la remplit. Le Charlemagne
de cette épopée en décadence n'a plus le bras vigoureux qu'il prêtait au
xne siècle encore aux grandes entreprises nationales.
1. Il paraît bien que le récit du Guérin a gardé quelques souvenirs de la plus
ancienne version, quand il se sert constamment de l'expression pèlerin, pèle-
rinage, et quand il dit que ces pèlerins n'ont que leurs épées dont m jamais ou
du moins trop envis se teusse.it dessaisis » (p. 4 s). Cela a tout à fait l'air d'une
excuse de la part d'un remanieur qui veut nous donner des raisons pour avoir
tant soit peu armé des pèlerins qui, dans son original, n'avaient point d'armes.
Dans les Galien, ces hésitations ont disparu.
IÇO H. MORF
Que l'auteur du Galien en 1 300 nous parle d'un voyage pacifique de
Charlcmagne en Terre-Sainte et d'une ville sainte indépendante sous un
patriarche, cela ne prouve nullement qu'un poète ou remanieur de 1 100
ou de 1 1 $0 en eût pu faire autant. Cela prouve seulement que l'auteur du
Galien travaillait en 1 300 sur un manuscrit qui contenait encore la tradition
originale d'un voyage sans croix. Comme, en conséquence des raisons que
je viens de donner, un remaniement que le Pîlerinage aurait subi au bon
temps du xne siècle jn'aurait point gardé ces allures pacifiques, on est
autorisé à croire qu'un remaniement au xii° siècle n'a pas eu lieu. Le fait
que le manuscrit de Londres nous offre encore à la fin du xine siècle la
version primitive confirmerait cette hypothèse, et tout se réunirait pour
nous faire croire que le poème du Pèlerinage n'avait pas eu un aussi grand
succès en France qu'à l'étranger. On ne le remaniait pas, on se con-
tentait de se le transmettre comme d'autres anciennes chansons du bon
vieux temps, qui souvent, moins heureuses que le Pîlerinage, ne
nous sont parvenues que dans des versions étrangères. Mais en se le
transmettant simplement comme un poème pour ainsi dire suranné, ne
convenant plus aux temps nouveaux, les chanteurs étaient si peu capa-
bles de se soustraire aux idées de leur époque que quelques-uns font ins-
tinctivement prendre la croix à Charles, montrant par cette condescen-
dance involontaire combien peu familière leur était, malgré le texte
même de la chanson, l'image de cet empereur chevauchant sur un mulet
et ne pensant à rien moins qu'à combattre pour le saint sépulcre. Ils au-
raient bien autrement chanté le voyage en Orient, si eux-mêmes, poètes
du temps des croisades, ils avaient eu à trouver ou à remanier l'histoire
de leur empereur allant à Jérusalem : ni Charles n'aurait alors oublié
Joyeuse, ni Roland Durendal. La version galloise le prouve on ne peut
plus clairement, en faisant prendre aux pèlerins des armes, outre la
croix iplenty of every kind of arms, Sechs Bearbeitungen, p. 21), qui na-
turellement disparaissent plus tard, comme le cortège des 80,000.
Et avec tout cela on veut que la composition de notre chanson ^c'est-
à-dire le remaniement d'une ancienne chanson du pèlerinage de Charles
en Terre-Sainte dû au poète de la foire de Saint-Denis), — compo-
sition où, par la nature des faits racontés, n'entrent pour rien ni la croix,
ni les armes, ni les Sarrasins à combattre, - ne date que du temps des
premières croisades, de l'âge d'or de l'idée d'un Charlemagne croisé1 ?
1 . Four les mêmes raisons, je crois la branche de la chanson de Reihiut de
Monlauban qui raconte son pèlerinage en Terre-Sainte, quelque peu ancienne
qu'elle soit {Hist. litt., XXII, p. 698), antérieure comme fond aux croisades.
Renaut n'y prend point la croix, comme les poètes le font taire aux héros
allant en Falestine dans les poèmes sûrement postérieurs aux croisades. Le
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 1 9 1
J'ai encore à revenir à l'idée que le poète se fait de la situation de
Jérusalem, parce que je trouve sur ce point capital notre poème plus
conséquent que ne le veut M. Paris, qui croit que le vers 213,
Dcus est encore el ciel qui'n voelt faire justise,
s'adresse aux Musulmans. M. Gautier a déjà fait remarquer il. c.,p. 275)
qu'ici évidemment il n'est pas question des Sarrasins, qui ne sont pas
nommés. Li home de la terre sont des Francs pour une grande partie, et si
le poète eût eu en vue les mécréants, il aurait certainement parlé autre-
ment de celé gent haïe. On peut supposer que le bruit du marché atte-
nant à l'église de Sainte-Marie Latine contrastait aux yeux des pèlerins,
venus pour prier, d'une manière désagréable avec la sainteté du lieu.
Des marchandises barraient le chemin, les cris des vendeurs francs, juifs,
arabes ides « lenguages » v. 209) pénétraient dans l'église et troublaient
la dévotion des fidèles. Les pèlerins se plaignaient de ce qu'ils
roi Charles ne l'envoie point porter du secours à la ville sainte, qui est de
nouveau aux mains des mécréants (p. 405 de l'édition Michelant). L'empereur
de la chrétienté ne sait apparemment rien de cette catastrophe, inventée et
ajoutée postérieurement à cette branche et représentant sans doute le reflet
poétique de la prise de Jérusalem par Saladin, en 1 187. On sait que la rédac-
tion la plus ancienne de la chanson de Renaut qui nous soit parvenue est de la
fin du xii° ou du commencement du xme siècle. On sait aussi que c'est justement
le récit des exploits de Renaut sous les murailles de la sainte cité qui diffère
le plus dans les textes (1. c. p. 509, 513); c'est qu'ici, avant tout, chaque re-
manieur trouvait à faire pour rendre sa chanson conforme à l'esprit de son
époque. Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer que ces poètes se repré-
sentent Jérusalem comme ayant pour chef un roi (pp. 405, 418) et non point un
patriarche; telle doit évidemment être l'idée d'un poète vivant du temps des rois
de Jérusalem (cf. G. Paris, ci -dessus p. 128).
Pour se persuader qu'originairement Renaut était censé aller en Terre-Sainte
comme simple pèlerin, dans la seule intention d'adorer le saint sépulcre et d'y
faire ses offrandes (qu'il le fît volontairement ou que Charles le lui eût com-
mandé), il suffit de lire ces vers prononcés par Renaut (p. 381) :
Et si saciez de voir, outre mer doi la voie.
Se Deus me done vie que au sepucre soie,
M'oferande i ferai, puis m'an repereroie.
Se ge puis retorner
Pas un mot des Sarrasins à défaire ! Le remanieur — - on sait combien souvent
cela lui arrive — a oublié de rendre ce passage et celui de la p. 398 conformes
à ce qu'il va plus tard ajouter de son chef. Il en est autrement du vœu de Re-
naut que Bekker nous fait connaître d'après une autre version (p. X de son
Fierabras). La rédaction plus jeune encore à laquelle ces vers appartiennent
fait dire à Renaut qu'il ira conquérir le saint sépulcre, tout en lui faisant faire
son voyage_ « Nus pieds, en lange, corn pèlerin pené », conformément à l'an-
cienne tradition.
Il y aurait une étude aussi curieuse qu'instructive à faire sur le progrès des
idées des croisades, sur le mélange de tradition et d'actualité, sur les allusions
aux faits historiques des croisades dans les différents textes de cette chanson.
La chronologie des chansons de geste en général en profiterait beaucoup.
1Ç2 H. MORF
croyaient une profanation ; il leur venait à l'esprit l'image du Christ
chassant les marchands du Temple ; ils en parlaient après leur retour
dans leurs pays, et dans la suite naquit l'idée d'un marché ayant lieu
dans l'église même, comme l'Évangile le représente. Notre poète a compris
de la sorte le récit des pèlerins, et comme eux il pense à une seconde
purification du Temple qui frappera les hommes de la terre, francs, juifs,
arabes, indistinctement. Ainsi je vois dans ce passage plutôt une autre
preuve de ce fait extrêmement important que le Pilerinage se représente
Jérusalem comme une ville où l'adoration des saints lieux n'est nullement
troublée par les ennemis musulmans. Même quand il y a quelque profa-
nation, ce sont li home de la terre et non pas les Sarrasins qui en sont les
auteurs, le poète laissant dans le vague par cette expression indifférente
son accusation, et par cela même ne l'adressant point aux mécréants. Il
est incontestable, comme le dit M. Gautier (p. 273), que l'idée de la pré-
sence des Sarrasins n'entre pour rien dans l'image de la ville sainte ', et
que dans tout le poème « on ne trouve pas une seule fois un accent in-
digné contre les Sarrasins, maîtres de la sainte cité. »
M. Koschwitz me semble combattre cette assertion bien à tort p. xv).
Il est parfaitement clair, et il résulte incontestablement de la réponse de
Charlemagne, que le patriarche ne voit les ennemis qui veulent détruire la
chrétienté que de l'autre côté de la Méditerranée. !l ne parle pas du tout
des Sarrasins comme des possesseurs du saint sépulcre 2. Si le poète
en avait voulu parler, il s'y serait pris bien autrement. Et comment
le patriarche se serait-il alors contenté de la réponse de l'em-
pereur ? Il ne faut donc pas imposer à ces paroles fort claires le sens
qu'on désirerait y trouver. Tout ce qui est dit dans les vers 224 ss.
est fort bien dit tel qu'il est, et tout à fait en harmonie avec l'idée que le
poète se fait de la ville sainte. L'émendation que M. Koschwitz nous
propose p. xv s.) — car le passage présente des difficultés linguistiques
auxquelles on est forcé de remédier — lui est suggérée par le besoin
1. Qu'on n'oublie pas que c'est un Juif et non pas un Sarrasin qui est con-
verti par l'apparition de Charlemagne.
2. M. Stengel (I. c, p. 289) paraît appuyer sur le « nos » du vers 227 (224
et 225). Mais « nos » veut dire évidemment : nous iiutres chrétiens, le patriar-
che parlant de la chrétienté en général qui est haïe par les païens. Et il dit
dans l'édition de M. Koschwitz : « gardez-nous en », et non pas : « délivrez-nous
en », ce qui n'est point insignifiant. Le texte de notre chanson s'oppose partout
à une interprétation qui voudrait voir Jérusalem dans les mains des mécréants, et
par conséquent ayant besoin d'être délivrée. — Du reste, le manuscrit lit : « de
paiens vos gardez », et les trois versions en prose disent de même (p. 43, 76,
104. Le gallois a abrégé (p. 24), de même la saga. Dans la première édition,
M. F'>rster avait proposé de garder le « vos »; M. Koschwitz ne donne pas
les raisons qui l'ont lait changer. J'y reviendrai (p. 199).
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 1 9 5
qu'il éprouve de faire disparaître du texte primitif la réponse de Charles,
parce qu'il y voit une disparate. D'après lui, un copiste a intercalé cette
réponse et a remplacé par elle d'autres vers qui se trouvaient originai-
rement là, pour mettre en rapport sa chanson avec la bataille de Ron-
cevaux l ip. xvii). Mais quelle raison un copiste postérieur, du temps
des croisades 2, aurait-il eue pour forger une telle réponse, qui devait lui
paraître aussi singulière qu'à M. Koschwitz ? Lui, l'homme du xiT siècle,
qui connaissait les combats pour les saints lieux, n'avait aucune raison
de faire chercher les mécréants en Espagne au patriarche et à Charle-
magne s'entretenant à Jérusalem. Il devait plutôt être enclin à faire dis-
paraître ce trait suranné pour son époque et à faire promettre à Charie-
magne qu'il viendrait plus tard avec toute une armée pour détruire
les Sarrasins de Syrie et de Palestine. C'est précisément ce que,
dans le Galïen imprimé. Charles répond au patriarche : « Certes, pa-
triarche, moy retourné en France... je reviendray ces chiens payens as-
saillir et leur feray a tous finer la vie souz mon espée, car tant ameneray
de François et de barons de mon pays que j'en feray trembler cette terre
(p. 1041. » Voilà l'arrangement rationaliste qui serait venu à l'idée d'un
scribe du xne siècle plutôt que l'introduction des vers que lui attribue
M. Koschwitz 5 et qui pour lui devaient contenir une disparate. Mais ce
scribe n'a rien introduit du tout ; les vers en question sont plutôt un trait
fort précieux, témoignant pour l'ancienneté du poème 4. La difficulté qui
i. M. Stengel va encore plus loin, en disant (I. c. p. 289) : Hiedurch scheint
sich mir die Reise Karls als Vorgedicht zu Roland deutlich genug selbst darzu-
stellen. A vrai dire, ces vers ncus montrent seulement, ce dont sans eux on n'au-
rait point douté, que le poète connaissait la tradition des guerres d'Espagne,
plus ancienne en tout cas que celle du pèlerinage. Cette allusion, assez fré-
quente dans les chansons de geste pour n'être à nos yeux qu'un lieu commun,
ne nous avance pas plus dans notre connaissance de l'intention du poète que
l'emploi du chiffre 7 pour désigner un espace de temps considérable (vers 74,
193, 310, 325). — Le poète ayant emprunté une fois l'institution des douze
pairs aux traditions sur les guerres d'Espagne, il est bien clair que ce qu'il en
raconte doit s'être passé avant le désastre de Roncevaux, auquel il peut donc faire
allusion comme à un événement futur; il est bien clair aussi qu'il fait du tri-
c'inium aux on:c lits une salle à treize lits. Cela peut bien rappeler des situations
analogues des romans d'aventure (Stengel, 1. c, p. 288) ; mais cela n'a aucun
rapport avec eux. La même donnée (un roi et douze compagnons) amène des
situations semblables dans les deux cycles indépendamment.
2. On sait que toutes les anciennes versions sont d'accord pour attribuer
cette réponse à Charlemagne, de sorte que cette interpolation se serait faite
de bien bonne heure. Le Galien manuscrit a gardé ce trait (p. 76); le Guérin
l'a fait disparaître (p. 43).
3. M. Koschwitz a-t-il oublié qu'il s'est prononcé autrefois (Rom. Studien,
II, p. 43) comme je le fais ici en combattant ses remarques récentes?
4. Rôhricht, Beitràge zur Gesch. d. Kreuzziige, II, p. 14, paraît traduire le
mot Espagne de ce passage par « pays des Sarrasins », ce qui vaudrait ici
Romania, XIII. 1 3
194 H> M0RF
résulte des assonances a été levée par M. Paris d'une manière bien plus
satisfaisante au point de vue de la paléographie et du sens [Rom., XI,
p. 407 et ci-dessus, p. 127}.
M. Gautier a donc raison de dire que ni l'empereur, ni le patriarche
ne voient d'ennemis dans la ville sainte et que par conséquent le poème
ne contient aucun trait contre les véritables maîtres du saint sépulcre. Il
les ignore. Et cela convient parfaitement à l'idée qu'on devait avoir en
Occident de l'état des saints lieux au xie siècle. M. Paris a montré \Rom.,
IX, p. 19 qu'après la mort du calife Fatimide Hakîm (-J- 10201, qui avait
interrompu pour quelque temps les traditions de tolérance du califat, la
confiance et la sécurité étaient revenues dans la société franque de Jéru-
salem. Les rapports des Francs et des Musulmans redevenaient amicaux,
ce que, en réalité, malgré l'intolérance d'en haut, ils n'avaient jamais
complètement cessé d'être. M. Prutz, dans son livre récent sur les croi-
sades ', montre de nouveau qu'une haine religieuse n'existait point entre
les chrétiens et les Arabes en Palestine sous les califes, qu'elle fut
moins la cause que la suite des croisades. Les pèlerins furent libres dans
leurs exercices de dévotion jusqu'en 1076 2. Après la mort de Hakîm,
surtout depuis 1035, leurs voyages recommencèrent de plus belle
iRôhricht, Histor. Taschenbuch, 1875, p. 3 14). Pendant leur séjour à Jé-
rusalem, il se faisait des processions conduites parle patriarche vers 143',
dont les dispositions réglaient la vie religieuse des Francs et qui était
autant que Syrie. Outre que le sens du passage entier ne permet pas une telle
interprétation, cette traduction serait en tout cas inadmissible pour un poème
du caractère du Pèlerinage. Il est vrai que Hispania, dans quelques historiens
des croisades, est employée dans ce sens (M. R. se trompe cependant s'il range
parmi eux Guillaume de Tyr, Histor. Taschenbuch, 1875, p. 340), mais cela ne
prouve rien pour la poésie populaire, où Espagne pour paienie ne se rencontre
guère avant la fin du XIIe siècle. La chanson de Fierabras offre, que je sache,
le premier exemple. Aspremont va suivre au xm8 siècle. On sait quelle confusion
naquit de là dans les traditions.
1. Kulturgeschichte der Kreuzziige, pp. 10, 12, 17, 21, 35, 39.
?. Il est vrai qu'il doit y avoir eu des exceptions, comme il est du reste na-
turel. 11 sera arrivé à l'un ou à l'autre de ces pèlerins de subir des vexations, de
mauvais traitements, et même d'être mis à mort par des Arabes de Jérusalem.
Mais, en général, les bons rapports entre les pèlerins et les Arabes à Jérusalem
sont incontestables pour le milieu du xi° siècle. Il suffit de renvoyer à ce que
dit l'abbé de Croyland, Ingulph (cité par M. Paris), témoin des faits qu'il ra-
conte. Guillaume de Tyr (I, cap. 10) parle par ouï-dire, un siècle après, pen-
dant lequel la haine contre les Musulmans allait toujours augmentant, et il ne
sépare pas (il parle de tout l'espace des quatre siècles de domination païenne)
l'époque de 1020 à 1076 de celle qui la précéda et de celle qui la suivit. Les
objections que M. Gautier allègue en plus (p. 273) ne prouvent pas davantage.
11 rappelle les vexations de la part des Turcs Seldjoucides et le discours du
pape Urbain II, à Clermont, pour prouver qu'avant 1076 il n'y avait que de
terribles épreuves pour les pauvres pèlerins à Jérusalem.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE IÇ)$
pour les pèlerins la seule autorité qui frappât leurs yeux et imposât à
leur dévote ardeur. Cet état de choses ne pouvait tarder à produire dans
les esprits de ces hommes simples et ignorants l'idée d'un patriarche
souverain, maître de la ville sainte.
Ces pèlerins qui avaient été accueillis si amicalement par leurs core-
ligionnaires dans la sainte cité, qui y avaient adoré le saint sépulcre,
conduits par le patriarche, sans que personne fût venu troubler le faste
qu'ils y déployaient, qui voyaient les rapports pacifiques de tous ieslen-
guages de la ville, comment auraient-ils pu répandre en Occident l'idée
d'une Jérusalem opprimée par les mécréants et ayant besoin d'être dé-
livrée par la force des armes ? Loin de là , dans l'image de la ville
sainte que leurs récits donnaient aux Occidentaux tels que notre poète,
aucun souvenir des Sarrasins ne venait troubler l'état patriarcal.
Voilà Jasdlem la vile du Pclerinage. Mais ce qui est vrai pour la ville
ne s'applique pas à l'état du pays entier. On sait que les mêmes pèlerins
qui avaient, en toute sécurité, prié aux lieux saints de la cité, étaient
forcés de renoncer à une visite aux bords du Jourdain par crainte des
attaques des Bédouins [Hist. Taschenbuch, 1875, p. 364, cf. 347, 3 4. 5 .
La grande expédition de 1065, qui trouva dans Jérusalem un accueil si
complètement pacifique, avait eu beaucoup à souffrir des brigands arabes
en traversant la Syrie 1. c, p. 3461. L'approche de la sainte cité était,
d'après ces témoignages, aussi périlleuse que le séjour y était rassurant.
Cela n'a assurément pas peu contribué à faire regarder Jérusalem comme
une espèce d'asile où le pèlerin, protégé par le patriarche, jouissait d'une
sécurité complète.
Les pèlerins savaient fort bien que ces vexations n'avaient que très
peu à faire avec la diversité de la foi des assaillants et des assaillis. Ces
ennemis étaient bien des Sarrasins, mais ils étaient avant tout des brigands
qui ne les guettaient point à cause de leur foi, mais à cause de leur ar-
gent. Pour éprouver de telles vexations, un Occidental du moyen âge
n'avait pas besoin d'aller en Syrie ; il pouvait les subir chez lui '. Sous
le pontificat du fameux Benoît IX (1033-1048), un pèlerinage à Rome
n'était guère moins périlleux qu'un voyagea Jérusalem. Le pèlerin n'avait
aucune raison de voir dans les brigands païens, qui lui volaient en Syrie
ce que les brigands chrétiens lui avait laissé en Europe, des ennemis de
sa foi plutôt que de son bien. Aussi un voyage de ce temps-là était-il
toujours une entreprise où il y allait du bien, sinon de la vie. L'essentiel,
1 . Il ne faut pas oublier non plus que les pèlerins étaient souvent bien cruelle-
ment traités à Constantinople, où le terrible Basile II ne fut pas le seul à les
vexer pendant le xie siècle.
196 H. MORF
c'est qu'à Jérusalem on n'était pas empêché d'adorer le saint sépulcre,
que les saints lieux n'étaient pas profanés. Pourvu que cela fût, on avait
de quoi être content.
Ce ne sont point les dangers qu'on courait pendant le voyage qui rem-
plirent l'Occident d'indignation et qui firent éclater la guerre : c'est l'im-
possibilité de faire ses prières sur les saints lieux, causée par les Turcs
depuis 1076, qui désespéra l'Occident.
Il se peut donc fort bien qu'un Occidental du milieu du xie siècle se
représentât la ville de Jérusalem comme une ville indépendante des Sar-
rasins et à l'abri de toute vexation, tandis qu'il savait que le pays qui
l'entourait était à la merci des brigands mécréants.
C'est précisément l'idée de notre chanson. Le chemin de Jérusalem
traverse les Turcs et les Persanz et celé gent haïe (105), et en lui donnant
son congé le patriarche dit à Charles : «Mais que de Sarazinset paiiens
vos guardez 1224). » M. Paris est prêta sacrifier ce vers 105 à cause de
cet autre qui dit que le roi Hugon
tient tote Perse tresque en Capadoce (48).
Je trouve de même que ces deux vers se contredisent ; pourtant je ne
sais si cette contradiction serait assez forte en elle-même pour nous con-
traindre à l'émendation, vu le caractère populaire de la chanson. N'exi-
geons pas trop d'unité d'un poème pareil, car ce qui paraît se contredire
aux yeux d'un lecteur moderne, qui porte partout son besoin de critique
et qui lit et relit ces poèmes, n'est pas toujours et est rarement au même
degré une contradiction aux yeux de l'homme du moyen âge. Il faut
ajouter que les deux vers en question ont pu être interpolés postérieu-
rement ; le contexte dans lequel ils se trouvent l'un et l'autre se prête
avec une égale facilité à de telles interpolations énumération de pays
lointains1. Tandis que les conditions paléographiques ne rendent pas l'un
de ces vers plus suspect que l'autre, je crois devoir voir dans une autre
circonstance une preuve contre l'authenticité du vers 48 ou au moins de
sa forme actuelle. La Perse est dans toute l'épopée française un pays
d'infidèles cf. par exemple Roland, 32041, qu'on peut s'étonner avec
raison de voir ici soumis à un prince chrétien. Le vers me paraît donc
contenir, outre la contradiction avec ce qui suit 1,10^, une autre con-
tradiction avec la géographie générale des chansons de geste, ce qui est
beaucoup plus grave et ce qui me semble indiquer une époque relativement
moderne. La saga dit : « Il est empereur à Constantinople et jusque dans
la terre qui s'appelle Cappadoce. » Son original français n'avait donc
sans doute pas Perse, mais peut-être terre. Les autres versions ne con-
naissent point ce vers.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 1 97
Le vers 105 restera donc '. Il est vrai que le poète, par la nature
des faits qu'il raconte, ne peut être porté à nous montrer l'empereur et
ses pairs en face des mécréants \R01n., IX. p. 28, ci-dessus, p. 128 .
Mais, d'autre part, il dépend, comme poète populaire, essentiellement
des idées de son temps dans toutes ses descriptions des pays orientaux.
M. Paris nous l'a montré au sujet de la peinture de Constantinople et de
Jérusalem qu'offrent ses vers. Il en doit être de même du reste. Le poète
et son auditoire savaient que la route des pèlerins conduisait à travers
des contrées peuplées de hordes païennes ; il fallait bien que son Char-
lemagne passât par là. Il était libre d'ailleurs de le faire attaquer par
1. M. Paris a montré (Rom., IX, 28) qu'en lui-même ce vers peut fcrt bien
convenir à un poème du xie siècle, et M. Koschwitz (p. 551 est, comme moi,
d'avis de le garder. — On le félicitera d'être revenu, dans sa nouvelle édition,
de sa tentative d'établir un itinéraire conforme à la réalité, tel qu'il l'avait
essayé dans la première. Il paraît que lui-même préférerait aujourd'hui garder
tout simplement la leçon du manuscrit, la transposition des deux vers 102 s.
après 106 qui se trouve à présent dans son texte critique s'étant faite sur la
proposition de M. Fôrster. Cette proposition me paraît peu fondée.
Si une édition critique a pour but de rétablir à l'aide de toutes les versions
la forme la plus voisine possible de l'original perdu, cette proposition est à
rejeter parce qu'elle dépasse ce que son auteur peut prouver à l'aide de l'en-
semble des différentes versions. Le fait que, par cette transposition, tout le
passage devient moins choquant pour le lecteur moderne ne la rend point du
tout plus probable. Ce point de vue impliquerait plutôt une erreur critique des
plus graves, constituant une inconséquence par trop frappante vis à-vis du
procédé que l'éditeur a suivi avec raison dans d'autres parties du poème. Si
l'on voulait ainsi corriger notre texte, il faudrait aussi faire disparaître de la
description de Jérusalem les erreurs manifestes du poète, que M. Paris nous a
si convaincamment révélées. Cette description n'est pas, objectivement parlant,
moins fausse que l'itinéraire (cf. M. Koschwitz, p. 5$). L'on arriverait, par ce
procédé, à introduire dans les vers d'un poète du xie siècle le savoir d'un
critique du xixe ! Il ne s'agit pas ici de ce que les paroles du poème impliquent
contradiction avec, les faits réels de l'histoire et de la topographie, mais seule-
ment de la question de savoir si ces paroles contiennent quelque chose qui
contredise essentiellement le cercle des idées que l'époque et l'individualité
du poète nous font supposer chez leur auteur. Il s'agit de la vérité subjective
de tout ce qui est dit, la vérité objective manquant, comme tout le monde sait,
à cette chanson pour le fond même des prétendus faits qu'elle raconte. C'est
seulement si cette vérité intérieure, poétique, fait manifestement défaut, que
nous serons autorisés à révoquer en doute dans notre manuscrit l'authenticité
d'un passage qui se trouve dans des conditions paléographiques semblables à
celle des vers 100-108, c'est à-dire où la diversité des leçons de toutes le?
versions est fort grande. La leçon du gallois est abrégée et la forme sous laquelle
cette abréviation se présente (« that the account may be the briefer », p. 22)
montre que le traducteur trouvait dans son original français un itinéraire plus
longuement développé et qui probablement ne pouvait subsister devant sa cri-
tique. La leçon de la saga (ou de son original français) n'a pas moins l'air
d'un arrangement rationaliste ; les manuscrits Bb abrègent encore davantage.
Comme au point de vue paléographique tout se réunit pour nous faire croire
que le manuscrit C nous donne une leçon plus ancienne que les autres, il ne reste-
rait que l'invraisemblance poétique qui pût nous autoriser à un changement, et
IC)8 H. MORF
les voleurs de celé gent haie ou de le mener vite à travers ces pays
sans incident. Il préféra intinctivement cette dernière alternative, et l'on
ne serait pas étonné de trouver ici une remarque du poète qui dirait que
les Sarrasins n'ont osé attaquer le cortège des Treize parce que
tant orent fier le vis.
Mais il ne se donne pas même le temps de raisonner de la sorte. Le fait
inévitable, nécessaire, lui suffit : Charles traverse les contrées païennes
comme les autres pèlerins pour arriver à Jérusalem, en allant et en ve-
personne ne niera qu'elle n'existe point. Le jongleur de la foire de Saint-Denis
que sait-il si l'on arrive de Laodicée à Jérusalem en traversant la Croatie? II
a entendu ces deux noms dans la bouche des paumiers, comme M. Paris l'a
déjà fait remarquer ; il sait que tout cela est bien loin « weit hinttn in dcr
Tiïrka », que les pèlerins y passent, cela lui suffit. Il n'a pas étudié un de
ces nombreux itinéraires composés par des clercs. On conviendra que ce qui
nous paraît aujourd'hui une risible confusion peut avoir été une vérité fort
sérieuse aux yeux d'un pcète du xi° siècle aussi bien que pour les scribes posté-
rieurs. Mais avec tout cela, il n'est nullement prouvé que l'itinéraire du manus-
crit C soit réellement celui de l'original; il n'est que le plus ancien auquel nous
puissions parvenir à l'aide de notre appareil critique. On supposera même avec
toute raison que presque chaque copiste ou chanteur postérieur l'aura modifié.
Mais pourquoi veut-on que tout ce qu'il y a pour nous de confus dans l'itinéraire du
manuscrit C provienne des copistes et que l'auteur du XIe siècle ait tout par-
faitement arrangé? Pourquoi dire : voici une confusion réelle, qui ne peut avoir
existé dans l'original? Si cette confusion n'en est une que pour nous autres géogra-
phes consommés, pourquoi n'aurait-elle pas existé déjà dans 0 ? Pourquoi les
scribes du temps des croisades, qui pouvaient mieux connaître l'itinéraire de
Jérusalem que le poète du XIe siècle, n'auraient-ils introduit que des modifi-
cations plus opposées à la réalité que ne Tétait la route de l'original? Tout
ce qui se trouve dans les vers 100-108 de C, et les détails et leur arran-
gement, peut avoir existé dans 0, car tout est poétiquement vrai. Le cri-
tique se contentera donc de rendre ces vers conformes a l'original au point
de vue de la langue et de la versification. S'il modifie le contenu, il fera
le travail d'un arrangeur rationaliste du xve siècle, ce qu'il ne doit point faire.
Au lieu de se laisser tenter par un prétendu besoin d'émendation qu'auraient
ces vers, et qui n'existe en vérité que dans l'imagination du critique, il vaut
mieux faire bon accueil à une confusion qui est si bien à sa place dans la bouche
du jongleur de Saint-Denis.
Tout en admettant cela, on peut fort bien supposer avec M. Paris [Rom.,
IX, 27 s.) que le poète de 0 avait en vue le chemin par mer. 11 se sera exprimé
d'une manière confuse en embrouillant les noms, et les copistes, qui ne com-
prenaient pas bien l'original, crurent devoir y mettre du leur, ce dont il ne
résulta rien de meilleur. Mais répétons que ce qu'ils peuvent y avoir mis est
encore bien plus conforme au style du poème que ce qu'y veulent mettre les
critiques modernes.
Du reste, que, dans le poème, Charles traverse l'empire grec sans voirCons-
tantinople [Rom., IX, 28; Koschwitz, p. 55), c'est ce qui ne paraîtra peut-
être plus si étrange quand on se rappellera que Benoît, moine de Saint-André,
ui, tout ignorant qu'il fût, ne l'était certainement pas plus que le poète de
aint-Denis, fait passer Charles et son armée « par la terre des Grecs » sans
les mener à Constantinople, où ils ne se trouvent qu'à leur retour (Pertz. SS.,
III, p. 710).
?
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 1 99
nant '. N'est-il donc pas fort naturel que le patriarche, qui a vu tant de
pauvres pèlerins devenir la victime des hordes pa'iennes, soit effrayé de
voir l'empereur de la chrétienté s'aventurer sans armes sur le même
chemin ?
Mais que de Sarazins et païens vos guardez !
lui dit-il en le congédiant après lui avoir offert son trésor, et cela me
paraît convenir très bien à la situation. Ce trait s'est maintenu dans
les versions en prose ci-dessus, page 192', et je regrette de le voir
disparu dans le texte critique de M. Koschwitz 2.
On peut ajouter qu'il convient aussi fort bien au contexte. Je ne dis
pas que la répétition du même désir de la part du patriarche, telle qu'on
la voit dans le texte de M. Koschwitz (vers 223-22$ et 226 s. ), ne soit
pas irréprochable en elle-même, mais ce que le manuscrit nous offre ne
va pas moins bien, le patriarche avertissant d'abord l'empereur et puis
lui faisant part de ce quil ui pèse sur le cœur 3.
1. Cela s'applique au voyage par mer aussi bien qu'à celui par terre. Après
avoir débarqué à un port syrien, les pèlerins avaient encore à faire justement la
partie la plus exposée du voyage en traversant la Syrie, de sorte que le poète
pourrait mentionner les Turcs et les Persans (ce qui équivaut à païens en général
pour notre poème), comme des étapes de la route suivie par l'empereur, tout
en lui faisant faire le pèlerinage par mer.
2. De même le vers suivant (215) y a reçu une forme peu satisfaisante.
M. Suchier [Zcitschr, IV, 408) le corrige fort bien (cf. ci-dessus, p. 130). Le
patriarche dit : a Gardez-vous (chemin faisant) des païens qui nous menacent tous,
qui veulent détruire la sainte chrétienté entière. »
3. [II m'est impossible de partager sur ce point l'opinion de M. Morf. Le
patriarche dit à l'empereur :
« Toz li miens granz trésors vos seit ahandonez :
Tant en prengent Franceis com en voldront porter,
Mais que de Sarrazins e paiens nos guardez
22$ Qui nos voelent destruire sainte crestiientet. »
Vient ensuite le passage que j'ai essayé de restituer \Rom., XIII, p. 127). Au
vers 224 le ms. porte vus au lieu de nos, et il résulte de l'examen du Galicn en
prose que le rédacteur du Galienen vers a eu la même leçon sous les yeux. Ce-
pendant je la crois fautive. Mais que signifie « pourvu que »; le patriarche ne
peut pas raisonnablement dire à Charlemagne : « Je vous donne mon trésor, à
condition que vous vous garderez des païens, » mais bien : « à condition que
vous nous garderez. >; C'est essentiellement la fonction de l'empereur et en gé-
néral du pouvoir séculier de « garder » l'Eglise et de combattre les païens. En
outre, si le patriarche pensait aux dangers que Charles peut courir dans son
voyage de Jérusalem à Constantinople, il ajouterait à la mention des « Sarra-
zins e paiens » tout autre chose que le vers 225, qni ne peut s'appliquer qu'à
l'attitude tout à fait générale des ennemis de la chrétienté (sur la forme et le sens
du vers 22$ voy. Rom., XIII, 130 : nos est ici datif). A mes yeux ce vers 224
pourrait bien contenir un des indices de la haute antiquité du poème. Le pa-
triarche ne fait-il pas deux catégories distinctes des Sarrasins et des païens?
Dans ce cas il entendrait par les premiers les Musulmans, par les seconds les
idolâtres, de races germanique, slave et tartare, que l'empire franc avait pour
ennemis au nord-est, comme les Musulmans au sud-est. En résumé, il me semble
clair que le patriarche donne et ses reliques et ses trésors à Charlemagne, à
200 H. MORF
Ainsi le poète me semble bien nettement et sans aucune inconséquence
suivre l'idée d'une ville sainte, indépendante sous son patriarche, me-
nacée, il est vrai, par les païens, mais pas plus que la chrétienté entière,
que les Sarrasins veulent détruire, et cette autre idée d'un voyage paci-
fique qui conduit les pèlerins sans armes à travers des brigands païens
qu'on devait craindre de ce temps-là dans les routes d'aller et de retour.
Ces fictions ne peuvent convenir qu'à une chanson composée
avant 1080.
Il y a pourtant un moyen d'en abaisser la date, c'est de n'y pas re-
connaître un poème populaire. Un poète artistique, un clerc, aurait in-
contestablement été capable de ces fictions, au plus beau temps même
des croisades.
Le même moyen serait aussi le seul qui permît de reconnaître dans le
Pèlerinage une tendance parodique, car une poésie populaire qui se pa-
rodierait elle-même est une chose qui n'a jamais existé et n'existera ja-
mais, une contradictio in adjecto. Un poète qui compose une satire litté-
raire n'est par cela même pas un poète populaire.
L'hypothèse qui veut que le Pèlerinage ait été fait pour jeter le ridicule
sur les poèmes épiques populaires amène nécessairement cette autre que
le Pèlerinage a été composé par un poète artistique. M. Koschwitz l'avait
fort bien reconnu lorsqu'il écrivit son article dans les Romanische Stu-
dien (II, p. 60).
Or le Pèlerinage est un poème populaire, cela n'a pas besoin d'être
démontré pour qui l'a lu. Il n'y a plus personne aujourd'hui qui ne répète
avec M. Paris \Rom., IX, 15: « Si jamais poète fut véritablement po-
pulaire, c'est assurément celui-ci. »
Par conséquent, il ne peut pas y avoir de tendance parodique.
Qu'il y a loin de Guillaume Guiart et de sa satire au poète du Pèleri-
nage et à ses gabs !
M. Stengel, à ce que je vois, était, depuis l'apparition de l'article de
M. Paris, seul à reconnaître la tendance parodique « niée en vain par
M. Paris » [Litteraturblatt, 1881 , p. 288) '. Aujourd'hui, il en est revenu2,
condition qu'il protège la chrétienté contre les ennemis qui veulent la détruire,
et nullement en lui recommandant de se garder d'attaques qui n'ont pas lieu. Si
la leçon du manuscrit était la bonne, elle annoncerait nécessairement un combat
ou au moins un péril dont il n'y a pas trace dans les récits, et qui était inad-
missible, étant donné le plan du poète d'écarter complètement les Sarrazins de
son récit : rien n'eût été plus maladroit, dès lors, que cette mention isolée,
provoquant une attente que rien n'aurait ensuite satisfaite. — G. P.]
1. Il ne nous dit pas comment il s'arrangeait alors avec la forme populaire
de la chanson.
2. « ... so kgc ich ûuf dcn Ausdruck, dcr Dichlcr habe chu parodistische Ten-
denz bejolgt, wcnig Garicht. » [Litteraturblatt, 1883, p. 430),
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 20 1
car déclarer qu'on n'insiste plus sur la supposition d'une tendance paro-
dique à laquelle on avait attaché tant d'importance, c'est apparemment
l'abandonner. La question est une question de principe ; nul interprète
de la chanson ne peut la laisser indécise, car elle est identique avec cette
autre : le Pèlerinage est-il un poème artistique ? Et, à notre avis, il n'y
a que celui qui croit pouvoir répondre affirmativement à cette question
qui puisse attribuer au temps des croisades la composition de notre
chanson.
II.
La question de savoir si abstraction faite de toutes les autres consi-
dérations! la scène des gabs en elle-même se prêterait à l'hypothèse
d'une tendance parodique n'est peut-être pas entièrement dépourvue
d'intérêt.
Dans l'épopée française, les héros n'ont pas des physionomies très
distinctes ; on sait que partout une grande faiblesse se fait sentir dans la
caractéristique, c'est presque de l'incapacité. Les héros — j'entends les
douze pairs — sont tous pieux, courageux, dévoués à leurs souverains,
amis fidèles, inaccessibles au mensonge, aimant la gloire de leur patrie
et la leur propre. Chez l'un, il est vrai, la piété prévaut (Turpin), chez
l'autre la témérité et l'excès du besoin de la gloire (Roland), chez le
troisième la prudence iNaimon, Olivier', etc. Mais dans l'imagination du
peuple ce sont moins ces légères nuances, peu développées du reste,
qui distinguent les différents personnages et en font des individus, que ce
ne sont leurs noms, leurs origines, leurs états, leurs âges — bref, des
traits extérieurs. L'un s'appelle Ogier de Danemarche, l'autre Guillaume
d'Orange ; Roland manie Durendal et l'olifant, Olivier Hauteclère ;
Turpin est archevêque, Naimon est vieux. Il n'y a que ces attributs qui
les distinguent bien les uns des autres et qui forment pour chacun d'eux
une propriété inviolable '. Le poète, d'après son caprice et les besoins
de la versification, changera dans ses vers les différentes épithètes qui
peignent les caractères : l'un après l'autre ses héros seront honorés du
nom de courtois, vaillant, sage, pieux, aduret, ber, etc., mais qui dit
olifant dit Roland, qui dit archevêque dit Turpin. Ces attributs-là ne
i. Il est très naturel que des héros tels que Turpin, Naimon, Ogier, aux-
quels l'imagination du peuple donnait ainsi une physionomie quelque peu dis-
tincte, aient été plus tard rapprochés du personnage central et que la tradition
postérieure en ait fait des pairs, remplaçant par eux quelques-uns des pairs qui
figuraient dans les chansons sur les guerres d'Espagne, mais qui manquaient
essentiellement d'individualité.
202 H. MORF
peuvent convenir qu'à un seul individu, ce sont eux qui constituent le
véritable personnage.
Avouons que des personnages poétiques ainsi caractérisés ne se prê-
tent pas à une parodie détaillée : dans leur intérieur ils se ressemblent
tous, surtout ceux minorum gentium, et les particularités extérieures qui
seules empêchent qu'on ne les confonde les noms, les armes, etc.1 ne
se prêtent pas facilement à la raillerie. On supposera donc que les gabs,
si parodie il y a, n'en offriront qu'une bien générale, peu développée. Et
en vérité, il n'y a que le gab de Roland auquel on puisse sans hésiter
reconnaître une application individuelle. L'idée de Roland, qui est mort
si glorieusement à Roncevaux, suggère instinctivement au poète du
xi" siècle l'idée de l'olifant, dont le héros sait sonner si magistralement.
Mais c'est aller bien loin que de voir dans le gab de l'empereur le dé-
veloppement d'une donnée précise de la chanson de Roland, vers j6i 5
ss., où Charlemagne fend la tête à l'amiral Baligant Koschwitz, p. xxxv,
d'après Stengel, Litteraturblatt, 1881 ,p. 289^. Tous ces héros ne seraient-ils
pas capables d'un tel exploit, et tous n'en accomplissent-ils pas de pareils
en réalité ? S'il s'agissait dans le Roland, 1 c, d'un événement unique,
dont la mémoire par conséquent dût s'attacher inséparablement au nom de
Charlemagne, comme les sons puissants de l'olifant à celui de son neveu,
je ne disconviendrais point de l'emprunt. Mais il s'agit d'un lieu commun
de l'épopée, allant depuis le fragment de La Haie jusqu'au Schwdbenstreick
de Uhland. Ces coups se font partout et par tous les héros, c'est-à-dire
que le gab de l'empereur serait aussi bien à sa place dans la bouche d'un
quelconque de ses pairs ; l'individualité qu'on y veut voir lui fait com-
plètement défaut.
M. Koschwitz répète, d'après M. Stengel, que ce n'est point par ha-
sard ni que le gab le plus scabreux est attribué au prudent Olivier ni
que le vieux Naimon est censé avoir une peau si dure ' p. xxxv. Il est
vrai que Naimon est Yaduret (v. 62 ' , mais n'oublions pas que Bertrand
n'en est pas moins appelé ainsi (65), c'est-à-dire que c'est un epitheton
ornans distribué suivant les besoins de la rime. La tradition ne sait d'ail-
leurs rien de cette « dureté » du Bavarois \RoL, 34^6 . Si le poète avait
distribué ses gabs avec cette préméditation qu'on veut lui prêter et qu'il
suivît le raisonnement de M. Koschwitz (« Naimon est vieux; il doit
avoir les nerfs durs » , il aurait eu à sa disposition un gab bien plus ca-
ractéristique : celui d'Ernaut 1 $ 67 ss.ï, qu'il n'avait aucune raison de
réserver à ce dernier. Il faudrait donc avouer qu'il s'y est pris un peu
1. Le vers $39 ne parle du reste pas de la peau, mais des « nerfs » (molt
avez les nas durs).
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 20$
gauchement et qu'il a mal ménagé ses propres intérêts. Mais supposons
qu'il eût attribué au vieux duc un autre gab, celui de Bertrand par
exemple : est-ce que l'espion n'eût pas eu dans ce cas l'occasion de faire
une remarque semblable à celle qu'il fait $38 s.) ? Il aurait dit par
exemple que malgré son peil blanc le duc avait encore la voix bien halte et
clere. On peut en dire autant de tout autre gab que le poète aurait placé
dans la bouche de Naimon : l'espion aurait toujours été frappé de la
vigueur juvénile du vieillard, supposée par l'exécution .du gab. Et
alors les interprètes de dire dans chacun de ces cas : Voilà un gab
dont l'attribution a été bien préméditée ; le duc est vieux, par con-
séquent le poète lui fait exprès dire cette vanterie. Mais non ! il n'y a
point là de préméditation1, et la remarque de l'espion (vers 538 s.)
n'est point le thème, le canevas sur lequel le gab a été brodé, elle
est la conclusion tirée du gab déjà attribué. L'attribution en elle-même
est l'effet du hasard, c'est-à-dire de causes que nous ne sommes plus
en état de reconnaître. Elle n'a rien d'individuel. — Le gab d'Olivier
compromet bien la prudence du preux. Mais lequel des gabs témoi-
gnerait pour la prudence de son auteur ? Les héros sont ici tous des
étourdis. Ce qui distingue la vanterie d'Olivier de celles des autres,
ce n'est pas l'étourderie, qui n'y est point plus grande que dans la
plupart des autres, c'est l'élément licencieux. .Et quel rapport veut-on
voir entre la crudité du gab et la prudence habituelle du compagnon de
Roland ? Il n'y a là non plus rien d'individuel. Ce qu'enfin la dévotion de
l'archevêque Litteraturblatt, 1881, p. 2891 peut bien avoir à faire
avec son gab, M. Stengel le laisse dans le vague, et M. Koschwitz
ne paraît pas l'avoir trouvé plus que moi. — Quant aux autres gabs 2,
on a toujours été d'accord pour reconnaître qu'ils sont distribués sans
choix, la ressemblance des héros empêchant pour le poète, aussi bien
que pour nous, toute distinction. Il y a donc une seule parmi ces treize
plaisanteries, celle de Roland, qui est dans un rapport évident avec l'in-
dividualité épique du héros qui la prononce. Tous les autres gabs se res- .
sentent de la faiblesse de la caractéristique dans l'épopée ; l'évidence du
rapport de l'exploit promis et du héros n'est pas individuelle, elle est
générale i. en tant que tous ces pairs sont forts, vaillants, adroits aux
1. Comme je parle ici de la scène des gabs détachée du reste du poème, je
peux bien discuter la question de savoir s'il y a de la préméditation. Quand
on regarde cette scène comme faisant partie du poème populaire du pèlerinage,
l'hypothèse d'une préméditation est exclue dès l'abord.
2. Il n'y a point de gab qui ait pour sujet un exploit de buveur. Des héros
germaniques ne commettraient pas cet oubli. Parmi les trois grandes tâches que
Thor essaye en vain d'accomplir, on en trouve une qui le montre grand buveur.
3. C'est pour cela que les remanieurs en ont pu changer l'attribution. Parmi
204 H- MORF
armes, et que l'exécution de tous ces gabs suppose ces qualités à un
degré extraordinaire.
Si donc il y a une parodie, elle est faible par le fond, et même beau-
coup plus faible que ne le voulait la nature vague des individualités sur
lesquelles elle se fonde. Le parodiste aurait fait de son mieux pour di-
minuer l'évidence de sa raillerie. Il faudrait un homme bien peu habile
ou bien malin pour avoir rendu son intention méconnaissable à ce point,
tandis qu'il lui était très facile de railler l'amour chaste de Roland en lui
attribuant le gab d'Olivier et de nous faire rire aux dépens de la dignité
princière de l'empereur en le faisant voler et crier comme Bertrand.
Mais il se pourrait que, malgré le peu d'habileté qu'on trouve dans la
distribution, le contenu et la forme des différents gabs rendissent indubi-
table l'intention parodique. Au moins M. Stengel insiste-t-il, dans son
récent article, sur la scurrilité avec laquelle le poète traite des « motifs
de la chanson de Roland. »
Qu'y a-t-il de scurrile dans le gab de l'empereur ? Le poème popu-
laire du xe siècle, qu'avait sous les yeux l'auteur du fragment de La
Haie, raconte sérieusement un semblable exploit de Bertrand : terrae medio
tenus repentur incussus [se. ensis '), et si un poète populaire du xr siècle
veut que Charlemagne en fasse un semblable, ce ne sera plus sérieux ?
Aucun des auditeurs de notre poète ne doutait un seul moment que l'em-
pereur n'eût été à même d'asséner un tel coup. Ce n'était point de la
farce à leurs yeux, comme plus tard les vanteries semblables du capitan
Matamoros ; ils ne riaient point, ou si un sourire se montrait sur leurs
lèvres, la joie qui brillait dans leurs yeux témoignait de l'admiration
qu'ils avaient pour la supériorité de leur empereur. Sa valeur héroïque,
loin d'en souffrir, leur était plus manifeste que jamais. ParDeu ! disaient-
ils avec l'espion, forz est et membrez !
Le gab de l'empereur est le seul où il s'agisse d'un exploit qui est es-
sentiellement épique dans le sens de l'épopée française, le seul où l'on
peut présumer que, pour l'accomplissement, la force du héros épique
pourra suffire. C'est le plus sérieux des gabs, le plus digne de l'empereur.
ces changements, il n'y en a qu'un qui soit remarquable : celui des gabs de
Turpin et de Bernard (Sechs Bcarb., p. 56, 87, 120). Il est clair qu'aucun des
gabs ne conviendrait mieux à l'archevêque que ce miracle produit par le signe
de la croix. On s'explique donc fort bien qu'un arrangeur postérieur le lui ait
attribué, mais on ne comprendrait pas moins bien que déjà le poète le lui eût
donné, vu que la saga le fait déjà. Si je n'ose, sans hésiter, attribuer à 0 ce
3ue la w£;7 nous offre, c'est que je ne vois pas bien la raison pour laquelle,
ans C, les deux gabs eussent été déplacés.
1. Au chap. XX, le sérieux Turpin ne dit pas beaucoup moins pour dé-
peindre la force de l'empereur.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 20$
S'il lui est attribué, c'est que le poète lui rend hommage instinctivement,
qu'il ménage instinctivement sa personne. Qu'y aurait-il de scurrile à
voir Charlemagne exécuter son gab ?
Je pense donc que précisément pour le personnage principal l'opinion
de M. Stengel n'est point soutenable. Si nous comprenons qu'il s'en faut
qu'aux hommes naïfs de l'ancienne France certaines choses aient semblé
aussi ridicules qu'elles nous le semblent à nous, nous ne pourrons recon-
naître rien de bouffon dans la plaisanterie attribuée à Charles. C'est plus
gai que la chanson de Roland, sans doute, c'est pour ainsi dire l'em-
pereur en robe de chambre ; mais il n'y a point là un contraste incon-
ciliable, créé par une prétendue scurrilité. Le Charlemagne auguste et
d'un sérieux imperturbable de la grande poésie épique est quelque peu
descendu de la hauteur de son prestige ; il est devenu, tout en restant
le supérieur, l'incomparable, le favori des hommes et du ciel, un prince plus
affable et moins surhumain, un roi de plus de bonhomie et d'un carac-
tère plus bourgeois. Cette transition s'est faite insensiblement dans l'ima-
gination des hommes du milieu desquels sort notre poème. Ils ne s'en
sont point rendu compte. Ils ignoraient combien l'idée qu'ils se faisaient
ainsi du grand héros national était différente de celle de leurs ancêtres.
Ils la croyaient, malgré tout, en parfaite harmonie avec l'ancienne
tradition, de sorte qu'ils pouvaient mêler ensemble, comme dans le Pèle-
rinage, le gai au sérieux sans s'apercevoir de la disparate. L'empereur
qui est digne d'occuper le siège du Christ dans le temple de Jérusalem '
se livre à des plaisanteries avant de s'endormir : il n'y a là d'incompa-
tibilité que pour nous. L'unité du caractère est parfaite pour le poète et
son auditoire.
Ce mélange cependant prouve, comme le dit M. Stengel [1. c), que le
Pèlerinage a été trouvé après la chanson de Roland, et même long-
temps après, mais cela ne prouve nullement que le Pèlerinage soit plus
jeune que la rédaction de la fin du xie siècle que nous possédons du
1. La scène du temple racontée aux tirades VIII s. n'est rien moins que so-
lennelle d'après le même critique (Litteraturblatt, 1881, p. 288). Cela ne prouve
pas qu'aux yeux des hommes moins difficiles auxquels elle s'adressait elle ne parût
telle. Le désordre qu'il y veut voir m'échappe complètement, et l'allure sac-
cadée qu'il lui reproche est si loin d'être reprochable qu'elle est plutôt un
témoignage précieux en faveur de l'ancienneté et de l'-origine populaire de la
chanson. C'est précisément le style du temps. Pourquoi reprendre dans le
Pèlerinage ce qu'on admirera dans le Roland ? « Karl ruht sich einfach auf
Christi Stuhl aus und sieht sich, ohne den Werlh des Platzes zu beachten, die Bilder
der Kirche an... » Mais Charles ne sait pas que la chaire est celle de Jésus; ce
n'est que le patriarche qui le lui dira plus tard (157). Et quelles réflexions
pieuses aimerait-on à lui entendre faire ? « Der Jude gedenkt ebenso wenig wie
zunàchst (!) der Patriarch der Stùhlc ». Je ne vois pas que la solennité du pas-
sage en souffre.
2o6 H. MORF
Roland. Il n'y a qu'à renvoyer à ce qu'en a dit M. Paris [Rom., IX,
p. 1 5 s., 48 ssÀ
Si le gab de l'empereur ne se prête ni à l'interprétation que M. Stengel
lui veut donner, ni par conséquent à la conclusion qu'il veut tirer de sa
prétendue scurrilité, celui de Roland ne le fait pas davantage. Qu'il se
vante de faire des murs de Constantinople avec le cor du roi Hugon ce
que les trompettes des prêtres juifs firent jadis des murs de Jéricho,
qu'il menace hautainement le roi grec, je n'y sens rien de bouffon, pas
plus que dans les vanteries d'Ogier et dé Guillaume d'Orange.
Il me paraît essentiel que dans les plaisanteries des deux personnages
principaux de la tradition, l'empereur et son neveu, il n'y ait rien qui
soit de la farce. Le poète n'avait pas de moyen plus sûr, pour nous con-
vaincre que toute intention parodique était loin de lui, que de ménager
ces deux grandes figures, dessinées avec le plus de netteté par la tra-
dition et s'offrant par conséquent mieux que les autres à la raillerie.
Il est vrai que les autres gabs ne sont pas aussi sérieux. Mais gardons-
nous bien, on ne peut avec M. Paris le répéter assez souvent, d'en me-
surer le comique et le libertinage à notre propre sentiment. Considérons
aussi qu'il nous manque aujourd'hui cet amour-propre national qui dis-
posait les vieux Français de France à ne voir que ce qui flattait cet
amour-propre, et par conséquent une chose sérieuse et irréprochable là
où nous serions prêts à voir quelque chose de pire. Puis les onze héros
auxquels ces gabs sont attribués ne peuvent nullement être comparés
pour leur importance épique aux deux principaux. Si le poète les fait,
pour la plupart, gaber moins dignement, c'est qu'il profite instinctivement
du vague de leur caractère épique, du rôle secondaire qu'ils jouent dans
son imagination aussi bien que dans celle de ses auditeurs. Il leur
attribue des exploits qui rappellent les ordalies de son temps [Ernaut,
Bérenger ; cf. 3$ ss.) ou des tours d'adresse empruntés à la vie foraine
(Turpin, Gériir '. Des rapprochements faits par M. Paris et d'autres
1. Je profite de l'occasion pour dire que, dans le gab de Gérin, le vers 607
me paraît avoir besoin d'une émendation. En somet ceie tor admet une omission
de la préposition de qui n'est point permise (cf. Zeitschrift, II, 39$ ss). Il faut
lire : en sonic ecle tor {= in summa turri). Qu'ailleurs le poète emploie son
comme s'il formait une partie invariable de la préposition qu'il suit (par son
l'albe, 239, etc.l, c'est-à-dire qu'il se sert d'une préposition parson (cf. franc,
moderne parmi), cela n'empêche point que dans un autre cas il n'admette la
flexibilité du mot. Cette flexibilité, générale jadis pour sol, mi, son (comme
aujourd'hui encore pour tout) n'est déjà plus maintenue dans le Roland (3636
en sum sa tuf). Un scribe qui ne comprenait plus l'archaïsme du vers 607 crut
devoir le corriger en y mettant somet. M. Koschwitz n'a pas raison d'appeler,
dans le vocabulaire, son un substantif. C'est un adjectif devenu partie d'une
préposition et invariable (cf. en pur, â pur, Gachet. Gloss. s. v.; Suchier. Ane.
et Nieol., p. 52).
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 207
montrent qu'il peut avoir puisé dans des traditions venues de l'Orient
ou provenant des peuples germaniques Koschwitz, p. xxxiv). Si le gab
d'Ogier est l'exploit de Samson, celui de Bernard qui fait venir les eaux
en seignant les guez rappelle l'image de Moïse : « Et extendit Moyses ma-
num suam super mare reversumque est mare » Mais nous ne savons
rien de la source immédiate de notre poète ; on se contentera de sup-
poser qu'il a beaucoup emprunté et peu inventé, qu'il a arrangé ce qu'il
trouvait, comme un bien commun, dans la tradition du milieu auquel il
appartenait.
Si à Turpin il a réellement donné le gab que C donne à Bernart (ce
qui d'après son procédé vis-à-vis de Charles et de Roland est bien pro-
bable1', il montre de nouveau combien peu il lui était venu à l'idée
d'être irrévérencieux envers la tradition. — La troisième plaisanterie
diffère de toutes les autres par sa crudité ; son attribution à Olivier peut
bien frapper au premier moment. Mais quand on réfléchit à l'arran-
gement de la scène entière des gabs, quand on pense que cette vanterie
n'a nul rapport avec le caractère que l'épopée donne à Olivier, que
donc à ce point de vue l'attribution est purement l'effet du hasard, on
est forcé d'avouer que le rôle donné à ce héros n'est point de nature à
nous faire supposer chez le poète une intention parodique dont le reste
de la scène exclut formellement l'hypothèse 2.
1. Turpin est, à cause de sa dignité ecclésiastique, le personnage le plus in-
dividuel pour l'imagination du peuple, après l'empereur et son neveu. Les
fonctions qu'il remplit et qu'il est seul à remplir en font un caractère épique
relativement bien en vue. Aussi notre poème ne manque-t-il pas de le garder
tel (vers 87, 202, 828), et de ne le nommer jamais sans ajouter son titre. Turpin
n'est une individualité qu'autant qu'il est archevêque, pour le poète du Pèleri-
nage aussi bien qu'ailleurs, et cette qualité doit le placer assez haut dans l'estime
de la poésie. Le poète, qui ménage au milieu d'une scène gaie la dignité de
l'empereur et de Roland, me paraît naturellement porté à faire de même pour
Turpin ; et pour ce faire il n'avait pas de gab plus sérieux et en même temps
plus conforme au caractère, tel qu'il l'avait lui-même adopté, que le gab de
Bernard, le seul où il y ait un trait appartenant aux pratiques de l'Eglise (773 ) .
J'ai dit ci-dessus la raison qui m'empêche pourtant d'affirmer que dans O ce
gab était réellement celui de Turpin.
2. Le critique du Littcraturblatt (p. 289) s'attaque aussi à l'intervention divine
dans l'accomplissement des gabs, laquelle serait calquée sur le modèle de la
chanson de Roland. C'est plutôt un lieu commun de l'épopée qui ne porte point
le sceau de sa provenance aussi manifestement que le veut M. Stengel. Et quand
même l'emprunt serait évident, nous aurions tort d'y voir un persiflage. M. Paris
a déjà fait observer contre M. Gautier (Rom., IX, p. 1 $) que cette intervention
n'équivaut point à une profanation dans l'esprit des hommes qui croient encore
à leur épopée. C'est là le caractère de la divinité de l'épopée chez tous les peu-
ples. C'est le Dieu des gens naïfs, sans culture ou irréfléchis, le Dieu que le
brigand du xme siècle prie de favoriser son crime et remercie d'une bonne prise,
e Dieu qu'invoque chaque nation comme le sien pour qu'il l'aide à répandre
'e sang de ses ennemis. Ce n'est point le Dieu du Christ, qui aime tous les
208 H. MORF
Ainsi la scène des gabs en elle-même et détachée du reste du poème
nous montre évidemment que son auteur n'était point parodiste, ce qui
est conforme aux conclusions auxquelles nous étions arrivés par l'appré-
ciation de la chanson entière.
III.
On s'est occupé de différents côtés de rechercher dans les détails l'ori-
gine de la partie comique de notre poème '. Pour la partie sérieuse, on
s'est contenté de dire que le poète l'a puisée dans la tradition nationale
de son pays, qui depuis longtemps faisait aller l'empereur en Terre-
Sainte. Peut-être est-il possible de trouver quelque chose de plus précis.
On a souvent cité le vers du Roland (2329) : Constentinnoble duntilout
la fiance, qui renferme, dans le contexte où il se présente, deux difficultés.
D'abord l'histoire poétique de l'empereur Charles ne lui attribue pas la
conquête de la capitale grecque 2, puis la tradition dit expressément
que Roland n'était pas à Constantinople avec l'empereur [Rom., IX,
p. 23). Mais ces erreurs du vers 2329 s'expliquent facilement. Dans le
passage en question du Roland, le héros mourant nous est présenté par
hommes également et à qui tout acte de violence est en abomination. Avec un
tel Dieu, l'épopée n'aurait jamais existé. Elle a besoin d'un Dieu qui prenne parti.
C'est une divinité d'une conception peu purifiée, critiquable au point de vue re-
ligieux, mais fort bienvenue au point de vue littéraire. Ce Dieu blâme,
comme de raison, l'étourderie de ses héros bien aimés, mais il faut bien qu'il
les soutienne. Sa gloire sera loin d'en pâtir, et celle de son ami Charles n'en
sera que plus illustre. Ce qui paraît une profanation à M. Gautier peut avoir
été de l'édification pour ces hommes dont la religion était avant tout nationale.
— Quand M. Stengel prétend de plus que l'aide divine « indessen doch nicht einmal
ausrcicht, sondera durch die freimlli \t Tâuschung Hugo's seitens semer Tochter ge-
radezu ùberfliissig gemacht wird », il oublie d'abord qu'après le gab d'Olivier
suit encore l'exécution de deux gabs (Guillaume et Bernart) pour laquelle elle
est indispensable, puis, si je suis bien entré dans l'intelligence de cette question
délicate, l'aide divine n'est point insuffisante, dans l'idée du poète, à produire
la merveille qu'Olivier doit accomplir, la faiblesse n'étant point du côté du
héros, mais du côté de sa victime.
1. Le moine de Saint-Gall (Pertz, SS., II, p. 751 s.) raconte que lesambas-
sadeurs persans qui vinrent visiter Wfamosissimum virtutibus Karolumk Aix furent
d'abord tout éblouis par la richesse étalée par la cour franque, puis effrayés
parce que l'empereur leur fit voir ensuite, et que plus tard, échauffés par le vin
grec, ils plaisantèrent Charles. — Cela rappelle quelque peu le cadre de l'épi-
sode de Constantinople dans le Pèlerinage.
2. Les trois vers du Fierabras provençal (67, 1 1 1, 1 17) qui sont seuls à la
mentionner sont évidemment corrompus. — Il est vrai que le Pèlerinage aussi
dit que le roi grec a été conquis, mais il y ajoute (859) senz bataille champel,
tandis que Roland dit: jo l'en conquis (2327) ; en = avec Durendal.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 2O9
le poète avec emphase comme le plus puissant soutien de Charlemagne,
qui lui doit l'empire du monde :
Conquis l'en ai pais et terres tantes
Que Charles tient
L'énumération de ces pais et terres n'est pas, naturellement, systéma-
tique ; le poète dit un peu au hasard les noms qui se présentent à sa mé-
moire et qui satisfont au besoin du vers ; il n'hésitera point à en citer
quelques-uns dont la conquête par Roland ou même par Charlemagne
n'est pas mentionnée ailleurs, c'est-à-dire il n'aura aucun scrupule de
donner une énumération en même temps incomplète et exagérée. C'est
ainsi qu'il peut, dans l'émotion du moment, citer Constantinople. L'idée
que cette ville appartenait à Charles lui suffit pour l'insérer : car Charles
doit tout à Roland. Mais il se peut aussi que le vers 2329 ne soit pas de
l'auteur de la tirade CLXXIV, qu'il ait été intercalé par un copiste pos-
térieur. Ceci devient même très probable par sa forme même : l'hémis-
tiche dont il ont la fiance paraissant faire allusion à ce que le roi grec est
devenu le vassal de Charlemagne sent bataille champel. Dans ce cas, le
vers en lui-même serait d'accord avec la tradition, il est même peut-être
emprunté à un poème chantant les exploits de Charles à Constantinople
et intercalé d'une manière irréfléchie dans un contexte invitant à des
interpolations, il est vrai, mais où il ne produit pas moins une disparate.
On sait qu'un poème sur la présence de Charlemagne à Constantinople
a existé ' et qu'un des rédacteurs de la chanson de Roland l'a proba-
blement connu [Rom., IX, p. 34). Il n'y a qu'une difficulté. Ce poème
perdu, dont la saga nous donne le récit (I, 49 s.), dit expressément que
Charlemagne refuse d'accepter l'offre de l'empereur grec de devenir son
vassal2. C'est assurément une version plus ancienne. On peut supposer
en général que de deux traditions qui se contredisent, celle qui sera plus
conforme à la vérité historique sera aussi la plus ancienne. Les trans-
formations qu'une tradition populaire a subies dans le cours des siècles
ne tendent jamais à la rapprocher des faits réels de l'histoire qui l'ont fait
naître et qui sont oubliés, elles tendent seulement à la rendre plus
1. Quand M. Moland, Origines littéraires, p. 108, prétend que le manuscrit
n° 575 de la bibliothèque de Berne contient des fragments d'un poème sérieux sur
le pèlerinage de Charles, il s'est laissé tromper évidemment par la note étran-
gement erronée de Sinner {Calai., Berne, 1772, III, page 361 ss.). Le n° 573
contient un fragment de Jean de Lançon.
2. « Ensuite Charles prit congé pour s'en retourner, et le prince grec offrit
de lui donner Constantinople et d'être son vassal. Charles répondit : « Que Dieu
ne me permets pas de faire cela, puisque tu es empereur et chef de toute la chré-
tienté ! Je veux plutôt vous prier de me donner quelques reliques pour les
prendre avec moi en France » (Karlamagnussaga, éd. Unger, page 44).
Romania, XIII. 14
2 10 H. MORF
conforme à l'état où se trouvent chaque fois les esprits. L'empereur grec
n'avait pas été le vassal de Charlemagne, mais il n'y avait point de bon
Français qui n'eût désiré qu'il le fût devenu. Il se fit donc dans l'histoire
poétique une transaction entre la vérité historique et le désir national
telle que tous les deux pouvaient s'en contenter. Le Grec voulait bien,
mais Charles refusait. Ce refus, plus tard, ne convint plus. On n'y vit
pas de raison et l'on fit accepter Charles, ce qui se pouvait très faci-
lement, parce que ce changement était sans conséquence pour le reste du
récit. C'était une espèce de représailles innocentes que la poésie se permit
en revanche de la vanité des Grecs, de la vanissima Hellas '. La saga re-
produit l'ancienne version, le Roland fait allusion à la nouvelle qui, sur
ce point, est d'accord avec le dénoûment du Pèlerinage.
Cette chanson dit que Charlemagne, en conséquence d'un vœu, fait un
pèlerinage en Terre-Sainte et revient par Constantinople où il secourt
contre les Sarrasins le roi des Grecs — qui n'est pas nommé dans la
saga, et probablement ne l'était pas non plus dans l'original français 2 ; —
il obtient de lui de précieuses reliques qu'il distribue à différentes villes
de son empire après son retour à Aix (ce passage est transcrit Rom., IX,
p. 33 s.).
Il n'est que très naturel que l'empereur rapporte des reliques de son
expédition en Orient, mais si les incomparables instruments delà Passion
en avaient fait partie, l'abrégé norvégien, qui fait une place relativement si
large aux reliques, n'aurait certainement point manqué de les mentionner;
il n'aurait pas oublié Saint-Denis à côté de Compiègne et d'Orléans. Le
silence de la saga, à ce sujet, prouve pour moi le silence de l'original,
contrairement à l'opinion de M. Paris \Rom., IX, p. 33 et 36).
On n'a aucun témoignage de la présence des reliques de la Passion à
Saint-Denis qui remonte au delà du milieu du xi° siècle [ib.} p. 31), et
nous n'avons aucune raison de croire qu'à cette époque elles y aient été
déjà depuis longtemps. La Descriptio n'aurait-elle pas servi à Saint-Denis
à donner une origine brillante et ancienne à des reliques tout récemment
acquises ou découvertes, de manière que ces instruments de la Passion
ne dateraient que du xi° siècle > cf. ci-dessous, p. $6), la Descriptio elle-
1. Pertz, SS., II, page 750. Puisque j'en suis au moine de Saint-Gall, il
est peut-être à propos de rappeler que son livre fournit un autre exemple
d'un simple désir transformé en fait par la tradition : ce qu'il nous dit, I, cap.
26 (i£., page 743) montre qu'au IXe siècle l'expédition de Charles en Orient n'était
encore pour la tradition populaire qu'un désir, tandis que cent ans plus tard,
dans le Chronico 1 Benedidi, elle est devenue un tait.
2. L'abrégé norvégien, qui nous donne tant de noms propres pour des per-
sonnages secondaires, qui nomme même le roi païen (Mirant, n'aurait certai-
nement point omis le nom du prince grec, s'il l'avait trouvé dans sa source.
3. On peut rappeler ici le fait bien connu de la croissance rapide de l'atta-
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 211
même n'ayant pas été composée avant le commencement du xic siècle
[Hist. de l'Acad. des Inscr., XXI, p. 139 ' ?
Quoi qu'il en soit, il semble qu'il n'y ait qu'un moyen d'expliquer qu'un
poème comme celui delàsaga, dont l'ancienneté est attestée déjà en ce qu'il
fait résider l'empereur à Aix il s'y marie, il y retourne , en mentionnant
les plus fameuses reliques des plus illustres églises de France Aix, Com-
piègne, Orléans'1, ne dise rien des reliques de la Passion de Saint-Denis.
Cela prouve seulement qu'il date d'un temps où cette abbaye ne se van-
tait pas encore de posséder ces trésors, et que la croix d'Orléans et le
suaire de Compiègne sont plus anciens ou au moins plus anciennement
fameux que le clou et la couronne de Saint-Denis.
Comme on a cru autrefois que l'Historia Carolï Magni et Rolandi était
la source où avait puisé la tradition populaire, ainsi on a vu dans la Des-
criptio l'autorité sur laquelle se fondait la tradition d'une prétendue expé-
dition de Charlemagne en Orient. S'il faut intervertir l'ordre des choses
pour le Pseudo-Turpin, il le faut de même pour la Descriptio, qui aussi
bien que celui-là a puisé dans la tradition populaire. Son auteur n'a pas
inventé toute son histoire, mais il s'est évidemment servi du poème que
nous a conservé la saga 2.
chement aux pratiques de l'Eglise et de l'adoration des reliques au XIe siècle,
surtout en France, où les moines de Cluni aspiraient à une réforme de la vie
religieuse. Le XIe siècle est l'âge d'or des fondations d'églises et de monastères,
des pèlerinages et des reliques (cf. Prutz, Kiilturgeschichte à. Kreuzzvge, p. 14,
et Rôhricht, Beilrage, II, p. 8 I2). Le grand endit d'Aix-la-Chapelie, appelé
dit Heiligthumsfahrt, auquel assista en 15 10 Ph. de Vigneulles (Moland,
Orig. litt., p. 394 ss.), ne remonte pas au delà du xie siècle d'après Qu\x(His-
torischc Beschreibung der Mùnsterkirc'he, etc., Aachen, 1826, p. 92 s.) ; celui de
Saint-Denis n'est probablement pas plus ancien. Je n'ai pas le livre de Lebeuf,
Histoire de la banlitut ecclésiastique de Paris, et le résumé qui en est donné dans
Y Hist. de l'Acad. des Inscr., XXI, p. 167-174 n'est pas assez étendu pour être
suffisamment clair. Lebeuf ne fait remonter le célèbre endit de la plaine Saint-
Denis qu'a l'an 1 109 et donne une explication fort ingénieuse de son origine.
Il y cite pourtant « un autre indict qui se tenoit au mois de février » et qui
serait plus ancien. — En tout cas, il n'y a pas de doute que l'abbaye de Saint-
Denis n'eût déjà au xr- siècle une exhibition publique de ses reliques.
1. Il faut pourtant dire que la raison alléguée ici par Lebeuf n'est pas aussi
forte que celle par laquelle il prouve que la Descriptio ne peut descendre beau-
coup au delà du pontificat de Grégoire VII. Il se peut fort bien que la liste des
dignitaires ecclésiastiques ait éprouvé quelques additions postérieures. Mais il
faudrait étudier toute cette liste sur l'ensemble des textes latins et français.
Comme je n'ai pas à ma disposition le texte latin de la Descriptio, je me sers de
la version contenue dans les Grandes chroniques de France 'éd. P. Paris, II,
p. 202 s), et je fais remarquer que la liste dans cette version montre bien des
différences avec la liste tirée d'un manuscrit latin de Vienne par Lambecius
{Commentaria, II, 363) ; cf. ce que dit P. Paris de l'état du manuscrit Saint-
Germain 1085 (Gr. chroniques, p. 172).
2. Je reparlerai de cette question ci-dessous (p. 41, 63). M. Paris dit qu'il
lui paraît vraisemblable « que le poème a fourni à la Descriptio son principal
212 H. MORF
Pourtant il y a une restriction à faire. La Descripiio ne donne pas le
pèlerinage à Jérusalem du commencement du poème, mais elle raconte
une expédition armée de Charles, faite depuis Constantinople et qui finit
par la conquête de la Syrie et la prise de la ville sainte, d'où les Sarrasins
avaient chassé le patriarche. La visite de Charles à Jérusalem est donc
bien différemment racontée dans les deux récits.
Or il se présente ici une autre réflexion. La Descriptio fait venir de
Constantinople les reliques de la Passion. M. Paris a fait observer ici
(IX, p. $3) qu'à la fin du xtf siècle ces reliques se trouvaient en réalité à
Constantinople, où elles avaient été concentrées par les Grecs (cf. Histor.
Taschenbuch, 187$, p. 326' qui, dans ce temps, étaient passagèrement
maîtres de la Syrie et de la Palestine. La partie la plus précieuse
à leurs yeux de leur butin dans leurs guerres contre les Sarrasins était
les reliques iHertzberg, Gesch. der Byzantiner, Berlin, 1882, p. 171).
Mais on s'étonnera de voir Charles rapporter les reliques de Constanti-
nople aussi dans le poème populaire de la saga. Là, Jérusalem n'est pas
aux mains des païens, l'empereur y vient comme pèlerin, et l'on
avouera qu'il serait beaucoup plus naturel et plus conforme à l'imagi-
gination du peuple qu'il rapportât la croix, le suaire, etc., du saint sé-
pulcre, comme le dira plus tard l'auteur du Pèlerinage '.
motif » [Rom., IX, 33). Il ne paraît pas avoir admis ce rapport dans YHist.
poétique (p. 56).
1 . Je suppose qu'originairement dans la Descriptio latine il était claire-
ment dit que les reliques provenaient de Constantinople. Le titre déjà l'in-
dique ; toute une série de détails du récit le font entrevoir, et M. Paris dans son
résumé (Hist. poét., p. 339) du texte latin dit expressément: « Revenu à Cons-
tantinople, l'empereur Constantin veut lui (à Charles) prouver sa reconnais-
sance. » David Aubert s'exprime non moins clairement dans la table publiée par
Reiffenberg (Mousket, I. p. 476). Mais, guidées apparemment par un penchant
bien naturel à faire donner les reliques de la Passion à Charlemagne sur le lieu
mime de la Passion, d'autres versions postérieures (françaises) s'écartent de plus
tn plus de l'original (latin). D'abord dans les Grandes Chroniques il n'est pas dit
que Charles avec les Grecs retourne de Jérusalem à Constantinople (1. c,
p. 182) ; mais il est tacitement indiqué que la donation a lieu à Jérusalem même,
quoique le patriarche n'y joue aucun rôle. Charles prend trois fois congé de
1 empereur grec (p. 182 et 195) ; la mention du patriarche ne s'y estglissée qu'à
la seconde fois. Le récit des Gr. Cliron. forme donc une espèce de version inter-
médiaire : Constantinople a disparu, mais Jérusalem n'est pas encore ouverte-
ment avouée. Cet état se peint dans des phrases comme (p. 195) « ils se partirent
de Jérusalem et Je Constantinople », et (p. 199) « les reliques qu'ils avaient ap-
portées de Jérusalem et de Constantinople. » Il en est autrement dans la version
du manuscrit de l'Arsenal, publiée par Moland il c). Là, quo:que Jérusalem
ne soit pas non plus expressément nommée, le patriarche joue un rôle considé-
rable à côté de l'empereur dans la scène de la donation. Enfin dans la ver-
sion de Ph. Mousket (vers 1 1064 ss.) c'est bien ouvertement dans la ville de
Jérusalem <par exemple vers 1 1 1 1 $), où les reliques ont été cachées à l'approche
des païens (1 1 136), que Charles les reçoit du patriarche. Cela devait paraître si
naturel!
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 21 5
Cela semble indiquer que la tradition d'une expédition de Charles à
Constantinople est originairement indépendante de celle d'un pèlerinage
à Jérusalem. Du temps du moine de Saint-Gall, Charles était censé avoir
désiré aller à Constantinople, mais Jérusalem n'est pas mentionnée
(Pertz, SS., II, p. 750. Cette expédition à Constantinople devint un fait
dans la tradition populaire du siècle suivant xc et finissait dans la chan-
son, composée à ce sujet, par l'acquisition de célèbres reliques, que les
Grecs donnaient aux Francs pour avoir vaincu les Sarrasins menaçant
leur empire. C'était un poème d'un caractère essentiellement belliqueux,
que je désignerai par Miran. A cette tradition toute faite se joignit plus
tard l'autre d'un pèlerinage à Jérusalem, comme introduction ', peu dé-
veloppée à ce qu'il semble [cf. l'abrégé de la saga : « Ensuite le roi Char-
lemagne partit pour Jérusalem et retourna par Constantinople »!, et
comme il convient à une vieille chanson, qui ne perd pas de temps à
dépeindre des expéditions pacifiques.
Ce pèlerinage, motivé par un vœu 2 que Charlemagne aurait fait à
l'occasion de la naissance de son fils Lohier (né de sa femme Aude,
restait tout à fait épisodique. C'est une tradition étrangère au grand
courant de la poésie épique ; aucun autre texte ne connaît Aude,
sœur de Naimon, comme femme de Charlemagne. J'appellerai ce poème
le Vœu [de Charlemagne.
La Descriptio ne se fonde apparemment que sur la chanson de Miran.
La situation de la ville sainte, telle qu'elle nous la dépeint, montre qu'elle
a été composée sous l'impression de quelques sévices des païens contre
les Francs à Jérusalem. Cela pourrait se rapporter, puisqu'il faut rester
en dedans des limites du xie siècle, au règne dufatimide Hakim,7 1020
1 pontificat de Serge IV, qui prêcha la guerre contre les païens , aussi
bien qu'au temps des Turcs .pontificat de Grégoire VII qui fit de même).
Une partie des traits que la Descriptio raconte et qui ne se trouvaient pas
dans le poème peut être empruntée à d'autres traditions populaires
(Hist. poét. , p. 3 3 9 4) ; toute la partie miraculeuse est évidemment de son
1. Il est remarquable que le Chromcon Benedicti fasse aussi aller l'empereur
par Jérusalem à Constantinople, d'où il rapporte les reliques de saint André.
Quoique le moine Benoît se soit servi de la Vita composée par Eginhard, le
fond de son récit repose sur la tradition populaire. Je n'en conclurais pas que
cette tradition ait été populaire en Italie au xe siècle ; je préférerais voir dans
cet emprunt-un fait isolé. Les relations des monastères du mont Soracte avec la
France étaient directes iCarloman, en 747, y avait fondé le monastère de Saint-
Sylvestre que Benoît cite comme le premier pied-à-terre de Charlemagne revenant
de Rome), et ce peut être parce chemin direct, en dehors de la tradition popu-
laire italienne, que la légende arriva au couvent de Saint-André.
2. Godefroi de Viterbe est, à ce que je vois, seul à répéter que le pèlerinage
de Charles est la suite d'un vœu ; d'après lui Charles va au saint sépulcre sol-
verc vota volens (Pistorius, German. script., II, p. 459).
214 H- M0RF
invention. Le. poème de la saga parle de quelques reliques rapportées par
l'empereur, la Descriptio non seulement en augmente le nombre, mais y
rattache le récit détaillé des miracles les plus absurdes. La Descriptio est
le poème populaire au service de l'esprit monacal tout comme le Pseudo-
Turpin [Hist. poét., p. 58).
Cet esprit étroit, qui dans la tradition nationale ne voit que ce qui
sert les intérêts monastiques et qui ne fait bon accueil qu'à ce qui y porte
l'empreinte d'un zèle dévot, est naturellement indifférent aux intérêts
nationaux profanes et les néglige en reproduisant le poème populaire.
Ainsi la Descriptio n'a que cinq lignes pour mentionner les combats de
Charles contre les infidèles ; elle fait de la guerre, que d'après Miran les
païens faisaient aux Grecs à cause de leurs trésors '•, une guerre pour le
saint sépulcre 2, et ne dit point que Constantin voulut devenir le vassal de
Charlemagne, ce qui pour le peuple devait être à peu près la chose
principale 3. Mais elle s'étend sur l'acquisition, des reliques de la Passion 4
qu'elle a inventée.
Mais la tradition populaire et l'imagination de l'auteur ne sont pas les
seules sources où la Descriptio a puisé. Elle repose, à un degré plus haut
qu'on ne semble avoir voulu l'admettre jusqu'ici, sur des faits réels, des
souvenirs historiques.
Ainsi elle dit que Charles construisit à Aix pour les reliques une église
en l'honneur de Marie et que Tendit y fut établi par le pape Léon, en pré-
sence de toute une cour ecclésiastique s . Or à la fin de Tannée 804 le pape
1. Saga : « Dans ce temps les Turcs et les païens faisaient la guerre au roi
grec pour avoir ses trésors. » C'est bien là un motif qui convient à une chan-
son populaire de l'Occident.
2. Ph. Mousket en fera, au xme siècle, une véritable croisade (10293 ss.).
3. Il en est resté pourtant un trait d'autant plus précieux qu'il montre à lui
seul que la Descriptio se base sur le poème de Miran, Gr. Chroniques, II, p. 183,
Charles demande à ses barons et ses prélats quelle conduite il doit suivre dans
l'affaire des trésors offerts par l'empereur grec. Ceux-ci lui conseillent de n'en
rien prendre, « car on diroit qu'il ne seroit pas là venu par devocion mais par
fine convoitise et pour acquerre autrui terre d autrui royaume et pour assembler
en ses trésors autrui richesses. » Cet autrui terre et autrui royaume n"a pas de sens
dans le contexte de la Descriptio, Constantin n'ayant point offert son pays à
Charlemagne comme dans le poème de Miran. C'est un reste du contexte de ce
poème qui s'est glissé dans la version monacale par l'inadvertance de son auteur.
4. Puisque le Pseudo-Turpin, dans le passage où il déclare ne pas vouloir
parler du voyage de Charles au saint sépulcre (cap. XX), ite mentionne que le
oois de la croix ( ignum dominicum) comme rapporté par l'empereur et non
les autres instruments de la Passion, il paraît qu'il ne se fonde pas sur la Des-
criptio, mais bien sur le poème de la saga. L'expression dominicum stpukrum
omble indiquer un pèlerinage et non point une expédition
armée (Hist. poét., p. 341 3).
y Craintes Chroniques, II, 199, 201. La traduction de la Descriptio contenue
dans le ms. Arsenal B. I. fr. 283 que Moland a publiée (Origines litt., p. 386 ss.)
est considérablement abrégée.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 21 5
Léon III vint réellement à Aix Eginhard, Annal., ad 804 ; Pertz, SS.,
I, 192 et y consacra, les premiers jours de 80 5 , la « chapelle » de Notre-
Dame construite par Charles. Il va sans dire qu'un grand nombre de di-
gnitaires ecclésiastiques assistaient à la fête '. La tradition populaire, elle
aussi, a gardé le souvenir de cette solennité [Saga, I, 19, ss., Bibl. de
VÊc. des Ch., XXV, p. 97 ', qu'elle a confondue avec celle du couron-
nement de l'empereur à Rome et de son fils Louis.
Charles reçut, comme on sait, des reliques de Jérusalem Eg\nh.,Ann.
ad 799 ; Pertz., SS., I, 186) et de Constantinople 2, et il en aura sans
doute déposé la plupart à la chapelle d'Aix qu'il avait commencé à cons-
truire avec tant de somptuosité 1 Eginhard, Vita, cap. 26, qui ne men-
tionne pourtant pas expressément les reliques de l'église . Au moins le
même Angilbert prétend-il dans l'acte que je viens de citer qu'il avait
reçu des reliques etiam de sacro palatio se. Aquensi quae se. reliquiae) per
tempora ab anîerioribus regibus et postea a iam dicto domino no:tro maxime
sunt congregatae. Charles le Chauve, en 877, dit dans la charte de fondation
de l'abbaye Saint-Corneille, à Compiègne, que son grand-père congerie
quam plurima reliquiarum eundem locum se. capellam Aquensenv sacrasse...
dignoscitur ?. En 881, lors de l'invasion des Normands, les reliques de
la chapelle d'Aix échappèrent à la destruction ; les religieux les enle-
vèrent dans leur fuite et les confièrent à l'abbaye de Stablo, qui les leur
rendit plus tard 4. Ces reliques, dans ce temps, ne sont nulle part dési-
gnées plus exactement.
Nous possédons une liste des trésors contenus dans un des reliquaires
de la chapelle d'Aix, écrite à la fin du xue siècle s. C'est là le premier
témoignage détaillé. Il y est mentionné entre autres — je ne cite que
1. Cf. la lettre de l'évêque Ludgerus de Munster (f 809) : Léo Papa... cum
magna solcmnitaîe suorum carJinalium, archiepiscoporum, episcoporum et praela-
torum ac primatum ad imperatorem Carolum in Germaniam veniens et ab codem 1m-
peratore impenaliter cum suis susceptus inter multa pietatis suae opéra instantia cius-
dem serenissimi imperatoris et régis Aquisgrani in palatio dedicavitecclesiam perpetuae
virginis Mariât donans candem ecclesiam multis indulgentiis (Surius, De probatis
sanctorum historiis, Cologne, 1578, II, 36).
2. Dans !a description de son abbaye de Centule (composée avant 814),
Angilbert dit qu'il avait cherché à acquérir pour son église de précieuses reliques
de diversis partibus totius christianitatis , entre autres de celles que les ambas-
sadeurs de Charlemagne lui rapportaient de Jérusalem et de Constantinople (Ma-
billon, Acla SS. ord. Bened., Saec , IV, P. I, p. 113 s.). Angilbert est mort en
814, ib., p. 1 19).
3. Bouquet, Recueil, VIII, 659.
4. Martene et Durand, Amphssima Coll., II, 31 s.
5. Dans le Cod. diplom. Aquensis, éd. Quix, I, p. 28 : He sunt reliquie que
continentur in feretro béate Mariae Aquisgrani. Mais remarquons bien qu'il ne s'agit
ici que d'un seu\ fereirum, que ce ne sont donc pas apparemment toutes les reli-
ques de la chapelle.
2l6 H. MORF
ce dont j'aurai besoin pour la suite — : de velamine quod habuii [virgo)
in capite suo ; de vestimentis domini cum quibus crucifixus est; de capillis
beatae Mariae; de pannis domini quibus in presepio fuit inuolutus; de ligno
domini; de reliquiis S. Cypriani; de manna, etc., etc.
En 1224, l'église souffrit beaucoup par un incendie. Albéric, ad
an. 1258 éd. Leibniz, Leipzig, 1698, p. 576', raconte que le doyen
de la chapelle déclara, sur son lit de mort, avoir trouvé parmi les trésors
mis en sûreté lors de l'incendie les langes de l'enfant Jésus, le drap que
Jésus crucifié avait autour du corps 'perizonium) et la chemise de la sainte
Vierge. C'est le second témoignage direct et détaillé.
Une de ces reliques, le lignum dominicum, se trouvait sûrement à Aix
du temps de Charlemagne, car Charles eut un morceau de la croix dans
sa tombe [Annal, lauriss., ad 814 ; Pertz, SS., I, 201^.
Mais outre ce témoignage direct de la présence du lignum dominicum
dès le temps de Charlemagne, on a des témoignages indirects qui rendent
presque sûre la supposition qu'outre beaucoup d'autres reliques il se
trouvait à la chapelle d'Aix, du temps de Charlemagne : un clou ides
clous , du suaire, des cheveux et du vêtement de Marie, reliquiae beati
Symeonis qui dominum in ulnas suscepit, etc., etc. '.
La présence d'une épine de la couronne, des langes et du perizonium,
n'est attestée par aucun de ces témoignages pour le temps de Charle-
magne. Perizonium 2 et langes n'apparaissent que dans la liste du
1. Cf. pour ces témoignages indirects le livre de Floss, Geschichtliche Nach-
richten ùber die Aachener Heiligthùmer, Bonn, 1855, p. 10 ss.).
2. Mais il doit avoir été à Aix déjà de bonne heure, au commencement du
xie siècle au moins. Il est fameux dès le temps de la composition du poème
abrégé de la saga, où il est raconté que Charles, venant de l'Orient, le déposa à
Aix. On ne peut douter que M. Paris ne se trompe t-n interprétant hosa du nor-
végien par chaussettes (de saint Joseph). Le texte de la saga parle bien nette-
ment de hosa de Jésus et est d'accord en cela aussi avec Ph. de Vigneulles, qui
dit: « ... apourtairent ung petit drapz de linge avec aulcune figure de sanc,
lequel drapz fut celluy que le doulz Jhesus avoit en l'airbre de la Crois par de-
vant son humanité » (Moland, Ong. lut., p. 397 que je cite, n'ayant pas à ma
disposition l'édition de Michelant). Les chaussettes de Joseph du même Ph. de
Vigneulles sont mentionnées aussi par Bartholomée Sastrowen, qui vit les
Joscphshosen à Aix en 1548 (Floss, op. cit., 314). Mais tous les autres historiens
disent que les quatre grandes reliques qu'on montrait et qu'on montre encore à
Aix tous les sept ans sont : la chemise de la vierge, le perizonium, les deux lan-
ges et le drap sur lequel Jean-Baptiste lut décapité (cf. par exemple la relation
d'un pèlerinage de 1465, Bibl. des Stuttg. litt. Vereins, 1844, VII, p. 28, et la
liste des grandes reliques dans Pierre a Beeck ['Aauisgranum. imprimé à Aix en
1620). Il est évident que les chaussettes de Joseph dans Ph. de Vigneulles ne
sont autre chose que les deux langes de l'enfant Jésus, l'un noir et l'autre comme
tant. La tradition populaire, et non seulement à Aix, dit que saint Joseph fit de
nécessité vertu et coupa sa chemise (ou bien ses chaussettes) pour y emmailloter
l'enfant {Weinhold, Wdhnachlspiele uni -lieder, Graez, 1853, p. llj: Joseph:
Jungfrau, lubste Jungfrau mein, | ichneiss cïn altes Hennielcin, \ dasmrd desKind-
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMACNE 2 1 7
xie siècle; je ne trouve l'épine que dans la liste que nous donne Quix
[Histor. Beschreibung der Miïnsterkirche, Aachen, 1825, p. 74I ». Mais vu
l'insuffisance de nos renseignements sur le trésor complet de la chapelle
d'Aix aux ixe, xc* et XIe siècles, la supposition qu'il y ait eu à Aix de
l'épine et les langes déjà de ce temps-là n'est ni interdite ni même in-
vraisemblable cf. pour les langes, Floss, p. 3 10).
Ajoutons que toutes les reliques nommées ci-dessus se trouvent encore
à Aix, excepté le rclamen Mariae et les restes de S. Cyprien.
On est donc autorisé à croire que dans la consécration de l'église par
le pape Léon, en 805, des reliques célèbres arrivées à Charlemagne de
Jérusalem et de Constantinople, telles que le lignum dominicum, le clou,
le suaire, etc., jouaient un rôle, d'autant plus que Charles aimait à faire
intervenir le pape dans des questions de reliques lEginh. Ann. ad 804;
Pertz, SS., I, p. 192», et tenait beaucoup à voir prouvée leur authenti-
cité (cf. Baluze, Cap. reg. Franc, I, p. 228).
Et pourquoi un indictum, une exhibition publique et périodique avec
un « grand pardon » n'aurait-elle point été établie dès la consécration
de l'église et par le pape même sur les instances de l'empereur? Rien ne
serait plus ordinaire. Ainsi nous voyons dans le Historiae Andegavensis
fragmentum, composé en 1096 ^D'Acheri, éd. Baluze, III, p. 254),
qu'en 109$ le pape Urbain II consacre l'abbaye de Saint-Nicolas, à
Angers, et y institue en même temps un indictum publicum avec indul-
gence partielle. L'évêque Ludgerus, dans sa lettre citée ci-dessus, assure
que le pape Léon donna à la chapelle d'Aix multas indulgentias.
La grande exhibition des reliques d'Aix, qui n'a lieu que tous les sept
ans, ne remonte pas au-delà du xi° siècle; mais avant ce temps les habi-
tants du pa^s surtout de la contrée de Prùml faisaient un pèlerinage régu-
lier à Aix pour y adorer les reliques -. Il y avait donc réellement un in-
dictum, et sa date, d'après Beek, est précisément celle que donne la
Descriptio : in junio mense et in he'odomada secunda in jejunii scilicet qua-
leins Windlein sein | , etc. ; je n'ai pu trouver ce trait dans les evangelia infantiae
salvatoris originaux, pas plus que dans les versions françaises du moyen âge) ; et
il paraît bien ressortir du passage des Mémoires de Vigneulles que !es pèlerins s'ex-
pliquaient ainsi l'origine de ces langes, tandis que dans les œuvres des clercs on
ne trouve pas trace de la confusion des langes avec les Josephshosen. Floss, op.
cit., p. 314, propose pour cette confusion une autre explication, trop savante
pour être vraisemblable la où il s'agit d'un fait exclusivement populaire.
i. Comment se fait-il que Beeck ne le mentionne pas dans sa liste de 1620?
Ce n'est sans doute que par inadvertance, comme, par exemple, Quix oublie la
ceinture de la Vierge qui, d'après Floss, se trouve encore à Aix.
2. D'après Pierre a Beeck, Aquisgranum (1620), traduit en allemand par
Kantzeler (Aix, 1874, p. 266 s.).
2 I 8 H. MORF
tuor temporum quarto, feria Gr. Chron., II, 200), c'est-à-dire le mercredi
de la seconde semaine de juin '.
L'endit établi à Aix par le pape Léon n'est donc pas de pure invention.
Il n'y avait pas de patriarche nommé Jean à Jérusalem du temps de
Charlemagne. Le Jean de la Descriptio pourrait bien être le patriarche,
sixième de ce nom, qui, en 969, fut persécuté et brûlé vif par les Musul-
mans pendant leur guerre contre Nicéphore. La mémoire de ce patriarche
aurait été mêlée à celle de l'empereur Charles par l'auteur de la Des-
criptio en quête d'un casus belli pour ce dernier.
On sait que l'abbé Lebeuf n'a pas réussi à mettre hors de doute que la
Descriptio soit tout entière l'œuvre d'un moine de Saint-Denis 1 Hist. poét.,
p. 55). Elle est évidemment écrite par un Français2; mais n'y aurait-il
point eu quelque moine français à l'abbaye d'Aix-la-Chapelle? Quand
même la ville d'Aix ne se trouverait pas sur la frontière du pays français,
je ne verrais point d'obstacle sérieux à cette supposition. Une abbaye
de l'importance de celle du palais d'Aix siège d'un comte palatin, lieu
de couronnement des empereurs eut souvent des moines étrangers
plus ou moins distingués. Mais qu'on tienne compte de cette circonstance
qu'Aix était la capitale du duché de la basse Lotharingie, qui se compo-
sait pour la plus grande partie de territoires français ; que son abbaye
faisait partie du diocèse de Liège 3, français presque tout entier; que
1. La date du jeûne du quatrième mois (juin) ayant été changée par Gré-
goire VII et fixée au mercredi de la semaine de la Pentecôte, le texte de la Des-
criptio n'était plus en harmonie avec la réalité dès le xin siècle. C'est pour cela
que la version française des Gr. Chroniques (I. c.) ne traduit pas exactement le
texte latin, mais dit : en la quarte fcre de la scpmaine de juing au lieu de !a se-
conde semaine de juin. Il est vrai que cette correction n'est pas suffisante. Une
confusion semblable se fait sentir clans Beek, Aquisgranum, ib. : il dit que le pè-
lerinage de Priim à Aix avait lieu le mercredi des Quatre-Temps au mois de
juin après la Pentecôte. Mais la Pentecôte ne tombe pas toujours au mois de juin :
il a confondu l'ancienne date, qu'il trouvait sans doute dans la tradition (le mer-
credi des Quatre-Temps au mois de juin) avec la nouvelle de mercredi après
la Pentecôte).
2. Aux raisons données par Lebeuf on ajouterait donc cette autre que la
Descriptio repose sur un poème français.
j. Il en était ainsi au moins à la fin du x° siècle. Le Cod. dipl. Aquensis, éd.
Quix, I, p. 36, contient une bulle du pape Grégoire V pour l'empereur
Othon III, datée de 997, dans laquelle le droit de célébrer la messe à l'autel de
la sainte Vierge de la chapelle d'Aix est réservé entre autres à l'archevêque
de Cologne (archiepiscopus huius loci Coloniensis) et a l'évêque liégeois de ce
diocèse (episcopus Leodiensis qui huic diocesi praesidet). L'atlas historique de
Spruner [Deutsehlands kirchûche Eintheilung seit io$ot attribue l'abbaye d'Aix
au diocèse de Cologne. Mais il paraît bien que c'est une erreur; dans les do-
cuments du Cod. dipl. Aauens. (qui vont jusqu'en 1350), l'évêque de Liège joue
toujours le rôle du chel ecclésiastique de l'église d'Aix (cf. aussi AA. SS.,
fan., II, 883 : Praesulatus huius Alcxandri {episcopi Leodiensis) anno secundo
|i 166) ... ossa Caroli Magni ... sunt elevata. Alexandre était cvèque de Liège
de 1 164 à 1 167.
ETUDE SUR LA CHANSON DU PELERINAGE DE CHARLEMAGNE 2 1 9
l'abbaye possédait, par suite de nombreuses donations, beaucoup de do-
maines sur du territoire français cf. , par exemple, le privilège de 888
[Cod. dipl. Aquensis, n" 5] répété et augmenté en 930 [ib., n" 10], celui
de 966 [n° 14], etc. ' ; qu'en 972 l'abbaye de Chèvremont [Kivermunt)
tout près de Liège, et où il y avait certainement des moines français, fut
réunie avec la chapelle d'Aix ib., n" 1$, cf. n" [). De telles relations
politiques et surtout ecclésiastiques, et des plus intimes, de l'abbaye du
palais d'Aix avec son voisinage français ôtent tout doute qu'à la fin du
x'' ou au commencement du xf siècle il puisse y avoir eu des moines
d'origine française. Un de ces moines aura composé la Descriptio q militer
Carolus Magnus a Constantinopoli apud Aquilae capellam claviun et coronatn
domini adtulcrit [AA. SS., jan. II, 876', qui est faite tout entière à la
gloire d'Aix et basée sur des souvenirs historiques qui se seraient gardés
difficilement ailleurs. Et l'abbaye d'Aix avait un intérêt tout particulier à
voir composer ce plaidoyer in suam gloriam, parce qu'elle possédait les
reliques que la Descriptio dit lui avoir été données par l'empereur. Elle
possédait, dès le ixe siècle, le clou, le suaire, la chemise, du bois de la
croix, le bras de S. Siméon, et vraisemblablement aussi les langes [la
Descriptio ne parle que d'un seuil et la couronne2 (cf. ci-dessus, p. 217).
La chemise et le lange appartiennent à ce qu'on appelle à Aix les
grandes reliques [grosse Heiligthiïmer), les autres aux petites reliques.
Remarquons que ce qu'on appelle ailleurs les grandes reliques ^couronne,
1. Nos 5 et io sont imprimés aussi dans l'appendice de l'édition de Mousket,
par Reiffenberg, I, $48 ss.
2. Gr. Chron., II, p. 194. Remarquons, d'ailleurs, qu'il ne s'agit pas de la
couronne entière, malgré l'expression hyperbolique de ce passage, mais seule-
ment de quelques épines, comme il est dit expressément à la page 190 (p. 199,
elles sont dites être au nombre de huit). On ne montrait à Saint-Denis qu'une
partie de la couronne, ainsi qu'il est dit dans le Fierabras (6200 s. : Illuec fu
la couronne partie et desevree, une partie en fu a Saint-Denis donnée; cf. Bou-
quet, Recueil, VII, 225, etc.; Gr. Chron., III, p. 65, etc.). Le pèlerinage (866)
parle de la couronne entière, exagération fort explicable dans un poème popu-
laire, puisque même les relations officielles se la permettent (Rom., IX, p. 30).
Il ne faut pas insister sur ces différences. Aix, peut-être, aura prétendu avoir
le clou, le suaire et le bras, quoiqu'il résulte des descriptions systématiques de
Beek, Quix et Floss, qu'on n'y possédait que la pointe du clou et une partie du
suaire et du bras. C'est ainsi que l'abrégé norvégien dit d'abord que le roi grec
donna à Charles du suaire, du bois de la croix, et quelques lignes plus bas que
Charles laissa le suaire à Compiègne, et la croix à Orléans. — Au second pas-
sage (p. 199 s.) où les reliques rapportées sont énumérées, il n'est question que
des épines, de la croix, du suaire, de la chemise et du bras, et de « maintes
autres précieuses reliques ». On s'étonne de n'y p3s voir nommé expressément
le clou auquel vient d'être consacré tout un chapitre (IX). Quant aux fleurs
des épines converties en manne, le passage (p. 190 ss.) est bien suspect; il a
tout A fait l'air d'une interpolation ; mais cette question serait à examiner sur
le texte latin. Du reste, on montrait à Aix de la manne (mentionnée dans le
registre du xnG siècle).
220 H. MORF
clou, bras, à Saint-Denis, le suaire à Compiègne, la croix à Orléans)
sont appelées les petites et reléguées au second plan à Aix, tandis que
les grosse Hciligthùmer d'Aix, qui ne sont montrées que tous les sept ans
avec un grand apparat, pendant quinze jours, sont précisément les re-
liques que personne ne disputait à l'abbaye du palais impérial '.
Il ne reste qu'une observation à faire. Pourquoi la Descriptio ne men-
tionne-t-elle pas le pcrïzonium, qui assurément se trouvait à Aix au
xie siècle, puisqu'il est mentionné dans l'ancienne chanson de geste et
qu'il est même la seule des reliques d'Aix qui y soit citée, et par consé-
quent une des plus illustres du temps, comparable au saint suaire de
Compiègne et à la sainte croix d'Orléans? On comprend qu'un traité
composé évidemment pour prouver l'authenticité de la couronne d'épines
et du clou ne mette pas en première ligne une autre relique-, mais on
s'attendrait au moins à la voir mentionnée en passant parmi les autres,
à côté du lange. Je n'ai pas d'explication pour cette circonstance, qui a
pourtant quelque importance, car elle ne parle pas en faveur de mon
hypothèse 2.
Que la chanson de la saga ne mentionne pas le suaire et la croix
d'Aix, mais les attribue expressément à d'autres villes, cela prouve bien
qu'en France, dans l'imagination du peuple, ces reliques d'Aix ne
jouaient aucun rôle, qu'elles n'étaient pas même connues. Lorsque, au
xip siècle, l'abbaye de Saint-Denis parut avec la prétention de posséder
i. Pourtant, Chartres prétendait posséder la chemise de la Vierge. Si nous
ne voyons point l'église d'Aix aussi conciliante envers la cathédrale de Char-
tres qu'envers la militante abbaye de Saint- Denis ou envers Saint-Corneille de
Compiègne, et si elle met, au contraire, sa sainte chemise au premier rang de
ses grosse Hciligthùmer (elle est toujours montrée la première), il faut tenir
compte de ce que la relique de Chartres (qui provenait peut-être d'Aix) n'était
point en vérité la chemise, mais le voile de la Vierge (cf. 227). Il ne pouvait
donc y avoir de rivalité entre Aix et Chartres au commencement, les reliques
n'ayant été réputées être les mêmes que plus tard.
2. On ne peut guère se tirer d'embarras en supposant que le perizonium avait
été mentionné dans l'original et que le continuateur qui ajouta la suite, racon-
tant la translation des reliques à Saint-Denis, l'avait omis, parce que Saint-
Denis n'avait pas la prétention de le posséder. Ce continuateur, d'après tout
ce que nous en savons, n'était point un homme si circonspect. Il n'a pas
même effacé Yamen qui terminait la relation qu'il continuait (Gr. Chroniques, II,
p. 204), et il ne se fait pas de scrupule de faire apporter d'Aix à Saint-Denis
le suaire et la chemise de la Vierge, quoique d'autres villes françaises fussent
reconnues les avoir. Mais l'omission paraîtra moins grave quand on se rappelle
que la Descriptio ne mentionne pas même le clou dans son second résumé des
reliques. — On dira aussi avec toute raison que la Descriptio, si elle a été composée à
Aix, doit faire résider l'empereur à Aix même, et cela non seulement au retour de
l'expédition {Gr. Chron., II, 199*, mais aussi lors de l'arrivée des ambassadeurs
de Constantinople. La version française lait trouver Charlemagne par ces am-
bassadeurs à Paris ; mais ce passage me paraît un peu suspect [Gr. Chron., II,
177 s.), et la question serait à étudier sur les manuscrits latins.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 22 1
le clou, la couronne et le bras, celle d'Aix, pour défendre l'authenticité
de ses mêmes reliques, composa la Descriptio. Il est clair qu'à Aix toutes
les reliques étaient censées provenir de Charlemagne. Quelque moine fran-
çais d'Aix ou de Chèvremont s'empara donc de la donnée d'une chanson
française qui faisait rapporter à Charles des reliques de Constantinople, et,
en la modifiant, en fit son plaidoyer en faveur de son abbaye. Un moine
de Saint-Denis, avec un sans-gêne qui n'a rien d'étonnant pour qui sait
un peu les pratiques des officines monacales du moyen âge, se servit du
plaidoyer composé en faveur d'Aix et y ajouta une suite où il fait tourner
tout au détriment de celle-là et où il se donne tout le droit.
Saint-Denis n'entendait point raillerie au sujet de ses instruments de la
Passion1 ; il les disputa d'abord à Aix et plus tard à saint Louis. Et il l'a
évidemment emporté sur les deux; ni l'église Notre-Dame d'Aix ni la
Sainte-Chapelle de Paris ne réussirent à attacher aussi fortement à leurs
noms la mémoire du clou et de la couronne. Aix paraît avoir bientôt
renoncé à la lutte; ses instruments de la Passion avec le bras mutilé de
saint Siméon sont rangés parmi les petites reliques, et la célèbre Heilig-
thumsfahrt, Yindictum Aquense, ne se fit ni pour l'épine ni pour le suaire,
mais pour les langes et pour le perizonium de Jésus, la chemise de la
Vierge et la toile de Jean-Baptiste -.
Lorsque, en 1165, un clerc d'Aix composa pour Frédéric Ier une vie
de Charlemagne, il affecta de ne point connaître, ou il ne connaissait
pas en effet, la suite que Saint-Denis avait ajoutée à la Descriptio, et, en
reproduisant la Descriptio dans le second livre de sa biographie, il ne
dit rien du prétendu transport des reliques à Saint-Denis [AA. SS., Jan.
II, S76) 3.
On sait que Saint-Denis n'est pas la seule abbaye qui prétendît avoir
reçu ses reliques de l'empereur Charles le Chauve, qui les aurait rap-
portées de la chapelle d'Aix, dépôt des reliques gagnées par son grand-
père [Hist. poét., p. $7; Rom., IX, 36).
Le plus simple et, de prime abord, le plus vraisemblable, serait de sup-
poser que toutes ces prétentions doivent leur origine à la Descriptio.
Pourtant, je crois que ce serait aller trop loin. Je donnerai ici mes
1. Je rappelle ici cette autre dispute qui éclata au xie siècle et dura jusqu'au
xvme siècle entre Saint-Denis et Ratisbonne, à cause des reliques de saint
Denis. Elle offre divers points de comparaison avec cette dispute entre Aix et
Saint-Denis (cf. Pertz., SS., XI, 343 ss.).
2. On ne sait pas quand cette distinction des petites et des quatre grandes
reliques se fit ^Floss, p. 365).
3. La Descriptio, dans cette forme première, se trouve encore dans quelques
compilations du xvie siècle, par exemple dans le Grant Voyage à Jérusalem
(Paris, Regnault, 15 17). Ph. Mousket ne parle pas non plus de la translation
(vers 1 1492 ss.).
222 H. MORF
raisons, quoique je ne me dissimule pas que je ne serai pas à même de
lever tous les doutes.
Le poème de la saga prouve que le suaire de Compiègne, c'est-à-dire
en réalité la sindon, était fameux dans la tradition populaire1 à une époque
où les instruments de la Passion de Saint-Denis ne l'étaient pas encore,
parce que cette abbaye ne se vantait pas encore de les posséder ici-des-
sus, p. 2 iii. Il n'est pas invraisemblable que la légende monacale à
Compiègne ait marché l'égale de la tradition populaire, et qu'elle ait
aussi attribué l'acquisition de sa célèbre relique à Charles (non pas à
Charles Ier, mais à son fondateur Charles II, qui seul jouait un rôle dans
son histoire!, déjà de toute ancienneté et indépendamment de la Des-
criptio. Voyons si nous trouvons encore d'autres indices qui nous per-
mettent cette manière de voir.
On sait que la ville de Compiègne, au ixe siècle, était la résidence
favorite des souverains de la France. L'empereur Charles le Chauve
aimait à y célébrer la fête de Noël, tout comme son grand-père le fai-
sait à Aix; son fils, le roi Louis le Bègue, y prit la couronne et y eut sa
tombe; son successeur Eudes y fut sacré, etc. Compiègne fut pendant
un siècle pour la France ce qu'Aix avait été pour l'empire franc et était
encore pour l'empire allemand. De là naquirent, dès le règne de
Charles le Chauve, certaines prétentions de Compiègne qui se trouvaient
favorisées par Charles II lui-même. Il construisit à côté de son palatlum
Compendiense une chapelle consacrée à la sainte Vierge, et dans l'acte
de fondation 5 mai 877 2 il se rapporte expressément à son grand-
1. Le premier document authentique où je trouve mentionné la présence de
cette relique à l'abbaye de Compiègne n'est que du règne de Philippe Ie'' (de 1092) :
Translatio sudarii Compendiensis in aliam capsam {Gallia Christiana, X, 102), où
il est dit, sans plus de détail, que Charles II l'avait offerte à l'abbaye. Du
reste, le texte de ce document ne parle pas encore du suaire, mais du signe
(linteamen in quo Dominicum corpus in sepulchro iacuisse perhibetur quoi sindoncm
secundum Evangelistam nominamus), tout comme le fragmentum Historiae Fran-
ciae cité par Bouquet, VII, 225. La confusion des deux termes se sera faite
d'abord dans la langue vulgaire, c'est-à-dire dans l'imagination du peuple, et de
là aura pénétré aussi dans les œuvres latines des clercs (Bouquet, ib., p. 257).
Mabilîon. Ann. Bened., III, 202, con'ond réellement les deux reliques en attri-
buant à Compiègne sudarium quo Christi Domini capul in monumento involutum
fuisse creditur.
2. Imprimé dans d'Acheri (éd. Baluze), Spicilegium, III, p. 352; Mabilîon,
diplom., p. 404, et Annal. Bened., III, 681 ; Bouquet, Recueil, VIII, 659 :
... proinde quia divinae recordationis imperator, avus scilicet noster, Carolus cui
divina providentiel monarchiam totais huius imperii con ferre dignata est, in Palatio
Aauensi capellam in honore Beatae Dei Genitricis et Virginis Mariae construxisse ac
clcricos inibi Domino ob suae animai r médium atque peccaminum absolutionem pari-
terque ob dignitatem apicis imperialis deservire constituisse ac congerie quamplurima
reliquiarum eundan locum ... excoluisse diagnoscitur. Nos quoque morem il lins
imitari ... cupientes cum pars il la regni nobis sorte divisionis nondum contigerit,
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PELERINAGE DE CHARLEMAGNE 22 3
père, qui avait construit la chapelle de Notre-Dame à Aix. A la con-
sécration de l'église assistaient entre autres dignitaires les nonces du
pape Pertz, SS. I, 502 . Mais comme la chapelle d'Aix pouvait se
vanter d'avoir été consacrée par le pape même, celle de Compiègne
voulut jouir de la même gloire. Ainsi un privilège du roi Philippe
(de 1085 dit que l'église de Compiègne avait été consacrée par le pape
Jean accompagné de soixante-douze évèques d'Acheri, I, 627).
La résidence de Charlemagne avait donné lieu à des légendes. Je ne
rappelle ici que celle du prétendu diplôme de Charlemagne que les
moines d'Aix présentèrent à Frédéric Ier en 1 165 [AA. SS., Jan.II, 889 : :
Charles chassant au milieu de forêts touffues trouve les restes des bains
salubres des anciens Romains et y construit la « chapelle. » Or, il
existe une légende monacale sur la fondation de la « chapelle » de Com-
piègne qui la rappelle par plus d'un trait : Hisioria translationis corporis
S. Cornelii papae Roma Compendium ' . Elle raconte d'une manière ridicu-
lement ampoulée comment l'empereur Charles le Chauve, en quête d'un
ornement pour son église, va à Rome et en rapporte le corps de S. Cor-
neille, qui, non sans les miracles obligatoires, est déposé sub timbra
cryptarum basilicae. Dans l'introduction, cette Hisioria relate que l'empe-
reur, avec ses soldats, parcourut la France en cherchant un lieu conve-
nable pour y mettre sa basilica. La Providence les mena dans la foret de
Compiègne. Ce paradis, plein de magnifiques arbres et arrosé par de
beaux courants d'eaux, aussi favorable à la pêche que salubre contre la
peste, leur plut, et ils résolurent d'y construire le temple2. On enleva
infra tamen potestatis nostrae ditionem in Palatio vilelicet Compcndii in honore
Gloriosae Dei Genitricis ... monasterium cui Regium vocabulum deaimus fundotcnus
exstruximus et donariis quamplurimis Domino luvante ditavimus...
1. Bouquet, VII, 373 ss., l'imprime en partie, d'après Lebeuf, qui la publia
le premier dans son Recueil, I, p, 360, que je n'ai pas à ma disposition. Les
AA. SS., Sept., IV, 182 ss., en donnent de longs échantillons qui montrent des
leçons préférables à celles de Bouquet. L'attribution de cette Histona au
Xe siècle (Bouquet, p. 375 b, cf. AA. SS., p. 182 D) n'est pas invraisem-
blable; l'auteur parle des deux incendies qui détruisirent l'église peu avant 917
comme d'événements récents. Les premières lignes contiennent une disparate.
Il y est dit que le prince qui sera le héros de ce qui suit est Domnus Karolus,
Ludovici filius, ab illo magnanimo Karolo rex cognomine tertius, progenieque
auiXTUS qui tune tempore Romanae (sic) perindeque Franciae gratulabatur regimine.
Ce prince serait dor.c Charles III, surnommé le Simple. Mais il n'est point
question dans le reste de VHistona du roi Charles III, mais de l'empereur
Charles II. Cette confusion paraît être le fait d'un copiste postérieur qui
essaya de réclamer pour Charles III la fameuse translation, Charles III ayant
été comme son grand-père un bienfaiteur de l'abbaye, surtout à l'occasion des
deux incendies.
2. Dum enim imperator ... superni amoris igné succensus ad jacienda divini
Templi jundamenta, suo cum omni exercitu tam plana quam dumosa diversorum
circuiret Franciae locorum spatia, contigit illum non fortuitu sed celestis provi-
224 H' M0RF
arbres et épines, et on bâtit miro lapideo contabulaiu une magnifique
église que l'auteur n'hésite point à appeler hanc, ut ita dicam, supernam
Jérusalem !
Ce salubre paradis de la forêt de Compiègne, qui décide Charles le
Chauve, rappelle assez les conditions qui amenèrent Charlemagne à
choisir la forêt d'Aix pour faire croire que ces deux légendes ne sont
pas nées indépendamment l'une de l'autre. Celle d'Aix est plus an-
cienne sans doute, et elle aura été connue par le moine de Compiègne ou
dans une relation monacale ou par la tradition populaire '.
On voit qu'à Compiègne, non seulement Charles le Chauve lui-même
invoqua le souvenir de Charlemagne et d'Aix, mais qu'aussi les légendes
monacales se réglaient sur celles de la capella palatii Aquensis.
Charles le Chauve, on le sait, a plus qu'aucun autre roi de France
fondé et enrichi des abbayes. Après le nom de Saint-Denis, celui de
Compiègne est un des plus fréquents dans les documents ecclésiastiques
de son règne. Mais il n'est dit expressément nulle part qu'il ait orné la
chapelle de son palais par des reliques, quoiqu'il ne puisse être douteux
qu'il ne l'ait fait en réalité. Dans l'acte de fondation cité ci-devant, il ne
mentionne que quae in auro, argento et gemmis, vestibus, rébus, rel in qui-
buslibet speciebus eidem loco concessimus ip. 66 m2. En 917, comme le
prouvent deux privilèges de Charles le Simple de cette année (Bouquet,
IX, $32 s'.), les reliques des SS. Corneille et Cyprien s'y trouvaient.
Les Bollandistes supposent qu'elles y avaient été données par Charles
le Chauve. Pour le corps de S. Corneille, la Historia citée précédem-
ment montre que dès le xa siècle les religieux de Compiègne croyaient
que Charles II l'avait amené de Rome. Comme le corps de ce saint était
dentiae nutu qucmdam penetrare saltum percito car su ... Vtdens itaque Impcrator
pracdicti saltus diversorium veluti secundum paradisum diversorum gencrum arbo-
ribus mirifice consitum, habileque tant ad piscandum quam ad igncm fervidae pestis
salubritcr reprimendum, lympnarum rivulis affatim inriguum, mox superna inspi-
rante clementia, animadvertit velle sibimet Christum inibi constrari (sic) domicilium.
Ciuus loci divino ad aedificandum Numini tabernaculum habilitate comporta ... jussit
ut dcmptis acutis vepribus surculisquc silvarum radicibus cvellatis omnibus, sub
laudc Christi nominis salubre aedificarctur asylum. (Bouquet, 1. c.)
1. Ph. Mousket l'a certainement puisée dans le diplôme cité {Hist. poèt.,
369): d'autres passages tels que celui des vers 2524-2543, où il parle des pri-
vilèges des habitants d'Aix, ne laissent aucun doute sur sa source, quoique
Tobler, dans sa récente édition (Pertz, SS., XXVI, p. 726 ss.), ne la men-
tionne pas.
2. Dans le même acte, il appelle l'église S. Mariât genitricis et non pas
S. Cornelii et Cypriant). Elle n'eut ce nom que plus tard, mais déjà avant 917
(Bouquet, IX, 532 ss.)', à cause des corps de ces deux saints qui s'y conser-
vaient (cf. Mabillon, De re diplom., p. 275 ; Annal. Ben., III, 202). Cette
double dénomination a donné lieu à une confusion : on y a voulu reconnaître
deux églises différentes, ainsi par exemple le Chronicon Sithiense (Bouquet, VII,
270 A).
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 22$
conservé à Rome (sa présence y est attestée encore vers la fin du
vin" siècle, AA. SS., sept. IV, p. i8i), il se peut fort bien que le pape
l'ait donné à Charles le Chauve en 875, lors de son séjour en Italie,
pour l'église en construction de son palais, désormais impérial, à Com-
piègne.
Le corps de S. Cyprien fut amené de Carthage en France, avec la
permission de Haroun-al-Raschid, sous Charlemagne, et déposé à Arles
et puis à Lyon (AA. SS., sept. IV, p. 340], d'où Charles II l'a pu
apporter dans son église à Compiègne [AA. SS., ib-., p. 341 El. Or,
nous savons que la chapelle d'Aix conservait de même une relique de
S. Cyprien cf. la liste citée ci-dessus p. 21 61. On sait, en outre, qu'il
y a une abbaye de S. Corneille [Kornelimiinsîer) tout près d'Aix [abbatia
Indensis* ', fondée par l'empereur Louis au commencement du ixe siècle,
où on conservait une partie du crâne de S. Cyprien [AA. SS., ib.,
p. 343 El et le bras et la tête de S. Corneille [AA. SS., ib., p. 186).
Cela indique sans doute des relations des deux abbayes d'Aix avec
l'abbaye de Compiègne. Ces relations trouvent leur expression dans la
légende monacale de Kornelimùnster, où il est dit que les corps des
SS. Corneille et Cyprien ont été transférés en France par Charles II
(AA. SS., ib., p. 185 Cl2. Mais cette légende, dont les Bollandistes
disent seulement qu'elle a été extraite ex Mss. Indensibus sans en indiquer
l'âge, est peut-être relativement jeune et calquée sur d'autres légendes
semblables [AA. SS., ib., p. 186 Al. En réalité, il se pourrait bien que
justement le contraire eût eu lieu, que Charles le Chauve eût donné à
Kornelimiinsîer quelques-unes des fameuses reliques de sa basilique.
On sait que les différentes églises échangèrent souvent quelques par-
ties de leurs reliques. On coupait les reliques, et quelquefois on enfermait
les parcelles dans des simulacres de l'original [Floss, p. 46; Rom., IX, 20).
Ainsi, d'une seule relique pouvaient provenir plusieurs autres de la
1. Elle se trouve à deux lieues au sud du palais d'Aix, mais cette distance
ne l'aura pas empêchée d'être regardée dans des légendes françaises comme une
abbaye d'Àix, c'est-à-dire que les reliques provenant de V abbatia Indensis étaient
censées venir de la ville impériale d'Aix, et y avoir fait partie du trésor amassé
par Charlemagne. Aussi la légende monacale de Kornelimùnster dit-elle que l'ab-
baye a été fondée par l'empereur Charlemagne (AA. SS., ib., p. 185 G ss.) et
que ses reliques lui ont été données par ce prince. En outre, Kornelimùnster fai-
sait comme la chapelle d'Aix l'exhibition de ses reliques tous les sept ans, et les
mêmes jours (cf. Ph. de Vigneulles). La confusion était donc facile.
2. Il faudrait alors croire que Louis le Débonnaire avait donné à Y abbatia
Indensis ces deux corps, tandis que pour celui de S. Corneille, il est décidé-
ment beaucoup plus vraisemblable que Charles II seulement l'a ramené de
Rome. Aussi cette abbaye n'a-t-elle pris le nom S. Cornelii que plus tard ; dans
les diplômes du ix° siècle elle n'est appelée que d'après la rivière d'Inden sur
laquelle elle est située (cf. Floss, op. cit., p. 1 17).
Romania, XIII. 1 $
226 H. MORF
même espèce, et l'on vénérait, par exemple, plus de saints clous dans
les églises qu'il ne pouvait y en avoir eu dans la croix.
Kornelimùnster possède la sindon [AA. SS., ib., p. 1 86 E, s.) ' ainsi
que Compiègne. N'est-il pas possible que Charles le Chauve lui ait
offert des reliques de S. Corneille et de S. Cyprien pour avoir en
échange une partie du saint signe ? N'est-il pas possible que le voile de
la Vierge, que nous trouvons à la chapelle d'Aix cf. p. 21 61 aussi
bien qu'à Compiègne (cf. Mabillon, Annal., III, 202), ail été acquis de
la même manière par Charles II, qui, en échange, aurait offert à Aix des
reliques de S. Cyprien 2 ?
Quoi qu'il en soit, il est évident que dès le temps de Charles le
Chauve il existe une certaine communauté de reliques entre Compiègne
et Aix : là les corps de S. Corneille et de S. Cyprien, le voile, le suaire
(sindon ; ici des parties de ces corps, le voile, le suaire [sindon [à Kor-
nelismunster] et sudarium [à la chapelle d'Aix]). Si l'on tient compte, en
outre, de ce qui a été remarqué ci-dessus sur la rivalité apparente de
Compiègne avec Aix, on comprend fort bien qu'à Compiègne on ait pu
arriver, dès le ixe siècle, à la prétention que Charles II avait apporté
d'Aix la sindon et le vélum) s, quand même notre supposition des rela-
tions entre cet empereur et les abbayes d'Aix n'aurait aucune vraisem-
blance.
L'essentiel est qu'il résulte de ces données que l'abbaye de Com-
piègne expliquait ainsi la présence de certaines reliques probablement
bien avant que Saint-Denis n'eût sa Descriptio.
1. Devenue suaire dans l'imagination des pèlerins (cf. Ph. de Vigneulles),
tout comme à Compiègne. Les pèlerins paraissent l'avoir appelé le suaire de la
Vierge, sans doute pour le distingner du suaire de Jésus qu'ils venaient voir à
Aix {ib.).
2. Je m'étais formé cette opinion déjà depuis quelque temps, lorsque je
réussis à avoir le livre de FIoss sur les reliques d'Aix, qui émet la même hypo-
thèse p. 11$ ss.). Quoique ce livre, qui témoigne d'une vaste érudition, ne soit
pas écrit partout avec assez de critique, je crois pouvoir me féliciter de la
rencontre. Floss n'est pas bien informé sur la provenance des reliques de
S. Corneille et de S. Cyprien, mais Dummler, qui lui reproche cette erreur
(Geschichte des ostfrànkiscnen Reiches, II. 42), ne l'est pas mieux. — J'avais rejeté
comme Floss (p. 115) l'opinion que Charles II, pendant son séjour dans la
Lotharingia lors de la guerre de 876, avait dépouillé les abbayes d'Aix et d'In-
den. Son rêve était de résider comme empereur à Aix; en 876, il crut, pour
la deuxième fois, le voir s'accomplir et par conséquent il ne put s'aviser de
spolier ces abbayes.
3. Floss. op. et., p. 118, s'en rapporte au livre de Chifflet, De linteis sepul-
chralibus (p. 150 s.), où il doit être question de cette prétention. Je n'ai pas ce
livre. Dans la suite, l'idée naquit d'une expédition de Charles II en Orient, d'où
il aurait rapporté le suaire ; ainsi, par exemple, dans le Chronicon Fratns Ri-
chardi (Bouquet, VII, p. 259). Dans les Gcsta Cous. Andegav. (d'Acheri, III,
248), c'est la ceinture de la Vierge qu'il aurait rapportée de Constantinople.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 227
Ce n'aura été que sur l'exemple de Compiègne que Saint-Denis, lors-
qu'il se trouva, au xi" siècle, en possession du clou, de la couronne et
du bras, forgea sa légende ' et s'empara ensuite de la Descriptio com-
posée à Aix pour y joindre l'histoire de la prétendue translation 2.
Je dis : lorsque l'abbaye se trouva, au xie siècle, en possession de ces
trésors. Cette hypothèse ne se fonde pas tant sur l'absence de docu-
ments authentiques établissant la présence du clou, de la couronne et du
bras à Saint-Denis pour les temps antérieurs, que, je le répète, sur cette
circonstance bien remarquable que la chanson de la saga ne mentionne
point Saint-Denis à côté de Compiègne et d'Orléans. On sait que d'in-
nombrables reliques ont été découvertes dans les églises chrétiennes
dans le cours du xie siècle, c'est ainsi que Saint-Denis n'aura pas manqué
de faire sa découverte cf. Pertz, SS., XI, 3431.
Comme Compiègne, Chartres prétend avoir reçu sa relique de la
Vierge [tunica, camisia) de Charles II, qui l'aurait trouvée à Aix [Gallia
Christian^, VIII, 1 106L Lorsqu'on ouvrit le reliquaire, en 1793, on vit
que ce n'était point une chemise, mais un voile qui, depuis des siècles,
avait été vénéré sous ce nom-là (Cf. Floss, op. cit., p. 279 s.).
La présence de cette relique à Chartres est attestée, pour le commen-
cement du xie siècle, par YHisîoria Normannorum de Dudon, qui écri-
vait dans les premières années de ce siècle tPertz, SS. IV, 94^, et qui
raconte le premier ce fait, célèbre dans l'histoire de la lutte des Français
contre les Normands, que Tévêque de Chartres vainquit les ennemis, au
commencement du x" siècle, en se jetant sur eux, portant la croix et la
chemise de la Vierge dans ses mains 3. Si cette anecdote n'est pas assez
sûre pour mettre hors de doute que la relique se trouvât à Chartres dès
le commencement du xc siècle, nous pouvons supposer au moins que du
temps de Dudon la relique s'y trouvait déjà depuis assez longtemps pour
avoir donné lieu à des traditions populaires. Elle y aura donc été plus
1 . Ou même cet exemple a-t-il peut-être directement engagé l'abbaye de
Saint-Denis à s'attribuer des reliques qu'Aix était censé avoir reçues de Charle-
magne? On sait que les relations entre les deux abbayes de Saint-Denis et de
Compiègne étaient des plus intimes dès le ixe siècle; cf., par exemple, l'his-
toire de l'archevêque Hincmar (Mabillon, Annal., II, p. 483). Aussi l'abbaye
de Saint-Denis ne manque-t-elle pas de joindre dans ses chroniques le nom de
Compiègne au sien propre pour persuader au lecteur qu'après elle-même il n'y
a point de plus illustre abbaye en France que celle de Saint-Corneille (Gr.
Chron., éd. P. Paris, III, p. 64; cf. le fragment de la Descriptio latine cité
dans Lambecius, II, p. 363).
2. La fausseté historique des circonstances dans lesquelles cette translation
se serait opérée a été démontrée déjà par Lebeut (Hist. de l'Acad. des Inscr.,
XXI, p. 170).
3. Je cite ce passage d'après le Gallia Christiana, VIII, p. 1 108, n'ayant pas
l'édition de M. Lair.
228 H. MORF
ancienne que ne le sont le clou et la couronne à Saint-Denis. Elle peut
même y avoir été donnée par Charles le Chauve ', comme la sindon et
le voile à Compiègne (cf. Floss, op. cit., p. 283 s.), de manière que je
ne crois point impossible que la tradition de la translation de précieuses
reliques de la chapelle d'Aix en France se soit formée à Compiègne et à
Chartres indépendamment.
Pour les autres églises qui se vantent d'avoir reçu des reliques que
Charlemagne aurait déposées à Aix, d'où Charles le Chauve les leur au-
rait apportées iCharroux, Metz, Anvers, Hildesheim 2, etc.), je ne crois
pas avoir besoin ici de rechercher de plus près l'origine de la légende.
La plupart auront tout simplement approprié à leur usage spécial l'his-
toire que donnaient à leurs reliques les abbayes de Compiègne, de
Chartres et de Saint-Denis. Je me contente d'avoir peut-être rendu pro-
bable l'opinion que la Descriptio de Saint-Denis n'est point nécessaire-
ment la source de toutes ces légendes identiques; que la résidence
impériale de Compiègne et même l'église de Chartres paraissent avoir
des titres beaucoup plus fondés à la priorité; qu'à Compiègne et à
Chartres la tradition peut être née indépendamment, vu qu'il n'est point
impossible que Charles le Chauve ait échangé des reliques avec les
abbayes d'Aix; que donc la légende de Saint-Denis n'est elle-même que
l'appropriation à l'usage particulier de l'abbaye de Saint-Denis d'une
tradition qui s'est formée ailleurs.
Quand cette appropriation trouva-t-elle son expression pratique dans
la suite qu'un moine de Saint-Denis ajouta au plaidoyer d'Aix-la-Cha-
pelle ? On ne pourra guère décider si c'est encore au xie siècle ou seule-
ment plus tard, mais il sera toujours plus plausible de supposer que
cette suite a été inventée pour donner une origine brillante à des reliques
nouvellement découvertes, c'est-à-dire au xi" siècle cf. p. 210).
Les reliques de la Passion qui occupaient ainsi les plumes des moines
devaient, surtout par la pompe de l'exhibition publique au perron à
Pendit, happer l'imagination populaire. Jusqu'au milieu du XIe siècle, dans
les chansons de geste, il n'est question que du suaire de Compiègne, de
la croix d'Orléans, de la pointe de la lance incrustée dans la poignée de
l'épéedel'empereur.Voilàd'autres reliques de la Passion qui venaient à appa-
raître à Saint-Denis : le clou et la couronne (et le bras de Siméon). Il est
tout naturel qu'elles aussi fussent introduites dans les chansons, que
d'elles aussi l'acquisition fût attribuée à Charlemagne. Il les avait évi-
1. Chartres possède aussi des langes de l'enfant Jésus (Floss, _ op. cit.,
p. 510). Cette relique provient peut-être de même de la chapelle d'Aix.
2. Pour cette dernière ville, cf. ce que dit F"loss (op. cit., p. 370 ss.) sur ses
relations avec Aix.
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 22C)
demment données à la France, les rapportant de Constantinople comme
le suaire et la croix, ou de Jérusalem directement, ou bien de Rome
(d'Aigremore\ La première de ces trois origines était indiquée dans la
chanson que nous offre la saga, qui, dans une version postérieure, avait
sans doute intercalé la mention du clou et de la couronne; la seconde
l'est dans le Pèlerinage, la troisième dans le Fierabras '.
Comme la chanson abrégée dans la saga est plus ancienne que le
poème de Saint-Denis, rien ne nous empêche de supposer que celui-ci la
connaissait. Et il la connaissait évidemment, puisqu'il en emprunte le
cadre : l'empereur va à Jérusalem et retourne par Constantinople.
Dans la chanson de la saga, Charles part d'Aix avec trois cents che-
valiers 2 sans autre intention que d'adorer le saint Sépulcre; il ne pense
nullement a une visite à Constantinople, et encore moins est-elle son
but principal. C'est par hasard qu'il arrive dans la capitale grecque au
moment de la guerre, où il a, avec ses trois cents chevaliers, l'occasion
de combattre contre les païens.
Les deux parties du poème ne sont donc liées que bien superficielle-
ment; la composition se ressent encore de ce que le pèlerinage propre-
ment dit et l'expédition à Constantinople étaient originairement des tra-
ditions étrangères l'une à l'autre (cf. ci-dessusl, nées indépendamment
et fondues ensemble plus tard. Quelque chanteur qui trouva peu conve-
nable que l'empereur partît seulement avec trois cents chevaliers en aura
augmenté le nombre et en aura fait les milliers ordinaires [oiîanie mille
à l'avant-garde seulement). On sait que le Pèlerinage montre encore des
traces bien reconnaissables de cet état de choses. Il laisse entrevoir que
la visite à Jérusalem est le but principal (vers 216 s.; cf. Rom., IX,
p. 8; vers 67 s.), et Charles part avec toute une armée (vers 9$ s.), qui
n'a que faire dans la suite 3.
Mais voici ce qui démontre le mieux la relation des deux chansons.
L'histoire poétique de l'empereur le montre, selon les circonstances,
tenant une conduite différente vis-à-vis de la richesse des Orientaux : ou
il prétend être plus riche encore que ses rivaux, ou il convoite ouverte-
ment les trésors de l'Orient, ou il les dédaigne.
1. Combien ces reliques occupaient l'imagination du peuple, c'est ce qui se
voit par le fait qu'elles sont mêlées encore A une autre tradition, celle de Re-
naut de Montauban (Bekker, Fierabras, p. X ; cf. Rom., IX, 3$).
2. Il n'est pas dit que l'empereur cachât le but de son voyage; mais
l'armée qu'il emmène est si mince, vis-à-vis des forces militaires que l'épopée
met d'ordinaire en œuvre, qu'il se peut bien qu'il s'agît dans l'idée du poète
d'une expédition plus ou moins secrète (cf. Pèlerinage, vers 219).
3. Probablement la mention des trois songes (v. 71), si peu motivée dans le
Pèlerinage, est aussi un reste de l'ancien poème, où Charles aura été sommé de
la sorte d'accomplir son vœu.
2 JO H. MORF
La première, de ces trois alternatives nous est donnée par un passage
des Gesta du moine de Saint-Gall (II, cap. 8; Pertz, SS., II, 751 s.;
cf. aussi ce qui est raconté p. 758 de Charles, gemmis et auro conspicuo,
et l'explication excellente qu'a donnée M. Paris de l'épisode des man-
teaux, etc., remontant à un vieux poème sur Charlemagne, Rom., IX,
$34) : A Pâques, Charles reçut les ambassadeurs orientaux; lui,
l'homme incomparable, était incomparablement paré ; l'étonnement des
ambassadeurs fut grand, si grand que ipsi \imperatow adhaerere, ipsum
inspicere, ipsumque admirari cunctis orientalibus praeposuerc divitiis; puis
ils examinèrent les riches vêtements de la suite de l'empereur, et ils
finirent par revenir à lui en disant : Prius terreos tantum homines vidimus,
niinc autem aureum! Que ces paroles, pourvu que l'anecdote soit vraie,
aient été prononcées sérieusement ou par moquerie, peu importe; il est
évident que ceux qui se les racontaient y voyaient un hommage rendu
par les représentants de l'Orient à Charles, plus magnifique encore
qu'eux-mêmes, tout riches qu'ils étaient.
La seconde nous est offerte par la même biographie; c'est le fameux
passage auquel il est fait allusion déjà ci-dessus (I, cap. 26; Pertz, SS ,
II, p. 745) : Les ambassadeurs grecs assurèrent à Charles que l'empe-
reur de Constantinople désirerait le tenir comme son fils et venir en
aide à sa pauvreté, si seulement la distance qui les séparait n'était pas
si grande. Alors Charles, ferventissimo igné se intra pectus retinere non
qiieunte, in haec verba prorupit : 0, utinam non esset ille giirgituhis inter
nos! forsitan divitias orientales aut partiremur aut pariter participando corn-
muniter haberemus.
La troisième, le dédain, se trouve et dans la Dcscriptio et dans le
Pèlerinage, dans des circonstances absolument identiques.
Dans celle-là \Gr. Chroniques, II, 182 s.), l'empereur grec fait, avant
le départ de Charlemagne, étaler en dehors de la porte de la ville, sur
le chemin que les Francs doivent prendre, ses plus riches trésors.
Charles et ses barons résolvent de défendre à leurs soldats d'en rien
prendre. L'empereur grec a beau les y inviter et répéter que ce serait une
honte pour lui si les Francs s'en allaient sans avoir été récompensés
pour les grands services qu'ils lui avaient rendus. Charles tient bon.
Dans le Pèlerinage, j'ai deux passages à citer. D'abord :
796. « A feit, dreiz emperere, je sai que Deus vos aimet.
Tis hoen voil devenir, de tei tendrai mon règne,
Mon trésor te donrai, si le menrai en France, »
dit le Grec au Franc. Celui-ci accepte la première de ces deux proposi-
tions ; il ne fait d'abord aucune attention à la seconde. Après le dîner,
au moment où Charles va partir, celle-ci est répétée :
ÉTUDE SUR LA CHANSON DU PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE 2 3 I
839, « Trestoz mes granz trésors vos seit abandonez.
Tant en pregnent Franceis com en voldrent porter. »
Et dist li emperere : « Tôt ço laissiez ester!
Ja ne prendront del vostre un denier moneet... »
Je ne m'occupe d'abord que de ces vers 839 s. Ces deux récits, celui
de la Descriptio et celui du Pèlerinage, disent donc tous les deux que
Charles, au moment de prendre congé de l'empereur grec, refusa l'offre
que celui-ci lui fit de ses trésors pour lui et les siens. Cette identité ne
saurait être l'effet du hasard. Il est vrai que la Descriptio raconte cela
avec plus de détails, qui, pour la plupart (comme ces longues disputes
dévotes!1, sont de son invention, et en suggérant au prince grec le motif
de reconnaissance qui, naturellement, ne se trouve pas dans le Pèlerinage,
puisque dans celui-ci Charles n'a pas rendu de service aux Grecs. Ces
différences proviennent du caractère particulier de chacun des deux
récits, et ne font que rendre plus frappante la ressemblance du reste.
Mais la coïncidence va encore plus loin. La Descriptio ne mentionne
que l'offre des trésors. Nous avons vu cependant que dans la réponse
négative de Charlemagne, elle ne parle pas seulement du refus d'accepter
les trésors, mais aussi la terre, le royaume; que donc dans l'original qu'elle
suivait, deux offres avaient été faites en même temps, celle des trésors et celle
du royaume.
Or, c'est précisément le cas dans le Pèlerinage, aux vers 796 s. Per-
sonne n'en conclura que l'auteur de la Descriptio suivait en cela le Pèle-
rinage, qu'il l'aurait eu sous les yeux. Les deux textes, si différents pour
tout le reste, sont évidemment indépendants l'un de l'autre. Mais on en
conclura bien qu'ils remontent à une source commune, c'est-à-dire
qu'ils se fondent tous les deux sur la chanson [Miran -j- le Vœu) con-
servée dans la saga, la Descriptio sur la chanson Miran seulement, le
Pèlerinage sur la chanson entière.
Il est vrai que l'abrégé de la saga ne mentionne pas expressément
l'offre des trésors. Mais ce n'est qu'un abrégé. Pourtant il est assez dé-
taillé pour nous prouver que les trésors grecs jouaient un rôle considé-
rable dans le poème. Il y est dit que les païens firent la guerre au roi de
Constantinople pour ses trésors. Rien de plus naturel pour ce roi que
d'offrir à Charlemagne, qui les avait défendus, une partie de ces
trésors. Mais l'abréviateur norvégien, pressé de parler des reliques
qui lui tiennent tant au cœur, dit seulement que le Grec « offrit de lui
donner Miklagard et d'être son vassal. » S'il avait dit au moins : Mikla-
gard et ses trésors! Mais, à vrai dire, de ce qu'il ne le dit pas, je n'en
suis pas plus embarrassé. La filiation des récits sauterait davantage aux
yeux, mais elle ne me paraît pas moins sûre pour cela.
2?2 H- MORF
Le Pèlerinage de Charlemagne, poème populaire composé avant 1080,
est un remaniement de la chanson dont la Karlamagnus saga nous a con-
servé un résumé [I, 49 et 50).
L'auteur du Pèlerinage ayant fait faire les deux offres par le roi
Hugon 796 s.), tout comme il le trouvait dans son original, Charles ne
répond d'abord qu'à la première, et, avant de s'occuper de la seconde,
le poète rattache à cette réponse très naturellement le récit de la fête et
de la procession des deux porte-couronne, scène qui n'était pas dans
l'original, mais qui est indispensable dans son remaniement. Ainsi, il est
amené à faire répéter la seconde offre plus tard 839 s.), pour ne pas
perdre le refus de Charles, qui devait lui paraître assez précieux pour
être conservé. Nous avons donc, dans le manque de continuité des
vers 798 et suivants, encore un de ces passages où perce le contexte de
l'original, le remanieur ayant laissé subsister un vers (798) qui, dans
son remaniement, n'est plus à sa vraie place.
Toutes ces réflexions amènent aussi à croire que le nom de l'empe-
reur grec 1 Hugon i ne doit pas être rapproché du même nom donné au
prince de la chanson allemande de Hugdietrich [Rom., IX, p. 1 5 ). L'auteur
du Pèlerinage ne trouvait pas de nom pour l'empereur grec dans son
original (ci-dessus p. 210 ; il lui a donné sans doute le nom qui s'offrait
à lui dans la source où il puisait le récit des gabs. Le poète aura tout
simplement transporté à Constantinople, avec la scène des gabs, le
nom du prince qui en était la victime.
Voici, en résumé, la filiation des différentes versions telle qu'elle
résulte de ce qui a été dit :
Miran
Descriptio
composée à Aix.
Descriptio
continuée à Saint-Denis.
Le Vœu
Les Gabs
Chanson
abrégée dans
la saga.
Le Pèlerinage.
H. Morf.
Berne, janvier î!
LA VIE DES ANCIENS PÈRES
La Vie des anciens Pires est. comme on sait, un recueil de contes dé-
vots qui a eu un grand succès aux xme et xive siècles, ainsi que l'atteste le
nombre relativement considérable des manuscrits que nous en possédons.
On en connait en effet vingt-neuf2. Ce recueil n'est pas resté inconnu
a la science. Amaury Duval lui a consacré un article un peu trop
sommaire dans VHistoire littéraire de la France 3 ; dans le même
ouvrage 4 Victor Le Clerc a étudié de plus près quelques contes
de cette collection. Le Grand d'Aussy s en a traduit un petit nombre,
Méon en a inséré quinze dans son Nouveau Recueil6, M. Matile en a tiré
un d'un manuscrit de Neufchâtel7, M. de Keller a publié deux autres contes
d'après le même manuscrit8, M. A. Tobler a donné la description dé-
taillée d'un manuscrit de M. Steiger-Mai à Berne1', précieuse surtout par
les recherches sur l'histoire des légendes qui font l'objet des différents
contes. Enfin deux études spéciales ont été consacrées récemment à la
i. Cette étude a été faite en 1 88 1 pour les conférences de M. Gaston Paris à
l'Ecole des Hautes Etudes, comme introduction au conte de « Merlin et Merlot »
dont je préparais alors une édition, qui sera insérée par M. G. Paris dans son
« Manuel d'ancien français. » Je publie maintenant cette étude, non que j'en
sois tout à fait satisfait, mais pour qu'elle puisse servir de base à de nouvelles
recherches, n'ayant à présent ni le temps, ni les moyens de la compléter moi-
même.
2. [Trente-un en réalité, car aux mss. qui seront ci-après énumérés il faut
ajouter i° le ms. La Clayette, pp. 241-406 (en copie, à la Bibl. nat., Moreau,
1 7 1 7) ; 20 un exemplaire assez vaguement indiqué dans VArchiv de Pertz, IX,
634, comme se trouvant dans la bibliothèque d'un chanoine de la cathédrale
d'Aoste. Ce ms. appartient actuellement à M. Bollati de Saint-Pierre, à Turin,
chez qui je l'ai vu. C'est un ms. du xine siècle. Il y manque le premier cahier.
— P. M.]
3. Tome XIX, p. 8 $8-60.
k 4. Tome XXIII.
' * 5. Fabliaux et Contes, tome V.
6. Tome IL Ce sont les contes (d'après A) : 9 (p. 331), 12 (p. 202), 13
(p. 154), 17 (p. 293), 19 (p. 314), 22 (p. 279), 24 (p. 129), 28 (p. 447), 3!
(p. 256), 32 (p. 187), 35, (p. 173), 4o(p. 394^.4' (P-.41.1), 42 (P- 236), $6
ip. 427). Le texte est celui du manuscrit C corrigé arbitrairement.
7. Revue de Suisse, 1839, p. 297.
8. Zwei Fabliaux einer Neuenburger Handschrift, Stuttgart, 1840.
_^|L 9. Jahrbuchfur rom. und engl. Literatur, t. VU, p. 400 ss.
Romania, XIII. 1 $ .
2^4 '•• SCHWAN
« Vie », études qui s'étendent surtout sur les questions philologiques,
par MM. A. Weber ' et Wolter2. Chacun de ces deux savants a publié
aussi un conte à la suite de ses recherches.
Si je reprends ici la question de la filiation des manuscrits et de la
composition de ce recueil, c'est parce que mes devanciers n'ont pu con-
sulter toute la masse des manuscrits, M. Weber n'en connaissant que
quatorze, auxquels M. Wolter n'a su ajouter que six manuscrits. Huit
autres ont ensuite été cités par M. Grôber 5, et un dernier manuscrit n'a
pas encore été mentionné. Aussi les résultats obtenus par ces deux sa-
vants ne sont pas très précis, puisque M. Wolter, qui a le dernier traité
cette question de la filiation des manuscrits, n'arrive qu'à établir seize
groupes qu'il ne peut plus rapprocher. Je reprends donc cette recherche,
et je donne d'abord la liste des manuscrits, décrivant en détail ceux-là
seulement qui n'étaient pas encore connus à MM. Weber et Wolter, et
me bornant à compléter la description des autres, autant qu'il me
paraîtra nécessaire.
I. — LES MANUSCRITS.
A : Bib. nat. fr. 1 546 (anc. 7$88>-?), xin° s.
B : Bib. nat. fr. 1039 (anc. 73 3 n), xmc s. M. Weber n'a pas
remarqué qu'au folio 158 un autre copiste commence, ce qui n'est
pas sans importance, comme on verra plus tard. Le premier, après avoir
fini sa copie, a écrit au-dessous (fol. 1 57 v°) : « Explicit la vie des pères.
Guido me scripsit, cum Christo vivere possit! » L'écriture du continuateur
diffère assez de celle de Gui pour pouvoir en être facilement discernée.
Elle est plus pointue et donne une autre forme à certaines lettres, comme
par exemple pour a, g et v. Puis la partie de Gui porte les numéros
i-xix à la dernière page de chaque cahier, tandis que dans la deuxième
partie la fin de chaque cahier est marquée par une réclame. La première se
trouve au verso du folio 165, d'où il suit que le deuxième copiste avait
commencé avec un nouveau cahier (de huit feuilles). Mais le dernier cahier
(xx) de la première partie n'a que cinq feuillets au lieu de huit. On avait
donc coupé les trois derniers feuillets avant que la deuxième partie fût
ajoutée, sans quoi le deuxième copiste les eût utilisés. La continuation
d'ailleurs est tout à fait adaptée à la première partie: elle commence par une
miniature pareille, et le nombre des lignes est le même. Le dialecte des
1. Handschriftliche Slud. aufd. Gcbiclc der Roman. Lut. des Mittclallcrs von
Alfred Web :r, Frauenfeld, 1 876.
2. Dcr !udcnknabe{t. Il delà Bibliotheca Normannica, p.p. Suchier).Halle,i879.
y. Zcilschr. fur rom. Phil., IV, p. 96.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 235
deux parties est aussi le même : le dialecte picard. La deuxième partie
est incomplète à la fin, le dernier vers finissant au milieu d'une phrase;
il manque encore seize vers d'après le manuscrit C.
C : Bib. nat. fr. 25 1 1 1 (anc. Sorb. 509), fin du xme ou commencement
du xive siècle.
D : Bib. de l'Ars. 5527 (anc. B. L. F. 525), XIVe s.
E : Bib. nat. fr. 1 5 44 (anc. 7588), xve s. ' . Le titre de la table est ana-
logue à celui de F 2 : « Ci fine la table des rebreche[s] de cestui euvre,
c'on appelle la vie des enciens pères, qui parle des miracles de nostre
dame. »
F : Bib. nat. fr. 25440 (anc. La Vall. 89), xve s#
G: Bib. nat. fr. 20040 (anc. St-Germ. 1659), xme/xive s. La Vie des
anciens Pères s'y trouve folios 1-104 verso. On lit sur le verso du folio
1 59 une inscription provenant d'un ancien possesseur, qui ne vivait pas
d'après l'écriture beaucoup plus tard que le copiste. Il écrit : « Audite
sent[entiam] et restate in pacibus istis. L'an 1321 en moi de mars
ij xxviii. » La description qu'en a donnée M. Weber n'est pas satisfai-
sante, il faut y ajouter quelques mots. Les prologues sont dans ce ma-
nuscrit ordinairement rattachés aux contes précédents; quelquefois ils
sont complètement omis. Du conte A 2 il ne subsiste que le prologue,
le récit ainsi que le prologue d'A 3 manque. Le prologue d'A 13 est
joint à A 14, le conte A 1 3 et les huit premiers vers du prologue d'A 14
sont omis; le conte A 14 seul est indiqué dans la table à la fin'.
A 19, A 29 et A 404 manquent complètement. Le titre d'A 39 ne se
trouve pas dans la table, il a été ajouté dans le texte par le peintre des
initiales. A 39 est fort abrégé à la fin. Les folios 53, 54, 57, 58 et 59
sont presque entièrement effacés.
H : Bib. nat. fr. 25438 (anc. La Vall. 86), xive s.
I : Bib. nat. fr. 1 545 (anc. 7 5 882), écrit en 1469.
K : Bib. nat. fr. 1 547 (anc. 7592), xve s. M. Weber se borne à citer
une exclamation du copiste heureux d'avoir fini sa copie. Voici le som-
maire des contes (d'après l'ordre d'A) avec l'indication du folio, qui est
souvent difficile à trouver, parce que les commencements des contes ne
diffèrent en rien des simples sections. 1 (fol. 1 r°), 2 (fol. 6 r°), 3 (fol. 1 1
r°), 4 (fol. 17 v°), 5 (fol. 24 v°), 6 (fol. 31 r°), 7 (fol. 39 r°), 8 fol. (44
v°), 9 (fol. 47 v°), 10 (fol. 61 r°), 1 1 (fol. 76 v°T, 12 (fol. 87 v°), 1 3 (fol.
1. M. Wolter le met au xive, M. Weber même au xiii0 siècle, mais il ap-
partient d'après l'écriture et l'orthographe au xva siècle.
2 Voir Weber, p. 48.
3. « Cisunt li chapitel de cest roumans de la vie dez peires, dez miracles et
dez exemples » (fol. 104 r.).
4. Voir Wolter, p. 1 3.
2 56 E. SCHWAN
93 r°), 14 (fol. 1 0 1 r°), 15 (fol. 104 v°), 16 (fol. 108 r°), 17 (fol. 113
r°), 18 (fol. 123 r°), 19 (fol. 128 r°), 20 (fol. 134 v°), 21 (fol. 139 v°),
22 (fol. 147 r°), 23 (fol. 152 v°), 27 (fol. 159 v°), 28 (fol. 164 r°), 30
(fol. 168 v°), 31 (fol. 174 r°), 24 (fol. 183 v°), 25 (fol. 188 r°), 32 (fol.
'94 r°)> 33 (fol. 200 r°), 34 (fol. 205 r°), 35 (fol. 213 r°), 36 (fol. 218
v°), 37 (fol. 224 V0), 38 (fol. 230 r°), 39 (fol. 232 v°), 40 (fol. 238 v°),
29 (fol. 245 v°), 41 (fol. 248 r°), 26 (fol. 254 V0), 42 (fol. 258 v°).
L1 : Bib. nat. fr. 25439 (anc. La Vall. 87), xiiie/xive s. Les huit
contes qu'il contient se trouvent folio 138 verso — folio 188 verso. Le
prologue de numéro 6 (== A 3 5) est joint au conte précédent.
M : Bib. nat. fr. 24300 (anc. La Vall. 88), xme s.
N : Bib. publ. de Neufchâtel 4816.
P : Bib. nat. fr. 12471 - (anc. suppl. fr. 632), xme s.
Q : Bib. de l'Ars. 3 5 1 7 et 3 5 1 8 ; (anc. B. L. Fr. 289), xm° s.
R : Bib. de l'Ars. 5216 (anc. B. L. Fr. 298), xive s.
S : Bib. de l'Ars. 3641 4 (anc. B. L. Fr. 299), xme s.
T : Bib. de M. Steiger-Mai à Berne s.
U : Oxford, Douce 1 50, xinc s.
V : Oxford, Douce 151, xive s.
a6 : Bib. nat. fr. 24758 (anc. Orat. 186), xiV s. sur vélin. Ce ma-
nuscrit a appartenue « Madamoi[se]le Anne de Graville [m] vc xxi » et
plus tard aux Pères de l'Oratoire de Paris, comme le montre l'inscription
tracée au pied du folio 1 : « Oratorii Pari, catalogo inscriptus. » Les
quatre premières feuilles sont ajoutées plus tard ; leur écriture très né-
gligée diffère assez de celle du reste, et les quatre derniers vers du folio 4
verso se retrouvent au folio 5 recto. Voici l'ordre des contes d'après A :
1, 2, 24, 8, 25, 20, 32-38, 41, 3-7, 39, 29, 40, 42, 1 1-14, 9, 18, 10,
21, 19, 22, 23, 27, 28, 30, 31, 16, 17. Suit un épilogue/, dont nous
aurons occasion de nous occuper plus tard. Dans le conte 20 il y a une
lacune de cinquante-six vers (32-187 d'après A) causée par la perte d'un
feuillet.
b : Bib. nat. fr. 24759 (anc. St-Victor, 593 2), xivc s. Au folio 1 se
trouve le timbre de l'abbaye de Saint-Victor. On peut y reconnaître
trois mains : 1) folio 1-93 verso; 2) folio 94 recto-125 verso; 3) folio
1. Sur ce ms. et les suivants, voir Wolter, p. 10 et 1 1.
2. Voir G. Paris, Vie de saint Alexis, p. 2 18 ss.
3. Voir Groeber dans la Zcitschr., IV, p. 94 ss.
4. Cf. Groeber, Zcitschr., IV, p. 462.
5. Voir Tobler, Jahrb. fur rom. und cngl. Liler., Vil, p. 400-437.
6. Les manuscrits suivants ont été indiqués d'abord par M. Groeber, Zeitsclir.,
IV, p. 96.
7. Voir Weber, p. 5.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 2}J
i 26 recto jusqu'à la fin. Ce manuscrit contient les contes suivants : I) 1-
6, 8, 13, 7, 9-12, 14-25 ; II) 27, 28, 50, 31, 24, 25, 32-34. Le troi-
sième copiste commence au milieu de ce conte. III) 35-40, 26, 42,41.
Une feuille manque à la fin avec les cinq derniers vers de 41 .
c : Bib. nat. fr. 1 5 2 1 2 (anc. 6 3 22c>) ? s., petit in-8 sur vélin. Ce ma-
nuscrit contient une histoire sainte en prose qui commence à Adam et
finit à la destruction du Temple, puis une histoire des rois de Perse jus-
qu'à Xerxès. Suivent les œuvres du Rendus de Moliens et des miracles
de Notre Dame. Les six contes dévots qu'il contient se trouvent à la fin
(fol. 1 50 r°-i8i r°) ; les titres en sont presque les mêmes que dans B.
Ce sont : A 64, 1 1 , 3 1 , 69, 22, 72.
d : Bib. de l'Ars. 5 204 (anc. B. L. Fr. 288), xive s., écrit sur vélin
sur trois colonnes, miniatures. Au commencement se trouve la
table du contenu. Le manuscrit contient : i° Vies de saints; 20 Enfance
de Jésus Christ; 30 Enfance de Notre Dame; 40 les XV signes; $° les
chapitres de la vie des Pères. La table n'en est pas exacte, parce qu'elle
donne aussi les titres des différentes sections de chaque conte. En voici la
liste rectifiée : 1, 3-5, 7 (le prologue en manque), 8 ' (les vingt-huit pre-
miers vers manquent), 9, 15, 26, 32-38 2, 39, 41, 16, 17, 10, 19,
1 1- 14, 20. Il y a ici intercalée une série de dix miracles de Notre-Dame.
a. De l'image Nostre Dame qui descira sa vesteure pour l'ymage de son filz a
qui l'en ot le bras brisiê (fol. 145 r° a):
Dous Jhesu, qui plus doucement
Donnez habandoneement. . .
p. Du paissant que Nostre Dame délivra des mains a ses anemis (fol. 145 r° c):
Uns païssans jadis estoit,
Lez une abaye hanstoit. . .
y. Du chevalier qui fist hommage a Nostre Dame por ce qu'il vit de la famé
qui estoit avugle :
Uns chevaliers de grant renon
Fu jadis qui Wales ot non...
0. Comment Nostre Dame se venga de ceus qui violèrent sa pèlerine ifol. 146
v° a) :
Dous est Jhesus, douce sa mère,
Mes conme leur douceur apere...
s. Du chevalier qui ooit messe et Nostre Dame estoit por lui au tournoiement
(fol. 149 r° a):
Dous Jhesus, corn cil bel guerroie,
Et conme noblement tournoie. . .
1. 7 et 8 reviennent plus tard dans une version très altérée.
2. Il n'a pas de prologue ; il est copié deux fois dans le manuscrit.
2 $8 E. SCHWAN
Ç. De l'image Nostre Dame a cm une famé toli son enfant pour ce qu'elt ot
perdu le sien ' (fol. 147 r° c) :
Dous Jhesus et sa douce mère
Nous a donné tante matere...
r,. De la famé qui fis l estrangler son gendre (fol. 148 r3 a):
Dous Jhesucrist veult miex pugnir
Le las cors que l'ame honnir...
6. Du chevalier que Nostre Dame apela son chapelain (folio 148 v° b) :
Dous est Jhesu et doucement
Em prist la verge engendrement. . .
1. De la juive qui apela la mère Dieu a son enfantement (fol. 1 50 v° a) :
Du dous Jhesu et de sa mère
Ne puet on en nule manière...
/.. Du trespassant que Nostre Dame apela au repos de paradis (fol. 152 r° a .
Dous Jhesucrist qui d'innocence
Es de purté de conscience...
Ici la Vie des Pères recommence: 22,7, 8 2, 18, 21, 23-25, 27-31,
38, 40, 42, 43, 45-48, 50-60, 70, 72.
À. Comment ./. hermite est a jenous devant un crucifiz et fist ceste prière en
rommans (fol. 194 v° a):
Dieux en ton jugement ne m'argue pas, sire?.
u.. Ci devise d'un clerc qui estoit seurpris de luxure, que le deable tempioit, et
Nostre Dame le sauva pour le salu qu'il H fesoit 4 (fol. 196 rJ b) :
Un conte ai trouvé en escrit,
Qui moult me plaist et abelit. . .
65-69, 61 , 62, 73, 74. « Ci fenissent la vie des sains pères hermites(fol. 2 1 4
et dernier. »
e : Bib. Sainte-Geneviève fr. H, 4 ; fin du xme s. On lit à la fin du ma-
nuscrit : « Hune librum scripsit Nicholaus, servus amori ; Non queat
ille mori, sed semper vivat honori. » Ce manuscrit contient d'abord les
Miracles de Notre-Dame de Gautier de Coinci, puis la Vie des Pères
(fol. 83 v° A jusqu'à la fin). Voici la liste des contes : 1-12, 15, 16, 18,
20-23, 27> 2&, 3°j 3 ' > 24> 2Si )2_4°> 2^, 4' > 42- Suit l'épilogue dont
j'ai déjà parlé, et après un « Ave Maria » en strophes monorimes de quatre
1 . Le sujet est-il le même que celui de A 65 ?
2. Voir plus haut. Les miniatures sont presque les mêmes.
5. [C'est le premier vers d'une traduction des psaumes de la pénitence qui
se trouve en une infinité de mss.; voy. Romania, VI, 19. Les sept psaumes
sont ici transcrits du fol. 194 v° au fol. 196 r°. — P. M.J
4. Comparez le conte suivant (A 63):
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 2 39
alexandrins, chaque strophe commençant par « Ave. » Cet « Ave Maria »
n'a cependant rien à faire avec la Vie des Pères '.
f : Bib. nat. fr. 24301 (anc. Sorb. 1422), in-4 écrit sur vélin en
deux colonnes, xine s. Les pages en sont numérotées. Il contient la Vie
des Pères avec l'épilogue (p. 1-260), qui est suivi par 1' a Ave Maria : »
Ave dame des angles, ave royal Marie...
en strophes monorimes de quatre alexandrins, dont nous venons de parler
(p. 260-2). Au-dessous on lit : « Explicit la vie des pères. » Les pro-
logues sont séparés des contes par les titres. Voici la liste des contes :
1-10, 24, 11-23, 27, 28, 30, 31, 25, 32-40, 26, 41, 42. La numération
des contes saute de 39 (A 26) à 41 (A 41), en sorte que le dernier conte
porte le numéro 42 au lieu de 41.
g: Lyon, 773.
h : Montpellier, Bib. Ec. de méd. H, 347 -.
i : Bruxelles, Bib. royale de Belgique, 9230.
Le manuscrit 657 (anc. 139) de la Bibliothèque d'Arras contient aussi
un conte (A 14), qui a été imprimé dans les Mémoires de l'Académie
d'Arras >.
M. WebeM parle encore d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale,
fonds français 1 1039, cité par M. G. Paris dans la Vie de saint Alexis 5 }
et qu'il n'a pas eu le temps de consulter. Mais ce manuscrit 1 1039 ne con-
tient que des recettes, et le manuscrit indiqué est B (Bib. nat. fr.
1039), où se trouve textuellement le passage allégué. C'est une simple
faute d'impression qui a augmenté le nombre des manuscrits. M. Wolter
cite deux manuscrits qui sont actuellement perdus ou qu'on n'a plus
retrouvés.
Dans le « mobilier » de Louis X b se trouva à sa mort (1 3 1 6) un « Re-
cueil de contes orné d'images » qui était peut-être une Vie des Pères.
La bibliothèque de sa veuve, Clémence de Hongrie, en possédait sûre-
ment un manuscrit/; il est désigné dans le catalogue comme « Vie des
Pères. » Un autre manuscrit se trouve mentionné dans une « Recepte
faite par les marregliers d'aulcuns livres délaissés par dame Marguerite
Bertoul, veuve de feu Hugues de Dampierre, escuyer8 » : « La vie des
anchiens pères en rismes en franchois, vendu a Piere Parisis pour cinq
1. Voir Poquet, Miracles de N.-D., p. 738 ss.
2. Voir Revue des langues rom., 3e série, IV, 53 ; Rom. IX, 620.
3. Tome XXVIII, p. 290 ss.
4. P. 36.
$. Ibid., 186.
6. Léop. Delisle, Le Cabinet des Manuscrits, I, p. 12.
7. Ibid.
8. Mém. de l'Acad. d'Arras, t. 28.
240
E. SCHWAN
sous; » peut-être le manuscrit B, qui a été possédé en 1408 par « Jehan
Sacquespée', » maire d'Arras2.
La Vie des Pères a été imprimée une première fois à Lyon en i486. Un
exemplaire de cette édition se trouve parmi les imprimés de la Biblio-
thèque d'Arras 3 : c'est un incunable orné de nombreuses gravures sur
bois, chez Nicolas Philippe et Jean Dupré, à Lyon, i486.
Un deuxième incunable, indiqué par M. Weber, a été imprimé à Paris
en 1495 chez Vérard.
Je joins ici des additions à la table des contes dressée par M. WolteM,
qui faciliteront la recherche des contes dans les différents manuscrits L
1 . Weber, p. 20.
2. Mém. de l'Acad. d'Arras, t. 28.
3. Calai, des Bibl. des Départ., t. I, p. 340 : Arras, nri 857.
4. Juitcl, p. 1 3.
5. Les numéros indiquent la place de chaque conte dans les manuscrits
d'après l'ordre des contes dans le manuscrit A.
[Il ne sera pas inutile, pour faciliter les recherches, de donner ici en un mot
le sujet de chacun de ces contes. J'ai dressé cette liste autrefois d'après le
tableau donné par M. Wolter, et j'y comprends les 74 nos que contient son
tableau, c'est-à-dire les 74 contes du ms. A.
48).
Fornication imitée
Juilel.
Sarrasine.
Renieur (cf
Copeaux.
Thaïs.
Miserere.
Jardinier.
Haleine.
Fou.
Impératrice.
Meurtrier.
Sacristine.
Ave Maria (cf. 5 7
Queue.
Crapaud.
Image de pierre (cf.
Baril.
Abbesse grosse.
Noël.
Vision d'enfer.
Malaquin.
Vision de diables.
Ermite accusé.
Brûlure.
26.
27>
28.
29.
30.
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32.
33-
34-
35-
36.
37-
38.
)• 39-
40.
41.
44) 42.
43-
44.
45-
46.
\l
49.
50.
Crucifix.
Païen.
Goliard.
Gueule du diable.
Colombe.
Sénéchal.
Prévôt d'Aquilée.
S. Paulin.
Nièce .
Ivresse.
Rachat.
Usurier.
Feuille de chou.
Demi-ami.
Inceste.
Image du diable (cf.
Mer lot.
Sel.
Enfant fureur.
Image N. D. (cf.
Frères.
Crâne.
Renieur (cf. 4).
Deux morts.
Confession.
5>
52.
53'
54'
t
58,
59>
60,
61.
62.
63.
64.
65.
71) 66.
67.
68.
69.
7). 70.
7'-
72.
73-
74-
Pied guéri.
Ecoliers.
Enfant pieux.
Brandons.
Prêtre pécheur.
Ame en gage.
Ave Maria (cf. 14).
Fenêtre.
Femme aveugle.
Nom de Marie.
Enfant sauvé.
Purgatoire.
Vilain.
Coq.
Mère.
Patience.
Infanticide.
Piège au diable.
Anges.
Sac.
Image du diable (cf . 4 1 )
Ange et ermi e.
Pain.
Sermon.
G. P.l
LA VIE DES ANCIENS PERES
241
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16
242 E. SCHWAN
II. — FILIATION DES MANUSCRITS.
M. Weber ' avait divisé les manuscrits en quatre groupes : un premier
qui ne contenait que les contes 1-42 (groupe z), un autre qui contenait
aussi la deuxième suite des contes en tout ou en partie (groupe y), un
troisième qui donnait un choix augmenté d'autres contes semblables
(groupe x), et un dernier qui y avait mêlé des pièces de Gautier de
Coinci (groupe w). Il est évident que les raisons d'après lesquelles il
constitue ses groupes ne sont pas suffisantes. Pour constituer le groupe z
il faudrait d'abord prouver que la suite des contes contenue dans les ma-
nuscrits du groupe}' appartient originairement à la Vie des Pères; dans
ce cas on n'aurait plus de raison pour former un groupe y et vice versa.
Pour expliquer les différences entre les manuscrits du groupe y dans
le nombre des contes qu'ils contiennent, M. Weber suppose que
cette suite s'est formée peu à peu. A ce groupe il a ajouté aussi le ma-
nuscrit P, quoiqu'il ne contienne que la première partie; mais il conclut
d'une vague ressemblance entre C et P que ce manuscrit, qui est incom-
plet à la fin, a contenu non seulement la suite, mais aussi les pièces en-
tremêlées de Gautier de Coinci. Comme ainsi P entre dans le groupe y,
K est retranché de z et forme seul un groupe k. Le groupe y se divise
en deux branches : 1) A B; 2) C P, A B ayant dix pièces qui man-
quent dans C. Mais ces pièces sont évidemment originales, même d'après
la classification de M. Weber, puisqu'elles se trouvent dans P, qui forme
avec C la deuxième branche. De même les raisons pour la constitution
des groupes x et w sont insuffisantes ; les manuscrits TCN2, qui cons-
tituent le dernier groupe, ne contiennent pas les mêmes pièces. M. Wol-
ter ? a rangé les seize manuscrits qu'il a connus, d'après les leçons du
conte du « Juitel », en six groupes, que j'ai constatés aussi, excepté le
groupe A B, mais il n'a pu parvenir à trouver les rapports des différents
groupes entre eux.
En reprenant la même recherche, nous tâcherons de disposer les ma-
nuscrits en groupes selon l'ordre des contes, laissant de côté d'abord la
deuxième partie(43-74), qui est indépendante de la première, comme on
verra plus tard. Les manuscrits se divisent dès lors en trois groupes, dont
le premier (x) est formé par B ' G H I K N U b e f et A. Voici l'ordre
des contes dans ce groupe 4 : 1) 1-23,27, 28, 30, 31, 24, 25,32-40,
1. P. 46-49.
2. Voir p. 48 et 49.
5. Judcnknabe, p. 14-17.
4. Les contes sont marqués par les numéros qu'ils portent dans A.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 243
26, 41 , 42. Ainsi sont rangés les contes dans G H I N U e ; le ms. f a
changé l'ordre de 24, qu'il place après 10, B omet 26 qui a été suppléé
avec 29 par le deuxième copiste au commencement de sa partie, b a
placé 41 après 42, K contient aussi 29 et range les derniers contes de
cette façon : 29, 41, 26, 42. Les changements d'A semblent plus consi-
dérables, à ne voir que l'ordre des numéros, mais ils se réduisent au
déplacement de 26, 29 et 24, 25. Ainsi rangé, A s'accorde tout à fait
avec les autres manuscrits de ce groupe. Or ces manuscrits doivent être
attribués à différentes familles d'après les leçons, d'où il faut conclure
que c'est l'ordre original qui est représenté par ce groupe. Ce fait est
d'autant plus sûr que les déplacements des autres groupes se laissent rame-
ner assez facilement à cet ordre primitif. Donc les groupes suivants, dont
les manuscrits ont des fautes communes dans l'ordre des contes, consti-
tuent des familles avec des sources communes différentes de l'original.
Le deuxième groupe (y) se compose de D Q_et d, dont D et d surtout ont
beaucoup d'analogie; tous les trois mettent 15 et 26 après les neuf
premiers contes. Voici l'ordre de D : 1-9, 15, 26, 32-41, 16, 17,
10, 14, 18, 19, 22, 11-13, 20, 21, 42, 23, 27, 28, 30, 31, 24, 25.
L'ordre de d n'en diffère pas beaucoup : 1,3-5,7-9, 15,26,32-41, 16,
17, 10, 19, 1 1-14, 20 '. — 22 [7, 8], 21, 23-31, 38, 40, 42. Dans d
manquent les contes 2, 6, 18; 14 est placé après 13 et 22 après 20,
ce qui est original, et 24, 25 après 23, enfin 40 et 42 ont été rangés
à la fin. Il faut donc admettre une source commune pour D d, qui doit
avoir eu cet ordre : 1-9, 1 $, 26, 32-41, 16, 17, 10, 18, 19, 22, 1 1-
14, 20, 2! , 42, 23, 27, 28, 30, 31, 24, 25. Cependant dans les leçons du
conte 42 (Merlin et Merlot) on ne trouve aucun rapport entre D et d,
tandis qu'au contraire d a toutes les fautes du manuscrit A, de sorte
qu'il n'y a pas lieu de douter que d et A n'aient copié sur le même
manuscrit. Comment expliquer cette difficulté ? Rappelons que les contes
22 et suivants étaient séparés dans d des autres contes par une suite de
miracles, et qu'au commencement de cette nouvelle série se trouvent
répétés les contes 7 et 8 avec des leçons différentes, ce qui indique déjà
une nouvelle source, et regardons l'ordre de cette deuxième série (depuis
21) qui est, sauf les omissions, celui d'A, tandis que D a un ordre très
différent : il faut admettre que d a copié sur deux manuscrits, dont l'un
(d1) avait une source commune avec D, l'autre (d2) avec A, dans la-
quelle se trouvait déjà la deuxième série des contes. La répétition de 7 et
8 s'explique très simplement par le fait que ces contes dans d1 ont d'autres
commencements, les prologues en étant omis, et paraissaient différents
1. Cf. page 173.
244 E< SCHWAN
au copiste de d2 de ceux qu'il ajoute; j'y ai d'abord été trompé moi-
même.
Qjange les contes de cette manière : (1-9, 15, 26), (10-18), (31, 24,
25), 41 (["L I2> lh ['4L 20)> 27, (38, 39, 42), 22, 30, (32, 33, 36,
37, 34,) 21. Il n'a pas conservé beaucoup de traces de l'ordre primitif,
mais les suites : 1-9, 1 5, 26 ; 10, 18 ; [1 1], 12, 1 3, [14], 20 et 3 1, 24,
25, indiquent suffisamment qu'il fait partie de ce groupe.
Le troisième groupe (z) se divise en deux parties, dont la première (v)
est formée par les manuscrits M, P, R, S, L, T, et C, V. Tel est l'ordre
primitif de cette branche : 1, 24, 25, 32-38, 41, 2-7, 39, 29, 20,40,
42, 21, 11-1$, 26, 16, 17, 8-10, 19, 22, 23, 27, 28, 30, 31 '. Cet
ordre primitif n'a été conservé intact dans aucun manuscrit. P, qui s'en
rapproche le plus, est incomplet à la fin et finit au milieu de 30. Il pa-
rait qu'aucun autre conte que 3 1 n'est tombé, contrairement à la suppo-
sition de M. Weber. M omet 32, place 1 1 après 26 et change la place de
30 et de 31. Dans R se retrouve 1-41, où seulement l'ordre de 35-36
et de 3 7- 3 8 est changé, 16, 26, 15, 17, 1 2, où l'ordre primitif est facile
à reconnaître, et 5-7, 39, 29, 20, 40, 42, 21. Dans T le commencement
(1-39) est aussi conservé, seulement 36, 2, 4 y manquent, et 3 se trouve
plus tard ; la fin est un peu dérangée. L est fragment ; il n'y reste que
1-35 et 18. C n'est pas complet non plus. L'ordre de ce groupe se
montre dans les numéros 1, 24,2$, 32,35; 3-7, [39], 29, 20 ; [11-
14], 1$, 26, 16, 17, 8-10, et 23, 27. Mais C se rapproche aussi, comme
on verra tout de suite, de la deuxième partie de ce groupe, de même
que V qui forme la transition à elle. C'est V qui conserve le n° 2 au
commencement, ce qui distingue la deuxième partie de la première, bien
qu'il ne se trouve pas à la même place. Mais il porte d'ailleurs toutes les
marques de la première partie dans l'ordre des contes : 1, (24-25), 2,
U2, 39, 33, M> 4°, 55-58), 3-6, 17, (41, 20,42), 11-15, l6> l8, '9,
21-23, 27> 28) 5°, 31, 9, 10, 26, 8. En général il se rapproche plus de
l'original que les autres manuscrits de ce groupe ; comparez les suites
24, 25, 32-40; 1, 2, 3.... — 23, 27, 28, 30, 31. La deuxième partie
de ce groupe (u) est formée par les manuscrits E, F, h a, dont E F ont
une source spéciale, puisqu'ils montrent exactement le même choix des
contes et qu'ils contiennent uniquement 18 et 16 traduits en prose. En
voici l'ordre des contes : (1, (2), 24, (8), 25, (20), 32), (3-5, (26), 6,
('0, 7, 39, 29, [20], 40, (17), 42), (11, 12, 21), (19, 22, 23, 27, 28,
30, 31), 35, [18], [16]. On y reconnaît facilement les rapprochements
avec la première partie de ce groupe, h met 41 devant 2 et 1 5 devant
1 Remarquez que c'est l'ordre original du premier groupe qui est conservé
à partir de 22.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 245
20 ; sauf ces changements, l'ordre de 1-32 est conservé, de même que
de 3-42, où seulement 1 5 est omis. Mais entre ces deux parties on re-
marque les numéros 32, (18), 33, 34, 36, 35, 38, 37, qui manquent
dans E F et se trouvent dans r.
a a conservé la série (1, 2, 24, 8, 25, 20, 32); suivent 33-38, 41,
qui manquent dans E F excepté 35 ; (3-7, 39, 29, 40, 42), 1 1-14, [15
et 26 y manquent], 9, [10], 18, (10), [19], 21, (19), 22, 23, 27, 28,
30, 31), (16, 17). La fin est presque la même comme dans les manus-
crits de la première partie de ce groupe. C montre, comme je l'ai déjà
dit, aussi un certain accord avec la deuxième partie : 3-7 sont rangés au
commencement, beaucoup plus que dans les manuscrits de la première
branche, conformément à h E F et à l'ordre original. Cependant il est
plus proche de la première branche. Comme le n° 2 manque dans C, on
ne peut pas savoir où il se trouvait, mais C n'a pas encore intercalé
8 entre 24 et 25 et 20 entre 25 et 32, comme E F h a, et 3-7 se suivent
sans interruption. Le tableau suivant représente le rapprochement des
manuscrits de ce groupe.
I I
V 02
s? h C 95
I I
EF MPRSTL
Je n'ai pu ranger dans un de ces groupes le manuscrit c, qui contient
les contes 64, 11, 3 1, 69, 22, 72, de même les manuscrits g, i, dont le
sommaire n'est pas connu.
Le deuxième et le troisième groupe ont quelque ressemblance : la fin
en est pareille, sauf les deux derniers contes dans y, qui est plus près
de l'original, puis la suite: 10, [14], 18, 19, 22 leur est commune, et
32-41 sont également placés au commencement; il faut donc conclure
que y et z ont une source commune (h'), qui contenait déjà ces altérations
de l'ordre primitif. Nous aurons donc le tableau suivant des rappro-
chements des manuscrits de ces deux groupes qui ont altéré l'ordre pri-
mitif des contes.
246 E. SCHWAN
I I I
Dd' Q^ u
E" 0)1
Il II
£3 h C o5
I 'I
Il II
EF MPRSTL
Voyons maintenant si les leçons du conte de Merlin et Merlot confir-
ment ce classement des manuscrits. Avant d'entrer dans le détail, il faut
remarquer d'abord qu'il résulte de nos recherches qu'aucun de nos mss.
n'est copié sur un autre de ceux qui nous sont conservés. Nous com-
mençons par les mss. du groupe y.
y : D, Q, [d ']'. D Q ont une source commune. Au v. 96 ils lisent
seuls XXX ans au lieu de XX ans, qui se trouve dans presque tous les
autres mss. Dans D et Qjnanquent les vers 149-1 $2, 245-248, 257-8,
329 et 330, 571 et 372, qui se trouvent dans tous les autres mss., 163-6,
qui manquent aussi par hasard dans H, et 41 1-4, qui manquent de même
dans b. D Q ont donc une source commune. Comme d1, qui ne donne
pas ce conte, a presque toujours l'ordre de D, pendant que Q_s'en écarte
souvent, on pourrait conclure que d1 a plus de rapports à D que Q. Ce-
pendant cette conclusion ne serait pas hors de doute, car l'ordre de D d1
se rapproche plus de l'original.
v (cp2) : M R S2 et K du premier groupe. Ces quatre mss. ont une
source commune (<p4). Au vers 96 ils lisent: Bien X ans tel vie menèrent
au lieu de : Vint ans bien, etc., Si sachiez c'une matinée, pendant que tous
les autres mss. donnent : Si chai celé matinée. Les vers 1 2 1 -4 y sont très
altérés :
121. Vilain esgaré, vilain las,
Voirement vis ne sui je pas,
Car je languis en ceste vie,
Voirement vis ne sui je mie.
1 . Notre conte ne se trouve pas dans d' (voir p. 1 79).
2. L ne contient pas notre conte et les leçons de T ne me sont pas connues.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 247
Le dernier vers, qui manque dans K, a dans M la forme suivante :
Voir et mie ne sui je pas. Tous les autres mss. lisent :
Vilain esgaré, vilain las,
Vilain qui es, et qui n'es pas,
Voirement voir ne sui je mie,
Car je languis en cette vie.
Les vers 215-18, qui se trouvent dans tous les autres mss., manquent
dans M R S K. Au vers 238 ces mss. lisent apertement au lieu d'isne-
letnent, vers 3 10 De la cité et du pa'is au lieu d'Au terme qu'ele li ot mis. R
donne ces deux vers, l'ancien et le nouveau, en sorte qu'il y a trois vers ri-
mant ensemble. Puisqu'il remonte avec S à une source commune, comme
on verra tout de suite, il faut admettre qu'un lecteur a écrit cette cor-
rection à la marge, et qu'elle est entrée ensuite dans le texte; les manus-
crits M K S ont alors indépendamment écarté le vers original, qui doit
avoir été le dernier.
De ces quatre manuscrits, R S ont une source commune (p), qui est
différente de ç4. Les rimes des vers 477 et 478 ont été changées ; aqueut :
queut en aquiert : quiert. La première leçon se trouve dans tous les autres
manuscrits, excepté d qui a aussi quiert au deuxième vers. Vers 5 22 : De
lui ne son fol cuer changicr est ainsi altéré dans R S : De lui oster ne es-
trangier ; vers 399, ils donnent richece au lieu de hautcce, comme lisent
tous les autres manuscrits. M. Wolter cite aussi dix vers qui manquent
dans R S, tandis qu'ils se trouvent dans K, dont cependant il n'a pas
reconnu l'affinité. K M ont aussi une source commune (x) où les vers 94
et 95 ont changé de place, ce qui n'a lieu dans aucun autre manuscrit.
Quant à l'ordre des contes dans K., qui fait partie du groupe x, il faut
croire que le manuscrit sur lequel K a copié était rangé d'après un ma-
nuscrit du premier groupe, ce qui n'est pas difficile à imaginer. Peut-
être un lecteur avait-il numéroté les contes d'après un manuscrit de ce
groupe, ainsi que le manuscrit f est numéroté d'après un autre ; car le
copiste donne au conte 40 le n° 41, qu'il a eu à bon droit dans un ma-
nuscrit où il était précédé du conte 29, lequel manque dans f. De même
un lecteur du xive siècle a écrit « finis » dans A après le conte 42, parce
qu'il avait eu sous les yeux un manuscrit où ne se trouvaient que ces
42 contes. Le copiste de K. aurait alors introduit dans le texte l'ordre
des contes indiqué par les numéros.
95 : P et 94 remontent à une source commune, où le vers 98 était
placé devant 97. Ce dernier vers est aussi altéré dans cp4, où on trouve :
Aloient andui [K ensemble] chascun jor au lieu de Tant que furent aie un
jor.
a et cp? ont aussi une faute commune, plaçant le v. 204 devant 203,
248 E. SCHVVAN
mais d'après l'ordre des contes a semble appartenir à la branche u du
groupe z. De même la leçon sarper, v. 1 1 1 , au lieu de copcr dans C E,
doit être attribuée au hasard, puisqu'elle ne se retrouve pas même
dans F.
u : E et F, quoique indépendants l'un de l'autre, ont presque toujours
les mêmes fautes. Il est inutile d'en donner des exemples, puisque
M. Weber ' l'a déjà suffisamment démontré.
x : Dans le premier groupe on peut distinguer trois manuscrits qui
vont toujours ensemble, G H I. Ces manuscrits font rimer les vers 93-96
en changeant les imparfaits des deux premières rimes en parfaits. Le
vers 176 y est placé devant 175, de même 394 devant 393. Vers 28$,
ils lisent Cil vilains au lieu de Cil lions, les vers 41 1 et 412 sont éga-
lement très altérés : Nuns ne pueî de son saie oster Fors ce que i est sanz
douter. La leçon originale est : Nus ne puet oster ne ne tret De son sac fors
ce que i est. Le vers 425 : Sire, neporquant i alcz se lit ainsi dans ces ma-
nuscrits : Ne vos chaut sire, or i alcz. Ces trois manuscrits ont donc une
source commune (t). G H ont d'ailleurs une faute commune, qui ne se
trouve pas dans I, ils omettent les vers 187-190. Il faut donc admettre
pour eux une source spéciale (y) qui est différente de la source com-
mune (1). C'est le même résultat que M. Weber a obtenu par ses re-
cherches. M. Wolter 2 a pu marquer aussi la place de N dans l'arbre gé-
néalogique des manuscrits en démontrant qu'il fait partie du groupe G 5
H I, ainsi qu'il a avec eux une source commune (v) qui se rapproche
plus de l'original que 1, une quantité de vers étant également omis dans
ces quatre manuscrits, pendant que d'autres vers, qui manquent dans
'., se trouvent conservés dans N.
De même B et font tant de rapports qu'il faut les grouper ensemble.
Le vers 34 est placé devant 3 3-, le vers 180 : Tant te donrai or et argent
se lit uniquement dans ces deux manuscrits : Je te créant veraiement. Ce
groupe ((3) a commun avec le groupe v le déplacement du vers 130
avant 1 29. Cette faute s'est donc trouvée dans une source commune, qui
sera appelée x.
A etd2 enfin sont copiés sur le même manuscrit (a). Au vers 36 ils
lisent remucroit au lieu de revengeroit dans les autres manuscrits ; v. 24 :
Les cors et les cuers nos crievent, ce qui est évidemment faux, au lieu de
Les oilz et les cuers ; v. 58 : Et pain et vin dont nous vivons pour De lui
vient quanques nous savons ; v. 96 : Et lonc tens pour Vint ans bien tel vie
1 Voir p. 54.
2 Voiries additions et corrections à la page 14 ip. 126).
3. J'ajoute G, quoique M. Wolter n'en parle pas; parce qu'il ne contient
que le prologue du « Juitel », mais les fautes de H J s'y retrouvent comme je
viens de le démontrer.
LA VIE DES ANCIENS PERES 249
menèrent, et v. 320 : amenait au lieu d'ennuioit. L'ordre de 187 et 188
y est changé ; dans A, qui a Tordre original au texte, le changement de
ces vers est marqué en marge par les lettres b a. Où faut-il ranger le
groupe a ? Nous ne le savons pas. a a quelquefois des rapports à tp4,
dont un sera traité plus tard, l'omission des vers 555-8. De même a
et M lisent danter v. 56 au lieu de mater, mais R S K. ont la dernière
leçon ; le même cas revient au vers 80, où A d M ont : à coutume r avaient,
au lieu d'atitulé estoicnt. Il paraît que a va directement à l'original.
Quant aux autres manuscrits du premier groupe U b e, nous ne sau-
rions indiquer sûrement leur place. Les leçons d'U ne nous sont pas
connues, et M. Wolter n'a pas réussi à en déterminer les rapports avec
les autres manuscrits, b est un manuscrit fort altéré qui a presque tou-
jours des leçons tout à fait particulières et dont les nombreuses omissions
ne sont presque jamais partagées par un autre manuscrit. Seulement les
vers 503 et 304 sont également omis par S et b, mais cet accord est dû
au hasard, puisque le premier de ces vers se retrouve dans R et que b n'a
d'ailleurs aucun rapport avec le groupe p. Il paraît plutôt que b fait partie
du groupe v. D Q_b omettent les vers 329, 330 et 41 1-4 14 et les leçons
D Q b sont souvent conformes. Mais en admettant une source commune
pour y et b, il y a la même difficulté qu'avec K. Il faudrait admettre une
seconde fois que l'ordre des contes aurait été arrangé d'après un autre
manuscrit.
La question du classement d'e est encore plus compliquée : e omet avec
les manuscrits A d, R S K M les vers 555-8. Mais nous avons admis
que R S K M et A d forment deux groupes différents et que l'omission
de ces vers est due au hasard ; e pourrait cependant appartenir à une de
ces familles. Une leçon semble confirmer cette supposition, le vers 424:
Si n'ai cure de son repaire a dans e cp3 a la forme altérée : Ne de lui ne de
son repaire [R S : affaire]. Comme les autres fautes de cp3 ne sont pas par-
tagées par e, il faudrait le dériver de v ; mais dans ce cas on aurait
l'ancienne difficulté de l'explication de l'ordre des contes. Je n'ose donc
pas placer ce manuscrit d'après un seul passage, qui est d'ailleurs peu
significatif. Une autre leçon assez singulière, qu'e a en commun avec B Q,
au lieu de Cruel sommes comme li bus (vers 42) (rimant avec nous) comme
li lions, prouve autant ; les trois manuscrits ont fait cette altération in-
dépendamment, séduits par la rime du vers suivant: doutons. Nous devons
donc renoncer à indiquer la place de b et e, ainsi que d'U g i, dont je
n'ai pas le texte, et de c, qui ne contient pas ce conte, dans le tableau
suivant, qui montrera les relations des manuscrits.
2$0 E. SCHWAN
III II I
A <U v P y z
III I
N B f Dd'Q_ u
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1
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1
0
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K M R S
III. — L'AUTEUR DE LA VIE DES ANCIENS PÈRES
ET SON ŒUVRE.
Quant à l'auteur de la « Vie » , nous ne connaissons ni son nom, ni
son état, ni son pays ; on n'a pas même cherché à déterminer le nombre
des contes qu'il faut lui attribuer. A. Duval ', qui s'est occupé le premier
de ce recueil, se borne à signaler la ressemblance de quelques contes de
la « Vie » avec des miracles de Gautier de Coinci et à poser la question
de savoir si c'est le poète anonyme ou Gautier de Coinci qui a imité
l'autre. M. Weber 2 entre dans la discussion de cette question et prouve
que ni l'un ni l'autre n'a été plagiaire, ce qui est évident. Il suppose
même que l'auteur de la « Vie » est antérieur à Gautier, parce que dans
quatre manuscrits les miracles de Gautier sont précédés par la « Vie » , mais
cela ne prouve rien. Les passages qu'il cite pour déterminer le temps de
1. Hist. litt. de la Fr., XIX, 858-60.
2. Voir p. 2 ss.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 2 5 I
l'auteur appartiennent à la deuxième partie de ce recueil, dont nous
parlerons tout à l'heure, et n'ont aucune valeur pour la première partie,
de même que les passages allégués pour les sources. Il parle ensuite de
l'épilogue qui est joint à la « Vie » dans cinq manuscrits ' et doute qu'il ait
rapporta la « Vie », du moins dans sa rédaction primitive, parce qu'il ne se
trouve que dans deux manuscrits, et même dans ceux-là après les contes
qui sont réduits en prose, et aussi parce qu'il est fort invraisemblable que
l'auteur de la « Vie » n'ait pas été clerc. Cette dernière objection provient
d'un malentendu. Voici le passage :
Je qui ai cest romant tretié
Par cssemple ai tant esploitié
Que je dou monde me démet
Et mon voloir en autrui met.
Se je di bien et je nel faz...
L'auteur annonce bien dans ces vers qu'il va se soumettre à la règle
monastique, mais cela ne prouve nullement qu'il fût la'ique : de clerc sé-
culier il devenait régulier, ce qui arrivait très souvent au moyen âge.
Quant aux autres objections, j'aurai occasion d'en parler tout à l'heure.
La question principale, celle de savoir si l'auteur des 42 premiers contes
a aussi composé la suite, a été seulement effleurée en passant. M.Weber
dit là-dessus 2 : « Que l'auteur (des derniers contes) soit le même que
celui des 42 premières pièces 5, ce n'est qu'une hypothèse. » Nous re-
prendrons donc la question et nous chercherons à arriver à des résultats
plus solides.
La deuxième partie de la « Vie » se trouve dans les manuscrits sui-
vants: a b2 csf d2 (c)4. A seul contient tous les 32 contes, d2, qui remonte
à la même source a, en contient 29, B2 18, C 16, S 14, T 12, c 3.
M. Weber explique cette différence en supposant que l'auteur a com-
posé peu à peu cette suite à son premier recueil, ce qui est peu vraisem-
blable. Même l'ordre des contes s varie dans les manuscrits6.
B2: (43, [44]), (64, 6$, 66, 67, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74),
S : » » » » » » » » » » » » —
T : » — » — » — » [ — ] » — » — »
1. M. Weber n'en connaît que deux.
2. Page 48.
3. Celles-ci, dans la suite, seront désignées comme première partie, celles-là
comme deuxième.
4. Il faut se rappeler ici que B comprend deux parties écrites par deux dif-
férents copistes (voir p. 170) et que d a eu au moins deux sources dans les-
quelles il a puisé (cf. p. [79).
y Les contes sont numérotés d'après A (voir Wolter, p. 1 3).
6. [ ] ou — signifie manque.
252 E. SCHWAN
C:(» » ),-(» — »)i (72, 73, 74). ([45]» 46, 47, 48, 49,
d2:;4;,[44], 45, 46, 47, 48, [49], 50, 51, 52, 53, 54, 5 5,
B2:(45, 46, 47, 48, 49, 5°)-
S : » » '
T : — — » — » »
C: 50), (67, [68], 69, 70), 45.
d2: 56, 57, 58> 59, 6o)> (70, O], 72), (63, 64, 65, 66, 67,
68, 69), (61, 62), (73, 74).
Les numéros 51-60 ne se trouvent que dans d2 et A, c'est-à-dire
dans a; c'est donc une nouvelle série (troisième), qui a été introduite
dans la deuxième partie par la source de ces manuscrits. Les quatre
manuscrits qui contiennent seulement la deuxième série rangent les
contes d'une manière semblable: B2 et S ont exactement le même ordre,
sauf l'omission d'un conte dans chacun, T aussi garde le même ordre,
sauf les nombreuses omissions qui portent assez régulièrement sur chaque
deuxième conte. C seul a intercalé 72-50 entre 66 et 67 et a ajouté 45
à la fin.
A et d2 ont introduit plus de changements. D'abord ils ont ajouté la
troisième série, dont d2 a dispersé d'ailleurs la dernière partie, puis ils
l'ont fait suivre des contes 64-74, qu'ils ont placés à la fin ; d2 a encore
quelques petits changements qu'il est inutile d'indiquer. Les manuscrits
qui contiennent la deuxième partie se divisent donc en deux groupes ; le
premier \ry, qui donne la rédaction primitive, est formé par B2 C S F,
le deuxième (a), qui a augmenté et altéré l'original, est représenté par
A d2. Dans le premier groupe, le manuscrit C a un ordre des contes dif-
férent, mais puisque l'ordre des autres manuscrits est original, on n'en
peut rien conclure pour le classement de ces quatre manuscrits ; seule la
comparaison des textes pourrait nous en montrer les rapports. Voici donc
le tableau des manuscrits de la deuxième partie tel que nous le pouvons
établir.
On
a' p
a2 |+ III > |
Il B2 S T2 C
A d2
Cette deuxième partie des contes ne peut pas avoir appartenu à la Vie
1. Le reste manque; S est incomplet à la fin.
2. 11 serait possible que S ctT remontassent à une source 1, dans lequel la
deuxième partie était ajoutée à la première (voir le tableau p. 186).
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 253
primitive, cela est clairement prouvé par la classification des manuscrits.
Elle n'était pas encore dans cp4, puisque K M R ne la contiennent pas,
ni dans <pî, puisqu'elle ne se trouve pas dans P et cp4, ni dans v, puis-
qu'elle manque dans V, cp3 et u ; donc elle n'était pas dans w. La source
de B2 contenait déjà la première et la deuxième partie1, puisque le
copiste de B2 a suppléé d'abord d'après elle les contes 26 et 29, qui ne
se trouvaient pas, à ce qu'il paraît, dans la source de Gui. Cette source
de B2 n'est pas connue, mais dans x la deuxième partie n'existait non
plus, puisque v et f ne la donnent pas ; et comme x et w ne la con-
tiennent pas, elle n'existait pas non plus dans l'original.
On pourrait cependant supposer, comme le fait M. Weber, que l'au-
teur de la première Vie aurait peu à peu ajouté deux autres séries de
contes qui ne seraient entrées que dans un petit nombre de manuscrits.
Le prologue du conte 43 jette une nouvelle lumière sur cette question.
Dans le manuscrit S, on lit après le conte 42 cette remarque de la main
du copiste : (fol 121 d) « Ci faut II romanz de la vie des pères. Quiconque
voudra trover aucun conte en cest livre II le troveral par le nombre qui cl est ;
quar autel nombre cum tu verras après ces encommencemanz si desoz escriz.
tome arlers, si le troveras en marge. » Suit la table indiquée dans ce passage
fol. 1 22 r°-i 23 r°. Là commence un autre copiste2, qui a copié la deuxième
partie. Il en donne séparément le prologue sous un titre spécial, qui nous
démontre que cette deuxième partie n'est autre chose qu'une autre Vie
des Anciens Pères : « Cl est U prologues de la vie des pères et des miracles
nostre dame la mère Jhcsucrlst. » Ce prologue, qui se retrouve dans tous
les manuscrits de la deuxième partie, est d'autant plus remarquable qu'il
est le seul dans cette deuxième Vie, tandis que dans la première Vie
chaque conte est précédé d'un prologue. Ce fait seul rendrait déjà évi-
dent que nous avons ici le prologue d'un nouveau recueil de contes
dévots ; le contenu le met hors de doute. Le prologue commence ainsi
(fol. 123 c-d) :
Ensi coin li aubre florissent,
Getent lor fuelles et verdissent...
L'homme est ici comparé à un arbre desséché que la repentance fait
reverdir. L'auteur poursuit :
Adès devons au bien panser
Et prandre example a ces estoires,
A sen teter (sic) et as mémoires
Des anciens pères qui furent,
1. B se compose donc de trois parties : B1 (1-42), B2 (26, 29), Bs (le reste),
de même le manuscrit d.
2. M. Wolter (p. 12) croit même en reconnaître encore plusieurs.
254 E- SCHWAN
Qui firent bien ce que il durent
Et lor cors mistrent en grieté,
En penitance et en durté,
En lieus sauvages et estranges,
Nuz piez estoient et en langes...
Se je san et mémoire avoie
Por mon tans en bien emploier,
De lor sainte vie traitier
Vos voudroie conter briement.
Or m'envoit Diex entandemant
Et san del raconter a droit
Selonc ce que li livres doit
Ou li latins en est escriz,
Qui conte les faiz et les diz.
Or voudrons lou latin porsugre
Et la droite santance sugre
Et translater en droit romant
Por ce que il soit entendant
A nos gens laies ' ; qui Forons,
Jhesucrist et ces seins prions,
Que il me doinst comencier si
/ Que ce soit à l'ennor de li.
La source de cette « Vie des anciens Pères » était, si l'on doit croire
l'assertion de l'auteur, un livre latin qui contait « les faiz et les diz »
de ces Pères, et qui fut « translaté en droit romans » pour être intelli-
gible « à nos gens laïques. » De même dans les introductions à plusieurs
contes, l'auteur indique une source latine2, par exemple :
Un miracle voil ci retraire
Et de latin en romans traire...
Un poète qui traduisait du latin doit avoir été clerc, ce qui nous fait
répudier la leçon de S, qui en ferait un laïque, et on pourrait même sup-
poser, d'après l'expression « nos gens laies », qu'il était curé d'une
paroisse.
L'auteur de la première Vie n'était pas non plus laïque, cela est suffi-
samment prouvé par sa profonde connaissance de l'Écriture 5. Il parle
i . C'est la leçon de B ; Sa:£f nos gens laies, leçon d'après laquelle l'auteur
se comprendrait lui-même parmi les gens laïques, il faudrait alors mettre un
point après entendons et une virgule après laies ; mais la leçon de B me paraît
préférable, je dirai tout de suite pourquoi. — [Le ms. S offre des formes lor-
raines; il se pourrait donc quec/ eût été mis pour a. Toutefois, je crois que le
sens est bien : « Et nous, laïques, qui l'entendrons, prions. . . » — P. M.]
2. Voir Weber, p. 2.
3. Weber, p. $.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 2$$
même avec mépris de ses confrères laïques en poésie, les jongleurs1 :
Une gent sont ki vont contant
De cort a autre et vont trovant
Chançonetes, mos et fabliaus
Por gaaignier les biax morsiaus,
Mais je pris petit leur afaire.
Mais contrairement à l'auteur de la deuxième Vie, il ne parle jamais
d'une source latine qu'il veut rendre accessible aux laïques ; il y a même
un passage dans son prologue qui semble indiquer qu'il a souvent écrit
d'après des sources orales z :
Des pères anciens vos cont.
Qui encore en memore sont...
Parfois il dit > :
Ci emprès un conte ai empris
Que j'ai novelement apris,
ou bien il confesse avoir lu le conte 4 :
Un conte vos veil ci retraire
Que j'ai l'eu novelement...
ou :
Ci emprès vous devis un conte
Estrait de vérité veraie;
En cest livre riens n'en diroie,
Se n'estoit escrit en histoire.
Mais aucun passage ne se trouve dans lequel cette « histoire » soit in-
diquée comme latine. Le caractère et le style des contes sont aussi tout
à fait différents dans les deux Vies. Dans la première Vie ce sont des
contes dévols introduits par un prologue contemplatif, qui a pour thème
un verset de la Bible, et suivis d'un épilogue qui en expose la morale.
Les contes sont bien racontés, sans excès de piété, quelquefois même on
y remarque un fin trait d'humour. La vénération ardente de la sainte
vierge ne s'y trouve pas ; ce sont des paraboles simples et sans pré-
tention, d'agréables petites histoires où la vertu triomphe et le vice est
puni, avec des peintures de mœurs charmantes. Dans la plus grande
partie des contes, la scène est en Egypte. Tout au contraire la deuxième
Vie contient, comme l'indique déjà le titre du prologue dans S, que je
viens de citer, plutôt des miracles et des légendes que des paraboles, et
le tout est imprégné d'un amour ardent pour la reine du ciel, qui ne le
i. B, fol. i r.
2. B, fol. i, v A.
3. B, fol. 7, v° A.
4. B, fol. 11, v° A.
2 Ç6 E. SCHWAN
cède guères à celui du prieur de Saint-Médard. Les contes sont sans pro-
logue, et l'épilogue ne donne pas la morale proprement dite du conte,
mais des exhortations générales à consacrer son âme à Jésus-Christ et à
sa mère. Le dernier épilogue par exemple, celui du conte 50, qui rem-
place pour ainsi dire l'épilogue de toute la Vie, s'exprime ainsi :
La mère Dieu li fu amie.
Qui repentance li donna ;
Celé dame tant de sen a
Qui qu'ele veut elle secort...
Or soiez donc si apensez,
Que de li si bien vos façoiz,
Por estre plus loiax et droiz ect.
On ne trouve plus dans cette partie une connaissance aussi fami-
lière de l'Écriture, et il n'y a presque pas de verset cité, comme
c'est l'ordinaire dans les prologues de la première Vie. Au lieu de com-
mencer par des prologues, l'auteur entre tout de suite en matière : « Ci
après contd'un autre hermite » (B, fol. 164 r°), ou « Cha en arrière a
Rome avint » (B, fol. 173 r°), ou « D'un saint père après vous dirai. »
Outre la source latine, qui était peut-être une « Vita patrum, » la
deuxième Vie met à profit des histoires qui sont arrivées récemment ' :
En France avint, ce m'est avis,
Puis la mort au roi Loeys,
Qui fu au siège a Avignon...
ou :
Chi vous recommens en ces vers,
Qu'en la contrée de Nevers
Avint assés en poi de tens,
Gautiers arcevesques de Sens
Qui estoit Cornus apielés
Deux ans devant estoit sacrés...
La scène n'est plus l'Egypte, du moins pour la plus grande partie des
contes, mais, comme on peut voir aux passages allégués, la France, en
général, ou même une certaine ville (Nevers), ou bien l'Allemagne :
Il avint, si corn j'oï dire,
En la contrée d'Alemaigne
Qui n'est mie terre lointaigne,
A no tans fu que che avint...
Le temps où cette Vie a été composée doit être postérieur à 1 241 , où
mourut l'archevêque Gautier Cornu, dont il est question dans le passage
que nous venons de citer.
1 . Cf. Weber, p. 3 et 4.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES. 257
Quant à la première Vie, nous n'avons pas de passages pour en fixer
la date, et les rimes ne nous la font connaître que très vaguement.
L'ai final rime avec è du latin populaire, et même avec é provenant
d'à latin '. Ces rimes sont déjà constatées pour le deuxième quart du
xme siècle par la première partie du Roman de la Rose et se trouvent un
peu partout. D'autre part ai rime souvent avec oi. Ces rimes se retrou-
vent, sinon encore dans les miracles de Gautier de Coinci ( 1 1 77- 1 2 -j6)2,
au moins dans les œuvres de Rustebuef. Déjà dans les poèmes de Raoul
de Houdenc, trouvère du commencement du xin° siècle, M. Zingerle ?
a constaté trois fois ces rimes : ploie (plee dans le texte) : arrivée, loi
(= [ i 1 ] 1 a e , ital. Ici) : amè, soi (se) : commandé: c'est ici déjà é pro-
venant d'à latin qui rime avec oi. Ces rimes ne sont pas encore bien
étudiées ; elles paraissent cependant appartenir à certains dialectes4.
Des formes qui montrent ai au lieu de Voi du français central se trouvent
dans le lorrain s.
L's devant une consonne est muet (Weber, p. 58), ce qui se rencontre
çà et là dès la fin du xne siècle.
Les rimes les plus importantes pour notre question sont celles d'ie: e.
Nous ajoutons aux exemples donnés par M. Weber é repairierent : enta-
mèrent (Juitcl, 115). Dès le commencement du xive siècle, ces rimes sont
très fréquentes, par exemple dans la Comtesse d'Anjou 1 , poème qui fut
composé en 15 18. Il paraît que ce changement d'/V en e s'est introduit
dans la seconde moitié du xme siècle, car on le trouve souvent dans les
manuscrits de cette époque. Comme une partie de nos manuscrits ap-
partient encore au xme siècle, il faut placer la première Vie après 1250,
mais pas beaucoup plus tard, car ces rimes y sont encore rares. La
deuxième Vie a été composée à peu près dans le même temps, pas très
ongtemps après la mort de Gautier Cornu, qui a eu lieu en 1 241 .
Mais l'auteur de la deuxième Vie était de l'ouest de la Picardie, tandis
que celui de la première paraît avoir écrit aux bords de la Marne,
non loin de Paris. La rime ie : iée, inconnue au français central, est
douteuse dans la deuxième Vie. On lit bien: apareillie: folie (dans A,
fol. 132, r° a), mais B donne espanie au lieu à'apareillie. D'autres rimes
picardes sont plus sûres. Le pronom personnel de la deuxième personne,
au cas oblique, est ti et rime avec chi (B, f. 187, r° b), de même le
1. Voir Weber, p. $$ et 56, et cf. Romania, V, 494.
2. Voy. Romania, XI, 607, n. 6.
3. Raoul de Houdenc, p. 16 et 17.
4. Voir Romania, XI, 607.
$. Cf. Romania, V, 319.
6. Cf. p. 57.
7. Bib. nat., f. fr. 765.
Romania, XIII, 1 7
258 E. SCHVVAN
pronom de la troisième personne a la forme picarde li qui est constatée
par les rimes li : coisi (B, f. 168, v° b) et //: ami (ibid).
Enfin les rimes de s latin avec t — |— s prouvent pour la Picardie, par
exemple: confès: faiz (B, 176, r° à).
La rime de ti : coisi (participe passé) nous permet même de constater
que le poète n'appartenait pas à l'est de la région picarde, où le t final
était conservé '. La deuxième personne du pluriel du futur, et dans
certains cas celle de l'indicatif et du subjonctif présent finit en -oiz
(lat. etis), ce qui est la continuation d'-eiz, qui se trouve dans la vie de
saint Alexis et dans la chanson de Roland 2. Ces formes sont constatées
par les rimes : manger oiz : droiz (B, f. 177, v° a), porrois: crois (B, 180,
v° b), façoiz : droiz (épilogue).
On les trouve aussi dans la première Vie : servoiz : droiz (A, fol. 13, v°
b, de même dans B). Ici c'est un verbe_de la quatrième conjugaison (en
-ire), qui montre cette terminaison.
Pour 0 libre existent dans la première Vie deux formes, qui sont
constatées par les rimes 5, ou et eu, ce qui fait supposer que cette diph-
thongue primitive ou était en train de se changer en eu. Voici les rimes de
Merlin et Merlot : nous: lous (lupus) 41, jor : labor 97, $63. Dans
le Juitel se trouve : cremor : amor, 7, mais : jeus : venenimeus, 3 17. C'est
en effet la terminaison -osus, qui a changé la première ou en eu. Ces
deux formes se retrouvent également dans le Psautier lorrain 4.
Le parfait des verbes primaires du groupe potere conserve la
voyelle 0, par exemple dans Merlin: pot : Merlot, 483, dans le Juitel: ot:
clôt (claudit), 1, ot : sot (adj.), 451, sot (sapuit): tantost, 187. Ces
formes excluent la Picardie comme patrie de l'auteur ; on les trouve
dans le chansonnier de Berne, qui est écrit dans le dialecte lorrain L
Il y a encore une rime intéressante, la rime d'-ache : -âge: sache:
domage, Juitel 65, iretage: sache (A, fol. 5, r° a), hennitage : sache (e,
fol. 89). Ces formes sont propres au picard moderne, mais se trouvent
1. Voir Romanische Studien, tome IV, p. 360 s.
2. Ces formes appartiennent originairement à la deuxième conjugaison latine
(en -en), puisque le latin -eus a dû donner -eiz et plus tard -oiz. Par analogie,
ces formes se sont introduites aussi dans les troisième et quatrième conju-
gaisons latines et même aux subjonctifs (façoiz) ; seulement dans la première
conjugaison latine qui, en général, l'a emporté sur Ls autres, je ne trouve pas
de telles formes (sauf naturellement au subjonctif). Au futur, qui est formé de
« [hab dis », ces formes se trouvent dans toutes les conjugaisons.— [Les choses
se sont passées un peu autrement. La Romania publiera prochainement un article
sur ce sujet. — Réd.].
3. Cf. Weber, p. 58.
4. Voir Apfelstedt, Lolhring. Psaltcr p. XXVI, 46.
ç. Cf. Wackernagel, Allfranz. Licdcr : ot, I, 19, sol I, 85 etc. De même
volt dans le Psautier lorrain (p. LXI, 126).
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 259
aussi ailleurs1. Teche (tache), qui rime avec deseche (Merlin), est une
forme lorraine 2 ou française ; la forme picarde en est îcke K
La troisième personne du singulier du présent de l'indicatif du verbe
va d ère est vet, comme le prouvent les rimes : vet: est, Wéber, v. 367, /<?f :
ret, ibid., 328. Cette forme se retrouve dans le manuscrit 389 de la Bi-
bliothèque de Berne, qui porte toutes les marques du dialecte lorrain 4,
et dans le Psautier lorrain s.
Le pronom indéfini on a dans la première Vie la forme Ven, qui rime
par exemple avec an (annum), A, 28, et avec sen, A, 17. Cette forme
s'explique par la chute de l'u dans l'uem 6, que [iljlehomoadû donner
dans certains dialectes, qui ne font pas de distinction entre 0 libre devant
nasale et 0 libre devant les autres consonnes. Cette forme se retrouve
dans le chansonnier d'Arras, qui est écrit par « Jehan li Petis d'Amiens »,
mais ne se trouve pas dans le manuscrit de Berne ; elle paraît être propre
à la Picardie 7.
Il est très difficile de tirer une conclusion exacte de ces rimes pour la
patrie du poète. La Normandie est exclue par des rimes comme joie :
envoie [Juitel, $5), et bois : mois [Merlin, 259), la Picardie par les formes
telles que pot, ot, etc. Reste donc la Champagne et la Bourgogne, dont
la première paraît avoir les plus grandes chances. Deux passages dans
le Juitel, que M. Wolter a déjà allégués, donnent de nouveaux indices
pour localiser le roman :
29 Nostre sire sans estoutie
Ses fiuz et ses filles chastie,
En penitance les enbat
Ou par maladie les bat.
A l'un toit son buef ou son arne
Ou sa nef li afondre en Marne...
3 3 2 Si com li mons Valerïen
Estoit li cors Dieu granz et lez...
Il faut être de Paris ou des environs pour admirer la grandeur du
mont Valérien. Ainsi j'incline à croire avec M. Wolter que l'auteur de
1. Voir Suchier, Aucassin und Nicolcte, 1878, p. 67, où la forme sauvaecs
de ce texte picard est discutée.
2. Cf. taiche dans le Psautier lorrain (p. XIII, 15).
3. Cf. Diez, Etym. Woerlerb.A, p. 313 ; Suchier, Aucassin- 14, 41.
4. Voir par exemple Wackernagel, Altfranz. Lieder, p. 80. De même ah au
lieu d'à, ibid., p. 79.
5. Cf. p.X, 8.
6. Voir d'autres exemples de cette chute dans Neumann, Zur Laut-und
Flexionslchre des Alljr., p. 48.
7. Dans le Psautier lorrain je trouve les formes : eus, 1 , 6, en, 1, 1 5, 27
et plus souvent on.
2Ô0 E. SCHWAN
cette première Vie a vécu au bord de la Marne, pas trop loin de Paris,
peut-être cependant déjà sur les confins de la Champagne, ce qui expli-
querait les formes dialectales que nous avons rapportées.
En résumant nos recherches, nous croyons avoir démontré qu'il y a
deux « Vies des Anciens Pères ' » différentes, composées par deux au-
teurs différents, dont l'un était Picard, l'autre probablement Champenois
de la région de la Marne qui confine à l'Ile-de-France. Ces deux recueils
d'un titre semblable ou même identique ont été réunis à la fin du
xme siècle dans six manuscrits, dont l'un (a) nous est parvenu en deux
copies (A et d2).
Il y avait en même temps encore d'autres collections de contes dévots
du même genre. Ainsi on trouve par exemple à la Bibliothèque
d'Avranches un manuscrit d'un roman qui a été composé en 1 3 30 par le
prieur Eustache, religieux de l'ordre de Saint-Bruno 2. Les titres indiquent
déjà la ressemblance. En voici quelques-uns :
3) De sainte Gale, qui ne se voult remarier, qui correspond à A 4:
D'une bourgeoise qui n'a pas voulu se remarier.
4) De saint Paulin de Noie, qui fut en servage pour aultrui comme bon
pasteur. De même A 33 de la première Vie traite de saint Paulin.
9) D'un jeune homme qui centra en religion et fut tcmpté du péché de la
char (cf. A 3 et A 20).
17) D'un hermite.
2$) D'une, femme juiesse, que la vierge mère délivra de la mort, etc.
La confusion des deux« Vies» doit s'être produite parce qu'on a copié
dans les manuscrits les deux l'une à la suite de l'autre, comme dans le
manuscrit S, de même que la première Vie est également suivie d'une
foule d'autres pièces du même genre dans d'autres manuscrits 3 ; elles
ont été confondues ensuite par des copistes postérieurs qui les prenaient
pour un seul recueil, leur voyant le même titre, la même forme et à peu
près le même contenu. De même s'explique dans certains manuscrits la
confusion d'autres contes dévots 4 et en particulier des miracles de
Gautier avec la Vie des Pères, qui dans d'autres manuscrits, comme Q,
1. Quant au nom de « Vie des anciens Pères », les deux romans y ont droit
(voiries prologues ci-dessus p. 305 et p. 30 5 1. Cependant la deuxième Vie paraît
avoir eu le titre spécial da « Vu des Pères hermites, » qui se trouve dans d (voir
p. 173) et dans B, si je ne me trompe et gui s'accorde très bien avec le
contenu. Il se recommande aussi pour distinguer plus facilement les deux
ouvrages.
. Cf. Catal. gin. des Bibl. publ. des Dip., p. $$4, et Desroches, Hist. du
Mont Saint-Michel, t. II, p. 337-397.
3. Comparez par exemple Q.
4. Par exemple dans d.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 26 I
se trouvent encore séparés de la Vie. La forme pareille ' de tous ces
contes et le style peu différent, a beaucoup facilité cette confusion.
Il reste encore une question à résoudre pour la première Vie : con-
tenait-elle le conte 29 ? Ce conte ne se trouve pas dans les manuscrits
B2, f, G, H, I, N fgroupe x), D Q_d' (groupe y), et dans V (qui doit
avoir écarté ce conte, attendu qu'il se trouve dans u et cp2, et par con-
séquent dans z ; ce qui est étonnant, c'est que 29 est le seul conte qui
manque, 8 et 58 étant ajoutés à la fin). Ce conte manque encore dans U,
b, e, dont les rapports avec les autres manuscrits ne sont pas suffi-
samment connus. D'ailleurs U et e omettent, encore d'autres contes2,
en sorte qu'on peut mettre l'omission de 29 au compte du hasard. De
même Q_a omis 9 contes, pendant que clans D et b 29 est le seul conte
omis. Cependant on n'en peut pas conclure que 29 ait manqué dans w.
Dans x du moins, ce conte ne se trouvait pas, parce que dans la moitié
des manuscrits de ce groupe le n° 29 seul manque, pendant que dans B1,
G et N, un conte manque encore dans chacun. Mais puisque ce conte se
trouvait dans a et, à ce qu'il paraît, dans w, il appartient aussi à l'original .
Cette « Vie » se compose donc d'un prologue, de 42 contes et d'un
épilogue, dont nous avons déjà parlé en passant. Cet épilogue est écrit
dans le même style que les contes et contient les mêmes pensées. Il ne
s'est conservé que dans cinq manuscrits, ce qui s'explique très bien parce
que dans la plupart des manuscrits on a ajouté à la Vie d'autres contes
dévots et parce que cet épilogue, qui est tout à fait indépendant des
contes, ne semblait pas aux copistes offrir assez d'intérêt pour qu'ils pris-
sent la peine de le copier. Remarquons que la rime d'ai : oi, que nous
avons citée dans la Vie, se retrouve dans l'épilogue. Le voici, pour qu'on
puisse mieux juger de la ressemblance du style avec celui des contes ?.
ICI FENIST LA VIE DES PERES 4.
Je qui ai cest romant traitié
Par essemple ai tant esploitié
i ce a, c. r. ai f.
i. Vers de huit syllabes rimant deux à deux.
2. U : 6, e : 3 contes.
3. Les cinq manuscrits dans lesquels il nous est parvenu sont : E, F (e5),
a (s1) [groupe u], e et / [groupe x]. Le texte d'« me manque, il doit appartenir
à f, parce que ces deux font suivre à tort l'épilogue d'un Ave Maria. —
J'ai introduit dans le texte les formes dialectales que j'avais constatées par les
rimes, par exemple les deuxièmes personnes du pluriel en -oiz dans les verbes
de la deuxième et de la quatrième conjugaison latine, dont nous avons cité des
exemples. La rime du vers 40 nous contraint de les admettre aussi pour la
troisième conjugaison latine.
4. a ; Ci fine la sainte vie des enciens pères E ; manque F, f.
26 2 E. SCHWAN
Que je dou monde me démet
Et mon voloir en autrui met.
5 Si j'ai dit bien et je nel faz,
En ce le saaz contrefaz,
Qui ia flour passe et s'en départ
Et le bran retient a sa part.
Le bien doit faire qui le dit ;
10 Prenoiz exemple a Jhesucrist,
Qui bien fist, puis le sermonna,
Ensi exemple nous donna :
Si devons tant ses faiz ensuivre
Qu'en l'autre siècle puissons vivre.
1 5 Car ce siècle n'est qu'uns trespas :
Tiex est hui qui demain n'iert pas ;
Ki le bien fait, tantost le trueve,
Tant a de joie que n'en rueve,
Et s'il est pris en ses péchiez,
20 En mort d'enfer est trébuchiez.
Se je di voir, bien le savoiz
Par la raison que vous avoiz :
Si laist chascun son fol usage,
Ainz qu'il soit pris en son folage ;
2 5 Creoiz et amez et servoiz
Damedieu, qu'a servir avoiz :
Tuit se doivent a lui donner
Et a ses bons abandonner
Pour avoir la saintisme joie,
30 Joie précieuse et veraie,
Joie qui touz jours dure et vaut.
La joie de cest monde faut,
Bien le savoiz, d'ui a demain ;
Ensi vous travailliez en vain,
3 $ Quant celé joie pourchaciez
Dont a dampnement vous chaciez
Par le maufait qui vous desvoie :
Si laissiez la senestre voie,
Et la destre voie tenoiz.
40 S'ensi estre le emprenoiz,
Vos bons talenz acompliroiz
Et a la sainte joie iroiz,
4 autre a, lautrui f. — 5 je di E F a, non f. E. — 7 se a, la d. E F. — 8
en s. p. f. — 1 1 Q- le b. feist et s. E F, fait a f. — 1 2 Auxi E F. — 16
nest E F. — 17 Cil qui E F. 18 que en pourroit croire E F, q. plus nen
a. — 19 son pechie E F a. — 20 A la m. E, A m... condampne F . — 21 Le
rate manque dans E F. — 22 les raisons f. — 23 Que a. — 24 Que ne s.
a. — 34 csavailliez a. - 40 aprenez a.
LA VIE DES ANCIENS PÈRES 2ÔJ
Ou Diex maint qui tout puet et vaut.
Cist romans ci fenist et faut ;
4$ Si ai après assez matire,
Mais je n'en voil ore plus dire
Fors tant que la dame des dames,
Qui as siens garde et cors et âmes,
Ici emprès saluer voil :
50 S'onour et son preu voit a l'oil
Qui de cuer la salue et sert ;
Ces deus dons pour voir en désert,
Qu'onour en a li cors ou monde
Et dou monde part l'ame monde.
Et por ce la salu et serf,
$6 Tant qu'elle me tiegne a son serf.
Ainsi cet épilogue montre clairement que l'auteur était clerc ; on peut
même conclure du vers 3, comme nous l'avons dit, qu'il était clerc sé-
culier et a eu l'intention d'aller dans un couvent. Mais cette conclusion
n'est pas nécessaire. Le « monde » ou le « siècle » signifiait au moyen
âge tout ce qui était contraire à la vie religieuse, les pensées mondaines,
en un mot le péché, et c'est dans ce sens que ce mot est employé ici,
comme le vers 4 le démontre suffisamment.
Nous trouvons dans cet épilogue la même gravité et le même sentiment
vraiment religieux que dans les contes ; dans ceux-ci il s'y mêle parfois
d'agréables traits de belle humeur qui, joints au naturel de la narration
et à l'élégance simple de la forme, contribuent à faire de ces courts récits
de petits chefs-d'œuvres de l'ancienne poésie française.
l__ Edouard Schwan.
45 et mangue dans a. — 45 S ai ge a. — 46V0S je a. — 48 sains f. —
$ 1 par a. — 59 salue f.
NOUVELLES CATALANES INÉDITES
Le manuscrit 1 1 1 de la collection Libri, actuellement en la possession
de M. le comte d'Ashburnham, est un petit in-folio en papier épais, me-
surant 29$ millimètres de haut sur 220 de large. L'écriture, qui est
de deux mains, ou plutôt simplement de deux encres différentes, peut
être attribuée à la seconde moitié du xve siècle. Il n'y a pas de doute
que les quarante-six feuillets dont il se compose en son état actuel ne
formaient pas la totalité du manuscrit primitif. On distingue au haut des
pages les traces d'une ancienne pagination qui a été grattée'. En ce
cas, comme en maint autre, Libri a dû prendre dans le corps d'un
volume paginé une suite de feuillets dont le contenu formait, au moins
en apparence, un tout complet2. Pour dissimuler cette opération, il
fallait naturellement supprimer les traces de l'ancienne pagination, et
c'est ce qui a été fait.
Le manuscrit Libri 1 1 1 correspond, comme l'a établi M. Delisle î, au
n' 214 de l'ancien catalogue de Marmoutier, ainsi décrit dans un inven-
taire fait au milieu du siècle dernier : « Volume in-4. Le manuscrit coté
« 214 est un recueil de vers et de prose en langue espagnole, et qui a
« tout au plus trois cents ans d'antiquité. » On ne sera point surpris
qu'au xviii8 siècle des textes catalans aient été pris pour espagnols.
Quant à la date assignée au manuscrit, elle correspond tout à fait à mon
appréciation. Je suppose que ce manuscrit est un de ceux que l'abbaye
de Marmoutier a acquis en 17 16 de la famille de Lesdiguières, et qu'il
1. La pagination actuelle, au crayon, est de ma main.
2. C'est notamment ce qu'il a fait à Lyon lorsqu'il a détaché du Pentateuque,
depuis publié par M. U. Robert, les feuillets qui contenaient le Lévitique et les
Nombres.
j. Soticc sur les manuscrits disparus de la Bibliothèque de Tours, p. 132
(n° XCIX); p. 200.
NOUVELLES CATALANES INÉDITES. 26<>
doit être identifié avec le n° 19 de l'ancien inventaire des manuscrits que
possédait le célèbre connétable1. A la vérité, le titre donné par ledit
inventaire : « Chansons provençales vieilles », est bien vague, et le ma-
nuscrit dans son état actuel ne porte pas la marque à laquelle se recon-
naissent beaucoup de manuscrits ayant appartenu à Lesdiguières2;
néanmoins l'identification proposée paraîtra probable, si on considère
que la même collection renfermait d'autres manuscrits catalans.
Le manuscrit a la reliure moderne en bois à dos de cuir que Libri a
fait mettre à bon nombre des volumes qu'il avait volés. Au dernier feuillet
se trouve une fausse signature de Francesco Redi. C'est l'éminent direc-
teur du Musée britannique quia éveillé mes soupçons à l'endroit de cette
signature, que d'abord j'avais bonnement crue authentique. Dans l'état
où se présente le manuscrit il y a une interversion de feuillets : le
feuillet 12 doit prendre place entre les feuillets 20 et 21. L'ordre est
donc celui-ci : 1-11, 15-20, 12, 21-46. De plus il manque un feuillet
après le feuillet 2. Les feuillets 12 et 21-46 sont écrits avec une encre
encore plus pâle que le reste ; peut-être par une autre main.
Les ouvrages qu'il renferme sont les suivants :
I. Fol. 1-7 : La nouvelle de Frère-de-joie et de Sœur-de-plaisir.
II. Fol. 8-1 1 et 15-16: Requête amoureuse.
III. Fol. 17-20 : Poème à la louange de Dieu, par Aymo de Sestars. ?
IV. Fol. 12 et 21-54 c •' Description allégorique de l'armure du che-
valier, par Peire March.
V. Fol. 55-4$ : Histoire de Frondino et de Brisona.
VI. Fol. 46 : Petit traité du comput, en vers.
Ces divers poèmes sont, autant qu'il m'a été possible de m'en assurer,
non seulement inédits, mais inconnus. Ils apportent à ce que nous savons
de la littérature catalane un supplément important de notions nouvelles.
Il y a notamment un point qui a pour nous un intérêt particulier, sur
lequel de ces deux compositions apportentdes données précieuces. Il s'agit
de l'influence, d'ailleurs bien constatée, de la littérature française sur la
littérature catalane. Au début de la nouvelle ci-après étudiée et publiée,
nous verrons l'auteur s'excuser, pour ainsi dire, de ne s'être pas servi de
1. Voy. Romama, XII, 539.
2. Une marque qui paraît devoir se lire prop'ni ou propr'ni ; voir Romania,
XII, 540, note 4. Depuis la publication de ma note sur les manuscrits de Lesdi-
guières, j'ai constaté l'existence de cette même marque à la fin de plusieurs
manuscrits de la Bibliothèque nationale, p;ovenant presque tous du cardinal
Mazarin et dans un grand nombre de manuscrits de 1 ours provenant de Mar-
moustiers. Je crois être en mesure d'établir à quelle famille appartenaient les
nombreux manuscrits qui portent cette marque. Ce sera l'objet d'un prochain
mémoire.
266 P. MEYER.
la langue française. Cette nouvelle est du xive siècle. Il y avait donc des
auteurs catalans qui, à cette époque, écrivaient en français1. Puis, dans
le roman de Frondino, qui est de la fin du même siècle, ou peut-être
des premières années du suivant, nous rencontrerons une quantité de
poésies françaises intercalées dans la teneur du poème. Ce sont là des
témoignages bons à recueillir sur la propagation du français, en tant
qu'idiome littéraire, hors de la région où il était parlé.
LA NOUVELLE DE FRERE-DE-JOIE ET DE SŒUR-DE-PLAISIR.
Cette nouvelle, sans avoir un grand mérite littéraire, peut cependant
donner lieu à certains rapprochements intéressants. C'est pour en faci-
liter l'étude aux personnes qui, sans posséder du catalan une connais-
sance approfondie, s'occupent de littérature comparée, que j'ai fait pré-
céder le texte d'une traduction légèrement abrégée. Ce texte est
d'ailleurs en certains endroits difficile à entendre, souvent par suite de
l'incorrection du manuscrit. Raison de plus pour le traduire, car une
traduction, pourvu qu'elle soit faite consciencieusement, est ce qui fait
le mieux reconnaître les difficultés d'un texte.
Bien que les Français aient beau langage, c'est une nation que je ne goûte
pas, car ils sont orgueilleux sans merci 2, et l'orgueil ne me plaît nullement,
ayant été élevé parmi des gens aux mœurs douces ; et c'est pourquoi je ne veux
pas parler français. Une belle dame m'a commandé de lui rimer un conte sans
rimes rares ni mots recherchés; plus facilement il sera appris par maintes per-
sonnes courtoises et bien enseignées. J'obéirai donc à ses ordres et je conterai,
sans rien ajouter ni retrancher, ce que la dame m'a conté.
L'empereur de Gint-Senay, preux, courtois, vaillant, aimé et respecté de ses
sujets, avait une fille d'une grande beauté. Un jour, elle mourut à la table même
où elle mangeait, tandis qu'elle entendait les jongleurs, au moment où le festin
était le plus joyeux. Le proverbe ' dit justement : après grande joie, vient grande
i. C'est ici le lieu de rappeler que dans une nouvelle dont M. Mila y Fon-
tanals a publié des extraits reliés par une analyse, figurent divers personnages
qui s'expriment en français (Les noves rimades, la codolada. Montpellier, 1876,
p. 11, 15, 18, 20. — Publication spéciale de la Société pour l'étude des lan-
gues romanes).
2. Le reproche d'orgueil adressé aux Français est presque un lieu commun
au moyen âge ; voyez à ce sujet quelques témoignages dans une note de ma tra-
duction du poème de la croisade albigeoise, pp. 351-2.
3. Le Roux de Lincy, Livre des Proverbes, II, 240 :
Après grant feste grant pleur
Et après grant joie grant doleur.
NOUVELLES CATALANES INÉDITES. 267
douleur, et joie après grandes tristesses 3. Aucun bien n'est durable en ce monde.
Archevêques, évêques, abbés, chanoines, vinrent pour enterrer le corps de la
demoiselle, que l'empereur et l'impératrice avaient déjà fait laver avec du baume,
de la myrrhe et d'autres onguents. Mais l'empereur déclara que sa fille ne serait
jamais mise en terre; qu'il ne lui semblait pas qu'elle fût morte; qu'on avait
beaucoup d'exemples de personnes qui avaient paru mortes et qui ensuite étaient
revenues à la vie. 11 la fit porter hors de la cité, en un lieu agréable où il y
avait un jardin, au milieu duquel était construite une tour. Autour du jardin
courait une rivière qu'on ne pouvait franchir que par un pont de verre construit
par enchantement, de telle sorte que personne n'y pouvait passer, sinon le père
et la mère. Les parents s'y rendaient chaque semaine pour voir leur fille dont le
visage était frais comme la rose et le lys. Il y avait là des fleurs et des arbres
qui répandaient une douce odeur. Le visage de la morte était si gracieux, son
lit si beau, la guirlande qu'elle portait si riche et si précieuse, sa bouche si
fraîche, ses dents, ses mains si blanches, les chants des oiseaux par les branches
étaient si doux, si bons à entendre, qu'on aurait voulu, oubliant tout, demeurer
à tout jamais en ce séjour. Tous ceux qui passaient dans les environs, à trois
lieues à la ronde et qui contemplaient l'eau, le pré, le pont, la tour, ressentaient
au cœur une telle douceur qu'ils en perdaient tout leur voyage, et disaient qu'à
en juger par le dehors, là devait être le paradis. Ceux qui entendaient parler de
ce lieu, chevaliers, dames et damoiselles, et qui le venaient visiter, en éprouvaient
un tel plaisir, qu'ils n'auraient plus voulu s'en écarter. Mais ils n'osaient inter-
roger les gens du pays au sujet de la morte, car c'eût été leur causer une dou-
leur trop grande (v. 117).
Le fils du roi de Floriande entendit parler de la demoiselle, comment elle était
plus belle encore morte que vive, comment le lieu où elle reposait était en-
chanté. Il ne fit pas paraître son projet, mais prenant avec lui une grosse somme
d'or, il se rendit tout seul à Rome auprès de Virgile pour apprendre la magie,
afin d'arriver à franchir le pont enchanté et à pénétrer dans la cour où reposait
celle qu'il désirait plus que tout l'empire de Gint-Senay. Le livre d'amour ' nous
dit que les doux sentiments s'accroissent par la vue et entrent par les yeux dans
le cœur (v. 1 36).
Le jeune prince donna tant à Virgile, que celui-ci lui enseigna la manière de
pénétrer dans le lieu où la demoiselle reposait. Il passa le pont, monta dans la
tour, et voyant la demoiselle, il dit : « Jamais yeux ne virent si belle, jamais nature
« ne put créer, ni bouche dire ni cœur imaginer sa pareille. Elle n'est pas morte ;
« elle est vivante, car une personne morte excite la répugnance, et celle-ci a
« bonne apparence et fait plaisir aux yeux et au cœur, ce qu'elle ne ferait pas
« si elle était morte. Il semble qu'elle montre avec ses deux yeux qu'elle veut
« me parler. » Là-dessus, il s'approcha du lit et s'agenouilla humblement sur un
siège d'or qu'il trouva là, où le père et la mère s'asseyaient quand ils venaient
1. L'idée ici exprimée est un des lieux communs de la poésie amoureuse du
moyen âge, mais je ne saurais identifier le « livre d'amour » ici invoqué. Je ne
crois pas que ce soit rien d'Ovide.
268 P. MEYER.
la voir: « Ah !■ noble créature », disait-il, « la plus belle que je vis jamais,
( puissiez-vous m'aimer comme vous en faites semblant, non pas autant que je
« vous aime, ce serait trop dire, et il ne serait pas juste qu'Amour vous causât
« autant d'angoisse qu'à moi, vous qui êtes la fleur de beauté et de courtoisie
« (v. 1751
(Ici s'ouvre une lacune : ce jeune homme, dont le nom, comme on le voit plus
loin, était Frère-de-joie, profite si bien de la faculté qu'il avait de pénétrer auprès
delà belleendormiequi nese réveillait pas, que celle-ci devint femme et mère. Nous
voyons aussi qu'il dut se livrer à maintes recherches qui lui coûtèrent beaucoup
de temps et d'argent, l'obligèrent à renoncer à son royaume pour trouver le
moyen de rendre, sinon la vie, du moins la sensibilité à la jeune personne.
Après la lacune, nous le trouvons en conversation avec un geai fort savant.)
Et Frère-de-Joie le vaillant, aussitôt qu'il fut en possession du geai, lui dit :
« Dis-moi, geai, puisse Dieu t'être favorable ! saurais-tu me conseiller au sujet
» de l'aventure la plus belle et la plus rare qu'on puisse imaginer? — Sire »,
dit le geai, « m'en saurez-vous tant dire? — Voici en bref. » Et il lui conta
toute l'histoire, comme vous l'avez entendue précédemment '. Le geai chercha
l'herbe en mamts endroits pendantun an avant de la trouver. Fuis, le jourou l'em-
pereur était venu, il entra dans la tour et posa l'herbe sur la main de la demoi-
selle, qui aussitôt se leva sur son lit et fut tout émerveillée à la vue du lit, du
lieu, de l'eniant. Elle vit le geai qui se tenait devant elle sur une perche peu
élevée, et lui dit : « Noble et gracieuse damoiselle, celui qui vous aime vous
« salue. » Et il se mit à lui conter toute la suite des événements. « 2 j|
« vous prie de ne pas trouver mauvais s'il se plaint, car il a souffert pour vous
« cent fois plus de peine que ne comporte le fief qu'il tient d'amour. Il n'est
« dans le monde aucun pays qu'il n'ait fouillé. Pour vous il a passé la mer plus
« de trois fois, consultant par tout le monde les médecins et les savants au sujet
« de votre mal. — Je ne vous dirai pas : Dieu vous sauve ! à vous ni à lui, sire
« oiseau, parce qu'il a osé rien prendre de moi sans ma volonté. Mais s'il avait
« souffert de bonne grâce le mal qu'amour lui envoyait, s'il avait attendu mon
« consentement, je le tiendrais assurément pour un noble cœur. Car il n'est au
« monde dame si vile qu'il soit permis de rien prendre ou toucher qui soit à
« elle sans sa permission. De tels actes de violence ne valent rien. Et si habile
« que vous soyez à argumenter, je vous prouverai qu'un anneau d'étain donné
« vaut mieux qu'un anneau d'or volé. Entre les loyaux amoureux, il n'en est
« pas du don d'amour comme des autres dons, car don offert spontanément
« vaut mieux que don demandé J, mais don d'amour ne cause aucun plaisir et
1. Malheureusement nous n'en avons entendu que le commencement, à cause
de la lacune signalée plus haut.
2. Lacune d'un ou plusieurs vers.
5. Ceci est la théorie générale de l'art de donner, telle qu'elle est formulée
dans Senèque, De Bcn^fi us, II, 1, 11, à qui les auteurs du xni" siècle l'ont em-
pruntée; voy. Flamenca, p. 505, note. Cf. Dante, Convivio, 1, vin: « La terza
» cosa nella quale si puô notare la pronta liberalità si è dare non domandato. »
NOUVELLES CATALANES INÉDITES. 269
« n'a point de valeur lorsqu'il est obtenu sans avoir été demandé. Jamais il n'a
« été ni courtois ni homme de valeur, celui qui porte la main sur une dame
« sans lui en avoir demandé la permission, et il n'y eut jamais dame de valeur
« qui se soit laissé toucher [contre sa volonté], non plus qu'un homme qui prend
« les récompenses d'amour sans attend rené peut être compté au nombre des amants
« parfaits '. Il aurait de la peine à m'attendre sept ans2 celui qui n'a pas voulu
« m'attendre un jour et m'a enlevé ma précieuse virginité. Chose volée ne vaut rien
« non plus que chose prise de force ou achetée 5 ; il faut que le don soit octroyé
« par droit d'amour. — Dame, daignez, s'il vous plaît, ne pas tant insister sur
« votre droit. Vous pourriez blâmer à tort votre amant. Votre dignité est si
« haute qu'il serait droit qu'en mourût plutôt que de vous offenser, mais puis-
« que Dieu a pardonné sa mort, puisqu'on pardonne à son ennemi, vous devez
« pardonner à votre ami qui vous est loyal plus qu'aucun amant ne le fut jamais
« à son amie. Vous êtes, certes, la plus noble qui soit et la plus haute de
« lignage: son fin courage doit bien à vos yeux compenser votre richesse, sa
« franchise votrehonneur, sa hardiesse, votre noblesses Assurément, s'il vousavait
« pris telle chose qui pût être rendue ou rétablie, il ne vous ferait pas demander
« merci, mais il accomplirait votre volonté. Vous dites qu'il a pris sans de-
« mander ce qu'il désirait le plus: il vous criait merci, mains jointes, pleurant,
<( soupirant, disant: Ah! noble et charmante créature, la plus belle que ja-
« mais ait formé nature, fleur de jeunesse, en qui joie revit ! Vous n'avez pas
« le cœur si dur qu'il ne vous en fût pris pitié; et, le regardant doucement avec
« vos beaux yeux, vous lui faisiez semblant d'amour, si bien qu'il en vint à prendre
« la joie d'amour, et il n'est personne qui n'eût fait de même. Le sage dit S : « En
« cour royale, qui ne prend ce qu'il désire, quand il le peut, ne tarde pas à
« s'en repentir et n'y peut n'en retrouve pas toujours l'occasion 6. » C'est ce
« que vous faites, vous qu'il faut prier pour qu'il puisse seulement vous voir
« avec joie vivante, vous qu'il a vue morte avec tant de peine. — Je ne le ver-
1. Je paraphrase, le texte étant obscur, et peut-être corrompu.
2. Sept ans paraît être le terme normal ou peut-être le terme extrême de l'at-
tente pour les « fins amans ». Le chevalier d'Exideuil, de qui il est question
dans le Jugement d'amour de Raimon Vidal, avait servi sa dame pendant sept ans
lorsqu'il l'abandonna pour une autre.
3. C'est la théorie du moyen âge sur l'amour vénal: « Si muneris tamen
» contemplatione solummodo reperiantur [amantes] vacare mysteriis, non verus
» postmodum judicatur, sed falsificatus amor. » Erotica seu Amatoria Andre.e
Capellani, éd. D. Mulher, 1610, fol. K. 5 v°.
4. Tout ceci est absolument intraduisible ; les équivalents aux mots du texte
faisant défaut dans nos langues modernes. Je conserve donc les mots courage,
richesse, patience, etc., aux sens qu'ils avaient dans la poésie amoureuse du moyen
â§e-
5. Cette formule est fréquente au moyen âge; ainsi, pour citer un exemple
provençal, dans les coblas esparsas deBertran Carbonel : Le savis dis c'om nondeu
per semblan | Home jutjar si proat no l'a be (Bartsch, Denkmaler, p. 11).
6. C'est au fond l'ancien proverbe : « qui non vult cum potest, non utique
poterit cum volet », que Jean de Salisbury, Policraticus, VIII, xvn (Lugd.-Bat.,
270 P. MEYER.
« rai pas non plus qu'il ne me verra, de mon plein gré. — Vous le verrez. —
« Je ne le verrai pas. — Si vraiment. — Et qui m'y contraindra ? — Amour,
« qui a plus de pouvoir sur les vaillants que Malveillance. Bien que vous pos-
« sédiez prix et vaillance et tout ce qu'il faut pour être une dame de mérite, si
« Merci vous fait défaut, vous ne serez pas accomplie. Et vous savez que pour
« une seule faute, maintes dames ont été confondues et maintes bonnes cours
« perdues par un homme vil ', de mauvais conseil, et mille hommes courageux
a par un lâche - Mais je ferai une belle proposition : c'est que jamais n'a
« été fait service si riche, si rare, si précieux que celui de votre amant. — Et
« quel service? — Je vais vous le dire. II a donné tout un royaume, qui vaut
8 plus que celui de France, pour vous guérir, et il est bien mal récompensé de
a vous avoir rendu la vie. » (v. 323).
Tout irritée qu'elle fût, l'amertume de son cœur s'adoucit, et elle dit dou-
cement : « Sire geai, quel est celui à qui je coûte si cher, et quel est son nom?
« — Noble dame, vous l'avez bien près de vous. — Comment cela? — Vous
« l'avez à la main. — Comment, à la main ? Je n'ai rien dans la main. — Mais
« si ; regardez bien les lettres gravées sur l'anneau que vous avez au doigt,
« vous saurez le nom. » (335).
Elle regarda l'anneau et y lut : « Je suis à Frère-de-joie 3, » qui a eu grande
renommée par le monde pour sa prouesse à la guerre, pour son enseignement
et sa courtoisie. ... Au temps où elle vivait, il entendait faire son éloge de
toutes parts, et lui aussi était renommé par tout l'empire de Gint-Senay plus
qu'aucun fils de roi qui fut au monde. — Dites-moi, geai, comment est-il
1636, p. 625) attribue à saint Basile. Il se rencontre partout. En voici quelques
exemples :
Car qui no fes can far poiria
Ja no fara quan far volria.
(Flamenca, 5243-4).
Qui no fay can poyria, — Can far vol se fadia.
(Leys d'amors, III, 278).
Qu no fa quan pou non fa pas quand vou.
(La Bugado, p. 81).
Qui ne feit quant il puet
Ne feit mie quant il vuet.
(Le Roux de Lincy, II, 398).
The fool that will not when l".e may,
He shall not when lie wold.
(J.-H. Dixon, Ballads of the Feasantry, éd. Robert Bell, p. 83).
La même idée se retrouve encore dans ces vers :
Qui temps espéra e no fai quan temps ve
Sel temps li falh ben estai e cove.
(G. Azemar, Non pot esser).
1. On lit dans Girart de Roussillon (p. $8 de ma traduction) : « Quiconque
fausse le droit est un traître indigne, et la cour où il est tombe en interdit. »
2. Per .j. volpe)ll; sur le renard, symbole delà lâcheté accompagnée de ruse
et de mauvaise foi, voy. ma traduction de Girart de Roussillon, p. 156, note 4.
3. J'arrête ici l'inscription, n'étant pas naturel de supposer qu'il y ait sur un
anneau plusieurs lignes d'écriture.
NOUVELLES CATALANES INÉDITES. 27 1
» arrivé que j'aie été morte, et comment suis-je revenue à la vie ? Qui t'a en-
« voyé ici ? Comment Frère-de-joie a-t-il pénétré ici ? Où est-il ? Mon père et
« ma mère vivent-ils encore? Qui m'a placée en ce lieu? » Le geai lui répondit
clairement à toutes ces questions. Elle dit : « Sire geai, je suis prié d'amour
« par le courtois Frère-de-joie. Où le verrai-je? Où est-il? Je te prie de faire
« que je le puisse voir au plus vite. Frire-de-joie, Sceur-de- plaisir, jamais noms
« ne convinrent si bien. Ami ! puissé-je être avec vous, ou vous avec moi dans
« mes bras! Geai, va tout de suite, je t'en prie, lui dire que je n'aurai joie
« sinon quand je l'aurai vu. — Dame, je vais aller auprès de votre père..., a
« Gint-Senay, pour lui conter la nouvelle. Puis, quand il l'aura ouïe, je lui
« dirai qu'il vous donne Frère-de-joie pour mari, et cela fait, personne ne
« pourra vous blâmer de quoi que ce soit. — Tu as bien parlé, mais il vau-
« drait mieux aller trouver mon ami d'abord, car le désir que j'ai est si
« grand, que, si je ne le vois pas sur le champ, je mourrai. Ne veuilles pas
« qu'à peine revenue à la vie, je meure de nouveau, car l'amour est difficile à
1 souffrir. I! n'y a au monde douleur comparable à celle que fait éprouver
« l'amour, quand on ne voit pas celui qu'on aime le plus. L'amour tue et brûle
« et fait languir et peiner; la mort, au contraire, ne peut faire souffrir ou tuer
« qu'une seule fois ; c'est un moment vite passé. Il convient donc de se garder
« du mal le plus grand. — Dame, » dit le geai, « veuillez prendre un peu
« patience. » Et là-dessus il partit. La dame le suivit des yeux tant qu'elle
put. (v. 400).
Sur ces entrefaites, un chevalier qui chassait avec un épervier mué vint à pas-
ser, et prit le geai; ce fut un malheur. On lit dans la sainte Ecriture qu'enchan-
tement ni rien qu'on puisse faire ne peuvent empêcher qu'on soit frappé, si c'est
la volonté de Dieu ; contre Dieu il n'est point de défense. La dame se prit aussitôt
à crier : « Seigneur Dieu, si brève est la joie de ce monde ! Voilà un malheur
« cent fois plus pénible que ma mort passée! » Elle se jette à terre en pous-
sant de grands cris, arrachant et rompant ses cheveux, frappant sa poitrine,
tordant ses mains, criant : « Ah ! doux ami, vous avez perdu l'oiseau le plus
« rare, le plus précieux qui fût au monde, pour me rendre à la vie. J'aimerais
« mieux, certes, être morte que vive »; et elle vint courant à la porte, et si
elle ne l'eût trouvée si bien fermée, elle se serait précipitée de la tour, et n'eût
été le grillage [delà fenêtre], la crainte de se blesser ne l'eût pas empêchée de se
tuer pour l'oiseau. Mais Dieu ne le permit pas. Cependant le chevalier, sans
tarder, envoya le geai, aussitôt pris, à une noble dame qu'on louait pour sa
beauté. Elle était riche en tours et en palais et avait grande terre à gouverner.
Son nom était « Amour-me-paît ». Le chevalier l'aimait et elle lui. Ce chevalier
avait nom « Amour-me-guide », il était vaillant en armes et renommé pour sa
courtoisie. Tandis que la dame tenait le geai, celui-ci lui dit gracieusement :
« Noble dame au doux sourire, pourvue de tous les charmes, je vous prie
« humblement de me dire si vous avez jamais aimé. — Geai, oui, certaine-
« ment, je le suis, et ceux-là seuls me plaisent qui aiment. — Alors, Madame,
« voudriez-vous retenir un messager d'amour? — Geai, un usage aussi vil que
« de tenir prisonnier un messager d'amour n'a pas cours parmi nous. Bien
« loin de là, je le délivrerais plutôt, si je le savais en prison, ou du moins j'y
272 P. MEYER.
« ferais mon possible. — Madame, sachez donc en vérité que je suis envoyé
« au plus vaillant, au meilleur qu'ait jamais aimé dame ni damoiselle, par la
« plus belle personne dont on ait jamais ouï parler. Et c'est pourquoi, je vous
« en prie, laissez-moi aller, par la foi que vous devez au dieu d'amour » (v. 463).
La dame, qui avait éprouvé les peines d'amour, laissa aussitôt partir le geai,
qui s'envola vers Gint-Senay, en la cité, où il y avait maint roi, maint homme
honoré, maint comte et baron. Il vint en toute hâte là où l'empereur était assis
avec l'impératrice, qui parlait d'aller voir leur fille. Il se posa sur une branche
d'un pin sous lequel tous deux se tenaient, sans autre compagnie, ne parlant
jamais, soir ni matin, d'un autre sujet. Le geai leur dit en simple langage :
« Empereur de Gint-Senay, écoutez une grande merveille : votre fille vous
« mande maints saluts, à vous et à l'impératrice. Croyez bien qu'elle n'a aucun
« mal et que vous la trouverez vivante et bien portante. Jamais on n'a ouï dire
« d'une chrétienne ni de personne autre qu'elle soit revenue à la vie, mais
« Dieu a fait ce miracle pour vous honorer, et après lui, moi qui pour cela ai
« eu plus de mal qu'on n'en souffrit jamais. » Et il lui conta l'affaire, com-
ment Frère-de-joie se rendit à Rome, pénétra dans la tour, et aima la damoi-
selle ; comment, pour la posséder, il lui donna un anneau et lui prit le sien;
comment, pour avoir son amour, il donna le royaume de Floriande, comment
lui, qui parlait, allait aussitôt se rendre auprès de Frère-de-joie, et le ferait
venir pour le mariage, en grand honneur et avec une suite nombreuse, comme
il convient à un fils de roi (v. 505).
L'empereur conta aussitôt la nouvelle aux siens, et ratifia tous les faits
accomplis. Le courtois geai cependant se rendit en hâte à la tour où il trouva
la dame assise à terre et tout en larmes. Le geai lui dit : « Noble dame au
corps gracieux, levez-vous, me voici. » Et la damoiselle, en le voyant, se
sentit si émue de joie, qu'elle ne pouvait parier. Elle s'assit sur un siège
d'or, et l'oiseau lui conta comment il avait été pris, puis délivré, comment il
avait parlé à l'empereur et obtenu son assentiment. Maintenant il allait retrouver
son seigneur Frère-de-joie, qui languissait d'amour. Elle lui répondit qu'elle
l'attendrait les yeux dirigés sur la route. — Madame », reprit le geai, « je
« vais revenir auprès de mon seigneur, mais tout d'abord, en votre honneur,
« je ferai un château riche et grand où séjourneront avec l'enfant mille belles
« dames, mille damoiseaux, mille demoiselles, mille clercs, mille courtois jon-
« gleurs et mille chasseurs, l'oiseau sur le poing. » Le château fut fait, avec ses
tours, ses chambres, ses palais, de telle sorte que jamais on ne vit si beau. On
n'y venait pas pour acheter ni pour vendre, mais tout ce qu'on demandait, on
l'obtenait aussitôt, et le pont était fait de telle manière qu'on pouvait entrer
facilement. L'enfant, quand il fut dans !e château, eut l'apparence d'un enfant
de cinq ans. Le geai dit qu'il le ferait baptiser avant de partir, et, en qualité
de parrain, il lui donna le château. Quant au nom, il fut d'avis qu'il* devait
être composé de ceux du père et de la mère : de Frère-de-joie et de Sœur-de-
plaisir, on fit Joic-de- plaisir, à la grande satisfaction de la dame, car tous
ceux du château l'aimèrent comme leur seigneur. La dame, ainsi comblée de
joie, resta dans la tour. Cependant le geai retourna en toute hâte auprès de
son seigneur. L'empereur et l'impératrice se rendirent à la tour, sans rien
NOUVELLES CATALANES INÉDITES 273
dire à personne de leur conseil, jusqu'à ce qu'ils sussent l'état de leur fille qu'ils
n'espéraient plus voir vivante, malgré tout ce que le geai leur avait dit. Ils
entrèrent donc dans la tour et y trouvèrent leur fille vivante, bien portante et
riant. Jamais personne ne fit éclater une joie comparable à la leur. Ils deman-
dèrent ensuite l'enfant. Elle leur montra le château et l'enfant, à qui on faisait
de grands honneurs. Ils regardèrent tout à l'entour et virent la plus grande
richesse que jamais empereur ait eue. S'étant livrés longtemps à leur, joie, ils
retournèrent à la ville.
La nouvelle dont on vient de lire la traduction étant incomplète dans
le ms. qui nous l'a conservée, on ne sera pas surpris que le nom de
l'auteur nous manque. Si l'écrivain s'est nommé, il a dû le faire dans
les derniers vers qui n'ont pas été transcrits. Toute indication chronolo-
gique tant soit peu précise fait également défaut. C'est en me fondant
sur les caractères de la langue et sur la forme du récit que je suis porté
à placer la composition de ce petit poème au xive siècle. Tout est con-
vention dans la nouvelle de Frère-de-Joie et de Sœur-de-Plaisir. Les
personnages n'ont aucun caractère défini, le monde dans lequel ils
vivent est celui de la féerie. Rien de ce qui s'y passe ne cherche à être
vraisemblable. Le geai qui dirige toute l'action est une sorte de magi-
cien, qui peut-être reprenait, au dénouement, forme humaine, et qui,
ayant la puissance de créer un château peuplé de nombreux habitants,
ne sait pas se défendre d'un faucon qui l'attrape au vol comme le plus
vulgaire des volatiles. Tout y est soustrait aux conditions ordinaires de
la vie. L'auteur s'est engagé à fond dans une voie malheureuse où
étaient déjà entrés avant lui certains conteurs du midi de la France. Ar-
naut de Carcasses par exemple, l'auteur de la nouvelle du perroquet. Il
était réservé à Boccace de replacer le genre de la nouvelle sur le terrain
solide de la vie réelle.
La belle Sœur-de-Plaisir, puisqu'il a plu à l'auteur de nommer ainsi
son héroïne, frappée subitement de catalepsie, et se trouvant à son ré-
veil mère d'un enfant qui lui est venu sans qu'elle s'en soit aperçue, fait
penser à la Belle au bois dormant ou au conte allemand des Dornrœschen.
Valentin Schmidt a déjà fait remarquer le rapport que ces deux formes
d'un même conte offre avec un épisode du vaste roman de Perceforest1.
Le rapport entre notre nouvelle et Perceforest est plus marqué encore,
à ce point que si j'étais sûr que Perceforest fût antérieur à la nouvelle
catalane2, je n'hésiterais pas à croire que l'auteur de cette dernière s'est
1. Jahrbucchcr d. Literatur, XXIX, 109 (Wien, 1825).
2. Je ne connais pas de ms. de Percelorest antérieur au xve siècle. La date
1286, qui est donnée au commencement (voy. le passage dans Graesse, DU
Grossen Sagenkreise d. Mittelaltcrs, p. 231), ne m'inspire pas une entière
confiance.
Romania, XIII. 18
274 P- MF.YER
inspiré du roman français. Mais, à tout le moins, il doit y avoir une
source commune.
Voici, très sommairement analysé, ce qu'on lit dans Perceforest '
il. III, ch. xlvj; xlvij, lv.i.
Zelandine, fille du roi Zeland, tomba un jour en syncope sans cause
apparente2. Le roi son père, désespérant de la faire sortir de cet état,
la fit porter, sur le conseil des médecins, à l'étage supérieur d'une tour
où lui seul et une vieille dame pouvaient entrer. Il y avait en ce temps
à la cour du roi Zeland un chevalier, nommé Troylus, qui, à la suite de
circonstances qu'il serait trop long de conter, avait perdu la raison. Ce
Troylus était amoureux de la demoiselle. Un jour qu'il s'était endormi
dans un temple, la déesse d'amour lui apparut et lui toucha les yeux de
son doigt mouillé. Troylus sentit alors lui revenir la raison et la mémoire.
Il apprit du portier du temple que la maladie de la belle Zelandine était
vraisemblablement un effet de la colère des trois déesses Lucina, Vénus
et Sarra, qui n'avaient pas été bien accueillies lors de la naissance de la
jeune fille ; il apprit aussi où elle était enfermée. Il se mit donc en route,
et arriva, non sans des aventures que j'omets, au château Jume!,où Ze-
landine était endormie. Chemin faisant il s'était arrêté dans le temple des
trois déesses et leur avait adressé ses prières, non sans profit,
semble-t-il, car parvenu au pied du château, il se serait trouvé bien en
peine de pénétrer jusqu'à Zelandine, sans un secours surnaturel qui lui
arriva fort à propos. C'est Zéphyr qui, se présentant à lui sous la forme
d'un jeune homme, se charge de le porter jusqu'à la fenêtre de la
chambre où reposait la jeune fille. Troylus, émerveillé de la beauté de
Zelandine, lui adresse des prières que naturellement elle n'entend pas ;
enfin, encouragé par les conseils de Vénus, il s'enhardit, et « ne se peut
tenir qu'il n'en prenist à son vouloir et tant que la belle Zelandine en
perdit par droit le nom de pucelle 5 ». Zéphir le met ensuite hors de la
tour par le même chemin. Le père et la mère, étant survenus, se rendent
bien compte de ce qui est arrivé, mais ils se rassurent en pensant qu'un
dieu seul a pu pénétrer jusqu'auprès de leur fille. La suite de l'épisode,
après beaucoup d'événements qui ne s'y rapportent point, se trouve au
i . Je me sers de l'édition de 1531.
2. « Si advint ce mesme jour que elle osta des mains de l'une des damoi-
selles une quenoille garnye de lin et se print a filler ; mais elle n'eut point par-
faict le premier fil quant, par destresse de sommeil elle se coucha en telle
manière que oncques puis ne se esveilla ne beut ne mangea; et si n'empire point
de chair ne de couleur, dont chascun s'esrnerveille comment elle peult vivre en
telle manière. Mais on dit que la déesse Venus qu'elle a servy tous les jours la
soustient en bonne santé. » (L. III, ch. xlvj, fol. cxxvij c).
3. Ch. xlviii, fol. cxxxij c.
NOUVELLES GATAI ANES INEDITES
275
ch. lv, intitulé : « Comment la belle Zellandine enfanta l'enfant dont
« Troylus l'avoit laissée enseincte ; comment elle s'esveilla de son som-
« meil, et des merveilles qui luy advindrent. » Dans la nouvelle cata-
lane, nous voyons la belle endormie se réveiller lorsqu'on lui a posé sur
la main une certaine herbe : Perceforest se rapproche davantage, en ce
point, des Dornrœschcn. Lorsque la jeune femme a enfanté, le petit
nouveau-né se met à lui sucer le doigt, faute de mieux, et il le lui suce
si fort qu'il en tousse; sur quoi elle s'éveill \
Je ne suis pas assez versé dans la connaissance des lieux communs ro-
manesques pour pousser plus loin les rapprochements auxquels pourrait
donner lieu la nouvelle catalane. Mais il est déjà évident que l'auteur a
eu plus de mémoire que d'imagination. Il est du reste naturel de le sup-
poser familier avec la littérature romanesque de son temps. On a vu que
le jeune Frère-de-Joie avait été à Rome prendre des leçons de Virgile,
afin de pénétrer dans la tour enchantée où reposait sa bien-aimée. C'est
un témoignage de plus à joindre à ceux que M. Comparetti a réunis sur
la renommée de Virgile magicien, dans son beau livre sur Virgile au
moyen âge.
Sitôt frances sa bel lengaîge f. 1
Nom pac en re de son linatge,
Car son erguylos ses merce,
Ez erguyll ab mi nos cove, 4
Car entrels francs humils ay après ;
Per qu'eu no vull parlai" frances;
Car una dona ab cors gen
M'a fayt de prêts un mandamen 8
Q'una faula tôt prim li rirn,
Sens cara rima e mot prim,
Car pus leus, se dits, n'es apresa
Per mans plasers ab franquesa, 1 2
Per mans ensenyats e cortes.
Don faray sos mans, que obs m'es,
E diray [0] tôt an axi
Con la dona ha dit a mi, 16
Que mays ni menys non pensaray.
L'emperayre de Gint Senay
Fo preus e cortes e valents,
Amat e temut per ses gents, 20
Es hac una fiylla molt beyla,
Ffranca [e] plazent e noveyla,
Amorosa e de bel tayll. b
E car mort vay [e] say e lay, 24
Soven trop mays c'obs no séria,
La puncela mori j. dia
Sobra la taula on menjava
Mentre quels juglars scoltava 28
Els menjars eren plus plasents,
Per quel reprover dits sovents :
Apres grang gauig ve grans dolors
E gauig après de grans tristors. 52
Aco es lo mal el be covinables ? ,
Qu'en est mon non ha bes durables.
1. Sa, corr. a? — ■ $ Suppr. francs, ou corr. Qu'e. • — 1 1 n'es, corr. 11'er ? —
12 Vers trop court et plasers ne don:. e pas de sens : corr. plasenters ? — 18 Gint
Senay n'a aucun sens et les noms propres sont significatifs dans ce poème. Peut-être
aurais-je dû lire Gint se vay? — 28 scoltava, lis. escoltava. Ici et ailleurs, dans
les mots qui commencent par s suivie d'une consonne, il faut suppléer un e initial.
270
P. MEYER
Segon que Deus ha stablit.
Apres le plor el dol el crit 36
Qui fo [tan] gran per lo pahis,
Que strany, privât e vezis
Ausia hom planyer e plorar,
Per la puncela sospirar, 40
Vengren abats e archevesques,
Prélats, canonges e avesques
Per la donsela a soterrar,
Qu'evien fayta ja banyar 44
L'emperayre e l'emperayrits, c
Per quel cors may no fos poyrits,
Ab balsem e ab mirra molt gen
Etz ab moût d'autre bon enguen 48
Con l's sors a Deu porteron.
Cant plorans lo vas serqueron
Plens de cossir ab mal trayre;
Mas denant tuyt dix l'emperayre $ 2
Que ja sa fiyla no séria
Soterrada, car nos tenya
Tan bel cors sots terra fos mes;
Que no paria ver per res 56
Que fos morta tan soptament,
Car hom trobava en ligent
Que mantes s'eren fentes mortes
Que pueys eren de mort stortes,
E d'altres de lur seny axides 61
Qui puys eren vives garides,
Gentils, de beyll acoyliment.
E feu la portar beylament 64
En un loc defors la ciutat
On hac .j. verger en .j. prat. </
Al mig fo fayta una tor
Pinxa d'aur ab manta color. 68
[E] entorn del verger corria
Un' ayga tal c'om no i podia
Passar mar per .j. pont de veyre.
Prim,cert,era ; podetsm'encreyre,
Car fayt fo ab encantement, 73
Que sters lo payre solament
E la mayre [hom] no y passava.
La mayre el payra la anava 76
Un jorn [en] cascuna setmana
Veer lur fiyla con si fos sana.
Lur fiyla era fresca ab clar vis,
Coma rosa ni flors de lis. 80
Lay avia [molt] d'altres flors
E abes ab bones odors,
Car la obra era plazent ;
El vis de la morta tan gent, 84
El lit tan bel en que jasia,
E la garlanda, que ténia
El cap, tan rica e tan cara, /. 2
E la boca fresca e clara, 88
E les dents e les mans tan blanques,
E[los]xants d'auceylhs perlesbran-
Tantdols,tantboperscoltar, [ques
Tostemps volgr'om layns star, 92
Oblidant cant [que] vist agues.
E tôt entorn del loch après,
Très lègues, aquells qu'en passaven,
E y venien e y gardaven 96
L'ayga el prat el pont e la tor,
N'avien al cor tan gran dolsor
Qu'en perdien tôt lur viatye,
E dizien que dins l'estatye 100
Era paradis, pus que defors
Avia tais dolsors de cors,
45 Ms. Mas l'e. — 47 Suppr. e. — 49 Je n'entends pas c: vers; a Deu est écrit
adu. — $ 1 II faut seins doute lire Pleners. — 70 no i, ms. i no. —82 abes, pour
arbres. — 88 fresca e, ms. fresqe, avec un signe d'abréviation sur le q. — 99-
100 Il y a bien viatye, estatye, avec y, formes en soi admissibles, mais il tant
remarquer que dans ce ms le g est parfois fait comme un y, ainsi fol. 57 b // y a
gran écrit littéralement yran. — ioi detf lors.
NOUVELLES CATALANES INEDITES
27:
E tant plasent vis de gardar;
Que say e lay, per terra, per mar,
Ausien comptar les noveyles, 105
Cavaylers, dones e donseyles
Qui anaven lo loch veser
Don avien trop gran plaser. b
Nul temps no s'en volgr'om lunyar ;
Mas non ausaven demandar
A nagun [hom] d'aycel pahis, 1 1 1
Ffrayres, oncles, neps ne cosis,
De la morta, car dol n'avien
Mantinent que parlar n'ausien,
Que tôt hom era près 0 mort,
E nols plasia desconort i 16
Dar a nagun per la demanda.
Lo fill del rey de Florianda
Ausi parlar de la donseyla,
Con vivent era, fresqu'e beyla, 1 20
E morta pus beyla .c. tans;
E com era l'emperi grans
El loch ab encantament fayt : 123
Non fou semblant de nagun playt,
Mas justet d'aur una gran soma
E anet s'en tôt sol en Roma
A Virgi!i que ladoncs vivia,
Ez ac so[n] acort que apendria 1 28
D'encantaments, e que passes
Lo pont e qu'en la tor entres
Gardar la donseyl' ab plaser c
Que desigave mays vaser 1 3 2
Que l'emperi de Gint Senay,
Per quel libre de mors retray
Que per veser crexen dolsors,
E entren pels uylls dins lo cors. 1 36
Tant servit e tant donet d'or
A Yirgili son mostrador,
Que Virgili li ensenyet
Tant que en un jorn [s'en] entret
Lay on la donseyla jasia, 141
On, segons quel libre dizia
Avia de les jornades .c.
Lo pont passet asaut e gent, 144
E puyet s'en ait en la tor,
E cant viu la fresque color
E la beutat de la donseyla 14 7
Dix : « Ane ulls non viren tan beyla,
" Nen poch anc natura ges far,
0 Ni boca dir ni cor pensar.
« No es morta ges, ans es viva,
« Car persona morta es squiva. d
E aquesta fa bons saubers 1 5 3
« Al cor [e] als uyls grans plasers.
« Nos pogra far si morta fos;
Que jam mostr'ab sos uylls abdos
» Per semblant c'ab mevuyla par-
E anech m'el lit acostar. [lar. »
E humilment me jonoylet
Sobr' un siti d'or que y trobet 160
On la mayra el payra sesien
Cant lay veser la venien
Sa plasent dolsa gardadura :
« Ay! gentil plasent creatura, 164
« La plus bêla re qe anc vis,
« Axi con me mostrats al ris,
« Amor, em fayts als ulls semblant,
« Amessets me, e no ges tant 168
« Con eu a vos : trop ne diria,
« E croy raysso e dret séria
104 On pourrait proposer e au lieu du second per. — 1 1 5 Le sens parait être
que tout homme qui faisait une questio: au sujet de la morte était aussitôt jeté en
prison ou mis à mort, mais les deux vers suivants ne semblent pas s'accommoder
de cette interprétation. — 122 l'emperi n'a guère de sens ici. — 127 Corr. qu'a-
doncs. — '34 de mors doit être entendu d'amors; — 158 Corr. s'el, et au vers
suivant se, au lieu de me. Le copiste a cru que le discours continuait. — 170 croy,
qui n'est pas très satisfaisant, n'est pas d'une lecture assurée.
2~S P. MEYEK
« Que mils destrenyes amor,
« Tant con mi, vos qui sots la flor
« De beutat e de cortezia. 173
E d'enseyament que franquea /. 3
D'armes trop mays que ardiment.
E Frayre de joy lo valent, 176
Dese quel gay ac reebut,
Li dix : « Digues me, gay, si Deus
« Sapries me cosseyll donar [t'ajut,
« D'un fayt lo pus rich el pus car
« Corn anc nul temps pogues
[creyre ? »
El gay li dix : « Senyer, tant dire
« Me saubrets, vos r* — Farai breu-
[ment. »
Tôt lo fayt li feu entendent 1 84
Si con avets ausit denant.
L'erba be ung any anet sercan
Ans que l'agues, per mans repayres.
Aycel jorn que viu l'emperayres
Hi entret dins la tor de pla, 189
Mes li l'erba sus en la ma
A la donsela quis dresset
Scbrel lit, es mereveylet, 192
Del lit, del loc e del infant,
E viu se star lo gay denant
En un [a] pertxa non trop alta. b
E dix li : « Gentil dona azalta, 196
« Ffranca, cortesa, avinenl,
« Plena de tôt bon ensenyament,
<< Saludeus molt ceyla de qui etz
[amada,
« Amorosa e gint formada, 200
« Mils que dona ques anc fos. »
E [en] après, tôt en struys,
Li ha trestot lo fayt comptât,
Tôt an axi com es stat : 204
E pregueus que nous sia greu
C'era se pleni de vos aytan, 207
Car ell per vos ha mal traytgran
Cent tants que d'amor te en co-
[manda,
Qu'el mon no ha pauca ni granda
Terra qu'el no aia sercada;
E per vos la mar n'a passada 21 2
Mas de très vêts per tôt lo mon,
E metges e savis que y son
Ha demandats per vostra mal.
- Ja no diray que Deus vos saul
Vos ni luy, n'auzell, per ma fe,
Per so car anc gauset de me c
Re pendre ses lo meu voler :
Mas, sil mal sofris ab plaser 220
Quel joy d'amors li dones
E mon causiment atendes,
Axil tengre eu per gentil,
Qu'el mon no ha dompne tan vil
Com dege pendra ni tocar 225
Re del seu sens luy demandar;
C'aytal fayt forsat no so bo,
Ne tant no saubrets derayso, 228
En gay, qu'eu per dret nous gany
D'oma (?) qu'un anelet d'estany
Donat per amor no vayla mays
Que d'aur emblats ab fis bolaxs-
171 mils (ou nuls) n'offre aucun sens; corr. nul temps? — 178 Suppr. me gay?
— 181 creyre ne convient pas à la rime, et d'ailleurs le vers est trop court; corr.
— 186 Suppr. be. — 188 que viu n'offre pas de sens; corr. qu'en venc
ou qu'i venc? — 198 Suppr. tôt. — tyySuppr. molt et corr. ceyl. — 201 Vers
trop court; corr. ancjasj? — 202 Corr. en estros. — 205 // manque proba-
blement plus d'un vers. — 207 C'era est d'une lecture douteuse. — 227 no so, ms.
nos. — 229 gany, corr. gazany ? — 23; Donat, con. Dat.
NOUVELLES CATALANES INÉDITES
279
« Entrels levais anamorats 233
« Nagus dons no es comparats
« Ab ceyll d'amor, ca dons c'om
[dona
a Sens deman ha valor mays bona
« Que ceyll ques dona perquerer;
« Mas don d'amor no fay plaser
« Ne val, pus sens deman se do.
u Ane valents ne cortes no fo d
« Qui dona toca sens deman ; 241
« Ne dona valent ne presant
« No fo ques lexasde mans tocar;
« Ne hom de amor ses sperar 244
« No pot vivre entrels fins aymans.
« Be mal me sperara .vij ans
« Que sol .j. jorn sperar nom vole
« E mon car puncelatgem tolc;
_ [248
« Que res non val emblats ni toits,
« Ne forsats ne venduts per solts,
« Mas per drets d'amor oltrejats.
— Dopne covinents, no vullats,
« Sius play, vostre dret [tan] me-
[nar,
« C'a tort lo poriets blasmar;
« Car la voste alta senyoria
« Es tant alta que dret séria 256
« C'om ne moris per vostr' acort.
« Mas pus Deus perdonetsa mort,
« E hom perdon' al anamich,
« Be devets vos a vostr' amich 260
« Perdonar, qu'en res nous es fais,
« Ans vos es [e] fins e leyals /. 4
« Plus que nul aymant a s'aymia.
« Ja ben es la gensor que sia 264
« E la pus alta de linatge :
« Be devets vos son fi coratge
« Pendra per la vostra ricor
« E la franquea per l'onor, 268
« E l'ardiment per la noblea.
« Pero si agues tal causa presa
« De vos ques pogues smendar
« Ne rendra, nous fera clamar272
« Meice, ans faral vostra man.
« Car dien que près sens deman
« De vos so que pus desiiava,
« Merce, mans juntes, [vos] cla-
[mava,
« Plorant, sospirant e disent :
« Ay gentil, plazent creatura,
« Pus bêla que anc formes natura
« Flor de jovent on joy reviu, 281
« Ja avets lo cor tan squiu
0 Que nous en preses piatat. »
« E vos qu'ab ris de joy trempât
« Ez als beylls uylls azaut gardant
« Li faziets d'amor semblan [b
« Per que fo del joy prendra
[prests ;
« E no es nul hom tan pauc trets
« Que no fes[es] tôt atretal. 289
« Le savis dits : En corts reyal
« Qui so que désira no pren 291
« Cant pot, après pauc s'en repen,
« E no y pot tota hora tornar :
« Sofeitsvos, queus veyem, preyar
« Sol aytant qu'el, vostra plaser,
« Vos pusc' ab joy viva veser, 296
0 Pus mort' ab gran trabayll vosvi.
— Ja no veuray ell ni ell mi,
« Abmongrat,n'auseyll,per mafe.
— Si farets. — No fare per re. 300
— Si farets. — E qui m'en forsara ?
23$ ca est pour que. — 243 Vers trop long; suppr. no? — 274 dien ou
dren ? je ne suis pas sûr de la lecture. Il faudrait disets (diseu ?) « vous dites. »
— 279 C'est la répétition du vers 164. — 282 Ja, corr. Non. — 301 Suppr. E.
P. MEYER
— Amor qui mays de poder ha
« Ab los valents que Malvolensa.
« Siben avets prêts e valensa 304
« E tôt quant a pros domna tany
« Ja, si merce de vos sofrany,
« No serets del tôt acabada.
« E sabets que per una errada 308
c Son mantes dones confondudes,
« E mantes bones corts perdudes
« Per un vil ab .j. fais conseyll ;
« E mil ardits per .j. volpeyll. 3 1 2
« E sabets be que, luny 0 près,
« [Abans] an mil mais que .j. bes,
« Mas eu faray un bell retrayt :
« Que anc may no fo servici fayt
[316
« Tan rie, tan car, tan precios
« Corn vostre amich ha fayt per vos.
— Servici quai ? — Eu lous diray :
« Tôt un regisme que val may 320
« Que ceyl de Fransa ha donat
« Per vos garir, don n'a mal grat
« Cant vos ha renduda la vida. »
Ella, sitôt s'ere marrida, 324
Un pauc son fel li adousi.
Dix humilment : « En gay, e qui
« Es ayeel a qui eu tant cost, 327
« Ne quai nom ha ? digats m'o tost.
■ — Gentil dona, be près l'avets. d
— E con m'es près? — En la mal
[tenets.
— Con en la ma? e no y tenc ren.
— Si fayts, si les letres gardât s
[ben 332
« Del anel qu'en la ma portats
« Lo nom saubrets aytant yvats. »
Abtant l'anel gardet e vi :
« De Fray-de-joy suy », qui ses fi
A via gran laus per la terra 337
De asaut e [de] be manar guerra
D'enseyament e de cortesia.
340
Ja al temps quant ella vivia
Say e lay lausar l'ausia,
E lausaven lo say e lay
Per l'emperi de Gint Senay, 344
Mils que nuls fl 11 de rey del mon.
« Diges me, gay, Deus te torn,
« Lo fayt con fo del meu morir,
« Ne con se poch far del garir, 348
« Ne tu ayci qui t'enviet?
« Ffrayre de joy con hic intret,
« Ne on es ne en quai repayre,
« Ne si son vius mon payra ni ma
[mayre,/. $
« Ne quim mes dins en est statge ? »
El gay li dix en pla lengatge
Suau tota la rayso. 3 $$
Ela li dix : « En gay, preyada son
« De Ffrayre de joy locortes; 357
« Cant lo veuray [eu] ni on es ?
« Prech te c'ades lo puxa veser.
« Ffrayre de joy, Sor de plaser,
« Anc noms no s'avengron tan be :
« Lo meu nom ab lo seu s'ave 360
« Mils que nuyll nom que hanc fos.
« Amich'ara fos eu ab vos, 364
« 0 vos ab me dins en mon bras !
« Gay, prech te que l'an dir ivas,
« Que nul temps gauig non auray
306 de, corr. e? — 330 Suppr. m'es? — 339 Suppr. e. — 340 Je suppose
qu'il manque ici un vers, et peut-être trois, non pas qu'il soit impossible d'admettre
trois vers consécutifs sur la même rime, Ciir il y en a des exemples (voy. Romania,
X, 503, etMussafia, Die catal. version ricr Sieben weisen Meister, p. 32), mais
parce que le vers 341 fait intervenir la dame en des termes d'eu il résulte qu'elle
devait avoir été nommée précédemment. — 346 Corr. si D. beus don? — 356 //
faut prononcer Elal, tt supprimer en. — 367 Remplacer nul par negun?
NOUVELLES CATALANES INÉDITES
ci Tro l'aja vist. — Dompne, sius
[play, 568
0 Eu m'en iray a vostre payre,
« La on sia, a Ginl Senay,
« E tôt lo fayt li comptaray. ^72
a E puys, cant [el] l'aura ausit,
« Dir li ai quel vos do per marit, b
Abtant de la dompnes parti,
E ella tant luny con lo vi
Per la finestra lo gardet,
Luny axi col deviset.
E venc un cavaler qui cassava
Ab .j. sparver que portava
Mudat, e près lo gay de gayt,
Don fo dampnatye e mal fayt,
281
397
400
« E sera fayt, qu'es qu'en deyt far; Gran tala e mala ventura. 404
« Puys hom nous en pora blasmar E lig hom en sancta Scriptura
[576
« Ne res dir[e] de res qu'en sia.
— Be as dit, pero mas valria
« Veser lo meu amie abans,
« Quel désir qu'eu n'ay es tan
[grans, 380
« Si ades nol vey sere morta.
« No vulles, pus que m'as storta,
« C'ades torn altre vêts morir,
« Car mort es fort greu a sofrir;
[384
« Qu'el mon non ha tan gran dolor
« Com ayeela que fa amor
« Cant hom no veu ceyll que mes
[ama,
« Car amor auciu e aflama 388
« E soven languir e penar;
« Mas mort no pot altre mal far
« Ne ocir mas una vagada,
« E es leug[er]ament passada, 392
Qu'enquantament ne res no val
Pus c'a Deu plau, c'om prenga mal,
No hom nos pot de Deu gardar.
E la domnes près a cridar; 410
Dix : « Senyer Deus, causa tant
[dura,
« Lojoy d'est segla tan pauch dura,
« Que quant era morta, .c. tans. »
A terras gita ab crits grans, 414
Sos caubeylls tirant e rompent,
Sos pits bâtent, sos mans torsent,
Cridant : « Ay dolç amich, 417 A
« L'auceyll lo pus car el pus rich
« Qu'el mon era avets perduts,
« Per mi, lassa! vendra saluts.
« Mes amara encara esser morta
« Que viva ; » e venc corrent a la
[E] si no fos tan be fermada [porta,
Ffores de la tor enderrocada; 424
E si no fos lo finestral,
« Per que deu homtostconseylldar Tan poc no li fera paor mal
« A aco que mes de mal pot far. Ne dan qu'en agues a soffrir,
« Pero bo ne savi no es. Ans se jaquixa per eyll morir. 428
— Dompne, sperats me un poc, Mas Deus no vole [e] nos poch far.
[nous pes. » c El cavaler senes tardar,
584 Car mort est probablement une faute pour C'amors : c'est, d'après ce qui suit,
l'amour et non la mort, qui est fort greu a sofrir. — 389 Corr. E si fai I.? —
394 Suppr. de. — 395 Ce vers se relie mal à ce qui précède ; peut-être manque-t-il
une ou deux paires de vers entre 394 et 39^. — 400 col, corr. con lo ? — 401 E
venc, corr. Ec. ? — 401, 430 cavaler est abrégé à la française, chl'r. — 409 No,
corr. Ne ? — 412-3 Lacune entre ces deux vers ? Le sens se suit mal. — 419 Corr.
perdut. — 420 Corr. rendr'a salut ? — 424 Corr. derrocada. — 426 Suppr. no.
282 P.
Mantinent quel gay ach près,
A una pros donal tremes, 432
C'om assats de beutats lausava
E gran terra senyorejava,
Rica de tors e de palays,
E avia nom Amor-mi-pays; 436
Que el la amava e ella luy,
E avia nom Amor-m'esduy, /. 6
Bo d'armes e de cortesia.
E mentre la dona ténia, 440
Lo gay, asautament li dix :
« Ffranca dona ab plazent ris,
a Complida de plasents beutats,
« Humilment vos prey quem digats
« Si fos nul temps anamorada? 445
— En gay, oc, e son, e no m'
[agrada
« Nul hom si anamorat no es.
— Ma dona, doncs tindriets près
« Null missatge qui tremes fos 449
« Per amor. ■ — No ha entre nos,
« En gay, » dix ella, « tan vill
[usatge
« C'on tingues près d'amor mis-
[satge,
« Que ans [be] lo delivraria 4$ 3
« Si près ni liât lo sabia,
« 0 y faria tôt mon poder.
— Madona, doncs sabjats per ver
« Qu[e] eu suy tremes per amor
« Del plus valent e del mylor 458
« Cane âmes dona ni donseyla, b
« D'ur.a donseyla la pus beyla 460
" Don hom nul temps ausis parlar.
" Perqueus prey quem lexets anar,
« Ffe que devets al Deu d'amor. »
E eylla qui d'aytal dolor 464
MEYER
Sabia, mantinent lexet
Lo gay anar qui s'en anet
A Gint Senay en la ciutat
On fo mant rey e mant honrat,
E mant compte e mant baro. 469
E jay vench ell de gran rendo
Lay on l'emperayre sezia
E l'emperayrits, qui dizia 472
Qu'enassen lur fiyla veser.
E anet se en un ram seser
D'un pi on ells tots sols staven,
Que d'altres afers no parlaven 476
Ne dizien ser ne mati.
El gay lurs dix en pla lati,
Ses lonc sermo e ses lonch play :
Emperayre de Gint Senay, 480
Auges mereveyla moût granda : c
Ta fiyla molts saluts te manda
E l'emperayrits atretal;
E creats que no ha nul mal, 484
Ans la trobarets viva sana.
Ane [en] null temps, de crestiana
Ne d'autre, no ausi hom dire 487
Que posques vivre après morir,
Mas Deus ho ha fayt per t'onor,
Ez eu qui n'ay mal tret major
C'om trasques per fayt mal ni
[bo. »
E comptais la rayso con fo, 492
Con Frayre-de-joy [en] anet
En Roma e dins la tor intret,
E con tant amet la donzela,
Qu'era franca, plazent e beyla, 496
Corn [a] per aver son cors bell
Lin det .j. e près lo seu anell,
E per aver la sua amor granda
Donet lo reyne de Florianda, 500
4; 1 Corr. que l[o]. — 446 Sappr. En. De même au vers 45 1, — 473 Suppr.
en. — 485 Corr. viv'e s. ? — 498 On pourrait corriger lo seu en son, mais la
construction « lui donna un [anneau] el prit son anneau » semble forcée. — 499 Suppr.
aver? — 500 Corr. Det.
NOUVELLES CATALANES INEDITES
E com ell mantinent iria à
A Ffrayre-de-joy, e quel faria
Venir per far lo maridatge
Ab gran honor e baornatge, 504
Si con tany a fïyll de rey valent.
E l'emperayre mantinent
Comptet 0 [tôt] breument als seus
E la honor que li feya Deus, $08
E tantost lo fayt atorguet.
El cortes gay tost s'en anet
A la tor on mester ha gran.
E la dompna planyent ploran 5 1 2
Se fo sezen al sol gitada;
El gay cant venc l'ach atrobada,
E dix li azaut e gent : $ 1 5
« Ffrancha donaab cors covinent,
« Gentil, levats, qu'eu suy ayci. »
E cant lo viu no poch parlar
De gaug, con lo viu retomar; 520
Sobre un siti d'aur se assech;
El gay de la preso li dix,
E de la dompne se lauset,
E con ab son payre parlet
Del fayt e con li atorgat.
E pus que ell 0 acabat,
Tornar se va [a] son senyor
Ffrayre-de-joy qui per amor 528
Plorant e sospirant languia,
El dix que l'atendria
Tôt jorn vas lo cami gardant.
« Madona, « dix ellabaytant, 532
0 Eu tornaray a mon senyor;
« Mas [ans] per la vostra honor
« Ffaray .j. castell rie e gran
285
« On vull que stien ab l'infan 5 36
« Mil dones covinens e beyles,
« E .m. donseyls e .m. donseyles.
« m. clerchs e .m. juglars cortes
« E .m. cassadors ab auceylls. »
De mantes guises lo castell 541
Fo fayt, que anc non vis tan bell,
Ab tors, ab cambres, ab palays;
Certes tan bell non vis anc mays.
[544
Mas hom no y comprava no y ve-
[nia, b
Mas quant hom demanar sabia
Avia hom lay mantinent.
El pont fo fayt tan fermement $48
Que tôt hom lay passar pogues.
E l'infant aparech agues,
Cant fo al castell, be .v. anys.
El gay dix quel faria anans 552
Betejar qu'el d'aqui partis,
E det li lo castell con peyris;
E dix quel nom quel seu voler
Que dels dos noms dévia aver 5 56
Que lo payre e la mayre avien
524 A cuy Fraire-de-joy dizien
E Sor-de-plaser examen,
E dels dos noms egualmen, 560
E mes li nom Joy-de-plaser,
De que la don' ac gran plaser,
Car tuyt cells del castell l'ameron
Con lur senyor, e s'azauteron 564
Volent lo tots [los] jorns veser.
E la don' ab aquest plaser
Ez ab gaug romas dins la tor, c
El gay tornet a son senyor 08
Aytant con poc delivrament,
/•7
$03 e quel, corr. el. — ^04 baornatge pour baronatge. — ^05 Suppr. Si. —
5 ! $ Corr. Esi li dix. — 521 assech, corr. assix. — 5 30 Corr. E l'avia dich ?. —
544 Suppr. Mas. — 554 li lo, prou, lil ; con peyris (parrain), ms. cô apeyris.
— $$$ Corr. del nom qu'ai? — 560 Corr. E d'amdos los?
284 P. MEYER
E l'emperayre mantinent
E l'emperayrits s'en aneron
Devert la tor, c'anc no parleron
Ab lur conseyll tro saberon per ver
De lur fiyla, qu'enquer veser
Viva no la cuyaven may,
Sitôt los ho ac dit lo gay. $76
E mantinent en la tor intreron
E lur fiyla lay troberon
Viva e sana e rient.
Ane may no fo de nuyla gent 580
Tant gran gaugeon ellsne meneron.
Mantinent l'infant demanderon;
E ella mostret lurs la tor,
L'infant, lo castell e la honor 584
Gran qu[e] el fazien tôt jorn ;
Esgardaran lay tôt en torn,
E viron la major riquesa ci
Del mon e la pus gran noblea 588
Que null emperayre anc âges.
Apres duret lo joy ell pies
Lonc temps, en la ciutat torneron. . .
Paul Meyer.
La suite prochainement).
573 Vers trop long que je ne sais comment corriger. Du reste l'idée ici exprimée
est en contradiction avec le vers $07. — 577 Suppr. E. — 579 Corr. E [!aj lur f.,
Iay[n]s ? — 591 Le reste de la colo ne est reste blanc.
MÉLANGES ESPAGNOLS
REMARQUES SUR LES VOYELLES TONIQUES
A.
En ancien espagnol -asti est devenu -esti -este -est. La longueur ou,
pour mieux dire, l'acuité de Vi final nous dit pourquoi Va s'est changé
en e: -asti a passé par -aisti ou aesti qui devait donner esti1. La
seconde personne plurielle ayant -astcs, une base -avisti n'est pas
vraisemblable. L'impératif vi ne peut être que *vadî2.
J'avais cru d'abord, en rédigeant ces remarques, pouvoir expliquer
alerce cité par Diez, Gramm. I, p. 146, et Dict. élym. II b, par une forme
intermédiaire Mairice, mais ensuite je me suis aperçu que Dozy l'avait
admis dans le Glossaire des mots espagnols et portugais dérivés de l'arabe
ip. 98). M. A. Socin, professeur à Tubingue, m'a confirmé cette éty-
mologie du regretté orientaliste, car Ve, m'écrit-il, appartient au radical
comme le montre l'hébreu crez. Ce mot qui désigne en arabe non seu-
lement le cèdre, mais aussi d'autres conifères, est arez dans la Gran
Conquista de Ultramar (p. 1741 : Linza traia de palo que dicen cedro en
latin e en arabigo le llaman arez.
1 On pourrait penser aussi que l'e a été amené par la première personne.
Schuchardt rejette cette manière de voir, Literaturblatt fur germ. und rom. Phi-
lologie, 1883, p. 110, et dans une lettre qu'il vient de m'adresser. Mais, à
cause des formes portugaises et castillanes, il m'est impossible d'admettre avec
lui que -este, -êmos, -estes du dialecte de Miranda et de l'ancien léonais soient
-a(v)isti, -a(v)imus, -a ( v) i s 1 1 s.
2 Dans nos recherches sur la conjugaison espagnole nous montrerons que la
seconde personne singulière de l'impératif de la seconde et troisième con-
jugaison avait emprunté sa terminaison à la quatrième.
2 86 J. CORNU
e = ê. Diez, Gramm. I, p. iji, cite consigo comme un exemple où
Yê se serait changé en i. J'attribuerais ce rétrécissement à l'influence
de Vu. Mais il est peut-être plus prudent de regarder conmigo, contigo
et consigo comme formés sur les datifs mi, ti, si'.. Quant à l'ancien esp.
venino, Fôrster en a donné la bonne explication, Zeitschrift fur rom. Phi-
lologie. III, Beitrâge zur rom. Lwtlehre, p. 516, en attribuant à la nasale
ce rétrécissement de Ve en i. La diphtongaison dans siembro se min 0 est
une erreur de conjugaison qui se trouve déjà dans Juan Ruiz et dans
Fern. Gonz., mais que Berceo et l'auteur de VAlex. ne commettaient pas2.
ie = e. Les exceptions sont assez nombreuses. Sans les énumérer ici
toutes, nous pouvons dire que la diphtongaison de Ve tonique n'a pas
lieu :
a) quand la syllabe suivante avait en latin un i long ou aigu : tri
herî \Milagros 5841, se*sedî, anc. esp. sey de deux syllabes, {en
*ten'i, ven venî, converti (Loores 227), defendi [S. Dom. 761 768, S.
Millan 1 19Ï, rendi IMilagros 26 il;
b quand la syllabe posttonique renferme ou renfermait un ï suivi
d'une voyelle qui a ou avait jadis la valeur d'un y :anc. esp. tebio tepi-
dus (Alex. 112$ 1 53 1), anc. esp. premia, apremio, precio, prez, preçio
v., herege, medio, anc. esp. mege ou menge me die us, remedio, seyia
[S. Dom. 45), seo = seyo sedeo, sea = seya sedeam, cereza Cere-
sea', espejo 4 port, espelho, pron. èxpeilhu\ anc. esp. espeio [espeiio
Alex. 390), emperio, madera, anc. esp. engeno [enienno Alex. 17 19I,
tengotenga, vengo vengai, especia, anc. esp. membrios, formé sur nervios
1. 77 et 51 ont subi l'influence de m;. On est, je le sais, accoutumé à regarder mi,
ti, si, comme des accusatif. Mais la syntaxe espagnole me semble exiger le datif.
Le datit seul explique d'une manière naturelle sipse du L. de los buenos proverbios :
Quando vicies al fhico que el trac mal a sipse, ; como puede mtlezinar a cire?
p. 18 ; dezir mal de sipse, p. 19 ; Çhiien diz su poridat 0 non deve enganna a sipse,
p. 23.
2. Semnan S. Dom. r]-],s:mbran Alex. 261 2395, siembra JR. 160 538 809,
sicnbrcn F'G. 53.
3. On se trompe, à mon avis, en admettant que ceresea vient de cerasea.
Cerasus est devenu de bonne heure ceresus, d'où ceresea, cf. citera du Probi
AppenJtx et d'autres formes pareilles citées par Schuchardt, Vokalismus, I,
p. 195-196 et III, p ioi-io2.
4. Mais pourquoi viejo Iport. vilho)} Parce que, m'écrit M. Schuchardt, il a été
dévié de son développement normal par * viedo * viedro vêtus vetere. Cf. Mur-
viedro murum veterem. On lit Icy veya, S. Dom. 27, mais c'est un cas isolé.
5. L'Alex, a tiengo 1 104 2498, tien 738, vienga 59 722. viengas 570, qui sont
des formes analogiques.
MÉLANGES ESPAGNOLS 287
JR. 581 ), setembrio [Alex.), novembrio [Alex.), dezembrio [Alex.], necio,
nenio, port, nêrvo, prorcrbio, soberbia, soberbio-a, port, sobêrba, sobêrbo-
a, tercio-a, port, têrço, gorernio \Apol. 273 455 629, Alex 224V;
c) quand le g devient v : grey, ko = leyo, lea = leya \Jeo Milagros,
76, JR. 6 ; leies legis S. Oria 54 ; le-y legit Sacrif. 37 ; leen Sacrif.
40, JR. 1364; leye imp. JR. 417), entero iport. inteiro ;
dj quand l'ë est devant ct ou es : ajeito, deleito, peine, despecho,
lecho, pechos, provecho, sospecha, acecho v. [açecha S. Oria \2,asecha
JR. 848, assechan Duelo 181, Alex. 2 1771, exe exit Sacr//. 32, P. de/
Cz'</ 1 09 1 , exen Sacrif. 191, m/s, sesto, port. smfo.
Ajoutons encore: Peydro [Berceo, P. del Cid), Pedro, Pero port.
Pedro et Pêro\
C'est par la même influence de l'Z sur Pc qu'il faut expliquer septimo,
pertiga' [percha Alex. 2 39 il, port, pirtiga, perdida (port, pêrda), persigo
port. pêssego\ lermino port. /m/?o = anc. port, termho).
Dans preces preeçes Milagros 773, cf. /eemi 4 /ex. 21 3 il, rezo i/eza
Sacn/. 69 76, rezds JR. 371), il faut sans doute aussi admettre l'in-
fluence d'un / palatal sur la voyelle tonique.
La conclusion à tirer de tous ces exemples est que VI ou l'y fait de
Ye (ouvert! un e fermé.
Après ces données il est à peine besoin de dire pourquoi -ero de
-ario n'a pas subi la diphtongaison. -ario est devenu dans le domaine his-
pano-portugais-airio-airo, d'où le port. -eiro. -eiro, commun jadis au
portugais et à l'espagnol, n'a pu devenir que -ero avec un e fermé2 dans
1. Mais piertega, Milagros 39, à cause de Ye.
2. L'e qui provient de ei et de ai a le même son : fecho, contreclw, malt r écho,
pecho pactum, riment avec assecho, despecho, lecho, provecho, ilerecho, techo,
estrecho. Que cet c soit fermé, c'est ce qui ressort avec évidence des rimes et
des assonances des plus anciens poètes espagnols. Il est si bien fermé que
atone il devient i, cf. dixaremos P. del Cid 1438, et dixassen S. Dom. 3 18 629.
Comme, en dépit des lumières qu'elles peuvent nous donner, l'étude en a été
négligée jusqu'à ce jour, j'ose penser que les indications ci-dessous ne seront
pas mal accueillies.
Seo rime avec creo, deseo, veo, S. Dom. 757, Loores 95, Duelo 123, et avec
Berçeo, S. Dom. 757. Voir aussi Apol. 515 el les rimes suivantes de G. de
Berceo :
créa, sea, pelea, correa, S. Dom. 715.
seas, h rropeas, meas, créas, S. Dom. 664.
Beso rime avec preso, seso, Sacrif. 209.
Queso rime avec peso, preso, seso, S. Laur 76, Alex. 404 532.
Remarquons quexa et dexa :
abbad.ssa, quessa (= quexa), promessa, prioressa, Milagros 531.
juglaresa, essa, quexa, promessa, Apol. 483.
promessa, joglaressa, dexa, quexa, Alex. 1722.
J. CORNU
cette dernière langue. Cf. lecfw = 'leytyo, port, leilo > et voir Ascoli,
Archivio glottologico italiano, I, p. 82 et suivantes
I.
e = 1. Mais 17 reste quand il est suivi d'un i long ou aigu ou d'un y :
-isti -iste -ist, seconde personne singulière des parfaits dits forts, pour
me servir d'un terme reçu, mais que je n'approuve pas [ovisti oviste
Riment avec les infinitifs en -cr, les mots suivants :
alloguer, S. Millan, 226;
loguer, Apol. 429 $35;
çcllercr, S. Laur. 34 ;
chancelier, Alex. 182 1 ;
cracher, Alex. 2050 ;
menester, S. Millan 140, S. Laur. 38, Milagros 354, Dutlo 69, Apol. 6$
90 400 429, Alex. $39 ;
mester,S. Dom. 769, S. Millan 226 2-]S,Apol. 160, Alex. 37 67 21 1 367
m 68;
volemer, volunter, Loores 48, Milagros 628, Alex. 64 211.
Les adjectif en -cro -ario riment avec espero, S. Dom. 4 650, ^/.x. 1041,
et avec vero S. Dom. 753, Milagros 309.
Les adjectifs et substantifs en -era -aria, ainsi que era area, riment avec
espéra v. S. Oria 167, /l/«c. 200 2032, avec espéra subst. S. Dom. 709, avec
fera S. Dom. 297., S. M/7/drt 346, Milagros 84S, /l/>o/. 217 222 281, avec era
aéra S. Millan 363, avec singera S. Millan 163, avec vera 5. Dom. 626, S.
Millan 71, Sacrif. 175, /I/70/. 481 $08 543, et avec pera S. Dom. 330, S.
Millan 407, Alex. 2] 12.
Companyera assone avec calleia, conseia. erveia, Apol. 367.
Il est singulier de voir rimer era eram ou erat avec era area et -era -aria .
L'e de prez est également fermé comme le montrent les rimes suivantes :
mnnez, pez, prez, befez,S. Dom. $$.
ninnez, prez, rrafez, gentilez, Alex. 7,
vez, prez, gravez (gravescit), rafez, Alex. 49.
L'e en question ne rime pas avec le. A peu d'exceptions près, cette diphtongue
ne rime qu'avec elle-même. Des rimes telles que les suivantes sont isolées :
cjuieio, sendero, verdadero, çellero, Milagros 668.
primeros,fieros, caberos, guerreros, Alex. 1065.
ençierra, tierra, sierra, era (area), Alex. 1065.
Stella, mollera, cuchiella, fabriella, Alex. 493.
Elles ne peuvent en aucun cas ébranler l'autorité des premières, même si
j'ajoutais encore les rares passages où ic rime avec e (Sacrif . 104 245, Loores 3 1 ,
Milagros 370 373, Ap l. 361, Alex. 428).
1. Schuchardt, Vokalismus, II, p. 528, a donné le premier la bonne explication.
Je n'ai fait que l'appuyer. — Une base PRIMAERO qui existerait, d'après
Ascoli, Archivio glottologico, I, p. 485, dès l'époque romaine, n'est pas possible
pour l'Espagne, même si l'on attribuait quelque importance à la graphie isolée
leida laeta, Milagros 448. — Cf. W. Fœrster, Umlaut, Zeitschrift fur romanische
Philologie, 1879, p. 507-512. Le savant professeur de Bonn est, quant à -ario,
de l'avis d'Ascoli, voir p. 507.
MÉLANGES ESPAGNOLS 289
ovist, mais oviestes), firme, adjectif qui vient probablement de l'adverbe
firme, prononcé firmi dans la péninsule ibérique ' ; cf. tarai, fréquent dans
les anciens textes, et voir Schuchardt, Vokalismus, I, p. 254-255;
Dimio DïdymusS. Millau 75, cobdicia (port, cubiça), viçio (port, viço),
serricio (port. serriço\ envidia, ancien espagnol embidia ou enbidia,
porfia, anc. esp. porfidia, maravilla \marariia, Alex. 1374), mijo2, omil-
lom (P. del Cid), martirio, virio \ireo ou vïrio,nom d'un oiseau, vidrio
vitreus iport. vidro), deliçio, delïcium [P. del Cid\,juicio (port, juizo),
lio lï go, navio, fimbriaî, virgen, absincio [Duelo 45, peut-être un mot
savant), cincha (port, cinta), pinta.
Les adjectifs en -ible ont gardé Vi, parce que 1'/ posttonique s'est
maintenu longtemps, comme le prouvent les formes telles que estavil,
perduravil, aborrecivil,de l'ancien portugais.
Marisma maritima a gardé Vi à cause de Vi suivant et à cause de Vs
(*maridima*maridma 'marizma).
Mismo metipsimus est plus compliqué. La contraction des deux
premières syllabes qu'on rencontre dès les plus anciens textes n'est
possible que si l'on admet dans le latin vulgaire de l'Espagne une forme
medipsimus, d'où 'midissimo *miismo4. En portugais la forme
1. Une forme firmis, qu'on rencontre dans les textes latins du moyen âge et
admise par Diez, Gramm., II, p. 64, ne lève pas la difficulté, cf. verde. L'adjectif
infirmus qui continue à vivre dans l'esp. cnfcrmo, port, enjêrmo, rend du reste
cette base peu probable.
2. Pourquoi avons-nous manccbo, ccjo ou ce/a, concejo, consejo, ncçio? Pour
les trois premiers exemples, Schuchardt pense à une influence dissimilative de ç
(tje au iieu de tji). Le port, invéja m'a d'abord singulièrement embarrassé. Mais
on l'a peut-être pris pour un substantif verbal dérivé à'invejar, et alors Ye ouvert
n'offrirait rien d'extraordinaire.
3. J'avais d'abord cité aussi limpio (port, limpo), mais si lindo vient aussi de
1 i m p i d u s , il est évident que Vi était long.
4. Le changement de Ye en; dans la formule e-i a dû être très répandu en Es-
pagne, comme nous le voyons par plusieurs formes verbales dont nous parlerons
prochainement. Aujourd'hui il ne reste que des débris de cette assimilation.
Mais peut-être faut-il ici attribuer Yi à l'influence de Y m et de Ys. — Pour
l'adoucissement ancien du t en d on pourrait citer l'anc. esp. meaia, anc. port.
mcalha, si l'étymologie de Diez, qui propose metallea, était assurée. Mais
medialia, rejeté par Diez, est, comme me l'écrit mon ami Schuchardt, une
base excellente exigée aussi par le sens. Medialia est devenu de bonne
heure par dissimilation medalia qui se rencontre dans un forai de l'an 1 1 86
(voir Santa Rosa de Viterbo s. v.). L'it. medaglia, le prov. mcalha, l'anc.
fr. maaille, fr. mod. maille, l'anc. port, mcalha, l'anc. esp. mcaia (S. Millan
2 423 474) et miaja (JR. 1502), s'expliquent par medalia. Du reste, si nous
considérons -met comme syllabe finale dans egomet ipsimus par exemple,
le d au lieu du l n'offre rien d'anormal, comme le montrent les nombreuses
graphies recueillies par Schuchardt, Vokalismus, I, p. 118-122.
Romania, XIII. 19
290 J. CORNU
devrait être là même qu'en espagnol. Si elle est mêsmo ' , c'est que \'e
aura été amené par medes de l'anc. port.
L'i reste aussi quand la syllabe suivante renferme ou renfermait un
a : virtos P. del Cid, contino, minguà [P. del Cid 11 78, L. de los
buenos proverbios, Gran Conquista de ultramar], viuda, Domingo, mais le
fém. a e [Domenga Milagros 38 2, Menga JR. 9781, -iguo = iuguo
-ivgo -ivego -ifico dans apaciguo, santiguo, testiguo, areriguo s.
Dans Esidro, obispo, discolo, le poids des deux syllabes atones a peut-
être aidé à maintenir Vi, mais les nombreuses graphies recueillies
par Schuchardt, Vokalismus des Vulgàrlateins, II, p. 1 50 et suivantes,
rendent sûres des formes intermédiaires Esiduro, episcupo 4, disculo et
donnent une explication plus vraisemblable.
La diphtongaison dans nieve (port, néve avec un e ouvert) n'est pas
plus étonnante que celle de ï'ê dans l'anc. fr. endieble des piez, debilis
pedibus, QLDR p. 135 et 149, fieble QLDR p. 72, Rolland 2228,
fieblement Rolland 2104. Fôrster cite d'autres exemples de la même
influence de la labiale, Cliges, remarque sur le vers 3850. J'avoue que
je ne comprends pas pourquoi Baist veut tirer nieve de nivea. Voir
Zeitschrijt fur rom. Philologie 1883, p. 121. Quanta pliego et riego,
comienzo, compieço et empieço, ce sont des erreurs de conjugaison, qui
ont donné naissance aux substantifs verbaux pliego, pliegue, riego et
comienzo. Riega se trouve déjà dans VAlex. (1633) et les substantifs
riego et comienzo sont déjà employés par Berceo [Milagros 22, S. Dom.
31, Sacrif. 1 38).
0.
0 = ô. Mais nous avons u dans yuso et ociubre, dans conusco et con-
vusco, aujourd'hui vieillis, et dans nudo, qui serait nuedo dans le Can-
cionero de Baena. Le premier exemple s'explique par l'effet assimilatif
du y. Octubre est une forme à demi savante. Anciennement on disait
1. Mcsmo se rencontre aussi en espagnol, dans JR. par exemple.
2. Non es nomne ninguno que bien derecho venga
Que en alguna guisa a ella non avenga :
Non a tal que raiz en ella n:n la tenga,
Nin Sancho nin Domengo, nin Sancha nin Dominga, Milagros 38.
3. En portugais nous avons encore Imgua. Si Yi de quinque n'était pas mis
hors de doute par les inscriptions, je citerais aussi cinco. Mais les latinistes ont
tort de dire que i'i de qu i nque est long de nature. L'/ a été amené et maintenu
par -nque. Pringuc s'explique de même Dans les exemples que nous avons cités
nous voyons la continuation d'une loi de phonétique latine et la confirmation
d'une loi de phonétique générale.
4 Obispo vient de episcopus par *ebiscubo *ebisbugo *ebisbuo
"obisbuo.
MÉLANGES ESPAGNOLS 29 I
ochubre ou bien ochubrio iport. oitabro), où le ch [= ty) a également
rétréci la voyelle '. Quant a l'anc. esp. conusco et convusco, je n'hésite
pas à y reconnaître l'influence de Va sur l'ô. Mais comment se fait-il
que nôdus soit nudo ? L'ancien espagnol avait iiudo, comme l'observe
Schuchardt. Il n'est donc pas plus singulier que yuso. Dans un seul
exemple, en omettant, cela s'entend, les erreurs de conjugaison, nous
trouvons ue au lieu de o. Cuemo, qui se rencontre dans quelques an-
ciens textes 2, vient de ce que qnomo quomodo a été confondu avec les
mots où Vô était devenu uo, diphtongue qui a précédé ue. Diez a cité
par inadvertance cuemo parmi les exemples de Vô (Gramm., I, p. 160).
ue = ô. La diphtongaison ne s'opère pas quand Vô se trouve dans
les conditions déterminées pour Ve :
Solvi imp. = *solvî [Himno, II, 91, proprio, -a, hoya hoyo, anc. esp.
foya fovea (port, fôjo), novio -a, odio, enojo v. [enoyas v. Miîagros 778,
anc. esp. enoyo s.), hoy (port, ho je), anc. esp. oy, de deux syllabes,
joyo lolium (port, joyo), moyo, iport. môyo), poyo (port, pôyo), olio,
hoja (port, fallu), anc. esp. foya foia (Berceo), foiia [Alex. 1820), anc.
esp. cordoio [S. Dom. 540, JR. 51), despojo v. 3 , co/'o v. (port. cô///o),
0/0, anc. esp. oyo [S. Dom. 192), port, olho, ostra, ostia ostrea ;port.
ôstra) orrio horreum (S. Dom. 225 238), forçia Alex. (port, força),
ordio [S. Dom. 689, Miîagros 552, Alex. 2396, Fera. Gonz. 236), coc/20
coctus, noche [nochï Miîagros 732 733), ocho, coxa, coxo (coyxo S.
Millan 278), port, côxa, coxo.
L'anc. portugais comho corne (d)o nous apprend pourquoi como n'a
pas subi la diphtongaison 4.
VI ou l'y rétrécit l'ô (ouvert) s. Aussi oyos rime-t-il avec ynoios,
manoios, annoios, S. Dom. 587.
1. Cf. le port. chumbo,esp. plomo.
2. Voir plus bas, p. 299.
3. Le port, despojar est emprunté à l'espagnol.
4. Selon Diez, Gramm., II, p. 179, l'espagnol n'offrirait aucune trace d'in-
finitifs delà troisième. Outre fer facere nous pouvons citer corner qui ne
peut pas venir de* comedèr, mais que comedere *comeire corner expli-
que parfaitement. Cf. Pero Pet ru s. Le portugais a encore morrer, qui est
* morere d'où * m orre -f- -er de la seconde conjugaison.
5. L'o qui provient de au est également fermé, comme nous le montrent les
assonances :
otro, ombro, logro, Alex. 987.
poifsosos, espumosos, ombros, otios,Alex. 536,
todas, bodas, olras, devotas, Alex. 270,
et comme nous le voyons par un grand nombre de rimes :
Cosa rime avec prosa, S. Dom. 1, S. Millau 359; Miîagros 302 697,
Duelo 10, Alex. ï 794 ; avec esposa, S. Dom. 103, S. Millan 223,
292 J. CORNU
Il reste encore un assez grand nombre de mots qui se sont soustraits
à la diphtongaison. Après avoir éliminé cofino, qui est savant — la
forme populaire est cuebano, — moro qui est une erreur de conjugaison,
don et dofia, qui dans don Juan, do fia Maria, sont proclitiques, conde
lanc. esp. aussi cuende), qui peut s'expliquer de même, contra, procli-
tique aussi, mais qui, en dépit de cuentra de l'Alex., et de encuentra,
Duelo 152, semble, comme monte, avoir eu un 0 long ', il reste encore
Cristoval, colera, golpe, calonge, monge, reloj, torno, horma, rosa, coma
icoma), domo~as -a -an, Mayordomo, estomago, hombre et roble. L'o
dans les huit premiers exemples répond à l'omicron qui généralement
a été traité comme l'û. Mais même si calonge, monje et reloj avaient
eu un 0 ouvert, ils auraient néanmoins gardé l'o à cause de 1')' qu'ils
avaient jadis. A l'égard de rosa, je n'ai point de raison à donner du
maintien de l'o qui a persisté à peu près dans tout le domaine roman.
Quant à coma, domo, Mayordomo, estomago2, hombre lanc. esp. omne,
port, homem), c'est Y m qui a fermé l'o et empêché la diphtongaison. Cf.
qucmo crëmo, frenme frémit Apol. 20, eltrcmen dans l'Alex. Roble enfin
n'a pas subi la diphtongaison à cause de Yu posttonique qui, en latin
vulgaire, appartenait à tous les cas de rôbur, comme nous le montrent
les graphies recueillies par Schuchardt, Vok.ilismus, II, p. 138.
Dans les exemples que voici Yô est devenu u : cubro, puia [Fern.
Gonz. 6$8, JR. 52 il, puian (P. del Cid 2698), nuzo noceo [Milagros
Loorcs 204, Milagros 63, Duelo 10, S. Oria 120, et avec les adjectifs
en -osa.
Posa rime avec les adjectifs en -osa, S. Dom. 1 103, Milagros 351.
Poso, subst., rime avec les adjectifs en -oso, S. Dom. 268, Alex. 149 1 524.
Loca, poca, toca, riment avec boca, S. Dom. 293 981, Milagros 688 898.
Poccos assonne avec lotos, dcvoios, corrotos, Milagros, 404.
Ajoutons encore :
bozes, conosçes, alfozes, gozcs, Apol. 586,
et bozes, alfozes, coçes, gozes, Alex. 4^3,
et remarquons que rosa rime avec cosa, csposa et les adjectifs en -osa (Loores
204, S. Oria 28, Alex. 2438).
La contraction de au en 0 fermé est tout à fait pareiiie à celle de ai en e
fermé. Lors même qu'on ne rencontrerait pas de traces de la diphtongue inter-
médiaire ou, il serait aisé de prouver qu'elle a dû jadis exister en espagnol. Le
portugais tel qu'il se parle à Lisbonne est arrivé naguère au même point: ouro
équivaut à Cru et cantou à cantô. En français et en italien l'o ouvert résultant
de au me paraît devoir être expliqué par les intermédiaires ao et où, d'où l'o.
Dans ces deux langues c'est Va qui a modifié Vu, en espagnol et en portugais
c'est Vu qui a fermé Va.
1 Contra n'est pas assuré. D'après une communication de Schuchardt, l'o
était bref mais fermé. La graphie xouvxpa, Vokalismus, II, p. 1 30, n'a donc
de l'importance que pour la qualité de la voyelle.
2. Coma et estomago pourraient du reste aussi faire partie des premiers
exemples.
MÉLANGES ESPAGNOLS 295
$2<;), huvias obvias [Alex. $68, J R. 222], uvia obvia [Looies 196),
aburra abhorreat iJR. 104Ï. Ces mots, qui appartiennent tous à la
conjugaison, étant en désaccord avec ceux où l'y a fermé l'o ouvert et
ces exceptions manquant de raison phonétique, je suis porté à croire que
cubrir, puiar, nuzir, uviar, aburrir, avec un u tout à fait régulier, et les
autres formes accentuées sur la terminaison ont petit à petit donné Vu
aux exemples ci-dessus. Car il s'agit ici de u -f- i : = o -|- / et de
u -J- y =s 0 -f- i (atone).
U.
0 = ti..Les exceptions que voici, étudiées déjà par Fôrster : dubio,
ruvio, lluvia, deluvio , estudio , huyo, turbio,buitre,escucho,muclw,azufre —
' azuifre ', cumbre2 (port, came) = * cuimine culmine, lucha, trucha, ducho
[duecho Milagros 149 = *duytyo1, qui ne peut pas venir de doctus,
prouvent, avec ce que nous avons dit du maintien de Ve, de \'i et de l'o,
que le savant professeur de Bonn a tort d'expliquer Duero, aguero, sal-
muera, ciguena, comme il le fait'. Diez a vu le vrai, Gramm., I, p. 183
et J5 8, en admettant pour tous ces mots l'attraction 4. Cuero et muero
!. Vu posttonique de su 1 f u r suffit peut-être à expliquer azufre qui aurait
perdu 17 par dissimilation. Le portugais a enxâfre, comme aussi dôce.
2. Il est inutile d'admettre que la nasale a maintenu l'a. Cf. Fôrster, Umlaut,
p. si4- .
3. Beitrdge zur romanischen Lautlehre, p. 498 et p. 516, où il pense que Vu
s'est changé en 0 ouvert. Nous ne croyons pas non plus que l'o (fermé) soit
devenu ouvert dans le suffixe -orio. Asmaduero S Millan 306, et cobdiçiaduero
Milagros 2, s'expliquent très bien par le changement de -oiro en uiro, d'où
-ucro avec déplacement d'accent. Les formes en -cro que nous rencontrons dès
le xme siècle (cobdiciadero Milagros 333, monedera monitoria, Milagros 290)
sont tout à fait conformes à la phonétique espagnole qui en ce point rappelle
la transformation de ol en e en français.
4. ui est devenu ué, cf. l'anc. esp. cucta = cuita, cuédo = cuido et les rimes de
J R., rueda, pueda, coeda, denueda 275, mucdo, cuedo, pucdo, dcnuedo 975.
Cette dipthongue a donné aussi a comme le prouvent les rimes de Juan Ruiz :
rnuda, aiuda, cuda (à rétablir au lieu de coida), rtcubda, 490,
ayuda, muda, cuda, muda, 669,
se muda, cuda, desnuda, acuda, 1 $06,
et les graphies cudé, Duelo 139, et cudava, Alex. 331, 463.
Nous trouvons aussi fréquemment uci. Les mêmes textes offrent des variations
comme celles-ci : cuydo cogito Apol. 477, cuydan P. delCid 301 1, cuejido S.
Dom. 851, cueydd S. Millan 262, cucdo P. del Cid 2130, Alex. 25 94 914,
FG. 305 444, cueda P. dcl Cid 556, aiedan P. del Cid 1839 3622 3687, cuedô
Alex. 161 339; cuita cocta = coacta (cf. Caper cité par Schuchardt,
Vokalismus, II, p. 516 : coactus non coctus dicendum 2240 P, Gram-
matici latini, éd. Keil, vol. VII, p. 94, 16. Diez tire ce mot de cocta re,
fréquentatif hypothétique de coquere, étymologie que je ne puis approuver
à cause du sens) S. Millan 208, Apol. 481, cueyta S. Millan 128 135 \\i 230.
294 J- C0RNU
présentent peut-être à la fois la diphtongaison et l'attraction, comme
semble l'indiquer la graphie cueyro du Fuero Juzgo '. Il est possible que
hue ou vue hodie de l'Alex. (58 66 1014Ï doive s'expliquer de même.
Nuech, dans le même texte (v. 1263I, répondrait exactement au fr. nuit.
L'élément palatal a maintenu Vu de yugo. Cruz a probablement gardé
Pu par l'influence de l'Eglise (Schuchardt).
Les cas où Vu est devenu ue, si je laisse de côté les erreurs de con-
jugaison, se réduisent à un seul plus que douteux. Cueva, port, côva,
n'a rien à faire avec cubare, comme Schuchardt l'a vu depuis long-
temps, voir Vokalismus, 1, p. 178. Mais cueva n'est pas *covea au
lieu de cavea. Le port, côva, qui a Vo ouvert, s'y oppose. C'est ou
bien un substantif verbal tiré de covare = cavare, ou bien un fém.
formé sur covus. Nuera, comme il me semble l'avoir lu quelque part, a
subi de bonne heure l'influence de soror. Culebra a également été
expliqué. Reste nuez, port, nôz, qui me paraît bien exiger une base
'nocem. Mais il n'est pas plus extraordinaire que le port. vôz.
Les faits viennent donc confirmer de la manière la plus brillante la
théorie de Schuchart, théorie d'après laquelle Pu exercerait sur les
voyelles la même influence que Pi2.
L'essence du phénomène étudié est V assimilation, quel que soit le nom
qu'on lui donne. Nous l'avons nommé ainsi sur l'exemple d'Ascoli,
lorsque, il y a une dizaine d'années, nous consacrions nos loisirs à
l'étude des dialectes des Alpes fribourgeoises et vaudoises, qui en offrent
de nombreux échantillons.
Les voyelles ouvertes engendrent des voyelles ouvertes et les voyelles
fermées des voyelles fermées (port, mêdo, novo, mais ora, fertnôsa), et
certaines consonnes exercent sur les voyelles une action toute pareille
[cama en port, avec un a fermé). Si en théorie toutes les voyelles peu-
vent se colorer ou se nuancer réciproquement, le rôle prépondérant dans
ces modifications appartient à Pi et à Pu, les voyelles les plus fermées, et
il est à remarquer que Pi, à cause de son acuité, agit avec plus de force
que Vu. L'iï exerce aussi une influence puissante dans les langues qui
possèdent cette voyelle. En recherchant pourquoi il en est ainsi, nous
remarquons que la bouche éprouve un certain effort à prononcer, par
exemple a-i, è-i, à-i, a-u, è-u, o-u, que l'effort, diminué pour é-i, o-i,
6-u, est moindre encore pour u-i, i-u, i-i, u-u. Supposons les deux
cueitado S. Millau 196, cucta P. del Cid 1189 2360,^/^.490; vueytrrcFG. 175
= buitre. — Diez ne cite pas sutno somnium, qui présente aussi l'attraction.
1. J'abandonne maintenant cette explication. Cuao remonte à * cuiro, côiro.
2. Zeitschrift fur rom. Philologie, 1880, p. 114.
MÉLANGES ESPAGNOLS 29$
formules a-i et i-a que nous trouvons réunies dans mirabilia. L'a dans
l'une deviendra / en passant par è et é : mirivilha ; Yi dans l'autre se
changera en a, en passant par é et è : maririlha.
Quoique nous ayons sur l'assimilation des voyelles des matériaux
abondants entre les mains, nous ne pouvons pour le moment en faire
usage. Mais si nous pensions à faire une étude générale sur le sujet,
nous la diviserions en trois chapitres, dont le premier embrasserait les
cas étudiés en partie par Fôrster, c'est-à-dire, ceux où la voyelle pas-
sive ou assimilée est tonique, le second ceux où elle est atone
tandis que l'assimilante est tonique, et le troisième ceux où les deux
voyelles, l'assimilante et l'assimilée, sont atones. A la suite viendraient
les phénomènes analogues produits par les consonnes.
Ayant lu et relu l'importante étude que Fôrster a consacrée au même
sujet dans ses Beiîràge zur romanischen Lautlehre [Zeitschrift fiir rom.
Philologie, 1879) et m'étant trouvé sur plus d'un point en désaccord avec
lui, j'ai cru devoir joindre à ces remarques celles que cette lecture m'a
suggérées et où je ne contredis point pour le plaisir de contredire. Mais
il me reste peu à glaner après les excellentes observations de Schuchardt
[Zeitschrift fur rom. Philologie, 1880, p. 1 13-12 3) et de G. Paris (Romania,
1880, p. 330-332).
P. 494. Fôrster fait venir les parfaits portugais li etcndelêgi et
crêdi. Ils sont identiques aux parfaits espagnols lei et crei et étaient
anciennement lu et crû avec une assimilation des voyelles extrêmement
répandue en vieux portugais. C'est en vertu de cette même assimilation
que ténia et venia sont devenus tinia et vinia, d'où *tii~ha * vii~ha, tiinha
viinha. Ces dernières formes, qui sont celles des anciens textes, ont été
contractées ensuite en tinha et vinha. Cf. ladainha.
Punha, anc. port, pointu, d'où puinha, n'offre pas non plus un dé-
placement d'accent. Voir p. 506, où Fôrster se range à l'opinion de
Diez [Gramm., II, p. 195).
L'esp. ai ne vient pas de dëdi, mais est dëdi, d'où dedi avec un e
fermé, d'où *didi, d'où *dii contracté de très bonne heure en ai. Cf.
l'anc. esp. vini, qui est venui, comme le prouve la troisième personne
vieno, qui est une forme assez répandue dans les anciens textes et qui
vit encore en asturien, comme me l'apprend Schuchardt. Vendi serait
d'après Fôrster formé sur le parfait de la quatrième. Rien ne s'oppose
à une base vendcdi. Je crois même qu'il y a de bons arguments pour
296 J. CORNU
l'établir'. Dans tout ceci Fôrster part du principe erroné que
IV fermé) -f- i peut seul devenir /'. Mais si Vi change Ve ouvert en
e fermé, je ne vois pas pourquoi le même i, continuant à vivre, ne
pourrait pas faire un i d'un e fermé. Les formes espagnoles iibio te pi-
dus, tidio taedium [Berceo) et les portugaises dizima, pirtiga confirment,
je crois, ma manière de voir.
P. 497. Exilio, arbitrio et familia en esp. et en port, sont d'origine
savante.
P. 496. A ajouter aux exemples l'esp. cirio.
P. 496. J'aurais cité ici outil, anc. fr. ostil, ustil = *utisl, qui est,
malgré Diez 2, certainement utensile.
P. 499. L'esp. rojo iport. rôxo) ne vient pas de rubeus, comme dit
Forster, ni de russus, comme dit Diez, Etym. Wôrterbuch., I. C'est le
latin russeus.
Calumnia, esp. et port., est d'origine savante.
Pueyrê ne demande pas nécessairement une base * pavoria, comme
je l'ai admise aussi, Phonologie du bagnard, 72. * Pavura au lieu de
pavore- suffit à expliquer cette forme. Le français peur ne peut pas
être * pavoreum.
P. 503. Sur le port, siso, l'esp. et le port, sisa, voir plus bas, p. 305.
P. 504. Sentes, dormes et sobes en port, ne peuvent être que des
formes analogiques. Sentis, dormis et subis auraient dû donner
sintes, durmes et subes. Cf. les anciens impératifs, sinte, durme et sube.
Une forme crejo m'est inconnue, c'est creio qu'il fallait dire. Auço et
auça sont des fautes d'impression au lieu de ouço, ouça,
P. 505-506. En portugais presque tous les 0 atones avant et après
l'accent se prononcent u. Dormimos devrait s'écrire durmimux pour être
conforme à l'usage. Cubrir, cuspir, tussir, représentent la prononciation
actuelle, et cobrir, cospir, tossir, l'ancienne orthographe, conforme une
fois aussi à l'usage.
P. 507. Les formes esp. siento et duermo ne s'expliquent pas aussi
simplement que le pense Forster. Ni siento n'est sentio ni duermo d or-
mi 0. Siento est né de siente et duermo de duerme. * Petio ne pourrait en
1. Grober {Zcitschri/t fur rom. Phil., 1882, p. 174) est du même avis que
Forster et rejette l'explication que nous avons donnée, Romania 1881, p. 217,
des parfaits en -di. L'analogie joue un grand rôle dans la déclinaison et la con-
jugaison (et aussi dans la syntaxe), mais il n'est permis d'y recourir que quand
ia phonétique nous laisse en délaut. Si Grober sortait du domaine français, il
verrait que notre manière de voir est confirmée par des faits aussi nombreux que
probants.
2. Etym. Wôrterbuch, II c, s. v.
MÉLANGES ESPAGNOLS 297
aucun cas donner à l'origine ni piedo ni pido. La conjugaison théorique
serait * peço, p'uies, piede 'qui se rencontre), pedimos ou pldimos, pedides
ou pidides, pieden [Vi de la troisième personne plurielle s'étant perdu de
très bonne heure). Pido ne peut venir de * petio que si nous admettons
que la dentale a persisté, maintenue qu'elle était par toute la con-
jugaison à l'exception du présent du subjonctif; mais il me paraît plus
simple de tirer pido de pides et de l'imp. pide que d'admettre cette
irrégularité phonétique.
Si Ve reste dans la formule c-î, il n'en était pas de même en ancien
espagnol. Il y a eu une époque où elle devenait régulièrement i-i. Mais
pourquoi dit-on sintiô, sintieron, mais vendiô, vendieron? C'est une ques-
tion que Fôrster ne pose point. Je crois cependant qu'elle devait être
posée. Les motifs d'euphonie que Diez ' fait valoir pour expliquer les
premières de ces formes n'existent-ils pas pour les secondes et leurs
pareilles ?
P. 514. En citant astilla, mejilla, martillo, cuchillo, il n'eût pas été
inutile de rappeler les anciennes formes en -iello -iella et de dire pour-
quoi bellus est resté bello.
Pour finir, une remarque toute personnelle relative à ce que j'ai dit
de l'influence de Vi atone sur les voyelles toniques, Romania, 1878,
p. 360-361. Ce que Forster dit en passant que je ne savais pas (p. 493),
je le savais fort bien. S'il voulait citer Diez, il ne devait pas parler du
Dictionnaire étymologique, mais de la Grammaire des l. r. , vol. II, p. 83,
que j'avais eue sous les yeux en traitant accidentellement de l'it. egli,
quegli et questi, de l'anc. esp. elli et esii, et de l'anc. port. eli. Je n'avais
du reste nullement la prétention de dire quelque chose de neuf, en les
rapprochant des bases latines en -ic et en voulant appuyer l'explication
de Mussafia, rejetée par Diez, au sujet de 1'/ de il, icil, cil, ist, icist,
cist.
OBSERVATIONS ETYMOLOGIQUES
ARIENZO.
Le Dictionnaire de l'Académie espagnole cite comme vieilli un mot
arienzo qu'il explique par « moneda antigua de Castilla », mot que nous
avons rencontré dans un passage de S. Millan (473) :
1 Gramm., I, p. 195.
298 J. CORNU
Monzon e Baltanàs deven cada posada
Con todas sus alfoçes arienzos en soldada.
L'ancien portugais a la forme correspondante arenzo qui se trouve
dans un passage du forai de Folgosinho de 1 187 cité par Santa Rosa de
Viterbo : Et de Ma carregadura dent in portatico uno arenzo. C'est le latin
argenteus.
CALANNO-A.
Diez cite dans le Dict. étym., II, b, un mot calcina, sur lequel le Dic-
tionnaire de l'Académie espagnole s'exprime comme il suit : « Muestra,
modelo, patron, forma, met. fndole, calidad, naturaleza de la persona 6
cosa; y asi se dice : es de buena 6 mala calaiïa. » Les poètes des xme
et xive siècles n'ont pas ce substantif, mais bien un adjectif calanno-a
avec le sens « pareil, semblable », adjectif qui a évidemment la même
origine et qui est cité également par le Dictionnaire de l'Académie espa-
gnole. Gonz. de Berceo l'emploie souvent :
Cuntiô en essi tiempo una buena hazanna :
Bien es de los miraclos semeiant e calanna, Milagros j $ 2 .
Panno era de preçio, nunca vid su calanno, Milagros 609.
Vio grandes quirolas, proçessiones tamannas
Que nin udiô nin vîo otras desta calannas, Milagros 700.
Voir aussi S. Dom. $6 273, Sacrif. 202, Milagros 1 59, S. Oria 20 52,
Apol. 259, Alex. 874, Fera. Gonz. $43.
Diez tire avec une certaine hésitation calaha de qualis, mais le suf-
fixe -ANE A, le seul auquel nous puissions penser, nous paraît ici bien
peu probable. Calanno-a renferme qualis. Il est formé sur tamano-a
tam magnus-a. On s'attendrait à quaîanno, mais tamano a causé la chute
anormale de Vu.
COSECHA.
Diez, Dict. étym., II b, tire l'esp. cosecha « moisson » de consecta,
quoique le sens de consecare « couper en menus morceaux » ne con-
vienne nullement, et Baist, Zeitschrift fin rom. Pail., 1S81, p. 236, ac-
cepte cette étymologie. Cependant l'auteur de la Grammaire des langues
romanes était bien près du vrai, car dans le même article il a reconnu
que cogecha (La semienza es poca, la cogecha granada, Sacrif. 132), écrit
aussi coyecha, est le même mot que le port, colhcita. Plus tard Car. Mi-
chaelis de Vasconcellos, Sludien zur romanischen Wortschopfung, p. $8, a
affirmé avec raison que cosecha avait la même origine que l'anc. esp. co-
MÉLANGES ESPAGNOLS 299
gecha. Mais je ne puis approuver en tout point la genèse de cosecha pro-
posée par la savante dame \collcct.i coliccha cogecha cohecha cosecha^.
Collecta, après avoir subi l'influence de collier, qui a précédé coyer et
coger, est devenu coyecha, cogecha, coxecha (x = ch fr.), puis par dissi—
milation coscch.i.
Comme, malgré cet exposé, il n'est point impossible que quelqu'un
continue à prétendre que cosecha vient de consecta, je demande à
mon futur contradicteur qu'il veuille bien montrer que cosecha a existé
en anc. esp. à côté de coyecha.
CUEMO.
Quômôdo a donné en ancien espagnol quomo [Sacrif. 257, Duelo 67
68 99', commo ou como, la forme la plus fréquente, cumo dans le Mys-
tère des Rois Mages (vv. 69 90 141 de l'édition de Hartmann), corn ou
ciim1 P. del Cid 1753, 3518, et souvent dans Gonz. de Bercco, où les
copistes l'ont plus d'une fois changé en como), et cuemo, qui est la
forme ordinaire de l'Alex., et dont il y a plusieurs exemples dans le P.
du Cid :
Cuemo lo mandé myo Cid, assi lo an todos ha far, 322.
O cuemo saiiera de Castiella Albarfanez con estas duenas que trahe! 1512.
Assi lo otorga don Pero, cuemo se alaba Ferrando! 2340.
Cuemo la una de la carne ellos partidos son, 2642.
Cuemmo de buen seso a Molina se tornô ! 2688.
Cuemo yo so su vassallo, e el es myo senor, 2905.
Hya vos sabedes la ondra que es cuntida a nos,
Cuemo nos han abiltados yfantes de Carrion, 2942.
Lengua sin manos, cuemo osas fablar? 3328.
Que cuemo es dicho assi sea 0 meior, 3426.
Dans le P. du Cid l'emploi de commo ou de cuemo est déterminé par
le sens. La première de ces formes est sans accent. C'est la particule
comparative pure et simple : assi commo par exemple est constant. La
seconde est fortement accentuée parce qu'elle est ou interrogative, ou
exclamative, ou emphatique (v. 2942), ou corrélative de assi en tête des
comparaisons 2. Mais quômôdo, avec un 0 long, ne peut pas donner cuemo ,
1. Cf. quand ou yuan, quando, dans Gonz. de Bcrceo.
2. Mais cette règle souffre quelques exceptions :
Commo a la mi aima yo tanto vos queria, 275.
Veyenlo los de Alcoçer, Dios commo se alaban ! 580.
I Commo son las saludes de Alfonsso myo senor ? 1921.
Si dans ces trois exemples nous trouvons commo au lieu de cuemo, en revanche
Jamais cuemo n'est mis au lieu de commo.
JOO J. CORNU
et pourtant il le donne. Reportons-nous à l'époque où Yô était uo, nous
trouverons tout naturel que quomodo ait suivi la même marche que
cette diphtongue. Cuemo est une preuve, superflue il est vrai, que Yô a
passé par uo pour devenir ne.
DENODARSE.
Diez, Etym. Wôrt., II b, tire de nôdus le verbe denodarse « atre-
verse, esforzarse, mostrarse feroz y osado », d'où l'adj. denodado « in-
trepido, atrevido » et le subst. verbal denuedo (port, denodo) « brio,
esfuerzo, valor, intrepidez ». Sans parler du sens discutable qu'aurait
une base *denodare,ilya deux objections à faire à cette étymologie.
La diphtongaison de Yo en ancien espagnol, dans Gonz. de Berceo et Juan
Roiz, suffirait à elle seule à la rendre douteuse, sinon impossible :
Maguer que se denucden, regnarâ sivuel quando, Loores 55.
La negra por ser blanca contra si se denueda, Juan Roiz, 275.
Quando a la lucha me abaxo,
Al que una vez trabar puedo,
Derribol, si me denuedo. Juan Roiz, 97$.
L'autre difficulté est la persistance du d dans l'adjectif portugais deno-
dado (le verbe manquel, adjectif qui est ancien dans la langue, comme
on peut le voir dans Santa Rosa de Viterbo, et n'est pas un emprunt de
l'espagnol.
Nota et nôtula ayant passé en portugais sous la forme nôda et nôdoa,
je crois qu'il n'y a pas d'obstacle à admettre comme base de denodarse
le latin se denôtare, se distinguer d'une manière quelconque et spé-
cialement, dans le combat, se distinguer par le courage.
DESTORPAR, ESTORPAR.
Destorpar et estorpar signifient « estropier » dans les deux passages
suivants :
La forma destorpada tornô toda complida, S. Miltan 328.
Estorpô mas de mill, enforcô mas de çiento, Alex. 146.
Ces deux verbes viennent de disturpare ' . Si Diez les avait remar-
qués, il n'aurait pas voulu faire venir l'it. storpiare ou stroppiare de ex-
torpidare, et il aurait accepté l'étymologie turpis donnée jadis par
1 On s'étonnera que je ne donne pas à estorpar ex tu r pare pour base. Mais
nous sommes amenés par d'autres doublets du même genre à considérer estorpar
comme une modification récente de destorpar. Il y a eu changement de préfixe
et non double création.
MÉLANGES ESPAGNOLS 30I
Muratori. Voir Dict. étym., I. L'esp. et le port, estropear, de même que
le français estropier, sont empruntés à l'italien.
EMBAIR.
Diez, Etym. W'ôrt. I, rattache l'espagnol embair à l'italien baire et
sbaire, au provençal esbahir, au français ébahir, il est vrai avec une cer-
taine réserve. Dans les passages où j'ai rencontré ce verbe, je ne puis y
voir autre chose que le latin invadere, et je dois donner raison à San-
chez. S'il peut être traduit par « ébahir », Sacrif. 70 :
Esta significançia vos querria dezir,
Razon es neçessaria, debedes la oyr,
Que se vos preguntaren sepades recodir,
A muchos buenos clerigos podades embair,
ce sens n'est pas admissible dans les vers suivants :
Las azes de Ios moros ya eran embaydas,
Ca la ira de Cristo las avie confondidas, S. Millan 434.
Dixole que vêlasse, soviesse perçebida,
Que de temptacion mala non fusse embaida, Sacrif. 72.
Muchos tovieron por embaydos los yfantes de Carrion, P. del Cid 2309.
Ebayr le cuydan a myo Cid el Campeador, P. del Cid 301 1.
Fueron de fiera guisa Ios Griegos embaydos, Alex. 590.
ESCUELLAS.
On rencontre quatre fois dans le P. du Cid un mot escuellas, dont le
Campeador se sert en adressant la parole à ses guerriers et que le roi
don Alfonse emploie en parlant des soldats du Cid et en haranguant sa
cour et son entourage :
Quitar quiero Casteion, oyd, escuellas e Minaya, 529.
Oyd me, escuellas, e toda la mi cort, 1360.
A todas las escuellas que a el dizen sefior,
Porque los deseredé, todo gelo suelto yo, 1632.
Oyd me, las escuellas, cuendes e yfançones, 2072.
Malgré les deux //' , escuellas — toujours au pluriel — est évidemment
le scholae des écrivains de la décadence. C'était un terme militaire qui
avait le sens de « divisions », comme nous l'apprend Végèce : in legio-
nibus plures scholae sunt, quae litteratos milites quaerunt, II, XVIIII ; quasi
1. Berceo a aussi escuclla, S. Dom. 37.
302 J. CORNU
in orbem per diversas cohortes et diversas scholas milites promoventur, II,
XXI; primi pili centurio, postquam in orbem omnes cohortes per diversas ad-
ministraverit scholas, in prima cohorte ad hanc perveniî palmam, in qua ex
omni legione infinita commoda consequatur, ibidem. Il désignait aussi les
gardes du palais, ainsi qu'il ressort du passage suivant de Procope [De
bello got., IV, 27) : "Ap^ovrccre y.rt.xzQxr^y-o évoç tiùv îià tou Tra/aT.'ou
muÂODCîjç TîTxyy.svcov \6/ow, oû'(J7tsa g/oVj.ç ovov.y.Çour.v. Sur scholae voir
Ducange s. v., Forcellini s. v., Notifia dignitatum, éd. Bôcking, 1,
p. 234, Pauly, Real-Encyclopaedie der classischen Alterthumswissenschaft,
s. v.
EXORADO, P. dcl Cid, v. 733.
Quai lidia bien sobre exorado arzon
Mio Cid Rruy Diaz e! buen lidiador!
Dans les Etudes sur le P. du Cid \Romania 1881, p. 85], j'ai eu tort
de vouloir rattacher exorado au prov. cissaurat et de ne pas suivre San-
chez et Damas-Hinard, qui traduisent ce mot par « dorado » et « doré ».
Dans le Fragmento de un poema castcllano antiguo publié d'abord par le
marquis de Pidal et une seconde fois par Octavio de Toledo, Zeitschrift
fur rom. Philologie 1878, p. 60-62, je trouve los frenos esorados, où le
sens « doré » est le seul qui convienne. Ce qui m'avait embarrassé n'était
point l'épithète ', mais bien la composition du mot.
GOLONDRINA.
Quelle est Pétymologie de l'espagnol golondrina, dont le primitif go-
londro signifie convoitise, désir? demande Diez, Dict. étym. I, s. v.
rondine.
En dépit de l'apparence, je crois que ces deux mots n'ont entre eux
aucune parenté. Golondrina, dont je n'ai pas d'exemples antérieurs au
xive siècle [Juan Roiz 201 719 720), est identique au portugais ando-
rinha. Tous les deux ont pour base une forme hypothétique * urundrina
ou * orondrina, qui est hirundo, *urundo, *urundre [cf. alguandre),
urundr -|- îna. En portugais, pour arriver à andorinha, ^orondrina
est devenu par dissimilation * orondina, * arondinha, et par une forte mé-
tathèse andorinlia, à moins que ce mot n'ait subi l'influence du verbe
andar. Quant à l'espagnol golondrina, il reproduit exactement la base
1. Il est fait mention ailleurs de selles dorées, voir Juan Roiz, 234 :
Do es tu noble freno e tu dorada silla?
MÉLANGES ESPAGNOLS 303
hypothétique, si l'on tient compte de ce que le premier r a été changé
en / par dissimilation et que le g initial est intercalaire da * olondrina, la
golondrin.i . Cf. agora ' , à côté de ahora ou aora que je rencontre ici et
là dans les anciens textes espagnols S. Dom. 1 34, Duelo 78, Alex. 2485,
Juan Roiz 24^, Conde Lucanor, éd. Ketteri, cadaguno dans le P. de José,
fagueno favonius, mangual, menguar, regunçar renuntiare dans Gonz.
de Berceo2, et voir à ce sujet Diez, Gramm., I, p. 189, et Schuchardt,
Zeiischrift fur rom. Philologie, 1881, p. 312.
PECHOS. — VIRTOS.
Pechos est la forme constante des plus anciens textes espagnols :
Metiél la lança por los pechos, P. del Cid 3633.
Quando fiere en sus pechos, clamase por culpado, Sacrif. 33.
Queria bâtir sus pechos, mas non habia sazon, S. Oria 138.
Grandes feridas diô a sus pechos, Maria egipc. p. 310 b.
Echo sus braços sobre sus pechos, Maria egipc. p. 317 b.
Escudo contra pechos, en mano (\a) su espada, Fern. Gonz. 497.
Catô contra sus pechos el aguila ferida, Juan Roiz 262.
Voir aussi S. Dom. 2^2 550, S. Millan 440, Sacrif. 46 206 227 228
229, Milagros 386 808, Duelo 20, Himno I, 3, Apol. 469, Maria
egipc. p. 313 a, Alex. 987 994 2331, Juan Roiz 11 13, Sem Tob 45,
presque tous des passages où le singulier serait plus naturel. La première
exception que nous ayons rencontrée est de l'archiprêtre de Hita,
1 520, fazes enronquecer el pecho.
Le pluriel n'est qu'apparent, car pectus devait devenir à l'origine pe-
chos, forme qui venait se ranger tout naturellement parmi les pluriels en
-os et exigeait en conséquence l'article, le démonstratif, le possessif et
l'adjectif au pluriel. Uebos, S. Millan 162 :
Embiôlo Tuençio de sos uebos guisado 5,
doit être expliqué de la même manière.
i. Que ceux qui veulent voir dans ^gora le latin hac ora expliquent d'abord
pourquoi nous trouvons toujours en ancien espagnol ogr.no et en ancien portu-
gais ogcno. Ahora et agora ne peuvent guère venir de ad horam, mais sont
l'adverbe ora lad horam) précédé de la préposition a, comme Diez l'a dit de
la première de ces formes.
2. Les formes auucros P. ddCid 2615, auoreroS. Dom. 701, et aueraniUAN
ROIZ 1 185 me paraissent prouver que g de aguero, agorero et agorar n'est pas
le g latin, mais est intercalaire.
3. Cet exemple a déjà été relevé par Wilhelm Meyer, Schicksaledes lat. Neu-
trums im Romanischcn, p 40.
304 J. CORNU
Les raisons que nous avons données jadis [Romania, 1881, p. ji]
pour établir que le virtos du P. du Cid est le latin virtus nous paraissent
aujourd'hui aussi convaincantes qu'alors. Quand ni le sens ni la forme
ne font difficulté, pourquoi chercherions-nous midi à quatorze heures?
Les objections que Baist présente contre notre étymologie, Zeitschrift fur
rom. Philologie, 1882, p. 169, nous ne les attendions pas d'un confrère
qui se distingue par l'étendue des connaissances et un esprit judicieux.
Le singulier virto, « force, violence », mot qui m'était bien connu, ne
vient pas de virtud, qui ne pourrait avoir l'accent que sur la dernière ;
c'est un nouveau singulier tiré de virtos, comme pecho de pechos,
cucrpo de *corpos, lado de *lados, tiempo de * tempos. Alléguer, pour
rendre cette explication vraisemblable, les formes ital. tempésta et po-
désta et vouloir les tirer de tempestdt et potesîât, c'est nier la persistance
de l'accent, ce que Baist ne voudra pas faire '.
Quant au sens, virto est à virtos comme vis à vires et force à forces.
Il désigne des forces militaires. — Sur Vi de virtos voir repiso, note.
APOS, EMPOS, PUES, DESPUES.
Post se retrouve dans les deux prépositions vieillies apos et empos,
écrites souvent en deux mots (port, apôs, depôs vieilli, empôs), dans la
conjonction pues (port, pois), dans l'adverbe despues ou depues (anc. port.
despois, port. mod. depois).
Pourquoi tantôt pues, tantôt pos? Comme prépositions, apos et empos
sont proclitiques : apos esto, enpos nos, empos ellos, et en vertu de la pro-
clise l'o ne subit pas la diphtongaison, tandis que l'individualité de la
conjonction et de l'adverbe la provoque. Les prépositions portugaises
apôs et empôs, où l'o reste ouvert, semblent s'opposer à cette manière de
voir, mais, quand plusieurs monosyllabes se suivent unis étroitement par
le sens, dans jd là vou par exemple, le portugais a la particularité de
pouvoir donner l'accent fort à chacun d'eux
REPISO. — S1SA.
Repiso en ancien espagnol est le participe passé de repentirse. Voir S.
1. Au sujet du nominatif carJo, je dois m'excuser de l'avoir cité sans con-
trôle d'après Diez, Gramm., II, p. S, car il n'est pas enregistré par les diction-
naires que j'ai sous la main. Quant à sastrc, je continuerai à y voir le latin
sartor (*sartro, *sastro) avec la même dissimilation que dans pesquerir au
lieu de perquerir, aussi longtemps qu'on ne nous indiquera pas une étymologie
plus vraisemblable.
MÉLANGES ESPAGNOLS 305
Dom. 62 219, S. Millan 443, Loorcs 61, Milagros 392 437 774782, P.
del Cid 3569, Apol. $92, Maria egipc. p. 311, Alex. 190, Juan Ro/z 67.
Quoique les textes du moyen âge ne nous donnent ni un parfait, sisi
de sensi, ni, sous l'empire de cette forme, un participe siso au lieu de
scsû, sensus1, nous n'hésitons pas à considérer repiso comme né de
de *siso par analogie.
Il est probable que sisa, espagnol et portugais, s'il vient de censa,
comme je crois, a un i pour la même raison. Le parfait censi devait
devenir *cisi, d'où le participe *ciso.
SIESTO, SIESTA, SESTAR, ASESTAR, ENSESTAR.
Diez, Dict. étym., I, s. v. sesta, attribue à l'ancien espagnol siesto le
sens de « ordre, mesure », mais les passages que voici prouvent qu'il
signifie « assiette » ou « l'espace, l'endroit occupé par un objet quel-
conque » :
Assaz queria la carne el diablo con ella
Tollerlo de! buen siesto, meterlo a la pella, S. Dom. 250.
Avie de la grant coyta los miembros enflaquidos,
Las manos e los piedes de su siesto exidos, 5. Dom. $40.
Quando ovo el buen omne los oios apremidos;
Tovieron bien el siesto los falsos descreidos, S. Mdlan 215.
A mesura del cuerpo fue la penna taiada,
En ancho e en luengo a siesto compassada, S. Millan 313.
Fo en su voluntat fierament conturbado,
Avielo la envidia de su siesto sacado, Milagros 719.
Monstraronge el siesto do paravan sus redes,
Quando robô el aguila al ninno Ganimedes, Alex. 301.
Madurava don Junio las miesses e los prados,
Eran a mayor siesto los dias allegados, Alex. 2396.
1. Le substantif sensus est en espagnol seso et en portugais siso. Le portu-
gais (et l'espagnol, quoique dans une moindre mesure), ayant une tendance à
rétrécir les voyelles devant lu, comme le montre mêdo, metus, avec un é fermé,
la forme siso mentionnée par Diez, Gramm., I, p. 1 ^ 1 , et Dict. étym., II b, est
une exception bien justifiée. Virtos, dans le P. du Cul, est à plus forte raison
virtûs. Avant de trouver une difficulté dans \'i et de rejeter cette étymologie,
Wilhelm Meyer, Schicksale des Lit. NeiUrums im Romanischen, p. 40, note, au-
rait bien fait de tenir compte de cette loi de phonétique espagnole et portugaise.
Si je n'en ai rien dit, c'est parce que je ne supposais pas qu'un phénomène si
connu pût être ignoré de quiconque voudrait discuter cette étymologie. La
critique que le même savant m'adresse dans son ouvrage, p. 79, ouvrage que
j'ai lu du reste avec beaucoup d'intérêt, est aussi peu fondée. Dans les anciens
textes portugais on trouve à chaque pas des formes telles que amavil. Qu'il
prouve donc qu'elles n'existent pas.
Romania, XIII. 20
$06 J. CORNU
Quant à siesta, il a déjà au moyen âge le même sens qu'aujourd'hui :
Sera enforcado (I. enforcado sera) hasta la siesta caya, Duelo 23.
Van coger por la siesta a los prados las flores, Alex. 1791.
Fazia la siesta grande, mayor que orne non vido, JR. 43$.
Buscaba casa fria , fuia de la siesta, JR. 1263.
Venido es el estio, la siesta afincada
Que ya non habia miedo de viento nin de elada, JR. 1326.
Domingo en la siesta, JR. 867, signifie « dimanche après midi », sans
qu'apparaisse l'idée de chaleur.
Mais il a de plus un sens qui le rapproche fort de celui de siesto. Il
signifie « espace de temps ».
Vivien de malas bestias en ellas grant conçeio,
Era por end grand siesta un bravo logareio, S. Millan 28.
L'idée primitive de siesta nous paraît être « temps qu'on passe assis
on couché », tandis que l'idée de chaleur et d'après-midi est accessoire.
Les étymologies de siesto et de siesta tentées par Diez, Dict. étym., I, s.
v. sesta, et II b, s. v. siesta, ne pouvant être admises parce que la pho-
nétique et l'idée s'y opposent, nous pensons que ces deux mots sont
tirés du verbe classique sessitare qui, devenu transitif, a donné l'ancien
espagnol sestar avec un sens spécial, car qu'est scstar, « viser » (espagnol
moderne asestar), dans les passages qui suivent, sinon «asseoir une arme,
diriger un coup » ?
El diablo en esto de balle non sestido, S. Dom. 164.
El infant(e) lue artero, sopolo bien sestar,
Aiudol su ventura e ovolo a matar, Alex. 127.
Colpôlje] el infante a guisa de baron
Nol[e]sestô a al se non al coraçon, Alex. 162.
Quando yazia a prieçes, ovolfo] a sestar,
Tirôl una saeta onde ovo a finar, Alex. 680.
Aventô un venablo quel avie fincado,
• Sestôl[e] a los dientes e fuel dando de mano, Alex. 1210.
Le sens primitif est encore mieux reconnaissable dans ensestar las
vêlas « plier les voiles », Apol. 453 :
Fueron luego las ancoras a las naves tiradas,
Los rimos aguisados, las vêlas ensestadas.
Scheler tire le prov. assestar et l'it. assestare d'un type assessiiare (voir
Dictionnaire d'étymologie fr., s. v. assiette). Les substantifs et les verbes
espagnols que nous venons d'étudier sont de la même famille.
MELANGES ESPAGNOLS
YANTAR.
>u/
Les infinitifs employés comme substantifs étaient masculins en ancien
espagnol tout comme aujourd'hui. Pourquoi yantar est-il féminin dans
les textes des xiiib et xive siècles, comme on le voit dans des passages
comme ceux-ci ?
Daban le yantar mala e non buena la çena, S. Dom. 355.
Non combredes por ella vuestra yantar mas fria, S. Dom. 376.
Diestes me yantar buena, S. Laur. 105'.
Le genre de cena a-t-il peut-être modifié celui de yantar ?
LE POSSESSIF EN ANCIEN ESPAGNOL
§ Ier. — Adjectif possessif conjoint.
Devant le substantif, sans ou avec l'article et les démonstratifs, le pos-
sessif a les formes suivantes :
PREMIERE PERSONNE.
M. myo, myos P. dcl Cid;
el myo, los myos P. del Cid ;
mio S. Millan 80, Duelo 28, Fragm. 8, Apol. 126 171 191 414 435
$40, Alex., Juan Roiz 1232 1276;
mios Apol. 441 491 53S;
el mio Milagros 29$, Apol. 73 74 172 218 (retrancher bueri) 383,
Alex.;
los mios Apol. 54^ 546, Juan Roiz 560 (une seule fois) ;
mi P. del Cid. 1605* 2046* 2129* 2916*, Berceo, Apol. 38 357
490, Alex. 39 1 18 2478 (exceptionnel), F cm. Gonz., Juan Roiz.;
mis P. del Cid. T49* 3487*, Berceo, Apol. 127 1 30 379 602, Alex.
377, 1990, Fera. Gonz., Juan Roiz;
el mi Berceo, Alex. 1009, Fern. Gonz., Juan Roiz;
los mis S. Dom. 624, Apol. 449, Fern. Gonz., Juan Roiz.
1. Voir aussi Milagros 425 429, P. del Cid 304, Apol. 235 529, Juan Roiz
282 744 1087 1 346 1 349.
308 J. CORNU
Que myo soit de deux syllabes dans la Geste du Cid, c'est ce que
mettent hors de doute les nombreux hémistiches formules tels que ceux-
ci :
myo Çid el de Bivar,
Myo Çid e sus conpanas,
Myo Çid Rruy Diaz,
myo Çid yva posar,
myos fiios sodés amos,
myo vassallo de pro.
J'avais cru en trouver une autre preuve dans les deux hexamètres du
poème latin sur le siège d'Almeria :
Ipse Rodericus mio Cid/ semper [/. saepe) vocatus.
Meo Cidi primus fuit Alvarus atque secundus.
Mais ce que dit Milâ y Fontanals de la mesure de mio (De la poesia
heroico-popular castellana, p. 229, noteî est digne d'être pris en considé-
ration : « El mio parece, » dit-il, « que no pudo ser contado por dos silabas
largas : creemos que aqui y abajo donde no se comprende un Meo nomi-
nativo y principio de exametro, dijo mio Cidi contando io como dip-
tongo, y por consiguiente como sflaba larga. »
La mesure des vers 120-126 du Mystère des Rois Mages, où nous
trouvons mio et mios, est trop peu certaine pour que nous nous per-
mettions une affirmation. Mais l'âge de ce texte, qui est beaucoup plus
moderne qu'on ne le pense, nous porte à croire que mio et mios y sont
d'une syllabe.
Ailleurs il me paraît que mio de deux syllabes doit être rejeté comme
fautif.
L'hémistiche myos anteçessorcs, Dom. 54, est, selon toute vraisem-
blance, trop court d'une syllabe, et dans les passages suivants : mio leyal
amigo Apol. 38, mio seso dezir Alex. 14^, Symon, mio notario Alex. 2472,
il faut ajouter el. Par este miogladio Alex. 2055, doit probablement aussi
être corrigé, mais c'est peut-être une de ces formules traditionnelles
qui ne changent pas.
F. mia S. Millan 2 ;
la mia Apol. 220;
mie S. Millan 19;
mies Duclo 28;
mi^mis ) P. del Cid, Berceo, Apol., Alex., Fern. Gonz.,
la mi, las mis \ Juan Roiz.
Dans deux passages de Y Alex, [è mia consçiençia 1 543, mia cosa acabar
( Berceo, Apol., Alex., Fern. Gonz., Juan Roiz.
MÉLANGES ESPAGNOLS ]OÇ)
2435), mia serait de deux syllabes. Cette forme est-elle possible? Peut-
être dans le premier exemple, mais dans le second, on fera mieux de
lire mia cosa/acabar. En tout cas ils ne sont pas assez sûrs pour que
nous puissions lire por esta mi[à\barva, vers 1 529.
Remarquons encore que mi se retrouve dans le composé mienna
S. Dom. 241 et Milagros 669. Voir Romania 1880, p. 154, et 1881,
p. 404.
DEUXIÈME PERSONNE.
M. to (P. del Cid), Fragm. 70, S. Millau 87, Alex. ' ^xceptionneh;
tos (P. del Cid), Fragm. 39 40 53, S. Millan, Alex, (exceptionnel1;
el to (P. del Cid). Milagros 54.) 774, Alex, ^exceptionnel);
los tos P. del Cid), Milagros 459 542;
tu, tus
el tu, los tus
F. tue S. Millan ;
tues S. Millan 269;
las tues 5. Millan 115;
tu, tus ) P. del Cid, Berceo, Fragm. 43, Apol., Alex., Fern.
la tu, las tus j Gonz., Juan Roiz;
tos Duelo 8 1 ;
tas Fragm. 71.
TROISIÈME PERSONNE.
M. so, sos } P. del Cid, S. Millan, Milagros, Alex. ' [Apol. 94*);
el so, los sos ) cf. dos duos;
sue S. Millan 154 1 $6 298;
el sue S. Millan 515;
su sus P. del Cid*, Berceo, Apol., Alex., Fern. Gonz., Juan Roiz;
el su, los sus Berceo, Apol., Alex., Fern. Gonz., Juan Roiz;
F. sue, sues j s M/// cf< dues duas s MllLm }J 4 , ^ .
la sue, las sues) —
su, sus I P. del Cid, Berceo, Apol., Alex., Fern. Gonz., Juan
la su, las sus ) Roiz;
so S. Millan 122, Signos 687, Milagros 677 719 742;
1. To et tos, so et sos sont plus fréquents dans la seconde que dans la pre-
mière moitié du poème. — Je ne cite pas la forme conjointe suyo 399 (.4 vie un
suyo ombre e mal fablado), car sino ne peut jamais précéder le substantif. Le
passage est évidemment corrompu.
3 10 J. CORNU
sos P. del Cid 1791 2 171, S. Millan 215 307, Milagros 713, Alex.
2392;
[sa Alex. 2053.]
Mio, de deux syllabes, vient de meus qui, comme proclitique, est de-
venu * mius. De mio viennent mio et mi avec chute de Yo protonique
souvent, et toujours plus faible que la syllabe initiale de son substantif.
To et so sont des contractions de *too ou *tou et * soo ou * sou et s'ac-
cordent dans leur genèse avec dos de duos. Mos du Mystère des Rois
Mages (v. 23) est formé sur to et so.
Mia, tua et sua sont d'abord devenus mia, tua et sua, puis mie,
tue et sue où Va est affaibli en e comme dans l'imparfait querie et dans
dues de du as, et plus tard cet e est tombé.
Privé des voyelles caractéristiques du genre, le féminin a été dit pour
le masculin et le masculin pour le féminin. Ainsi s'expliquent les formes
masculines tu et su et les féminines los, so et sos.
§ 2. — Adjectif possessif suivant le substantif.
Quand le possessif suit le substantif, il a les formes mio mia, tuyo
tuya (tua), suyo suya (sua). Mais les exemples où il le suit sont très
rares en ancien espagnol. Il n'y en a pas dans le P. du Cid, il y en
a peu dans Berceo, Y Apol., Y Alex, et Fera. Gonz., mais ils sont déjà assez
nombreux dans YArchiprêtre de Hita '. Voici tous ceux que j'ai recueillis
et où l'on remarquera le manque fréquent de l'article :
ire pers. : por cançellario mio Milagros 109, Cristo que fue Salvador
mio Milagros 766, por la fe mia S. Dom. 18$, por culpa mia S. Dom.
751, la gracia mia S. Laur. 36, Madré de Jesu Cristo, que marno"
lèche mia Milagros 109, la missa mia Milagros 231, por las palabras
mias Milagros 2 5 8, par la cabeza mia Milagros 292, la esperanza mia
Duelo 9, las hermaniellas mias Duelo 20, ca de la lèche misma mia lo
apaçiera Duelo 22 2, ofiçio m'ioApol. 507, Yo vos faré serviçiocommo
ha madré mia Apol. 319, Estrangilo es mi padre, su muger madré
mia Apol. 3^7, en el tiempo mio Alex. 2462, par la cabeça mia Alex.
652, palas çapatas mias Alex. 1660, par las barvas mias Alex. 2202,
Fuy yo a la hermita por amigo mio ver * Fern. Gonz. 422, Querryate
1 . Dans les Proverbes moraux de Don Scm Tob, ils sont aussi assez fréquents
pour l'clendue du texte.
2. Carnes meas : ereas S. Dom. 684, est un latinisme amené par le besoin de
la rime.
MÉLANGES ESPAGNOLS 311
aguardarcommo a aima mia Fera. Gonz. 342, la gran coyta mhFern.
Gonz. 499, la grand culpa mia Juan Roiz 24, la comadre mia JR.
31$, lasoveias mias JR. 32$, la muerte mia JR. 644, la ventura mia
JR. 661, las compannas mias JR. 1046, con arte mia JR. 1437, Los
gatos e las gâtas son muchas aimas mias JR. 1448, las coytas mias
JR. 1661. Accompagnant le vocatif, le possessif a plus souvent la ten-
dance à suivre le substantif : sennora mia Loores 21 etJR. 1425, madré
mia Duelo 91 92, fiiuela mia S. Oria 124, Dios mio JR. 3, Vasallo,
dixo, mio, la mano tu me besa JR. 288.
2e pers. : las oraçiones tuyas S. Dom. 718, Vassalo tuyo me soe tornado
Alex.: 873.
3e pers. : la peticion sua S. Dom. 604, en memoria suya Saciif. 168,
Quai bien séria tan grande commo la cara suya veer* Loores 189, la
madré suya Milagros 418, el solaz suyo Milagros 806, el cuello suyo
Juan Roiz 543, el comienzo suyo JR. 777, vos sed muger suya JR.
864, una freyla suya JR. 1440.
§ 3. — Pronom possessif.
Les anciens textes donnent pour le pronom possessif absolu les formes
que voici :
PREMIÈRE PERSONNE.
N. lo myo P.del Cid. 157 1073 2568 (asson.) 3433 (asson.);
M. los myos P. del Cid 2080 2358 3047, con iodos aquesîos miôs 3 1 19
(asson.); cf. Dios et iudiôs rimant avec Dios dans l'intéressant
petit poème qui fait partie du Duelo de la Virgen (178) et avec nés,
Dios et a vos dans Juan Ruiz, 1 167.
Avons-nous la même forme, Milagros 644, Alex. 853 1850, Fern. Gonz.
248, Juan Rois 400 1674? Mais comme elle est toujours à la césure
et n'est jamais à la rime, il n'est pas aisé de se prononcer. Le vers 417
de VApol. : Mientrelo mio durare, non vos faldrd aver, est trop isolé pour
que nous nous permettions d'en tirer une conclusion.
F. la mia, las mias Milagros 189, Alex. 80 916 1628, Jzw/z Roiz 989.
DEUXIÈME PERSONNE.
N. lo to P. del Cid 409 ^asson.);
M. los tos Alex. 5573 [Se lo que Dios non quiera que los tos se movieren) ;
N. lo tuyo Juan Rois 294, del tuio Milagros 640 [Mas se tu me qui-
siesses del tuio acreer) ;
3 12 .1. CORNU
M. los tuyos S. Dom. 764 [A los tuyos, clamantes, tu los quieras oir
Duelo 102, Alex. 876, Juan Roiz 294;
F. la tuya S. Dom. 766.
TROISIEME PERSONNE.
N. lo so P. del Cid 948978 1557 1326 (asson.) 3205 (asson.) 3489
(asson.) ; lo so est à rétablir vv. 3098 3 248 ;
elo so Alex. 1733 (Y el que sacarie [el]o so de buen grado) ;
M. el so P. del Cid 3590 (asson.); al so 3614 = 3620 (asson.) ;
los sos P. del Cid 589 609 666 etc., 1915 (asson.) 3022 (asson.)
2399 (asson.), et à rétablir vv. 96 et 2399; Loores 86 (Sacô los sos
de Egipto con muy grant potençia), Alex. 829 839 [Teniengelo a mal
los sos e los estrannos) 1760 [De Ddrio hères quito, de los sos (texte
suyos) bien vengado).
N. lo suyo P. del Cid 3098* 3248", Milagros 628, Alex. 1734 1736
(Pues lo suyo metie el[li] ennafoguera), Fern. Gonz., Juan Roiz;
del suyo Milagros 23 3 (E gelo mandarè del suyo mismo dar) ;
M. el suyo Milagros 827 (Sancto es el tu nombre, mas el suyo medrado) ;
al suyo Alex. 1 391 ;
los suyos Loores 57, Apol. 471 (Si de los suyos fuesse, reçibria mal
daiïo), Alex. 473 1275, Juan Roiz;
F. la sua, las suas Alex. 460 635 1987; cf. duas 425 ;
la suya Loores 218, Alex. 1855, Fern. Gonz. 339.
| 4. — L'adjectif possessif comme attribut
Comme attribut de seer et avec les prépositions, nous rencontrons
mio mia, tuyo tuya (Alex, aussi tuas 1 541), suyo suya (Alex, sua
77 831), et môme dans le P. du Cid nous lisons suyo cru el cuidado
(2975), dans un seul vers il est vrai. Cependant il y a sos dans un pas-
sage de VAlex. (v. 1424) :
Que farien de grado pleyto e omenaie
De seer siempre sos por leal vassallaie.
Si levers : Yo esto promctia, quando mios vos tornastes, Loores 186,
n'est pas altéré, nous y aurions aussi la forme miôs. Mais il est trop aisé
de changer quando en quand.
1. clamantes ne peut s'unir à los tuyos; car cette forme n'est jamais celle de
l'adjectif possessif conjoint.
MÉLANGES ESPAGNOLS } ! 5
CONCLUSION.
En présence des formes conjointes et absolues to et so de la Geste du
Cid, de l'Alexandre et du Fragmento de un poema castellano antiguo, ainsi
que du plus ancien manuscrit du Fuero juzgo, il n'est plus permis de re-
garder avec Diez ' tuyo et suyo, où le y serait intercalaire comme dans
arguyoi, comme les primitifs de tu et su. Mio seul est une forme primi-
tive qui, prononcée miyo, a bien pu donner naissance à tuyo et suyo. Ou
bien, comme je suis amené à le croire par l'emploi de suyo comme attri-
but dans le P. du Cid, tuyo et suyo sont formés sur le possessif interro-
gatif cuyo auquel ils répondent si souvent. De la fonction d'attribut tuyo
et suyo ont passé au possessif absolu.
COSA pronominal.
Au lieu du pronom personnel, l'anc. fr. et le provençal se servent
souvent de cors accompagné du possessif, comme Diez l'a remarqué,
Gramm. III, p. 66. L'espagnol cuerpo est susceptible d'un emploi, sinon
pareil, du moins assez semblable. Il est plus étonnant que cosa ait été
employé pour désigner des personnes :
Curies nie a Diego e curies nie a don Fernando,
Myos yernos amos a dos, las cosas que mucho amo, P. dcl Cid 2353.
Eran en essi tiempo Ios moros muy veçinos,
Non ossaban los omnes andar por los caminos,
Daban las cosas malas salto a los matinos,
Levaban crua mientre en soga los mezquinos, S. Dom. 353.
Asmaron un trabuco las cosas fadeduras (una companna de desnudos
De Enebreda era una mugier lazrada, [romeros), S. Dom. 480.
1. Gramm., II, p. 93.
2. Gramm., I, p. 179.
Romania, XIII. 20.
314 J. CORNU
Avie la mano seca, la lengua embargada,
Nin prendie de la boca, nin podie fablar nada,
Avie assaz lazerio cosa tan entecada, S. Dom. 606.
Vidieron el conféssor, que era alla cosa,
Que tan grant virtut fizo e tan maravillosa, S. Dom. 673.
Cuemo se yva a Ector la ora allegando,
Yval cor enflaqueçiendo (I. enflaquiendo), los braços apesando,
Fue perdiendo la fuerça, los golpes apretando,
El otra cosa mala (Achilles) yva mas esforçiando, Alex. 661.
Quiere la cosa mala (donna yra) quebrar con el despecho, Alex. 2195,
Voir aussi S. Dom. 590 656 680.
J. Cornu.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI
EN SICILIA
A Gaston Paris
MlO CARO ED ILLUSTRE AMICO,
Visitando, nel settembre del 1875, la Sicilia, Ella rimaneva proton-
damente impressionata délia popolarità e freschezza délie tradizioni
cavalleresche tra noi ; e, sapendomi già da parecchi anni occupato nel
raccoglierle, mi facea amorevole premura perché ai lettori délia Ro-
mania io partecipassi il frutto délie mie ricerche.
Ott' anni son passati, ed io non ho mantenuto la promessa ; di che le
ragioni son moite, e questa sopratutto : che certe cose non avrei saputo
affermare senza prima vederle e sentirle personalmente ; e questo ho
potuto solo in questi ultimi due anni.
Eccole ora il mio lavoro, frutto di pazientissime ricerche e di non
sempre graditi ritrovi, visite e conversazioni. Conformemente al pri-
mitivo disegno, l'ho divisato ne' seguenti capitoli : I. Il teatro délie ma-
rionctte. — II. / contastorie. — III. La poesia popolare. — IV. Tradizioni
varie. — V. / cantastcrie in Italia. — VI. Fonii délie tradizioni cavalle-
resche in Sicilia. — Conclusione.
A Lei, che conobbe e udi in casa mia il più valoroso contastorie
siciliano, e forse la prima novellatrice dell' isola, a Lei, che insieme
con me fu spettatore délie rappresentazioni cavalleresche de' nostri
teatrini di marionette, riuscirà gradito, spero, il ricordo di tante
curiosità demografiche quante ne sono raccolte e messe in evidenza in
queste pagine ; le quali, con antico immutabile affetto, io Le offro e
raccomando.
Giuseppe Pitre.
Palermo, settembre 1883.
3 I <5 G. PITRE
Il teatro delle marionette.
L'opra, cioè il teatrino delle marionette, è un piccolo magazzino,
aile cui pareti sono piantati de' palchetti, comodi e puliti ail' esterno,
ma assai disagiati per chi avrà a prendervi posto, essendovi una panca
molto angusta per sedervi, e poco spazio per distender le gambe ; ne
la palcatura è divisa ; e gli spettatori corne in un corridoio siedono l'uno
accanto dell' altro. Nel mezzo del teatrino sono egualmente piantate un
certo numéro di panchette, sostenute da assi verticali; panchette, che,
tutte insieme, guardate dalla porta, danno l'idea d'una énorme graticola
di legno, nei cui interspazi ficcano piedi e gambe gli spettatori. Il corri-
doio mediano dei teatri ordinari qui manca allô spesso, ma ve n'è uno
che tutto lo gira intorno, ed è chiamato passettu. Palchi [gaUaria) e
platea danno luogo dove a un centinaio, dove a un centocinquanta
persone; ma in quelli di Catania ve n'entrano di più.
In fondo, di fronte alla porta d'entrata, è il palcoscenico, che ha
piena armonia con le proporzioni dell' opra. Una volta esso era un po'
disadorno, e la tela (tiluni) appena colorata ; erano bensi dipinte, e
d'una maniera popolarmente graziosa, le scène e le quinte, rappre-
sentanti quel che meglio convenisse alla storia delle giorno. Da un tren-
tennio in qua il tiluni è anch' esso dipinto, e cosi bene, che nel suo
génère puô dirsi qualche cosa di artistico. Ivi son ritratte scène cavalle-
resche : lo scontro di Rinaldo con Agramante, che lo assale di dietro
(nelP opra délia Vucciria nova in Palermo1; l'entrata del conte Ruggiero
il Normanno in Palermo (nell' opra di via Formai] ; Rinaldo, che offeso
abbandona la corte di Carlomagno inell' opra di via Callegio di Maria
al Borgo) ecc.
Spettatori son per lo più ragazzi del popolino, iniziati quali sî, quali
no in un mestiere ; gli altri son giovani e adulti. Uno studioso di statistica
non avrebbe modo di farsi un criterio esatto di quelli che veramente
usano ail' opra; perché in una vanno più monelli che giovani, in un'
altra più giovani che ragazzi ; in un sestiere son servitori, camerieri e
guatteri ; in un altro pescatori e pescivendoli [rigatteri); qua facchini
[vastasi, vastaseddi), fruttivendoli ; là lustrini, mozzi di stalla, manovali
ed altri siffatti, ovvero opérai de' meno modesti e de' meno bassi. Tutto
dipende dal sestiere, dalla contrada dell' opra ; dove, perô, non si vede
mai, o rare volte, una donna, e dove una persona del mezzo ceto
sarebbe argomento di osservazioni e di commenti degli spettatori,
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICIL1A JI7
corne di maraviglia a coloro de' suoi amici o conoscenti che venissero a
saperlo '.
L'opra ha per tutta questa gente un' attrattiva irresistibile ; ed i
ragazzi che non abbiano da pagare altrimenti il diritto di entrata met-
tono in serbo il granu cent. 2 di lira) 0 il soldarcllo délia colezione 0
del companatico d'uno 0 più giorni per andarlo a deporre nella mano
del padrone del teatrino loro favorito; chè per essi Vopra è una gran
bella cosa, ed uno degli spettacoli più graditi. Un tempo, prima del
1860, con due 0 tre grana (cent. 6 di lira) si entrava ; adesso non ci
vogliono meno di cinque grana (cent. 10 2); e siccome non tutti i
ragazzi possono disporre giornalmente di dieci centesimi di lira, accade
che solo la domenica e in qualche altro giorno délia settimana ci va-
dano, quando cioè abbiano raggruzzolata quella sommarella, che pro-
cura loro una sera di divertimento
Che intendere non pu6 chi non la prova.
I più assidui ottengono, a volte, qualche buon passaggio, corne si suol
dire, cioè il ribasso d'un paio di centesimi. Ma la spesadi entrata cresce
in circostanze straordinarie, corne, p. e., la sera délia rappresentazione
1 . Le persone cosi dette avili parlano dell' opra corne di luogo e spettacolo
plebeo ; e solo per caricatura un comitato palermitano di beneficenza un giorno
del maggio 1882 porto una di queste rappresentazioni nel mercato. Nel Gior-
nalc diSicilia dell' 8 di quel mese leggesi questo annunzio :
« Il Comitato délia Fiera di Beneficenza a favore dell' Ospizio Marino ci
comunica che secondando il desiderio espresso da moite gentili signore, ha
invitato Don Niccolô, figlio del célèbre Don Gaetano, proprietario delTeatrino
di pupi a Ballarô, per dare al Mercato una rappresentazione.
» Don Niccolô volentieri ha aderito alla domanda, e, trattandosi di bene-
ficenza, ha dichiarato con squisita gentilezza che presterà gratuitamente Topera
sua.
» La rappresentazione avrà luogo stasera 7 maggio, aile ore 9 pom.
» L'opéra scelta è la tragedia spettacolosa tratta dalT Enéide di Virgilio col
titolo : Incendio di Troja con cavallo di legno e combattimenti di guerrieri e
tagliatine di testa a vista !
» Indi seguirà il famoso Duello del paladini Rinaldo ed Orlando.
» Ingresso lira una. Posto distinto lire due oltre l'ingresso. »
L'Incendio di Troja, è un episodio, che appena una volta ogni tanto si vede
rappresentare, e non da tutti gli opranti.
A soddisfazione di curiosità per le feste di Sa Rosalia in Palermo, entro le
ville délie congregazioni di S. Luigi, del Fervore, de' SS. Pietro e Paolo, di
S. Filippo Neri, si sogliono dare spettacoli paladineschi, che fanno parte da se.
Cosi solamente certuni, che nol possano 0 vogliano altrimenti, riescono a ve-
dere ed a formarsi un' idea di queste rappresentazioni.
2. Fuori Palermo c'è qualche differenza. In Messina si paga 10 contesimi ;
ma ne' posti di mezzo, cent. 1 $ e 20 ne' palchi. In Catania, dove i teatrini
accolgono maggior numéro di spettatori, cent. 5, e ne' palchi 10.
JIO G. PITRE
délia morte de' paladini, per la quale bisogna inesorabilmente pagare
]o centesimi, e sui palchi 40.
È l'ora délia rappresentazione ; e, se vent' anni fa se ne dava avviso
al non troppo colto pubblico del sestiere con un tamburo che si battea
alternamente di sopra con una mazzuola e di sotto con un mozzicone
di verga, tamburo che andava in giro pel sestiere, e poi si fermava
innanzi al teatrino, oggi, proibiti in Palermo i tamburi e mandati a
spasso i tamburini ed i tradizionali banditori, s'invita il pubblico con la
frase elittica : Trasemu, ch'è ura lentriamo, chè è già ora);ed il pubblico,
che se n'è stato per un bel pezzo ad attendere innanzi la porta riguar-
dando alla debole luce il cartellone dipinto, e chiacchierando sulla rappre-
sentazione délia sera précédente e su quella che dovrà seguire tra poco,
s'affretta ad andare a prender posto facendo scorrere sulla palma del
cerbero i due preziosi soldi. Cerbero è uno délia famiglia delP oprante,
spesso il capo, il proprietario, il factotum, e deve aprir tanto d'occhi
per non lasciar passar di straforo qualche furbacchiotto, il quale tra la
impossibilité di pagare e la bramosia di vedere sguiscia tra le gambe
délia folla ed entra franco; salvo poi a toccare qualche buona sferzata
quando Cerbero, ripassando gli entrati, concepisca dei sospetti su lui.
In poco d'ora i posti sono occupati,, il chiacchierio incomincia, s'im-
pegnano le discussioni sulla storia ; Pacquaiuolo è in moto passando da
una panca ail' altra, mescendo nell' unico bicchiere di vetro che porta
con se, e schizzandovi dentro il fumetto che serba in una boccetta. Il
venditor di semé tostato \siminzaru) grida : simenza! l'unico gradito
passatempo permesso ail' opra e uno dei preferiti da' Palermitani aile
feste popolari e soprattutto al Festino di Sa Rosalia. I violinisti [sunatura]
aprono lo spettacolo co' soliti pezzi del loro solito repertorio ; ma il
violino un poco alla volta va sparendo dall' opra, soppiantato dall' or-
ganetto. Questa innovazione riesce sgradita agli spettatori più antichi ;
ma bisogna rassegnarsi, perché, corne dicevami, interrogato da me sul
proposito un oprante, « questi orvi-cicati (si ricordi, per chi lo sappia, che i
violinisti ambulanti, i cantastorie sono in Sicilia ciechi, « orvi-cicati »,
quasi tutti) sono la classe più tiranna e dispettosa del mondo. Nonsi;
contentavano di 4 tari iL. I, 681 la sera, e pretendevano di più, forse
i guadagni dell' intera rappresentazione, adducendo che a girar per le
strade e sonare in qualche casa, guadagnavano due volte tanto. E poi
ora venivan presto, e volevano anticipare Y opra, ora tardi, e i picciott
doveano stare ad attendere questi signori. Coll' organetto la faccenda va
meglio ; e, sebbene non s'abbiano quelle sonate che sono veramente
g raziose (perché questi orbi i violini li fanno proprio parlare), pure la
musica piace sempre. » Qualche oprante disprezza la novità, e s'attacca
talmente ail' uso tradizionale che non ha voluto smettere non dico i
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 3 I Ç)
violini, ma neanche il tamburo, igià stato smesso da oltre mezzo secolo
anche da chi ritiene i violini i corne quello che produce maraviglioso
effetto nelle marciate degli eserciti, checchè ne pensi in contrario l'ex-
ministro Ricotti. Onore ail' oprante délia Piazza Ballarô in Palermo, ed
ail' oprante di via S. Agata in Catania, i quali,-pur di rispettare le an-
tiche consuetudini, non ricusano di spendere tre volte più degli altri !
Onore a quanti seguono il patriottico esempio di costoro !
Il segno è dato ; alza la tela : silenzio perfetto. Ecco un palcoscenico
piccolo si ma pulito. Il fondo rappresenta una spiaggia, un bosco, una
città, una fortezza dipinta con evidenza singolare. Quanta naturalezza
in quella vallata e in quel fîume che vi scorre nel mezzo ! Quanta verità
in quell' accampamento e nelle sue tende bianche e rosse piantate in-
nanzi la città assediata ! Quanta eleganza in quelle régie sale destinate
a ricevimento di principi e di ambasciatori ! Le quinte, mobili, mutano
al mutar di scène, e concorrono mirabilmente ail' illusione che fa parer
vero il lungo fîlare di stanze, veri i padiglioni che l'uno accanto ail'
altro si levano, vero il distacco tra il castello e la rocca sulla quale esso
sorge, mentre l'aria vi si sente corne alitare ail' intorno senza muta-
mento.
La rappresentazione è diretta dal proprietario del teatrino assistito da
parecchi altri che reggono il ferro e tirano i fili de' personaggi che si
portano sulla scena, e si fanno muovere ed agire. La parola è ora di
un solo, ora di due modificata a secondo del sesso, délia condizione so-
ciale, délia dignità, délia religione del personaggio medesimo ; e perô
voci forti e concitate e voci deboli e tarde, con tutte le gradazioni che
possono immaginarsi. Le donne hanno vocine sottili sottili, contrapposto
dei vocioni stentorei di qualche gigante corne Ferraù, o grossi e cupi
di qualche infedele. Ma il popolino che capisce dà Iode di verità ail'
opra délia Vucciria, perché là le voci femminine son proprio di donna ;
e si sa che una congiunta di Achille Greco, dietro le scène, prende parte
alla rappresentazione reggendo i pupi, e parlando per Rosetta, per
Angelica, per Gallaciella, per Berta, per Rovenza e pertutto il femmineo
sesso.
L'uditorio è tutto orecchi per sentire, tutto occhi per vedere chi entra
e chi esce dal palcoscenico, seguendo l'azione e prendendo parte per
uno de' personaggi. Questo interesse per un paladino, per un eroe, è
uno de' fatti più caratteristici dell' opra ; e rivela le tendenze e le in-
clinazioni del pubblico. Questi s'appassiona per uno, quegli per un altro ;
i seguaci, gli amici, i vassalli di questo paladino sono simpatici ; ostili i
seguaci, gli amici, i vassalli del personaggio contrario. La simpatia è
per l'eroe o pel debole che subisce la forza del prepotente o che, in-
docile di freno, gli si ribella. Rinaldo con le sue audacie è sempre
}20 G. PITRE
l'eroe accetto. Il suo apparir sulla scena è un avvenimento ; di lui si
studiano e prevedono le mosse, l'incesso, le parole; i suoi amici ed
alleati sono la simpatia personificata. Quando egli ottiene un trionfo, lo
si applaudisce con frenetico scoppiettar di mani, e clamorosi evviva gli
si fanno la sera in cui, prima di assalir Trebisonda, riceve rinforzi in-
sperati, duce di migliaia di prodi quell' Orlando che. lui esule e mendico,
non aiutô ne in fatti ne in parole. La generosità cavalleresca di Orlando
che corre in soccorso del cugino, la nobiltà di Rinaldo, che in un istante
dimentica un passato doloroso, e lo abbraccia, riscuote battimani che,
per dirla sicilianamente, fanno cader la volta del teatro. Ma dopo Ri-
naldo ben pochi godono la stima dell' uditorio. Piace Orlando per la
forza soprannaturale, che lo rende straordinario. Si ammira nella sua
sovranità impériale Carlomagno, ma non si ama, perché non puô
amarsi un sovrano che bandî Rinaldo e lo costrinse a mendicare, un
sovrano che in certe storie a la figura d'un rimbambito ; si détesta Gano
di Maganza per le sue arti subdole e per le infamie di cui è capace. Un
guerriero, già lungamente benamato per le sue imprese, perde tutto per
un atto che non è conforme alla dignità cavalleresca, salvo a riabilitarsi
per altri atti che a dignità s'accostano. Vedremo nel capitolo sui con-
tastorie corne queste simpatie, trasmodando in passioni, diano luogo ad
ire, di parte.
Mano mano che i personaggi vengono sulla scena, tutti sanno chi egli
sia : avendo ogni guerriero un carattere fisico distintivo. Quello è Oli-
viero, perché ha tanto di trippone ; quell' altro è Orlando, perché ha
un occhio torto ; quell' altro ancora è Carlomagno, non tanto perché ha
il pallio impériale, quanto perché ha chiusa costantemente la mano
destra ; onde Oliviero è detto Panz.i di canigghia, Orlando cicata, e via
di questo passo. Altro carattere è la divisa. Rinaldo, Salardo, Riccardo
e Ricciardetto si conoscono al leone ; Orlando ail' aquila, Oggeri alla
Stella, al sole e luna Olivieri, alla palma il cugino d'Orlando, Astolfo ;
Carlomagno anche alla corona e al fiore in petto.
Agli appassionati dell' opra tutto riesce serio e grave, anche ciô che è
addirittura una parodia. Ma gli imprudenti non mancano neppure ail'
opra ; e quando un aneddoto, una scena supera i limiti del verisimile o
del credibile, qualche esclamazione délia platea suona rimprovero al
personaggio che parla e per esso a chi dietro le quinte parla per lui. Se
la voce délia platea è un' accusa alla verità storica del racconto, il
personaggio stesso o il buffo del teatro, 'Nofriu, fatto venir subito subito
sul palcoscenico, rimbecca l'imprudente esponendolo al ridicolo. Tra attore
e spettatore impegnasi talvolta un battibecco abbastanza comico per
l'uditorio, tutto a scapito di chi ebbe la malinconia d'interrompere la
diceria o la rappresentazione, nel quai battibecco i motteggi pepati,
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SIC1L1A ?2I
anche sboccati di 'Nôfriu, forte délia storia e del suo carattere, ridu-
cono al silenzio l'interlocutore, fatto altrimenti tacere dalla disappro-
vazione pubblica.
Spiritoso quel 'Nôfriu !
A rallegrare la scena egli viene fuori ora a combattere contro un
gigante, in faccia al quale tréma corne una foglia, ora a far da becchino
dopo una terribile strage, ora a dar la burletta a un soldato di guardia,
o a qualche persona del criminale, e sempre che giovi interrompere !a
monotona serietà dei fatti che si svolgono. 'Nôfriu rappresenta il bell'
umore del popolino, di cui prende anche il vestire : berretto [scarzetta),
giacchetta, panciotto. In siciliano scherza, chiacchiera, si bisticcia ; alla
siciliana gesticola e schiamazza ; da buon siciliano si rappacia ; è scaltro,
sospettoso, diffidente, non si lascia di leggieri cogliere in trappola, e
l'accocca a chi présume accoccarla a lui. Non parla, non si muove per
poco che non esca in lazzi, in frasi_, in gesti ridicoli, in motti ed arguzie
nate specialmente dallo stroppiamento délie parole. Che se poi sconfina
motteggiando, e qualcuno dell' uditorio lo disapprova con un certo
suono inarticolato délie labbra, 'Nôfriu ricorda alla sua maniera il gala-
teo rincarando la dose. Una sera nell' opra di Catania che è rimpetto
l'Università, Orlando esce in un vantamento di questafatta : Con un corpo
(colpo) délia mia spata fazzo (faccio sartare la testa acento paladini. Qui un
facchino [porta ) dell' uditorio imita con la bocca quel tal suono inarticolato,
e 'Nôfriu, li présente, lo apostrofa : Figghiu di scarana! lèggiti'a storia si
non ci cridi ! ed il facchino, beffato dal pubblico, rimane scornato. Scène
corne questa accadono allô spesso, e, se non per gli espedienti di 'Nô-
friu, si troncano per opéra di un uomo che, corne gli antichi pedagoghi,
sta li con una piccola sferza in mano a mantenere Pordine meglio d'un
questurino, battendola, secondo i casi, sur una panca o trave, o sulla
spalla d'un monello ineducato. Ed è notevole questo : che nessuno
reagisce o si querela di questo trattamento, mentre fuori il teatro il cus-
tode verrebbe altrimenti caricato d'ingiurie e peggio. Ma ail' opra biso-
gna abbozzare e striderci sopra.
Qualche oprante amico délia novità hamesso da parte 'Nôfriu e preso
Peppi-e-Ninu, altra maschera che, sott' altro nome, riproduce, senza che
ne scatti un pelo, 'Nôfriu; ma i buongustai e gli amici del passato non
ponno lodare questa sostituzione ingrata verso un carattere che per
secoli li ha fatti ridere e divertire. Al Peppi-e-Ninu s'è anche sostituito
Virticchiu, che è sempre l'erede legittimo di 'Nôfriu; ma consôlati^ o
buon 'Nôfriu, chè sei sempre tu l'antico genio burlesco dell' opra; e
tutti i Peppi-e-Nini e tutti Virticchi nati e nascituri spariranno di fronte
alla tua sicilianesca figura !
Ma che cosa si rappresenta ail' opra ?
Romanïa, XIII. 21
J22 G. PITRE
« La storia de' paladini, » si dice comunemente ed ail' ingrosso, in-
tendendosi quella série di storie prosastiche e poetiche, le quali si chia-
mano Cronaca di Turpino, Reali di Francia, M or gante maggiore del Pulci,
Orlando innamorato del Bojardo, Orlando furioso dell' Ariosto, Prime
imprese del conte Orlando del Dolce ed altri siffatti, che, rappresentati
sera per sera senza veruna interruzione, durano più d'un anno. Dopo la
morte de' paladini, si rappresentano le storie di Guerin detto il Meschino,
de' Figli del Meschino, di Guelfo ed Alfeo re di Negroponte, di Trebatio,
di Ardente Spada, di Alessandro Magno II, del Calloandro Fedele ecc.
ecc, che si svolgono in undici mesi e pochi giorni. Se non che, gli
ultimi cinque romanzi non son patrimonio di tutti gli opranti, man-
cando a certuni i copioni, a cert' altri la disposizione ad intrattenere
altrimenti che con Carlomagno, Rinaldo e Guerino gli uditori avidi di
illustri imprese e di campioni notissimi.
Confuso in mezzo a tanti biricchini e giovani d'ogni risma e mestiere,
moite e moite volte in vari tempi io seguii queste rappresentazioni
studiando quello che ora partecipo a' lettori e mostrandomi ora igno-
rante délia storia in corso, ora bene informato d'un aneddoto affin di
cattivarmi la fiducia di qualche habitué, e d'informarmi di cose che i
dotti, novantanove su cento, non sanno. Che importa che di estate io
ho sudato, ansato in mezzo a questa troppo modesta sfera sociale ,
ragione anch' io di spettacolo al pubblico, stranizzato di vedere un pro-
fano in mezzo a loro? Io ne sono uscito ricco di notizie e di cono-
scenze, che invano avrei cercato nei libri. Ed ecco qua un saggio délie
rappresentazioni da me vedute e riassunte sopra luogo in quest' ultimo
décennie Trascrivo qualche appunto preso di straforo quando in uno,
quando in un altro teatrino.
MORTE DI LANFROI ED OLDERIGI BASTARDI.
(la sera de' 29 novembre 1872, in via Formai).
Atto 1°. Campagna aperta, con fiume nel mezzo. Carlotto aringa da-
vanti a Milone d'Anglante, a Bernardo di Borgogna suoi fratelli, a
Oggeri danese, persuadendoli che è già tempo di rivendicare il regno
di Parigi statogli usurpato da Lanfroi e da Olderigi bastardi di Pipino. I
due nemici aiutati da Gano di Maganza e dai Maganzesi si fanno avanti
per impedire che Carlo si muova; e Tannunzio ne viene per un soldato
di lui mentre si odono da lontano le grida confuse delP esercito nemico.
La scena muta. In distanza è la città di Parigi, circondata da baluardi.
I nemici escono in campo aperto ; Carlotto non volendo di buon' ora
sparger sangue di soldati che potranno più tardi essergli utili, si fa cono-
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }2}
scere per il figlio vero di Pipino e pel legittimo erede del trono di
Parigi. I soldati gli s'inginocchiano a' piedi e lo proclamano re. Un
capitano sopraggiunge, e vuol punire i traditori ; viene a duello con
Carlotto e, due volte abbattuto, lascia da ultimo la vita sul campo di
battaglia.
Atto 2. La città di Parigi in fondo. Accampamenti e tende di Carlotto.
Gano di Maganza è impaziente di scontrarsi con Carlotto; ma nel meglio
un messo gli reca la nuova che l'esercito s'è reso quasi in massa e un
capitano è rimasto morto. Gano sdegnato attende lo assalto ; giungono i
soldati, già resisi, di Carlotto, e moltissimi ne vengon morti da Gano.
Giunge ultimo Carlotto, che, dopo d'averlo accusato di tradimento e
d'infamia, si misura con lui. Il combattimento è lungo ed incerto, ma
finalmente Gano (con grande soddisfazione e gioia del pubblico] è atter-
rato; ma tosto si rialza e fugge corn' è costume de' vili. Carlotto lo in-
segue, ma non riesce a raggiungerlo. Ed eccolo in una campagna soli-
taria, dolente di non aver ucciso il codardo fuggiasco. Fa ritorno al
campo e, compiuti vari fatti d'arme, s'imbatte in Lanfroi. Squillano le
trombe ; Carlotto parla parole di fuoco contro ii parricida, l'assassino,
l'usurpatore, e dice esser giunto il momenîo délia vendetta e délia giu-
stizia di Dio : AW armi! Si battono con fiero accanimento; Lanfroi perde
la vita. Olderigi prende il posto del fratello. Nuove recriminazioni e
nuove minacce : ed Olderigi cade ferito, e serbato a spettacolo del
popolo parigino. Invano egli prega, supplica che gli si dia ora la morte,
ben poca cosa a paragone délia futura vergogna ; egli, l'assassino del
padre inerme, l'usurpatore del trono, carico di catene è trascinato dietro
a Carlotto. L'entrata in Parigi è condotta con le possibili cautele per
evitare un nuovo tradimento. (L'uditorio è commosso e sospeso.)
Atto 3. Reggia di Parigi splendidamente addobbata. Ivi si raccolgono i
fratelli di Carlotto e i baroni che furono alla impresa. Carlotto con una
corona sull' elmo monta sul trono ; la moglie sopraggiunge. Berta,
sorella, riabbraccia il fratello teneramente ; tutti siedono. Si fa chiamare
Olderigi perché dia ragione de' deiitti commessi. Olderigi, disarmato ed
incatenato, risponde violentemente aile interrogazioni di Carlotto dan-
dogli del bastardo, dell'assassino, dell' usurpatore ; ladri, avventurieri
i suoi baroni, tra' quali mascalzone Chiaramonte. Carlotto non sa più
resistere a tanta temerità ; e di propria mano lo fredda.
Questa rappresentazione lascio delusi gli spettatori, perché Carlotto
non toise di mezzo anche quel birbone di Gano, che, corne qualche mio
vicino ebbe a dire, si la scuffau ise la svignô).
Veniamo a giorni più vicini, ad altre storie, ad altro teatro. Siamo
dentro il teatrino di via Alloro, rimpetto la chiesa de' Cocchieri ; vi si
rappresenta
324 G. PITRE
FEBO CHE LIBERA LA DUCHESSA DI VILLANGOSA.
(3 settembre 1883).
Atto 1 . Campagna. Febo cerca Trebazio per rimproverarlo délie
infamie che gli ha fatte. Alfonsina, sorella di Villangosa, s' incontra con
Febo, il quale, vedendola afflitta per la sorella in pericolo di vita, le
promette aiuto e soccorso andando a combatlere contro il conte Gai.
Campagna con ponte. Febo con Alfonsina s'awia per liberare la Du-
chessa di Villangosa. Presso un ponte un Lonardo [sic] d'Ungheria, in
compagnia d'una brutta donna, vieta loro che passino avanti se non
prima faranno le lodi délia donna. Febo si rifiuta, il duello è inevita-
bile ; Lonardo è perditore.
Reggia. Giunge alla corte del re Tiberio la nuova dell' arrivo d'un
cavalière con una donna per isfidare il conte Gai. Il cavalière ottiene
che il duello abbia luogo non già nella pubblica piazza , ma sotto le
mura délia città d'Ungheria (sic).
Atto 2. Mura d'Ungheria (sic). Febo si misura col conte Gai, che,
atterrato, confessa in pubblico la innocenza délia calunniata duchessa
di Villangosa, la quale, per pretesa infedeltà coniugale, dev' esser bru-
ciata viva. Il conte è finito per mano dello stesso Febo, ed il popolo
batte le mani per la punizione meritamente toccata al calunniatore
esecrato.
Carcere. La duchessa di Villangosa geme in prigione. Alfonsina scende
a consolarla e a liberarla. Uscite libère, Tiberio, le sorelle e Febo, in
Corte festeggiano la liberazione délia duchessa. Tra' presenti è
anche Lonardo d'Ungheria, l'abbattuto del ponte, il quale, riconosciuto
da Febo, è costretto a confessare lo scorno avuto. La moglie di Tiberio
per un messaggio annunzia le nozze délia figlia con Trebazio impe-
ratore di Costantinopoli. Lonardo ad una parola coglie occasione di
offendere Febo ; Febo lo uccide. Tiberio lo manda in carcere giuran-
dogli perô sulla propria corona che lo libérera al più presto (Il pub-
blico conoscendo il soggetto lo chiama infâme).
Atto 3. Carcere. Febo si rammarica délia sua triste condizione,
ma è sicuro che il re mandera presto a liberarlo. La duchessa di Villan-
gosa, penetrata in carcere, gli rivela il perfido disegno del Re di farvelo
morire. Febo la prega che vada a spiare quel che si fa e dice per lui
nella Reggia.
Reggia. Le due sorelle sono alla presenza di Tiberio. Giunge il fra-
tello del conte di Gai, che per vendicare il fratello chiede di misurarsi
con Febo, già condannato a morte.
Mura d'Ungheria. Duello nel quale Febo uccide il conte di Gai e, ris-
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }2$
pondendo con eguale infedeltà alla infedeltà del Re, parte coi suoi
senza restituirsi in carcere.
Un mio egregio amico venuto con me a questa rappresentazione era
tutto occhi per tener dietro alla scena ed ail' uditorio, quella sera com-
posto d'una settantina di ragazzi con qualche giovane, che sgusciava
placidamente il suo semino. Veramente non era una bella sera per
istudiare questo uditorio, perché il passaggio non era di molto interesse;
ma ebbe a pensar molto, cinque giorni dopo, quando meco stesso venne
ail' opra di via Formai, dove, grato trattenimento, si rappresentava il
COMBATT1MENTO DI ORLANDO E RINALDO.
(8 settembre 1883).
Atto 1 . Anîicamera di una reggia. Angelica cerca aiuto e protezione
da Orlando, che gliela promette, intanto che si parte per andare a com-
battere con Rinaldo di Montalbano nel campo di Marfisa impératrice di
Persia. Angelica sceglie Sacripante quai campione di Orlando in questo
duello.
Acaimpamento. Astolfo recandosi al campo di Marfisa riconosce ed
abbraccia il cugino Rinaldo. Sacripante reca la sfida di Orlando, che
Rinaldo accetta pur deplorandone con calde parole le insufficienti ca-
gioni. Marfisa, da guerriera che è, si offre a campione di Rinaldo corne
Sacripante lo è di Orlando.
Anticamera di Reggia. Orlando riceve Sacripante reduce dal campo di
Rinaldo. Angelica ripete la preghiera, innanzi fatta ad Orlando, d'una
grazia che ora non dichiara e che Orlando torna a promettere incon-
dizionatamente.
Atto 2. Mura di città in distanza; accampamcnto [di Marfisa]. Pre-
senti le genti loro, Orlando e Rinaldo son di fronte l'uno ail' altro. Vo-
gliono rimaner soli ; e, sgombrato il posto, i due guerrieri, chiarite
prima le ragioni del duello, si battono accanitamente. Nessuno cade de'
due. A certo punto, Orlando, per un accesso di pazzia, fugge, e Ri-
naldo grida : « Conte, il Cielo è sdegnato di te ; e tu vuoi difendere il
torto ! »
Campagna. Angelica va in follia per amor di Rinaldo ed è lieta del
buon successo di lui, perché Orlando è fuggito dal campo.
Mura, corne sopra. Orlando, tornato in sensi, torna ail' assalto, che si
ripiglia più accanitamente che mai. Rinaldo cade ferito (commozione
générale nell' uditorio^. Accorre nel luogo Angelica, e confusa e smar-
rita, chiede ad Orlando la grazia desiderata e promessa : che egli vada
a distruggere il giardino incantato di Federina, ov' è un terribile ser-
pente divoratore. Orlando ubbidisce per amor suo. Partitosi egli da
326 G. PITRE
lei, Angelica soccorre Rinaldo, présente Marfisa. Rinaldo risensa, e rico-
nosciuta Angelica, cui egli détesta, la respinge impetuosamente e segue
Marfisa, la quale prende cura del ferito. Angelica addoloratissima si
rammarica.
Intermezzo. Terigi annunzia che nella rappresentazione di domani sera
Rinaldo cadra nell' incanto délia fata Morgana. Virticchiu, il buffo sici—
liano dell' opra, ripetea suo modo e con commenti e chioseil preavviso;
ma ecco un suo compare precipitargli con grandissimo rumore davanti,
e gli racconta corne qualmente è caduto da non so quale altezza, ma in
conclusione s'è trattato d'un sogno, e nient' altro. Qui i due compari
con un discorso concitato scagliano frecciate agli uomini del municipio
ed ai nobili spiantati Baruni Lampazza, Marchisi Dibulizza, Duca Miseria.
Gli astanti ridono e batton le mani.
Atto 3. Campagna. Angelica, afflitta dell' inesplicabile rifiuto, pensa
ingraziarsi Rinaldo mandandogli il cavallo Baiardo, smarrito nel duello
con Orlando.
Accampamento. Marfisa chiede a Rinaldo délia sua salute. Rinaldo è
sempre addolorato di non poter prender la rivincita sopra Orlando.
Uno scudiere di Angelica gli reca a nome di lei Baiardo; ma Rinaldo,
per quanto gli pesi di farlo, rifiuta, in odio di Angelica, il benamato
cavallo, e fugge. Astolfo prende il cavallo per non farlo perdere al cu-
gino, e astutamente persuade lo scudiere che Baiardo non è di Rinaldo,
ne di Angelica, ne d' altri, ma di lui Astolfo, che lo perdette una
volta combattendo.
Sala. Angelica riceve lo scudiere, e s'abbandona a nuovi rammarichii
per si ostinati ed inqualificabili rifiuti dell' amatissimo Rinaldo.
La serata fini un po' triste per la magra figura fatta da Orlando fug-
gendo benchè senza coscienza, e più pel ferimento di Rinaldo, che per
quanto previsto non riusci meno doloroso per i suoi ammiratori ; tutta-
via confortava il pensiero.che presto si sarebbe rimesso in campo bell' e
guarito.
Queste sono le rappresentazioni più brevi e più semplici dell'
opra ; ma qualcuna, solamente qualcuna, è assai più lunga e com-
plicata, tipo la Rotta di Roncisvalle, più comunemente intesa La morti
di li paladini.
Lungamente aspettata, questa rappresentazione è la più clamorosa e
la più intéressante. Quindici giorni prima, nelle due domeniche prece-
denti quella in cui dovrà eseguirsi, la si annunzia, tra il secondo ed il
terz' atto, per bocca di Terigi, scudiere di Orlando, secondo la tra-
dizione dell' opra ; il quale, per ragione del suo simpatico padrone, non
puô non riuscire simpatico ed accetto ail' uditorio, e perché accetto,
impiegato sempre a dare gli avvisi seri che l'oprante vuol dare, salvo
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLAR1 IN SICILIA 327
ad esser seguito, corne abbiam visto, dal buffù per accentuare, esage-
rando e ridendo, la réclame. Dell annunzio s' impadronisce il piccolo
pubblico,enc parla dentro e fuori il teatro ; e se ne pasce e préoccupa.
L'oprante ne discorre un po' la parte sua agli affezionati che gli fanno
ressa prima délia solita rappresentazione ; un pochino ne chiacchierano
anche gli adulti e molto i ragazzi, non per desiderio che abbiano di
vederlo, ma per l'avvenimento in se stesso ; anzi vorrebbero quasi non
venisse mai quel giorno, perché è per loro crudele il veder morire tutti
gli eroi ch' essi han seguiti per lunghi mesi, ch' essi hanno accom-
pagnati nelle loro imprese guerresche, palpitando e gioendo con essi e
per essi. Per assistere a un loro combattimento, chi sa quanti sagrifici
hanno fatti questi poveri ragazzi ! Forse pel soldarello del diritto d'en-
trata si saran privati del pane délia colezione ; fors' anche avran dovuto
lavorar di più nel giorno, pur di esser liberi la sera.
Una volta l'anno è certo che la Rotta si ha da rappresentare in un
teatrino ; e più d'una di queste rappresentazioni ho io vedute solo o in
compagnia di qualche amico ne' vari teatrini di Palermo. Una sola ne
ricorderô per non esser lungo, délia sera de' 12 dicembre 1875 nell'
opra di Piazza Nuova. Il prezzo di entrata era stato portato fmo ad
8 soldi ; il posto ne' palchi, 10. Era di Domenica, e si facevano, corne
di solito, due recite. La prima, cominciata aile ore 22 d'Italia, non era
peranche finita a 3 ore di sera. Piovea a dirotto, e chi non era giunto
in tempo, non potendo far altro, rimanea fuori ad attender la fine,
mentre i nuovi venuti sospiravano la seconda rappresentazione, che
pure era stata annunziata per un' ora di sera \un' lira di nottï*. Io volli e
dovetti attendere anch' io. Un ragazzo, che mi parve un venditor di
erbaggi, venne a riparar dalla pioggia in un' entrata ov io era ; e fu
buono per la mia insaziabile curiosità, perché, toccatogli dell' argomento
délia sera, mi disse cose che a me rincresce di non aver potuto nella
loro schietta ingenuità conservare nel mio taccuino. La morti di li pala-
dïnï (dicevami) è la cchià bella cosa di stu munnu, e cci nni vonnu occhi
pi ialialla ! Io mostrai non saperne nulla ; ed egli, corne tutti i ragazzi
suoi pari, che io richiedo di notizie paladinesche, sfoderô un' erudizione
da fare sbalordire. Quel ragazzo ne avea dodici anni ; avea frequentato
l'opra dal suo quinto anno, e tutti i centesimi che avea ottenuti dalla
mamma, avea sempre pagati ail' oprante di quella piazza ; sicchè avea
imparata e conoscea a menadito tutta tutta la storia de' Paladini. La
Rotta era per lui la meraviglia délie meraviglie ; il povero Rinaldo la
vittima innocente d'un tradimento dei più infami ; Gano di Maganza
l'assassino che cento volte, in cento guise tutte basse, tutte vigliacche,
avea attentato alla vita di lui. Parlando di Gano, il mio ignoto perso-
naggio accendeasi di sdegno. Dolente che il suo carissimo Rinaldo
328 G. PITRE
dovesse presto rimaner sotto il crollo d'una fabbrica, egli si rallegrava
perô che due sera appresso Gano finirebbe squartato da quattro cavalli.
E classa, soggiungea, si la miritava pi tutti li 'nfamitati chifici!
Ma finalmente, dopo lungo ed utile conversare, venne l'ora délia
seconda rappresentazione : ed il teatrino in men che non si dica si riempi
una seconda volta di gente. Gli spettatori erano 242 d'ogni età e
mestiere, su i banchi, ne' passetti, alla porta, sopra di essa, sui palchi.
Si andava stivati, non c'entrava neppure un ago, per esprimermi alla
siciliana. Era d'inverno forte, e si sudava maledettamente dal caldo.
Nel palchetto a sinistra erano due donne in compagnia de' loro mariti
0 fratelli che fossero, fatto ben raro, che chiamava l'attenzione di due-
centotrentotto spettatori, me compreso. Prima che la tela s'alzasse [e
se n'era impazienti discorrevan délia imminente rappresentazione. Chi
ne diceva una e chi un' altra. Alzando un po' più la voce, un manovale
chiese in quale tiluni (atto1 Gano morrebbe. Gli fu risposto : Dumani
assira Romani sera). Un' imprecazione a Gano e a la so settima mma-
liditta fu la controrisposta. Quell' uomo era venuto proprio per vedere
squartare il traditore de' Paladini, e batter le mani a' cavalli ; ora a
sentir che ce ne voleva ancora per ventiquattr' ore, indispettito abban-
donô il posto, e se ne parti.
La morte de' paladini è divisa in 6 teloni : il doppio délie rappresen-
tazioni ordinarie. Ne do qui un rapido ed imperfetto cenno quale mi è
concesso raccoglierlo dagli appunti presi furtivamente quella sera.
LA ROTTA DI RONCISVALLE.
Atto i. Reggia. Carlomagno délibéra d'andare a convertire 0 ridurre
alla fede i pagani, e intima a' paladini la partenza per Roncisvalle, ove
l'opéra sua dovrà aver piena riuscita.
Partenza da Parigi. Carlo è accompagnato da 60 re di corona, venuti
dall' Asia, e da 500 paladini, 300 de' quali rinomati per grandi im-
prese, capo tra tutti Orlando.
Campagna. L'esercito s'avanza verso Roncisvalle. A un miglio di dis—
tanza da questa Carlo si ferma col suo seguito e aringa i valorosi guer-
rieri. Si procède attraverso gli accampamenti nemici ; Orlando co' suoi
s'accorge che un agguato è teso a loro, e ode confuse ma alte grida di
morte ai paladini ! Tutti giurano di morire da prodi per la religione di
Cristo. L'arcivescovo Turpino li benedice poco prima che essi s'avven-
turino allô sbaraglio.
Atto 2. Tende. Carlo allontanatosi dalle bocche di Roncisvalle si
ritira nelle sue tende per darsi svago con altri coronati. Gano è con
lui ; e con Gano Carlomagno giuoca ai dadi, tutto assorto in quel gra-
LE TRAD1ZI0NI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 329
dito passatempo, che il traditore ad arte rende più intéressante per
l'imperatore.
iQuest' atto è brevissimo, e in alcuni teatrini si sostituisce con altra
scena, in cui hanno luogo i primi combattimenti tra paladini e pagani, e
la morte d'uno di quelli.l
Atto 3. Roncisvalle. Ricciardetto entra in sospetto che il fratello Ri-
naldo viva tuttora. Malagigi gli toglie qualunque dubbio rivelandogli
che Rinaldo fa vita di penitenza in Armenia, ed imponendogli che corra
subito a trovarlo ed avvertirlo che un tradimento si prépara a' paladini.
Ricciardetto crede di aver sognato, ma pure si parte. Cammina, cam-
mina, cammina; trova il fratello eremita, il quale comandato da Dio per
mezzo di un angelo che gli appare, tiene l'invito di Ricciardetto, e vola
a Roncisvalle avendo nel partire ricevuto l'antica sua spada ed il suo
benamato Baiardo.
Atto 4. Roncisvalle è coperta di armati. I primi scontri avvengono
con perdita délie due parti. I paladini ne hanno la peggio, ed i migliori
di essi, uno dopo l'altro, vanno cadendo soverchiati dal numéro sempre
crescente de' nemici. Ecco sopraggiungere Rinaldo e Ricciardetto, e
furiosi slanciarsi nel forte délia mischia. Muore Baldovino figlio di
Gano; e muoiono anche i figli di Rinaldo; questi in un dato momento
s'incontra e si rivede con Orlando.
Atto 5. Roncisvalle. I due fratelli fanno carnificina terribile, e a notte
avanzata s'adagiano sopra un monte di cadaveri non avendo più nemici
da combattere. I nemici perô ci sono, ma quasi sappiano che in Rinaldo
troveranno la morte, non s'attentano di farglisi innanzi.
Atto 6. Roncisvalle è una desolazione spaventevole ; solo pochi eroi
rimangon vivi, ma per piangere gli eroi caduti. Orlando non vuol so-
pravvivere a tanto scempio, e, fatta pubblicamente la sua confessione,
benedetto da Turpino, e benedicendo il suo cavallo, preparasi a morire.
Conficca la sua durlindana sul vivo sasso, e ne vien fuori acqua lim-
pidissima. Un' onda di luce céleste piovegli sopra; l'anima di Orlando
vola al cielo.
Non ho mai visto la morte de' paladini senza ricevere forte im-
pressione del contegno degli spettatori. È raro, estremamente raro, che
l'uditorio serbi mai tanto silenzio e tanto raccoglimento quanto in
quella sera. La tristezza è sul volto di tutti ; le stesse parole che l'un
l'altro gli spettatori si barattano sono sommesse per riverenza al luogo
ed al momento sacro e sollenne. Lo stesso rosticciaio tra atto ed atto
non vocia, non ischiamazza, non fa neppure uno zitto. AU' apparir
dell' angelo a Rinaldo, al benedir che fa Turpino il conte Orlando,
tutti si scoprono il capo corne la sera del Venerdi santo rappresentandosi
il Mortorio di Crisio. Anzi tra il Mortorio di Cristo e la Morte de' pala-
330 G. PITRE
dini c' è taie riscontro e identità d'impressioni negli spettatori che
mai forse la maggiore.Le due rappresentazioni sono egualmente grandi,
luttuose, lagrimevoli. Il suono del corno d'Orlando scuote le fibbre di
chicchessia, la squillo délia tromba che chiama ail' ultima battaglia è
orribile quale non fu mai durante l'anno. Io chi cci pozzu fari (diceva,
una sera [ 14 ottobre 1877] tra un crocchio di amici uscendo dall' opra
un operaioï ? Quantu votihaju 'ntisu sunari lu cornu di Orlannu pila morti
di U paladini, m' haju 'ntisu arrizzari li carni! E io laggiungea un
altro1, 'un sugnu lu stissu ! A vldiri lu ciuri di li paladini ddà 'nia ddu
'nciarru, macari mi veni di chiànciri! Eppure tutti questi guerrieri, chi per
molto e chi per poco sono stati in mezzo a sbaragli e ad imprese d'ogni
génère. Eppure in tutto il corso délia storia non una volta sola s'è udito
quel corno. Ma in veruna sera tanti eroi, tutti conosciuti, tutti illustri,
sono stati insieme per correre, infamemente traditi, a morte sicura.
Ma lasciamo queste impressioni dolorose, e continuiamo la nostra
descrizione.
Vi son teatrini ne' quali è caratteristica l'entrata in scena d'un per-
sonaggio d'importanza. 1 suoi passi sono e devono essere misurati e
gravi, senza di che l'uditorio non rimane soddisfatto. In Catania è
tanta la premura per questi passi, che il popolino li reclama, se non li
sente e non li vede, gridando (dico gridando! : 'U passu ! e allora il
pezzo grosso venuto sulla scena deve ritirarsi e tornare ad uscire
facendo il passo misurato e con gravita solenne.
La chiamaîa a battaglia è una musica molto semplice, sonata solo con
la tromba in si bemolle senza soccorso di cilindro 0 pistone, e basato sull'
accordo di 3* e jà. Il suo tempo è 2/4 moderato.
Prima dello scontro v' è sempre una marciata, anch' essa a suono di
violino 0 di tamburo. È di uso imprescindibile che le spade nel cozzarsi
l'una con l'altra facciano rumore, e si accompagnino col battere iso-
crono de' piedi. Incalza la pugna e più frequenti si fanno i colpi, finchè,
avvicinandosi alla fine, i ferri cominciano a roteare, a far mulinello
pronti a ferire. Quanto più han fama di valenti i guerrieri, tanto più si
protrae Passalto, e chi è colpito piomba, corne fulminato a terra, ma
non muore subito. È proprio de' semplici soldati il morire a primo
colpo; e, se trattasi di pagani, d'infedeli, di mori e di altri siffatti, le
loro teste saltano per aria e rotolano per terra corne palle da giuoco.
(L'invocazione di Maometto è l'ultima parola del morente). E allora, a
uno, a due. a tre per volta questi soldati s'avanzano a morte sicura, e
i lor cadaveri s'ammassano, s'ammonticchiano ingombrando la scena.
Quando un oprante in Catania ebbe la grande idea di sostituire i per-
sonaggi viventi a' burattini ^an. 1859), i combattenti caduti morti,
allorchè il palcoscenico era pieno di morti-vivi, quatti quatti s'alzavano
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }} I
e andavan via coi propri piedi per far posto a nuovi combattenti che
doveano farsi massacrare.
Durante la baitaglia i violini suonano molto affrettatamente, vorrei
dire precipitosamente, e non tacciono se non a combattimento finito.
Un lieve batter di piedi dell' oprante dietro la scena impone silenzio a'
sonatori, e ricomincia il dialogo.
Tra atto ed atto corre un quarto d'ora di riposo, rallegrato da qualche
sonatina favorita degli spettatori ; e frattanto si beve acqua e fumetto,
si torna a sgusciar semé di zucca, si chiacchiera, si cicaleggia corne ne'
teatri ordinari. In due ore i tre, i quattro atti délia rappresentazione son
finiti. Solo Don Alberto Canino, il Robespierre dell' opra de' pupi in
Palermo, la fa durare un' ora e mezzo, con brevissimi intervalli di
riposo tra un atto e l'altro.
Le rappresentazioni si fanno, corne si dice, a braccio, senza copione.
S' intende che l'oprante è padrone délia favola, e sa bene quel che deve
dire e fare.
In relazione agli altri teatri, l'opra è molto primitiva. Non unità di
tempo, non unità di luogo e, che è più, non unità di azicne'. Sto-
ria drammatizzata, l'azione si svolge per fatti corne vengono senza
che si guardi più che tanto a un fatto principale, a un protagonista, a
colpi di scena. I colpi di scena, se cosi s'hanno a dire, sono i frequenti com-
battimenti di uno contr' uno, contro due, contro un intiero esercito, duelli
di molti contro molti. Quel che specialmente prévale è la parlata, l'aringa
d'un principe, d'un capitano, d'un re. Scarsi i dialoghi ; rade le semplici
risposte a monosillabi, a brevi parole. Chi risponde, si rifà da quel che
ha detto chi domanda. Qualche cosa che si allontana da questa pratica
è intrusione siciliana, e forma il grottesco d'una scena. Il re Carvusello
[sic] avvenutosi in un paladino in campo aperto vuol sapere chi egli sia.
Il paladino, poco paladinescamente risponde : « E che devo dirlo a te
chi sono io ?... » Poco appresso Carlomagno entrato in una città, dopo
la disfatta e morte di Carvusello, aringa i suoi cavalieri lodandoli di lor
valore ; giunge Malagigi, e dati e ricevuti i complimenti di Carlomagno
gli spiattella chiaro e tondo che egli vuol esser compensato de' servizi
resigli in tutta la impresa, nella quale riusci persino a far morire An-
gelica. Carlomagno ne maraviglia, ma pure accondiscende. Malagigi
chiede per suo cugino Rinaldo il présente di sette pesé d'oro; Carlomagno
le crede troppe ; Gano dice che ne aggiunge altre due lui, memore di
essere stato liberato da Rinaldo. Rinaldo finge di sbagliare nella somma
i. Valgono qui le osservazioni fatte dal D'Ancona a pp. 391-92 délie Origini
dd teatro in Italia, vol. I. Firenze, 1877.
}}2 G. PITRE
e cresce il numéro délie pesé, che porta a dodici. Carlomagno non vuol
darne tante, e i paladini che lo attorniano canzonandolo affermano
averne egli promesse dodici, anche quattordici ed anche quindici... A
questo punto Carlomagno, l'imperatore Carlomagno esclama infastidito :
« E dite che mi voleté levare la corona di Parigi dal capo ! Se io
sapeva tutto questo, il meno pensiero che avea [era] di mettermi a
combattere con Carvusello. Per non si dire che io rifardo', dono a
Rinaldo dodici pesé d'oro ! » Testuale1. E poichè Rinaldo oppone che
devono essere quattordici le pesé, Malagigi lo persuade a contentarsene,
chè le altre avrà modo lui di fargliele avère altrimenti : « Contentati di
queste dodici pesé ; chè poi il resto te lo fo venire io da un' altra
parte. »
Ho stile, corne si vede, è molto semplice, e ritrae dai Reali di
Francia.
Gli opranti che sanno leggere si servono qualche volta di scenarî
manoscritti propri o d'altrui, ne' quali, atto per atto, è indicata la
scena, la parte de' vari personaggi che devono venir fuori, o qualche
motto importante délia parlata loro. Ho sott' occhio parecchi di questi
scenarî, e posso farne parte a' miei lettori sicuro che nessuno di essi,
divenutone padrone, vorrà rubare il mestiere e le forme letterarie e
grammaticali degli anonimi autori ; le forme, poco più poco meno, si
conoscono nelle nostre scuole, comprese quelle di Liceo ; ma il mestiere
è un po' difficile per chi non ci sia nato o non ci abbia una grande
vocazione. Trascrivo alla lettera i preziosi mss. di cui dispongo, met-
tendo di mio soltanto i punti.
atto i .
Scena i . Canpangna .
Girardo sia ccorge corne ra assediata Vienna. Vanno con i fratelli.
Scena 2. Canpo turco.
Troiano ascolta che arrivavano Tre cristiane edistruggevano tutte i
Pagane. Troiano va addaffrontarle.
Scena 3. Canpangna.
Troiano abbatte Girardo e don Caro. Fugono per dentre la citta.
Don Chiaro venguro (?) attensione (?) con Troiano. Abbatteno tutti e
due puggeno.
2. Rifardarc in siciliano vale venir meno fraudolentemente ad una promessa,
ad un debito già dichiarato.
LE TRAD1Z10NI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SIC1L1A }}$
Scena 4. Bosco con fonte.
Troiano viene in se, il quale grede quello essere Orlando. Va nel
canpo.
Scena 5. Canpangna.
Don Chiaro in se venuto incontra Balante.
ATTO 2.
Scena 1. Mura di Vienna.
Oronte re affronta Arnaldo che fugge. Rinardo affronta don Curo e
fugge. Ritorna troiano. Cran battaglia canpale.
Scena 2. Canpangna.
Balante affronta Troiano che le dice tra ditore contro il pâtre suo.
Lo ferisce. Arrivo da [di] don Chiaro. Cran battaglia. Fugge don
Chiaro.
Scena 3. Bosco.
Troiano viene assaltato da Rainiere. Arnaldo don buso Balante
fugono tutti.
Scena 4. Canpangna.
Troiano fa fuggire don Chiaro.
atto 3.
Scena 1 . Canpangna.
Do Chiaro in se. Intranto [intanto] sia scolta marcia. Arriva Carlo,
don Chiaro va alli ncontro da limperatore.
Scena 2. Canpangna.
Orlando quarda la posizzione dal [deï] canpo. Pagano le pianta il
canpo in facci.
Qui manca una carta al ms., ed io non oso andare avanti per com-
pletare il terzo atto. Do invece un altro scénario, padronissimo il lettore
di saltarlo a piè pari 0 di seguirmi.
atto 1 .
Scena 1 . Campangna.
Orlandino e Carlo parlano dei prodezzi da suo Pâtre Milone.
334 G- PITRÈ
Scena 2. Campangna.
Donchiaro minaccia distrugge i pagan. Donbuoso distrugge i pa-
gane pagane.
Scena 4. Campo cristiano.
Donchiaro e donbuso si allontannano sensiche \senza che< i paladini
le vedono.
Campo cristiano.
Rainiere vede venire Orlando e Carlo. Che dendo (credendo) che
quello è Monte lo vogli ono luccidore. Ma Carlo lo fa conoscere peste
\presto ?) nelcanpo.
atto 2.
Scena 1 . Caméra délia serra.
Girardo riceve donbuso donchiaro.
Scena 2. Campo cristiano.
Carlo manda per battugliare \pattugliare) ad Uggiero amone buono
Salamone per vedere se vi sono ancora gente pagane.
Scena 3. Caméra délia serra.
Girardo ascoltà che li Cavalière arrivavano. Manda a don Chiaro.
Scena 4. Mura délia serra.
Don Chiaro viene intenzone ma arrivato ad' uggiero le fasal tare lele-
mo l'clmo) e lo conosce cosi le porta dentro.
Scena 5. Caméra serra.
Girardo fa ritornare i cavalière al canpo.
Scena 6. Campo.
Carlo ascolta la notizzia d'auggiero che nella torre délia serra vi
errano erano^ i fratelle di donchiaro. Carlo manda uggiero a girardo
per farlo venire inabboccamento.
atto 3.
Scena 1 . Caméra serra.
Girardo ascolta limbasciata duggiero e va al campo.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLAR! IN SICILIA }}$
Scena 2. Canpo cristiano.
Carlo viene apprette [a petto) con Girardo che lui nonera e non vo-
leva stare sottoposte a Carlo ma occupava un posto e corne un secondo
imperatore.
Scena 3. Reggia di Risa.
Agolante songna che vedeva suo figlio Almonte impericolo. Si sveglia
ecchiama consiglio. Manda anbasciatore per aspromonte. Ritornano
laralde. Uno le rapporta che morte \è morto) e luccide. E altro le dice
che [è] prigioniero cosi li fa mandare un altro in viena ossia inaspro-
nonte nel canpo di Carlo per dargli suo figlio.
Scena 4. Campo Cristiano.
Carlo riceve la raldo il quale le dice che almonte era morto. Don
chiaro po lo fa cchiamare nascostamente e le dona [aW araldo] la testa
dalmonte.
Scena 5. Campo Cristiano.
Carlo riceve Bulante e i suoi figli il quale ascolta che il ne mico si
vedeva venire da lontano. Si priparano Ma poi balante racconta che non
fece bene mundargli la testa. Orlando si offende facchianare [fa chia-
mare] don Chiaro il guale fanno buttaglia. Arriva Carlo le divide le
pacifica cosi si pri parano alla difesa.
Al mio ms. segue quest' altro. che è un' altra recita :
1 . ATTO.
Scena 1. Reggia di Risa.
Agolante parte con i suoi.
Scena 2 . Campo Cristiano .
Carlo ascolta che arrivava il Pagano. vanno.
Scena 3. Canpangna.
Orlando distrugge la schiera d'Agolante. Agolante quella da stolfo.
Scena 4. Canpangna.
Donchiaro viene abbattuto da Agolante. fugge.
}}6 G. PITRE
2. ATTO 2.
Scena i . Bosco .
Astolfo viene preso prigioniero dar le negorino.
Canpo Cristiano. Scena 2.
Orlando scolîa la priggionia dastalfo. Va allibberarlo.
Astolfo il mago lamaga. Carlo con i suoi don chiaro con i suoi Ago-
lante suprino negorino 4 redicorona Orlando la maga Voltiera.
Canpangm, Caméra, Bosco, Risa reggia Canpo cristiano Spiaggia.
Per domare Orlando libbera astolfo con la morte del pratre di rodo-
monte Ulino.
Scena 3. Spiaggia.
Il re negorino porta astolfo per inbaccarlo. Orlando luccide e llo
libéra .
Scena 4. Canpangna.
Agolante abbatte carlo. Donchiaro lo libbera.
atto 3.
Scena 1. Canpangna.
Battaglia canpale Agolante viene abbattuto d'Orlando.
Scena 2. Canpangna.
Astolfo incontra un mago che lo manda inuna crotta che vi era una
donna fatta priggioniere. Astolfo va.
Scena 3. Bosco con Crotta.
Astolfo entra nella crotta uccidendo il gigante.
Scena 4. Caméra con letto.
La maga Valtiero che dorme. Astolfo la vede. Cosi si porse affare
lamore. Via tutto
Questi scenarî ci richiamano si noti bene : ci richiamano! a quelli
délia commedia improvvisa dell' arte, « che probabilmente si recitô per
tutto il medio evo dagli strioni più volgari, mezzi commedianti e mezzi
saltimbanchi, e sali in grande onore verso la fine del sec. XVI. » '
1. Bartoi.i, Scenari inediti délia commedia dell' arte .Contnbuto alla storia del
tcatr.i popolare ilaliano, p. IX. Firenzc, Sanzoni, 1880.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }}7
Forse il lettore pensera che il manoscritto capitato nelle mie mani
sia venuto da qualcuno degli opranti di Palermo o di fuori. Tutt' altro.
Gli opranti son molto gelosi di queste carte, che essi ereditarono forse
dai padri loro o da fratelli o da amici. A prestarle solo un mornento,
parrebbe loro di togliersi un ms. prezioso ; ma che dico io a prestarle?
a mostrarle ; perché non c' è persone gélose dell' arte loro più degli
opranti, che, pochi e del mestiere per eredità, vorrebbero formare una
specie di casta, i cui membri discendano in linea retta da opranti, e porti-
no nel sangue il genio cavalleresco teatrale.
Questa casta è conosciutissima tra noi. Essa è composta de' figli del
célèbre Don Gaetano Greco, del non men célèbre Don Federico Luc-
chese, suo scolare e degno rappresentante, che in un mornento di mal-
umore andô a piantare le sue tende in Trapani ; di Don Gaetano (gli
opranti hanno tutti il Don\ La Marca, di Don Alberto Canino e di pochi
altri privilegiati. Un tempo iparlo dello scorcio del secolo passato o de'
primi del nostro c' era un Don Domenico Scaduto, vero genio; ma non
lasciô eredi, e fu una perdita per la tradizione rinaldesca. Don Gaetano
ha una storia, che il popolo conosce ne' più minuti particolari. 1 suoi
figli la raccontano in punti e virgole. A sentire Don Nicolo e Don
Achille, che tengono i loro teatrini l'uno a Ballarô, l'altro alla Vucciria
(parlo sempredi Palermo), i più accreditati e insieme i più famosi opranti
in tutta la città, Don Gaetano loro padre sarebbe stato il Cristoforo
Colombo dell' opra dei pupi; e cosi la pensa anche un loro cognato,
genero del fu Don Gaetano, oprante anche lui. Una volta che io fa-
cendo con altri ressa alla porta, perché non era peranche l'ora délia
rappresentazione, oscuro spettatore e povero ignorantello, chiesi di
questa faccenda, egli usci in esclamazioni ed apostrofi tenerissime. « Mè
soggiru — diceva — fici pupi, cacci vulèvanu occhi atalialli, pirchi'nta li
pupi cci studiava ; e prima di môriri, lasso belli carti di storia di pala-
dini. Chiddi c' hannu vinutu ddoppu d'iddu mancu cci ponnu stujari li
scarpi. Lu s6 megghiu scularu è Don Fidiricu : e Don Fidiricu è gra-
ziusu (valente) e li pupi li sapi maniari. Ora cui ce' è valenti 'nta st'arti ?
Tutti sunnu 'na maniata di smenna-c ... [una manata di guastamestieri);
tantu veru, ca nun si nn' affruntanu di lassari Palermu, e jiri a gràpiri
opra fora, macàri 'n Cagghiari e 'n Tùnisi; pirchî li picciotti chi vannu
ail' opra significanu, e vidinu eu' sapi fari e eu' nun sapi fari. » E dopo
altre osservazioni, vere rivelazioni per me, fini sentenziando che « l'arti
di li pupi è difficili assai, e 'un è cosa di tutti ».
A corroborare la pubblica opinione intorno alla abilità dei Greco, ri-
ferirô, cosa da me udita più volte, che il vecchio Don Gaetano lasciô
morendo due consigli a' figliuoli : i" che studiassero la mattina per-
tempo la storia che dovevano rappresentare la sera ; 2° che divi-
Romania, XIII. 22
3 J 8 G. PITRE
dessero serapre eguale il tempo in cui la tela, tra atto ed atto, resta
calata.
Il padre di Don Gaetano, Don Giovanni, fu un genio anche lui ; e la
sua vita comincia a diventare leggendaria. Don Giovanni fabbricava
pupi bellissimi. Una volta ne fece uno che apriva e chiudeva la bocca e
gli occhi, e parea proprio che parlasse. Entusiastato, infiammato dell'
opéra sua, novello Michelangelo : Parra ! gli disse ; e tanto si incocciô
nell' idea di farlo parlare, che perdette la testa. Questo racconta la tra-
dizione palermitana ; ma la tradizione di Catania lo racconta pel cata-
nese Don Gaetano Crimi, da cui il nostro D. Gaetano avrebbe poi imitato
qualche cosa, e che mori pazzo volendo ad ogni costo far parlare i suoi
paladini.
Tant' è, i più ricchi teatrini di pupi in Palermo son quelli de' di-
scendenti di D. Gaetano ; e dico ricchi per le armature che hanno in-
dosso. Prima del Greco i paladini vestivano, secondo il popolo, alla
buona, corne vien viene, a furia di trine, galloni, orpelli ed altro. Se la
tradizione è vera, Don Gaetano prese a coprirli di armature di rame
bianco, che danno ad essi un bell' effetto. Carlomagno è il più splendido
tra tutti : ed in gambali, bracciali, corazza, elmo ecc. ha ben quattro
chilogramni di rame lavorato addosso, e costa non meno di 120 lire :
e non è caro. Il più povero paladino dell' opra Greco è da 20 a 2 5 lire,
prezzo del migliore di altri teatrini di Palermo.
Per questo lato, di fatti, c'è un notabile progresso. Un tempo nastri
inargentati e fili d'oro che facevan le veci di armature ; adesso, se non
si è dei miserabili, i pupi si vestono elegantemente esempre a un modo.
E dico sempre, perché il vestire d'ogni personaggio è caratteristico, e
l'oprante che s'attentasse di modificarlo andrebbe incontro aile disap-
provazioni del pubblico. Da qui l'uso degli opranti di fabbricar da se
i pupi, di vestirli essi stessi, occupazione di tutte le ore libère del
giorno '.
1. Tuttavia v'è qualche persona che in Palermo si occupa di questo génère
di lavori, altri scolpendo teste 0 mani, altri costruendo armature, altri ves-
tendo di tutto puntc pupi. Un certo Pietro Mignosi, bella figura michelan-
giolesca, scolpisce teste e mani. In via Albergheria, n. 181, presso l'Ospedale
di S. Saverio, v'è da più di }o anni una fabbrica di pupi ; altra ve n'è in via
Scavuzzo n. 27. I ragazzi che vogliono divertirsi a fare in casa l'opra, li com-
perano. Il paladino, sia Orlando, sia Rinaldo, sia Carlomagno ccc, è uno degli
oggetti favoriti ed inevitabili nelle fiere di Palermo, e si vende corne qualunque
altra cosa gradita. Una bottega di burattini dipingeva testé e mandava ail'
Esposu'one di Messina ( 1 88 2) il valente pittore palermitano Sig. Ettore Di
Maria, cd il suo quadro, un lavoro di grande verità, venne acquistato dal cav.
Pasquale Libertini di Caltagirone, artista anche lui.
Un tratto che al sig. W. R. S. Ralston parve caratteristico nelle fiabe sici-
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA ? 39
I migliori pupi, poi, in tutta la Sicilia lo sappiano i dilettanti paler-
raitanî) sono incontrastabilmente quelli di Catania Al teatrino di via
S. Agata, che di preferenza vidi e rividi nel settembre del 1882. ve n'è
parecchie dozzine belli da vero e di costumi molto, anzi troppo ricchi
per gli spettatori che accoglie e pel meschino prezzo di entrata (cent.
5). Già sono il doppio de' pupi di Palermo un terzo del naturale1, e
perché tali richiedono tanti giovani che li reggano e li giochino sulla
scena quanti sono essi, non potendo un uomo tenerne e maneggiarne
più d'uno. Ed in proporzione, grande il palcoscenico, meta d'un palco-
scenico comune, e cosi spazioso il magazzino da acccogliere un mezzo
migliaio di spettatori. Questo ci dà a vedere che la paladineria in Cata-
nia non piace meno che in Palermo, e che il mestiere dell' oprante dà
qualche cosa di più che non sembri a prima vista '.
Altro riformatore dell' opra è Don Alberto Canino ivulgo Don Li-
liane è il fréquente apparir di pope t marionctte incantate, e citava Pitre,
Fiabe, nn. 5 e 109; Gonzenbach, Sicil. Mârchcn, 28, 35 ; Fraser's Magazine,
aprile 1876. Vedi pure la nota del D1" K.oh!er alla Gonzenbach, vol. II, p. 227.
Dei pupi discorse P. A. M. Lupi nelle Memorie per servire alla storia lett. di
Sicilia, t. I, parte 2a, p. 5 ! .
1. Il mio egregio amico, sig. Conte de Jacquemont, che in Sicilia è venuto
più d'una volta a studiare la storia, l'arte ed i costumi, il 29 settembre 1882
da Parigi mi scriveva : « Lasciando Palermo, andai a Catania poco prima che
vi si recasse Lei, ed ebbi la fortuna di vedere i tanto desiderati buratlmi. Li
vidi sul miglior teatrino popolare délia città. Belli e grandi i burattini, molti
personaggi ed anche mostri délia selva incantata, pubblico numerosissimo,
attento, e che pareva godesse moltissimo dello spettacolo. Peccato solamente
che il protagonista parlasse la lingua italiana ! Mi dispiacque assai di non sen-
tire li quel caro dialetto, e mi parve quell' incivilimento un primo passo verso
il decadimcnlo del teatrino. »
Dell' opra e de' contastorie in Catania abbiamo un cenno in un poeta che,
vecchio ed ignorato, vive tuttora in Caltagirone. G. Borrello, in un suo Diti-
rambo siciliano, che descrive gli usi del rione catanese detto Clvita, tutto di
pescatori e marinai, cosi canta :
Ma lu zu Turi Comis,
Ca si sintia cacôcciula,
Saputu-Allittricutu
Varvasapiu
C avia jutu a la scola. E avia liutu (leîto)
Lu Reali di Francia, e sapia a menti
Li disgrazii tutti e l'accidenti
Di Rinardu e Rizzeri
Ed autri paladini
Chi ghieva spissu spissu
Quisi fissu
Ail' opira
Di li famusi pupi a filu
Si 'ntisi pizzicari ecc.
Poésie siciliane di G. Borrello da Catania, p. 111. Catania. Tip. dei Fra-
telli Giuntini. 1855.
340 G. PITRE
bertu). La sua riforma consiste nell' aver attaccato un lampadare [ninfa]
alla volta del suo teatro, dove prima erano solo dei lumi corne quelli
del palcoscenico ; e di aver fatto dipingere da Giovanni Di Cristina, che
di queste cose se ne intende, sulla tela, invece d'un episodio délia storia
dei paladini, un episodio, come s'è detto innanzi, délia storia di Sicilia :
l'entrata di Ruggiero il Normanno in Palermo. Ma persone sapute in
queste faccende affermano che la vera riforma di Don Libertu consiste
particolarmente nella corazza e nell' elmo, che, non gia il Greco, ma
lui avrebbe primo fatto di métallo ; e nell' aver sostituito da qualche
anno in qua le sedie aile panche, e reso più accessible degli altri il suo
teatrino, il quale per la via Formai ov' è, e per il piccolo atrio nel
quale dà, è per avventura il meno chiassoso, e riesce ad attirare un
pubblico meno scamiciato, meno biricchino che i teatrini congeneri, un
pubblico che non ha bisogno d'un questurino per istar buono, e che si
rassegna a pagare tre soldi tanto in platea, quanto nei palchi, senza
distinzione.
A proposito di riforme, eccone una da far epoca nella storia de1
paladini in Sicilia.
Verso il 1859 il notissimo Don Angelo in Catania voile sostiluire i
personaggi viventi ai burattini di legno ; ed egli fu il primo a darne
l'esempio rappresentando da Carlomagno. Erano attori, giovani bar-
bieri, marinai, braccianti d'ogni génère. La sorella di lui era una prin-
cipessa. La novità fece furore, specialmente per la lingua degli artisti e
per quella faccenda de' morti che sgombravano il palcoscenico andando
via coi proprî piedi. Don Angelo se ne avvantaggiô, e fece costruire
armature stupende per tutti i paladini. Egli stesso era una maraviglia a
vedere. In quai tempo capito a Catania Ernesto Rossi con la sua com-
pagnia drammatica, e dovendo rappresentare XOlcllo, vista la corazza e
l'elmo di Carlomagno mandô a pregare D. Angelo che glieli volesse
prestare per una sera. Don Angelo fu sollecito a contentarlo, e quando
il Rossi ringraziandone gliene annunziô la prossima restituzione, Don
Angelo cavallerescamente rifiutô dicendo : Questa restituzione non c'entra
fra di noialtri artisti ! E la cosa si riseppe e ripetè subito per tutta Ca-
tania e fuori. L'armatura, bellissima, costava più di 600 lire !
Se e quanto piaccia al popolo siciliano l'opra de' paladini, puô ben
rilevarsi dal numéro dei teatrini in tutta l'isola. Non meno di 2$ io ne
conosco finora, di cui due in Messina, tre in Catania, nove nella sola
Palermo, la città santa délia cavalleria médiévale, dove nascono e donde
partono quasi tutti gli opranti délia Sicilia. Carini, Balestrate, Alcamo,
Trapani, Marsala, Girgenti, Terranova, Caltanissetta, Termini, Trabia,
hanno ciascuna il suo teatrino stabile. Tre 0 quattro opranti passano da
paese a paese fermandovisi quanlo giova a' loro interessi ; quando uno,
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 341
quando un altro di essi o un solo dei nove di Palermo si reca a Cagliari
e in Tunisi fermandovisi una buona meta dell' anno ' ; il che non è
cosa lodevole agli occhi degli opranti palermitani ; e dice il pro-
verbio :
Si lu monacu nun è tintu (cattivo)
Nun nesci di lu cummentu.
Ho toccato de' grandi cartelloni che ogni teatrino tiene tuttodî
esposto sopra la porta di entrata. Vengo ora a dirne qualche cosa.
Questi cartelloni dipinti ad acquarello ritraggono varie scène délia
storia in corso di rappresentazione, e servono a chiamare l'attenzione
dei ragazzi, i quali si fermano a bocca aperta a contemplarli ed a spie-
garli. L'uomo di affari, il dotto, la gente séria guarda questi cartelloni
e sorride forse di pietà pe' poveri di spirito che si fermano innanzi
i . Ecco qui le indicazioni che ho potuto mettere insieme dopo moite ricer-
che ed informazioni prese :
Opranti di Palermo nel 1 gennaio 1883.
1 . Via Alloro, n. 84 : Gaetano La Marca.
2. Via Albergheria, n. 60 : già al n. 6 : Francesco?
3. Via Ballarô, n. 40 : Nicolô Greco di Gaetano.
4. Via Formai, n. 49 : Alberto Canino.
5. Piazza Nuova, n. 84 : Achille Greco di Gaetano.
6. Via Borgo, 230 : Giovanni Di Cristina.
7. Via Collegio di Maria al Borgo, n. 4, già al corso Scinà, n. 33 : Sal-
vatore Pernice.
8. Piazza S. Onofrio, n. 17 : già in via Sedie Volanti n. 33 : Francesco
Russo.
9. Via Castro, n. 80.
Opranti fuori Palermo nel 1882.
10. Cariai (prov. di Palermo) : D. Salvatore Tabbita.
1 1 . Batestrate (id.).
12. Alcamo (id.) : un dilettante alcamese.
13. Trapani : D. Federico Lucchese da Palermo.
14. Marsala (prov. di Trapani) : D. Salvatore Taormina da Palermo.
1$. Girgenti : Don Pietro Pollicino da Palermo.
16. Caltanissetta : un parente di D. Gaetano Greco, da Palermo, in via
Scribani.
17. Terranova (prov. di Girgenti) : D. Giuseppe Brùcoli da Palermo.
18-20. Catania : D. Gaetano Mazzagghia da Catania ; D. Pasquale Grasso
in via Mancuso ; D. Angelo Grasso, in via S. Agata, n. 8.
21-22. Messina : D. Giovanni, soprannominato lu foddi in via Alighieri,
n. 9 ; e un altro di cui ignoro il nome.
23. Termini-Imerese : D. Giuseppe Maglio da Palermo.
24. Trabia : D. Emanuele Maglio da Palermo, fratello dei précédente.
25. Tunisi : D. Angelo Mollica da Palermo.
Diciannove opranti palermitani su venticinque in tutta l'isola!
342 G. PITRE
a queste cose ridicole ; i ragazzi sorridono délia gente séria che guarda
e passa. Cosi va il mondo !
Per Catania il cartellone ha proporzioni molto modeste (un métro e
mezzo quadrato, ail' incircai, ed offre una sola scena,e tutto al più due,
corne lo vuole l'oprante ; ma Catania, in questo, fa eccezione.
In Palermo, il cartellone è largo due metri, lungo tre, quattro o più
metri ; ed è diviso in 6, 8 o più settori, volgarmente detti scacchi ; solo
quello délia Rotta Ai Roncisvalle ne ha fino a 12. Il più accreditato pït—
tore di questo génère, lu veru oturi (autore'1, per dirla col popolo, è il
palermitano D. Nicola Faraone, antonomasticamente inteso Rinaldo,
corne il più noto illustratore délie imprese di Rinaldo, che è il nome più
conosciuto délie storie cavalleresche (si ricordi che anche in Napoli si
chiamano Rinaldi i cantatori di piazzaï.
Il Faraone è un ometto magro, asciutto, mingherlino. Con una testa
calva addirittura. con un viso angoloso corne il suo, con quegli occhiali
che tiene perennemente inforcati sul naso, lo si direbbe uno di quei
sapienti, di quegli eruditi che certe incisioni di due, tre secoli fa ci
rappresentavano corne martiri volontari délia scienza. Eppure egli non
è, strettamente parlando, ne uno scienziato, ne un erudito, ne un dotto
qualsisia. Martire involontario, vittima délia capricciosa fortuna si,
perché deve lavorare da mattina a sera per dar da mangiare alla moglie,
a' figli, alla figlie, per quanto quelli si sforzino già ad alleggerire le
spalle dell' amato genitore. E perô non potendo tirare innanzi dipin-
gendo, dovette acconciarsi, quando sotto la sindacatura Balsano in Pa-
lermo furono istituite le guardie daziarie, a far da guardia ivulgo bava-
risi tanto per guadagnare un paio di lire il giorno prestando servizio
meta del mese, un giorno si, un giorno no, nel quale stava a lavorare
in casa. I suoi commilitoni non lo intesero altrimenti che Rinaldo, non
ostante che ne' ruoli e negli appelli lo si chiamasse Faraone ; e mi ci
voile del bello e del buono per conoscerlo quando io nel 1873 ne chiesi
col nome del casato.
Vedete un po' se i soprannomi hanno valore nel popolo !
Il Faraone non ha mai letto libri di cavalleria, ma ricorda tutto quello
che giovinetto udï al Cuntu e vide ail' Opra, la quale adesso riconosce
dalla singolare abilità ed immaginazione di lui la maggiore pubblicità.
Egli dipinge tutto di suo, créa, personifica, anima, muove a suo modo
di vedere e di sentire. persuaso di non far nulla che non sia cavalle-
rescamente, paladinescamente vero. Incaricato di ridipingere una storia
ch' egli altra volta dipinse, non si ripete che di rado, ma modifica, varia
senza offender mai quella che a lui pare verità storica. Ogni teatrino
possiede da 70 ad 80 cartelloni usciti alcuni dalle mani di un Don
Nunzio soprannominato Coppolone, del quale il nostro D. Nicola non
LE TRADIZIONl CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA ^43
vuol giudicare ; ma gran parte dal suo pennello. Ed ecco centinaia,
migliaia di scène, di quadri da lui creati, che nessun libro gli offerse
mai, e che egli non vide se non nella sua immaginazione. Questa si
chiama fantasia inesauribile, fenornenale.
Gli opranti lo conoscono tutti tutti, ed a lui fanno capo da tutta la
Sicilia, salvo Catania, che anche in argomento di cavalleria popolare
pensa a rendersi indipendente dalP antica capitale dell' isola. La spesa
non è gran cosa : 3$ grani (cent. 75 ogni scacco ; e un cartellone da
otto scacchi, quattordici tari e due grani L. 6.). La mano d'opéra in
ogni altra arte, 0 mestiere, 0 manifattura dal 1 860 in qua tra acquistato
maggior prezzo in Sicilia, ma i cartelloni costano sempre 3 5 grani lo
scacco ! ed il Faraone non ha torto di lagnarsene.
Trattandosi d'uno de' fatli più curiosi e, per certi aspetti, più in-
teressanti del Folk-Lore in Sicilia, un saggio di questi cartelloni non
dovrebbe mancare alla présente pubblicazione ; ma non lo si potendo
ora, basterà un cenno di due di essi, se non altro perché s'abbia una
certa idea délie scène che, secondo i pittori cavallereschi, rsono più
drammatiche e più degne di essere ritratte.
Prendiamo il cartellone che porta il titolo :
MORTE DI RUGGIERO DI RISA.
1 quadro : Città di Parigi. Milone, padre d'Orlando, abbatte gli Spa-
gnuoli, e vince la giostra ;
2. Campagna con mura. Assedio délia città di Biserta; morte del
gigante moro Caramazza per mano di Milone, essendo bandito da Car-
lomagno. Vittoria di Agolante e Troiano africani ;
3 . Plana di Sutri. Orlandino vestito a quattro colori giostra con alcuni
giovanotti ;
4. Piazza di Biserta. Força e soldati schierati ; Ruggiero a cavallo
libéra Milone dalla morte prendendolo sul suo cavallo ;
5. Sicilia. I due giganti Saftar e Olinferno cadono per mano di Rug-
giero di Risa ;
6. Mura di Risa. Accampamento africano ; Ruggiero fuga Galliacella
sorella d'Almonte portandola sopra il suo cavallo ; Almonte rimane stu-
pito a questo fatto inatteso ;
7. Caméra del palazzo realedi Risa. Gli Africani uccidono a tradimento
Ruggiero portando prigione sulle braccia Galliacella ferita;
8. Mura di Risa, Accampamento africano. Beltramo fratello di Rug-
giero è squartato da quattro cavalli per vendetta di esso, assistito da
Almonte e dal Re Subrino d'Africa.
Questi otto quadri racchiudono i fatti più important! che formeranno
344 G- PITRE
argomento di attrettante rappresentazioni consécutive. In capo agli
otto giorni, il cartellone si muta con un altro che fu seguito alla storia.
Un altro cartellone, che vuol esser conosciuto, corne quello che con-
corre alla illustrazione dell' episodio innanzi riassunto è
LA ROTTA DI RONCISVALLE.
i° quadro. Giardino in Ispagna. Gano ed i tre fratelli spagnuoli Mar-
silio, Bulgarante e Falserone congiurano contro Carlomagno ;
2. Campagna con grotta. L'angelo ordina a Rinaldo, già eremita, di
recarsi in Roncisvalle insieme con Ricciardettoa, ffin di vendicare i pala-
dini che per tradimento di Gano saranno massacrati.
Questi due quadri occupano due intiere rappresentazioni.
3. Imboccatura [sic] di Roncisvalle. I paladini guidati da Orlando en-
trano in Roncisvalle ; palchetto degli Spagnuoli ;
4. Roncisvalle. Prime prodezze di Astolfo contro gli Spagnuoli ;
5-6. [Quadro doppio). Orlando uccide tre giganti ; muore Astolfo per
mano degli Spagnuoli ;
7-8. (Quadro doppio). Roncisvalle. Orlando e Oliviero vendicano la
morte di Grifone e di Aquilante figlio di Oliviero. Morte de' due giganti
Olinferno e Feburro. Rinaldo e Ricciardetto scendono alla pianura a
soccorso e vendetta de' Paladini, de' quali nuoiono Dudone, Sansone e
Sansonetto, e i fratelli di Rinaldo, Salardo e Riccardo;
9. Palchetto con Bulgarante. Morte di lui per mano di Rinaldo ; Or-
lando uccide un gran visir, mentre Ricciardetto uccide uno spagnuolo ;
10. Campagna con grotta. Orlando presso a morire è assistito dall'
arcivescovo Turpino e da Rinaldo e Ricciardetto, in quella che di gran
corsa giunge Carlomagno con l'esercito. Dal sasso, sul quale Orlando
vuol rompere la sua spada infiggendovela, scaturisce acqua.
Questi sette quadri (4-10), che dovrebbero svolgersi in altrettante
sere, si svolgono in una sola, corne sopra è stato detto ;
1 1 . Incendio di Saragozza per opéra de' paladini ; uccisione degli
Spagnuoli ;
12. Campagna e mura di Parigi. Gano squartato da quattro cavalli,
presenti allô spettacolo di giustizia Carlomagno ed altri cavalieri ' .
1 . Il soggetto del cartellone suol essere dipinto, 0 meglio scritto nel mezzo
del cartellone stesso. Eccone qua alcuni di questi soggetti che ho scrupolosa-
mente ma senz'ordine trascritti nel mio taccuino :
1 . Il sbarco di Rodomonte in Francia.
2. Carinda distruge il tempio di Sdegno. — I paladini liberano la città d'
Animarca.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 345
Tutta questa spiegazione non è mia, ma parte del Faraone, parte
de' ragazzi, che ne sanno più di me. Si discuta quanto si vuole sulla
esecuzione di questi cartelloni, ma non si neghi la grande, la straordi-
naria fantasia di chi li dipinge, gli ardimenti di certe mosse, l'efficacia
di certi atti, che hanno del mirabile. E si che l'artista li improvvisa
corne vien viene tanto per rispondere aile csigenze premurose di chi
glieli commette. Non altri che un grande conoscitore délia materia,
puô li per li buttar giù una scena, che è tutto un portato di imma-
ginazione. Il Faraone sa a menadito tutte le storie che dipinge. Il
committente gli fornisce il soggetto del cartellone ; ed egli ha subito
fatta la partizione degli scacchi, stabilendo la scena da rappresentare in
ciascuno di essi. Solo chi, corne lui, vive in questa vita fantastica, poe-
tica del medio evo, puô, senza sussidio di disegni o di schizzi, ritrarre
giganti e pigmei, combattenti e soldati in riposo, reggie e campi di
battaglia, fortezze e vallate, e cavalli alati, e serpenti a sette teste, e
mostri con lingue di fuoco, sogni di poeti e foie di romanzi, che allie-
tarono bizzarramente gli anni primi délia sua fanciullezza. Felice lui,
anche nelle strettezze in cui tira la vita, che puô per qualche ora del
giorno dimenticare in questo mondo immaginario le amarezze del mondo
reale !
In casa Faraone la cavalleria è anch' essa ereditaria. Un figlio di lui
ha fatto ne più ne meno quello che il padre fanciullo : ha frequentato
per molti anni i teatrini, ed imparato quello che imparô il padre, e che
in famiglia è argomento cotidiano di novelle e di racconti. Anche lui
3. Le battaglie di Mont' Albano contra Agramante.
4. Rinaldo Imperatore di Trabisonda.
$. Orlando sogetta Morgante.
6. Incanto di Angiolina. Vittoria dei paladini.
7. Le battaglie di Orlando e Rinaldo in Persia.
8. Orlando e Rinaldo contro il Soldano, padre di Antea.
9. Buovo d'Antona uccide Lucafiero. — Morte di Pilocane.
10. Angiula e Corbolas.
1 1 . Prime imprese di Calloandro e Leonilda.
12. Trabazio uccide Eduardo.
13. La vita del Meschino di Costantinopoli.
14. Gran battaglia di Rinaldo e morte di Agricane.
1 5 . La vita di Costantino e Fuovo.
16. Morte di Rodomonte.
17. Morte di Madricardo.
18. Prime imprese di Orlandino.
19. Vittorie di Agrantinoe Rinaldo in Asia contro i! figlio di Gradasso.
20. Malaguera uccide il padrt.
2 1 . Prodigi d'Orlandino e perdono di Berta e Milone.
22 . Angelica in Parigi.
346 G. PITRE
il figliuolo dipinge, e promette di conservare le buone tradizioni pa-
terne. Nei casi dubbî il padre illumina, consiglia, corregge il figliuolo.
II. — I CONTASTORIE.
Tre secoli e qualche anno fa un poeta siciliano, cantando un po'
prima di Giovanni Milton la Battaglia céleste di Michèle e Lucifero, notava
non senza tacito dispetto corne qualmente agli argomenti religiosi e
divoti poco 0 nulla inclinassero i poeti ed i lettori del suo tempo,
mentre « per le piazze aile volte ragionar s'ode dell'arme d'Orlando e
di Rinaldo sogni e favole di poeti'). »
È évidente che A. Alfano cosî scrivendo intendeva di quei contastorie
che in Palermo, dov' egli viveva e scrivea, e forse in Sicilia narravano
le imprese eroiche del ciclo carolingio, le quali con titolo molto vago e
générale son dette Storia di Rinaldo.
Questi contastorie, che qualcuno, senza comprendere il significato
délia parola, assomigliô ai bardi, vivono sempre in Sicilia e godono
d'una perpétua giovinezza, rinverdendo sempre per nuovi, vigorosi ram-
polli. Il contastorie è un mestiere corne qualunque altro, e per lo più
s'abbraccia per vocazione, per genio ; perché, se générale è tra noi la
passione per le imprese eroiche e romanzesche, e per tutto ciô che
sappia di maraviglioso, non è e non puô esser comune l'attitudine a
ritenere il racconto, e quella di comunicarlo. Chi si dà a questo me-
stiere vuol avère, oltre che amore sviscerato per la cavalleria, ritentiva
felicissima, facile e pronta parola, maniera particolare di porgere.
L'uditorio, composto tutto di opérai e mestieranti d'ogni génère, di pe-
scatori, di contadini, ha odorato, e conosce a bella prima se chi conta sa
0 non sa, se piglia la storia pel suo verso, se parla bene 0 maie, se
prende le giuste e vere pose degli antichi contatori. Cammini quanto e
corne vuole il mondo, il racconto di Rinaldo dev' esser recitato sempre
a un modo, con le medesime pause, con la medesima cantilena, con una
declamazione spesso concitata, più spesso affannosa, intenzionalmente
oratoria ; talora lenta, alcuna volta mutata d'improwiso in discorso fa-
miliare e rapido. Testa, braccia, gambe, tutto deve prender parte al
racconto : la mimica essendo parte essenziale del lavoro del narratore.
Sopra una specie di predella, che fa da bigoncia, 0 pergamo, 0 tribuna,
0 palcoscenico corne meglio piace, sul quale si possa muovere, il conta-
storie coi movimenti degli occhi, délia bocca, délie braccia, de' piedi con-
1 . Stampato in Palermo per Giovan Matteo Mayda MDLXVI1I,
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 347
duce i suoi personaggi, li présenta, li fa parlare corne ragion vuole ; ne
répète per punto e per virgola i discorsi, ne déclama le aringhe; fa
schierare in battaglia i soldati, li favenire a zuffa agitando violentemente
le mani e pestando coi piedi come se si trattasse di vera e reale zuffa. In
tanta concitazione, egli dà un passo addietro, un altro in avanti, le-
vando in alto, quanto più alto puô, i pugni chiusi o slungando e
piegando convulsamente le braccia. Il bollore cresce: gli occhi dell' ora-
tore si spalancano, le nari si dilatano per la frequenza del respiro che
sempre più concitata fa la parola. I piedi alternativamente pestano il
terreno, che pel vuoto che c'è sotto rintrona ; alternansi i movimenti di
va e vieni délie braccia, e tra mozze parole e tronchi accenti, muore
chi ha da morire, ed il racconto, monotono sempre, ritorna calmo come
se nessuno fosse morto, come se duecento, quattrocento uditori non
fossero stati sospesi, palpitanti, crudelmente incerti dell' esito délia pu-
gna pendendo dalle labbra dell' infocato narratore. Questa si chiama
arte vera : e questa comprende, sente e vuole il popolo adulto.
Il contastorie non parla se non siciliano ; tutt' al più, quando ha per
le mani qualche pezzo grosso, crede di levarlo a dignità oratoria facen-
dogli dire qualche parola, che dalle finiture in are o in o vorrebbe essere
italiana ; cosï, se non altro, è rispettata la situazione eroica |un profano
direbba eroicomica) del personaggio in discorso.
Il cuntu cominciato col segno délia croce, al quale 1' uditorio religio-
samente si scopre, dura un paio d'ore, nelle quali non lascia di far
qualche brève pausa, tanto per prender lena e riposo. In questi brevi
intervalli,senza scendere dalla sua tribuna, smette di essere quel che è,
fiuta qualche pizzico di quello che gli esibisce qualcuno de' vicini, ed
attacca conversazione,sopra un passaggio délia storia in corso; e succède
che
. . .Intorno ascoltano i primieri,
Le viste i più lontani almen v'han fisse.
Egli scioglie dubbi, dirime questioni, accorda fatti apparentemente con-
tradittorî : e questo è momento difficile per chi non sia profondamente
istruito délia storia, e potrebbe compromettersi con una risposta che non
abbia l'appoggio délia storia, a molti uditori ben nota. Ma il contastorie
siciliano, per quanto lavori di memoria, non si smarrisce facilmente.
Mentre questo accade, il siminzaru e Yacquaiuola mestieri che, senza
permessi di ministri di finanze, si cumulano allô spesso in un solo1,
vanno in giro col sacchettto di semé tostato e coi bicchieri, e l'uno o
l'altro,o persona del contastorie, raccogliendo i due centesimi [ungranu]
che ogni seduto deve pagare per aver posto. Un accorto contastorie,
quando gli astanti son li tutti orecchi per sentirlo, e
548 G. PITRE
Tanta dulcedine captos
Afficit ille animos, tantaque libidine vulgi
Auditur
per dirla con Giovenale (VII, 851, rompe improvvisamente il racconto e
scende col berretto in mano raccogliendo i soldarelli che a piacere gli dà
ciascuno di essi ; tornato al posto, va a ripigliare il filo délia storia
interrotta.
Quale e quanta difficoltà sia nel narrare per quasi due ore di seguito,
corne i contastorie fanno, sempre di memoria e senza il benchè menomo
sussidio di libri, non è chi nol veda. E qui appunto sta la differenza del
contastorie siciliano e del contastorie napoletano. Questi legge, spiega,
commenta un poema di cavalleria ; il siciliano recita tutto a mente,
quasi sempre senza aver letto mai un libro, essendo egli ignaro perfino
dell' alfabeto ; e se non lo è, e sente bisogno di rinfrescare le sue idée
intorno alla storia délia giornata, leggicchia e si prépara qualche cosa ;
ma si guarderà bene dal presentarsi al pubblico con un libro in mano,
e, peggio ancora, dal farne lettura se non vuol perdere il prestigio e
mandare a monte la illusione che nasce narrando, e si perde leggendo.
Bensi puô citare, corne cita allô spesso, la storia, e ad essa appoggiarsi
per corroborare l'autenticità dei fatti e la veridicità délie sue afferma-
zioni.La narrazione di questi ultimi contastorie ritrae dal testo di guida,
e non è un molto colorita e smagliante. Il popolano che sa leggere, legge
poco, e quel poco ritiene fermamente e bene, e non se ne scosta gran
fatto. Suoi libri sono, poichè parlo di cavalleria, i Reali di Francia,
Guerrin detto ilMeschino, II Calloandro Fedele, e pochi altri romanzi caval-
lereschia, i quali tanto pel narratore quanto per gli uditori sono archivi
storici. Questi libri corsero ed in parte corrono ancora stampati 0 mano-
scritti ; e dei manoscritti qualcuno probabilmente inedito ; e ci metto la
probabilité, perché sul proposito non posso aver fatto délie ricerche con-
ducenti a conclusioni certe e sicure ; la gelosia con la quale i contastorie
guardarono i loro libri e mss. è invincibile. La Sicilia avrebbe una
buona contribuzione da recare alla bibliografia de' romanzi cavallereschi
se pubbliche e private biblioteche avessero conservata qualcuna délie
edizioni che i nostri tipografi per parecchi secoli vennero allestendo. /
Reali ed il Meschino ebbero a dozzine ristampe in Palermo ed a Mes-
sina ' . In uno de' suoi volumi miscellanei di Opuscoli siciliani il marchese di
1 . Per quel che vale, ecco qua una bizzarria che trovo in una cronaca sici-
liana del sec. XVII. Un Giovanni Domenico Cociola scrive da Milazzo sopra
un attacco contro l'armata francese fatto nell' agosto de! 1677 dal forte di
quella città durante la ribellione di Messina, e mette in burla coloro che senza
LE TRAD1ZI0N1 CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 349
Villabianca notô di aver fatto per suo uso una ricca collezione, che pos-
siamo dire perduta, délie edizioni popolari nel secolo scorso tra noi, e
fra le altre gli parvero pregevoli la Storia del Meschino e la Storia di
Orlando1. In questo secolo avemmo tipografie, le quali più volte pro-
dussero i Reali, libro sul quale, fino al 1860, i nostri illetterati, amanti
di storia cavalleresca, sillabicavano in edizionacce di Napoli e adesso in
iscorrette edizioni di Milano.
La penuria di libri cavallereschi d'altro génère fu pei contastorie e per
gli opranti una « felix culpa. «Un uomo provvidenziale, che sapea tutte
le storie,che conosceva tanti libri quanti non ne conosceva nessuno, che
avea letto Turpino, Berni, Boiardo, Ariosto ed altri assai, lamentando la
difficoltà altrui di procurarseli stampati 0 mss., voile ripararvi compo-
nendo un' opéra di grande mole, che molli comprendesse de' lavori del
ciclo di Carlomagno,d'Orlando e via discorrendo, non indocili di legame
tra loro ; lavori che egli vedeva rappresentaii ail' Opra 0 sentiva narrare
al Cuntu. Quest' uomo sgobbô chi sa per quanti anni ! ed un bel giorno
del 1858 cominciô a dar fuori la célèbre Storia dei paladini di Francia
cominciando da Milone conte d'Anglante sino alla morte di Rinaldo, che
dopo tre anni era già quattro grossi volumi in ottavo piccolo di quasi
3,000 pagine2 !
Don Giusto Lodico chi più di lui ha diritto al Don? E Don Giustu lo
essere uomini d'arme s'armavano e faceano gli spaccamontagne : « e non so
dire (egli scrive) se erano cacati di sotto, o pure estrenui guerrieri. Et sino a
ore 22 la cavalleria era squatrunata fori, comandata dalla bizzarria di capitan
Caccio del Brigo di Garraffa, e dalla positura spagnola, con tutti altri coman-
danti et estrenui guerreri, che appunto mi pullula la lettura delli libri dclli
Reali, che io avendo letto et ora visto, son for di me. » Vedi Di Marzo,
Biblioteca storica e letteraria di Sicilia, vol. VI, pp. 1 18-1 19.
1 . Nelle Miscellanee erudite, che fan parte del tomo XIV de' suoi Opuscoli
palermitani, egli scrivea :
Poeti orbi.
« Li poveri orbi e ciechi di tutti due occhi, che corne è notissimo, soglion
invece col mestiere di cantare e recitare per le strade orazioni sacre e profane
e sopra tutto improvesar poésie nelle teste plebbee in onore de' Santi, che fuori
de' tempii nelle piazze e contrade espongonsi délia città, son l'istessi poeti po-
polari appellati Cyclici Poetae, che fecero figura presso gli antichi in Italia a'
tempi antichi de' Greci e de' Romani. De' parti e composizioni di tai bassi
poeti di volgo per me Vdlabianca al volume piccolo di n° 82 di mie erudizioni
se ne tiene una buona raccolta. Per lo più sono queste Orazioni di orbi e
recite di canzoni, ridicolose e prodotte in poesia sicola bernesca, e fra esse che
son date alla luce délie pubbliche stampe, riescon pregevoli Lu Calac'wn a tri
cordi, che {che c) lo stesso di lu Curnutu cuntenti, la Storia del Meschino, il Mer-
codante fallito, e Demonio tcnlatore, la Storia di Orlando, Aromatario e taverni:re
ed altri. »
2. Palermo, Stamperia di Gio. Batt. Gaudiano. Parte P, 1858, p. 583 ;
p. IK 1858, p. 580 ; p. III», 1859, p. 728 ; p. IV', p. 900.
350 G. PITRE
chiaman tutti, anche ora che egli è lontano dai rumori délia città) « nella
présente storia « trattô « di quanto soffrî la Francia allorchè gover-
nava Carlo Magno, e délie avventure singolari che dovettero superare i
Paladin! ; i quali, or pugnando con gl' infedeli, or per amore, non fu-
rono mai perdenti ». Accennô « eziandio tutti i tradimenti che ordi il
conte Gano di Maganza contro Carlo, e la sua Corte, tenendo occulta
corrispondenza coi Saraceni, per abbattere la grandezza di lui e dei suoi
Eroi », senza nascondere « quel che Malagigi oprô colla sua magica po-
tenza a pro dell invitto Carlo », onde « l'inferno tutto egli comanda per
la salute dei Chiaramontani e Montalbanesi. »
« La descrizione che io intraprendo egli aggiunge nel suo preambolo)
non è mio parto, ne moderna n'è l'invenzione di quanto essa racchiu-
de; ma è quella che da più secoli si è raccontata : in fatti chi non ha udito
strepitare le armi di Orlando e Rinaldo ? E quanti traggono il vivere,
narrando le grandi imprese di si fatti Eroi ? Una dimanda potrà farmi
il benigno lettore : Se eglino narrano il vero ? Nô, essi tanto ne sanno
quanto formar puô alquanti giorni di trattenimento, e ciô non si dovrà
aver a colpa loro, ma più tosto dei tempo, che ne ha disperso le
copie, e perô tutti gli amatori di questa storia non saranno mai soddis-
fatti se pria non scorreranno il mio libro, perlocchè nessuno ignora che
se antica è stata questa cronaca, perô non mai intiera ne ridotta ad un
ordine logico progressivo corn' ora la presento.
« L'unica mia fatica è stata di riunire tutti gli autori che di essa
discorrono, e che vollero si faite venture illustrare col bel genio di
poesia, omettere ciô che fu parto délia fantasia poetica, e descrivere
quello che sembra verisimile. o
Da queste poche linee non è difficile rilevare che la vecchia arte degli
scrittori di attenuare il merito délie opère altrui per far risaltare la né-
cessita di un' opéra congénère e la importanza di quella che si pubblica
non è estranea al Lodico. Affine di rendere più gravi le ragioni che lo
indussero alla compilazione dei lavoro, egli strema l'intelligenza, la
facoltà mnemonica de' contastorie, dando a credere che « essi tanto ne
sanno quanto formar puô alquanti giorni di trattenimento, » afferma-
zione senza fondamento, corne s' è potuto vedere nelle pagine prece-
denti, e corne si vedrà in quelle che seguiranno ; e con forme troppo
secche accenna alla dispersione, non già dei popolo ebreo, ma délie
copie dei romanzi che costituiscono la storia dei paladini. Vedremo
presto quanto ci sia di vero in siffatta dichiarazione.
Quest' opéra di grande mole fu presa a stampare per cura di tre edi-
tori palermitani, ed usci a quindicinali puntate da 40 pagine l'una, al
prezzo di un tari cent. 42 . Noto questo particolare per la diffusione
che essa acquistô in tutta la città. Presso a tremila furono i soscrittori,
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 35 I
appartenenti ad ogni classe sociale e ad ogni età. Il sig. G. B. Gau-
diano che la stampô racconta di quel tempo aneddoti molto gra/.iosi. Il
giorno délia pubblicazione délia puntata, la sua tipografia, l'atrio, il
piazzaletto délia via Celso era sin dalle prime ore del mattino affollato
di gente, che attendeva, reclamava il sospirato fascicolo. Cominciata la
consegna, si faceva a' pugni ed a' gomiti per esser de' primi ad averlo,
previo il debito pagamento. Molti non sapevano leggere, ma compra-
vano l'opéra pel piaceie di possederla, e se la facevano leggere da
amici e conoscenti, o l'apprestavano, corne anche oggi usano, alla
lettura d'un crocchio di curiosi e di appassionati. E chi non credette di
acquistare un tesoro con una opéra che era la storia délie storie, il
libro dei libri ? Lo stesso D. Gaetano Greco, allora trai vivi, ne pren-
deva cinque esemplari, temendo che un giorno o l'altro si perdesse la
forma (itipii di questo libro.
Un bel giorno con serietà imperturbabile si présenta al Gaudiano un
padre di famiglia con tre dispense délia storia e gli dice : « Caro signore,
io ho un figlio studente, associato a questa storia. Dal di che essa si
pubblica, mio figlio non ha più testa, leggendola e rileggendola. La
sera, guardando dal buco délia serratura, lo veggo invece che coi libri
di scuola, con la Storia dei Paladini. Egli non vuol più saperne di
studio. Fatemi il favore : ripigliate queste tre dispense, e ridatemi i
miei tre tari... » Il tipografo sorrise, ed osservô che essendo state tra'
coeditori conteggiate tutte le copie, egli non poteva riprenderla neanche
gratuitamente ; e dovette spolmonarsi a persuadere quel dabbenuomo
che la sua proposizione era inaccettabile. Ando colui ; ma in capo ad
una settimana ritornô in cerca di nuovi fascicoli e premuroso d'averli.
Letti i fogli pubblicati, egli era restato vivamente preso, innamorato
délia storia, e non voleva leggere altro, perché altro non trovava di
meglio in tutti i libri di questo mondo. Fece délie offerte al Gaudiano
acciô rendesse più fréquente la pubblicazione, e ne avrebbe voluta una
ogni quattro giorni. E per tre anni di seguito, quanti ce ne voile al
compimento dell' opéra, quest' uomo, non unico ne singolare, non
jstette un giorno e cosi fu pure durante la rivoluzione del 1860; senza
far capolino alla tipografia di via Celso, divenuta piena di attrattive
per lui.
Io non so chi degli uomini di lettere in Sicilia abbia mai svolto questj
quattro volumi per la semplice curiosità, almeno, di vedere il filo délia
storia e i libri de' quali giovossi il compilatore ; ne di ciô oso farne
colpa a nessuno, perché ci vuole una gran pazienza, una pazienza
veramente giobbica, per leggere tante migliaia di fitte pagine d'un
uomo, illustre si presso i leggicchiatori d'un libro solo, ma poco cono-
sciuto dai dotti, coi quali egli non ebbe mai da far nulla. Ci vuol poco
552 G. PITRE
per vedere che il Lodico non è un letterato, ne si tardera a prestargli
fede quando, alla prima pagina del suo primo volume, ingenuamente
confessa : « Non ho scritto per fare pompa del mio debole ingegno ;
ma per passatempo di tutti coloro che vanno in traccia di udire cose
piacevoli, o che [sic] la loro mente non sia tanto [sic) da potere aprire i
libri dei dotti. » Nondimeno io ho fatta quell' improba lettura, e, pur
diffidando délie mie conoscenze epiche cavalleresche, noto qui somma-
riamente i poemi che fornirono la grande tela délia compilazione
lodichiana. Apresi Topera con Le prime imprese di Orlando di Lodovico
Dolce ; segue con L'Orlandino di Teofilo Folengo, al quale si lega il
Mambriano di Francesco Bello detto il Cieco da Ferrara, ove moite cose
sono innestate dell' Avino relative a Mambriano, ed il Mambrino. Quasi
tutto segue L'Orlando innamoraio rifatto dal Berni e VOrlando furioso. E
poichè L'Angelica innamorata di Vincenzo Brusantino ha stretta paren-
tela con l'Angelica dell' Ariosto, da essa son presi alcuni de' migliori
tratti, corne dalP Amadigi di Bernardo Tasso altri che appianano
qualche lacuna e fanno scomparire il distacco che risulta dal passaggio
dal Furioso ail' Angelica. Il Mor gante maggiore di Luigi Pulci fa seguito
immediato, ma gli ultimi canti, che paiono quelli accodati da ultimo dal
poeta al suo poema già dato in luce, son messi da parte, per far posto
a Madama Rovenza di Francesco Tromba, che si chiude con la Rotta di
Roncisvalle, presa, non già dal Pulci, ma da Turpino. Altro non oso
affermare, e lascio che fornisca maggiori particolarità chi è molto saputo
di questi studi.
Ma non perdiamo d'occhio i constatorie. Vincenzo Linares, osser-
vatore accurato délia vita siciliana, dalla quale adoprossi a trarre gio-
vamento pei suoi Racconti popolari, uno con moka verità sebbene con
poca intelligenza di cose cavalleresche ne scrisse col titolo // Contas-
torie. A quel tempo, nel quarto decennio di questo secolo, un certo
Maestro Pasquale divideva con un Maestro Antonino Manzella il plauso
del numeroso stuolo di uditori, questi in un magazzino di via Candelai,
quegli in una stamberga del Piano Santa Oliva, che oggi guarda la via
del Politeama ; ed ecco un brano del racconto del Linares, che per noi
ha valore di documento :
« Maestro Pasquale è il narratore délie storie più piacevoli che si
sieno mai udite. Orlando, Rinaldo, Fioravanti, Rizzeri, le donne, i cava-
lieri, l'arme, gli amori, le corteue, le audaci imprese imprese ei canta.
Altro che Berni, altro che l'Arcivescovo Turpino. Gli esce di bocca un
fiume di eloquenza, un diletto, un sapore che incanta e commuove i
cuori niente teneri degli uditori. Ora li vedete silenziosi, immobili corne
a una melodia di Bellini, ora scoppiare in grandi scrosci di risa, in
esclamazioni di sdegno e di maraviglia, e agitarsi corne se scossi da un
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA ]<rf
ardore febbrile. Che sguardi feroci aile volte, che gesti smodati ! Cosî
vediamo, e non di rado ai di nostri, i giovani in teatro animarsi a' gor-
gheggi di una donna, parteggiare per questa o per quella, dar fiato aile
trombe od ai fischi, difendere anche col sangue la precisione di un
trillo, urlare, romper le panche, minacciare e spesso venire aile mani.
Collo stesso fervore i nostri personaggi prendon parte al racconto, inar-
cano le ciglia, battono le mani, e corne viene in campo questo o quell'
esercito, e si azzuffano cristiani e saraceni, cosi parteggiano o per gli
unio per gli altri, applaudiscono ai bei colpi, si dolgono délie disfatte.
Il vecchio, impassibile quanto un usuraio, ispirato più di un poeta,
ameno sempre e facondo, infiora il racconto di facezie, si scalda, grida,
schiuma, e dà colpi disperati sulla bigoncia ; e quando l'estro lo tras-
porta, si alza dalla sedia, imbrandisce un' asta di legno, e figura i duelli
dei suoi personaggi. Quel demonio di maestro Pasquale, se non ha stu-
diato il Walter Scott, ne ha certo l'estro e lo spirito : descrive i luoghi,
le truppe, i paladini, dispone le fila del suo racconto meglio che non
farebbe il romanziere scozzese. E quando ha eccitato il desiderio dj
udirne la fine, allora, punto e basta. Cosi commuove e tien sospesi gli
uditori per impegnarli a tornare il giorno dopo con la piccola oblazione
di un grano [2 cent.) per essere ammessi allô spettacolo. Gran lodatore
délie cose nostre a quando a quando fa paragoni, rammenta antiche
memorie, ricorda quel po' ch' ei sa délia nostra storia. L'entrata di
Ruggiero, la rivoluzione di Alesi qualche fiata fan seguito aile gesta di
Rizzieri e di Fioravanti. Se maestro Pasquale, invece di dire in prosa,
cantasse versi, se avesse una lira nelle mani, sarebbe un rapsoda, un
bardo iscusate il paragone) dei tempi nostri ! ».
Men fortunato di Maestro Pasquale, Maestro Antonino non trovô un
Linarès che ne serbasse viva la memoria e ne lodasse la valentia non
comune. Ma rallegrati, anima cavalleresca ; chè la tradizione ti fa giu-
stizia ! E la tradizione ti dice molto più valente di Maestro Pasquale, a
cui la conoscenza di ciô che si diceva e scriveva di lui dava un po' di
pretenzione. Onde più tardi, quando la fama correva pei quattro venti
délia città, al suo conto non più un grano si pagava, ma due, cioè un
bajocco (cent. 41, il doppio del pagamento dovuto a Maestro Antonino.
Ela tradizione aggiungeche la pronunzia di lui era chiara ed aperta,che
molta la naturalezza, grandissima la padronanza délia materia, tutta sua
la maniera di descriver le battaglie : ed ho sentito dire più d'una volta
1. Maestro Pasquale, novella, nel Vapore, di Palermo, 30 gennaio 1837,
an. IV, v. IV, p. 17-19. Pa!., 30. V. Linarès, Racconti popolari. Quarta
edizione, p. 92 e 119. Palermo, G. Pedone-Lauriel, 1867.
Romania, XIII. 23
354 G- pitre
che « Mastr' Antuninu 'nta la battagghiacci travagghiava, e avia bona
gôrgia. »
Questi due contastorie furono scolari di un vecchio calzolaio, un
certo Maestro Giovanni, che raccontava a Porta S. Antonino. Dopo del
quale, e contemporaneo a' suddetti. fu un Maestro Luvicu >Ludovico),
che chiamava molta gente a Porta Reale ; e, per non dire di altri, un
Maestro Camillo Lo Piccolo che fini, non so perché, frustato a cavallo.
con tanta vergogna dei suoi compagni di mestiere. Fanciullo, io co-
nobbi al Borgo, in un magazzino del vicolo dei Lombardi, Compare
Camillo Camarda (lo chiamavano compare e non maestro- , di mestiere
batti-sego ; e non potrô mai più dimenticare la energia brusca de'
suoi movimenti ed il suo fervore guerresco. Io mi recavo a scuola
fino al 1859 si andava a scuola due volte il giorno), e mi fermavo allô
spesso sul limitare del sacro magazzino, dov' era tutta gente di mare, e
pescatori specialmente. Il Camarda, rivolto verso l'uscio, narrava e nar-
rava senza scomporsi per nulla : carrette che sul guasto acciottolato
ribaltavano, donnicciuole del prossimo cortile di Palma che ciarlavano
0 si prendevano pei capelli, monelli che gridavano e schiamazzavano ;
tutto era nulla per lui. Una volta pero, messo con le spalle al muro,
perdette la pazienza e uscî in una sfuriata che anche me, che non ci
entravo per nulla, mi fece fuggire impaurito. Era irritabile e collerico,
e quando usciva dai gangheri bestemmiava corne un turco ; ed allora
facea paura, perché la voce, naturalmente rauca in lui, gli si sprigio-
nava aspra e chioccia dalla gola : ed il viso, d'ordinario rubicondo, gli
diventava di bragia. Lo biasimano di troppa licenza nel racconto, e nel
Borgo se ne parla corne di uomo che non sapesse 0 non volesse mai
tenere la lingua a freno.
Conobbi pure, e chi de' Palermitani nol conobbe ? quel Raisi Turi (il
pescatore Salvatore, che per esser gobbo e scontraffatto era sopranno-
minato ed inteso Lu jimmurutu e, per antonomasia, Re Pippinu. Là, al
Foro Borbonico oggi Italico, sotto un grand' albero fronzuto., alla vista
del pittoresco golfo di Palermo, sopra un alta sedia esponeva, rarissima
avis, la storia sacra. Era di estate, e poichè ai 24 giugno, per antica
consuetudine palermitana, quel sito delizioso si popola di gente a piedi,
a cavallo, in vettura, che cerca un po' d'aria fresca e di svago, molti
s'accostavano al piccolo contastorie, desiderosi di udirlo. Raisi Turi,
seduto con molta proprietà, dominava non con la figura infelice, ma
con la voce insinuante e la parola scultoria un migliaio di uditori, nei
quali chi bene avesse osservato avrebbe potuto discernere classi varie e
diverse : i più vicini, pieni di raccoglimento, a bocca aperta, pescatori
e mestieranti in riposo 0 senza lavoro [a spassir ; i più lontani, curiosi,
non mai indiscreti, una folla di bassi impiegati, di pensionati che non
LE TRAD1ZI0NI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 35$
sanno corne ammazzare il tempo. La passeggiata diurna (ve n' è una di
sera) era piena, ed il buon gobbetto contava sempre, ne smettava se
non sull' imbrunire.
Nella piazza S. Oliva, a sinistra di chi va alla via délia Libertà, rac-
contô per oltre venti anni, fino a un decennio addietro, quel Giacomo
Mira che tutta Palermo conobbe e ricorda sempre sotto il nome di
Rinaldo. Egli sapea leggere, e forse da giovane non fu povero corne
tutti il conoscemmo. Ardito nell' aspetto, tendente al magro, avea
occhi grifagni e d'una mobilità non ordinaria. Pensi ognuno che giuoco
gli dovessero fare questi allorchè trovavasi in esercizio délie sue fun-
zioni. Sfrenato beone, il giornaliero guadagno spendeva alla bettola, e
non gli si sarebbe trovato indosso neppure un quattrino. Raccontava
ail' aperto anche nei giorni buoni d'inverno, perché non avea tanto
da prendere a pigione una stamberga; otto pancacce venutegli chi sa
d' onde e corne, gli faceano quadrato; e Rinaldo, sul nudo terreno, mo-
vendo sempre, e non mai alternativamente, le braccia e pur sempre
ritto délia persona, mandava innanzi la sua storia preoccupato forse
più del pensiero di dover andare a cioncare che délia responsabilità del
racconto. Leggeaglisi in volto un non so che di strano e di eccentrico,
un piglio quando carezzevole e quando superbo, sicchè a poco a poco
gli vennero meno gli uditori, ed egli, senza tetto, ed ail' uscio coi sassi,
videsi costretto a chieder la carità pubblica. Giacomo Mira diventô un
accattone di mestiere ; ma un accattone che nella miseria serbava una
certa alterigia, e a volte un fare tra il serio ed il burlesco ; e chiedeva
non per se, ma per Rinaldo di Montalbano, che egli avea sempre lo-
doto, celebrato, portato aile stelle, e in nome di esso domandava senza
insistenza e senza avvilimento un soldo ; e nel far ciô eccolo scaricarti
a bruciapelo un brandello di storia del sire di Montalbano, una storia
che ti confondeva, ti faceva venir le vertigini per la inarrivabile pron-
tezza e celerità onde usciva dalla sua bocca.
Un bel giorno Rinaldo non si vide più. Che se ne fece ? Nessuno lo
seppe, nessuno cercô mai saperlo. Giovanotti azzimati e agghindati che
ne' vostri domenicali passeggi di Corso Macqueda foste più volte fer-
mati dal povero contastorie, impiegati in attività di servizio cui egli ne'
suoi maggiori bisogni importunô quando voi, in ritardo d'orario, vi
affrettavate ail' ufficio ; amabili signore, aile quali le lodi sperticate di
Angelica riuscirono tante volte incomprensibili o insulse in bocca di lui,
tranquillizzatevi ! Rinaldo di Montalbano è morto povero e pazzo al
Manicomio di Palermo !
Morto si, corne i suoi compagni Maestro Salvatore Aiello e Maestro
Francesco Gagliano, testé rapiti alla tradizione dei paladini ; ma altri
compagni son sempre vivi, ad altri ne sorgono a raccontare chi a Pie-
3 $6 G. PITRE
digrotta, chi dietro Castellamare idue figli di Camillo Camardaï, chi
sotto Porta de' Greci, chi a Porta Montalto, e chi a Porta S. Agata in
Palermo pare che i contastorie abbiano una certa predilezione pei siti
presso le antiche porte délia città}. Ma di essi e degli altri che in Mes-
sina, Catania, Noto e nel restante dell' isola serbano vivo con la parola
il culto délia cavalleria médiévale sarebbe troppo lungo l'occuparsi. I
più tra essi non valgono il maestro di tutti, il nestore dei contastorie
viventi délia Sicilia, Maestro Salvatore Ferreri. Quel che per la poesia
improvvisa è l'analfabeta Stefano La Sala 2, per le novelle e le leggende
1' Agatuzza Messia 5, per l'opra de' pupi D. Gaetano Greco, e per la pit—
tura de' cartelloni romanzeschi D. Nicolô Faraone, è per la storia de'
paladini Maestro Salvatore Ferreri, palermitano corne gli altri.
Chi è egli ? Che cosa fa ? Quali sono i suoi fasti ? Udiamolo dalla sua
stessa bocca con la certezza di udir la verità ; dacchè nei molti anni
che io lo conosco 1' ho sempre ammirato per l'onestà e rettitudine dell'
animo. Traduco letteralmente la schietta narrazione che egli ha fatta a
me suo antico conoscente, medico ed estimatore.
« Io era fanciullo ; ail' età di quattordici anni mi venne in testa d'an-
dare a sentire il cunîu. A quei tempi c'era un contastorie davvero buono,
un certo Maestro Antonino Manzella muratore, che era il vero maestro
del conto. Curioso, andai ; ed egli raccontava il Calloandro ; il passo
mi piacque, e mi venne voglia di tornarci per sapere corne andasse a
finire. Ci tornai ancora dell' altro, e, per farla corta, ci andai sempre
pel corso di nove anni continui. lo imparavo a fare il funaiuolo ; a
mezzogiorno smettevo di lavorare e correvo pel conto. Dopo un certo
tempo, il conto cominciava a 20 ore, ed io, qualunque lavoro avessi per
le mani, avvolgea il fîlo che cosi era stato stabilito colmiomaestro), e
me ne andavo al conto. V'erano giorni che il mio maestro mi mandava a
Monreale a vendere il rumaneddu [Canapelloï ; ma io a 20 ore lasciava
tutto in asso, ed ero li al conto. Lasciavo i divertimenti, lasciavo
qualche spasso a Boccadifalco, a Scannaserpi e altrove, purchè mi pren-
dessi i quattrini che mi dava mia madré e me ne andassi al conto.
« Maestro Manzella per la sua bella comica avea gran folla. Avvenne
che egli dovette lasciare il magazzino di via Candelai, e ne prese a
pigione uno di Giovenco, sotto il campanile di S. Francesco di Paola.
Maestro Antonino mi conoscea già, e sapea la mia nascita ; entrammo
in dimestichezza e prese a volermi bene, tanto che io cominciai a pa-
1. Vedi Pitre, Studi di poesia popolarc, p. 102-108, Pal. 1872.
2. Vedi Pitre, Fiabe. Novell c e Racconti pop. sicil., vol. I, pp. XVII-XX.
Pal. 1875.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA j $7
garlo a mese ; ci accordammo per un tari cent. 42 il mese, andassi 0
no. E di persone ce n' era ! Giovanni di Quarto, Messeri, Don Bene-
detto Gianferrara, persone da vero civili.
« Un giorno Maestro Antonino mi disse : « Oh tu non hai mai nulla
da fare che non manchi mai al conto ? Dio di passione ! Se i giorni del
mese son 50, tu ci vieni 31 ! E che ti scappa via ! » — « Io vengo per
rubarle 1' arte, » riposi io ; ed egli : « E tu vuoi rubar 1' arte a me senz'
esser letterato ? » — « E lei vedrà, che lei pezzo grosso, ed io roba
da nulla, io le ruberô 1' arte! »
« Ora io tutto ciô che imparavo andavo raccontando per le case per
capriccio e, tanto, per isfacciarmi. Una volta il cavalière Settimo, cieco
di tutti e due gli occhi, mi chiamô perché gli contassi il conto. A Latta-
rini alcuni mercantuoli aveano un gran gusto a sentirmi, ed io mi sfac-
ciavo. Questo andava ail' orecchio di Maestro Antonino, il quale dice :
« Salvatore Ferreri va raccontando il conto per le case ; » e quando mi
vedea, mi canzonava. Alla fine del nono anno, tutte le storie io le sa-
pevo benissimo, e al conto non ci andai più. Che mi venne in capo ? la
chitarra. Per altri ott' anni io non feci altro che divertirmi con la chi-
tarra, e quando qualcuno volea divertirsi, mi mandava a chiamare. In
quel frattempo ammalô Maestro Antonino ; la malattia era séria : gli
cadde il naso ; mi fece chiamare : « Senti, Turiddo ; tu di abilità ne
hai, ed io lo conosco. Sai che ti dico ? Racconta tu il conto, ed il guada-
gno lo divideremo. » Io m' ero ammogliato ; e Maestro Antonino fece
venire mia moglie da lui perché la mi persuadessc a raccontare il conto
dicendo che io avevo una bella loquela, e ci avevo modo a contare, e
la storia la sapevo ; e soggiungea, che quando io non potevo raccontare,
mi avrebbe supplito lui. Ma io risposi di no.
« A quel tempo veniva al conto anche un certo Giacomo Mira. Diss' io
a Maestro Antonino : « Ma Lei si rivolge sempre a me. Perché non in-
vita Giacomo Mira, il quale è grazioso nel raccontare ? » E Maestro
Antonino, a' miei costanti rifiuti, si vide costretto a chiamare Giacomo
Mira. Costui perô era un gran beone, e tutto quel che guadagnava
spendea in vino ; onde non poteva pagare la pigione, era sempre cac-
ciato via dalle case, e si ridusse a raccontare la storia al Piano di
S. Oliva, e morî ail' ospedale. ...Ed io mi divertivo con la mia
chitarra !...
« L'anno i844contava il conto un certo Maestro Rafïaele pastaio,che
avea posto proprio alla cantoniera di S. Francesco Saverio. Era costui
pazzesco, piantava gli uditori del suo magazzino, e andava a raccontare
a Porta di Castro, e cosi si vendicava del suo padrone di casa, il quale
si pagava la pigione del magazzino con la somma che si riscoteva ogni
giorno. Don Giacomo Lanza, padrone del magazzino, avea un compare,
358 G. PITRE
fallegname ail' Origlione e cugino mio. Questi udendo i lamenti del
Lanza venne a pregarmi di raccontare io il conto ; e tra il si e il no, mi
persuase ; ed io ci andai, avendo avuto le sedie necessarie anche da lui.
Il primo giorno, non me ne dimentichero mai più, fu l'indomani di
S. Rosalia i 16 Luglio1, e guadagnai 34 grani cent. 72), e mi sfacciai la
prima volta. La fama si sparse, ed il magazzino cominciô a popolarsi :
venivano soldati, galantuomini, anche donne, e persino due preti. Un
giorno io raccontava corne qualmente Rinaldo fosse stato messo in car-
cere, e Carlomagno l'avea condannato a morte; mi si avvicina uno con
le lagrime agli occhi e mi dice : « Turiddu, per te c' è un carlino
(cent. 2 1 1 se tu liberi presto Rinaldo. » Ammirando tanta tenerezza per
Rinaldo, io affrettai, précipitai il racconto, e feci scarcerare Rinaldo da
Malagigi per mezzo délia sua arte diabolica. Appena colui vide scar-
cerato Rinaldo si alza e grida : « Viva Turiddu ! che ha liberato Ri-
naldo! Vai a farti friggere-Carlomagno minchione! » Lascia il suo posto
e mi viene a regalare un carlino1.
« Mio cugino dovette demolire un solaio dentro il monastero dell' Ori-
glione ; prese le tavole e le mise a disposizione mia ; e cosi mi provvidi
di panche. Nel 1854 venne il colera, ed io passai nel cortile di Carella
iChiasso Caruso). Li, nel fosso, trovai un partito contrario, perché ci
era cola Maestro Raffaele, che poi si trapiantô nel piano del Castello.
Io perô non mi perdetti d'animo ; chè anzi tolsi certi abusi che si erano
introdotti, di fumare, giocare a carte... ; la quai cosa spiacque a qual-
cuno, e si malignô a danno mio spacciandosi che io non sapea bene il
conto. Tra gli altri, un cocchiere cercava soverchiarmi contraddicendo a
quai che dicevo io. Una volta perô ne usciscornato, perché avendo rigettato
un fatto che io conoscevo benissimo, io mi giocai il collo, ed il coc-
chiere dovette confessare che la ragione stava per me : e da nemico
acerbo che mi era, mi divenne amicissimo.
« Le cose mie andavano a vêle gonfie : e Maestro Raffaele cacciava
mosche al Castello, e volea tornare al Fosso dov' era prima, e dove
avevo preso posto io. Il magazzino era pieno sino alla porta, sino aile
scale del cortile, ed il venditore di semé mi rubava a man salva. Si
trattava di 8 tari e 15 grana (L. 3. 72) di guadagno, ed egli me ne
facea vedere poco meno di meta. Io capii che in questa faccenda c' era
la mano di Maestro Raffaele, e lasciai il magazzino.
« Io stavo di casa rimpetto Sant 'Annuzza via Pignatelli Aragona» ; e
i miei affezionati vennero cola a sentire il conto : e Maestro Raffaele ri-
mase con quattro gatti, che non capivano nulla.
1. Un aneddoto simile troviamo in Muratori, Antiquité diss. XXIX.
LE TRAD1ZI0NI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICII.IA 359
a Al 1860 un amico mi fece vedere la storia dei Paladini di D. Giusto
Lodico. lo non sapevo e non so leggere ; ma uno che sapea di lettera
me ne lesse qualche pagina. Ora ci si crederebbe ? prima che 1' amico
mio leggesse, io diceva quel che dovea seguire. Dice 1' amico :
« Diàscolo ! voi ne sapete più del libre !
Qui il Ferreri più del consueto s 'accese in volto ; poi continue .
« Io guadagnavo la grazia di Dio, perché oltre che a contare il conto
m' industriavo a fare il funaiuolo, che è il mio mestiere ; e m' ero fatto
un capitaluccio. Certi amïcï, che conosco e devo fingere di non cono-
scere, durante i fatti del settembre 1866 mi rubarono, e mi lasciarono
povero e pazzo. Adesso son mezzo cieco, e racconto per nécessita. Per
via di quel dispiacere m' assoggettai ail1 asma che Lei sa ; e quando parlo
mi manca il fiato, e vi son giorni che dalla forte tosse non posso andare
avanti. Campo la vita Dio sa corne... »
A questo punto gli chiesi délie storie ch' egli sa. e délia maniera onde
egli le coordina e fa progredire ; ed il buon vecchio prosegui :
« Tutte le storie che io so sono di eredità ; si comincia con Costan-
tino Magno e si finisce con Calloandro ; poi si ripiglia. Se la vuol sapere
tutta questa eredità, gliela dico in quattro parole: Costantino Magno;
suo figlio Fioro ; poi Fiorillo, poi Fieravante; Fieravante fa Giberto ;
Giberto, Michèle ; Michèle, Luigi ; Luigi, Pipino ; Pipino, Carlotto
Magno. E questo è un punto. Ottaviano fa Bovetto ; Bovetto fa Gui-
done ; Guidone fa Buovo d'Antona ; Buovo d'Antona fa quattro figli, ed
il maggiore è Sinibaldo ; questi fa un figlio : Chiaramonte, e fabbrica il
regno di Chiaramonte. Chiaramonte fa Eernardo ; Bernardo porta
cinque figli, e sono Ottone, che gorerna V Inghilterra, Bovetto, Amone,
Leone IV pontefice di Roma e Milone d'Anglante. Milone porta Or-
lando ; Ottone porta Astolfo; Buovo d'Asmonte porta Malagigi e Vi-
viano ; Amone porta Salardo, Biscardo, Ricciardetto, Rinaldo e
Bradamente femina, e son cinque. Carlomagno porta pure un figlio, e si
chiama Durando ; Durando porta un figlio, e gli dà per nome Luigi.
Luigi fa quattro figli : Cafiero Baglione, Sinibaldo padre di S. Rosalia
nostra protettrice, Balduino, la principessa Ester francese, e questa
diviene sposa di Rinaldo il furioso, che diventô re di Gerusalemme per
Torquato Tasso , ma questa non è una storia molto antica, e coi pala-
dini non ci ha nulla che fare.
« Ma qui lasciamo, perché corriamo pericolo di perderci. Se volessimo
toccare solo di tutte le famiglie, una giornata intiera non ci basterebbe;
una cosa dico soltanto : che i paladini più valorosi son dodici, e sono :
Orlando, Rinaldo, Olivieri, Oggeri, Salomone, Guglielmo, Marco,
Matteo, Gulio sic), Vilia e Bilinceri, Sansone, Sansonetto e Astolfo d'
Inghilterra, chiamato il Granduca del Pardo. »
}6o G. PITRE
Se qualche cultore di storia cavalleresca ha nulla da osservare, si ri-
volga a Salvatore Ferreri, via Pignatelli Aragona, n. 76; ma ci pensi
due volte a mettersi in discussione con lui soprattutto in argomento di
genealogia. Il Ferreri non la cède a nessuno per memoria, e sa quanti
peli ebbe in barba fin 1' ultimo de' cavalieri cristiani, e chi di essi la por-
tasse lunga, e chi corta e chi rasa affatto. Lo sbaglio di numéro nella
rassegna dei dodici paladini maggiori è una mistificazione, che pur ri-
comparisce nella poesia popolare cavalleresca.
Il nostro contastorie prosegue le sue informazioni :
« Il mio racconto dura due ore, due ore e mezzo, secondo la storia
che ho per le mani e la gente che viene. Quando salgo là sopra. la
storia 1' ho bell' e pronta, perché le cose mi vengono in testa come se
io le vedessi ; e una parola non è finita che 1' altra è lî ail' ordine
pronta . Com' è il gomitolo del refe ? svolto da un lato, prosegue a
svolgersi dall' altro, fir.chè poi ne viene i! capo ; ma nella mia testa
questo capo del refe non viene mai, perché la storia non ha fine.
« Qualche volta poi fo qualche parabola paragone , perché nello sto-
maco délia roba ce n' ho, ed agli uditori queste cose non dispiacciono. »
— Ma queste storie che si contano de' paladini di Francia, chiesi io
una volta al Ferreri, sono esse vere ?
— « Queste cose che si contano forse non tutte son vere ; ma un
fondamento di verità ci dev' essere. Rinaldo, Orlando, Carlomagno
esistettero ; ma le storie poi li abbellirono.
« Tant' è, la gente ci si diverte molto, e se io avessi a contar loro
altri fatti, s'annoierebbe, e vorrebbe sentire la storia. A Rinaldo tutti
vogliono un gran bene, e quando sanno che io l' ho per le mani ne
conto la storia , guadagno di più. chè la storia dei paladini piace loro più
del pane. Se io non contassi questa storia, potrei chiuder bottega. A
proposito de7 paladini tutti sono d'un sentimento. Ammirano Orlando.
ma non se ne curano gran fatto, perché cercano di Rinaldo. e v' è il
motto : E chi si' Rirurdu a la munnu / e si dice di chi se la piglia con chic-
chessia, e ovunque si volga trova da ridire. Ma di questioni ce n' è sempre.
e chi parteggia per uno e chi per un altro de' paladini, e si discute su
qualche punto, e si è contenti quando si prépara qualche battaglia.
■ Io che conobbi, a' miei tempi, Maestro Pasquale e Maestro Anto-
nino, posso dire che ebbero i loro scolari, ma anch' io ho avuto i miei,
e qualcuno è riuscito grazioso. Vito lo scarparo, che racconta a Porta
Sant 'Agata, lo avviai io, e v' è pure il figliuolo di Camillo Camarda.
Camillo era sboccato. e raccontando parlava osceno. Oh che è mai
questo ! Se s' ha a dire che quel taie svcrginà una ragazza, io dico che
le fece uno sfreggio. Ed è cosi che bisogna fare ! perché le parole sco-
stumate a chi piacciono degli uditori, a chi no; ma più no che si. »
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 36 1
A compimento di questa autobiografia orale aggiungo poche osserva-
zioni mie ed il ritratto dell' autore.
Maestro Salvatore, che vive in onorata povertà, e non lascia passar
giorno senza udir messa nella vicina chiesa di S. Francesco di Paola,
racconta in un magazzino davanti a una settantina di uditori. Coi
pochi soldi che ricava paga la pigione e compra un pezzo di pane, e
nei giorni felici d' inverno, cuoce una minestra per lui, la moglie ed una
figlia adottiva, una giovane che egli prese bambina fra le trovatelle e
crebbe e sposo ad un giovane. L'inverno, cosi crudele pe' poveri, è
sempre il benvenuto pei contastorie ; gli uditori son più numerosi, cre-
scono il doppio, il triplo del numéro ordinario, e fanno ressa attorno al
narratore. Non sono essi venditori ambulanti d'acqua, spacciatori di
semé, fruttivendoli, pescatori, che in estate hanno merce da vendere e
soldi da guadagnare ? Ecco perché d1 estate disertano, per tornare di
inverno.
Magro di corpo ed asciutto, il Ferreri ha una fisonomia che puô si-
gnificare molto ingegno naturale ovvero qualcosa di scimunito o di
fatuo. Fronte larga, occhi rientranti, nascosti sotto folte sopracciglia,
ed uno, in certa guardatura, un po' tendente allô strabismo; bocca
larga, mento schiacciato e corto. La vista, indebolita o, piuttosto, tra-
vagliata da incipiente cateratta, non gli fa discernere chiaramente gli
oggetti, e nell' affissare alcuno a controlume fa riparo délia mano ail'
occhio faticato. L'asma ch' egli accusa è invecé uno spasmo délia
glottide, che in certi giorni gl' impedisce di raccontare più oltre ; cosa
di che egli rimane desolato più che délia perdita materiale de' pochi
soldi délia giornata ; perché è proprio nel meglio che il respiro gli
manca, quando, disposti i suoi eserciti, générale in capo, li dee con-
durre alla mischia, o spingerli ail' assalto, ed ha maggiore bisogno di
forza, vigore e fiato per gridare, agitarsi, commuovere. Egli, che s'in-
téressa tanto de' suoi personaggi, non sa rimanere tranquillo ; e sic-
corne la battaglia, il duello è condimento necessario délia storia in corso,
cosi le cause occasionali dell' accesso non sono infrequenti. Nella morte
de' paladini , p. e, un parosismo è quasi inevitabile, perché egli piange
davvero. Me ne appello, tra gli altri miei amici che 1' hanno voluto co-
noscere, al conte de Jacquemont, che anche lui ebbe vaghezza di udirlo.
Il mio egregio amico non mi darà dell' indiscreto se dirô che la com-
mozione con la quale il Ferreri gli raccontô la Rotta gli fece asciugare
qua'.che lagrima involontaria. Nel settembre del 1875 '° conobbe in
casa mia il carissimo e dotto Gaston Paris, e rimase letteralmente stu-
pito di quest' uomo, che, analfabeta, sa raccontare per più di 18 mesi
di seguito storie sempre diverse senza omettere una circostanza, senza
dimenticare un nome !
JÔ2 G. PITRE
Al conto di Maestro Salvatore assiste sempre una donna, magra
quanto lui, ma più di lui spedita nel parlare, nel gesticolare : sua moglie.
Chi pratica con lo zoppo, impara a zoppicare, dice il proverbio ; e Donna
Rosalia Genova (in Palermo Donna si dice a qualunque donna che non
sia del vilissimo volgo, ma del basso) ha imparato tutto quello che sa
Maestro Salvatore, analfabeta quanto e più di lui, che è analfabeta
tipo. E corne no, se nel magazzino del conto essa ci sta, corne si dice, di
casa e di bottega, e mentre egli racconta, lei fa calza e sente, e con
lieve tremolio délie labbra precorre alla parola che il contastorie ha da
pronunziare ? Quando gli è daccosto, essa gli getta a bassa voce un nome,
che egli non dimenticherebbe certamente, ma che gli ricorda la pre-
mura délia sua buona compagna. Ella stessa si commuove, gioisce, pal-
pita per gli eroi e le eroine délia leggenda, e non sa trattenersi, a rac-
conto finito, di esclamare che quel passaggio è veramente bello, uno
dei più belli di tutta la storia. Donna Rosalia sarebbe buona a raccon-
tare lei stessa se per inabilità fisica Maestro Salvatore non potesse più
farlo ; ma a ciô si opporrebbe l'uso e la decenza, che non consentono
aile donne di far le contastorie ; e poi per lei sarebbe una desolazione,
non avendo al mondo altri che lui, il suo benamato Maestro Salvaturi,
che essa ama, stima ed ammira, e col quale, secondo l'antica abitudine
domestica, tratta con affetto rispettoso dandosi sempre del voi, che nelle
nuove coppie délia présente generazione è stato sostituito dal tu.
Chi non è in Palermo e vuol sapere di altri contastorie siciliani, ne
troverà nei capi-provincia e nelle principali città dell isola : due in Mes-
sina : uno cieco, al Gigante, sotto il Nettuno, nel Porto ; un altro, gio-
vane sui quarant' anni, rimpetto la chiesa di Porto Salvo. Entrambi
hanno il mare, immenso corne la loro memoria, davanti. Due altri sono
in Catania, uno de' quali alla Marina, sotto il Seminario vescovile ; uno
in Siracusa, soprannominato Rinardu, in Piazza Marina ; un altro ancora,
fino a pochi anni sono, in Rosolini, nella stessa prov. di Siracusa ' ; uno
i . In bocca a questo contastorie ora morto è messo il Cala Farina, racconto
popolare di Faustino Maltese, v.otajo in Rosolini (Firenze, tip. del Voca-
bolario 1873I, il quale cosi comincia :
« In Sicilia, anche quel del Cantastorie è un mestiere, col quale, specie i
ciechi, trovan modo, quanlunque assai sottilmente a reggere la yita.
» Tra il corredo dei loro racconti, oltre quelli del Meschin Guerrino, dei
Reali di Francia, dei Beati Paoli, v' ha pure quel di Cala Farina ; che, sebbene
svisato dalla tradizione, e dalle lascivie délia immaginazione, ricorda un tratto
di storia siciliana, e le simpatie del nostro popolo per Maniace, capitano greco
mandato dalla coite di Costantinopcli a scacciare i Saraceni, non per liberare la
Sicilia e prosperarla ; ma per averne il dominio e tornare a cavarne tanto grano,
quanto un tempo da tutta Italia » (p. j).
Questo cantastorie « era un vecchierello cieco, che stava di casa sotto la
LE TRADIZIONI CÀVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 565
in Castelvetrano prov. di Trapani ecc. Salvo poche eccezioni, i nostri
contastorie menano vita piuttosto stentata, ma non sanno abbandonarla
anche coll' attrattiva d'unavita migliore.
La storia de' paladini è raccontata anche in qualche famiglia, e si sa
di un certo Patuano fuori Porta S. Giorgio che alcuni anni fa ridusse a
dovere i figliuoli indocili di freno, precisamente col conto. Essi rientra-
vano in casa la sera a tarda ora, e non c'era verso che mutassero vita.
Che fare ? Un bel giorno il padre invita in casa un contastorie, e chiama
i figliuoli a udirlo. Nessuno mancô; e tutte le sere prima che abbuiasse,
i nove figliuoli di Lao Patuano faceano a chi primo tornasse a casa per
andare a sentire il simpatico, il graditissimo conto.
In forma di episodi e di leggende isolate alcune délie storie roman-
zesche cennate finora si raccontano corne novelle popolari ; ma nes-
suno le considéra corne novelle, e nel dirle avverte che fanno parte
del taie o tal altro romanzo del ciclo d'Orlando, di Carlomagno, di
Rinaldo e di altri simili. Il seguente esempio, da me trascritto ad
literam dalla bocca d'un arrotino ambulante, pu6 dare un' idea délia
maniera felicissima onde il nostro popolo s' è assimilato, non dico le
più modeste leggende cavalleresche in prosa, ma i poemi romanzeschi
più elevati corne YOrlando furioso, dal quale il nostro episodio è staccato.
« C'era 'na vota un re chiamatu Galafruni. Stu Galafruni avia du'
figghi : unu màsculu, e una fimmina ; lu màsculu si chiamava Argagghia,
e la fimmina Ancèlica. Cci dici lu patri : « Va 'n Parigi di Francia tu e
tô frati, e ti fai maritari di [da] lu 'mperaturi Carrumagnu ; a cui ti voli
dari iddu, ti duna. »
« Pàrtinu e vannu 'n Francia ; si prisintaru a Carru e cci dissiru chi
eranu figghi di Galafruni : « Maistà, mè patri nni manno ccà e dici ca a
cui cci [le vuliti dari, cci dati. »
« Ora pi maritari a sta picciotta, Carrumagnu avia a fari 'na festa ; e
mannô a 'mmitari a tutti li spagnoli parenti d' iddu : Marsiliu, Bulga-
ranti frati di Marsiliu, Farsadonna e Beggiardina, tutti frati ; Farrauttu
figghiu di Farsadonna. Jamu ca cornu arrivaru 'n Parigi di Francia tutti
sti guirreri si 'nnamuraru d'Ancelica ! Dissi Carrumagnu: « Ora béni,
p' 'un fari disparità, niscemu li pôlisi {tiriamo la sorte> ; cui nesci, si
pigghia ad Ancèlica. » — « Adaciu, Maistà, dici Argagghia. Cu'abbatti
a mia, io cci dugnu a mè soru pi mugghieri. » Farrauttu vuleva ad An-
cèlica senza tirari ne bussulu ne nenti. « Allura, cci dissi Carrumagnu,
si tu vôi ad Ancèlica, tîrati (combatti eu Argagghia e finisci. » — - « Mai
sagrestia délia Chiesa Nuova (Rosolini), e viveva, quantunque 3 stecchetto, dei
suoi racconti, di lavori manuali, e di limosina » (p. 91.
364 G. PITRE
(no\ 'un pô essiri ! La vogghiu senza jiri a cummàttiri, massinnô mettu pi
tutti altrimenti comincio a picchiar tutti). Ail' urtimata ifinalmente) vuàtri
Francisi chi vi sintiti ? Chi vi pari ca nuàtri Spagnoli nni scantamu [ab-
biamo paura) a stari 'n facci a vuàtri ? Ma io mancu vi viju ! Di unu sulu
mi scantu : di Rinardu ; veru è ch' è francisi, ma joca chiummusu, e
quannu duna vastunati, li duna boni. » « Corn 'è ! dici Carrumagnu.
'Unca (dunque) Rinardu 'nn è francisi ? » — « Basta, Maistà : io vogghiu
ad Ancelica. Vostra Maistà chi dici : ch' hê ghiri [che ho da andarc^ 'n
facci ad Argagghia ? E io cci vaju. »
« Si prisintô 'n facci ad Argagghia ; si pigghiàru lilanci 'n manu, e car-
ricàru 'nta un corpu [e caricarono in un colpo) agguali tutti dui. Ma la
lancia d'Argagghia era 'ncantata, e abbattiu a Farrauttu, e fuiju pi lu
sdisonuri ch' aveva. Argagghia vidennu vèniri poi tutti li paladini, vitti
la carta mala pigghiata, e fuiju. Sô soru pigghia l'aneddu vch' avia n'
aneddu 'nfatatu , si lu metti 'mmucca e spirisci. Iddu si misi a cavaddu a
un cavaddu ch' avia chiamatu Rabbicanu,e spin'u. Lu Farrauttu nn' ar-
ristô eu currivu ca 'un potti fari zoecu [cià che) aveva 'n testa. Mirrinu
mâu cumminô un scherzu : di fari 'na funtana d'amuri e 'n' àutra di
sdegnu. L'Ancelica vippi a la funtana d'amuri, e misi a 'ddumari [e co-
mincio a bruciare) pi Rinardu ; Rinardu la java circannu di ccà e di ddà ;
arriva a la funtana di sdegnu, vippi, e misi a sdignari ad Ancelica. Far-
rauttu java circannu ad Ancelica, e si vippi puru l'acqua d'amuri, e cchiù
di cchiù abbampô. Scontra a chistu Argagghia 'nta la voscu di Mirrinu.
« — Ti salutu, Argagghia, corne si' ? » — « Io bonu » dici Argagghia. —
« Ora tu m' ha' a dari a tô soru » dici eu attu 'mperativu Farrauttu. —
« E io chi l'haju 'nt' 'a sacchetta, ca vôi a mè soru ! Avemu a fari li
cosi beddi eu l'occhi aperti. Tu vô' a mè soru ; ma sai ca a mè soru
l'havi a maritari Carrumagnu, pi ordini di mè patri. » — « 0 tu mi duni
a tô soru, 0 ail' armi !» — « Ail' armi ! »
E qui lasciamoli picchiarsi l'un l'altro, sicuri che la vittoria sarà per
Argalia.
III. — LA POESIA POPOLARE.
Se i ricordi ed i cenni più 0 meno letterarî potessero formar documento
di popolarità délie leggende cavalleresche, importerebbe anzitutto spigo-
lare di qua e di là i lavori editi ed inediti de' principali poeti siciliani
delcinque e del seicento. Le citazioni sarebbero moite e di un certo va-
lore anche pei nostri studi, rivelando, se non altro, quale influenza possa
aver esercitata la letteratura erudita sulla popolare, quali fatti abbia po-
tuto quella togliere a prestito da questa. In una poesia di Antonio Ve-
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 36$
neziano 11543-92) non mai finora pubblicata, e che si conserva ms.
nella Biblioteca Comunale di Palermo, si leggono questi terzetti :
Lu forti Brandamanti di Ruggeri
Di lu so Ricciardettu Fior di Spina,
Fiardaliggi happi lu so cavaleri.
La bella donna di Catai Reina
Angelica non fu preda d'un moru ?
Di quanti fu Ginevra ? Quanti Alcina ? '.
Quest' altro è in un' altra poesia, egualmente inedita, dello stesso poeta :
Ment: happi Astolfu di 'nnimici xhiauru :
Tuccau lu cornu so di Logisditta,
E di li danni soi fici ristauru 3.
In una poesia di Paolo Maura da Mineo nella provincia di Catania
(1638-171 il, scrittore che seppe appropriarsi moite forme spontanée ed
efficaci del popolo,
Un birru
Paria lu stissu Orlannu 'nfuriatu,
ed un altro
Assumigghiava a :n 'autru Ferrautu 4.
Le citazioni potrebbero moltiplicarsi ; ma quel che fa per noi sono i
ricordi conservati in mezzo al popolo. Fuori Sicilia, nell' alta Italia
particolarmente, c'è tutto un gruppo di canzoni popolari sotto vari nomi
e titoli, canzoni quando esatte e quando sformate, le quali si fanno age-
volmente riconoscere del ciclo di Rinaldo 0 di altro guerriero. Tali sono,
p. e., quelle raccolte anni fa dal Nigra in Piemonte e pubblicate testé
nella Romania di Parigi s, dove pure délie altre egualmente italiane ne
sono state pubblicate 6. Questo non è in Sicilia. Qui la canzone caval-
1. Segnato 2. Q_q D 68, p. 510 : Pultanismu.
2. Mentr' ebbe Astolfo odore (sentore) di nemici.
3. Ivi, p. 526 : Cornaria.
4. La Pigghiata e li canzuni di Paulu Maura di Miniu, nova edizioni, ecc,
p. 5. Catania Galatula 1871 ; ed anche: Paolo Maura Poésie in dialeîto sici-
liano, con alcunc di altn poeti mineoli, una prefaz. di L. Capuaxa c un fac-si-
milé, p. 9. Milano, Brigola, 1879.
5. T. XI, p. 391-398. Aprile-Luglio 1882.
6. Ivi, p. 585. In tutte queste versioni l'eroe è chiamato Rinaldo, Rinald,
Luggieri, Luis, Carlin. Nelle versioni francesi pubblicate dal conte dePuymaigre
nei Chants pop. recueillis dans le pays messin, t. I, p. 39, Paris, 1881, da
V. Smith e da G. Paris nella stessa Romania, X, 581 ; XI, 97, egli è Arnaud,
Renaud, Renom, Louis, Leouis ; nella portoghese di J. Leite de Vasconcellos
(Romania, XII, 114) Don Pedro; e nella catalana di D. M. Milâ y Fontanals
(Romancerillo catalan, 2» edic, p. 156-158) Don Joan de Sevilla, Don Olalbo,
566 G. PITRE
leresca propriamente detta manca, o se vi fu importata, non riusci mai
ad acclimarsi, ne a prender mai forma dialettale. In Sicilia la poesia ro-
manzesca, cavalleresca, corne vuole intendersi in questo studio, riceve
la ispirazione dai motivi e dalla storia dei libri, rarissimamente dalla tra-
dizione ; ma la forma che prende dico forma, badiamo è tutta siciliana,
in ottave ora a rime alterne, ora a rime baciate.
Altrove io pubblicai per la prima volta una ventina di versi, che mi
parvero « frammenti di qualche poemetto romanzesco in ottava rima, »
e che io ricordai e ricordo sempre « di aver uditi nella mia fanciullezza;
e so,per sentita dire, appartenenti ad una storia molto lunga sopra i Pa-
ladini di Francia,la quale dal primo ail' ultimo verso andavano cantando
per tutta la Sicilia poveri ciechi per procurarsi da vivere1. » Undici
anni di ricerche hanno accresciuto di quattro tanti i pochi versi da me
trovati fino al 1 87 3 ; cosicchè abbiamo più lunghi frammenti in ottave
ora epiche, ora alla siciliana, ora a rime baciate, alla maniera dei rispetti
toscani. Corrono sotto il titolo di Storia dei paladini, a pezzi e a bocconi,
legate nelle interruzioni da poche parole in prosa, che formanola tela, e
che devono essere stati de' versi ora dimenticati. É facile il vedere che
la parte prosastica è tutta narrativa mentre la poetica è tutta dramma-
tica. Tra le moite versioni che ne ho udite e potuto avère, tre son le
migliori. raccolte, una dal prof. Corrado Avolio in Noto, ed ha cin-
quanta versi ; una da me in Palermo, e ne ha ottantatrè, una dal Salo-
mone-Marino in Borgetto, ed è di novanta. Tutte e tre presentano le me-
desime interruzioni ; e délia notigiana l'Avolio miscrivevaaverla raccolta
« da un contastorie, che avea appreso il Cuntu di Rinardu in prosa
scontando non so che pena nel bagno di Noto ; il quai contastorie la re-
citava declamando, ed arrivato ad un certo punto cantava la prima
délie ottave ; poi, continuato il racconto, cantava la seconda, e cosi in-
tercalando prosa e poesia, declamazione e canto, finiva ilsuo Cuntu 2. »
Presso che il medesimo è délia lezione palermitana, che io colsi a volo
dalla bocca d' un cieco, notissimo, particolarmente al Borgo, e da tutti
chiamato, ed egli stesso lieto che lo chiamassero cosi, Cumpari Vannettu
icompare [Giojvannetto1 ; ma i versi non eran cantati, corne altra volta
mi accadde di udire, e corne mi è stato ripetutamente confermato. ma
Don Francisco. Altre versioni spagnuole ne ricordo nel Folk-Lorc AnJiiluz, 1882-
83. Una imitazione ne présenté il sig. A. Germain alla Félibréc de la Mainte-
nance de Languedoc dei 14 maggio 1883 ; vedi Revue des langues rom., p. 149,
Montpellier, sept. 1883.
1 . Stiuli di poesia popolarc, p. 14 e seg.
2. Lettera de' 6 novembre 1875.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 367
declamati con una certa solennità e accompagnati da movimenti rapi-
dissimi ed agilissimi che egli facea con una sua inseparabile canna ameri-
cana isenza délia quale non l'ebbi a veder mai finchè visseï imitando gli
assalti de' guerrieri délia storia.
La lezione di Borgetto è la men brève e la meno irregolare : ed io la
preferisco alla mia, dalla quale perè riporto tra parentesi, perché si pos-
sono agevolmente distinguere, i versi che vi mancano e che trovo nella
palermitana.
STORIA DEl PALADINI DI FRANCIA
1 Borgetto ').
« Un guerriero pagano a nome Aquilante era amico di altro guerriero
pur esso pagano, a nome Arcadio [Argalia\ che possedeva un' armatura
bellissima e d'ottima tempra. Aquilante ardentemente desiderandola, non
trovo altro mezzo se non quello di ricorrere al tradimento ; invitato
quindi Arcadio ad un duello corne per semplice esercizio e prova reci-
proca di maestria, nel correr la lancia, mentre Arcadio mirava allô
scudo, egli mirô dritto al di sopra dell' arcione e passa da banda a
banda l'avversario. Spogliatolo délie armi lo butta spirante in un fiume;
ma il tradito Arcadio ebbe la forza di dirgli : « Pensa che non col tradi-
mento, ma col valore si acquistano le armi ; e perô se onorato uomo
d'arme ti vanti e desideri conservarti, acquistati un' armatura migliore
délia mia, ma col coraggio e la virtù ; e questa, che scelleratamente mi
rubi, restituiscimi qui nel fiume, dopo un anno, un mese e un giorno. »
Ail' anno, mese e giorno preciso, Angelica, sorella d'Arcadio, in
agguato tra le canne e le frasche presso il fiume pensava corne poter
recar la morte ad Aquilante : ma in questo, giungendo egli al fiume, ella
gli rivolge, dal suo nascondiglio, la parola, e simulando Arcadio, dice :
« Pensa, paganu, e pensa a eu' ocidisti :
Lu fratellu d'Ancelica sugn' iu ;
Dunami l'ermu chi mi prummittisti
Pri 'nsina dintra di lu ciumi riu :
Fari lutô duviri nun vulisti, 5
Ma l'ermu dunamillu, pirchi è miu ;
Nun ti trubbari si trubbatu sta
Chi tu di fidi mancatu mi hài -.
1. Dettata da Pietro Giàimo fabbro-ferraio di Borgetto, raccolta dal Dr S.
Salomone-Marino.
2. Ca di parola tu mancatu m' hai [var. Palermo).
368 G. PITRE
« Ma si tu vô' acquistari un ermu finu
Guadagnalu ed acquistalu eu onuri; 10
Unu 1' havi Rinaldu Paladinu,
N' àutru Orlannu e forsi cchiù migghiuri ;
Unu è d'Almunti, l'autru di Mambrinu,
L'hannu acquistatu eu lu sô valuri. »
Cci passau l'arma, cci firîu lu cori 1 5
Sintennu ora d'Arcadiu sti palori. «
Dici : — « Un pattu ti fazzu eu, Aculanti : '
Chi nuddu ermu copra la mè lrunti,
Ma sulu chiddu di Orlannu [lu ?j conti,
Chi l'ha livatu a lu famusu Almunti. » 20
« Udite queste parole, il pagano si parte, avviandosi verso Parigi a
portare un' imbasciata del suo re a Carlomagno. Giunto a Parigi, trova
levati i ponti ed è costretto a chiamare il capitano di guardia : 2
— « Cala li ponti, 0 Capitan maggiuri,
Cala li ponti e lassami passari. »
— « Hacci pacenza, caru 'mmasciaturi,
Sina chi vaju a Palazzu riali ;
Si pirmissu mi dà lu mè Signuri, 2$
Ca!u lu ponti e ti lassu passari ;
Si pirmissu nun dà lu mè Signuri,
Dunni vinisti ti la pôi cumprari. »
— « Cala li ponti, Capitan maggiuri,
Cala li ponti e lassami passari ; ?o
Cà m' ha mannatu Re Sbardu-di-ciuri,
Cà 'na 'mmasciata vi vinni a purtari;
Ed havi (c) chi dumannu stu favuri
Di stamatina a punta d' agghiurnari.
— « Hacci pacenza, caru 'mmasciaturi, 3$
Sina chi vaju a Palazzu riali ;
Cu Iicenza di Carru 'mperaturi
Calu li ponti e ti fazzu passari ;
1 . Variante, forse preferibile :
Dici : — « Un pattu ti fazzu ora pronti.
2. Qui son da riportare i primi quattro versi délia prima ottava délia seguente
lezione di Noto.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA $69
Si licenza nun dà lu mè Signuri,
Dunni vinisti ti nni pôi turnari. 40
[— « A pedi vostri, altu 'Mperaturi'
Io 'na 'mmasciata vi vegnu a purtari :
Spur.tari vitti un féru 'mmasciaturi
Chista matina a punta d'agghiurnari.
Si lu viditi quantu è tradituri ! 4$
Ca si tramuta a lu sulu parrari ;
Dici ch' è mannatu di Bardu di Ciuri
Ca 'na 'mmasciata vi vinni a purtari. ] ' »
— « Sai chi cci ha' diri a ssu féru latruni ?
Ca dunni vinni, si nni pô turnari, $0
Si no, pri l'arma di lu Diu Macuni,
Pri spassu e jocu lu fazzu 'mpicari. »
— « Hacci pacenza, caru 'mmasciaturi,
Ca haju statu a Palazzu riali,
Sai chi mi dissi Carru 'mperaturi? $$
Dunni vinisti ti la pô cumprari 2
Si no, pri l'arma di lu Diu Macuni
Pri spassu e jocu ti farrà 'mpicari. »
[A sintirisi fari stu parrari,
L'arma cci abbruciau a lu 'mmasciaturi], 60
Varva e capiddi si misi a tirari
Bistimiannu lu sô Diu Macuni:
— « Chi tutta Franza si mittissi 'n sella
A corpu a corpu la disfidu 'n guerra ! 5
Vegna Rinardu, ddu féru latruni ! 4 6$
E vegna Orlannu eu lu s6 quarteri
[Vegna 'u Marchisi Oliveri ed Amuni
E di la Francia li primi guirreri] ;
Di la Brittagna vegna Salamuni,
Vegna Villa, Vôlia e Bilincieri, 70
1. Corne variante, sarebbe da inserire qui tutte la terza ottava délia lezione
di Noto.
2. Dunni vinisti ti la pô seuffari (var. Palermo).
3. Facissi corpu a corpu serra-serra [var. Pal.).
4. Nella lezione palermitana è quest' altro verso :
Chiddu ch' arrobba regni a li signuii.
Roman'ui, XIII. 24
370
G. PITRE
Di l'Inghilterra Astolfu lu maggiuri,
Tutti li paladini e li guirreri.
Si tu, o Carru, tributu nun duni.
Eu muntiroggiu la mia Alfana bella,
Cci muntiroggiu eu furia e timpesta 75
E di lu bustu ti scippu la testa '.
« A questo punto s'affaccia Rinaldo, e sentendo tante spacconate
risponde :
— « Talà chi fidi ch' havi stu paganu,
A ch' havi 'ntinzioni di muriri !
Accosta e venitinni 'ntra stu chianu,
Ca di Rinaldu pruvirai li manu -. 80
Eu su* Rinaldu e su' di Muntalbanu,
Chiddu chi desi morti a re Mambrinu,
Morti cci desi ad Acula e Truianu,
E puru desi morti a Custantinu,
Morti cci desi a lu féru Tristanu 85
E puru desi morti a Niculinu s
Sett' anni tinni eu lu munnu 'n guerra
Pri guadagnari Ancelica la bella.
» Il pagano a queste parole s' infiamma ancora piu, e, abbassando la
visiera, grida :
— « Largu, largu, lassatimi passari,
Nun mi faciti la rabbia acchianari, 90
Si no, pri l'arma di lu diu Macuni
La testa a tutti vi vegnu a livari 4. »
1 . Più spavalda la variante palermitana :
E muntu eu gran furia e timpesta,
Supr3 lu tronu ti scippu la testa.
2. Nella lezione palermitana Rinaldo parla del pagano in terza persona.
3. Due varianti di Borgetto :
1. Morti cci desi a la fera Riggina.
2. E puru desi morti a Niculuni.
Variante di Palermo :
E detti morti a dda troja Rigginâ,
la quale regina, secondo vari popolani, è « Dama Ruenza, guerriera che com-
battea col martello. »
4. Più regolare la variante di Palermo :
« Largu, largu, lassati passari,
lo vi lu dieu a tutti 'n curtisia,
Si largu prestu nun vuliti fari,
Qualcunu nni strupplu 'n cuscenza mia. »
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA $71
[Misiru manu a la puncenti lanza,
Pigghiànnusi lu locu e la distanza],
Li cavalli si misiru a sprunari, 95
Si dèsiru un gran 'ncontru di valuri ' ;
Li lanci si cci vlnniru a spizzari,
E 'mmanu cci arristaru li truncuni,
(Rutti li lanzi e pi l'aria sataru,
E li truncuna 'mmanu cci arristaru]. îoo
Misiru manu a li tagghienti spati
Si davanu gran corpi di muriri :
Rinaldu corn' un lampu e 'na saitta
Di ddu paganu nni fada minnitta ;
Jisa !a spata eu furia e timpesta 105
E di lu bustu cci scippa la testa2.
« Qui Agramante ha notizia che il suo ambasciatore è stato ucciso ;
raduna i principali di sua corte, e fra un anno, un mese e un giorno ra-
duna ad un suo porto i re alleati e tutti i suoi tribularî. Fa la rassegna ;
tiene consiglio di guerra, indi salpa perla Francia. Quivi, avutasi notizia
del poderoso esercito nemico che giunge, Carlomagno raduna i suoi :
créa Orlando gonfaloniere délia chiesa, e tutti i paladini capi e generali
di eserciti. Succède la guerra, e la famosa Rotta di Roncisvalle, ove pe-
riscono tutti i paladini, meno Rinaldo, il quale conosciuta tanta disfatta
accorre coi suoi a vendicare i paladini e la Francia, menando orrenda
strage dei pagani. »
Senza fermarmi a discutere sull ordine délia storia e sui legami de'
frammenti di essa, ordine e legami sui quali c' è molto ma molto da
dire, fo solamente osservare corne i novanta versi délia lezione borget-
tana qui riferita, sommano a centosei con le aggiunte che ci sono nella
lezione palermitana ; aggiunte non capricciose, ma indicate a me da"
contastorie e dalle moite versioni che ho potuto, durante una decina
d'anni, mettere insieme.
Differenze notevoli ed una dozzina di versi di più offre la lezione di
Noto, la quale mérita percio di essere qui pubblicata tutta quanta.
1. Variante palermitana :
Lu primu 'ncontru di lu sô valuri.
2. Variante palermitana :
Lu paganu addivintô 'na gran saitta,
Ca di Rinardu nni vulia minnitta ;
Rinardu addivintô 'na gran timpesta,
Jetta c' un corpu e cci livô la testa.
372 G. PITRE
STORIA DEI PALADINI
INOTOI.
Si partiu di Parigghi stu campiuni
Ch' era lu ciuri di li malantrini,
Si partiu e ghiu unni Bardu di Fiuri,
'Na 'mmasciata purtau eu granni ardiri,
— « Cala lu ponti, Capitan magghiuri, $
Cala lu ponti, e làssimi passari.
Mannatu su' di Carlu 'mperaturi,
Purtari 'na 'mmasciata, e nun tardari. »
— « 'Bbiati pacenza, Franchi 'mmasciaturi,
Sina ca vagghiu a Palazzu riali ; 10
Licenza pigghiu a Re Bardu di Fiuri
Calu sti ponti, e vi lasciu passari.
Su licenza 'un mi duna 'u mè Signuri,
D' unni vinisti, ti la puoi cumprari. »
Pi pigghiari licenza eu primuri 1 $
Curri ed arriva a Palazzu riali.
— « A pedi vostri, 0 Re Bardu di Fiuri,
Chi stamatina a punta d'agghiurnari
'Ncugnari hê vistu dui ammasciaturi
C un fogghiu 'mmanu e vi vonnu parrari. 20
Unu ha la tigri, e l'àutru lu liuni
Mi pàrunu du' Franchi capitani;
Cu' ha lu liuni teni spata 'mmanu,
Rinardu è chissu, criju, di Muntarbanu. »
Varva e capiddi si misi a pilari i\
Malidicennu lu sô Diu d'amuri.
— « Chi tutta Scontia (sic) si mittissi 'n sella
Di corpu a corpu la disfidu 'n guerra.
Cala li ponti e làssili passari,
Ca li disfidu a st 'empia latruni !» 30
Li ponti in chiddu istanti su' abbassati
E hannu trasutu du' cani arrabbiati,
— « Ju cu tia parru, Re Bardu di Fiuri,
Dammi lu tô tributu e nun tardari ;
Mannatu su' di Carru 'mperaturi : 3 $
Lu tributu pi sira hâ' a cunsignari.
LE TRADIZI0N1 CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA 573
Si lu tributu 'un duni 'mmanu ammanu,
La tô testa la portu a Muntarbanu. »
Muntàru 'n sella e ghieru 'nti 'n gran chianu 40
E si dùnanu corpi di valuri,
Lu Turcu un lampu, e Rinardu saitta,
Di li pagani nni fici minnitta.
Quannu Trubbetta pigghiau 'nta li manu
Cornu 'na fogghia trimau lu paganu.
Poi duna corpi cornu 'na timpesta 4$
E di lu pettu cci scippau la testa.
— « Largu, largu ! Rinardu dicia,
Ca vi struppiu 'n cuscenzia mia.
Su mi faciti la rabbia acchianari,
Tutti v' amazzu pi la fidi mia! » 50
Questa lezione, brève corn' è, ci dà facoltà di affermare che le due
lezioni précèdent! di Palerrno e Borgetto e le alire che corrono nella
nostra provincia mancano di unità e danno in uno stesso corpo ottave
che appartengono a due corpi di storie diverse. Tutto il motivo délie
due prime ottave è tolto di peso ail' Orlando furioso dell' Ariosto ; i versi
son tradotti parola per parola, e qui e qua fraintesi e mistificati ' ; il re-
stante è una storia che con l' Orlando furioso nonhaniente da fare. Forse
non si andrebbe lontani dal probabile supponendo che quei versi sieno il
i. Ne giudichi il lettore. Ecco le ottave 27,28,29 de!l' Orlando furioso, c. I:
Ricordati, Pagan, quando uccidesti
D' Angelica il fratel (che son quell'io),
Dietro a l'altr' arme tu mi promettesti
Fra pochi di gittir l'elmo nel rio.
Or se Fortuna (quel che non volesti
Far tu) pone ad effetto il voler mio,
Non ti turbar ; e se turbar ti dèi,
Tùrbati che di fè mancato sei.
Ma se désir pur liai d'un elmo fino,
Trovane un altro, ed abbil con più onore ;
Un tal ne porta Orlando paladino,
Un tal Rinaldo, e forse anco migliore :
L'un fu d'Almonte, e l'altro di Mambrino :
Acquista un di quei due col tuo valore,
E questo, ch' hai già di hsciarmi detto,
Farai bene a lasciarmelo in effetto.
Ail' apparir che fece ail' improvviso
De l'acqua l'ombra, ogni pelo arricciosse
E scoiorosse al Saracino il viso;
La voce, ch' era per uscir, fermosse.
Udendo poi da l'Argalia, ch' ucciso
Quivi avea già (chè l'Argalia nomosse)
La rotta fede cosi improverarse,
Di scorno e d' ira dentro e di fuor arse.
574 G- PITRE
risultato del continue» e mal compreso ripetersi délie ottave ariostesche
in bocca ai più antichi contastorie. Chi ha un po' di pratica in queste
cose non avrà difficoltà a vedervi una ripetizione del processo incon-
sciente del popolo nel ripetere certe etimologie, che sono argomento di
studio pel demopsicologo. Ma le altre ottave han tutta l'aria di cosa si-
cilianaofelicemente sicilianizzata. Siano esse artificiale fattura del poeta,
siano opéra accidentale de' contastorie e di quanti le hanno ripetute, la
tessitura de' versi ha molta rassomiglianzacon quella délia notissima leg-
genda délia Principessa di Cariai; fatto da nontrascurarsi da chi si vorrà di
proposito occupar di questo argomento. Devesi anche notare qualche
reminiscenza classica d'intieri versi appartenenti al Pulci, là dove si
dice :
Jisa la spata eu furia e timpesta
E di lu bustu cci scippa la testa ;
versione de' due endecasillabi :
Il verso :
è in Ariosto :
Irato, con tal furia e con tempesta
Che gli spiccô dall' imbusto la testa
Vegna Vilia, Volia e Bilinceri
Avino, Avolio, Ottone e Berlinghiero 2
e un po' dissimile in Pulci :
Astolfo, Avino, Avolio e Ulivieri
Piangevan questo, e cosi Berlinghieri 5.
Ne questi sohanto sono i frammenti di canti o di poésie eroiche con-
servateci dalla tradizione. Le insistenti ricerche da me fatte su questo
punto mi danno ragione di ritenere che altri non pochi devono essercene
qua e là per tutta l'isola. So di uomini del popolo délia nostra provincia
che conoscono una storia délia Morte de' Paladini « in consonanti », cioè
in poesia; ma non son riuscito ad averla finora. Nel racconto de' conta-
storie è caratteristica la descrizione di certe battaglie, dove la forma so-
i. Morgante maggiore, C. III, 8.
2. Orlando furioso, C. XVII, 16.
5. Morgante magg., C. III, 20.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN S1CIL1A 375
lenne è misurata cosi che non di rado présenta le tracce di una forma
poetica oramai obliterata. Tra' vari brani che potrei addurre, mi rimango
al seguente esempio di prosa mista a poesia :
« Sona la trumma a forti tonu d'ira
E eu Rinardu chiama la disfira ;
cumincia la cummattimentu ; si jettanu di carrera stisa,
E vennu di timpesta e di ruina :
Tréma la terra di [dd] la carpistina
di li pedi di li cavaddi. Li 'ncontri su' tirribuli, paranu eu li scuti, rum-
pinu li lanzi e nuddu cadi ; lu nnimicu cci duna un gran corpu a Ri-
nardu,
Ca si 'un avia l'ermu di Mambrinu
Nn' avia di certu lu malu matinu.
« Rinardu vidennu ca 'un putia vinciri lu nnimicu, munta in ira e su-
perba, jetta la scutu arreri li spaddi, pigghia la spatu a du' manu, cafudda
un tirribili corpu, e lu nnimicu stà di càdiri e nun càdiri ; replica la
botta ; cadi cornu 'na turri pi terra ; l'assalta di supra, tàgghiacci li cati-
netti di l'ermu; cci trunca la testa. »
Qui c'è una lacuna ; ed il racconto continua : « Rinardu cummattennu
e truvannusi 'nta Pacquadi l'aranci [in brutte acque), la storia ripigghia a
Malagigi, lu gran prufettu nigrumanti di Malagigi, p' ajutari a Rinardu.
Malagigi stava 'nta li so' spilunchi
E quantu senti 'na vuci tunanti :
Maistru, maistru, cumanna la maggia,
Vegna lu ciuri di la cavallaria !
— Chi è sta vuci tunanti a sta cuntrata
Dumanna ajutu 'nta la mè casata ;
Cu lu mè cosi e lu mè 'nternu
Mittirô suttasupra tutta la'nfernu.
« Si vesti di li Sculopii, a pedi scàusi, fa un circu, batti la terra, cun
setti spiriti maligni : Nacaluni, Tricchignaziu, Varvarizza, Machabeu,
Occhi-sicchi, Gamma-curta e Sbarra-cipuddi. Dicinu allura li spiriti :
« Maistru, maistru,
Ha' gridatu 'nta sti lochi forti 'ntrammi,
Obbedienti semu a to' cumanni ' ! »
1. Declamato da G. B. Di Stefano servitore e raccolto dall egregio giovane
sig. Pier Caronna.
376 G. PITRE
Più brève, ma più gagliardo è il racconto del combattimento tra Rinaldo
e Orlando, corne l'ho udito dal Ferreri, racconto che si sente sempre che
ci sia un duello tra due prodi e invincibili paladini :
« 'Mpugnanu li lanzi ; si jettanu a la carrera stisa : tréma la terra di
la carpistina di li pedi di li cavaddi ; spezzanu li lanzi e nuddu cadi ;
Rutta la lanza e li truncuna 'n terra,
Braccia a la scutu, e durlindana afFerra. »
Se non che se invece d'Orlando è Rinaldo che afferra la spada, il con-
tastorie dice fuberta, e se Oliveri altachiara.
Abbiamo inoltre fugacissimi ricordi ed allusioni più 0 meno vaghe a
persone e cose cavalleresche ; ma, che io sappia, non facienti parte di
poésie 0 canzoni di cavalleria. Famosa è la durlindana di Orlando :
Dui cosi nnuminati su' a lu munnu :
La tè billizza e la spata d'Orlannu '.
e v'è chi la desidera per andare in giro pel mondo :
M'addisiassi la spata d'Orlannu
Quantu girassi pi tuttu lu munnu2 :
Il quale Orlando, valorosissimo tra' valorosi eroi délia leggenda, è
quant' altri mai potente, benchè non sia re di corona ; onde ne' nostri
canti popolari, uno dice alla bella :
E si' niputi di lu Conti Orlannu ;
ed un altro, celebrando la grandezza di Carlo :
Figghia di Carrumagnu 'mperaturi.
Non c'è da tener conto di consimili ricordi consacrati nel popolaris-
simo Contraste tra la Morte e l'Ignorante, perché là si parla pure di per-
sonaggi del vecchio 0 del nuovo Testamento, délie storie antiche e me-
dievali. Speciosa è, piuttosto, la seguente notizia che si ricava da una
storia divota di Casteltermini iprov. di Girgentil, forse del zolfataio Giu-
1. Nei miei Canti pop. sic, n. 46, c'è stiliper spata.
2. Pitre, Canti pop. siciliani, v. I, p. 191 . Qu^sti versi corrono in un canto,
che perô fece e fa parte di un' antica (sec. XVI) Historia di la bella Agata prisa
da h cursali di Barbarussa nelli praij vicinu a la Licata (In Palermo, per le
stampe di Mattea Mayda, 1 566), st. 8a :
Eu mi disiu la spata d'Orlannu
Ca girandu vincia tuttu lu munnu.
vedi pure Salomone-Marino, Storie popolari i 1 poesia, p. 10. Bologna, 1875.
le tradizioni cavalleresche popolari in sicilia 577
seppe Antinoro, dove si mettono in combutta Maria ed Alcina in questa
stranissima maniera :
Maria ni lu munnu studiava,
Ed a lu Iibru s5 tuttu scrivia,
Cugnomu Mariutta si chiamava,
Era 'nsignata di la Fata Arcina.
La Fata Arcina la 'ntisi a rusari (?)
Sintiennu eu' era la Matri di Diu,
Li libra ni lu fuoeu li jittava,
Tantu la vamba e l'arduri ch'avia ;
dondesi pare che l'Alcina avealibri di fatagione o di stregheria, e che li
bruciava appena conosciuto essere la Maria sua allieva madré di Dio.
E qui finirebbe la parte délia poesia popolare romanzesca se la for-
tuna non mi avesse arriso, e premiato i miei sforzi con la scoperta di un
prezioso cimelio,, che corre tuttavia nelle bocche del popolo : la Storia di
Fieraranti e Rizzeri, poemetto in 98 ottave siciliane 'nlruccate, cioè legate
tra di loro in guisa che la parola ultima dell' ultimo verso d'una ottava
faccia rima con una parola del mezzo 0 délia fine del primo verso dell'
ottava seguente. Questo poemetto racconta,per servirmi degli argomenti
del II0 libro de' Reali di Franchi, i° corne il Re Fiorello regnava in Francia
eil Re Fiore in Darbena,e corne a Fiorello nacque un figliuolo col niello
sopra una spalla dritta da una donna di Baviera sua moglie chiamata
Biancadora, e il nato figliuolo ebbe nome Fioravante. 2° Corne Fiorae
vante tagliô la barba a Salardo, e corne il re Fiorello suo padre lo fec-
mettere in prigione. 30 Corne il re Fiorello giudicô Fioravante suo
figliuolo a morte per aver tagliato la barba a Salardo. 40 Cerne la regina
riscontrô Fioravante suo figliouolo, che andava alla morte, e corne fu
scampato. $° Corne il re Fiorello diede bando a Fioravante suo figliuolo,
e corne la regina lo armô, ed armato parti verso Balda. 6" Corne Rizieri
primo paladino di Francia, andô dietro a Fioravante e corne la regina gli
diede un' erba virtuosa contro i veleni. 70 Corne Fioravante pati gran
famé e corne liberô una sua eugina dalle mani di tre Saraceni che l'avevano
rubato. 8° Corne Fioravante lottô con Finau, e corne fu preso. 90 Corne
Rizieri uccise quel Saraceno che era fuggito a Fioravante nel bosco. » La
storia continua fino al XIV" capitolo del secondo libro suddetto, e rimane
improvvisamente troncata, corne potrebbe credersi senza preamboliinco-
minciata ; il che farebbe sospettare questa storia de' Reali essere stata
nei secoli passati tutta 0 parte ridotta in poesia e divenuta patrimonio
del popolo; poesia, per chi la sappia gustare, di vero carattere popolare,
senza artificio, senza ombra di stento, senza neppure una parola che non
$-8 G. PITRE
sia del dialettp siciliano, di quel dialetto che il popolo ha tuttodi in bocca
schietto, efficace, colorito. In tanta povertà di poemi siciliani originali
sull' argomento chetrattiamo, questo qui è proprio un acquisto forsenon
grande per la storia de' poemi cavallereschi in Sicilia, ma certo impor-
tante per la nostra poesia e pel nostro dialetto popolare.
Chi ne sia l'autore, finchè non si trovino documenti scritti che ci
diano un po' di luce, è quasi impossibile il saperlo, si perché ci manca,
se pure c'è, il principio, e certo la fine, e si perché, anche trovando
l'uno e l'altra, molto probabilmente vi si cercherebbe invanoil nome del
poeta, che nove volte su dieci manca nelle leggende e storie popolari
profane in poesia. Quanto al tempo in cui nacque, la ricerca potrebbe
condurre a qualche soddisfacente risultato, ma la esperienza mi rende
ognidipiùriguardosoin questistudi, edio sfuggo a indagini di tal natura,
abbastanza pericolse per chi si ostini a volerne trarre qualche frutto.
Questo è certo perô : che chi la recitô dapprima e poscia dettô al sig.
Antonino Amico, fratello del caro e valoroso prof. U. A. Amico, un tal
Paolo Messina del fu Antonio da Monte Erice (prov. di Trapani), moriva
due anni fa, dopo averla dettata (e fu fortuna !) alla grave età di 85 anni
nel 1880. Il Messina, contadino, aveala, corne tanti altri campagnuoli,
appresa in gioventù da un vecchio (e ne diceva il nomei, che nei suoi
freschi anni, corne dichiarava al Messina ed a tutti gli altri, aveala im-
parata da persona di età, molto appassionata di cose antiche. Queste vi-
cende mnemoniche formano délie Storia di Fieravanti e Rizzeri un pre-
zioso documento demografico, un documento dialettale vivo eparlante.
Il prof. Amico, a cui lo devo, ed al quale me ne professo cordialmente
grato, avrebbe saputo darmene più minuti particolari, ma distratto da
cure scolastiche e di famiglia, non lo ha potuto mai altrimenti. Ora poi,
che uno de' migliori depositarî di questo canto tradizionale in Erice, dove
probabilmente nacque e meglio si conserva, è morto, questi ragguagli
resteranno forse per sempre un desiderio.
Ma di ciô basta per ora,proponendomi io di tornarvi ancora tra poco
per pubblicare questo poemetto 0 episodio. I miei amici si abbiano qui
tre sole ottave, tanto per vedere di che valore sia tutto il canto. È la
madré di Fioravante, che scorge il figliuolo in mezzo alla compagnia de'
Bianchi assistenti a ben morire.
'Sennu 'mmezzu li Bianchi accumpagnatu,
Chiancianu ognunu eu cori dulenti
Dicennu : — « Miu Gesù verbu 'ncarnatu,
Scanzàtilu di morti a stu 'nnuzzcnti ! »
E 'ntra stu 'stanti sô matri ha 'rrivatu,
Ca di sta cosa 'un ni sapîa nenti.
LE TRADIZ10NI CAVALLERESCHE POPOLAR1 IN SICIL1A 379
Dicennu : — « Cornu fu ? Chi cosa ha statu ? »
E iddu cci arrispusi amaramenti :
— « Vaju a la morti 'mmezzu tanti genti
Strittuliatu 'ntra sta surdatia,
Pi 'un essiri di Cristu ubbidicnti,
Haju offisu a lu Figghiu di Maria.
Vaju a la morti e patirô turmenti,
Accussî voli la furtuna mia.
A vu', matri,'un v' arraccumannu nenti,
Matri, v' arraccumannu l'arma mia ! »
— « Figghiu di lu mè cori e l'arma mia,
Figghiu di lu mè cori e lu mè ciatu,
Strittuliatu 'ntra sta surdatia :
Stu corpu tantu beddu ndilicatu !
Sciugghitimillu pi ordini mia,
Quantu sentu la cosa cornu ha statu ! »
Jiu, e ha truvatu lu Re 'n prucunia (?)
Cci dissi : — « 'Un ce' è pirdunu a stu piccatu. »
Prima di lasciare i Reali di Francia va notata quest 'altra notizia.
Un campagnuolo del comune di Partinico, Giuseppe Emma, che fan-
ciullo imparô a leggere, marimase, già prima del 1839, illetterato ed in-
colto, riportô nel corso di tre anni in ottave epichesiciliane tutti i Reali.
Questo poema, intieramente ignoto a quanti si occupano di siffati studi,
è compreso in un volume di 680 pagine in piccolo ottavo ', e puô dar
campo a qualche confrontocon la Storia di Fieravanîi e Rzizeri; ma, che
io sappia, il poema dell' Emma, dopo dodici anni che è stampato, ri-
mane impopolare, per quanto comune nel suo paese, e non entra nella
cerchia délie nostre ricerche demografiche.
IV. — Tradizioni varie.
Tanto rigoglio e freschezza di vita cavalleresca nel teatro, nel rac-
conto e ne'la poesia popolare armonizza pienamente con le tradizioni,
le quali assai cose ci conservano nella toponomastica e nel dialetto sici-
liano.
1. Li Reali di Francia, opéra riportata in ottave siciliane da Giuseppe Emma.
Palermo, Stab. tipogr. di Franc. Giliberti, 1871. È noto che anche I'Altis-
simo compose sui Reali di Francia un poema in 98 canti, riducendo in ottave
italiane il testo.
380 G. PITRE
Le più antiche, se non mi fallo, son quelle di luoghi. Sulla fine del
sec. xn, Goffredo da Viterbo molto grossolanamente cantô nel suo
Panthéon che, tornando di Gerusalemme, Carlomagno capitô a Palermo,
dove « Omne solum Siculi munera solvit ei, » e che tenne al fonte
battesimale un re dell' isola. Erano con lui, tra gli altri prodi capitani,
Oliveri ed Orlando : e da essi presero nome due monti '. Questi anche
eggi si appellano Munti Oliveri e Capu d'Orlannu; il primo al lato set-
tentrionale délia Sicilia, presso la foce del fiume detto esso pure Oliveri
[Helicon degli antichi, Oliverias di Mauri; il secondo, un promontorio
sulla costa orientale a pari distanza tra Palermo e Messina, sulla cima
del quale è un castello. Quest' ultima tradizione corre tuttora, benchè
sformata2, ed il capo Orlando è consacrato nel motto leggendario sici-
liano :
Capu d'Orlannu e Munti Piddirinu,
Miati l'occhi chi vi vidirannu 5.
Una Turri d'Orlannu fu anche nell' isola di Lampedusa, ed un ca-
stello Oliveri tra Patti e Milazzo. Massa Oliveri, detto anche volgarmente
Visula dai Siracusani, è il promontorio Plemnirium di Tolomeo, una
penisoletta che sporge nel porto maggiore di Siracusa4. Il fiume Oli-
veri, che nasce dal fonte Pulvirello, è intorno a cinque miglia sopra il
Castello Montalbano prov. di Messina ; e Montalbano è nome d'un
popoloso comune délia provincia messinese, d'una antica torre di Pa-
lermo, d'un gran numéro di casati in tutta l'isola corne lo sono cento
altri nomi cavallereschi s. Titoli romanzeschi presero altresi parecchie
1 . Mons ibi stat magnus, qui dicitur esse Rolandus ;
Alter Oliverius simili ratione vocandus.
Haec monumenta truces constituere Duces.
2. Pasqualino, Vocabol. Ski!., III, 369, scrive : « Orlannu, promontorio
con castello in memoria di Orlando, il più célèbre guerriero di Carlo Magno,
il quale venue una volta in Sicilia. »
3. Pitre, Provcrbi siciliani, v. IV, p. 353. e III, 136; e Nuovc Effemeridi
siciliane, série III, vol. X, p. 31 5.
4. Pasclualixo, op. cit., III, 70; Mortillaro, Nuovo Yocab. sicil. ital.,
p. 966, 2a ediz.
5. Nel suo Palermo restaurato, lib. II, il gentiluomo palermitano Vinc. Di
Giovanni (sec. xvi) ricorda una Torre di Montalbano presso la chiesa délia
Mercè in Palermo. — D'altro lato, « scorrendo la topografia d'italia, trove-
remo valli e montagne, antri, edifizi e ruine, dove tradizioni e framme'iti d'e-
popea carolingia si abbarbicarono. » Vedi Una leggenda araldica e l'Epopea
carolingia nell' Umbria. Documento antico pubblicato da A. D'Ancona ed
E. Monaci, p. 7-8. Imola, tip. I. Galeati e figlio. 27 novembre 1880. Vedi
pure Torraca, Studi di Stona Letter.iru rupoletana, pp. 151-164. Livorno,
1 884 .
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLAR1 IN S1CILIA 3OI
délie più diffuse nostre novelline, corne Re Fioravanti, YAneddu d'An-
celica ', e più d'una di esse parlan di giostre e di tornei.
Meno antichi, ma certo secolari, sono alcuni tra' nomi personali più
celebri nella storia de' paladini, divenuti nomi comuni ed appellativi in
tutta l'isola. La pessima fama délia casa di Maganza si traduce nella
ingiuriosa qualificazione di Cani di Mangaza (Gano di Maganza1, ov-
vero di Maganzisi, che è la peggiore délie ingiurie, perché accusa di
tradimento, il delitto più infâme anche per Dante non che pel nostro
popolo. Re Pippinu significa gobbo ; Pilucani dicesi di persona che vada
cercando e fiutando dappertutto, Giganti Farrauitu di uomo sproposi-
tatamente alto e materiale , Malagigi, nomignolo di prête magro, stec-
chito, con abito talare molto corto, nicchio ed occhiali, il quale nell'
andatura, nel parlare abbia del negromante ; Brunellu, di sciocco spre-
gevole. E non mancano le perifrasi, le antonomasie proverbiali. Già nel
secolo xviii qualcuna ne fu scritta e conservata ; e notevole tra tutte è
la qualifica di avarizia e di tirchieria che s'intende nel motto Carru-
magnu eu lu pugnu chiusu2, comunissimo anche oggidi. Il modo pro-
verbile Farinai quanîu Carru 'n Francia si usa da noi corne in tutta
Italia e in Francia 5 per significare : far moite e grandi cose, far mira-
bilia ; e non occorre fermarcisi. L'altro, usato quando si vuol mutar
discorso : Parramu di Re Carru, non sarebbe anch' esso un' allusione a
Carlomagno ? A me pare di si, e lo credo se non nato, probabilmente
perpetuato dai contastorie nei passaggi délie loro narrazioni. Nel ritratto
del Ferreri c'è un motto che si riferisce a Rinaldo. Allô stesso sire
di Montalbano allude il motteggio che si è usi rivolgere a chi vuol far
lo gnorri, a chi braveggia : Chi ii senti Pdnardu di Muntarbanu ? — Ri-
chiamandosi poi alla leggenda di Buovo, che andava in cerca délia sua
Drusiana, divenuta Trusullina nella tradizione [Donna Trusullina chia-
miamo una donna volgare e pettegola, che metta mani e bocca in tutto
e per tutto), a chi domandi per Dio qualche favore, in tono canzonatorio
i . Pitre, Fiabe, Novelle e Racconti pop. sicil., vol. II, p. 316, e I, p. 404,
n. XLVIII.
2. Alessi, Notizie délia Sicilia, lettera B. dei « Gerghi, Espressioni e frasi
siciliane usate principalmenîe in Palermo ». Ms. segnato Qq H 44 délia Bi-
blioteca Comunale di Palermo. Cf. Castagnola, Fraseologia sicolo-toscana,
p. 32$ . Catania, 1863.
3. Fan pià che Carlo in Francia, ital. — // a fait plus que Charles en France,
franc. Le Roux de Lincy, Proverbes franc., v. II, p. 32, scrive : « Questo pro-
verbio che si applica a persona che abbia compito grandi imprese allude aile
lunghe e disastrose guerre che Re Carlo VII0 sostenne con gP Inglesi per ri-
conquistare i! suo regno. » Ma non potrebbe invece alludere a Carlomagno
secondo la tradizione romanzesca ?
}82 G. PITRE
usa ricantare : Facitilu pi i'amuri di Diu e di Bovu d'Antona, ch' era un
bravu cavaleri a stu munnu ! Il quai Buovo è pure consacrato nella frase
popolare : Fari lu Bovu d'Antona ;.
Raccomando a' futuri vocabolaristi siciliani questa dozzina di modi
proverbiali, da me ripescati, non già nei libri de' poeti più 0 meno
celebri, come finora s'è fatto, ma nella fonte viva e perenne del dialetto
parlato. Poco importa poi se issi torneranno a registrare l'antica qualifi-
cazione di paladinu per uomo di statura alta 2, uomo valoroso*, ed il
modo avverbiale a la paladina, come a dire : subito, stans pede in uno,
sur-le-champ, e la voce pupiddu e jocu di li pupiddi, registrati nella meta
del settecento dal Del Bono, quello come un ce fantoccio di cenci 0
legno, di cui si vagliono i ciarlatani a rappresentar commedia : burat-
tino »; questo per : « Commedia rappresentata da tali fantocci ».
Ne ciô è tutto.
Uno de' passatempi più graditi de' nostri fanciulli è quello del Jocu di
li paladini. Quindici, venti 0 più di essi scelgono un capo, padrone asso-
luto di ordinare quel che crede pel buon andamento del giuoco. Egli
rappresenta Carlomagno, e divide in due schiere i giocatori : una di
cristiani, una di pagani, battezzando gli uni Rinaldo, Ricciardetto, Mi-
lone, Ruggiero, ecc; gli altri Agolante, Ferraù, Tamburlano, Pulicardo,
Learco ecc. Un' Angelica, 0 Marfisa, 0 altra dama non puô mancare.
Compartite le schiere, Carlomagno aringai paladini eccitandoliabattaglia
contro gl' infedeli nemici deila cristianità. Finita la diceria, che è un' in-
vettiva contro i pagani, comanda che uno alla volta i suoi paladini s'avan-
zino, altro di parte contraria avanzandosi anch' esso. Chi primo riceve un
colpo mortale cade per terra, e vi rimane sino alla fine del duello,salvo ad
alzarsi subito se ingombra il terreno. Al caduto altro ne subentra di parte
stessa, che ne prenda il posto nella pugna ; e quando non c'è più nes-
suno in piedi altro che il vincitore, questi riceve da Carlo la dama in
premio. Accade che qualche giostrante chè in fondo non si crede di
fare se non una giostra e di giustra parla sempre l'imperatore prenda
la fuga , allora 1' avversario lo insegue, e se lo raggiunge e ghermisce,
lo atterra. La fuga_, secondo la cavalleria, non è comportabile nel pala-
dino, ma solo nel pagano, che rappresenta sempre la parte odiosa del
vile, dello spavaldo e del perditore.
1. I Bolognesi dicono ironicamente : Siu dla razza d' Bou d' Antouna?
(siete délia razza di Buovo d'Antona?) per dire : siete di stirpe antichissima
e valorosa ?
2. M. Del Bono, Dizionario siciliano-italiano, alla voce. Palermo, 1 75 1—
1752.
3. A. Traîna, Nuoro vocabolario siciliano-ital., alla voce.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }8}
Nel giuoco A lu 'mmasciaturi un numéro indeterminato ma non pic-
colo si divide del pari in due schiere, dette, una di Re Pippinu,
l'altra del Re Partugallu. Re Pipino è innamorato délia figlia del re di
Portogallo, e manda, senza tanti complimenti, un messaggio chieden-
dola in isposa. Il fanciullo che fa da messaggio, giunto alla presenza
del re, s'inginocchia, e dice : A pcdï di So Mais ta ! mi marina lu mè Re,
re Pippinu, ca voli a vostra figghia, masinno si fa guerra cor pu a corpu.
Re di Portogallo lo rimanda indietro, e per un suo messaggiere manda
la risposta : A pedi di Sa Mais ta ! Mi manna lu mè Re, re di Partugallu.
Dici ca a sa figghia 'un vi la voli dari dice che non vuol darvi sua figlia);
e torna indietro. Re Pipino scatta corne molla, e sbuffando ira da tutte
le parti, chiama a vendetta i suoi. Un suo nuovo messaggio reca la di-
chiarazione di guerra al temerario re del Portogallo, il quale pronto
alla sfida. s'avanza bellicoso con la sua schiera. 1 due re dirigono per-
sonalmente il duello, che si fa di uno contro uno, di due contro due,
ecc. Caduti tutti i campioni, vengono a fronte i due re, e quale di essi
abbatte l'avversario, riesce vincitore ; se re Pipino, egli sposa la prin-
cipessa ipotetica. È superfluo il dire che armi son le braccia, e che le
leggi cavalleresche popolari, secondo la tradizione del Cuntu e dell'
Opra, vi sono scrupolosamente osservate '.
Altri simili passatempi veggiamo per le piazze e per le campagne. 1
fanciulli parodiano i guerrieri cristiani e i saraceni atteggiandosi a ne-
mici gli uni degli altri. Con sciabole di strisce di legno vengono a tenzone,
fanno le voci grosse, battono i piedi, rotan le braccia, s'ammazzano,
rivivono, e tornano a morire, sotto gli occhi d'un Carlomagno qua-
lunque2. I mûri esterni délie case sui quali possa farsi qualche sgorbio,
a marcio dispetto dei proprietari, pigliano anch' essi parte a queste
rappresentazioni paladinesche ; chè i monelli li scarabocchiano col car-
bone o col gesso di figure, secondo le intenzioni loro, di guerrieri che
si picchiano l'un l'altro. Il personaggio prediletto è sempre Orlando,
sempre Rinaldo : modelli i cartelloni de' teatrini popolari.
Nella 'Mperatrici Trebisonna finalmente, Beppe marito délia impé-
ratrice va incognito per tre giorni di seguito a giostrare in un regno
senza farsi conoscer mai. Quivi si concède la principessa reale a chi
vincerà la prova>. In un' altra novellina Biamonte, principe ereditario
d'un grosso regno, sotto il falso nome di Giuseppe va ad acconciarsi
con un fornaio. Un giorno, sconosciuto, recasi ad una giostra, ove si
i. Pitre, Giuochi fanciullcschi siciliani, nn. 202 e 203
2. Lo stesso, Studi di poesia pop., p. 14.
3. Lo stesso, Fiabe, n. XXXI.
384 G. PITRE
promette al vincitore la figlia del re. Giostra e vince; ma, ferito, riceve
una pezzuola dalla principessa, per la quale pezzuola Biamonte riesce
poi a sposarla '. La etimologia popolare del comune di Francavilla
(Franca, vigghia = Franca, veglia) nella provincia di Catania, richiama
ad una leggenda romanzesca délia guerra del vespro siciliano2. Nel
Borgo Nuovo in Palermo la via Del Canto è intesa via d'Argante, che
secondo il popolo era un gran guerriero.
V. I CANTASTORIE IN ITALIA?.
Prima di venire ad una conclusione, giova vedere quali reliquie délia
epopea cavalleresca abbia il popolo d'Italia uscendo dalla Sicilia. Proce-
diamo con l'ordine tenuto finora.
Di teatri di marionette, ne' quali costantemente, giorno per giorno, si
rappresentino imprese de' paladini di Francia corne tra noi, io non ho
sentore alcuno4. Episodi staccati si recitano qua e là, specialmente nel
contado ; ma non hanno mai seguito, e grandemente differiscono dalla
nostra opra si perché gli attori son vivi e parlanti 0 grandi marionette, e si
perché l'opéra da recitarsi ha tutta la forma di dramma o di tragedia.
Un accenno del P. Bresciani, nell' Edmondo, farebbe credere a qual-
cosa di simile alla nostra opra in Roma molto prima del 1870, ma ora-
mai è un semplice ricordo storico. Ecco questa pagina, che a noi intéressa
tanto : « Né la plèbe romana dimenticô il suo genio induttivo al teatro ;
e vi s'affolla non solo la festa, ma eziandio ne' giorni di lavoro, special-
mente gli sfaccendati, i carrettieri, i muratori, gl' imbiancatori e tutti
quelli che hanno opéra da pieno giorno. Costoro nonvanno mai ai teatri
cittadini ma a quello délie muse in via del Fico, 0 d'Emiliani in piazza
Navona : pagano i loro due baiocchi, e s' impancano nella platea scami-
ciati e col farsetto sulla spalla, e sinchè s' alzi il ripario sguscian noci,
sbucciano castagne, sgretolano avellane e nocciuole, 0 biascian lupini e
1. Lo stesso, Fiabe, n. LXXI, vol. II, p. 136-57.
2. Lo stesso, Fiabe, n. CCXIV ; con qualche variante è in Giulio Filoteo
degli Omodei, Descrizione délia Sicilia nel sec. xvi, lib I,p. 55-57, vol. XXIV
délia Biblicieca storica e letter. di Sicilia; argomento, se mal non ricordo, d'un
romanzo cavalleresco del sec. XVI.
3. Secondo i vocabolaristi italiani, Cantastorie è « colui che per sua arte va
attorno cantando al popolo storie 0 leggende scritte in poesia. » La voce Con-
tastoru da me sempre usata per la Sicilia non è registrata da essi; ma corne s'è
potuto vedere, il Cantastorie dei vocabolaristi non è il Contastorie siciliano.
4. Ricordisi il cap. XXVI del Don Quijote di M. Cervantes, ov' è descritto
uno spettacolo paladinesco di marionette.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICIL1A 585
semi di zucca. Già su pe' canti aveano veduti i cartelli dipinti ; che son
mascheroni fatti col granatino, e figurano i Reali di Francia in lotta coi
giganti e coi draghi alati ; o Astolfo suIP ippogrifo, o Rodomonte che
duella con Rinaldo, o Marfisa che s'accapiglia con Bradamante, od Or-
lando che contro una frotta d'assassini abbranca un lastrone di macigno, e
... il grave desco da se scaglia
Dove piu folta vede la canagiia.
« Tutte coteste rappresentazioni sono recitate in volgar romanesco, e la
plèbe assistendovi parteggia per un paladino o per un altro, e fa le scom-
messe d'una foglietta o d'un fiasco, come qualmente Orlando stramazzerà
Ferrautte, o Rinaldo da Montalbano darà sulle corna a Rodomonte. Essa
ama pocole commedie d'amorazzi e di matrimonii : vuol duelli, vuol bu-
glie, vuol capiglie di guerrieri e di scherani ; vuole incioccamenti di
spade, scagliamenti di dardi, accoltellamenti e mucchia di feriti e di
morti. Più ne casca e più è contento. Indi Pippo, il gobbetto, traduce
parecchie tragédie in Trasteverino, come la Franccsca da Rimini, la Me-
dea e la Didone, e v'accorrono e s'accalcano a vederle, e ne' fondachi e
nelle botteghe ne recitan poscia o ne cantano le scène intese, massime le
più sanguinose : e quelli ch' hanno un po' di tinta di disegno le deli-
neano col carbone sui mûri délia Saburra, sulle cinte délie ville intorno
ai S. Quattro, alla Novicella e a S. Stefano Rotondo, luoghi remoti del monte
Celio. » Più in là, nello stesso romanzo e nello stesso capitolo una Lu-
crezia dice : « Jersera, per togliere un po' di dosso la mestizia alla mia
Carlotta, che piange perché il suo amante ha un poco d'indisposizione, la
condussi meco e con essa la Ceccarella al teatro délie Musc, ove face-
vansi i Paladini di Francia, che in virtù délie loro spade salvarono la
figliuola di un re, che aveano rubato li Saracini. Un battibuglio, vi dico,
da tremare : ma Orlando ne ammazzô dodici : eh che mucchio ! ed usci
fuori con quella reginetta, ch' era pallida come una pezza lavata '. » « Il
popolo di Romapoi, che ha delP eroico e tiene ancora dell' indole antica,
ama sopra ogni altra gente italiana gli spettacoli, nei quali trionfa la virtù
e la forza : onde ha caro di vedere ne' suoi teatri i paladini che combat-
tono in difesa del debole e delP oppresso : le battaglie commesse per li-
berareun popolo ingiustamente assediato ; la Lucrezia, che violata s'uc-
cide ; la Virginia, che per serbarla inviolata dal Decemviro, è scannata
dal padre in mezzo al Foro. Cosi cotesto popolo assiste volentieri ai
giochi di forza, ai salti su i cavallij aile prodezze dei ballatori di corde, »
1. Edmonào, 0 dd costunu del popolo romano, del P. Antonio Bresciani,
vol. II, c. vin. Milano, Muggiani, 1872.
Romania, XIII. 2$
386 G. PITRE
ecc. Questo ôsserva il Bresciani ', e potrebbe osservare qualunque altro
scrittore di qualunque altra città d'Italia e di fuori ; ne occorre far com-
menti per dimostrare corne nella apparente identità di spettacolo in Roma
e in Sicilia sia differenza notabile negli uditori, nelle rappresentazioni,
nel tempo ed in motte altre cose : ma in questa soprattutto : che là il
teatro era uno e qui nella sola Palermo son nove; là fu, qui fu ed è.
Non ritorno sulla poesia eroica di cui si ha tuttavia qualche avanzo,
nell' alta Italia particolarmente. Questa poesia, corne abbiam visto, non
ha nulla di comune con la siciliana, ed assai più délia nostra è antica.
Non cosi è del racconto popolare, ilquale in Chioggia fino a ieri, e in
Napoli e fors' anche in Calabria fino ad oggi, si ode. Importanti notizie sui
contastorie di Chioggia ci dava testé il prof. Guido Fusinato in una mo-
nografietta dal titolo : Un Cantastorie Chioggiotto2, riassunta dal prof.
Rodolfo Renier in una nota alla dotta sua prefazione d'un poema franco-
italiano da lui messo in luce 3; nota che opportunamente rileva corne il
Fusinato parli del vecchio Ermenegildo Sambo ora morto, il quale con
una memoria veramente prodigiosa narrava al popolinole sue storie, tal-
volta lunghissime, corne i Reali di Francia che a due ore al giorno occu-
pavano un buon mese. La storia délia Rotta di Roncisvalle, che il buon
vecchio entro il Ricovero di S. Lorenzo a Venezia racconto al Fusinato,
e che egli fa conoscere a' suoi lettori, ha particolari assai notevoli, spe-
cialmente la morte di Orlando e quella di Gano, che si discostano dalle
redazioni scritte. Il fatto avrebbe importanza grandissima se si riuscisse
a provare che questi racconti passarono oralmente dai poemi franco-veneti.
Tra gli altri cantastorie di Chioggia va segnalato un certo Pispo, che
mette ogni cura nel rifare i racconti che gli pervennero mss., e nella nar-
razione non rifugge dall' inventare episodi 4. Se non che non è esatto
quello che afferma il Fusinato, cioè che i cantastorie chioggiotti si chia-
mino tutti cupidi. « Questo nome, corne osserva il Renier, fu dato a Vin-
cenzo Veronese, i! quale verso il 1829 leggeva e spiegava in pubblica
piazza V Orlando furioso, YOrlando innamorato, i Reali di Francia, il Guerin
meschino, ecc. Questo Vincenzo fu il più célèbre dei cantastorie chiog-
giotti e fu chiamato cupido, perché i suoi di famiglia portavano il so-
prannome di cupidi. La memoria di Vincenzo è ancoravivatraqueibuoni
pescatori. Egli raccontava sempre in piedi, accompagnando i colpi di
1. Op. cit., vol. III, cap. xvii.
2. Giornalc di F'ilologta romanza, 9, pp. 170-183.
3. La Disccsa di Ugo d'Alvernia allô infcrno sccondo il coJice Jranco-italiano
délia Nazionalc di Torino per cura di Ronoi.ro Renier, pp. clxii clxxv. Bologna
Romagnoli, 1883.
4. R. Renier, op. cit., p. clxxiii ; Fusinato, loc. cit , pp. 181-183.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARl IN SICILIA 587
Rinaldo e di Orlando con una mimica teatrale, a cui corrispondeva col
gesto tutta la turba ammirante congregata in circolo a lui d'intorno. Gli
ascoltatori erano tutti uomini : le donne non usavano fermarsi, quantunque
lo potessero. I racconti erano divisi indue parti, chiamate batûe, dall' uso
di andarraccogliando durante la pausa un centesimo da ogni ascoltatore.
Essendo un giorno di festa arrivata a Chioggia la Sand, si fermô ad
ascoltar questo cantastorie, e ne rimase cosi ammirata che ne fece cenno
in uno dei suoi romanzi. A ricordo dei viventi, il primo che abbia tratte-
nuto in questo modo il popolo chioggiotto fu un certo Tonon, cui accenna
anche il Fusinato. Questo Tonon non recitava ne leggeva ; ma cantava
il Tasso. Il Pispo ora vivente lascia luogo ai rimpianti per il perduto Cu-
pido. Egli oramai usa attenersi di preferenza a fatti moderni, fra cui spe-
cialmente le guerre di Napoleone '. »
Scorrendo per lungo e per largo la penisola dalla Venezia a Roma
non incontriamo nessun cantastorie che per la materia dei racconto e per
la maniera onde racconta possa stare col Sambo. con Tonon, con Pispo
0 con qualsivoglia altro délia generazione de' cantastorie. Ma io dubito
forte non possa avervene qualun in Roma, dove la passione pel maravi-
glioso, pel fantastico, pel guerresco dee aver trovato esca in cosiffatte
storie2. Ma in Napoli la rinalderia è accetta, e più volte ha chiamato l'at-
tenzione di visitatori e di litterati.
Tra gli anni 1 8 1 8 e 1821 Plnglese J. Blunt fermandosi qua e là in
Italia, osservô in Napoli un Rinaldo (cosi cola si appella il contastorie),
il quale con grand' enfasi ed accentuata gesticolazione leggeva V Orlando
furioso e traducevalo e commentavalo a numerosa adunanza che pendea
dalle sue labbra 3 . Quasi il medesimo notava nel 1 8 3 $ il francese J . Mainzer,
in uno scritto poco conosciuto e discretamente fatto sopra la Musique
et les chants populaires de l'Italie, osservando che i lazzaroni, al Molo,
s'accalcavano per sentir leggere e spiegare l'Ariosto ed il Tasso corne a
Venezia i pescatori sulla Ripa Grande 4. Dieci anni dopo, l'Italo-albanese
G. E. Bidera, vissuto lungamente nell' antica capitale dei Regno, due
affettuose pagine consacrava aquesti « poeti dei Molo, dove uno ti narra
la storia dei mezzi tempi, l'altro racconta, corn' egli dice, li fatti de lo sc-
colo nuosto, che aggio 'ntiso alla Vicaria. » Il canta- Rinaldo « dai capelli
scarmigliati e dal lacero abito scuote una verga che s'intende esser la
1. Lo stesso, op. cit., pp. clxxiv-clxxv.
2 Sui Rinaldi in Roma vedi La Corte e la Socutà romana nei secoli XVIII t
XIX, per David Silvagni, vol. I, p. 64. Firenze, 1882.
3. Vestiges of ancient Manntrs and Customs descoverable in modem Italy and
Sicily, c. xv, pp. 290-292. London, Murray, 1823.
4. Revue des Deux-Mondes, IVe série, t. 1, pp. $17-519.
}88 G. PITRE
fusberta di Rinaldo, passeggia, s'infiamma, déclama, leggendo in un
vecchio ms. i gesti memorabili del signor di Montalbano...
Rinaldo allora un gran fendente abbassa,
E il Saracin percuote sulla testa :
La spada trincia il capo ed oltre passa,
Trincia in due parti il ccrpo, e non si arresta.
Anche il cavallo in due meta trinciô
E sette palmi sotto terra entrô.
r Declamato il testo, lo spiega il cantore in lingua napolitana, inseren-
dovi molti casi faceti da muovere a riso i severi ingegni di Anassagora e
di Crasso. I suoi uditori, altrimente detti gli appassionaîi di Rinaldo,
tornando a casa, ripetono aile mogli e ai loro figli le avventure dell' eroe.
Essi apprendono sin da fanciulli da quell' anziano l'eloquenza del gesto,
la declamazione, e quell' aria da gradasso tanto comune alla nostra gente
minuta '. » Altri particolari sul Cantastorie napolitano ci dava nel 1853
C. T. Dalbono2. Quivi son ripetute le solite notizie, e detto special-
mente degli appassionaîi, del tipico canta-Rinaldo e délia materia délie
sue letture, argomento inesauribile di chiose, schiarimenti, e barzellette.
Ma in quell' anno « il campo di Rinaldo incomincia sotto l'Arco délia
neve, in uno spazio che précède l'edifizio délia Dogana. I suoi cultori
sono scemati, i suoi cantori van cedendo lentamente al fato, e taluni di
essi, scordando la gloriosa origine, immemore degli avi cantori, degene-
rato cantastorie, veste, indovinate che cosa ? Una giubba detta giacca e
talora bianca a simiglianza di quella che indossano i cuochi. Ma il fato è
maggiore degli eroi, perô gli eroi morivano invocando le stelle. Gli altri
cantastorie che decorano la città délia Sirena, vista la scacciagione de'
lor compagni han cangiato sistema. Essi vanno erranti, corne una volta
errava la progenie perseguita di certi Califfi in Oriente. Quando trovano
un pubblico con uditori cortesi ed inclinati a render giustizia al merito,
stendono ampio cartellone sul muro d'una casa e col mezzo di una bac-
chetta, mostrando le figure che su vi stanno dipinte, dicono e canîan pro-
digi, 0 storie lacrimevoli, accompagnati talvol'a da un violino che vera-
mente strappa le lagrime. Questa seconda generazione di cantastorie è
più moderata negli atti, più nelle forme modesta. più compléta. Essa al-
meno ha un fondo di scena ed un' orchestra (il cartellone ed il violino). »
Nel 1861 l'argomento fu amorosamente colto da Marc Monnier, che
v' innestô i dolci ricordi délia sua infanzia, quando il cantastorie Maestro
1. Passcggiata per Napoli,p. $1. Napoli, 1845.
2. F. de Bourcard, Usi e costumi di Napoli c contorni, v. I, pp. 49- 56. Na-
poli, Nobile, 1853.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARl IN SIC1LIA 589
Michèle avea tutta cura di trovargli il miglior posto fra gli uditori. Ma egli
credette tramontata la rinalderia non ostante che il caro Maestro Michèle
avesse avuto un successore1. Neri Tanfucio, cioè l'ingegnere Renato Fu-
cini, se ne occupô molto dipoi, più per metterlo in burla che per farne
soggetto di considerazione e di studio2 ; ed il suo esempio, forse non
nuovo, è stato seguito da curiosi che spingono il loro sguardo profano
sopra questi rapsodi per far gli spiritosi 0 per gridare allô scandalo.
Solo Pio Rajna, il più profondo e sagace critico italiano dell' epica ro-
manzesca, ha guardato e osservato da pari suo questi Rinaldi*, che ha
incontrati ancora una volta sul Molo, presso il Carminé e fuor di Porta
Capuana. Le sue osservazioni sul proposito hanno per noi valcre scien-
tifico in ordine alla giulleria médiévale, sopravvissuta in mezzo a tante
traversie, smarrimenti ed obblivioni fmo alla nostra età scettica e ridi-
colosamente sprezzante. Di un Cosimo Salvatore, il Rinaldo del Molo,
corne il rappresentante più puro délia razza, s'intrattiene diffusamente e
ne prende occasione per imparar benea conoscere la specie. Il pubblico
è tutto quanto mascolino corne alla rappresentazione délia commedia greca :
camorristi (?), gente di mare, dilettanti di vario génère e, qualcuno, a
giudicare dagli abiti, appartenente alla borghesia. Cosimo, il Deus loti,
non è un genio, ma quando parla dà prova d'una mente non ottusa. Di
estate è scamiciato; d'inverno avrà la solita giacchetta. Una lunga pre-
ghiera in ottave segue il cominciamento. Egli legge, non espone ail' im-
provviso, e forse questo gli fa gran giuoco presso i fedeli appassionati, ai
quali starà a cuore di sapere la storia proprio quai 'è, vale a dire corne sta
nel libro ; chè il libro è per essi qualche cosa di soprannaturale, che in-
cute loro un rispetto tanto più profondo, ed ottiene daessi una profonda
fiducia tanto più illimitata quanto meno siano in grado di decifrarne i
misteriosi ghirigori. Ma leggendo déclama, gesticola, chiosa. Al termine
d'uncantare mastro Cosimo s'interrompe eraccoglie tornotorno qualche
soldarello per un povero cieco che assiste alla recita ; e compiuta l'opéra
di carità, ripiglia, e si protrae fino a che l'abbuiarsi non glielo impe-
disca. La domenica le recitazioni son due, ma la storia, p. e., di Ca-
loandro, di Troiano s'interrompe per far posto a\Guerrino per un pubblico
più numeroso e in gran parte diverso dal giornaliero. Un trecento ottave
sono il pasto che egli offre ogni giorno a' suoi uditori : ed il tempo è il
1. Naples et les Napolitains, c. iv, nel Tour du Monde, del 1 86 1 , sem. II,
pp. 210-21 i. Paris, Hachette, 1861.
2. Napoli a occhio nudo, p. 148 e seg.
3. / Rinaldi 0 Cantastork di Napoli, nella Nuova Antologia, fasc. XXIV.
1$ dec. 1878. Cf. Romania, VIII, 137.
39° G. PITRE
misuratore dispotico délia sua recitazione. I libri di testo son quasi tutti
jn ottava rima, e di alcuni inediti si dice autore un Andréa Auriemmo Es-
posito, vecchio marinaio morto circa tra il 1846 ed il 1847. M. Cosimo
ha una buone raccolta di romanzi cavallereschi editi ed inediti, non inu-
tile a chi coltivi ilmestiere. Conosciuto lui s'è conosciuta la famiglia tutta
dei Rinaldi napoletani, dei quali egli è iltipo. Tuttavia il Rajna ce ne pré-
senta ancora altri due : Rocco Pezzella e un certo Tore 0 Salvatore, che
recita di memoria storie da lui lette in libri prestatigli ; ma recita in
prosa lardellata di versi. Dei tre cantastorie egli è senza dubbio il più
plebeo. A questi maestri si riduce adesso la rinalderia napoletana, che in
questi ultimi tre anni ha avuto onorevoli ricordi non pur di scrittori ',
ma altresi di scrittrici 2, ricordi che tutti insieme non valgono quello
solo dell' autorevole Rajna.
Ma se in tutta lTtalia peninsulare solo in Napoli s'incontrano can-
tastorie e Rinaldi, tutte le città italiane, fin le meno popolose, anzi queste
più che le altre, conoscono romanzi cavallereschi corne i Realidi Francia,
Guerino, CaloanJro fedele, delizia e passatempo onesto délie generazioni
che ci hanno precessi. Il popolo — scriveva testé il De Castro — ha una
singolarissima attitudine ad appropriarsi, a vivificare, a trasformare ciô
che legge ; già legge poco 0 più spesso rilegge ; molto ci aggiunge di suo ;
la fantasia lasciata in riposo, umiliata dal lavoro quotidiano, ringagliar-
disce in quei radi momenti ; il più meschino librattolo diviene, quasi
direi un capo-lavoro ; massime che chi legge poco non sa fare confronti,
ja storia più dozzinale diviene un' epopea ; i personaggi pigliano con-
torni spiccati, straordinari. Corne spiegare altrimenti il successo secolare
di libri che i lettori intelligenti neppure degnano d'un' occhiata ? Corne
spiegare altrimenti la perpétua giovinezza di quel romanzo, il Guerino
Meschino, che è, per il volgo, una specie di enciclopedia storico-geogra-
fica, un libro indispensabile, un compagno indivisibile 3 ?... »
Nel Friuli « il popolo ricorda Buovo d'Antona e Orlando. Perché, se
un contadino sa e vuol leggere, si puô esser certi che gli si trovano tra
mani i Reali di Francia e simili romanzi 0 leggende, corne Paris e
Vicnna, Guerrino il Meschino. Ciô vuol dire, che questa è la letteratura
che più gli si confà, e ch'ei vive ancora (cotanto è restio) nel ciclo epico
1. Yorick figlio di Yorick (avv. P. C. Ferrigni). Vedi Napoli e poi... Ri-
cordo dell' Esposizione nazionale di Belle Arti, cap. xxix : AIL: Lanterna dei
Molo, pp. 282-289. Napoli, Riccardo Marghieri di Gius., 1883.
2. N. Zampini Salazar, nelle Memorie di Napoli storiche, archcologiche, monu-
mentali e di eoslumi popolari, pp. xcvi-xcvii. 2a edizione. Napoli, Bronncr, 1882.
3. G. de Castro, La Storia nel la poesia popolarc milanese, nell' Archivio sto-
rico lombardo, an V, fasc. III.
LE TRADIZI0N1 CAVALLERESCHE POPCLARI IN S1CILIA 59 1
délia cavalleria. La Gerusalemme del Tasso, per esempio, agli occhi del
filosofo e delcritico è un parto serotino ed anormale del genio, un ana-
cronismo poetico, dacchè ora mai contro aile fisime cavalleresche faceva
già mestieri il flagello di Cervantes. Pure desso è l'unico poema che stia
cogli altri sovrammenzionati, e che tuttodi dimostrisi popolare ; corne lo
provano i rapsodi di Napoli e di Chioggia vchè dei gondolieri di Venezia
non si puô dir più) e la îurba che gli ode palpitando '.
Mi passo da altre citazioni in fatto cosi ovvio in Italia, e mi limito a
raccomandare la lettura di unrecentissimoraccontocalabresedi Pasquale
Martire : / Reali di Francia, ove l'amore di un giovane e di una giovane
è contrariato dai rispettivi padri a causa d'un vecchio libro, i Reali, favo-
rita lettura del contadino calabrese 2.
VI. ~ NATURA DELLE TRADIZIONI CAVALLERESCHE IN SlCILlA
CONCHIUSIONE.
Riandando su' ricordi cavallereschi fin qui passati a rassegna, chiaro
si vede che solo la splendida epopea carolingia è quella che tra noi ha
favore e diffusione per via di rappresentazioni teatrali, di racconti, di
poesia, di tradizioni topografiche e paremiografiche. Le leggende del
ciclo brettone mancano quasi del tutto.
Eppure esse trovarono, più che non si pensi ora, tanta popolarità
nei secoli passati quanta ne han forse ai di nostri le leggende caro-
lingie. Gervasio di Tilbury fu assicurato dai Siciliani che il grande re
Arturo fosse apparso (verso il 1200) sui pendii dell1 Etna 5.
Cesareo di Heisterbach racconta che al tempo d' Enrico Imperatore e
re di Sicilia, il decano délia chiesa palermitana, perduto un cavallo, ne
commise ad un suo servo la ricerca. Questi incontrossi con un vecchio,
e, richiesto dove andasse ed a che fare, gliene disse la ragione. « Non ti
dar pena, ripigliô il vecchio. Il cavallo del decano è sulP Etna in potere
del re Arturo... Di' al tuo signore che fra quattordici giorni si trovi
alla adunanza che dovrà tenersi in quel monte; sii diligente nel portar
l'imbasciata, se non vuoi essere severamente punito. » Ritornato a
casa il servo, e riferito al padrone Paccaduto. questi l'ebbe in conto di
1. Pietro Ellero, Délie superstizioni rolgari nel Friuli, c. vi. Lo scritto è
datato da Pordenone, 6 agosto 1859.
2. Veglie Calabresi. Napoli, 1883, Cav. Morano editore.
3. Otia impërialia, pubblicati da F. Liebrecht, p. 12.
592 G. PITRE
scemo ; ma da li a poco, colto da grave maie, nel giorno designato
mori '.
Queste due leggende mi richiamano ad una poesia del dugento, con-
servataci da un codice magliabechiano di Firenze -. Un taie, che si
nomina gatto lupesco, andando in pellegrinaggio s'avviene in due cava-
lieri breltoni, che ritornano in Inghilterra dopo essere stati gran tempo
nel Mongibello in cerca ed aspettazione de! re Arturo :
Cavalieri siamo di Bretangna
ke vegnamo de la montagna
ke ll'omo apella Mongibello.
Assai vi setno stati ad ostello
per apparare ed invenire
la veritade di nostro sire,
lo re Artù k'avemo perduto
e non sapemo ke ssia venuto.
Or ne torniamo in nostra terra,
ne lo reame d'Inghilterra 3.
Senz' avventurarci nel mare pericoloso délie ipotesi. con buone ra-
gioni storiche possiamo affermare che i Normanni portarono Ira noi e
popolarizzarono la leggenda Arturiana. Essi, corne opportunamente
osserva G. Paris, non portavano soltanto le abitudini poetiche, ma
anche il tesoro délia epopea francese già formata. Non si contentarono
di proseguire a cantare di Carlomagno e dei suoi vassalli corne face-
vano i loro fratelli a Hastings, ma localizzarono (e questo abbiam veduto
innanzi a proposito del passo di Gofredo da Viterbo> la leggenda ca-
rolingia nella lor nuova patria, e con essa la leggenda arturiana del
ciclo brettone ; ne Arturo è il solo personaggb d'origine celtica che
stette nell'antica dimora dei Ciclopi •».
Ora, che cosa restô délia leggenda carolingia del tempo de' Norma-
ni in Sicilia ? Se vogliamo stare aile testimonianze storiche ed aile re-
liquie viventi, poco, assai poco. Nessun documento, che io conosca,
parla di codesta leggenda tra noi, nessuna autorità ci sorregge per
istabilire quali fatti vi fossero stati compresi, e le vere e principali
i. Lib. 12 Miracul., presso Gaetaxo in Animad. v. II, SS. Siculorum,
p. 24, e Jsagoge, c. 12, p. 87.
2. II, IV, III.
3. Vedi Le Rime inédite dei sccoli xm t: xiv pubblicate da T. Casini nel
Propugnatore di Bologna, an. XV, disp. 6a, pp. 3 3^-3 39.
4. La Sicile dans ta littérature française du moyen âge, nelle Nuove Effemeridi
Sicilianc di Palermo, série III, vol. II, p. 217 e seg.,an. 1875,6 nella Romania,
t. V, p. 108.
LE TKADIZIONI CAVALLERESCHE l'OPOLARI iN SICIL1A JÇ)}
fonti di essi. Probabilmente avemmo pur noi, corne i popoli dell' alta
Italia, cantatori, i quali cantabant de Rolando et Oliveiio1, ma nessun
Muratori ce ne reca documento in Sicilia, e dobbiamo supporre che
questa leggenda non costituisse un vero e proprio ciclo. Sembra poi che
le reliquie popolari vivent] confermino questa supposizione, perché non
ad antichissime e primitive fonti sono esse da riportare, ma bensi a
quelle produzioni che cronologicamente e letterariamente non hanno
da far nulla con i racconti normanni. Un accurato e minuto studio sulle
tradizioni leggendarie del popolo siciliano porta a conclusioni tutt' altro
che dubbie su questo punto. Le favole rappresentate nei teatrini popo-
lari, raccontate dai contastorie, celebrate nella storia di Fieravante e
Rizzieri e ne' riferiti frammenti poetici, perpetuate nei nomi di luoghi,
applicate ad uomini e cose, ci richiamano, oltre che a Guerrino e ad
altri protagonisti di romanzi e poemi cavallereschi che non formano
un ciclo, a Carlomagno, ad Orlando, a Rinaldo e ad altri astri minori.
Un motivo nei quale uditori e spettatori s'imbattono del continuo è
quello di un re pagano (sinonimo di infedele, africano, moro, saracino ,
che bandisce un' invasione délia cristianità ; e contr' essa s'avanza coi
suoi vassalli. In un altro motivo, un paladino, offeso da Carlomagno, ne
abbandona indispettito la corte, e va pel mondo, particolarmente per
l'Oriente, in cerca di avventure. Tipo di questo paladino è Rinaldo, il
quale lasciato Parigi, vagabondo e audace, compie imprese strane, pro-
digiose, impossibili. Ecco i primi accenni aile fonti a cui alludiarno.
Gaston Paris, nella sua magistrale Histoire poétique de Charlanagne 2,
notô corne questi due motivi, ripetuti fino alla sazietà nell' epica ca-
valleresca italiana, s'incontrino il primo neW Aspramonte, il secondo nella
Spagna. V Aspramonte è opra di Andréa da Barberino, l'autore de' Reali
di Francia, e la Spagna è un poema basato sopra il poema franco-ita-
liano dell' Entrée de Spagne e appartenente alla grande compilazione
dei Reali stessi. È noto che i Reali non vengono direttamente dalle
Chansons de geste francesi, ma da un gruppo intermedio di poemi franco-
italiani ; tuttavia saremmo in errore se volessimo riferirci a questi corne
a sorgenti immédiate délia materia délie nostre tradizioni teatrali, leg-
gendarie, poetiche, topografiche. Accettiamo addirittura i Reali, e non
cerchiamo fonti anteriori, per la storia di Sicilia inaccettabili.
Il secondo de' due motivi citati, sviluppatissimo nell' isola, prende
forma, colore e personificazione in Rinaldo ed Orlando Rinaldo, che non
i. Muratori, Antiquitates italicae, Dissertazione XXIX. Vedi anche Ru-
bieri, Storia délia poesia popol. in Italia, p. I, c. IX.
2. Chap. IX. Paris. 1865.
594 G- pitre
si trova mentovato nell' epopea francese altro che nella Chanson délia
quale egli e i suoi fratelli sono gli eroi, diventa in Sicilia e, corne
pur vedremo in Italia, personaggio di straordinaria, di principalissima
importanza, attorno al quale e pel quale si muove tutto un mondo di
uomini e di esseri soprannaturali. Qualunque sia la potenza di Carlo-
magno, il ciclo délie leggende non prende più le mosse da lui, ma dal
signor di Montalbano. Tipo ragguardevole di cavalière, costretto ad im-
pugnar per propria difesa le armi in presenza stessa di Carlo, egli è
bandito dalla Corte impériale e pellegrino e guerriero è, anche in esilio,
oggetto di persecuzioni e di odii. Altri lo seguono nella sua vita fortu-
nosa, cagione perenne il tristo Gano di Maganza, che tenendo le chiavi
del debole cuore di Carlo, perfidia a danno dei figli d'Amone e dei loro
amici e vassalli. Da qui gli odii implacabili tra la casa Chiaramonte e la
casa di Maganza, dove lo indomito Rinaldo è perpetuo bersaglio del
vile consigliere di Carlo. E Carlo non è il saggio, il valoroso, il magna-
nimo principe délia storia, ma un vecchio ribambito, un essere fiacco,
sîolto, capriccioso ed anche infido.
Tutto questo ed i casi svariatissimi che s'aggruppano al suo nome
non che a quello di Orlando ci menano senz' altro al secondo periodo
dell' epopea cavalleresca in Italia, nella quale i poeti partendo dai Reali
e forse de poemi franco-italiani non giunti fino a noi, tolsero ad argo-
mento di cantari d'ogni specie le avventure di Rinaldo : primo tra tutti,
Luigi Pulci col suo Morgante Maggiore. Da lui dobbiamo riconoscere
gran parte délia materia rinaldesca di Sicilia, da lui e dai suoi seguaci
ed imitatori i tratti caratteristici dell' epica romanzesca popolarissima
tra noi. Ben è vero che la materia del Morgante è quasi tutta in un
poema anteriore al Pulci, corne fu luminosamente dimostrato dal Rajna,
onde al Pulci, non più creatore ma imitatore, resta solo il vanto, certo
grandissimo, di qualche episodio di sua invenzione e délia forma stu-
penda ' ; ma non c' è nessuna ragione per derivare da un manoscritto
sconosciuto finora e forse inedito, piuttosto che dal célèbre poema pul-
ciano, la storia tra le storie di Rinaldo in Sicilia. D'altro lato è évidente
che le storie molteplici e svariate dell' indomito paladino provengono da
poemi che continuarono, imitarono, ovvero tennero sempre di vista il
Morgante. Se non nel Dodonello e nello 'Mpcrador d'Aldelia, e nella
Calidonia, e nel Castcllo del gran Lago e in altre storie poetiche del ciclo
di Rinaldo, nell' Altobello e Re Trojano, nella Regina Anchroja, nell' In-
namoramento di Carlomagno, nella Leandra Innamorata, nel Rinaldino, nel
i. Raina, La materia del Morgante in an ignoto poema cavallercsco del sec.
xv, nel Propugnatorc, an. 2a, disp. 1-30. Bologna, 1869.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLARI IN SICILIA }9$
Rinaldo appassionato,ecc.,ecc.,è da cercare la tela di assai altri racconti
di origine schiettamente italiana, done Rinaldo è tuîto o quasi îutto.
Imperciocchè nelP Italia, e perô in Sicilia, il favore del pubblico fu
sempre rivolto a Rinaldo più che agli altri paladini ; e se questi vollero
mantenersi in fa m a e non esser posti da parte come vieti arnesi, do-
vettero tramutarsi a sua simiglianza deponendo le spoglie antiche '. E
pero le simpatie per Orlando, cugino di lui e come lui indomito, audace,
prode anche senza la fatata Durlindana, indocile délia insipiente prepo-
tenza dello zio. Orlando dà luogo ad altri motivi sviluppatisi nell' Or-
lando innamorato, nel Furioso e negli altri poemi minori del cinque
e del seicento, per Ruggiero, per Bradamante, per Marfisa, per
Angelica, imitazioni quale del Boiardo, quale dell' Ariosto. E non mi
fermo più che tanto su questo, perché la cosa appare chiarissima dai
fatti che precedono. Ed in ragione di queste fonti riuscirà agevole darsi
ragione dello spirito prédominante in tutte le tradizioni in Sicilia, del
costante loro indirizzo vuoi nel teatro, vuoi nel racconto délie imprese
svariate ma ripetentisi sempre dei paladini, dell' intervento di esseri
soprannaturali, dell' ambiante tutto nel quale vivono e si muovono uo-
mini e donne, cristiani e saraceni, eroi e gente volgare. Dai Reali final-
mente ritrae la tendenza perpétua dei contastorie alla genealogia, le
troppo ingénue cognizioni geografiche, l'accozzo impossibile di fatti e
di nomi in un dato gruppo di storie da questi raccontate ; come dall'
Innamorato e dai Furioso conviene riconoscere gli arditi e più che
virili scontri di saracene e di cristiane, gl' incanti continui, i colpi stre-
pitosi, l'arrischiosa e fantastica valentia, e i sogni e le visioni e la corsa
inconsiderata e tumultuosa verso sbaragli temerari, complicati, in-
credibili.
Frattanto quale sarà l'avvenire délie tradizioni cavalleresche tra noi ?
Nessuno puô prevederlo ; ma l'avvenire non lontano sarà probabil-
mente non dissimile dai présente. Il tesoro délie leggende non si accre-
scerà più di quello (ed è già molto- che è, perché l'era délia poesia ca-
valleresca in Italia è già chiusa da un pezzo, prima ancora degli ultimi
sforzi parodiaci del Forteguerri, coi quali il popolo siciliano fu ed è
assai più giusto che i letterati. Non resta se non Yopra ed il conto :
questo inalterato, immutato, quella ail' apice délia sua fortuna.
Da centinaia d'anni quest' opra sta aperta al popolino minuto, e nes-
suno mai ha levata la voce contro di essa ; ne so che altri mai l'abbia
creduta alla morale ed ai costumi nociva. Solo pochi anni addietro i
1. Rajna, Rinaldo dai Montalbano, nel Prapugnatore, vol. III, par. 2a
p. 125.
596 G. PITRE
delicati nervi di qualche rappresentante la quarta 0 quinta potenza dello
stato se ne son risentiti. Un diarista scrivea : 0 I teatri di burattini délia
nostra città fanno vedere troppe spade e troppi pugnali (?) ai nostri
monelli. Non è tra le cose possibili che il pascolo degli occhi produca
certi effetti pericolosi sul sistema nervoso e contribuisca con cifre alte
alla statistica dei reati di sangue ? L'autorità municipale e quella di
P. S. dovrebbero d'accordo studiare il quesito e cercarne la soluzione'. 0
Un altro non si contentô di proporre il quesito, ma protestô « per im-
pulso d'amor patrio » fin dove non va a ficcarsi l'amor di patria!)
« contro il secolare malvezzo délie vandaliche rappresentazioni, che
giornalmente hanno luogo nei teatrini di marionette... Di Rinaldi ma-
landrini e ladri, di Rinaldi ribelli ed assassini e di quelle madornali
assurdità che fanno perdere perfino la divina particula, avea bisogno
solo il medio evo ; » e conchiuse reclamando « il pronto e immediato
divieto » di cosiffatte rappresentazioni 2; esigenza speciosa anche pei
diaristi non siciliani ?. Anche i poeti chiamiamoli cosi per maniera
d'intenderci hanno avuto il patrio zelo di denunziare aile autorità di
pubblica sicurezza e municipale questi poveri opranti. Ho sott' occhio una
diceria in versi del sig. Giovanni D'Albis palermitano, che è una re-
quisitoria contro / teatrini di marionette, dai quali prende il titolo. Sa-
rebbe curioso il conoscerla, non già per quello che vuole contro gli
opranti, ma per quello che dice intorno ad essi, confermando in ende-
casillabi le notizie che io ho date in prosa 4.
Studiando con intendimenti scientifici la vita del popolo, io non entro
per nulla a discutere affermazioni che dimostrano poca, assai poca co-
noscenza di questi teatrini e dello spirito cavalleresco délie storie che vi
si rappresentano. Un tratto di penna del primo questore 0 del primo
sindaco che capiti potrà, è vero, chiudere i teatrini di Palermo, questi
« ispiratori, » « consiglieri, » « istigatori di delitti e d 'immoralité, »
ma non si cessera per questo dal raccontare la storia dei paladini, ne
si perderà cosi presto la tradizione che codesti teatrini ha fatto fre-
quentare fino ad ora. Se un divieto officiale non avrà luogo, il teatro délie
marionette durera ancora dell' altro ; e se un divieto ci sarà in Palermo,
chi dice che altro simile ce ne sarà anche in Messina, Catania, Tra-
pani, Sicilia tutta? I contastorie palermitani cacciati via da alcune piazze
in Napoli, si pensava testé a fornir loro un posto a cura del municipio
1. Lo Statuto, an. I, n. 17. Palermo, 16 aprile 1876.
2. L'Am ' V), an. XVIII, n 326. Palermo, 26 novembre 1877.
3. // Faufulla, an. VIII, n. 333. Roma, 9 dicembre 1877 \Cosc di Pa-
lermo) .
4. Poésie diGiov. D'Alms, p. 56. Palermo, Stamp. Militare 1878.
LE TRADIZIONI CAVALLERESCHE POPOLAR1 IN SîCILIA 597
si ridussero al coperto, nelle loro case, dove nessuno ha diritto di scio-
gliere riunioni disarmate ed innocue. Alcuni opranti forse farebbero vita
da zingari per l'isola, ma non rinunzierebbero ad una occupazione che
è per essi mestiere, mezzo di sussistenza, passione géniale. Le tra-
dizioni non si perdono facilmente ! Le cagioni che le mantennero finora,
persistono ; ne i grandi fatti contemporanei accaduti sotto gli occhi de'
popolani passati e presenti hanno, per quanto grandi, il maraviglioso, il
soprannaturale che costituisce l'attraltiva dell' epopea del ciclo di Carlo,
di Rinaldo, di Orlando. Questo teatro ha una ragione storica nello spi-
rito del popolo méridionale d'Italia ; ed è mantenuto vivo da ragioni
psicologiche ed etniche ad un tempo, ed in tutto relative ail' indole délia
gente nostra. Se la materia di esso è accetta fin da quando venne in-
trodotta, anche allora che la passione per le storie cavalleresche comin-
ciava a intiepidire nella penisola perché è un fatto particolare offerto
dalla nostra storia che quando nel continente italiano la sacra rappre-
sentazione diventa opéra d'arte, in Sicilia acquista straordinaria popo-
larità, e quando l'epica cavalleresca déclina, si fa strada e divulga tra
la gente nostral, ciô vuol dire che trovô terreno propizio al suo tra-
piantamento, pur rimanendo quale fu portata, senza notevole sviluppo
e solo con considerevoli spostamenti ed intrusioni.
Qui corne in altro studio di demopsicologia la teoria è presso che la
medesima. Affinchè una poesia diventi canto, una narrazione leggenda,
bisogna che l'una e l'altra abbiano in se le condizioni favorevoli alla
diffusione ed alla popolarità. Si accolsero, mano mano che si conobbero
dai nostri contastorie ed opranti, certe finzioni cavalleresche ? Trova-
rono esse uditori presso quelli, spettaîori presso questi ? Ebbene esse
doveano portare in se, corne portano, elementi che si affanno alla
fantasia, ail' immaginazione ardente del popolino siciliano.
La passione per la cavalleria del medio evo ha un certo addentellato
anche in un fatto religioso. La lotta eterna dei personaggi dell' epopea
cavalleresca si aggira sempre tra cristiani ed infedeli. La religione c'en-
tra sempre in prima linea, o almeno affacciasi attraverso gli amori e le
imprese più profane. Questo non è poco per un popolo profondamente
cristiano e devoto corne il nostro. Quando si pensi che la Vergine pa-
trona di Palermo, figlia di Sinibaldo signore di Rose e di Quisquina,
S. Rosalia, si fa discendere in linea retta da Carlomagno, non è a ma-
ravigliare che il popolo siciliano, tenace nelle s'je credenze corne nelle
sue tradizioni, tenga in tant' onore il ciclo epico carolingio, e parli con
tanto entusiasmo di Rinaldo e di Orlando, e ricordi con un orgoglio che
ha del nazionale :
Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori,
Le cortesie. l'audaci imprese
398 G. PITRE
No, non concorriamo anche noi a mandar a maie questi ultimi avanzi
di un passato che è storia letteraria, civile e morale d'italia. Essi rap-
presentano pel popolo ciô che per la gente che sa leggere e scrivere
sono i libri più favoriti in un tempo, il génère di moda. L'uomo è
sempre lo stesso, e i suoi gusti e le sue tendenze si modificano, mu-
tano, ma egli rimane uomo.
« La differenza, dice il Rajna, anzichè nella cosa in se medesima,
sta negli accidenti. Gl' italiani del quattrocento non si sarebbero mai
saziati di udir descrivere battaglie e duelli, e noi porgiamo sempre
avido orecchio a chi ci narri di adulteri amori ; essi amavano i Rinaldi
e le Galazielle, noi gli Armandi e le signore délie Camelie ; essi senti-
vansi allettati dai draghi e dai grifoni, noi dai mostri in forma umana ;
essi dalle fellonie dei Maganzesi, noi dagli avvelenamenti e dai suicidii.
Mutarono i gusti, ma l'uomo rimase sempre quel desso, e del pari che
allora, oggidi mai non è sazio di vedere rappresentati quei sentimenti
che gli stanno nel cuore. Quindi è che siccome nei giuochi si rivelano
più manifeste le tendenze dei fanciulli, cosl ci è d'uopo ricorrere ai
libri destinati a sollievo dell' animo, se vogliamo acquistare perfetta
conoscenza dei costumi e dei sentimenti di un' età '. »
Giuseppe Pitrk.
1 . // Propugnatore, loc. cit., p. 124.
MÉLANGES
i.
UN POÈME RETROUVÉ DE CHRÉTIEN DE TROYES.
Le vendredi 7 mai, j'ai fait à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres la
communication suivante, que je reproduis ici.
Dans un passage bien souvent cité, au début de son poème de Cligès,
Chrétien de Troyes rappelle les ouvrages qu'il a composés antérieu-
rement :
Cil qui fist d'Erec et d'Enide,
Et les comandemenz d'Ovide
Et l'Art d'amors en romanz mist,
Et le Mors de l'espaule fist,
Del roi Marc et d'Iseut la blonde,
Et de la hupe et de l'aronde
Et del rossignol la Muance
Un autre conte recomence.
Nous avons bien Eree et Enuie, mais les autres ouvrages ont tous, jus-
qu'à présent, été regardés comme perdus. Je viens d'avoir le plaisir de
retrouver le dernier, la Muance de la hupe et de l'aronde et del rossignol,
c'est-à-dire l'histoire de Térée, de Procné et de Philomèle. A la fin du
xme siècle ou au commencement du xiv% un compatriote et homonyme
de l'auteur de Cligès, Chrétien Legouais de Sainte-More, près Troyes,
composa d'après les Métamorphoses d'Ovide un immense poème, dans
lequel les fables d'Ovide sont d'abord traduites, puis accompagnées d'in-
terprétations, d'explications allégoriques et de « moralisations. » A deux
reprises, Legouais a inséré dans son œuvre des versions plus anciennes
des fables d'Ovide : l'une est celle de Pyrame et Thisbé, dont on connaît
trois manuscrits isolés, et qui a été publiée par Méon; l'autre est la Phi-
lomèle ou Philomena de Chrétien de Troyes. Legouais n'a pas prétendu,
400 MÉLANGES
d'ailleurs, s'approprier l'œuvre d'autrui ; il dit très ouvertement qu'il re-
produit le conte de Pyrame « si comme uns autres l'a ditté », et celui de
Philomena a si corn Crestiens le raconte. » Le volume de l'Histoire litté-
raire de la France actuellement sous presse contiendra une notice sur la Phi-
lomena de Chrétien de Troyes; j'ai voulu seulement en signaler l'existence
à l'Académie. Il est intéressant de remarquer que le poète se nomme lui-
même dans le cours du récit « Crestiens li rois, » et que ce surnom est
attesté par la rime. Il était inconnu jusqu'à présent et se rattache peut-
être à la profession de héraut d'armes que certains indices portent à at-
tribuer à l'auteur du Chevalier au lion ' .
Je connais jusqu'à présent quatorze manuscrits de Y Ovide moralisé, il
faudra les consulter pour donner une édition de la Philomena. Malheu-
reusement on ne sera pas sûr, malgré des sources en apparence aussi
abondantes, de pouvoir restituer le texte original de Chrétien de Troyes;
on ne pourra rétablir que le texte du manuscrit où Chrétien Legouais a
copié, pour le faire entrer dans son Ovide, le poème de son devancier.
G. P.
II.
LA VIE DE SAINTE CATHERINE
DE SŒUR CLÉMENCE DE BARKING.
Arthur Dinaux, dans son volume intitulé Les Trouvères brabançons, etc.
p. 670-67 3 j , a le premier, en 1 86 3 , signalé une vie de sainte Catherine
en vers français qui se trouve dans un ms. delaSorbonne du commence-
ment du xivc siècle, et dont l'auteur se désigne comme « Suer Dimence,
nonain de Berchinge. » D'après Dinaux, « c'est probablement à nos pro-
vinces du Nord ou de la Belgique que cette femme inspirée apparte-
nait. » Il est vrai qu'on ne trouve pas de couvent de Berchinge dans
1. Quand cette notice a été rédigée, je n'avais vu qu'un seul, et le moins
bon, des manuscrits qui contiennent V Ovide moi alise. En consultant les autres,
j'ai été fort surpris de voir qu'au lieu de ce conte Crestiens li rois, ils portent
Crestiens ligois, ou le gois, ou /;' gais. Ce surnom, qui rappelle singulièrement
celui que deux manuscrits attribuent à l'auteur même de Y Ovide moralisé,
« Chrestien Legouais de Sainte-More, » est fait pour jeter les critiques dans
de grands embarras. J'ai touché plus longuement la question dans l'article, main-
tenant imprimé, de l'Histoire littéraire. Je me borne à dire qu'il n'en est pas
moins assuré que la Philomena est bien de Chrétien de Troyes.
LA VIF. DE SAINTE CATHERINE 40 1
cette région, où on ne relève que des localités appelés Berblinghem,
Berghem ou Barchem, dans lesquelles on ne signale aucune communauté
de femmes ; mais « qui nous dit que le temps n'a pas pu changer et
détruire une maison religieuse de peu d'importance dans nos contrées
qui en furent si surchargées à certaines époques? »
D'après l'initiative de Dinaux, V Histoire littéraire de la France a at-
tribué « sœur Dimence » au nord-est de la langue d'o'il et au commen-
cement du xive siècle, et lui a consacré une notice à cette date (t. xxvm,
p. 253-261^. L'auteur de cette notice a seulement fait remarquer que
sœur Dimence s'était bornée à remanier un poème plus ancien sur le
même sujet, dont les expressions vieillies et sans doute aussi les rimes
trop libres choquaient ses contemporains.
L'opinion de Dinaux, dont il n'allègue d'ailleurs aucune preuve, si ce
n'est la date du manuscrit actuellement B. N. fr. 16,565! où cette vie est
conservée, est cependant doublement erronée, comme le hasard vient de
m'en fournir la preuve. Le ms. 1 1 2 du fonds Libri dans la collection d'Ash-
burnham-Place, ms. qui a été soustrait à la bibliothèque de Tours, où
il provenait des Lesdiguières (voy. ci-dessus, p. 265), contient, comme on
sait (voy. mon Alexis, p. 4] : i°V Assomption delà vierge Marie de Herman
de Valenciennes ; 20 La Vie de saint Alexis; 3° La Vie de saint Brandan;
40 La Vie de sainte Catherine. L'été dernier, les manuscrits de lord Ash-
burnham ayant été déposés provisoirement au British Muséum, j'obtins
l'autorisation de faire copier ce manuscrit; j'avais demandé cette auto-
risation en vue du Saint-Brandan, mais je priai miss Lucy T. Smith,
à qui je dois adresser ici tous mes remerciements, de vouloir bien aussi
transcrire pour moi la Vie de sainte Catherine. Je ne fus pas peu surpris,
quand, il y a quelques mois, j'examinai ce texte, d'y reconnaître le poème
attribué à sœur Dimence, lequel se trouvait ainsi considérablement plus
ancien qu'on ne l'avait jugé. Si en effet le manuscrit en question ne re-
monte pas au milieu du xne siècle [Alexis, 1. c.) , il est de la fin de ce siècle
ou tout au plus du commencement du suivant. L'auteur peut donc être
regardé comme appartenant au xne siècle. Cette circonstance donne un
grand intérêt au passage déjà indiqué, et que je reproduirai ci-dessous,
dans lequel elle déclare ne faire que rajeunir une œuvre plus ancienne.
Le nom de l'auteur n'est pas non plus le même dans le ms. de Tours
que dans celui de Paris : le premier donne Clémence et non Dimence, et
ce nom me paraît le meilleur. L'original portait sans doute Climence, qui
est la forme la plus usitée au moyen âge, et on sait combien il est fré-
quent que cl ait été lu d.
Enfin le ms. de Tours nomme le couvent où habitait sœur Clémence
Berekinge et non Berchinge, ce qui donne au vers le nombre de syllabes
qu'il lui faut. Comme il n'y a d'ailleurs aucune espèce de raison pour
Romania, XIII. 26
402 MELANGES
faire de Clémence une Flamande, et que le plus ancien texte de son
œuvre nous apparaît en Angleterre, nous reconnaîtrons tout naturel-
lement dans Berekinge le Berecinge, Berekinge anglais, aujourd'hui Bar-
king, tout près de Londres, où existait en effet une célèbre abbaye de
Bénédictines.
Voici, d'après les leçons comparées des deux manuscrits, les passages
où Clémence parle d'elle-même :
Uns Deus en sainte trinité
Par sa pité me deint aidier
A ceste oevre que vueil traitier
D'une sue veraie amie,
De cui vueil translater la vie,
De latin espondre en romans,
Pur ço que plus plaise as oians.
Ele fu jadis translatée,
Sulunc le tens bien ordenée ;
Mais ne furent dune si veisdus
Li hume ne si envius
Cum il sunt al tens qui est ore,
Et après nus peiur encore.
Pur ço que li tens est mués
E des humes la qualités
En est la rime vil tenue,
Car ele est alques corrumpue.
Pur ço si l'estuet amender,
Le tens sulunc la gent user.
Ne l'ament pas pur mun orgueil,
Car point prisée estre n'en vueil :
11 suis en det loenge aveir
De cui sai mon povre saveir.
Je ki la vie ai translatée
Par nun sui Climence ' numée,
De Berekinge sui nunain ;
Pur s'amur pris ceste oevre en main.
A tu/, cels qui cest livre orrunt
E qui de bon cuer l'entendrunt
Pur amur Deu pri et requier
Qu'il vueillent Deu pur mei preier
Qu'il m'anme mete en pareis
E guart le cors tant cum est vis,
Qui vit e règne e régnera
Et est et ert e parmaindra.
i T clémence, P dimence.
UNE TRADUCTION D'ANDRÉ" LE CHAPELAIN 403
J'ai remis à M. U. Jarnik, professeur à l'université tchèque de Prague,
l'excellente copie du manuscrit de Tours que je dois à miss L. T. Smith ;
il a copié le manuscrit de Paris, et il prépare de la Vie de sainte Cathe-
rine de sœur Clémence de Barking une édition critique que ce poème
mérite a tous égards.
G. P.
III.
KACHEVEL.
Comme nous nous en sommes aperçu après coup, l'étymologie que
nous avons donnée de kachevel [Romania, t. XI, p. 109) avait déjà été indi-
quée par A. Tobler, p. 42 de sa Darstellung der lateinischen C obligation
und ihrer romanischen Gestaltung nebst einigen Bemerkungen ziun provenzalis-
chen Alexanderliede, Zurich, 1857).
J. Cornu.
IV.
UNE TRADUCTION D'ANDRÉ LE CHAPELAIN
AU XIIIe SIÈCLE.
J'ai indiqué récemment ici (xii, 526) la mention faite par Nicole de
Margival, l'auteur du roman de la Panthère d'Amours, d'une version du
livre « qu'on appelle en français Gautier, » c'est-à-dire du traité d'André
le Chapelain sur l'amour, composée avant la fin du xiu* siècle par un
poète dont Nicole fait l'éloge, et auquel le seul des deux mss. de la Pan-
thère qui ait conservé les vers afférents donne le nom étrange de Diex de
la vache. Ce que je ne savais pas l'an dernier, et ce que j'ai trouvé depuis,
c'est que cette traduction nous est parvenue en entier, avec le nom de
son auteur, moins bizarre qu'il ne l'est dans le ms. de la Panthère.
On a signalé plus d'une fois, comme contenant une version de l'Art
d'aimer d'Ovide, le ms. de l'Arsenal 3122 (anc. B. L. Fr. 91). Faisant,
pour YHistoire littéraire de la France, un travail sur les versions d'Ovide au
moyen âge, j'ai examiné ce manuscrit, et j'ai reconnu qu'il contenait une
traduction en vers du livre d'André le Chapelain. L'auteur, dans une
énigme assez singulièrement disposée, mais très facile à déchiffrer, qui
termine son poème, donne son nom et son « seurnon » ou nom de fa-
mille : il s'appelait DrouartLa Vache, et c'est évidemment le nom qui est
404 MÉLANGES
défiguré dans le passage cité de h Panthère d'Amours. Il nous apprend en
outre qu'il termina son poème le mercredi 8 novembre 1290. Il résulte
de là que Nicole de Margival écrivit le sien après 1290, puisqu'il nous
dit du traducteur du Gautier : mors est.
Je n'ai fait que parcourir la version de Drouart La Vache : je dois
dire qu'elle m'a paru médiocre, et que je n'y ai remarqué aucun trait
ajouté à l'original et qui ait de l'intérêt pour les mœurs et les idées de
l'époque où vivait le traducteur.
G. P.
V.
SAQUEBUTE (ANGLAIS SACKBUT, ESPAGNOL SACABUCHEl
Ce mot n'apparaît en français qu'au commencement du xive siècle, et
désigne une espèce de crochet que les gens de pied adaptaient au bout
de leurs lances pour agrafer les gens de cheval et les précipiter à terre :
A crochez et a saqucboulcs
Le trébuchent entre leur routes.
[G. Guiart, dans Sainte-Palaye.)
Saquebute,que Sainte-Palaye explique à tort par «lance, épée », est net-
tement défini dans l'exemple suivant, tiré d'un historien anonyme, con-
temporain de Guiart : « Adont (li Rous de Fauquemont' fist sa gent
armer, et il aussi s'arma et fist fere delés le fier de se lanche un grau de
fier pour les garchons sacquier jus de leurs chevauls, et celle lanche au
grau de fier fu appellée saque-boute, dont puis firent li Flamenc faire
de tels bastons » [Istore et chron. de Flandres, I, 242, Kervyn).
Ainsi les gens de pied sacquaient, c'est-à-dire tiraient à eux, puis
poussaient ou boutaient le cavalier, afin de le désarçonner. Ils faisaient
exactementle mouvementdujoueurde trombone qui tantôt allonge, tantôt
accourcit son instrument, selon les intonations qu'il veut exprimer. De là
sans aucun doute le nom de saquebute donné plaisamment au trombone
dès le xvc siècle :
Feste a Gogo,
S'on joue de la sacqueboate.
(Farce de Colin, Ane. Théât. fr., I, 243.)
Au regard des instruments de musique, il apprit jouer du lue. . . de la viole
et de la saqueboulte.
(Rabelais, 1, 23, Burliaud.)
Une saquebute ou trompette de six pieds de fin estain.
(1614). Puce cita dans les Mini, des ant. de Normandie, t. xxv. p. 69).
ROQUETTE, BOUQUETTE 40$
Ce mot, auquel Littré ne donne ni historique ni étymologie, est com-
posé, comme on l'a vu plus haut, de deux impératifs : saque et boute.
Scheler [Dict. Et y m.) s'est rendu compte du premier élément qui entre
dans la composition de saquebute, mais non du second, puisqu'il a cru
voir dans l'espagnol sacabuche « quelque chose comme tire-bedaine ».
Saquebute a échappé à M. Darmesteter dans son très savant ouvrage :
Formation des mots composés en français.
A. Delroulle.
VI.
BOQUETTE, BOUQUETTE.
« Bouquette, s. f., l'un des noms vulgaires, dit Littré, du blé sarrasin
dans le Nord. »
« Boquette, s. f., blé sarrasin ou noir », dit de son côté Louis Ver-
messe ', dans son Dictionnaire de la Flandre française ou wallonne ; « au-
trefois bouquette », remarque-t-il, ignorant sans doute que cette dernière
forme, indiquée par Littré je ne sais d'après quelle autorité, est usitée à
Verviers 2.
Quelle est l'origine de ce mot ? Après avoir mentionné la forme bou-
quette, L. Vermesse ajoute : « sans doute parce que la fleur de cette
plante forme un bouquet. » Il est à peine besoin de dire que cette étymo-
logie n'est pas sérieuse et que tout autre doit être celle de boquette ou
bouquette ; elle ne me paraît pas d'ailleurs difficile à trouver. Si l'on re-
marque que le sarrasin s'appelle bôkwete ou bôkweite en moyen bas-alle-
mand, bcekweit en flamand, bockwheat en anglais, buchweizen en allemand,
c'est-à-dire « froment hêtre » ou plutôt « froment faîne », « from the
resemblance of its triangular seeds to beechnuts », dit Prior 3, on incli-
nera tout naturellement à dériver bouquette du radical b. a. bôk*, ags.
i. « C'est avec la farine de boquette, ajoute-t-il, que l'on fait les couques-
baques (pâtisserie fort estimée à Lille). »
2. Lejeune, Flore de Verviers. Ce renseignement m'a été donné par mon ami
et confrère de la Société de linguistique, M. E. Rolland.
h Cité par J. Britten et R. Holland : A dictionary of english plant-naines, s.
v. bockwheat. Skeat (An ctymological dictionary of the english language) ne donne
que la forme buckwheat. L'un et l'autre indiquent aussi buck comme dénomination
du sarrasin ; « in the central parts of the East-Norfolk district its only name»,
dit Britten.
4. Dr. Karl Schiller und Dr. August Lûbben, Mittelnicderdeutsches War-
terbuch, s. v.
406 MÉLANGES
bôc « fruit du hêtre », radical qu'on retrouve aussi sans doute dans le
vocable bokettci, nom, d'après Bridel, du sarrasin dans le patois de la
Suisse romande. C'est en partant du même ordre d'idées que le sarrasin a
reçu le nom scientifique de fagopymm [Polygonum] et qu'il porte en ca-
talan le nom de fajol ', mot évidemment tiré de fagus (hêtre).
On pourrait se demander toutefois comment il se fait que le radical bôc
a pu servir ainsi à désigner le sarrasin, quand notre langue n'y a pas eu
recours pour dénommer le hêtre : la réponse est facile ; le français a
adopté le vocable bas-allemand heister, hester « junger Baum, namentl.
von Eichen und Buchen, » disent Schiller et Lùbben 2 ^vocabie qui se
joint souvent au radical bôk ou êk, ainsi ckheister, bôkheister) comme
nom du hêtre, c'est-à-dire qu'il a pris le second élément du composé
bôkheister dans le sens même de ce composé ou qu'il a donné à heister,
au lieu du sens général de « jeune arbre », qui lui appartient d'ordinaire,
le sens particulier de « | jeune) hêtre », qu'il n'a habituellement que réuni à
bôk}. On voit comment ce dernier radical est devenu inutile pour la dési-
gnation du hêtre ; il n'est point néanmoins complètement inconnu dans
nos patois : M. E. Rolland m'a indiqué le mot boaocha ibouohha'i, donné
par Oberlin comme nom du hêtre au Ban-de-la-Roche, et on le trouve
aussi, je crois, dans Bouquetot, nom d'une commune du Roumois, où
j'ai eu le tort jadis 4 de voir un double diminutif du germ. bosc ; si Bou-
quetot,en effet dérivait de bosc,\\ aurait eu autrefois la forme Bosketot; or les
seules formes que l'on connaisse sont Bochetot 1 1 80, Bouketot 1 198, Bo-
quethot 1205, Boketot 1243, etc. s ; il faut donc décomposer ce mot non
en Bouque-et o/,mais en L'oiique-tot, comme le proposait d'ailleurs Depping,
toutefois en voyant dans bouque un dérivé non de bosc, mais de bôc b ;
tôt est le radical norois topl, « a grassy place », employé si souvent
comme suffixe dans la toponomastique normande 7.
Ch. Joret.
1. D. Jaume Angel Saura: Novissim dkcionàri manual de las llenguas cala-
lana-castcllana, s. v.
2. Mittelnieaerdeutsches Wœrtcrbuch, s. v. heister.
3. Il est arrivé ici quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé pour bôhreite;
de ce composé le premier élément seul a servi à former le nom wallon et picard
du sarrasin ; de bôkheister, le second élément, au contraire, est passé en français
comme nom du hêtre.
4. Des caractères et de l'extension du patois normand, p. 30, note 2.
$. De Blosseville : Dictionnaire typographique du département de l'Eure, s. v.
6. Ce radical sous sa forme bas ou haut-allemande joue d'ailleurs un rôle con-
sidérable dans la toponomastique allemande ; ainsi Andoltisbuoch, Buochbach,
Buchberg, Bocholt, etc.Voy. Forstemann, Altdeutsches Namenbuch, II, 286, etc.,
s. v. boc.
7. Cf. Des caractères et d- l'extension du patois normand, p. 52.
BOQUET, BOCHJETTE, BOQUETIER 407
VII.
BUCAILLE.
« Blé sarrasin », dit Littré, sans indiquer dans quelle région est usité
ce mot qu'on rencontre en Picardie, en particulier dans le canton de
Corbie'. Quelle en est l'étymologie ? Littré, qui donne un passage d'Oli-
vier de Serres dans lequel, d'après lui, il se trouverait (« Le millet
sarrasin en est une autre espèce que l'on appelle bucail »), cite aussi
l'opinion prétendue du savant agriculteur sur l'origine probable de ce
vocable : « D'après Olivier de Serres, dit-il, de bockent, nom qu'on don-
nait de son temps, en Hollande, au blé sarrasin. » Il est évident que ce
soi-disant bockent est le fl. boekweit que j'ai donné plus haut ; mais je ne
sais sur la foi de quelle autorité Littré attribue à Olivier de Serres l'ex-
plication étymologique que je viens de rapporter ; on ne trouve rien de sem-
blable dans le Théâtre d'agriculture et Mesnagedes champs; voici du reste le
passage tel que le donne l'édition in-fol. de 1600, p. 1 10 : « Le millet-
sarrazin en est une autre espèce (de millet), toutefois très différente des
précédentes en toutes parties: c'est celui qu'en France l'on appelle bucail:
il a la paille rouge, etc. :. » L'opinion d'Olivier de Serres n'a donc rien
à voir ici ; mais il n'en est pas moins vrai que bucaille vient, non du fl.
boekweit, mais du radical b. a. bôk, à l'aide du suffixe-alia, qui a sou-
vent dans nos patois le sens de diminutifs. Quant à la présence de u
pour 0 ou ou, elle s'explique par une différence dialectale ; il y a là tout
simplement un fait analogue à celui que présentent les dialectes haut-
allemands qui ont changé en u l'o de bôk.
Ch. Joret.
VIII.
BÔOJJET, BOQUETTE, BOQUETIER.
« Bauquet, s. m. (Orne) : Pommier qui n'est pas greffé, sauvageon »,
lit-on dans Duméril {Dictionnaire du patois normand, s. v.).
« Bauquette, s. f. (Orne) : fruit du bauquet », ibid.
1. En particulier à Warloy, comme M. H. Carnoy l'a indiqué à M. E. Rol-
land.
2. Voici le texte donné par Littré : « Le millet sarrasin en est une autre es-
pèce que l'on appelle bucail, etc. » Au mot sarrasin le texte est rétabli à peu
près en entier, mais on n'y trouve point le mot bockent. L'édition in-8 de 1639,
soi-disant « revue et augmentée par l'auteur », donne p. 96 brucaïl. Peut-
être Olivier de Serres a-t-il été induit à écrire bucail et non bucaille, parce
qu'on dit le et non la-bncaillc en picard.
3. Ainsi pescalc, pour pescaille, dans le patois du Bessin, petit poisson.
408 mélanges
B auquel et.bauqucttc — ou plutôt hoquet et hoquette ' — ne sont pas
usités uniquement dans le département de l'Orne, on les rencontre aussi
dans d'autres parties de la Normandie ; ils ne sont pas non plus les seuls
mots qui servent à désigner dans cette province le pommier sauvage et
son fruit ; Duméril indique lui-même les mots bouchillon — ajoutez
boucillon — et suret, employés, dit-il, le premier dans l'Orne, le second
dans l'arrondissement de Valognes ; enfin le nom de boquetier, qui se
trouve dans Littré sans indication de localités, est aussi donné parfois en
Normandie au pommier non greffé. Suret est usité surtout dans le Co-
tentin, le Bessin, la plaine de Caen et le nord du Bocage; baquet m'a été
indiqué dans le sud du Bocage, le Houlme, le pays d'Auge, le Lieuvin
et le Roumois 2 ; il est remplacé par hochet au sud du pays d'Ouche, par
bouchillon ou boucillon dans le Corbonnais ; enfin boquetier se rencontre
dans le pays de Caux et le pays de Bray. Quant à hoquette, ce mot est
usité dans l'est du pays d'Auge, le Lieuvin, le Roumois et le pays de
Caux. Quelle est l'origine de ces différents noms ? Lorsqu'on compare
les formes
baquet, hoquette, boquetier
aux formes analogues
noix, noyer, noisette, noisetier,
on est naturellement porté à tirer boquetier de hoquette — dérivation qui
d'ailleurs a déjà été proposée i — tout comme noisetier vient de noi-
sette. Mais de même que noisette dérive de noix, on s'attendrait à trouver
un simple bdque, d'où hoquette serait tiré ainsi que hoquet. Duméril
donne boque, auquel il attribue le sens de « coquille de noix, noisette »,
mot analogue au boque hypothétique dont je parlais tout à l'heure, mais
dont l'o est, à ce qu'il semble, bref. Si ce vocable, que je n'ai ni entendu
ni recueilli, existe réellement, on pourrait, je crois, le dériver du b. a.
et nor. bok « faîne », radical qui a, comme je l'ai montré dans un article
précédent, donné naissance dans nos patois à un certain nombre de dé-
rivés. Mais comme l'o de boque est bref, ce mot ne peut être le radical
i. L'orthographe bauquet, bauquctte d'Ed. Duméril, montre qu'il faut un o
long; mais parfois on prononce aussi, en particulier dans l'est, o bref; j'ai du
moins reçu de cette région la forme hoquette. N'ayant pas entendu prononcer
boquetier, je ne puis dire quelle est la valeur de l'o qui s'y trouve ; étymologi-
quement il est long, comme on va le voir.
2. Le mot boquetier est aussi usité dans le Boulonnais, mais les fruits y por-
tent le nom de hoquets.
3. En particulier par M. A. Darmesteter. Cf. Bulletin 22 de la Société de
astique, p. XLVIII.
BOQUET, BOQUETTE, BÔQUET1ER 409
de hoquet, par suite il faut le laisser de côté et chercher une autre éty-
mologie à ce dérivé.
Boquet ne signifie pas seulement pommier sauvage ; Littré lui attribue
aussi le sens de « pelle creuse à l'usage des jardiniers », et dans le pays
de Bray ce mot désigne aussi un petit bois; il est alors le synonyme, en
même temps que le primitif, de boqueteau, anciennement bosquetel'. De
même hoquette n'a pas seulement le sens de « pomme sauvage »,
Littré indique un hoquette qui signifie « sorte de pince » 2 ; il semble évi-
dent que ce hoquette n'est qu'une autre forme du norm. bùquette = fr.
bûchette, tout comme boquillcn, anciennement bosquillon, se rattache,
d'après Littré, à bûcheron >. Mais baquet, hoquette ne sont pas seulement
employés comme noms communs, ils le sont encore comme noms pro-
pres. Il y a dans le département de l'Eure plusieurs « localités » qui
portent le nom de Boqueis et un plus grand nombre encore qui s'ap-
pellent Bosquet, Bosquets — ou même au sud de l'Evrecin Boschet* —
mots identiques, dont le second seulement a conservé Ys étymologique
perdu par le premier. Cet s, on le sait, est également tombé dans bou-
quet, mais ici en déterminant le changement de o en ou s. Les mots Bo-
quet, Bosquet ou Boschet et bouquet dérivent du germanique bosc, b. lat.
* bosco bois1», lequel a donné d'ailleurs bosc en normand ; ils sont donc
le diminutif de ce dernier et signifient « petit bois », sens conservé dans
le pays de Bray, comme je l'ai dit plus haut, au mot boquet6 et qu'avait
encore bouquet au xvne siècle i .
Il est impossible de ne pas identifier hoquet « pommier non greffé »
avec hoquet, bosquet « petit bois » ; mais comment est-on passé de ce
dernier sens au premier ? On pourrait supposer qu'il y a là un procédé
analogue à celui qui a fait donner à certains oiseaux par exemple un nom
1 . « Et s'en vinrent loger en un petit bosquetel. » Froissart, Chroniques, X,
124 (Kervin de Lettenhove), cité par Littré, s. v. boqueteau.
2. Malheureusement Littré ne dit pas dans quelle région ce mot est usité.
3. Dictionnaire, s. v. boquillon: « A loi de bosquillon ont chargié lor ramée, »
Guescl., 901, cité par Littré. M. Fr. Godefroy (Dictionnaire de l'ancienne langue
française, s. v.) donne boskillon avec le sens de « petit bois. »
4. De Blosseville, Dictionnaire topographique de l'Eure, s. v.
5. Les doublets normands boquet, bosquet et bouquet ont leurs équivalents
dans les noms propres également normands Tôtain, Tostain, Toutain. Il y a même
Toustain [nor. Tursten].
6. M. Fr. Godefroy (op. cit.) indique un autre diminutif boschel, bosqu(i)el,
formé à l'aide du suffixe cl, au lieu de ett, mais ayant comme bosquet le sens de
« petit bois. »
7. « Il a voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grand beauté, »
Sév., 429, cité par Littré, s. v. Du sens de petit bois on est passé à celui de
réunion d'arbres; l'expression « bouquet d'arbres » est encore très usitée.
410 MÉLANGES
tiré de la plante sur laquelle ils se tiennent de préférence ou dont ils vi-
vent : ainsi chardonneret de chardon, linotte de lin, etc. ; c'est d'ailleurs
aussi probablement pour cela que l'écureuil s'appelle en rouchi boqué,
anciennement bosquet ' ; s'il en est ainsi, le hoquet serait le pommier des
bois, et ici le suffixe-ett n'éveillerait pas l'idée de diminutif comme dans
boquet « petit bois » , il indiquerait l'extraction, l'habitat 2. C'est
évidemment le sens qu'ont pris ett et ott dans chardonneret et linotte,
ainsi sans doute que dans bosquet « écureuil » ; mais on peut et on doit
peut-être expliquer l'origine de boquet « pommier non greffé » d'une
manière un peu différente ; l'idée d'extraction qu'à l'instant j'attribuais à
-ett a dû permettre aux dérivés formés à l'aide de ce suffixe de jouer le
rôle d'adjectifs ; M. Fr. Godefroy 5 a cru, mais en hésitant, que bosquet
pouvait être employé comme adjectif; j'ai recueilli les exemples les plus
probants qui prouvent que le féminin hoquette s'emploie comme tel ; ainsi
à Orbec, Courtonne-la-Ville (Lieuvin), Epreville (Roumois), le fruit du
pommier sauvage s'appelle « pomme boquette », dans cette dernière
localité les noisettes s'appellent aussi « noix boquettes », à Courtonne-
la-Ville on donne également le nom de « surelle boquette » à l'oseille
sauvage [Rumex acetosa). On ne peut douter que ce qui a lieu pour la
forme féminine hoquette ne soit arrivé aussi pour la forme masculine
boquet 4, et de même qu'on a dit « pomme boquette », on aura dit
« pommier boquet », et plus tard tout simplement « boquet » et « bo-
quette ». Quoi qu'il en soit, la forme boquette étant donnée, bôquetier en
sortait naturellement comme nom du pommier sauvage; c'est ce qui a eu
lieu, je l'ai dit, dans le pays de Bray et le pays de Caux, où cependant,
chose surprenante, la pomme sauvage ne s'appelle guère boquette, mais
porte plutôt le nom de cafignette.
Ch. Joret.
i . « Le bosquet (aime) la noisette » {Le sec. mariage de Dieu et de l'âme, cité
par M. Fr. Godefroy, op. cit., s. v. bosquet). C'est par une erreur évidente que
cette phrase se trouve citée aussi A l'article bochet et que bosquet y est donné
comme synonyme de bouquet « chevreau. »
2. Si boquet « pelle creuse » dérive bien de bosc, ce que l'ignorance de l'an-
cienne forme de ce motet de la quantité actuelle de Vo qui s'y trouve m'empêche
de dire avec certitude,-;// y a le sens de diminutif, boquet serait alors un « petit
(morceau de) bois. » Dans boskillon « petit bois », -on a aussi le sens diminutif,
mais dans bosquillon il sert à désigner l'agent, tandis que dans bôclullon « pom-
mier sauvage » il marque l'extraction ou l'habitat; quant à -il, c'est une simple
syllabe de liaison.
3. Op. ci?., s. v. bosquet, 1 .
4. « Les fruits sauvages, m'écrit l'instituteur d'Epreville-en-Roumois, sont
généralement connus sous le nom de fruits boquets ; ainsi on dit « mêle bo-
quette » pour nèfle des bois, « noix boquette » pour désigner la noisette, etc. »
LE MYSTÈRE DE LA PASSION A MARTEL 411
IX.
LE MYSTÈRE DE LA PASSION A MARTEL (LOT)
EN 1526 ET 1536
Dans le second volume de son beau travail sur les mystères,
M. Petit de Julleville a publié une liste des représentations données en
France entre les années 1290 et 1603. Cette longue liste, fruit de
recherches personnelles ou de communications obligeantes, ne saurait
prétendre à être complète; M. Petit de Julleville le sait mieux que
personne, et je n'ai qu'à citer ses propres paroles pour servir de préface
à la communication qui va suivre. « Il n'y eut peut-être pas une seule
« ville au moyen âge qui n'entreprît de jouer des mystères. Beaucoup
« de ces représentations n'ont dû laisser aucune trace; mais combien
« d'autres ont pu avoir lieu dont la mention ou la description demeure
« enfouie dans des archives publiques ou privées, encore inexplorées !
« Le temps les en fera sortir, et tour à tour elles s'ajouteront à notre
« liste imparfaite'. »
Les mentions de représentations de mystères réunies par M. Petit de
Julleville se rapportent en majorité aux pays de langue d'oïl. Dans les
pays de langue d'oc, les mentions les plus fréquentes concernent la
région située sur la rive gauche du Rhône : la Provence, le Dauphiné
et la Savoie ne nous offrent pas moins de trente-deux représentations
assurées à Aix, Auriol ^Bouches-des-Rhône), Chambéry, Die, Dragui-
gnan, Forcalquier, Grasse, Grenoble, Marseille, Modane, Montélimar,
Romans, Saint-Jean-de-Maurienne, Salterbrand ^vallée d'Oulx), Seyssel,
Toulon, Valence et Vienne. Au contraire, la région bien plus vaste qui
s'étend du Rhône à l'Océan, et du plateau central aux Pyrénées, ne
nous en donne que seize. Ces seize mentions se rapportent à un très petit
nombre de localités : Caylux (Tarn-et-Garonne), Clermont-Ferrand,
Limoges, Mende, Montauban et Rodez; en outre elles sont loin de
présenter toutes le même degré de certitude et de précision.
Limoges ouvre la série des représentations datées, aussi bien pour le
nord que pour le midi, grâce à la note suivante insérée dans les chro-
niques de Saint-Martial, et plusieurs fois publiée avant M. Petit de
Julleville : Nota quod burgenses de Caturco setnel, scilicct tercio idus maii,
in vigilia Ascensionis Domini miïlesimo cc° nonagesimo, item et alia vice ter-
cio kal. junii, in vigilia Ascencionis Domini, anno Domini M0 CCC° se-
1 . Les Mystères, II, 1 et 2.
412 MÉLANGES
cundo, fecerunt ludurn de miraculis beau Marcialis in cimiterio sancti
Marcialis prope crucem lapideam dicti cimiterii1. Cette note a vraisembla-
blement été écrite en 1 3 10, par Simon de Châteauneuf, moine de Saint-
Martial, qui recopiait des notes contemporaines de ces deux représenta-
tions2. Ainsi s'explique facilement l'erreur chronologique de la première
mention : en 1290, l'Ascension tombe le 1 1 mai, par suite la veille de
cette fête est le six des ides de mai et non le trois, comme le dit le
chroniqueur. Ainsi doit s'expliquer à mon sens une autre bizarrerie de
cette note, qui nous montre les bourgeois de Cahors, de Caturco, jouant
à Limoges, à deux reprises différentes, un mystère des miracles de
saint Martial : j'imagine que Simon de Châteauneuf a eu une distraction
et qu'il a écrit burgenses de Caturco quand l'original portait burgenses de
Castro, les bourgeois du château de Limoges. Les chroniqueurs limou-
sins ont toujours soin, en effet, de distinguer, à Limoges, le castrum et
la civitas, qui possédaient deux administrations, deux juridictions dis-
tinctes, et formaient deux véritables villes, souvent en guerre au moyen
âge l'une contre l'autre. Le cimetière de Saint-Martial où furent repré-
sentés ces mystères était le centre du château, comme l'église cathédrale
de Saint-Étienne était le centre de la cité).
Les mentions de Clermont-Ferrand (1477), Mende (1508) et Rodez
(1440) se rapportent plutôt à des moralités qu'à des mystères; celle de
Montauban (1440) me paraît convenir bien mieux à un mystère mimé
qu'à une véritable représentation scénique. Les témoignages relatifs à
Caylux sont plus précis et se rapportent incontestablement à de véri-
tables mystères joués par des confréries : mais il serait à désirer que
M. Dumas de Rauly, le zélé archiviste de Montauban, qui les a signalés
à M. Petit de Julleville, les publiât in extenso en les groupant et en les
commentant avec soin.
Il semble donc permis de conclure des listes de M. P. de Julleville
que, dans les pays de langue d'oc, le goût des mystères ne fut très vif
et les représentations ne furent très fréquentes qu'entre le Rhône et les
Alpes. La même conclusion s'impose si on étudie les rares mystères en
langue d'oc qui nous sont parvenus : le mystère de Sainte Agnès a été
écrit probablement à Arles ; le mystère de Saint Jacques a été trouvé à
1 . Historiens de France, XXI, 81 1 ; H. Duplès-Agier, Chron. de Saint-Martial,
p. 137. Ces deux éditions sont faites d'après le ms. original, B. Nat. Lat.
1 1019.
2. Voyez Duplès-Agier, pp. LV et LVI.
3. Comparez dans le recueil de M. Duplès-Agier les passages suivants :
Conibusta est civitas Lcmoviccnsis ab honunibus de Castro sancti Martialis (p. 1881,
in Castro employé absolument pour dire dans le château de Limoges (p. 199).
LE MYSTÈRE DE LA PASSION A MARTEL 41}
Manosque i Basses-Alpes^ en 1855 ; le mystère de Saint Pons, le mystère
de Saint Pierre et Saint Paul viennent de l'arrondissement de Brian-
con ; les mystères de Saint Eustache et de Saint André, récemment dé-
couverts, ont également une origine briançonnaise.
Il ne faut pas oublier cependant que nous avons un mystère de la
Passion du xive siècle, écrit en pays gascon, et des fragments d'un
autre mystère joué au xuie siècle dans la cathédrale de Périgueux.
D'autre part, les mentions si curieuses des archives de Caylux et les
extraits des archives de Martel que je publie ci-dessous ne nous auto-
risent-ils pas à supposer des représentations analogues dans le reste du
Quercy ? Ne soyons donc pas trop absolus dans la conclusion indiquée
plus haut : songeons que si le Languedoc et la Guyenne nous paraissent
très déshérités au moyen âge en fait de représentations théâtrales, ils ne
sont pas moins déshérités aujourd'hui de travaux d'érudition. Il y a là
un immense champ à fouiller, dont j'attaque aujourd'hui un point isolé,
et les fouilles donneront peut-être quelque jour des résultats inattendus.
Les registres de Martel nous fournissent d'intéressants détails sur la
représentation du mystère de la Passion, dans cette petite ville, en
1526 : quelque intéressants que soient ces détails, il est inutile de les
faire ressortir ici, car ils concordent avec les indications réunies çà et là
par M. Petit de' Julleville. Cette représentation de 1526 a-t-elle été
précédée de représentations analogues ? Tout porte à le croire, notam-
ment l'expression como es acostumat, dont se servent les conseillers de
ville, en établissant dans quelle mesure ils veulent bien concourir à la
représentation. Toutefois le registre qui nous donne ces précieux rensei-
gnements ne nous fournit rien de semblable pour les années antérieures,
de 1525 à 1 5 2 1 . Le registre précédent s'étend de 1 5 1 o à 1 5 1 8 : je n'en
puis rien dire, ne Payant pas eu entre les mains. Les délibérations manquent
pour le xve siècle. Pour le xiv° siècle nous avons six registres ou frag-
ments de registres, de 1322 à 1389 : M. Louis Combarieu, archiviste
du Lot, en a tiré de précieux renseignements historiques, mais il n'y est
pas question de mystères '. Après 1526, nous avons dans les délibéra-
tions une note intéressante que nous reproduisons : elle constate qu'en
1 ^36 on dut jouer le même mystère de la Passion qu'on avait joué en
1526. De 1537 à 1577 nous avons une lacune de quarante ans dans
1 . Une ville du Quercy pendant la guerre de cent ans. Cahors, 1881 . — Nous
ne parlons que des registres de délibérations. Les archives de Martel possèdent
en outre dix registres de comptes, de 1 294 à 1 5 50, qui ne paraissent pas avoir
été dépouillés au point de vue qui nous occupe. Nous appelons l'attention de
M. Combarieu sur l'intérêt qu'il y aurait à faire ce dépouillement, le résultat
dût-il en être purement négatif.
414 MELANGES
nos registres, et le dernier, qui s'étend de 1 5 77 à 1636 est muet en ce
qui nous intéresse : les mystères étaient évidemment passés de mode à
cette époque.
En quelle langue était le mystère représenté en 1 526 et 1 $36? Il me
paraît certain qu'il devait être en provençal. Le français n'était pas alors
assez familier aux bourgeois de Martel et aux bonnes gens des environs
qui durent accourir à la fête, pour qu'on suppose, sans preuves, que la
représentation ait été donnée en cette langue.
L'an susdit [152g] et lo penulteme jour dei mes de jenier
Es estât remostrat que plusors de la présent ville avian fach enrollar la Pas-
sion per la jogar la caresma, et avian demandât de quant volia ajudar la vila a
jogar.
Restât que on appelle lo surconselh (f° 134 v").
L'an susdit et lo premié jour de fevrié (en présence du conseil et du sur-
conseil.)
Los dichs mess01-» cossols [an demostrat] que certains habitans avian fach en-
rollar la Passion, et cal beylar los rolles, et los jogados avian demandât a la
villa de quan y volia ajudar.
Restât que la villa ajude de far lo postât ' et totas fustas, et los manestriés et
doas trompetas lo dijos et lo vendre sanct, et los habilhamens dels démons,
como es acostumat, et aussi lo pinctre per far las fintas (f° 135 r°).
Lo quart jour de abrial l'an mil cinq cens vingt et cinq (lisez six)...
Per losdichs messors cossols es estât remostrat que lo mestre reveren fra
Jehan Carpuchat de Doma avia prédicat en la présent villa la carema passada et
avia fag jogar la Passion et s'en volia anar et lo calia contentar.
Restât que on ly done aytan coma l'autra vegada, que so X 1. X s.
Item lodich jor, mestre Bartholmy La Chieza, mestre pinctre, avia baylat
una requesta que per so que lo avian logat a far las fintas de la Passion, et que
so que lui avian donat era petit et que avia despendut aquo, et suplicava que la
villa lo recompensés.
Restât que on ly done XX s.
Item que on bayle a Moss. Peire Bodoy, per so que a governat le misteri de
la Passion, II 1. t.
Item que on bayle als enfans que an enrolada la Passion XX s. t.
Item lodich jour Johan Beu, borgés, a remostrat que per comandamen de
mess°rs los cossols el avia jogat un rolle Ioqual el avia jogat, et en aquel jogan
era estât injuriât per mestre Estienne Gauterii, notari, et que lodit Gauterii se
jactavade lo far convenir per davan lo seneschalou ailhors queperdavan messors
cossols, as quais la cognoyssensa aperté coma juges ordinaris de las causas
comunales, combé que lodit Gauteri fus [conseihié] et agués sagramen a la mayso,
et demanda que sia inhibit aldit Gauteri de no trayre lodit Beu ailhors que per
davan losdichs cossols de las causas de lasquals la cognoissensa aperté alsdits
1 . L'échafaudage, appelé plus bas cstaudictz.
LE MYSTÈRE DE LA PASSION A MARTEL 4 1 5
messors cossols. Et reportada ladicha requesta, per Iosdichs messors cossols es
estât fach inhibition et deffensa aldich Gauteri, a pena de vingt et cinq liuras, de
no trayre ny convenir lodich Beu per las causas dont la cognoissensa aperté a
messors. Lodich Gauterii non consentit, et appellavit ; responsum quod est in
forma (f° 136 v11).
Lo XVI jour de abrial...
Johan Beu, borgés, a dich et remostrat en ladicha maiso que mestre Esteve
Gauterii, notari et conselhié de la dicha mayso, combé qu'el fus del conselh et
agués jurât de gardar las preheminensas de la villa, et que mess",s cossols sian
juges ordenaris de lad. villa en las causas criminalas et lor aparté la cognois-
sensa de totas causas criminalas mogudas en la présent juridiction en première
instance, disen davantage que a causa que lo misteri de la Passion se era jogat
en la présent villa et lodich Beu avia jogat ung rolle deldich misteri et a causa
que los jogados avian fach davalar lodich Gauterii de sus lo postât, lodich
Gauterii avia injuriât et autrajat lodich Beu grandamen, a causa de que lodich
Beu se era rancurat a la mayso de céans et per lo graffié ero estadas fâchas las
informations, mas lodich Gautié, per fugi la punition delsdichs excès, a im-
petrat certanas letras de la court de Moss. lo Seneschal, per vertut de las
qualas avia fach inhibi Mess°<"s, lo graffié et al dich Beu, disen per lasdichas
letras que Messors ero juges incompetens, contravenen a son sagramen, et per
so a demandât lodich Beu que son dire sia escript en lo présent libre et a
baylat lo doble de lasdichas letras per lo layssar en ladicha mayso a fi de me-
moria (f° 138 r°).
Lo XXVe jour de février (1 535)...
Item lodich jour es estât remostrat que la plus grand part dels habitans de la
pressen villa volo et so de oppinion que l'on jogue la Passion la carerr.a prop-
chana, et per so que no aven de predicayre, et se séria bo de la jogar, et que
baylarian als joguados.
Restât que la Passion se joguara, et sera agut ung predicayre, se s'en troba,
et que la villa lor fara far lo estaudietz.
(Reg. des délibérations de la commune de Martel, côté BB<), provisoirement
déposé à Cahors, aux archives départementales du Lot).
Ant. Thomas.
X.
UN DOCUMENTO IN DIALETTO PIEMONTESE DEL 1410.
LA RESA DI PANCALIERI.
In un manoscritto, conservato negli archivii délia città di Torino, che
porta il titolo : Ordinati, anno 1410, vol. 5 1 , si legge la seguente com-
posizione.
416 MÉLANGES
Que lo caste! de panchaler
Que tuyt temp era fronter
E de tute maluestay fontana
Per mantenir la bauzana
E al pajs de peamont trater darmage
E li segnour de chel castel nauen lor corage
Ore le bon princi de la morea loys
Elia descaza e honoreuolment conquis
Que ogla so host ferma
E tut entorn enuirona
De gent dape e de gent darme
Unt eren trey coglart e quatre bombarde
Ma per la vertuy de madona luysa
Chel castel ha cambia deuisa
Si que lan mille ccccx circa le xxm hore
Lo mercol ady vint nof de ottoure
Chigl del castel se son rendu
E ala marcy del dit princi se son metu
Que glia de dintre soe gent manda
E la soa bandera sussa lo castel an buta
La quai na la banda bioua trauersa
En criant aute vox viua lo princi e part versa
Al quai dee per la soa bonta
Longament dea vitoria e bona santa. Amen.
Traduzione.
(' Egli è?) il caslello di Pancalieri,
Che ogni tempo era frontiero,
E di tutte malvagità fontana,
Per mantener la balzana
E al paese di Piemonte trattar danno;
E i signori di quel castello ne avevano lor coraggio2.
Ora il buon principe délia Morea, Luigi,
Ei li ha scacciati ed onorevolmente conquisi;
Ch' ei ci fermô (la) sua oste,
E tutt' intorno circondô
Di gente da piede e di gente d'arme ;
Ove erano tre cogliardi e quattro bombarde.
Ma per la virtù di Madonna Luisa
Quel castello ha cambiato divisa ;
Sicchè l'anno 1410 circa le 23 ore
Il mercoldi ventinove di ottobre,
1. Non so spiegare questo que del testo, a meno che significhi ecco.
2. Cioè : ne traevano la loro baldanza.
UN DOCUMENTO IN DIALETTO PIEMONTESE DEL 1410 4I7
Quei del castello si son resi
Ed alla mercè del detto principe si son messi;
Che ci ha mandato dentro (le) sue genti,
E la sua bandiera sul castello hanno posto,
La quale ci ha la banda azzurra attraverso,
Gridando (ad) alte voci : viva il principe e la parte avversa !
Al quale Dio per la sua bontà
Lungamente dia vittoria e buona salute.
Questo componimento, non dira poetico ne metrico, ma semplice-
mente rimato, fu pubblicato per la prima volta dal Datta nella sua
Storia dei principi di Savoja del ramo d'Acaja1, con qualche errore di
trascrizione. Fu poi riprodotto, quasi cogli stessi errori2, dal Vallauri
nella Storia délia poesia in Piemontei, dal Casalis nel Dizionario storico e
gcographico degli Staîi sardi4, e dal Biondelli nel Saggio sui dialetti gallo-
italiciï Non ha carattere popolare, e certamente, per l'irregolarità o me-
glio per l'assenza di métro, si vede che non fu mai cantato. Fu proba-
bilmente opéra d'uno scrivano o d'un segretario del comune. Non ha
merito letterario. Ma è sincrono, e conferma, coll'aggiunta di partico-
lari, un avvenimento conosciuto per altri documenti. È poi uno dei più
antichi testi del dialetto piemontese, e contiene alcuni vocaboli degni di
nota, che non furono dichiarati dai precedenti editori. Questo serva
di scusa per la nuova pubblicazione che qui ne è fatta, e pel commento
storico e biographico aggiuntovi.
Délie guerre tra il Marchese Tommaso III di Saluzzo e Lodovico o
Luigi di Savoja, principe d'Acaja e di Morea, ajutato dal conte, poi
duca di Savoja, Amedeo VIII, délie quali la resa di Pancalieri fu un
episodio, scrissero, fra gli altri, Gioffredo Délia Chiesa, Muletti, Monsi-
gnor Délia Chiesa e specialmente il Datta6.
Gioffredo Délia Chiesa, scrittore contemporaneo, cosi narra la resa di
Pancalieri nella sua cronica di Saluzzo :
1. Torino, 1832, vol. II, 287.
2. Temps per temp; lo corage = lor corage; ercnt = eren; coglant (Casalis,
Vallauri) = coglart ; cccx = ccccx; chil = chigl; mercy = marcy ; dintre =
de dintre; sue = soe; bandiera = bandera; su (Biondelli siïra) = sussa; broua
(Casalis brocca) = bioua; versa (Biondelli) = versa ; Dieu (Biondelli Dio) =
dee .
3. Torino, 1841 , I, 44.
4. Torino, 1846, articolo Pancalieri.
5. Milano, 1854, Parte III, 603.
6. Gioffredo délia Chiesa, Cronica di Saluzzo. Monumenta historiae patriae.
Aug. Taurin. 1848, t. III. Scriptorum. — Muletti, Memorie storico-diploma-
tiche, vol. IV. — Monsig. délia Chiesa, Corona Reale di Savoja, cap. VI. —
Datta, op. cit., vol. I et II.
Romania, XIII. 27
41 8 MÉLANGES
i A 20 dy ottobre queli del Principe (Ludovico di Savoja), cum Bucicaldo
(Giovanni Boucicaut, governatore, pel Re di Francia, délia città di Genova),
meseno campo a Panchaleri cum quatro bonbarde e doy cogliardy e a 28 de
ditto meyse ly hominy feceno la fidelità al principe, et haueno la villa a patto,
et il giorno apresso el castello cum conditione che Missere Anthonio e Frate
Anthonio caualiere di Rodes, signory de ditto loco, potessero cauare doe car-
rate di roba. E cossi ly poueri gen(tiI)homeni se ne partirono cum tutta la
fameglia loro auiandosi verso Carmagnola '. »
Le ragioni délia guerra sono esposse nel sequente passo délia storia
del Datta - :
I Marchesi di Saluzzo, per sostenere la loro signoria nel Piemonte, eransi
posti sotto la soggezione dei Delfini di Vienna. Estinta la Iinea dei Delfini,
col contado Viennese passé questa soggezione nella famiglia reale di Francia.
Ora eccitatosi coi conti di Savoja la questione a chi dovesse il Marchese di Saluzzo
prestare il giuramento di fedeltà, se ai conti di Savoja oppure ai re di Francia,
ne fu fatta facoltà al parlamento di Parigi di sentenziare. Pronunciô quel tri—
bunale nel 1390, ed annullando i trattati per cui i marchesi di Saluzzo dichia-
ravansi dipendenti dai conti di Savoja, profferi che il diretto dominio del mar-
chesato spettava alla corona di Francia. Si fu allora che Amedeo principe
d'Acaja (fratello del Lodovico mentovato nella canzone) dovette armarsi nuova-
mente contro il marchese di Saluzzo non tanto, per sostenere gli omaggi suoi
pei luoghi di Revello, Racconigi, e Carmagnola, quanto per concorrere a difen-
dere i diritti del conte di Savoja.
Sopraffatto il marchese di Saluzzo dalle armi del principe Amedeo, venne
a patti, ma ridestô nuovamente la corte di Francia a mantenere il pronunciato
dal Parlamento. Per laquai cosa nel 1404 il parlamento di Parigi per l'esecuzione
di quella sentenza prescrisse che fosse sequestrato quanto possedeva in Francia
il conte di Savoja, e quanto in quel reame apparteneva al principe Lodovico
d'Acaja; e spedl due uscieri a pubblicare quest' ordine anche nel Piemonte. Il
principe mal comportando che ne' suoi dominii fossero pubblicati ordini ema-
nati da tribunali forestieri decretô che gli uscieri fossero carcerati e li tenne pri-
gioni per giorni quarantaquattro.
Quando il parlamento di Parigi emanô il sequestro sopra i béni dei principi
Sabaudi, essi erano già corsi aile armi per proteggere i proprii diritti. In
questo guerreggiare seguitando l'uso dei tempi non fu mai combattuta battaglia
campale, ma bensi arrecavansi danno facendo scorrerie nelle terre del nemico.
Lo peggio sempre toccava ai popoli, i quali non sapevano in quelle tristi cir-
costanze a chi avessero ad ubbidire. Finalmente per mediazione di Giovanni
Boucicaut, governatore pel re di Francia délia città da Genova, alli 8 marzo del
1410 si convenne tra li belligeranti una tregua da perdurare per cinque mesi.
1. Op. cit., p. 1056.
2. Vol. I, 326.
UN DOCUMENTO IN DIALETTO PIEMONTESE DEL 14IO 419
Spirato il tempo délia tregua ritornarono i principi-a combattere. Nell' ottobre
di quest' anno il Principe Lodovico s'impadroni a danno del Marchese de'
luoghi di Polonghera e Pancalieri, avendo dovuto portarsi in quei contorni per
sloggiare il Marchese Tommaso dall' assedio che aveva posto a Scarnafiggi. »
Pancalieri era in allora tenuto da uno deivarii rami délia famiglia dei
Provana, che da quella terra appunto pigliavano il nome '. I signori del
castello, accennati dalla canzone, erano due cugini Provana, entrambi
col nome di Antonio, di cui uno cavalière di Rodi. Essi seguivano la
parte del Marchese di Saluzzo, da cui erano tenuti in gran conto, se
dobbiamo giudicarne dalla fréquente menzione che si fa di essi nei docu-
menti che ci rimangono di quel Principe2. Antico era nella famiglia dei
Provana il rancore contro i principi d'Acaja e di Piemonte, i quali, pro-
vocati da continue ribellioni, l'avevano spogiiata di molti feudi e ne
avevano diminuito la potenza 3. Non reca quindi meraviglia se i dis—
cendenti di quegli antichi capi ghibellini, che di tanti mali andavano
debitori alla guelfa casa di Savoja, ligii ora al Marchese di Saluzzo,
macchinassero dal loro castello di Pancalieri, posto a confine fra
Piemonte e il Marchesato, ogni danno contro i principi d'Acaja, e con
ogni mezzo li osteggiassero. A questo accenna il nostro componimento,
là dove dice che il castello di Pancalieri era sorgente d'ogni malvagità e
nido d'insidie al Piemonte per mantenere la bandiera Saluzzese.
Chi fosse Madonna Luisa, a cui l'autore attribuisce il merito délia resa,
non è agevole l'indovinare. Si puô supporre che qui si tratti délia sorella
del conte di Savoja Amedeo VIII, la quale, fin d'allora fidanzata a
Giangiacomo, figlio del Marchese Teodoro di Monferrato, e con quello
sposata nell' aprile del seguente anno, contribuî a por termine, col suo
matrimonio, aile guerre piemontesi. Vero è che la sorella d'Amedeo VIII,
che era pure cognata di Lodovico d'Acaja, è generalmente designata,
nei documenti contemporanei, col nome di Giovanna. Ma in uno dei
1. « I Provana si moltiplicarono tanto e si divisero in tanti e tanti rami, che
già nei secolo XIII formavano più di dieci famiglie; e occorse intorno al 1300
che in un' assemblea convenissero più di sedici capi di casa, i quali non erano
fratelli e forse neppur cugini in primo grado. » Sulle famiglie nobili délia
Monarchia di Savoja, p. 1219; e Monsig. Délia Chiesa, Corona Reale di
Savoja, cap. VI.
2. Muletti, op. cit., vol. IV.
3. « Et circa dieci iorny a presso (Febbrajo, 1365), andô (il principe Giaco-
mo d'Acaja) a torno a Pianeza e Ihaue infra try giorni la villa et il cassello, el
quale logo era di Stephano Prouana e suo fratello Joanne, e fece inpichare 14
hominy de quali cinque 0 sey erano de Prouana. Poi toise tuty ly casaly dy essy
gentilhomini de Prouana. » Gioff. Délia Chiesa, I. cit., p. 1010.
420 MÉLANGES
codici délia cronica di Gioffredo délia Chiesa, in quello appunto che fu
pubblicato nei Monumenti di storia patria, è nominata Luisa '.
Dei cogliardi, di cui è fatto cenno nel componimento, parla ilCibrario
in un luogo del suo scritto sulle artiglierie, che giova qui citar per
intiero : « Convien distinguere le macchine da gitto {ingéniai dalle armi
da gitto. Nei documenti délia monarchia di Savoja di qua e di là dall'
Alpi non trovo memoria che di due specie di macchine, troje e trabocclu.
La prima balestrava sassi immani col ministero, corne credo, di più
fionde. La seconda, formata di un' asta in bilico con uno o due contrap-
pesi, non aveva che una fionda, e non gettava che un projettile, ma
poteva governarsi cosi aggiustatamente che andava ad investire in ogni
rninimo segno. Verso il secolo XV trovo mentovati i cogliardi, la cui
corda principale aveva nome di candela; ma perché non veggo più me-
moria di troje, dubito che fosse la stessa macchina, denominata alla
francese couillars. Di fatto vediamo in Cristina da Pizzano che il couil-
lars era macchina da gittar sassi, armata di tre fionde. E forse la troja o
cogliardo risponde al mangano degl' Italiani, ed il trabocco alla bric-
cola2. »
Ecco ora le parole che ci pajono più digne di nota in quest' antico
componimento.
2. tuyt (si legga tujt), tutti, è il plurale di tut, ed è forma ancor
viva in varie parti del Piemonte.
2. fronter, limitwfo, aggetivo.
3. maluestay, malvagità. Voce presa dal provenzale, com' era il tos-
cano antico malvestà, usato da Guitton d'Arezzo, lett. 2 5 :
« Ricchezza crescere a misero
Malvagio uomo è misera malvestà. »
4. bauzana, balzana. Significa la bandiera del Marchesato di Saluzzo,
che era di bianco [argento\ col capo d'azzurro. Balzano è aggettivo, e
propriamente vuol dire orlato 0 fasciato d'an colore diverso dal fondo,
1. « A 21 dy aprile el signor Jo. Jacomo figl|i)oIo dil Marchese Theodoro
dy Monferato sposa la sorella dil conte dy Savoya, sorella de la principessa dy
Achaya (Bona di Savoja), chiamata (la sposa) Leuiseta, e fureno fatte le noce a
Chiuasso. » Gioff. délia Chiesa, I. cit., p. 1057.
2. L. Cibrario. Délie artiglierie dal 1500 al 1770. Lione, L. Perrin, 1854,
p. 45. [Le mot coillart signifie proprement « bélier » (non pas en général « ani-
mal non coupé », comme le dit M. Godefroy), et la machine de guerre a pris
de là son nom métaphorique. — Sur un autre sens de coillart, voyez, outre
Sainte-Palaye et Godefroy, P. Meyer, dans Y Annuaire-Bulletin de la Société de
l'Histoire de France pour 1882, sur le v. 1 1 $97 du poème de Guillaume le
kal\ add. Adam delà Halle, éd. Coussemaker, p. 148. — G. P.J
UN DOCUMENTO IN DIALETTO PIEMONTESE DEL I4IO 42 1
e più specialmento di color bianco sopra altro colore. Applicato al ca-
vallo, 0 ad altro animale, balzano significa pezzato di bianco ne' piedi, 0
al capo, 0 al fianco. Corrisponde nel senso ail' antico francese baucent.
Applicato alla bandiera, balzano indica la bandiera bicolore, con uno dei
colori bianco1, corne quella dei Templarii, che era bianca e nera : « Vexil-
lum bicolorum quod dicitur bauçant 2 ; » quella di Saluzzo, che, corne
s'è detto, è di bianco col capo d'azzurro, che è la bauzana dei nostro
componimento; quella di Monferrato, che è di bianco col capo di rosso,
e che è pur detta bauzaine in un antica poesia francese, inserita nella
sua Historia Montisferati da Benvenuto da San Giorgio :
« Le Marquiz (de Monferrat) a sur son enseigne
La bauzaine que Dieu mantiegne 3 ».
Altri esempii nel Ducange : « albo et nigro interstinctus vel biparti-
tus »; « vexillum bipartitum ex albo et nigro quod nominant bau-
ceant4 ». La forma balsanum vexillum (in alcuni mss. erroneamente
baldanumï è pure data dal Ducange s. Non so se da quest' ultimo
esempio, e da altri citati nel glossario di Gay6, si possa desumere che
questa voce, dal significato spéciale di vessillo bicolore, di bianco cioè
e d' altro colore, sia poi passata a significare il vessillo in génère.
Lascio ai romanisti francesi la cura di spiegare la forma baucent bau-
ceanîi che parrebbe corrispondere ad un italiano balzantes. A me basta
notare che la forma italiana balzano présenta una regolare connessione
con balza, balzo, che è propriamente orlo di veste, di stoffa, di parete, e,
nell' uso più vivo, di rupe o di precipizio. Da balza derivano poi le
forme verbali balzare, sbalzare, e tutte questi voci appartengono ail'
idioma vivente. Il senso originario di orlo 0 striscia si trova in balza
corne in balzano. Non intendo qui tentare la dimostrazione dell' etimolo-
gia, e mi limito a ricordare che Diez fa derivare balza dal lat. balteus,
baltius, nella quale ipotesi consente anche Littré.
1. « Erano al suo tempo venti i gonfaloni, che n' era uno balzano. » G. Villa-
ni, 87, 8, 2 (cit. nel Dizionario di Tommaseo e Bellini).
2. Martene, Anecd., III, 276.
3. Muratori, Rer. Ital. Se, XXIII, 484.
4. GIoss. ad voc. baucens, bauceant, baucennus.
5 . Ad voc. baldanum .
6. V. Gay, GIoss. ad voc.
7. [Je noterai seulement que la forme ancienne du franc, a un £ : bakent;
peut-être le suffixe -ent a-t-il, comme dans plus d'un cas, remplacé ici un ancien
-au, répondant à un germanique -inc. — G. P.]
8. Balzante per balzano è indicato nei Dizionario di Tommaseo e Bellini, ma
senza citazione.
422 MÉLANGES
21. banda bioua, banda azzura. È qui indicata la bandiera dei prin-
cipi d'Acaja, che eraquella délia casa di Savoja, croce bianca in campo
rosso) coll' aggiunta d'una banda azzurra, come segno di ramo secondo-
genito. La voce biô, fem. biôva, azzurro -a è viva in Canavese, insieme
col diminutivo biôvet. Nella lingua scritta abbiamo il ritlesso, pretta-
mente italiano, biavo :
« E Pulican nella bandiera biava
Dipinta avea d'argento una corona. »
« Colui che vien davanti è paladino,
Porta ne! biavo la luna d'argento1 ».
Ed accanto a biavo si ha pure biado : « lana biada, tabarretto de
biado2 » ; che fa esatto parallelo a brado = bravo.
21. Dee, Dio. Era l'antica forma regolare piemontese, ora surrogata
dalla toscana, ma non del tutto scomparsa. Rimane, p. e., nell' intéres-
sante composto Butadè, che èil nome tradizionale del legendario Ebreo
errante in Piemonte.
C. Nigra.
XI.
N prosthétique.
On a ici même ? expliqué la forme n'en, qu'on rencontre quelquefois
pour l'en = il le homo, par le changement de 17 initial de l'en en n ;
c'est là une simple supposition et non une conclusion nécessaire de la
seconde de ces formes à la première. Je crois qu'on peut voir dans Vn
de n'en un n prosthétique ou adventice, qui s'est peut-être développé
sous l'influence de Vn final de en ou de son e nasalisé. Cette manière de
voir trouve sa confirmation dans un fait curieux du patois picard du Bou-
lonnais. Dans ce patois n s'est développé devant en = inde; ainsi :
j'n'en veïi : j'en veux,
j'n'en voué : j'en vois.
On comprend que le même phénomène ait pu se produire devant en =
homo.
Aux exemples que je viens de citer, j'en joins quelques autres où n'en
i. Berni, Orl. j8. 14. — Bojardo, II, 37.
2. Muratori, Ant It., III, 273.
2. T. XII, p. 344.
N PROSTHÉTIQUE 423
est précédé d'un autre pronom que je et suivi d'un verbe commençant
par une voyelle :
0 n'n avon : nous en avons.
0 n'n avce : vous en avez,
0 n'n a : on en a ' .
On voit que devant une voyelle nen se réduit à n'n, dont le premier n
s'appuie plus ou moins sur la voyelle qui précède.
Mais ce qui est plus important à remarquer, c'est l'identité2 des
pronoms de la première et de la seconde personne ; le v de vos)
= vos tombant fréquemment dans nos patois, Vo de la seconde per-
sonne peut s'expliquer sans peine de cette manière et est dès lors
égala (v) 0 (s) ; Yn initial persistant, au contraire, on ne peut guère
tirer Vo de la première personne de (n)o(s) et il vaut mieux y voir
l'emploi de la seconde personne à la place de la première. Mais
comment expliquer o = on? Le pronom indéfini n'est pas o dans
tous les patois picards; il est. souvent in, en particulier dans le Ver-
mandois et le Cambrésis; si in avait perdu sa nasale, il n'aurait pu
donner que i ; or nous avons o. Je crois qu'il faut voir dans cet o, qui
ne peut sortir de in, le pronom de la seconde personne du pluriel, lequel,
après avoir servi de première personne, est encore employé comme
pronom indéfini. On aurait ainsi une confirmation de l'explication que
j'ai donnée, d'après M. L. Havet, de no = on =nos>, ou du moins un
fait analogue, puisque nous avons ici o =on = vos 4.
G. Joret.
i. Ces exemples m'ont été fournis par M. Haigneré, curé de Menneville,
canton de Desvres.
2. Ce fait est bien connu, mais il n'est pas propre à tous les patois picards;
dans le Cambrésis on dit : no, vo. Je dois ce renseignement à M. Ricouart,
d'Arras.
3. Cf. Mélanges de phonétique normande, p. 62 (Paris, in-8, 1884).
4. [J'ai encore trouvé nen pour l'en dans le ms. B. N. fr. 756 du
Tristan en prose (par ex. f° 38 b : car nen ne set les aventures) et souvent
dans la Clef d'amours, poème du xuie siècle publié par M. Tross d'après un ma-
nuscrit certainement normand. Nen~ inde est tout autre chose et provient de
(on) en : j'në vo à cause de 5 (ou 0) ne vo. Il est singulier que M Joret, au lieu
d'appliquer aux locutions boulcnnaises la théorie qu'il continue à défendre pour
le normand avec une si remarquable ténacité, prétende l'y retrouver renversée.
O n'n a est évidemment on en a, et dès lors 0 n'n avô, 0 n'n avé nous pré-
sentent, mais dans un cas unique, le curieux transfert de on à la première (mais
aussi à la deuxième! personne du pluriel. Cela montre, ainsi que le cas précé-
dent, l'importancequ'aeue dans le parler boulonnais la locution on en. . . Cela ne
peut d'ailleurs changer en rien la solution de la question du no normand, solu-
tion qui ne fait plus de doute, probablement, que pour un seul philologue. —
G. P.j.
424 MÉLANGES
XII.
NOUS = ON.
Dans le n" 48 de la Romania (t. XII, p. $88), j'ai essayé de
montrer combien il était peu probable que no = on fût une transfor-
mation de on et, — ce que je m'étais efforcé de prouver, d'après
M. L. Havet, dans les Mémoires de la Société de Linguistique, V, 149, —
combien il était vraisemblable, au contraire, que ce no fût la simple at-
ténuation de nous = nos ; mais à quelle époque ce no = nous se serait-
il substitué à on? Sans chercher à établir le fait historiquement, je me
suis borné à dire que nous avait probablement été employé comme pro-
nom indéfini depuis qu'il avait cessé d'être usité comme pronom per-
sonnel sujet et avait été dans ce cas remplacé par je; cela nous repor-
terait au xvi° siècle. Dans une note de la Romania [ibid., p. $90),
M. Gaston Paris a donné deux exemples de no pour on tirés de la Muse
normande, ce qui montre que no = on était usité dans le premier tiers
du xvne siècle ; mais no, ou, ce qui vaut mieux encore pour la thèse que
je défends, nous se trouve employé pour on bien avant cette époque.
Dans un texte dont j'ai eu déjà occasion de citer des formes curieuses ',
un des morceaux les plus connus du recueil des Chansons normandes du
xve siècle publiées par M. Armand Gasté, on rencontre à la fois on et
nous employés absolument de la même manière ; le poète anonyme de
cette « Marseillaise des Normands », peut-être Olivier Basselin, encou-
rageant ses compatriotes à combattre les Anglais,
Ces godons, panches a pois,
ajoute :
Afin qu'on les esbafoue,
Autant qu'en pourrez trouver
Faites au gibet mener
Et que nous les y encrouc.
Comme me l'écrit M. Gasté, qui a eu l'amabilité d'appeler mon at-
tention sur ces formes, et ainsi que je l'ai vérifié moi-même, le manuscrit
dit de Bayeux porte en toutes lettres nous. On ne peut donc douter
qu'on n'ait ici le pronom de la première personne employé à la place
i . Des caractères et de l'extension du patois normand, p. 136.
TOUT VIENT A POINT QUI SAIT ATTENDRE 42$
de on, pour donner, à ce qu'il semble, un pied de plus '. Quoi qu'il en
soit, il est intéressant de constater l'usage de nous pour on dans un
dialecte qui remplace aujourd'hui ce dernier pronom par no, no-z, preuve
nouvelle et irréfutable, je crois, que no, no'z n'est autreque nous = nos -.
Charles Joret.
XIII.
TOUT VIENT A POINT QUI SAIT ATTENDRE.
S'il est un proverbe souvent et mal cité, c'est assurément celui-ci.
Que l'on cherche dans Littré sous les mots « venir, point, attendre », on
le trouvera trois fois estropié : « Tout vient à point à qui sait attendre. » On a
même fait une comédie sous ce titre. Tout récemment encore, dans un
compte rendu de la séance annuelle de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres [Journal des Débats du 24 novembre 1883), M. H- Houssaye
écrivait : « D'autre part, il ^Mariette) était pauvre, marié et père de
trois enfants. Comment donc entreprendre un voyage en Egypte? Tout
vient à point à qui sait attendre. » Je n'ai point d'exemples de ce
proverbe antérieurs au xvie siècle, mais voici comme je le trouve cité
invariablement à cette époque :
Tout vient à point qui peut attendre (Clément Marot, II, 328, édit. 1731).
Tout vient à point qui peut attendre (Cyre Foucault, Traduct. d'Aristcnet,
74. Liseux).
Tout vient à point qui peut attendre (Gabriel Meurier, ap. Le Roux de Lincy,
Prov., II, 428).
Tout vient à point qui peult attendre (Adages et Prov. de Hernan Nunez,
ap. Génin, Récréations philologiques, II, 250).
Tout vient à point qui peult attendre (Oudin, Dict., p. 334, Favre).
Qui en ancien français, comme on sait, se prenait pour « si on, si l'on »;
mais comme on ne comprenait plus la valeur de ce mot, on défigura,
quand elles se conservèrent, les locutions où il se rencontrait. Rien n'est
moins rare pourtant que l'emploi de qui = si on, aux xvc et xvie siècles :
1 . [Nous est purement graphique, \'s ne se prononçant pas ; l'original avait
sans doute non, qu'un copiste qui ne comprenait pas a lu non et transcrit nous.
— G. P.]
2. En effet, comme me le dit encore M. A. Gasté, avec on on a :
Et qu'on les y encroue,
vers de six syllabes, tandis que nous donne le vers de sept syllabes :
Et que nous les y encroue.
J'ai à peine besoin d'ajouter que encroue signifie « pendre » et vient de in-f-nor,
krôkr (crochet).
426 MÉLANGES
Qui me payast, je m'en allasse (Patheliu, p. $8, Jacob).
L'heur passe tost qui n'en a soing (Baïf, Mimes, I, 20, Blanchemaim.
Tout vient à tems qui attend l'heure (Ibid., I, 46).
Il faut apprendre qui veut savoir (Gabriel Meurier, ap. Le Roux deLincy).
C'est surtout dans Montaigne que l'on trouve les exemples les plus
nombreux et les plus variés de cet emploi de qui. Il donnait à la phrase
je ne sais quoi de vif et de léger, comme on en pourra juger par les
exemples suivants :
11 (l'écolier) praticquera par le moyen des histoires ces grandes âmes des
meilleurs siècles. C'est un vain estude qui veut, mais qui veut aussi c'est
un estude de fruit estimable (Montaigne, Essais, I, 12, Louandre).
Il la fault secourir (l'imagination) et flater, et piper, qui peut (Ibid., III, 13).
Les vices s'entretiennent et s'entr'enchaisnent pour la plus part les uns aux
aultres, qui ne s'en prend garde (Ibid., II, 11).
Ce qui teint les mariages à Rome si longtemps en honneur et en sécurité,
feut la liberté de les rompre, qui voudrait (Ibid., II, 15).
Or qui voudroit toutesfois juger par les apparences, si c'est par toutes, il est
impossible (Ibid., II, 9).
Cette construction n'est pas encore complètement disparue au xvip
siècle :
Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez,
Que nous verrions demain des gens bien étonnés!
(Corneille, La Veuve, IV, $.)
A. Delboulle.
XIV.
QUELQUES TRAITS PHONÉTIQUES DU PATOIS HAGUAIS.
On a beaucoup parlé du patois normand dans les derniers numéros de
la Romania. Qu'il soit permis à un Normand, qui a prèchiei assez long-
temps le patois de son pays avant de parler le français, de réclamer une
place dans le domaine du patois normand pour une variété très carac-
térisée, que M. Gilliéron n'a pas eu occasion de connaître et que M. Jo-
ret n'a pu voir que superficiellement dans ses courts voyages au pays où
on le parle. C'est celui du nord du département de la Manche, lequel
est apparenté de très près, autant que j'en puis juger, avec celui des
îles anglaises du voisinage.
Ce patois présente la plupart des caractères que M. Joret attribue au patois
normand : le son oi ipour ei) lui est à peu près inconnu, et il le remplace
par ï\ il emploie souvent le c dur là où le français emploie le cli, et ch
QUELQUES TRAITS PHONÉTIQUES DU PATOIS HAGUAIS 427
là où le français donne au c le son del'5; le son ui lui est antipathique; il
remplace la terminaison eau par et ou iaou, etc. Il n'y a guère en dehors
des caractères assignés au normand par M. Joret que ce qui regarde
le t prononcé q : lu on ne dit jamais amiquié pour amitié.
Mais ce patois offre d'assez nombreuses particularités très caractéris-
tiques dont M. Joret ne parle pas. C'est beaucoup moins par le conson-
nantisme que par le vocalisme qu'il se distingue du français et des autres
variétés du patois normand.
Il a toutes les diphtongues faibles du français, ici, ié, io, iou, ieu, iu,
mais, ce que le français n'a plus, s'il l'a jamais eu, il a des diphtongues
fortes, de, ai, âou, du : aimaë, frdise, dune idoune), etc.
Quand les mots de ce patois sont longs, ils ont ordinairement deux
accents toniques, l'un fort sur la dernière syllabe, comme en français,
l'autre faible dans le corps du mot, et chacune des syllabes accentuées
peut être suivie d'un petit e enclitique. Cet e enclitique ne se place
qu'à la fin des mots quand il accompagne a: de; mais après ou, u, il
peut se trouver à l'intérieur des mots, surtout devant les sons mouillés
ou chuintants.
L se mouille après toutes les labiales et souvent après les gutturales.
Cette lettre a alors le son qui est exprimé en italien par gl.
A côté de 1'/ aigu, ce patois possède un / grave. Cet i s'entend quel-
quefois en anglais, mais il est très usité dans les idiomes slaves. Les
Polonais le représentent par y. Il est avec Vi aigu dans le même rapport
que l'è avec IV en français.
Ce patois a aussi en commun avec les idiomes slaves une r mouillée.
L'r prend le son adouci entre deux voyelles et après certaines con-
sonnes, à peu près comme s en pareil cas prend le son de z. Les Russes
l'emploient absolument dans les mêmes cas que les Haguais. Les An-
glais ont aussi une r qui s'en rapproche, mais dont le son est encore
plus atténué.
Dans ce patois an ne se prononce jamais comme en. Cette dernière
nasale se prononce comme en français, mais dans la première, on en-
tend d'abord an, puis un, d'une seule émission de voix. Les Portugais,
qui ont identiquement ce son, l'écrivent âo.
Au se prononce aussi en diphtongue, dou, et jamais o, excepté dans
quelques mots importés récemment du français.
Il y a encore d'autres différences, même à première vue, entre ce pa-
tois et celui que M. Joret a si soigneusement recensé. Ce n'est pas le lieu
de les indiquer ici. Ce à quoi je tiens essentiellement, c'est à bien mar-
quer la place de ce langage, qui doit probablement à l'isolement du pays
où il se parle le caractère archaïque et original qu'il a conservé.
Jean Fleury.
428 MÉLANGES
XV.
LES TROIS MOINES ET LES TROIS BOSSUS
Contes de Vals (Ardèche)
Un meunier avait une femme qui se montrait trop aimable à l'égard
des moines. Le mari jaloux résolut d'en finir et il en tua deux coup sur
coup. Mais il ne savait comment se débarrasser de leurs corps, et il était
très perplexe, lorsqu'un détachement de soldats arriva dans le pays. On
annonça que chacun aurait à en loger. Le meunier prit les devants et
demanda à loger le plus enragé. On lui envoya un soldat qu'on appelait
le diable. Le meunier lui offrit une grosse somme d'argent à condition
qu'il irait jeter dans la rivière le corps d'un moine qu'il lui montra. Le
marché fut accepté, et le soldat emporta le cadavre. Pour aller à la rivière
il fallait passer devant le couvent. Le veilleur demanda au soldat qui il
était et ce qu'il faisait ; il répondit : « C'est le diable qui emporte le moine
du couvent. » On le laissa aller. Le soldat alla jeter le moine dans l'eau
et revint au moulin; il dit au meunier : « C'est une corvée que je ne
recommencerais pas volontiers. » « Que voulez-vous dire, reprit le meu-
nier ? vous n'avez pas fait votre commission. » Et il lui montra le deuxième
cadavre. « Il est donc revenu ? » dit le soldat stupéfait, et sans rien dire
il alla porter le moine à la rivière. Interrogé par le veilleur du couvent,
il fit la même réponse que la première fois, et après avoir accompli sa
mission, il s'en revint par le même chemin. Or le frère veilleur avait
raconté dans le couvent que le diable avait emporté deux moines. En
effet on constata qu'il en manquait deux, et ce fut une terreur générale.
Un moine plus effrayé que les autres dit : « Moi je ne reste pas ici. » Il
prit un âne et quitta le couvent en se dirigeant du côté du moulin. A ce
moment le diable l'aperçut et, croyant que c'était son moine qui revenait
pour la troisième fois, il courut à sa poursuite, l'atteignit et lui dit : « Ça
ne m'étonne pas si tu es toujours arrivé au moulin avant moi : tu as qua-
tre pattes et moi je n'en ai que deux. » Là-dessus il saisit le moine et
l'âne et alla les jeter tous deux dans la rivière.
Il y avait une fois trois frères qui étaient bossus. L'un d'eux était
aubergiste et marié. Un jour qu'il était absent, ses deux frères se glissè-
rent dans sa cave, où ils burent tant qu'ils en moururent sur place. La
CHANSONS POPULAIRES 429
femme de l'aubergiste les ayant trouvés morts dans sa cave dit : « On
ne manquera pas de m'accuser d'avoir causé leur mort, si on les
trouve ici ; il faut que je me débarrasse de leurs corps. » Elle envoya
quérir un portefaix et lui proposa une somme d'argent pour emporter un
bossu et le jeter à la rivière. Il accepta et accomplit sa mission. « Quelle
corvée! » disait-il en revenant chez l'aubergiste; « c'est bien lourd un
bossu ! » « Mais, dit la femme, vous ne l'avez pas emporté. » Et elle lui
montra le deuxième bossu, qu'elle avait substitué au premier. « Il est
donc revenu? o dit le portefaix stupéfait, et il se mit en devoir de le rem-
porter à la rivière. Quand il eut accompli sa besogne, il revint pour tou-
cher son argent, mais il fut tout étonné de rencontrer sur son chemin un
bossu qui ressemblait parfaitement à celui qu'il venait de jeter à l'eau.
C'était le mari qui rentrait chez lui. Le portefaix, croyant que c'était
son fardeau qui s'en retournait pour la troisième fois à la maison, le saisit
et lui attacha une grosse pierre au cou avant de le jeter à la rivière. C'est
ainsi que moururent les trois bossus.
Eugène Rolland.
XVI.
CHANSONS POPULAIRES
RECUEILLIES A COURSEULLES-SUR-MER (ARR. DE CAEN, CALVADOS)
EN AOUT 1882.
I.
Auprès de ma Blonde.
Au jardin de mon père,
Les lauriers sont fleuris;
Tous les oiseaux du monde
Y vienne y fair' leur nid.
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon, qu'il fait bon,
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon dormi !
Tous les oiseaux du monde...
La caill', la tourterelle,
Et l'aimable perdrix;
La caill', la tourterelle...
La charmante colombe
Qui chante jour et nuit ;
4?o
MÉLANGES
La charmante colombe...
Eli' chante pour ces filles
Qui n'ont pas d'bons amis.
Eli' chante pour ces filles...
E' n'chant'ra pas pour moi,
Car le mien est choisi ;
E' n'chant'ra pas pour moi...
Il est dans la Hollande
Les Hollandais l'ont pris.
Il est dans la Hollande...
Que donneriez-vous, belle,
A qui vous l'a quéri ?
Que donneriez-vous, belle...
Je donnerais Versailles,
Paris et Saint-Denis ;
Je donnerais Versailles...
Et ma jolie fontaine
Qui coule jour et nuit.
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon, qu'il fait bon,
Auprès de ma blonde
Qu'il fait bon dormi !
La jolie Batelière.
Ce sont ces messieurs de la cour ) .
Qui vont le soir(e) faire un tour, )
Un tour, un tour, le long de la rivière,
Pour voir passer la jolie batelière.
« Batelière, aleste ton bateau :
Voudrais-tu bien me passer l'eau ?
— Oui, oui, Monsieur, entrez dans ma nacelle,
Je vous promets de vous passer la Seine. »
CHANSONS POPULAIRES 43 I
Dès que le monsieur fut entré,
Il commenç' par la caresser.
« Reculez-vous, Monsieur, de moi arrière,
Car vous saurez que je suis fill' sincère. »
Le monsieur ôta ses beaux gants blancs,
Compta de l'or et de l'argent,
Et puis : « Là-bas, là-bas, dans ma chambrette,
De nos amours nous caus'rons tête à tête. »
Dès que l'on fut pour débarquer,
Le monsieur passa le premier.
Qu'a fait, Monsieur, la jolie batelière ?
Elle a reculé sa barque en arrière.
« Batelier', que vont dir' mes parents
De me voir rentrer sans argent ?
— Vous leur direz qu'en passant la rivière,
Vous avez joué d'avec la batelière.
— Batelier', si je peux t'attraper,
Tu peux compter me le payer.
— Non, non ! Monsieur, le long de la rivière
Vous ne verrez jamais la batelière. »
III.
Sur le bord de l'Ile.
La belle se promène le long de son bateau (bis),
Le long de son bateau, sur le bord de l'île,
Le long de son bateau, sur le bord de l'eau,
Sur le bord du vaisseau.
Aperçoit une barque de trente matelots (bis).
Le plus jeune des trente chantait une chanson (bis).
« La chanson que tu chantes, je voudrais la savoir, (bis)
— Entrez dedans ma barque, je vous l'apprenderai. » (bis)
4^2 MÉLANGES
Quand ell' fut dans la barque, ell' se mit à pleurer; (bis)
« Ah ! qu'avez-vous, la belle, qu'avez-vous à pleurer ? (bis)
— Je pleur' mon cœur volage que vous m'avez gagné, [bis)
— Ne pleurez pas, la belle, je vous le remettrai, (bis)
— Comment me le remettre ? ç'n'est pas dTargent prêté. » (bis)
IV.
Je m'suis levée de grand matin
A la rosée tombante.
C'est pour aller à not' jardin
Cueillir de la lavande,
Pour danser la et la, la, la,
Pour danser l'Allemagne.
Je n'en ai pas cueilli trois brins
Que mon amant y entre.
En me disant : « Mon petit cœur,
Nous nous marierons ensemble.
— Je n'me marierai pas
Qu'vous n'en parliez à ma tante ;
Si ma tante ne veut pas
Au couvent j'irai me rendre.
« Je prendrai la robe grise
Et la cornette blanche ;
Mon livre sous mon bras,
Mon chapelet-z'-à ma manche.
« Je prierai Dieu pour mon amant
Et au diable ma tante. »
Pour danser la, et la, la, la,
Pour danser l'Allemagne.
CHANSONS POPULAIRES 433
Au beau clair de la lune
Allant m'y promener,
J'ai rencontré la belle
Qui allait se coucher;
Desur son blanc visage
J'ai pris un doux baiser. \
bis
bis
bis
J'ai passé par sa porte
A l'heure de minuit.
« Belle, ouvrez votre porte,
La belle, à votre amant
Qui revient de la guerre ), .
, . . . }bis
Sur un beau bâtiment. )
— Je n'ouvre pas ma porte ), •
A l'heure de minuit; )
Je suis couchée, mon père,
Ma mère et moi-z'-aussi.
Allez par la fenêtre ), .
Qui est près de mon lit. )
— Je suis par la fenêtre; h -
La belle, y êtes-vous ? )
Je suis couvert de neige
Et d'boue jusqu'aux genoux.
Voilà la récompense, ), ■
La bell', que j'ai de vous, j
— Le manteau de mon père,
Est à la chambre en haut :
Attendez un instant,
Je vais vous le chercher.
Dessur vos deux épaules
Je vais vous le jeter. »
bis
bis
Le pèr' par la fenêtre L •
Entend ce discours-là : )
« Tout beau, tout beau, la belle!
Pas tant de complaisance.
Mais à votre réveil, ), ■
Vous irez au couvent. )
Romania, XIII. 28
4$4 MELANGES
— Au couvent) 'n'y ai qu'faire,), .
Au couvent j'n'irai pas; )
J'aimerais mieux avoir
Homme à mon content'ment
Que tout'stes vieill's dévotes/, •
Qui sont dans ton couvent. »j
VI.
Trois p'tits tambours revenant de la guerre, [bis]
Plan!
Plan, rataplan, plan, plan !
Revenant de la guerre.
L'plus jeun' des trois port' un' rose à sa bouche, [bis]
La fill' d'un prince était par la fenêtre, [bis]
« Petit tambour, veux-tu m'donner ta rose ? bis)
— Petit' princess', veux-tu m'donner ton cœur ? [bis)
— Petit tambour, demandez à mon père, [bis)
— Ah ! mon bon prinç', veux-tu m'donner ta fille? [bis)
- Petit tambour, tu n'es pas assez riche, [bis]
— J'ai trois vaisseaux desur la mer si belle, [bis)
L'un chargé d'or et l'autre d'argent'rie, bis
Et le troisièm', c'est pour prom'ner ma mie. (bis)
— Petit tambour, je te donne ma fille, [bis)
— Ah ! mon bon prinç', tu peux garder ta fille : (bis)
J'en ai-z'-une aut' qui est bien plus jolie, » [bis)
Charles Benoist.
COMPTES-RENDUS
Zwei recensionen der Vita Akxandri magni, interprète Leone archipresbytero
Neapolitano, von Karl Kinzel. Berlin, Gaertner, 1884, in-4, 33 pages (programme
de gymnase).
La Vita Akxandri ou, selon les éditeurs du xve siècle, YHistoria Akxandri de
praliis, ou encore le Liber Alexandri de praliis, est un des ouvrages qui ont le
plus contribué à répandre en Occident, surtout à partir du xme siècle, les
fables qui avaient cours dans l'Orient grec sur Alexandre. Il se présente dans
les manuscrits sous des formes assez diverses. Deux anciens manuscrits, ceux
de Bamberg et de Munich (ce dernier copié sur le premier) offrent un préam-
bule où se trouve tout ce qu'on sait du traducteur et des circonstances dans
lesquelles la traduction a été faite. Un manuscrit récemment acquis par la Biblio-
thèque nationale n'a que la première moitié, la moins intéressante, de ce préam-
bule ; d'autres offrent un prologue tout différent et visiblement plus récent. La
plupart n'ont pas de prologue du tout. Les variantes d'un texte à l'autre sont
si considérables, qu'il serait impossible de faire une édition qui résumât l'état
des divers textes. Mais il doit être possible de répartir la masse des manuscrits
et des anciennes éditions en quelques groupes bien déterminés. Ce travail per-
mettra d'éliminer une infinité de variantes récentes et déchargera d'autant l'édi-
tion. Mais actuellement, et en attendant une édition critique qui ne saurait être
improvisée, c'eût été faire une œuvre méritoire que de mettre au jour le texte
du manuscrit de Bamberg, qui incontestablement présente l'état le plus ancien
de la version du Pseudo-Callisthènes faite par l'archiprêtre Léon. Ce texte, s'il
était rendu accessible par une édition, deviendrait le type auquel on compa-
rerait les innombrables variantes que nous possédons de la même version.
Au lieu de publier ce texte qu'il avait entre les mains, M. Kinzel a entrepris
de le comparer tant avec un manuscrit du xve siècle appartenant à la Biblio-
thèque de Berlin1, qu'avec les anciennes éditions, et de cette comparaison il a tiré
l'idée, indiquée par le titre de sa dissertation, qu'il existait deux recensions de
l'œuvre de l'archiprêtre Léon. Mais qu'en sait-i! ? Comment tirer des conclusions
i. C'est un ms. précédé d'un prologue (Inc. Quoniam tam philosophorum quam
poetarum dogma (ou doctrina) pronuntiat antiquorum vitam formam esse posteris. ..) qui
se trouve encore dans trois ms. de Milan et dans un ms. de Venise, tous du XIVe ou du
XVe siècle.
436 COMPTES-RENDUS
probables d'un si petit nombre de textes quand du même ouvrage il existe plus
de soixante manuscrits '. Il est donc évident que M. K. n'avait pas à sa portée
les éléments nécessaires à l'accomplissement du travail qu'il a entrepris. Il y a
plus : il n'a pas procédé selon une bonne méthode. Sa méthode consiste à diviser
le texte de Léon en une série de paragraphes qu'il analyse, citant de temps en
temps des fragments du texte d'après les manuscrits qu'il a eus à sa disposition et
les rapprochant du texte grec, intercalant les citations dans son exposé sans la
moindre entente des procédés typographiques par lesquels on fait ressortir aux
)eux les passages sur lesquels on veut appeler l'attention. Il en résulte que sa
comparaison, non seulement repose sur des bases insuffisantes, mais encore ne
présente aucune clarté. C'est l'image de la confusion. Il aurait dû se contenter
de publier en colonnes parallèles, d'après ses textes, un petit nombre de passages.
Le lecteur y eût gagné une vue bien autrement nette des différences qu'il y
avait à signaler. C'est ce qu'avait commencé, il y a cinquante ans, F. Jacobs, en
mettanten regard, pour deux passages d'une longueursuffisante, les textes de deux
éditions d'Utrecht (1473 ?) et de Strasbourg (i486) 2. Du rapprochement ins-
titué par Jacobs se dégagent des notions précises sur la grande différence de ces
deux textes. Des 33 pages de la dissertation de M. K., il ne ressort rien de
précis ni de définitif. Il n'y a pas lieu de s'arrêter davantage à un travail tout
à fait manqué. Je me borne à dire en terminant que M. Kinzel n'est aucu-
nement au courant de ce qui a été écrit avant lui sur le même sujet, qu'il fait
de nombreuses fautes de lectures dans les textes qu'il cite, et qu'il écrit avec
une négligence dont on peut se faire une idée par la première phrase de son
travail où il dit, à deux lignes d'intervalle, que la Vila Alcxandri n'a pas été
imprimée et qu'il en existe plusieurs éditions ^.
P. M.
L'Emigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle de
notre ère, par J. Loth, docteur es lettres. Paris, Picard, 1883, in-8, 260 pages.
La question de l'occupation de l'ouest de la péninsule armoricaine par les
Bretons touche par plusieurs côtés aux études romanes. Elle se lie d'abord à
celle de la romanisation plus ou moins complète de cette région avant l'immi-
gration insulaire, puis à celle de la romanisation de la Grande-Bretagne elle-
même; elle intéresse l'histoire des limites et des rapports, au moyen âge, des
populations parlant celtique et roman; enfin elle se rattache à la question géné-
rale des origines de cette épopée bretonne qui devait prendre dans la littérature
française une place si importante. C'est pour cela que nous signalons à nos
1. On en trouvera l'indication dans monHistoire (sous presse) de la légende d'Alexandre
le Grand.
2. Btitrage zur JEliern Litteratur, oder Merkwûrdigkeiten der Bibliothek zu Gotha, I,
416-7.
3. c Von der noch immer ungedruckten Vita Alexandri Magni... sind mir folgende Hand-
» scrhiften und Drucke naher bekannt geworden. »
loth, L'Emigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle 437
lecteurs la thèse instructive et solide de M. Loth. II n'a pas complètement dis-
sipé les obscurités qui entourent le sujet, et dont plusieurs ne se dissiperont
jamais; on peut trouver douteuses ou excessives quelques-unes de ses solutions;
mais il a établi la controverse, longtemps vague et presque chimérique, sur un
terrain net et solide, et il a dégagé certains résultats qu'on peut regarder comme
acquis à la science. Nous relèverons surtout ceux qui intéressent plus directe-
ment la Ronuuua.
Après avoir dans l'Introduction (pp. i-xxn) brièvement résumé les longues
et confuses discussions auxquelles a déjà donné lieu le point d'histoire qu'il
traite, et avoir dans le chapitre I (pp. 23-45) énumeré les sources où on
peut puiser et apprécié leur valeur, l'auteur expose dans le chapitre II (pp.
46-94) l'état de la péninsule armoricaine avant l'invasion bretonne, puis
dans le chapitre III (pp. 95-141) celui de la Bretagne insulaire et de ses habi-
tants de race celtique avant l'essaimage qui en transporta une partie en Gaule;
enfin, dans le chapitre IV (pp. 149-234), que suit une courte Conclusion
(pp. 235-241), il passe en revue successivement les causes de l'émigration bre-
tonne, les régions d'où sont partis les émigrants, la façon dont s'est opérée la
prise de possession de l'ouest de l'Armorique par les insulaires, l'étendue du
territoire occupé par eux et leur distribution sur ce territoire, et enfin, à tous
les points de vue, les résultats de l'immigration. Partout l'auteur fait preuve
d'une bonne méthode, d'une critique judicieuse et impartiale ' ; à l'étude des
documents de première main, auxquels seuls il accorde de la valeur, il joint une
critique linguistique qui jusqu'à présent avait à peine été appliquée à ces ques-
tions et qui y apporte une lumière toute nouvelle.
Dans le premier chapitre nous remarquons que M. Loth ne mentionne pas les
études si intéressantes de M. de La Borderie sur Nennius et Gaufrei de Mon-
mouth (voyez Rom., XII, 367, et ci-dessous, p. 475); il avait sans doute écrit sa
thèse avant qu'elles eussent paru, mais il aurait eu le temps d'en ajouter au
moins la mention. Ce qu'il dit sur la date de la naissance de Gildas est d'accord
avec ce qu'en a écrit M. de La Borderie (cf. Rom., XII, 628) : il accorde aussi,
me semble-t-il, trop d'importance aux synchronismes, le plus souvent fictifs,
de l'hagiographie bretonne. Sa liste des vies des saints bretons est intéressante,
elle offre une première tentative de porter la critique dans ce difficile sujet;
mais il faut avouer que cette tentative est encore bien incomplète, et qu'il reste
là un grand travail à faire; pour ne citer qu'un point, je ne puis admettre que
1. On peut trouver qu'il n'est pas assez au courant des études étrangères à son sujet
spécial. Ainsi il parle (p. 25) d' «un moine saxon auteur d'un poème latin De gestis
Caroli magni, publié par Dom Bouquet », sans dire que ce poème bien connu n'est en
général que la Vita Karoli d'Eginhard mise en vers, et sans renvoyer à l'édition de
Pertz (il ne cite jamais d'ailleurs les Monumenta Germaniae); — il dit (p. 20) qu' « on
a prétendu que le manuscrit original des Annales Cambriae était postérieur au xe siècle»;
c'est un fait certain; — p. 4s, il explique par le celtique YOrmesta Britanniae, titre
donné au livre de Gildas, sans savoir que ce nom d'Ormesta est attribué dans plusieurs
manuscrits au célèbre ouvrage d'Orose, et a déjà donné lieu à bien des discussions ; —
p. 58, il cite Aquin d'après l'Histoire littéraire, sans paraître connaître l'édition de
M. Joûon des Longrays, qui pouvait cependant lui être utile.
438 COMPTES-RENDUS
la vie de saint Mélaine, qui nous montre à Vannes un roi appelé Eusebius avec
sa fille Aspasia, soit antérieure à Grégoire de Tours: elle porte à mon avis
toutes les marques du xie siècle, et il est bien difficile de dire ce qui a pu,
dans la rédaction actuelle, être conservé d'une Vie plus ancienne. Il faudrait
soumettre toutes ces pieuses biographies à un examen général et comparatif,
voir où, par qui, d'après quels documents, dans quelles vues chacune d'elles a été
écrite; rechercher les rapports qui existent entre elles et désigner celles qui ont été
copiées sur d'autres; distinguer autant que possible le travail des auteurs pri-
mitifs et celui des remanieurs, etc. C'est une tâche que M. Loth, qui est chargé
d'enseigner à la Faculté des lettres de Rennes l'histoire et la littérature bre-
tonnes, pourra entreprendre et exécuter à loisir.
Dans le chapitre II, l'auteur recherche la division de la péninsule sous les
Romains et conteste, avec avantage à ce qu'il me semble, le système de M. Lon-
gnon, qui veut retrouver exactement dans les évêchés bretons les anciennes ci-
vitates. Il se demande ensuite quelle langue on parlait dans la péninsule armo-
ricaine avant l'invasion insulaire, et il conclut avec toute vraisemblance que le
gaulois y avait disparu aussi bien que dans le reste de la Gaule1. Sur la persis-
tance en Gaule de l'ancien idiome national, il présente quelques remarques qui
ne sont ni complètes ni toujours aussi approfondies qu'on pourrait le souhaiter :
il y a longtemps, par exemple, qu'on a réduit à sa vraie valeur le témoignage
de saint Jérôme2. Ici, comme en quelques autres points, M. Loth ne se montre
pas suffisamment au courant des derniers travaux de la science. Mais ses con-
clusions n'en sont pas moins justes, et nous admettons avec lui que, si les Bre-
tons insulaires n'avaient pas conquis l'ouest de la péninsule armoricaine, on y
parlerait aujourd'hui roman comme dans le pays voisin.
Passant à la Bretagne insulaire, M. Loth montre, dans le chapitre III, con-
trairement à l'opinion excessive de Thomas Wright, qu'elle a été beaucoup
moins profondément romanisée que la Gaule 5. Il exagère quelque peu à son
tour4 en sens inverse, et se trompe quand il dit (p. 103) qu'on ne trouve dans
la langue des Saxons établis en Bretagne aucune influence romaine. Au con-
traire, les mots latins ne sont pas rares dans les textes anglo-saxons et prouvent
1. A ce propos l'auteur donne un aperçu des langues celtiques et de leur rapport. Il
conteste l'opinion, admise depuis Zeuss, d'après laquelle le gaulois formait avec le bri-
tannique une branche distincte, opposée au gaidhélique; mais les raisons qu'il donne ne
sont pis bien fortes, et il n'aurait dû attaquer une théorie aussi vraisemblable qu'avec un
appareil plus solide. Ce qu'il dit sur la forme hypothétique ancienne de Cyrnri, Combroges,
est emprunté à Zeuss; mais il y ajoute la constatation intéressante de la forme elle-
même: in Combronensi 'pour Combrogensi?) regione dans la vie de sainte Ninnoc. Il res-
terait d'ailleurs à faire des recherches précises sur l'emploi le plus ancien de ce mot comme
ethnique et sur ses formes diverses.
2. Voy. Revue critique, 1873, l- '> P- 297--
3. Tous les arguments dont il se sert ne sont pas également bons. Dans le passage
d'Ammien Marcellin allégué p. 99, desertores me paraît avoir le sens ordinaire de « déser-
teurs » militaires, et nullement celui que lui donne M. Loth de « Bretons qui ont aban-
donné la cause romaine. »
4. Il trouve avec raison, p. 100, que M. Hûbner va trop loin endisantque les Ro-
mains étaient simplement « campés » en Bretagne; mais il ne va guère moins loin lui-
même deux pages après.
loth, L'Emigration bretonne en Armorique du Ve au VIIe siècle 439
que les envahisseurs germaniques trouvèrent dans l'île une population qui n'avait
pas encore complètement oublié la langue latine. Le nom même qu'ils donnèrent
à cette population, Vealli, était celui que, dans leur pays d'origine, ils étaient
habitués à donner aux Romains ', et prouve qu'ils les regardèrent d'abord comme à
peu près identiques aux Romani qu'ils connaissaient 2. Mais la persistance de
l'élément celtique indigène dans une grande partie de l'île, surtout hors des
villes, est un fait incontestable, et après le départ des légions cet élément reprit
rapidement la prépondérance. — Le second paragraphe de ce chapitre est oc-
cupé par un tableau sommaire, mais bien présenté, de la société celtique dans
la Bretagne insulaire, telle que nous la montrent du xc au xne siècle les textes
juridiques et historiques, et telle que, d'après l'auteur (qui nous semble
ici conclure un peu vite), elle devait être à peu près au y" et au yic siècle.
M. Loth a heureusement assuré et précisé quelques traits de ce tableau en
signalant les analogies qu'on trouve en Irlande, où ne pénétrèrent pas d'in-
fluences étrangères. Il en conclut que les coïncidences si frappantes qu'on a
relevées entre les lois bretonnes et les lois germaniques, notamment anglo-
saxonnes, ne tiennent qu'à l'origine commune et au développement parallèle
des deux races. Je crois qu'une étude attentive restreindrait la portée de cette
assertion, sans en détruire cependant la justesse générale. La société celtique a
dû présenter bien des ressemblances avec la société germanique quand toutes
deux étaient à la même période de civilisation; mais il paraît difficile de nier
que la seconde ait exercé sur la première, à partir de l'établissement des Saxons
en Bretagne, une influence assez considérable. Pour n'en citer qu'un exemple,
la fauconnerie joue chez les Gallois du xe siècle un rôle aussi grand que chez les
Saxons leurs voisins : il n'est guère possible que ce soit là une rencontre acci-
dentelle, et il est bien probable que la chasse à l'oiseau, avec les institutions
qui s'y rattachent, a été introduite dans l'île de Bretagne par les Germains,
qu'elle fût d'ailleurs chez eux indigène ou empruntée 5. — Le troisième para-
graphe traite, fort bien à ce qu'il me semble, de l'église bretonne, de ses diver-
gences avec Rome et de son organisation; ce sont là d'ailleurs des questions
sur lesquelles, après de longues discussions, la lumière est faite aujourd'hui. —
Le quatrième paragraphe est consacré à la distribution des peuples celtiques sur
le sol de la Grande-Bretagne aux ve et vi° siècles : il est un peu court pour un
sujet aussi difficile et aussi compliqué, mais il paraît fait avec soin et méthode ;
il aurait gagné en clarté à être accompagné d'une carte.
Le chapitre IV est le véritable noyau du livre. Après nous avoir fait connaître
la scène (péninsule armoricaine), puis les acteurs (Bretons insulaires), M. Loth
raconte le drame; c'est aussi la partie la plus neuve, la plus importante et la
plus méritoire de son travail, mais c'est en même temps celle qui s'éloigne le
1. Voy. Romania, I, j ss.
2. La continuité de l'organisation ecclésiastique et les inscriptions chrétiennes des ve
et vie siècles sont une autre preuve que le « vernis » romain en Bretagne était plus pro-
fond et plus durable qu'on ne l'a dit.
3. Cf. Romania, XII, 99.
440 COMPTES-RENDUS
plus de nos études. Nous n'en parlerons que très brièvement. M. Loth met en
relief le caractère violent que dut avoir l'occupation bretonne: les insulaires
commencèrent bien par demander et obtenir une admission bénévole à titre
d'exilés et de chrétiens, et ils s'établirent d'abord dans des parties de la pénin-
sule qui étaient presque désertes; mais peu à peu, leur nombre grossissant, ils
changèrent de ton, chassèrent les anciens habitants ou en firent leurs serfs, et
résistèrent aux revendications des rois francs : c'est l'histoire de la lice et de sa
compagne. Mentionnons les remarques ingénieuses sur la distribution des noms de
lieux en -ac en Bretagne; ces noms ne sont pas bretons, mais gallo-romains d'origine,
les Bretons insulaires n'ayant pas l'usage, si répandu en Gaule, du suffixe -a eu s;
ils ne sont pas français de forme, le français, dans la Bretagne moderne, les
changeant en -é ; or ils abondent dans la région intermédiaire entre le pays bre-
tonnant et le pays français (région aujourd'hui française elle-même), et ils y
sont, d'après M. Loth, les témoins d'une ancienne britannisation, qui a disparu
trop tard pour que les anciens noms changeassent leur terminaison -ac en -è,
mais qui n'avait pas été assez profonde pour empêcher les noms gallo-romains
en -ac de se maintenir. L'hypothèse est séduisante ; mais elle soulève, si je ne me
trompe, des difficultés assez sérieuses : ces noms auraient été conservés dans la
région en question parce qu'une population romane s'y serait toujours main-
tenue en assez grande masse sous la domination bretonne, laquelle aurait disparu
vers le xe siècle, lors des incursions normandes; mais comment cette population
romane n'a-t-el!e pas transformé le suffixe -ac comme l'ont fait ses voisines de
l'est? comment a-t-elle conservé intact le c final, que nous voyons tomber de
si bonne heure dans toute la Gaule du nord? J'avoue ne pas m'en rendre
compte. — Comparant ensuite l'organisation de l'Eglise et de la société civile dans
l'ancienne et dans la nouvelle Bretagne, l'auteur en montre la grande ressem-
blance. Les différences ne manquent pas non plus et je dois dire qu'elles me sem-
blent beaucoup plus importantes qu'à l'auteur ; on remarque ici dans l'exposition
un certain vague qui tient en bonne partie, il faut le reconnaître, à l'absence
de documents. On pourrait souhaiter que M. Loth eût insisté davantage sur les
rapports qui subsistèrent, longtemps après la période de l'invasion, entre les
deux Bretagnes; il a trouvé sans doute que cette étude dépassait les limites de
son sujet. Il parleen terminant du peu de traces du bardisme qu'on découvre dans
la Bretagne armoricaine; le nom de lai breton ne prouve pas que les musiciens
qui exécutaient des lais fussent des Armoricains : on sait qu'au xnc siècle le mot
breton s'applique aussi bien à la grande qu'à la petite Bretagne; cependant il
est probable, en effet, que plusieurs de ces lais étaient originaires de la Bretagne
continentale, et quelques-uns nous ont conservé des traditions poétiques qui
lui appartiennent en propre '.
La Conclusion résume nettement tout ce qui a été exposé dans le livre et fait
bien voir la clarté et la simplicité de la thèse soutenue par l'auteur. Après son
travail et celui du savant critique qui lui a montré la route, on peut dire que
i. Voy. Romania, VIII, 34, <,<,.
foerster, Christian von Troyes sâmtliche Werke 441
l'histoire des origines bretonnes de l'Armorique n'est plus à créer : les grandes
lignes en sont tracées d'une manière probablement définitive; il reste à les
préciser davantage et à marquer autant que possible les traits plus déliés. Le
volume de M. Loth, dans sa forme brève, fait mesurer les progrès énormes qu'a
accomplis la science, depuis une vingtaine d'années, en étendue et surtout en
sûreté; il résume des recherches faites de divers côtés et y ajoute une part no-
table d'investigation et de critique personnelle ; il doit être signalé comme un
excellent début.
G. P.
Christian von Troyes sâmtliche Werke. 1. Cliges, zum ersten Maie he-
rausgegeben von Wendelin Foerster. Halle, Niemeyer, 1884, in-8, LXXVI-353 p.
L'apparition du premier volume de l'édition si attendue des œuvres de Chré-
tien de Troyes causera à tous les romanistes un plaisir qui, il faut l'avouer, n'ira
pas sans quelque mélange d'amertume pour ceux qui sont Français. Il nous
est assurément pénible de voir les œuvres complètes du plus célèbre poète
français du xi° siècle publiées pour la première fois en Allemagne dans une édi-
tion vraiment scientifique ' ; mais si nous en éprouvons quelque mauvaise hu-
meur, elle ne doit se tourner que contre nous-mêmes. La plupart des manuscrits
de Chrétien sont en France, et si nous n'avons pas eu le courage de les copier
ou le talent de les éditer, nous serions mal venus à exprimera l'étranger qui le
fait à notre place un autre sentiment que celui de la reconnaissance -. J'espère
toujours, — mais on sait à quoi confine un perpétuel espoir, — qu'un temps
viendra où on ne comprendra pas en France cet étrange renoncement à une tâche
qui devrait nous être aussi agréable qu'elle nous est naturellement dévolue, où
la période actuelle, dans laquelle il paraît vingt fois plus de travaux sur l'ancien
français à l'étranger qu'en France, sera jugée avec l'étonnement et la sévérité
qu'elle mérite, et où la reconstruction scientifique de notre passé linguistique
et littéraire sera considérée à bon droit comme une œuvre éminemment nationale.
Ceci dit, il faut reconnaître qu'il est heureux que l'une des tâches les plus
importantes de la philologie française, l'édition des œuvres de Chrétien de
Troyes, ait été entreprise par un travailleur aussi instruit, aussi actif et aussi
intelligent que M. Fœrster. Depuis quinze ans il s'y prépare, non seulement
par la copie ou la collation des manuscrits du poète champenois, mais aussi
par une étude approfondie et minutieuse de l'ancien français. Interrompu par
d'autres travaux, par un état de santé qui lui a fait craindre de ne pouvoir
1 . Au reste, les éditions partielles sont déjà dues en partie à des étrangers : un Hol-
landais a publié la Chante, un Allemand Erec, un autre le Chevalier au lion, un Belge
Perceval. Deux poèmes, le Chevalier au lion et la Charete, ont été publiés également,
mais fort inférieurement, par des Français. Il faut y joindre le Guillaume d'Angleterre,
dont nous dirons un mot plus loin.
2. Il faut rappeler que depuis plus de trente ans M. Michelant avait préparé une
édition de Chrétien ; il est bien regrettable qu'elle n'ait pas paru alors : elle aurait rendu
des services considérables et nous aurait préservés d'une humiliation.
442 COMPTES-RENDUS
exécuter son entreprise (voy. p. L de V Introduction), il a pu enfin mener à bon
terme l'impression du premier volume, et il nous annonce celle du second comme
prochaine. Ce premier volume est d'autant mieux venu qu'il contient Clighs, le
seul des poèmes de Chrétien (sans parler de Philomena récemment découverte,
voy. ci-dessus, p. 399) qui fût jusqu'à ce jour complètement inédit. L'édition
de Cliges répond en tout point à ce qu'on pouvait attendre de M. Fcerster ; je
vais l'examiner très brièvement, après une première et rapide lecture. II faudrait
l'étudier avec la plus grande attention, comme le feront nécessairement, au
cours de leur travail quotidien, tous ceux qui s'occupent de philologie française,
pour la critiquer dans le détail ; je ne l'essaierai nullement, me bornant à exposer
ce qu'a fait et ce qu'a voulu l'éditeur, à signaler les principaux points qui, dans
son commentaire, me paraissent nouveaux, et à présenter çà et là quelques ob-
servations, surtout sur des questions théoriques.
L'Introduction commence par une chronologie des œuvres de Chrétien, à peu
près identique à celle que j'ai donnée ici (t. XII, p. 462). On y remarqueseulement
que M. F., contrairement à l'avis exprimé par divers savants, incline à regarder
le Guillaume d'Angleterre comme l'œuvre de Chrétien de Troyes : il faut attendre
pour discuter cette opinion, qui, je dois le dire, me paraît peu vraisemblable,
l'exposition qu'il en donnera dans le volume où il publiera le Guillaume. Vient
ensuite une analyse du roman, puis une étude sur le sujet. On sait (voy. Rom.,
X, 626) que la donnée centrale du récit, la ruse par laquelle Fénice, femme
d'Alis, empereur de Constantinople, se fait enlever par son amant grâce à un
breuvage qui lui donne l'apparence d'une morte, est empruntée à une très an-
cienne légende sur la femme de Salomon. Seulement, dans le poème français, la
sympathie est pour Fénice, qu'Alis a épousée malgré elle et contrairement à
son serment, tandis que toutes les autres versions font de cette histoire une
frappante illustration de la perfidie des femmes et la terminent par le châtiment
de l'artificieuse épouse. Chrétien dit avoir trouvé son sujet dans un livre de
Wmmaire de Saint-Pierre de Beauvais, et M. F. ne voit aucune raison de ré-
voquer en doute cette assertion. Il est certain en tout cas que l'histoire de la
femme qui se fait passer pour morte est arrivée à Chrétien par un intermédiaire
byzantin ; la conclusion, dans laquelle on dit que c'est à cause de la ruse de
Fénice que les empereurs grecs, depuis ce temps, enferment leurs femmes et
les entourent d'eunuques, me fait croire que le conte a été rapporté de Cons-
tantinople par quelque pèlerin, auquel on l'avait raconté pour lui expliquer ces
usages qui étonnaient les Occidentaux, et qui l'avait peut-être couché en latin.
On comprend dès lors que cette narration, sans doute fort brève, ne contînt
pas la seconde partie de l'histoire suivant les autres versions, la vengeance du
mari ; elle parlait seulement de l'enlèvement d'une impératrice dans un cercueil,
et c'est ce motif qui, développé par Chrétien, lui a fourni l'épisode principal
de son roman. Il s'est attaché à mettre dans son tort le mari de Fénice et à la
présenter au contraire comme ayant des sentiments aussi élevés que passionnés:
si elle recourt à son effrayant stratagème, c'est qu'elle ne veut pas mener la vie
d'Iseut, dont le corps appartenait à deux hommes et le cœur à un seul, et, par
surcroît de délicatesse, le poète feint qu'elle avait réussi, au moyen d'un autre
breuvage fourni également par sa « maîtresse» Thessala, à réduire son mari, pen-
foerster, Christian von Troyes sàmtliche Werkc 443
dant leur cohabitation, à ne la posséder qu'en songe'. Malheureusement, pour
allonger sa matière, le poète a cru devoir nous raconter tout au long l'histoire
dénuée d'intérêt d'Alexandre, père de son héros, et faire voyager cet Alexandre,
puis Cligès lui-même, à la cour du roi Artu de Bretagne, pour y rencontrer
les aventures les plus banales. C'est, comme le dit M. F., un sacrifice à la
mode du moment, mais il ne fait pas honneur au sentiment artistique du poète.
Il a également flatté le goût de ses contemporains et suivi le sien propre en se-
mant son récit d'interminables monologues où les personnages analysent leurs
sentiments contradictoires avec toute la subtilité de la dialectique des écoles.
On peut y admirer le maniement de la langue, parfois l'ingéniosité de l'imagi-
nation, presque toujours la finesse des détails ; mais il faut reconnaître que ces
longs morceaux, où le poète ne cherche qu'à faire bril er son esprit, manquent
absolument de naturel, de chaleur et de vérité; ils nous font sentir mieux que
tout le reste combien la poésie courtoise du xiie siècle était déjà une poésie de
société, toute conventionnelle, et cherchant à plaire à l'esprit bien plus qu'à sa-
tisfaire lecceur. — Cette partie littéraire de l'Introduction se termine par la ci-
tation des passages français, provençaux et allemands où il est fait allusion au
roman de Chrétien de Troyes.
M. F. énumère ensuite les manuscrits du Cliges, au nombre de huit (six à
Paris, un à Turin, un à Tours, plus un fragment à Oxford2), qui nous sont par-
venus, et il rend compte du système qu'il a suivi pour constituer son texte.
Après de longs efforts, il a trouvé impossible (comme il arrive malheureusement
dans la plupart des cas) d'établir une classification exacte des manuscrits ; il a
cependant reconnu qu'ils se divisent généralement en deux groupes, et que l'un
d'eux (B. N. 1 374) ofire le texte le moins composite: c'est ce manuscrit, quant
aux leçons, qu'il a pris pour base de son texte, en le contrôlant naturellement
sans cesse par les autres, dont il donne en note toutes les variantes de sens.
La critique d'un texte au point de vue des formes pose, comme on sait, de
tout autres problèmes que la critique des leçons. M. Fœrster examine ces pro-
blèmes et se prononce contre les tentatives faites pour donner aux œuvres du moyen
âge une orthographe uniforme. Ces tentatives, dit-il, n'ont qu'un but chimérique:
restituer l'autographe de l'auteur est impossible, et il n'y a aucune raison de
croire que le poète eût une orthographe plus conséquente que n'importe quel
autre scribe ; d'autre part retrouver sur tous les points la façon dont il a parlé et
prononcé dépasse nos moyens d'information, et si on y arrivait, la conséquence
logique serait une transcription purement phonographique, ce qui serait absurde.
Cependant M. F. reconnaît qu'il y a des cas où on ne peut guère procéder au-
trement : là est la vraie solution, tout est une question d'espèces ; mais je ne
puis admettre que le système qu'il préconise pour Chrétien de Troyes soit le
seul « véritablement scientifique », tandis que les tentatives d'uniformisation ne
devraient être considérées que comme des exercices utiles pour l'enseignement,
1 . C'est d'ailleurs un incident qui se retrouve dans plusieurs chansons de geste et ro-
mans bretons; seulement le breuvage est d'ordinaire remplacé par un anneau; voy.
Nyrop, Den oldfranske Heltedigtn'mg, pp. 77-7S.
2. Et le très court fragment de Florence imprimé ici (voyez VIII, 631).
444 COMPTES-RENDUS
mais dépourvus de caractère scientifique, parce que nous n'avons pas le moyen
de rendre nos restitutions parfaites et assurées et que ies résultats qu'on croit
acquis aujourd'hui seront renversés demain, « comme le montrent des faits con-
crets appartenant à ces dernières années. » C'est précisément le caractère de la
science de changer toujours, et dans aucun ordre d'études ses acquisitions ne
sont inébranlables : la constitution critique d'un texte, au point de vue des
formes, est une œuvre scientifique si l'éditeur l'a conçue et exécutée avec de
bonnes méthodes et une information suffisante. Bien loin de regarder de tels
travaux comme de purs « exercices de séminaire », je les considère comme
éminemment scientifiques ; ce sont les publications pures de matériaux qui sont
surtout utiles à l'enseignement : elles constituent les moyens d'atteindre ce qui
est le but, à savoir la restauration d'une œuvre littéraire ancienne dans son sens et
dans sa forme. Plus la philologie française fera de progrès, — sans doute après
une longue période de publications plus ou moins complètement diplomatiques, —
plus elle osera donner aux textes une forme régulière. Que l'on compare ce qui
se fait pour les publications des textes de l'antiquité. Dès à présent, il est à peu
près impossible, quand on n'imprime pas d'après un seul manuscrit et surtout
quand on restitue les leçons par la comparaison méthodique des manuscrits, de
ne pas uniformiser plus ou moins. Ce n'est pas ici le lieu de poursuivre plus loin
cette discussion, où je crois qu'au fond tous les gens compétents finiront par
s'entendre et s'entendent peut-être déjà plus qu'ils ne croient.
Quoi qu'il en soit, le système que recommande M. Fœrster, — suivre les
formes du plus ancien manuscrit (et sans doute leur conformer celles des leçons
empruntées à d'autres ?), — il ne l'a pas mis cette fois en pratique, à la suite de
circonstances toutes fortuites. 11 a donc, et je l'en félicite pour ma part, cons-
titué une graphie uniforme, d'après le plus ancien manuscrit d'une part (B. N.
794), puis d'après l'étude des rimes et la comparaison des documents qu'on peut
regarder comme écrits à Troyes ou aux environs au xme siècle (on n'en a mal-
heureusement pas du xiie). Grâce à cette détermination, il a dû établir, en une
vingtaine de pages extrêmement serrées de toutes façons, la phonétique et la
graphie probable de Chrétien, et il l'a fait à l'aide des rimes (et subsidiairement
du mètre) non seulement de Cliges, mais de toutes les œuvres (sauf Perceval,
dont il ne possède pas encore Vapparatus crilicus). La langue de Chrétien,
d'après ce relevé, concorde à peu près exactement avec celle des chartes de la
Champagne orientale et aussi avec celle du manuscrit indiqué. M. F. en conclut
que Chrétien a écrit dans son dialecte natal et n'a été que peu influencé par les
formes d'autres dialectes, notamment du francien. C'est là un résultat général
intéressant ; dans le détail, on trouve bien quelques petites divergences et in-
conséquences, mais elles ne paraissent pas en ébranler la vérité. Le « bel fran-
çois » de Chrétien est donc essentiellement du champenois, et on voit que
M. Lùcking avait tort1 de chercher dans le langage de ce poète la forme au
xiic siècle du français normal ou français littéraire actuel -.
1. Voy. Rom., VII, 136.
2. Les différences prouvées par les rimes et signalées par M. F. (p. liv) sont d'ailleurs
foerster, Christian von Troyes sàmîliche Werke 445
Je ne puis donner une idée du travail de M. F. sur la langue de Chrétien. Il
faudrait le reproduire. Je le relis en prenant quelques notes. Jame= gamba,
attesté par la rime (de même Rustebeuf, etc.) n'est pas francien. — La dis-
tinction supposée par M. Lùcking entre n nasale et n gutturale est démontrée
fausse (p. lv). — Fautre, jaude, ciievol ne sont pas franciens ; il faut peut-être
en dire autant de me'ismes, po (pauco) et autres mots pareils ($ 9). — Les re-
marques sur Vo (% 10) sont intéressantes ; j'y reviendrai dans la suite de mon
travail sur ce sujet commencé il y a longtemps. — Je crois que l'auteur aurait
mieux fait d'imprimer pour ai tantôt ai et tantôt e, non ei. — La question de
oi est traitée un peu sommairement ; je crois que pour Chrétien ei était encore,
en général, distinct de bi, ce qui est fort important pour l'histoire de ce son. —
Chcvoistre est une forme curieuse, décidément orientale. — La remarque sur la
raison de la graphie oc pour ue à l'initiale a déjà été faite {Rom., VII, 136) ;
seulement je n'explique pas de même le choix fait de \'o pour remplacer Vu (cf.
Rom., XI, s 3 1). — Que ruie, huit viennent de rue, hue par l'insertion d'un i des-
tiné à éviter l'hiatus, c'est ce qui me paraît fort peu probable : on aurait alors
aussi bien taie, et à plus forte raison charnue. — M. F. suit « volontiers » son
manuscrit favori quand il écrit meniere, menoir, mais non plus quand il écrit
memeles : on ne voit pas bien pourquoi. Les remarques faites à ce propos sur la
rime riche sont très vraies ; cependant, quand la graphie étymologique favorise
la rime riche (chei ou chaï: esba'i), il me semble indiqué de la préférer. — J'aurais
voulu un mot sur les élisions ou syncopes d'atones intérieures. — Il n'est pas
bien exact de dire que on est « affaibli » dans volontiers, volante: ces mots ont
été refaits sur vol ente. — Le paragraphe sur 1'/, l'un des plus longs et des
plus difficiles, contient bien des points discutables, sur lesquels je pense revenir
prochainement. — Sur la déclinaison ancienne des féminins delà troisième décli-
naison, M. F. se prononce (p. lxxv) pour l'opinion de M. Tobler contre la
mienne (voy. Rom., VII, 619). A quelque date qu'on rapporte l'addition d'une
s h grantrertut devenu au sujet granz vertu:, il faut bien l'expliquer par l'influence
du masculin ; c'est ce que fait aussi M. F., si je le comprends bien, et je ne conçois
pas dès lors pourquoi il traite cette analogie de « malheureuse. » La question
est à reprendre très attentivement ; j'ai exprimé à ce sujet, après une première
hypothèse, des doutes qui ne sont pas encore entièrement dissipés (voy. Rom.,
I, 317), mais je penche toujours pour mon ancienne opinion.
Je ne dirai rien du texte. Je ne l'ai lu que pour le plaisir de la lecture, sans
consulter la Varia lectio, et je l'ai trouvé partout satisfaisant, sauf quelques dé-
tails de ponctuation '. L'éditeur distingue u de v, i de /', met des capitales aux
peu grandes : ai et ei sont identiques devant n; à côté de -ons on a -ornes pour la
i"" pers. du plur.; la 2B plur. du futur et du présent du subj. de la ire conj. est en -oiz;
l'impf. du subj. de pooir est poisse et non pousse. A vrai dire, toutes ces différences peu-
vent être considérées comme purement chronologiques. Mais l'existence à la rime de ces
formes attestées aussi par les documents champenois porte à croire que d'autres formes
de ces documents, qui ne figurent pas à la rime, étaient cependant celles de Chrétien, et
je signalerai quelques autres rimes non françaises que M. F. n'a pas relevées.
1. Le système général de ponctuation est loin d'être celui que je préférerais. Je n'ai
446 COMPTES-RENDUS
noms propres1, emploie le tréma et la cédille, et place un accent aigu
sur \'e final ou suivi à's, qu'il soit d'ailleurs ouvert ou fermé. Son texte tient
donc en somme plus compte de la commodité du lecteur moderne que beaucoup
d'éditions allemandes, et je suis loin de l'en blâmer.
A la suite des poèmes de Chrétien est imprimée une très médiocre rédaction
en prose du xv° siècle, trouvée par M. Kcerting dans la bibliothèque de Dresde;
puis viennent quelques remarques, entremêlées de corrections. Voici ce que je
trouve à y signaler. Puisque la leçon de S seul peut être préférée à celle des autres
manuscrits (p. xlv), je l'adopterais au v. 199 (en lisant nul pour nus}, car mal-
gré toutes les subtilités on ne comprend rien à la leçon du texte. — Chopper
serait une forme « picarde » introduite dans le français ; il faudrait d'abord
connaître l'étymologie du mot. — A propos de quinancie, M. F. rapproche
différents mots anglais, espagnols, portugais ; il fallait surtout citer le fr. es-
quinancie. — Bievre viendrait de bl b r u m , comme genièvre dejunïperum et
anliefne de antïphona par « Ablaut » dû à la labiale (sur le v. 3850). L'au-
teur retrouve ici une idée fixe ; mais en latin, à côté de la forme nationale
bl ber on a dit bëbr u s qui est sans doute un mot étranger ; junepirus pour
Juniper us est déjà dans VAppendix Probi, et an tep hona, comme A n t e-
c h ris tu s , provient de la substitution populaire du latin a n t e au grec an ti.
Trbver de turbare s'expliquerait d'après M. F. comme il explique les mots
précédents, et ici, la voyelle étant un 0, le voisinage d'une labiale a pu réel-
lement exercer de l'influence (cf. Rom., X, 52), mais on sait qu'il y a d'autres
raisons que la voyelle qui empêchent de tirer trobar et trover de turbare. —
Relevons l'intéressante note (v. 4453) sur quainses (qui vient d'ailleurs diffici-
lement de q u a msi ). — ■ Rapprochant parodie = parochiade baroche, M. F.
se demande (v. 6121) : « De là basoche? » Mais on sait au contraire que ba-
roche est pour basoche = basilica . — Sur entâmes (v. 6603), voy. ma note
dans l'Introduction à la Vit de saint Cilles (p. xvni - ; comme il parait bien pro-
bable que enteis et cntci(s)me doivent être rapprochés, il est naturel de voir dans
la seconde partie de ces mots ipso et ipsimo; mais la première partie reste
obscure.
Disons en terminant que l'exécution matérielle de ce beau volume est tout à
fait brillante, et souhaitons que les autres poèmes de Chrétien ne tardent pas à
suivre Cligls.
G. P.
remarqué qu'une véritable erreur : le vers 5 S75 doit être mis dans la bouche des mé-
decins et suivi d'un point d'interrogation.
1. U en prive deu (Dieu), comme tous les éditeurs allemands. On peut cependant fort
bien considérer ce mot comme un nom propre, et la capitale dont on le munit facilite
souvent l'intelligence.
2. Il est singulier que M. F., qui cite le Saint Cite, en rapportant les exemples connus
a jusqu'à présent » du mot, n'en mentionne pas deux que j'ai donnés dans cette note,
et dont l'un (Char. )??) est de Chrétien lui-même.
thomas, Francesco da Barberino 447
Francesco da Barberino et la littérature provençale en Italie
au moyen âge, thèse présentée à la faculté des lettres de Paris pir Antoine
Thomas. Paris, Thorin, 1883. In- 8% 200 pages1.
L'ouvrage de M. Thomas est certainement l'une des meilleures entre les
thèses présentées en ces dernières années à la faculté des lettres de Paris. Le
sujet est assez limité pour qu'il ait été possible de le traiter à fond dans un
mémoire de dimension raisonnable. D'autre part il appartient à la fois à la lit-
térature provençale et à la littérature italienne, un peu aussi à la littérature
française, et par suite offre un intérêt varié. La tâche exigeait des connaissances
étendues et une critique exercée; M. Th. s'en est acquitté de façon à justifier
les espérances que ses précédents travaux ont fait concevoir.
Francesco da Barberino, né à Barberino, dans le Val d'Eisa, en 1264, mort
de la peste à Florence en 1348, était loin d'être un personnage inconnu avant
le travail de M. Thomas. Dès 1640 ses Documtntï d'amorc ont été publiés à
Rome par Ubaldini, qui a joint à son édition une biographie étendue de l'au-
teur. Ses règles de conduite pour les femmes iDel reggimento e costumi di donna)
ont eu deux éditions2. Mais ces deux ouvrages, s'ils donnent une idée suffisante
du talent poétique, en somme fort médiocre, de Barberino, laissent à peine
entrevoir l'activité intellectuelle de ce personnage, qui fut un curieux observa-
teur des mœurs de son temps, et nous a laissé un des documents les plus inté-
ressants que nous possédions sur l'état social et littéraire à la fin du xin° siècle
et au commencement du xiv°. Ce document, c'est l'immense commentaire latin
qui accompagne ses Documenti d'amorc dans le manuscrit unique de cet ouvrage
que possède la Bibliothèque Barberine, à Rome. Ubaldini s'en était servi pour
écrire la vie de Barberino, mais sans jamais le citer, et en plus d'un endroit il
paraît avoir mal lu ou mal interprété le texte, à la vérité difficile à lire, du ma-
nuscrit. C'est M. Bartsch qui, en 1870, fit connaître par quelques extraits la
teneur et le caractère de ce document 5. Ces extraits, pris à la hâte, et souvent
peu intelligibles par suite du grand nombre de mauvaises lectures qui s'y sont
glissées, piquèrent vivement la curiosité. On vit que Barberino possédait une
connaissance étendue de la littérature de son temps et particulièrement de la
poésie provençale. Depuis M. Bartsch, divers érudits ont fait quelques fouilles
dans cette mine si riche. M. Grion et M. Del Lungo en ont tiré un précieux
témoignage sur Dino Compagni4; M. Antognoni en a extrait deux courts mor-
1. Cette thèse a été publiée aussi dans la Bibliothèque des écoles françaises d'Athènes
et de Rome, fasc. XXXV.
2. La première par Mgr Manzi. Rome, 181$, réimprimée à Milan, 1842, dans !a Bi-
bliotheca scella de Silvestri. Elle est fort incorrecte. La seconde, par le comte Baudi di
Vesme, 187$, dans la Collezione di ope-e inédite 0 rare (Bologna, Romagnolii. Elle offre
un texte revu avec soin sur le ms., mais est dépourvue de notes et d'index et n'est ac-
compagnée d'aucun travail littéraire.
3. Jahrbuch f. rom. u. engl. Literatur, XI, 42-59.
4. Voy. Del Lungo, Dino Compagni e la sua cronaca, I, 41 1-3. Le passage avait déjà
été cité, mais incorrectement, par M. Bartsch.
448 COMPTES-RENDUS
ceaux qui concernent l'art de composer en vers1. Mais, en attendant une pu-
blication intégrale, qui, toute désirable qu'elle soit, ne paraît pas devoir se faire
très prochainement, il y avait lieu d'entreprendre une exploration complète de
ce vaste commentaire, d'en étudier la composition, d'en établir le rapport avec
les autres écrits de Barberino, d'en tirer tout ce qui peut servir à mieux faire
connaître tant l'auteur lui-même que son époque. C'est là le travail que M. Tho-
mas a entrepris et qu'il a exécuté de façon à mériter l'approbation de tous les
juges compétents. Les dernières pages de sa thèse (pp. 169-197) sont occupées
par des extraits nombreux et bien choisis du commentaire des Documenti d'a-
more, qui forment la base principale de ses recherches. La thèse elle-même est
divisée en deux parties : dans la première (pp. 10-84) M. Th. étudie la vie
de Barberino et ses œuvres; dans la seconde (pp. 88-161) il expose, d'après
l'état le plus récent de la science, l'histoire de la littérature provençale en Italie
et fait ressortir les notions nouvelles que nous apportent sur cette littérature
les œuvres de Barberino et principalement le commentaire des Docuninti d'a-
more. Tout n'est pas également neuf dans ces recherches. Il est certain qu'en ce
qui concerne l'expansion de la poésie des troubadours au delà des Alpes, M. Th.
ne fait guère que présenter avec critique et intelligence des résultats déjà ac-
quis. Mais la biographie de Barberino, telle qu'il a su l'établir sur des bases
solides, est nouvelle en beaucoup de ses parties, et grâce à ses fouilles dans le
commentaire des Documenti, l'histoire littéraire et l'histoire de la civilisation en
France, surtout au Midi, s'enrichissent d'un grand nombre de faits curieux.
Francesco da Barberino n'était point un esprit supérieur. Ses vers ne se re-
commandent ni par l'élégance de la forme ni par le sentiment poétique. Il man-
quait d'originalité. Mais c'était un homme attentif à tout ce qui se passait au-
tour de lui. Avide de connaissances, il savait interroger les personnes avec qui
les circonstances le mettaient en rapport, et notait consciencieusement sur ses
tablettes toutes les informations qu'il pouvait recueillir, soit dans les livres, soit
dans ses conversations. Par une heureuse, fortune il a connu des livres dont
nous n'aurions sans lui aucune notion, et il a pu voir et entendre des hommes
sur qui aucun témoignage n'est à dédaigner. Il s'intéressait surtout aux règles de
conduite, groupant un peu pêle-mêle les préceptes moraux et les lois de l'éti-
quette. Ses deux principaux ouvrages, le Reggimento di donna et les Documenti
d'amore, appartiennent à la classe si nombreuse au moyen âge des enseignements.
Il a voulu faire en italien ce qu'avaient fait en latin l'auteur du Facetus, en
français Robert de Blois, Philippe de Navarre ou l'auteur inconnu d'Urbain le
Courtois, en provençal Garin le Brun, Arnaut de Mareuil et Amanieu de Sescas.
Il n'a pas, à proprement parler, de doctrine à lui, tous ses préceptes se retrou-
vent en substance chez ses devanciers; toutefois il ne paraît pas qu'il ait fait
d'emprunt direct à aucun d'eux : il reproduit à sa manière des idées courantes.
Lorsque, par exemple (Reggimento, partie I2),il expose longuement les raisons
qui dissuadent d'enseigner aux femmes la lecture et l'écriture, il ne sait proba-
1. Giornale di Filologia romanza, n" 8; cf. Romania, XII. 409.
2. Edit. Baudi di Vesme, p. 40-2.
thomas, Fnwcesco da Batberino 449
blement pas qu'il se rencontre avec Philippe de Navarre ' : l'un et l'autre ex-
primaient les idées de leur temps. Barberino est un homme consciencieux qui a
coutume d'indiquer ses sources. S'il avait copié en quelque chapitre l'un des
enseignements ou des traités de courtoisie qui nous sont parvenus, il n'aurait vrai-
semblablement pas manqué de le dire. Deux particularités le distinguent des
auteurs qui avant lui ont traité des lieux communs de la morale et des bonnes
manières : le cadre allégorique dans lequel il dispose ses préceptes et l'emploi
des exemples. L'allégorie domine dans le Reggimento. Là, chacune des condi-
tions où la femme peut se trouver est étudiée en un chapitre spécial qui est placé
sous l'invocation d'un personnage allégorique lequel, dans le manuscrit original,
devait être figuré en tête du chapitre. Ainsi, la fancudla (chap. I) a pour pa-
tronne l'Innocence, la fille en état de se marier la Chasteté, celle qui a passé l'âge
du mariage la Patience, etc. Barberino a trouvé chemin faisant un trait spiri-
tuel : la veuve qui se remarie n'a pas de patronne (chap. VII); elle est repré-
sentée accompagnée d'une servante appelée Fa corne ti place. Chacun des chapi-
tres contient une historiette en prose, qui sert en quelque sorte de justification
à la doctrine exposée. L'allégorie occupe moins de place dans les Documenti d'à-
more. Elle ne se manifeste guère que dans le commencement de l'ouvrage, où
l'auteur feint qu'Amour l'a chargé de réunir en son château principal tous ses
serviteurs. Cela fait, Amour a fait choix d'Éloquence à qui il a exposé ses pré-
ceptes, ses Document!, et à son tour Éloquence les a dictés à douze dames qui
sont Docilité2, Industrie, Constance, Discrétion (au sens de « discernement »),
Patience, Espérance, Prudence, Gloire, Justice, Innocence, Gratitude, Éternité.
Ces douze dames, dont la dernière est singulièrement choisie, président à au-
tant de livres entre lesquels sont répartis les Documenti. Quant à Barberino,
toujours modeste, son rôle s'est borné à rédiger par écrit les préceptes ainsi
distribués, pour être transmis à ceux qui n'ont point eu l'heureuse fortune d'as-
sister au parlement d'Amour. Tout cela est exprimé très brièvement dans les
premiers vers du poème. Barberino sent évidemment que ces allégories sont
très froides, et il en use avec une louable modération. Les Documenti sont du
reste un ouvrage fort médiocre : les chapitres, d'une étendue fort inégale, se
suivent sans lien, sans ordre apparent, et le même livre réunit parfois les matiè-
res les plus disparates. Ainsi, dans le premier (Docilité), il est question du vice en
général, puis des vices qui ont de la ressemblance avec certaines vertus, comme
l'avarice et la prodigalité qui confinent respectivement à l'économie et à la libé-
ralité. De là Barberino passe à ces vertus accessoires pour lesquelles il avait un
penchant marqué et qui appartiennent plutôt au bon ton qu'à la morale, et il dis-
cute sur les fautes qu'on commet en parlant, sur la façon de converser de ma-
nière à se rendre agréable à chacun. En somme, il y a un peu de tout dans les
Documenti ; le sujet n'est nulle part défini, et il ne semble pas que, dans le choix
1. Voy. le passage des Quatre âges de l'homme, cité par Beugnot, Bibl. de l'École des
chartes, II, 26; cf. le mémoire de M. Jourdain sur l'éducation des femmes au moyen
âge, Mém. de l'Acad. des inscr. et belles-lettres, XXVIII, 1, 123.
2. Par ce terme l'auteur entend proprement l'enseignement, l'aptitude à apprendre
(docere).
Romania, XIII. 29
4^0 COMPTES-RENDUS
des matières à traiter, l'auteur ait eu d'autre préoccupation que de ne pas ré-
péter ce qu'il avait déjà dit dans le Reggimento.
Ce qui distingue surtout les Documcnti du Reggimento, en tant que procédé
de composition, c'est que les historiettes qui donnent un certain agrément au
second de ces ouvrages font défaut dans le premier. Mais si elles ne sont point
intercalées dans la teneur même du poème, c'est qu'elles ont été rejetées dans
le commentaire. Ce commentaire est extrêmement copieux. L'auteur y a en-
tassé tous les résultats de ses lectures, de ses réflexions, de ses observations sur
les sujets infiniment variés dont il s'est occupé dans les Documenti. Parfois un
seul mot du texte donne lieu à des pages entières de dissertations accompa-
gnées d'anecdotes et de citations. Nous avons là les éléments en même temps
que les pièces justificatives du traité en vers. Ce procédé de composition, qui
consiste à répartir entre deux ouvrages juxtaposés, mais très distincts, les pré-
ceptes d'une part, les explications et preuves d'autre part, est assurément peu
fréquent. Il n'est cependant pas sans exemple. M. Th. rappelle à ce propos
(p. $9) la Vita nuova, où les premières compositions lyriques de Dante sont
comme encadrées dans un commentaire explicatif. Ce rapprochement se fonde
sur une ressemblance bien extérieure. Dans la Vita nuova, Dante raconte l'his-
toire de sa vie, ou plutôt de ses sentiments, depuis qu'il eut atteint l'âge de
raison jusqu'à l'époque de la vision. Il a été tout naturellement amené à en-
châsser dans cette sorte d'autobiographie certaines des poésies qu'il avait com-
posées pendant cette période, mais la prose de la Vita nuova est autre chose
encore qu'un commentaire de ces poésies. Puis les deux parties, la prose et les
vers, ne sont pas du même temps, et n'appartiennent pas à la même phase in-
tellectuelle. Au contraire les Documenti et les commentaires ont été faits pour
aller de pair. Ils sont indissolublement liés. Je les comparerais plutôt à certains
traités scolastiques qui se composent aussi d'un texte et d'un commentaire sou-
vent très développé, émanant l'un et l'autre du même auteur. Tels sont par
exemple plusieurs des traités de Jean de Garlande, et notamment le plus connu
de tous, son Dictionarius.
C'est principalement à l'aide du commentaire des Documenti que M. Th., après
Ubaldini, mais avec plus de critique, a pu faire la biographie de Barberino. La
connaissance de la vie du personnage est ici particulièrement nécessaire à qui
veut se rendre compte de son œuvre littéraire. 11 naquit, comme nous l'avons
vu, en 1264. Trente ans après nous le trouvons établi, probablement depuis
quelques années, à Bologne où il exerce les fonctions de notaire en même temps
qu'il y poursuit les études de droit qui doivent un jour lui valoir le titre de
docteur. A la fin de l'année 1296 la mort de son père le rappela dans son pays
natal, à Barberino. Peu après il s'établit à Florence, où il séjourna de 1297 à
1 304. Cette ville était alors un centre littéraire important, et c'est à cette époque
que M. Th. place la composition d'un certain nombre de poésies détachées
qui peuvent sans dommage être négligées dans l'œuvre considérable de Barbe-
rino. A partir de 1 304 et jusqu'en 1 309, on ne trouve plus trace de lui dans les
documents florentins. C'est qu'alors notre auteur dut se transporter à Padoue,
où sans doute il continua à exercer le notariat, bien que les Archives de Pa-
doue, moins riches que celles de Florence, n'aient point conservé la trace de
thomas, Francesco da Barberino 451
son séjour. Mais dans son Commentaire aux Docamenti il fait mention des pein-
tures de Giotto à la Madonna dell' Arena, chapelle construite en 1503, et aus-
sitôt décorée par le grand peintre florentin. Quelques années après, probable-
ment vers 1 309, Barberino partit pour la France, où l'appelaient des affaires im-
portantes auxqulles il fait discrètement allusion dans son commentaire, sans les
spécifier autrement '. Il y séjourna jusqu'en 1313, époque où nous le retrou-
vons à Florence, et depuis lors jusqu'à sa mort, en 1348, il ne paraît pas avoir
quitté l'Italie. Son séjour en France doit avoir été la période la plus impor-
tante de sa vie littéraire. Il passa d'abord quelque temps dans le Midi, à Avi-
gnon, à Carpentras. Un demi-siècle ou trois quarts de siècle plus tôt il eût
trouvé la poésie des troubadours encore florissante; dans les premières années
du xive siècle la littérature provençale végétait à peine en quelques centres iso-
lés. M. Th. remarque justement que Barberino ne paraît pas avoir connu les
poètes en petit nombre qui de son temps encore composaient à la manière an-
tique dans quelques cités de Provence. Mais un curieux tel que lui ne devait pas
manquer de recueillir des écrits en langue vulgaire dont il n'était probablement
pas aussi facile de se procurer des copies en Italie. Et en effet c'est sans doute
alors qu'il eut connaissance des traités provençaux dont il parle avec détail
dans le commentaire des Docamenti et dont l'existence même serait ignorée sans
lui. M. Th. a consacré tout un chapitre aux auteurs provençaux inconnus cités
par Barberino. Ces auteurs sont : i° Raimbaut le Provençal, qui paraît avoir
composé ou compilé un recueil d'anecdotes destinées à servir d'exemples, ou de
Dicta memorabUia ; 2° Raimon d'Anjou, qui tirait certainement son surnom,
comme l'a bien vu M. Th., d'Anjou, village du Dauphiné (arr. de Vienne); il
avait composé un certain nombre â'enscnhamcntz, relatifs aux bonnes manières,
dont Barberino nous donne les titres, en latin malheureusement; 3" Hugolin de
Forcalquier, qui avait glosé l'un des traités de Raimon d'Anjou ; 40 Folquet, qui
avait écrit la vie de Hugolin de Forcalquier; $,;Blanchemain, femme d'Hugolin,
laquelle avait appris de son mari l'art de composer; 6° Aimeric, d'après qui il
raconte diverses anecdotes. En outre Barberino met sous le nom d'auteurs pro-
vençaux bien connus certains ouvrages dont nous n'avions jusqu'ici aucune no-
tion. C'est ainsi qu'il raconte d'après la comtesse de Die certaines historiettes,
qui, si elles sont authentiques, modifient singulièrement l'idée que nous pou-
vions nous faire de cette femme poète. Ce sont là de véritables révélations, et
si nouvelles, si inattendues, qu'on serait porté à croire que Barberino a voulu
en imposer, si l'honnêteté, la candeur, dont ses écrits portent l'empreinte, n'é-
taient un sûr garant de sa bonne foi, outre que, parmi les allusions qu'il fait à
des œuvres provençales, il en est plusieurs que nous pouvons contrôler, et qui
sont parfaitement exactes. Un jour peut-être quelque décou\erte inespérée fera
reparaître à la lumière tel ou tel des écrits perdus auxquels Barberino a fait des
emprunts. Dès maintenant le commentaire des Documcnii doit être considéré
comme une source précieuse pour l'histoire de la littérature provençale.
1. Depuis la publication de son ouvrage, M. Th. a découvert des documents qui
lui permettent d'établir l'objet du voyage de Barberino en France. Il se propose d'en
faire l'objet d'un travail spécial.
4$ 2 COMPTES-RENDUS
La littérature française proprement dite aura aussi quelques obligations en-
vers cet étonnant commentaire. Barberino a été à la cour de Philippe le Bel et
à celle du jeune roi Louis, son fils. Là aussi il a fait une abondante moisson
d'observations. Il s'est trouvé en rapport avec des hommes considérables, avec
Jean de Joinville notamment, dont il a recueilli l'opinion sur divers points d'é-
tiquette. Ces passages, soigneusement relevés par M. Th. (p. 26), ne devront
point être négligés par quiconque écrira désormais la vie du célèbre historien
de saint Louis. C'est aussi dans la France du Nord que Barberino a eu con-
naissance d'un traité « sur la bonté des nobles », de benignitaie nobilium1, dont
l'auteur, souvent cité dans le commentaire des Documenti, y est appelé « Johan-
nes de Bransilva ». Cet écrivain inconnu doit avoir vécu au xme siècle, bien
avant Barberino. Sa vie avait été écrite par un certain « Germanus2 ». C'était
un homme de manières singulièrement raffinées, pour le temps où il vivait, si on
en juge par les anecdotes que Barberino rapporte sur son compte, et qu'il a
sans doute empruntées à son biographe. Je n'ai pas mieux réussi que M. Th. à
identifier ce personnage. Toutefois, comme Bransilva n'est pas, que je sache,
un nom, je conjecture que Barberino aurait dû écrire Braiasilva ou Braisilva, et
qu'il s'agit d'un seigneur de la famille de Brasseuse, autrefois Braisscuve, dans
l'arrondissement de Senlis ?.
A ces divers ouvrages Barberino a emprunté les anecdotes, ou, comme on
disait alors, les nouvelles (dans la littérature ecclésiastique on disait exempta)
dont il a parsemé son commentaire aux Documenti et son Reggimento.il en avait
même fait un recueil spécial qu'il mentionne dans son commentaire sous le titre
de Flores novellarum, sans doute Fiori di novelle en italien. Cette indication, re-
levée par Ubaldini, a donné lieu à bien des conjectures. Ubaldini pensait que
certaines des nouvelles de ce recueil, maintenant perdu, pouvaient se retrouver
dans le Novellino. Galvani supposait que le Novellino tout entier pouvait être
l'œuvre de Barberino. Cette hypothèse, déjà combattue par MM. Bartoli et
d'Ancona4, est tout à fait détruite par l'examen des passages cités pour la pre-
mière fois par M. Th., où Barberino parle de ses Flores. Il résulte aussi de
ces textes que, si l'ouvrage lui-même est perdu, nous en avons du moins des
parties tant dans le Reggimento que dans le commentaire sur les Documenti.
Barberino n'a pas eu en son temps un succès proportionné à la grandeur du
labeur qu'il s'est imposé. Ses Flores ne se sont pas conservées, et de ses Documenti
comme du Reggimento il ne reste qu'un manuscrit. 11 méritait mieux, car s'il fut
un poète médiocre, c'était du moins un brave homme. On peut lire, dans le chapi-
tre de ses Documenti qui est placé sous l'invocation d'Innocence, quelques vers
qui nous font pénétrer dans son âme honnête et simple. « Il y a », dit-il en par-
;. P. 177, fol. 16 b du ms. des Documenti.
2. P. 181 ; fol. 25 c du commentaire.
3. « Willelmus de Braisilva » ou « de Braieseuve » figure dans des actes de 125s et
1239, voy. Layettes du Trésor des chartes, par Teulet, II, n°s 2335, 2341, 2827. C'est
Braiesclve, dans l'unique ms. de Gullaume de Dole; voy. Fauchet, Œuvres, (1610) 578,
et Arch. des Missions, I, (1850)287.
4. Voy. Romania, II, 406.
thomas, Francesco da Barberino 453
'ant de l'homme sage qui est arrivé à l'heure delà mort, « il y a trois choses qui
« t'apportent une douce consolation : la ferme espérance du salut, le mépris de
« la vie temporelle qui est terminée, finir tes jours dans ton pays entre ceux de
« qui tu es né ' ». Ces derniers mots rappellent Dante parlant de Florence, dont
il a été exilé par la volonté de ses concitoyens, et dans laquelle il voudrait re-
poser son âme fatiguée et terminer ses jours -.
J'en ai dit assez pour faire ressortir l'intérêt du sujet traité par M. Thomas.
Je n'ai que peu d'observations critiques ou de remarques additionnelles à faire
sur le mémoire, qui est d'un bout à l'autre un bon travail, et ces observations
portent sur des points d'importance minime. En voici pourtant quelques-unes.
Les extraits du commentaire publiés en appendice ne sont pleinement intelli-
gibles qu'à condition d'être perpétuellement mis en rapport avec les parties des
Documentï auxquelles ils se rapportent. M. Th. n'a pas indiqué assez exacte-
ment cette concordance. — P. 49, M. Th. rapproche du sonnet inséré dans le
Reggimento (Baudi de Vesme, p. 103) la nouvelle provençale du perroquet, par
Arnaut de Carcasses. Mais il n'y a aucun rapport quelconque entre ces deux
pièces. — P. 97, M. Th. mentionne parmi les ouvrages provençaux dont la
conservation est due à des Italiens le fragment d'Alexandre de la Laurentienne.
Mais, si les caractères paléographiques ne me trompent pas, le manuscrit tout
entier est d'une écriture française; c'est donc fortuitement qu'il se trouve en
Italie. — P. 98, le manuscrit des Auzels cassadors de Daude de Prades con-
servé à Rome n'est pas unique. On en a déjà cité deux copies catalanes, et de
plus il y en avait un manuscrit à Tours, qui a été volé par Libri et mainte-
nant est chez lord Ashburnham 5. — P. 106, à propos de Raimon Vidal, M. Th.
aurait pu citer la mise en vers de son petit traité par Terramagnino de Pise4.
— P. 118, pour le récit attribué à Miraval par Barberino, il y aurait à exa-
miner deu>: témoignages cités récemment par M. Chabaneauî. Le premier au
moins, celui de Sordel, semble bien d'accord avec l'analyse donnée par Barbe-
rino. — P. 123, l'historiette attribuée à !a comtesse de Die (la femme qui a
eu plusieurs maris tous de plus en plus mauvais) a des analogues dans la litté-
rature des exempta. On peut citer par exemple une histoire recueillie par Eude
de Shirton^. — P. 174, l'idée exprimée par la comtesse de Die que la femme
est plus noble que l'homme parce qu'elle a été créée de la côte d'Adam, au lieu
que celui-ci a été formé du limon de la terre, est un lieu commun fréquent dans
la littérature du moyen âge; voy. Romania, VI, 501.
P. M.
1. Document!, p. 333.
2. Convivio, I, m.
3. Voy. Romania, XII, 339.
4. Romania, VIII, 181.
5. Rev. des l. rom., 3e série, IX, 98-9.
6. Jahrb. f. rom. u. engl. Literatur, IX, 129-30.
454 COMPTES-RENDUS
Dias géniales ô lûdicros, libro expôsito dedicadoâ DonFadrique
Enriquez Afan de Rivera, marqués de Tarifa, por Juan Caro,
presbitero, rector del Colexio de la Sangre de Nuestro Seîïor Jesu Cristto de su villa
de Bornos y su capellan. Anode 1884. Sevilla, imp. de El Mercantil Sevillano. In-4
de 443 pp. (Sociedad de Bibliôfilos andaluces. Primera série).
Rodrigo Caro, antiquaire andalous, né à Utrera en 1 $73, mort à Séville en
1647, est l'auteur de travaux d'histoire et d'archéologie, en partie publiés de
son vivant ou de nos jours seulement sous les auspices de l'Académie de l'His-
toire ', et en partie inédits. La Société des Bibliophiles andalous, dont le siège
est à Séville, a récemment entrepris une édition complète des écrits non en-
core imprimés de Caro, auxquels elle a décidé de joindre quelques opuscules
déjà publiés mais devenus fort rares et tout ce qu'elle réussira à retrouver de
la correspondance de cet érudit. Deux volumes ont paru. Le premier contient
une biographie de Caro par D. Marcelino Menéndez Pelayo, divers mémoires
sur la ville d'Utrera, le testamentde l'auteur ?. Le second, dont nous allons nous
occuper exclusivement, renferme l'œuvre la plus importante de Caro, intitulée
Dias géniales ô lûdicros, puis quelques dissertations historiques et des poésies
qui n'intéressent pas nos études. C'est au livre célèbre d'Alessandre Alessandro
(Alexander ab Alexandre), les Dies géniales, que Caro a emprunté, il le laisse
entendre 3, le titre de son traité sur les jeux, mais il y a ajouté le mot lûdicros,
pour en mieux déclarer l'objet. Dédié à D. Fadrique Enriquez Afan de Ribera,
fils aîné de D. Fernando Enriquez Afan de Ribera, duc d'Alcakî 4, qui avait
alors dix ans, ce livre a été achevé en 1626 S. On ne voit trop pourquoi, Ro-
drigo Caro ne le signa pas de son nom, il le mit sous celui d'un Juan Caro,
peut-être un de ses parents, comme l'indique Nicolas Antonio ; et pourtant,
dans deux ouvrages publiés, l'un en 1622, l'autre en 1634, notre Rodrigo en
revendique formellement la paternité : bien mieux il tenait ces « Journées de
récréation » pour un des écrits qui devaient lui faire le plus d'honneur, car
dans son testament, daté de Séville, le $ août 1647, il le mentionne parmi ses
legs. « Je lègue, dit-il, le livre manuscrit que je possède, intitulé Dias géniales,
et qui est écrit de plusieurs mains, au collège de San Alberto de cette ville de
Séville, de l'ordre du Carmel, et au père recteur, afin qu'il le garde avec les
1. Mémorial histôrico, t. I, p. 345 et suiv.
2. Mémorial de la villa de Utrera, autor el licenciado Rodrigo Caro. Ano de 1883. Se-
villa, impr. de El Mercantil Sevillano, in-4.
3. « No sea que te liâmes â engano y pieuses que por llamarse Dias géniales, como
el libro de Alexandro ab Alexandro, contiene cosas de mucha curiosidad ô importancia,
pues su duetio te desengaîiô con anadir lûdicros. »
4. J'ai parlé ailleurs de ce Mécène andalous, qui avait réuni une fort belle biblio-
thèque et une riche collection d'antiquités; voir Zeitschrift fur romanische Philologie,
t. III, p. 37 On peut consulter encore à ce sujet la préface de D. Benito Cano aux An-
tiguedades d'Ambrosio de Morales (Madrid, 1792, t. IX) et les Additions de Diego Ignacio
de Congora aux Varones ilustres de Sevilla de Rodrigo Caro (biographie de Diego Ortiz
iiga); ms. Dd 189 de la Nacional de Madrid. Ce qui subsiste des collections du
troisième duc d'Alcalâ appartient aujourd'hui aux ducs de Medinaceli.
5. La dédicace est datée : « De su villa de Bornos, 6 de agosto de 1626. »
caro, Dias géniales ô lùdicros 455
autres livres de la librairie dudit couvent, qu'il ne l'en sorte pas et que les per-
sonnes qui en auraient le désir puissent l'y lire. » Dans un avis au lecteur de
l'édition des Bibliophiles andalous, qui doit avoir été transcrit à la lettre d'une
copie du xviie ou du xvmc siècle, on lit que I' « original », c'est-à-dire le
manuscrit légué par Caro, en 1647, se trouve {esta) dans la bibliothèque du
collège de San Alberto : il n'y est plus, cela va sans dire, et, ce qui ne doit pas
nous surprendre davantage, nul ne paraît savoir où il a passé. Heureusement
diverses copies en ont été prises, qui se conservent aujourd'hui à Séville, à Ma-
drid, en Angleterre. M. Menéndez Pelayo parle de sept ou huit copies, mais si
incorrectes qu'on ne saurait s'en rapporter à aucune d'elles ' et qu' « il importe
extrêmement de fixer le texte en l'imprimant. »
Comment les bibliophiles de Séville ont-ils compris leur tâche, comment ont-
ils « fixé le texte » de ces Dias géniales? Un avertissement de douze lignes, le
seul apport de l'éditeur, qui, pour le dire en passant, a sagement fait de ne pas
se nommer, semble destiné à nous l'apprendre. « Imparfaites et vulgaires sont
les copies de cet important traité que nous avons collationnées pour la présente
édition. Cet inconvénient est d'autant plus regrettable que les textes latins de
plus de trente auteurs difficilement accessibles y ont été si déplorablement altérés
qu'il nous a été impossible d'en entreprendre la vérification. » Pas un mot sur
ces manuscrits. Où se trouvent-ils, d'où viennent-ils, quelle est leur autorité ?
C'est ce qu'on a pas jugé utile de dire. Admettrons-nous maintenant l'excuse
que donne l'éditeur en ce qui concerne l'incorrection du texte? Le livre nous
venant d'Espagne, il n'est que juste sans doute de se montrer indulgent ; on
doit pourtant établir ici une distinction : parmi les textes latins ou grecs (ces
derniers toujours en traduction latine) cités par Caro, les uns sont empruntés
aux humanistes ou aux philologues du XV, du xvi° et du xvne siècle, les
autres aux auteurs de l'antiquité. Or, il se peut qu'aucune des bibliothèques de
Séville ne possède ni le De arte gymnastica de Girolamo Mercuriale, qui, au dire
de Joseph Scaliger, « étoit une grande beste » 2, ni de Caelius Rhodiginus ses
Antiquarum lectionum hbri XVI, et si notre éditeur n'avait laissé, sans les véri-
fier, que ces passages d'érudits et de compilateurs, on lui pardonnerait aisé-
ment quelques fautes; mais ce sont ici Virgile, Horace, Ovide, Martial, l'es-
pagnol Martial, l'espagnol Sénèque et tant d'autres parmi les plus connus, les
plus maniés, qui parlent la langue la plus fantastique, un charabia de tout
point inintelligible. Nul n'imaginerait, avant d'avoir feuilleté ce livre, ce qu'a
réussi à faire du latin de ces auteurs le bibliophile de Séville. Ce serait comique,
si ce n'était vraiment révoltant. Et rien n'établit mieux qu'une telle publication
la décadence profonde des études classiques en Espagne. Qu'une énormité de ce
genre soit possible dans l'ancienne Hispalis, n'excite pas un toile général, ne
couvre pas de ridicule la société qui en a pris la responsabilité, cela dit tout. A
son dominé qui lui demande s'il a appris quelque chose de la grammaire, Ge-
1. Celle que j'ai eu l'occasion d'examiner il y a quatre ans à la Bibliothèque Natio-
nale de Madrid (Ff 159' ne m'a pas paru si mauvaise; c'est une transcription d'un ma-
nuscrit du comte del Aguila exécutée en 1776.
2. Scaligerana, Cologne, 1667, p. ijj-
456 COMPTES-RENDUS
rundio de Campazas répond : Ah ! esso si, senor : ya lleguè hasîa Musa, ae. Le
bib'iôfilo andaluz n'en sait pas si long, il s'en faut. Mais pourquoi aussi se
mê!e-t-i! d'imprimer du latin ? Mieux eût valu mille fois laisser dormir les Dias
géniales au fond des bibliothèques, où ceux qui ont à s'en servir savent aller les
prendre, que de déshonorer un livre intéressant, curieux et en son temps méri-
toire. Le devoir d'un éditeur sérieux eût été de vérifier avec soin toutes les
citations des auteurs anciens, d'en rétablir le texte défiguré par les copistes,
tâche facile, presque mécanique, avec un Forcellini et un Thésaurus d'Estienne,
ou moins que cela, puis de rechercher et d'indiquer exactement ce que Caro
doit aux antiquaires modernes. Ce travail lait, on pourrait alors se prononcer
en connaissance de cause sur la valeur du livre, l'originalité des recherches et
des rapprochements, ce qui n'est pas possible pour l'instant ; aussi, malgré
toute mon estime pour quelques érudits espagnols contemporains, qui placent
très haut ces Dias géniales, les tiennent pour un monument de l'humanisme espa-
gnol, demanderai-jeà n'accepter leur opinion que sous bénéfice d'inventaire. Au-
tant que j'en puis juger, Caro est redevable, lui-même ne le dissimule pas ',
des deux tiers (peut-être plus) de son érudition gréco-latine à ses prédé-
cesseurs; le plus grand nombre des textes qu'il produit sur tel ou tel jeu de
l'antiquité, il les a trouvés déjà réunis dans les notes des commentateurs. Ce ne
sera donc qu'après avoir consciencieusement restitué à César ce qui est à
César qu'on verra clair dans cette « orgie érudite », comme la nomme M. Me-
néndez ; auparavant il faut éviter de se prononcer. L'évaluation de la science
archéologique de Caro est affaire qui intéresse surtout les Espagnols, plus par-
ticulièrement les Andalous, car il va de soi que le traité de l'antiquaire d'Utrera
n'a plus aujourd'hui, pour ce qui concerne l'archéologie classique, la moindre im-
portance ; le premier manuel venu, Smith, Marquardt ou Daremberg, riche des
travaux accumulés pendant deux siècles, enseigne en quelques pages, d'une façon
autrement sûre et précise, tout ce que Caro s'efforce péniblement d'expliquer et
beaucoup de choses qu'il n'explique pas, mais la piété envers les ancêtres devait
exciter l'éditeur sévillan à nous rendre l'œuvre de ce compatriote du xvne siècle
au moins telle qu'elle a été écrite, à la ramener à ses sources, à la commenter
sobrement. Hélas! L'édition des bibliophiles, si ce nom convient à un amas de
papier noirci comme au hasard, n'est qu'une trahison : le pauvre Caro ne s'y
reconnaîtrait pas, il maudirait de bon cœur Yingcnio lego qui a touché de ses
mains profanes et brutales l'enfant préféré de son esprit 2. L'Espagne, quoi que
prétendent de jeunes critiques pleins de leur sujet, n'a eu ni Henri Estienne ni
1. P. 108 : « dejé muchas cosas de propôsito, que muy â la larga escriben Mercuria
en su Gimndstica ô Onofrio Panvino y Bu'.engero en el libro De ludis circensibus et De
circo, » etc.
2. Donnons, par curiosité, quelques spécimens du latin et du grec du bibliôfdo. Il fait
dire à Po'itien (!), au prologue des Mènechmes : Esporgite lumbostum, nos sesum ibimus
spectavimus que vos taciti au! ridepimus (p. 54); le vers d'Ovide {Fast., IV, 183) : Ibunt
semimarcs et inania tympana tundent est devenu Inbunt seminares et in unia timpana
tundent (p. 197); Archimède s'écrie, par la bouche de notre Espagnol : EùpfojHo,
eùpfonctf! (p. 255). En voilà assez, je pense.
caro, Dias géniales 6 lâdicros 457
Joseph Scaliger ni Casaubon, mais elle a eu certainement un joli groupe de
bons humanistes, qui savaient leurs auteurs, quelques doctes aussi, qui sur des
points de détails ont avancé la connaissance de l'antiquité. Que diraient-ils s'il
leur était permis de contempler les Dias géniales sortis des presses du Mercantil
Sevillano en l'an de grâce 1884? M'est avis qu'ils diraient des choses dures, et
ils n'auraient pas tort.
C'est assez parler de la partie ancienne de l'ouvrage de Caro; cette partie-là,
avons-nous dit, importe peu, sûrs que nous sommes de n'y rien trouver de
nouveau, rien qui ne soit mieux exposé ailleurs. L'unique intérêt du livre con-
siste dans les rapprochements de jeux de l'Espagne du xvne siècle avec ceux des
Grecs et des Romains, dans les descriptions que l'auteur s'est plu à nous
donner des ludicra de son époque et de son pays. Et cela même ne nous mène
pas fort loin. Pour curieux que soient certains renseignements recueillis par
Caro, je crains que l'attente des folk-loristes ne soit quelque peu déçue. En
premier lieu, ces renseignements, étouffés par un grand étalage d'érudition, sont
moins nombreux qu'on ne serait porté à le croire, puis la publication des biblio-
philes a été sérieusement déflorée il y a peu par M. Rodriguez Marin, qui, dans
le premier volume de ses Cantos populares a inséré et une table détaillée des
six dialogues et d'assez nombreux extraits de ces Dias géniales '. Il ne resterait
donc plus guère qu'à glaner çà et là des données omises par le compilateur des
chants populaires andalous (plutôt qu'espagnols); je crois utile toutefois de
donner comme le résumé de ce qui dans ce livre peut intéresser lefolk-lore.
Ces « Journées de récréation » sont distribuées en six dialogues, auxquels
prennent part trois gentilshommes; nommés D. Fernando, D. Diego et D. Pedro,
puis un domestique, Melchior, très compétent en matière de jeu et souvent con-
sulté : ces quatre personnes sont réunies dans une propriété des environs de
Séville 2.
Dialogue I. Jeux olympiques, pythiques, isthmiques, 'etc. ; rc^vtaBXov ; ludi
circenses ; troja, saltus et saltatio. — P. 24. Sur le second exercice du iwévcaOXov
ou quinquertium, la course (Spdjioç), Caro remarque qu'il y avait un premier et
un second vainqueurs « comme ici dans les fêtes littéraires ou lorsqu'on court la
soie (cuando corren la seda). » Quel était ce divertissement? — P. 54. A cosco-
jita ou n pie cojita, à cloche-pied (icr/.wX'.aaad;i . Caro distingue : 1° âcoscojita,
à celui qui saute le plus loin ou le plus grand nombre de fois sur un pied ; 2°
espada lucia, un enfant vient à cloche-pied sauter sur un autre (cf. Rodriguez
Marin, Cantos populares, I, 166) ; 30 palomita blanca, ahao, semblable au jeu
précédent. — P. 57 à 65. Balles et damas. Le nom de danza est réservé à la
saltatio honesta ; ainsi la danza de espadas, que C. rapproche de la saltatio pyr-
rhica, une ronde [aride la rueda y coces en ella), une manière de chaîne [Juan de
las Cadenas, ahao) et les danses de la Fête-Dieu rentrent dans cette catégorie
1. Dans un compte-rendu de ces Cantos populares publié ici même {Romania, t. XII,
p. 39i\ M. Milâ y Fontanals a transcrit aussi quelques paragraphes du livre de Caro.
2. « En una heredad no muy léjos de la antigua cuidad de Bétis. » C'est donc à tort
que M. Ménendez dit : « en una heredad vecina à Utrera. »
458 COMPTES-RENDUS
(Rodriguez Marin, I, 167). Aux danses de la Fête-Dieu « qui ont lieu dans
toutes les villes d'Espagne », C. assimile les pantomimes. A ce propos, un des
interlocuteurs remarque : « nous avons vu quelque chose de cela cette année
dans les théâtres et colisées de Séville, avec cette seule différence que le musi-
cien qui jouait du violon chantait l'histoire et le baladin dansait les actions ; il
dansa ainsi le Caballero de Olmedo et la Fabula de Piramo y Tisbe. » Le balle
est la saltatio lasciva et deshonesta, l'abomination des abominations ; Caro cite
parmi les balles, la Zarabanda, la Chacona, la Carreteria, la Topona >, Juan Re-
dondo, Rastrojo, Gorrona, Pipirronda, Guiriguirigai.
Dialogue II. Des trois derniers exercices du -EvxaOXov (disque, javelot, lutte).
P. 78. Au jeu du disque correspond le tirar la barra; la barra se dit aussi herron
(augmentatif de hierro) « qui est un morceau de fer rond, gros, troué par le
milieu, semblable en quelque chose au disque. » — P. 86. A propos du pugilat
et des fanfaronneries du parasite des Captifs de Plaute : Nam meus est ballista
pugnus, cubitus catapultast mihi, etc., Dom Pedro observe que ce glorieux là
ressemble « à notre valiente Rastrollo, qui mange des coups de poing et boit
des ruades. »
Dialogue III. Après les exercices, les jeux proprement dits, surtout les jeux
d'enfant (niherias) ; les noix ou les amandes ; commentaire d'un passage de
l'élégie Nux2; osselets; dés; dames et échecs. — P. 112. Sur spargere nuecs :
« la même coutume s'observe encore aux noces, surtout dans les villages, où
l'on jette aux gamins des amandes, des noix, des châtaignes, des pois chiches. »
— P. 1 1 5 et suiv. Jeu d'amandes, dit du ladrillejo (petite brique), dont la règle
est donnée dans le vers 73 de l'élégie : Has puer aut certo rectas dilaminat ictu ;
comme celle du dedillo et des cuadernas dans les vers suivants : Aut prônas di-
gito bisve semelve ferit. Quattuor in nucibus, non amplius, aléa îoîa est, Cum sibi
suppositis additur una tribus ; puis la chasa [Per tabulae clivum labi iubet alter et
optât Tangat ut e multis quaelibet una suam). — P. 117. Parcs y noncs (par
impar, <xpTta<ifjidç) ; vers 79 et 80 de la Nux. — P. 121. Le jeu du A (A'hx,
v. 81-84), auquel Caro compare la rayuela. — P. 123. Le jeu qui consiste à
lancer des noix ou des amandes dans un pot (Nux, v. 85-86) ; ce jeu se nomme
en Espagne mochilluno, mais ici au pot est substitué un trou creusé dans la terre.
— P. 124. Jeu de billes, qu'un des interlocuteurs décrit comme une nouveauté
(Este juego se me hizo d mi muy nuevo, vicndole jugar en la puerta del Arenal, en
Sevilla, un dia de estos, y lo tu.it por invencion moderna). — P. 129 et suiv.
Taba (osselets). Il est bien regrettable, dit Caro, que la bonne dame (la Tabà)
ait été reléguée â la province de Picardie (le milieu des picaros) par Bilvan,
monarque suprême de la fainéantise. » Il s'agit ici évidemment du jeu de cartes.
Mais qu'est-ce que Bilvan? Le nom d'un fabricant imprimé sur les cartes? —
1. Topona doit être une mauvaise lecture pour Capona; cf. 'p. 102, et Casiano Pe-
llicer, Tratado histôrico sobre el origen y progresos delà comedia, etc. Madrid, 1804,
t. I, p. 126, qui précisément rapporte ce passage de Caro, probablement d'après un
manuscrit de la Nacional de Madrid.
2. Les vers ici rapportés de cette élégie sont naturellement fort corrompus; je suis
l'édition Baehrens, Poetae latini minores, t. I (Bibl. Teubnei).
caro, Dias géniales 6 lûdicros 459
P. 13$. Noms des coups au jeu des osselets. D'après Caro, carnicol, nom donné
dans certaines localités de Castille à l'osselet, viendrait de canicula (coup du
chien), ce qui est notoirement impossible. D'enfants qu'il a questionnés, D. Fer-
nando, l'un des interlocuteurs, a appris qu'un des côtés de l'osselet se dit horca,
c'est le coup malheureux (canis), et que le coup heureux ( Venus) se nomme carne.
L'un des côtés est encore nommé chuquc, ce qui rappellerait -/Xo; (autre étymo-
logie controuvée). Le valet Melchior, dont l'autorité est invoquée par D. Fer-
nando, complète et rectifie ces renseignements. Les noms des coups ne sont pas
toujours les mêmes. Au jeu proprement dit de la taba on nomme carne le côté
qui a la forme d'un S couché et chuquc le côté opposé ; le côté un peu concave
de l'osselet se dit culo et le côté convexe barriga. Au {jeu dit du rey, le côté
carne devient rey, l'opposé alguazil, la barriga est nommée zapata et le culo,
horca. Caro traite encore de la perinola, sorte de dé, dont les quatre côtés sont
marqués des lettres T S P D. Sur les dés proprements dits, les dames et les
échecs, il ne nous apprend rien d'intéressant.
Dialogue IV. De la micatio ; toupies ; jeux de paume ; feux de la Saint-Jean ;
rondes et chœurs. — P. 153. Description du jeu bien connu de la mourrc
(morra), qui, à en juger par ce que rapporte Caro, semble avoir été importé
d'Italie en Espagne. « Au royaume de Valence, dit D. Fernando, j'ai vu jouer
un jeu qu'on nomme la morra, qui m'était tout à fait inconnu ; depuis je l'ai vu
jouer à des étrangers à l'Arenal de Séville et en cherchant dans les livres, j'ai
trouvé qu'il était fort ancien. » — P. 1 56 et 1 59. Toupies (trompo, peonza). —
P. 166. A propes du jeu de paume, D. Fernando dit qu'il a vu « en nuestro
lugar » des Mores de Barbarie jouer à la paume avec de gros bâtons au lieu
de battoirs et la recevoir au bout de ces bâtons avec beaucoup d'adresse. La
raquette n'était guère connue en Espagne : dans un jardin de Séville, situé
près de PAlcazar, D. Fernando vit des joueurs s'en servir, mais, dit-il, la plu-
part étaient étrangers. — P. 173. Caro compare au cpaiv£v8<x na'Çstv, décrit par
Antiphanes et Pollux, Onomasticon, IX, 105, le jeu de la olla, qui se joue entre
femmes dans la vieille Castille, et au datatim ludere des Romains le jeu qui con-
siste à présenter quelque chose à quelqu'un, puis à retirer vivement la main en
disant mlz, ou encore un autre jeu, dit al cacr : des enfants rangés en cercle
mordent tour à tour un morceau de pain, de fromage ou un fruit planté au
bout d'une baguette; celui qui le fait tomber est condamné à le remplacer. —
P. 175-176. Les jeux de paume, décrits par Pollux (Onornast., IX, 104, 105)
sous les noms d'êîp'axupos et d'aTidppaÇiç, se sont conservés ; mais dans le pre-
mier jeu la balle, au lieu d'être d'abord lancée de la ligne médiane qui sépare
les deux camps, l'est de l'emplacement d'un des deux camps à l'aide du battoir.
— P. 179. Un autre jeu consiste à lancer plusieurs fois la balle contre un
mur en disant un, dos, très, Martin Cortés, en la cabeza me dès, et à la recevoir
après cela sur la tête. Celui qui la manque fait l'âne, c'est-à-dire va se coller la
tête contre le mur : le gagnant, qui est dit roi, monte sur l'âne. Lorsqu'on ne
fait que compter les bonds de la balle sans la recevoir sur la tête, le jeu se
nomme las bonitas '. — P. 180. Jeu du mail [mallo, chucca). — P. 180-204.
1. Cf. la description du même jeu par Pollux (IX, 106) : ônoTS [xe'vxot repoç tov toi-
460 COMPTES-RENDUS
Sur les feux de la Saint-Jean, les rondes et les instruments de musique qui ser-
vent à faire danser, rien de curieux. Notons seulement ce commentaire des mots
bombus et imbrex. « Ce que Suétone nomme bombi était une manière d'accla-
mation, semblable au bourdonnement des abeilles ou des timbales, comme nous
l'entendons taire sur les galères, lorsqu'elles se saluent entre elles ou que quelque
capitaine passe ; imbrex, une imitation du bruit que fait la pluie en tombant,
sorte de sifflement comme celui qu'ont coutume de faire aujourd'hui les étudiants
lorsque le professeur entre dans l'amphithéâtre. »
Dialogue V. Des Saturnales, auxquelles sont comparées les mascarades des
Innocents et du matin de la Saint-Jean, les danses des matassins, etc. — P. 217.
Brocarder (darse 'grita, pullas). Caro ne parle que des anciens ; il y avait ce-
pendant beaucoup à tirer de la littérature et des textes législatifs (Cuadernos des
Cortès) sur les pouilles d'Espagne1. — P. 223. Grimaces et gestes moqueurs ou
obscènes (ciconia, higa, etc.). — P. 228. De quelques jeux décrits par Pollux
comparés à des jeux d'Espagne. — P. 230. BaatX^'voa (Pollux, IX, no), le
jeu del Rey ; on tire au sort (à Castille ou à Léon, ou à pair et impair) à qui
sera roi, et le roi commande aux autres ce qu'il lui plaît. — P. 223. 'Ooxpoc-
•/.ivoa (Pollux, IX, mi ressemble au jeu dit data la china, dont Melchior
donne une longue explication. — P. 235. ÀieXxuirtfvSa (Pollux, IX, 112),
hurta la ropa. Les enfants se divisent en deux camps et, après avoir tracé une
raie à distance égale des deux camps, se saisissent par les mains en criant gur-
nmaco ; le plus fort prend l'autre et s'efforce de l'entraîner dans son camp. Ce
jeu, analogue à notre jeu de barres, se nomme encore sonsoluna, à cause de la
position respective des deux camps « l'un ayant le côté de l'ombre, l'autre celui
de la lune » (sum sub lima). — P. 236. MufvBa (Pollux, IX, 113). Jeu de
l'aveugle, colin-maillard [Adivina qu'un te diô, la madré que te pat iù ou elesconder).
— P. 237. Xuxpivoa (Pollux, IX, 1 14), la olla ou siembro y aviso. — P. 238.
Kuv7]t!.'vc;a (Pollux, IX, 1 1 4^ , jeu du baiser. Caro compare un jeu de rubans
qui se joue entre hommes et femmes ou entre femmes seulement ; les joueurs, qui
tirent par ses deux bouts un même ruban, s'embrassent. — P. 240. E^oivocpi-
X:'vooc (Pollux, IX, 1 1 5), esconde la cinta ; on joue aussi ce jeu avec une savate
au lieu d'étrivière. — P. 241. S/.a-sooa (Pollux, IX, 1 16), en latin /unis con-
tentiosus, en espagnol llevar cl gato al agua. — P. 245. K^iv'vox (Pollux, IX,
117), la rayuela, se joue avec des sous ou des amandes qu'on lance dans un
creux. — P. 246. 2 i:p£7CT;'v3a (Pollux, IX, 1 17), apatusca, à peu près le jeu du
bouchon. — P. 246. Yïkzis-ofioKvotx (Pollux, IX, 1 17), las harinillas, se joue
avec de petits morceaux d'os en forme de dés et à six points ; celui qui amène
le plus gros point gagne. — P. 247. 'A-ootopaaxivôa (Pollux, IX, 117),
sal, salcro, le jeu de cache-cache. — P. 248. 'IijLavTsX'.yuo; (Pollux, IX, 118),
yov xrjv aepatpav KVTi7t^[A7toi6V, xo Tzlffio; twv ^5r,;j.â-tov otsXoyiÇovxo. xal ô [uiv
ijTKiS(xevoî ovo: IxaXeîto xai reav inolet xo -yjvxxyQiv, ô oé vwcûv [jaaLXeô; -es rçv
■/.%: ir.i-y.--zv.
1. Les noms grecs de YOnomasticon sont presque tous plus ou moins altérés. Je les
corrige quand il y a lieu et marque les renvois à l'édition Bekker (Berlin, 1846).
caro, Dias géniales 6 lûdicros 461
la corregiiela, jeu qui consiste â dénouer deux courroies entortillées autour d'un
bâton et qu' « ont coutume de jouer les gitanos, amis des tromperies. » —
P. 252. 'EfeSpiafidç (Pollux, IX, 119), maruca ou marichiva, atteindre une
pierre avec une balle ou une autre pierre. — P. 255. Echar pclillos. Coutume
des enfants de marquer une réconciliation en s'arrachant des cheveux et en les
jetant au vent, que Caro rapproche de la cérémonie du pacte entre Grecs et
Troyens décrite dans V Iliade (III, 271) : 'ATpetSrjç... âpvûiv Ix xscpaX&ov Tap.v£
zzi/x;- aûxàp ïmixa wtfpuxeç Tpcocov /.al 'Ayatwv veîpiav aplaxoiç. — P. 256.
'EjtoaTpaxiopirfç (Pollux, IX, 119), los panes, jeu des ricochets. — P. 258.
KuvoaX'.^ao; (Pollux, IX, 120Ï, e/ bolillo, jeu de quilles. — P. 261. KuÇrjafvSa
ou 'I~::a; ou 'Ev xotiSXr] (Pollux, IX, 122). Un enfant met ses mains derrière
lui pour soutenir les genoux d'un camarade qui lui grimpe sur le dos et lui
bouche les yeux. Le jeu se nommait en Espagne los caballos ou las galeras
« parce que celui qui fait le cavalier tient ses mains en forme de proue de galère
pour attaquer les autres, ce qui fait une gentille bataille. » — P. 261. Le
simple jeu du cavalier se nomme fildcrecho. — P. 262. Muta /a)./*]' (Pollux,
IX, 123), sorte de colin-maillard. Au lieu de « mouche d'airain », les Espagnols
disent par, par, gallinetas al corral. Caro cite un passage de Pietro Victorino,
qui donne des noms italiens de ce jeu : giocare à scapucia le orbi (?) > et giocare
à la gâta ciega ; en Toscane : gallina bu, bu; en Hollande on dit Blindekoe. Dans
un autre jeu analogue, l'enfant, qui contrefait l'aveugle et à tâtons cherche à
frapper ses compagnons, dit : « Yo soy ciego y no vco nada ; à quien diere no se
me da nada. » — P. 264. Quand le soleil disparaît dans les nuages, les enfants
disent : « Sors, soleil, et frappe mes yeux qui sont chassieux, » Caro rapproche,
d'après Pollux, IX, 123, un passage de Strattis. — P. 265. Mr^oXovOr) (Pol-
lux IX, 124), le scarabée doré. En Espagne les enfants chargent des scarabées,
des hannetons et des guêpes de « porter des lettres au roi. » — P. 266. XsX-.ys-
Xwvt) (Pollux, IX, 125). A ce jeu de la tortue répondent deux jeux espagnols ;
dans le premier, à la jeune fille qui fait la tortue, ses compagnes disent : « Aqui
esta Da Sancha cubierta de oro y plata. » Et elle répond : « Quien es este
nombre que meanda persiguiendo de noche y de dia ? » Dans le second, entre
la tortue et les autres jeunes filles se passe le dialogue suivant : « A do las
yeguas ? — En cl prado estân. — Quien las guarda ? — El malvilan. — Y lo
que te di? — Con putas y rufianes me lo comï. — A do la puta ? — Ando y
ando y héla aqui. » Et lorsque la tortue en attrape une, celle-ci prend sa place
dans la ronde et le jeu continue. — P. 267. Tô a/.avoap^iv (Pollux, IX, 126),
donner une chiquenaude sur le nez. En Espagne on a le pasagonzalo. — P. 267.
EUv-aÀiûo? (Pollux, IX, 126). C'est le jeu, dit Melchior, de tous les garçons et
toutes les filles. On le joue aussi avec six petites pierres et on le nomme alors
Castro ou très en carro ou très en raya. — P. 269. nÀaraywv.ov (Pollux, IX,
127). Au lieu de faire éclater des feuilles de pavot, les enamorados d'Espagne
lancent dans le feu des feuilles d'olivier ou de laurier. Du son de la crépitation
se tire le pronostic.
1. Dans le texte (p. 263) : « Giocare, ascapucia, leorbo. »
462 COMPTES-RENDUS
Dialogue VI. Fêtes du printemps ; balançoire ; contes de nourrice ou d'en-
fants ; poupées ; hochets ; amulettes. — P. 283. Description de la Maya. « Les
fillettes d'une rue ou d'un quartier se réunissent et choisissent la plus belle et
la plus gracieuse pour en faire la Maya ; elles l'habillent et la coiffent le plus
richement qu'elles peuvent, la couronnent de fleurs, de bijoux d'or et d'argent,
comme une reine, lui mettent un vase de parfum dans la main, la placent sur un
lit ou un trône où elle s'assied avec beaucoup de grâce et de majesté et prend
son air le plus digne. Les fillettes, qui se tiennent à ses côtés, la servent, lui
obéissent comme à leur reine, la distraient en chantant et en dansant et aussi
la conduisent à la danse. A ceux qui passent à l'endroit où se trouve la Maya,
elles demandent pour orner la Maya {para haccr rica à la Maya), et à ceux qui
ne donnent pas elles disent : barba de perro, que no tient dinero ', et d'autres in-
jures sur ce ton là. » Quelque part (p. 288) Caro se demande d'où vient l'épi-
thète rica que les fillettes donnent à la Maya en quêtant {para la rica Maya ou
para haccr rica â la Maya). Suivant lui rica ne serait pas l'adjectif, car si la Maya
est déjà riche, pourquoi quêter pour elle? Ce mot serait le latin rica, voile. II
est à peine nécessaire de remarquer combien cette opinion est absurde, et il
saute aux yeux que rica au contraire ne peut être ici qu'adjectif et doit se
prendre au sens de « bon, beau », etc.," qu'il a souvent en espagnol. Ne dit-on
pas d'une orange douce qu'elle est rica et d'un vin généreux qu'il est rico ? —
P. 299. Formules initiales de contes. « Erase lo que era, el mai se vaya y el
bien se venga ; el mal para los Moros y el bien para nosotros. » Caro compare
entre autres la formule donnée par Plutarque (Symp., VI, 8, 1) : "E;w (3ouXip.ov,
Ï5to oà jî/outov xai uyieiuv. Autre formule : « Por la mar corren las liebres,
por la tierra las anguilas. » — P. 300. Manioc, fantômes, lutins, etc. San Anton,
Carne pies, la Tragamasa, la Paparrasoya, la Mala cosa, la Mula ou la Ternera
descabezada, el Diablo cojuelo, la Pantasma. — P. 302. « A Séville les enfants
croient voir Maria de Padilla (la célèbre maîtresse de Pierre le Cruel) sur un
char environné de flammes. » — P. 306. Jeu du papa sal. « On fait dans les
cendres de longues raies et à leur extrémité un cercle rond comme un œil. Un
enfant, les yeux bandés et armé d'un bâton pointu, cherche où se trouve papa
sal (les longues raies) et ojo de bucy (le cercle). S'il se trompe, on lui barbouille
la figure avec un tison. » — P. 307. Jeu du soldat, qui revient de la guerre en
haillons. — P. 323. Amulette de la higa, d'après une description donnée par
Martin Antonio del Rio dans ses Disquisitiones magicae. — P. 327. Chansons,
berceuses: nina, nina ; lala, lala.
Tel est à peu près le sommaire des observations de Caro sur les jeux en usage
dans son pays et leurs analogies avec ceux des peuples de l'antiquité. Le profit
qu'en pourront tirer les spécialistes ne me paraît pas très considérable, mais je
n'en conclurai pas que le livre dût rester inédit ; il méritait d'être publié ; je
regrette seulement qu'il ne possède pas une valeur assez grande pour rendre in-
dispensable à bref délai une édition nouvelle et correcte, qui annulerait à tout
jamais le gazafaton du bibliôfilo 2. Alfred Morel-Fatio.
1. Ou encore : Barbas de gato, que no tiene cornado.
2. Une chose toutefois est à louer dans ce volume: le papier fort à grandes marges
où l'on peut corriger et écrire tout ce qu'on veut.
vaudin, Ginut de Roussillon, Histoire et légende. 46$
Eugène vaudin. Girart de Roussillon, Histoire et Légende. Auxerre,
Rouillé; Paris, Champion. In-8, vij-64 pages.
M. Vaudin a trouvé dans la collection Sauvageot, au Louvre, une belle mi-
niature en style flamand du milieu ou de la seconde moitié du XVe siècle, accom-
pagnée de cette rubrique : Comment la guerre encommença d'entre le roy Charles
le Ckaulf et monseigneur Gérard de Roussillon a cause de la conté de Sens; et des
paroles injurieuses que ung jour les deux princes dirent l'un g a l'autre. Cette mi-
niature, il l'a reproduite en lithographie en tête de sa brochure. Il n'a pas réussi
d'ailleurs à dire de quel roman de Girart de Roussillon elle était tirée, et M. de
Montille, l'éditeur du roman en prose de Jehan Wauquelin, à qui il s'est adressé,
ne l'a pas su davantage. Le ms. auquel a appartenu cette miniature était sûre-
ment un bel exemplaire de l'abrégé de Wauquelin, abrégé qui a été publié par
M. de Terrebasseen 1856, et sur lequel je donne desdétails circonstanciés dans
l'introduction de mon Girart de Roussillon, p. cliv et suiv. La rubrique rap-
portée ci-dessus est celle du chap. III (p. 21 de l'édition de M. de Terrebasse).
L'auteur de cette brochure s'est bien imprudemment engagé dans les questions
compliquées que soulève la légende de Girart de Roussillon. Ayant pris pour
guides M. Mignard et M. de Montille (voy. Romania, IX, 314), il ne pouvait
qu'accumuler les erreurs. Il s'est embrouillé de la façon la plus inextricable dans
son énumération des divers mss. des romans de Girart de Roussillon, s'ima-
ginant(p. 47) que le ms. du Musée Britannique publié par M. Michel et le ms.
de Montpellier contiennent le même ouvrage. Il parle à tout instant de livres
qu'il n'a pas vus, comme lorsqu'il suppose (p. 30) que la collection des anciens
poètes dirigée par feu Guessard comprend 48 volumes ! Il n'y a pas lieu d'exa-
miner plus longuement un travail que nous aurions entièrement passé sous silence,
s'il ne nous avait paru utile d'indiquer l'origine de la miniature qui en constitue
le seul et unique intérêt.
P. M.
1. La miniature de la collection Sauvageot me rappelle tout à fait les peintures qui or-
nent le Charles Martel de Bruxelles (Bibl. roy. de Belg., n" 6 à 9) où se trouve inséré
l'abrégé de Wauquelin. Comme cet ouvrage a subi des mutilations, il se pourrait que la
miniature Sauvageot en vînt. C'est à vérifier. — Ce qui précède était imprimé lorsque
j'ai eu le moyen de voir au Louvre la miniature en question, qui maintenant est classée,
assez malheureusement, dans l'école française, n' 1345 du catalogue de M. Reiset. Je
n'ai plus aucun doute qu'elle a dû être arrachée à la partie du Charles Martel de Bru-
xelles, qui contient l'abrégé de Wauquelin (ms. n' 7). Les lignes d'écriture qui accom-
pagnent la miniature sont certainement, comme tout le Charles Martel, de la main de
David Aubert. Je ferai remarquer, à ce propos, que la reproduction lithographique
de M. Vaudin ne donne qu'imparfaitement l'idée de l'original. M. V. place la rubrique
sur le côté de la miniature, au lieu qu'elle se trouve en réalité au-dessous. En outre,
M. V. ne dit pas que la miniature est encadrée dans un texte, que je vais transcrire.
Au-dessus : frère demoura empereur des Allemaignes et Charles le Chaulf fut couronné roy
de France, Et par ce moyen les trois frères demourerent d'accord et paisibles ensemble. —
Au-dessous de la miniature et de sa rubrique : La paix faille d'entre les trois frères par
la manière que dit est. le roy Charles le Chaulf confermé en son royaulme de France ne.
C'est à peu près le texte du Girart de Roussillon abrégé publié par M. de Terrebasse,
pp. 19 et 21.
PÉRIODIQUES.
I. — Revue des langues romanes, 30 série. X. Décembre 1883. —
P. 261-4, A. Roque-Ferrier, Le langage de Villeneuve d'Agcn. L'auteur si-
gnale, « un peu au hasard de la plume », quelques particularités linguistiques
d'une poésie moderne dont le texte occupe les pages 265-70. — P. 289-90.
X. Rieux, Trois formes provençales du verbe Tuer. Ces formes sont, dans la
région du Luberon (Vaucluse), à l'inf. tua, tuia et fia.
Janvier 1884. — P. j8-$i. P. Reimann, Die Declir.ation d. Substanliva u.
Adjectiva in d. Langue d'oc bis zum Jahre 1300. (Première partie d'un long
compte rendu de M. E. Levy. Cette mauvaise dissertation ne méritait pas tant
d'honneur).
Février 1884. — P. 54. Fesquet, Monographie du sous-dialecte languedocien du
canton de la Salle-Saint-Pierre {Gard). Nous avons ici la première partie de ce
travail, contenant les textes : l'inévitable parabole de l'enfant prodigue et quelques
fables de la Fontaine traduites littéralement, puis, ce qui vaut mieux, des dictons
populaires. — P. 77-88. Durand (de Gros), Notes de philologie rouergate
(suite"). Signale des faits curieux, mais dent l'explication laisse parfois à désirer.
— Bibliographie. P. 96-104. Notices sommaires de M. Chabaneau sur diverses
publications de M. W. Fœrster, sur les Lapidaires de Pannier, compte rendu
plus détaillé de l'édition du troubadour Peire Rogier due à M. Appel.
Mars 1884. — P. 105. Chabaneau, Sainte Marie-Madeleine dans la littérature
provençale (suite). Ce sont ies notes de textes publiés dans les nos de mai et
d'août 1883. Dans l'abrégé de la légende de Badilon que reproduit Jacques de
Varaggio, il y a bien 749, et non 769 comme le dit M. Ch. (p. 1 17). J'ai fait
remarquer ailleurs ' que la date 769 était une correction arbitraire du dernier
éditeur, M. Grassse. P. 118. M. Ch. appelle l'attention sur le manuscrit incom-
plet de la chronique (1423-1 539) d'Honorat de Valbelle que possède la biblio-
thèque de Carpentras. Mais il y a du même ouvrage un manuscrit complet à la
Bibl. nat., le fr. 5072, qui vient de Mazarin et de Peiresc. — P. 1 33-52. Obe-
denare, l'Article dans la langue roumaine; appelle l'attention sur des variétés de
forme dont la langue écrite ne paraît pas tenir compte.
P. M.
1. Girart de Roussillon, p. cxxxvii, note.
PÉRIODIQUES 465
II. — Zeitschrift fur romanische Philologie, VII, 4. — P. 481,
Lettres de Die: à Grimm, p. p. Tobler (intéressantes). — P. 494, C. Michaelis
de Vasconcellos, Nouvelles recherches sur le livre des Elégies de Camées. —
P. 531, Decurtins, Un poète du Val de Munster dans les Grisons (Pitsch, mort
en 1865). — P. 554, Gaidoz et Sébillot, Bibliographie des traditions et de la
littérature populaire du Poitou.
Mélanges. I. Phonétique. P. 572, Horning, Une loi de l'accentuation du latin
vul 'aire: ë, ï, u à l'antépénultième devant une voyelle brève sont (en latin vul-
gaire) incapables déporter l'accent; de là bâttere côsere,etc, et pariéte
filiôlo, etc. ; de là aussi, quand les possessifs sont proclitiques, le transport de
l'accent sur la finale (m éa, mais meâ mater). — II. Syntaxe. 1. P. 57?, Gas-
pary, Fane. fr. mar, mal avec le subjonctif ; bonne explication de diverses locu-
tions difficiles et nées de confusion ; pour mar (buer) fusses nés il faut ajouter
que mar (buer) avec l'imparfait du subj. a à l'origine un sens très clair et lo-
gique : bor i alasses dans Alexis (90 d) signifie : « lu aurais bien fait d'y aller s;
de là, par mélange avec buer fus nés, la bizarre formule buer fusses nés. — 2.
P. $76. Kade, Sur deux constructions remarquables des verbes potere, dovere,
volere; il s'agit d'un emploi singulier des auxiliaires en italien. — 3. P. 579,
Harczyk. Une remarque sur l'emploi de très : la tragédie française (et en général
le haut style) n'emploie guère ce mot; Racine ne s'en sert jamais. — III. Ety-
mologies. P. 581, Scheler, nourrice; sur nourriçon, cf. Rom., XI, 621.
Comptes rendus. P. 582, Canello, la Vita e le Opère Ai Arnaldo Daniello
■ Bartsch : beaucoup d'observations de détail sur le texte de quelques pièces;. —
P. 597. Haller, Altspanische Spricluvœrtcr, I (Uebrecht : remarques et rappro-
chements de détail). — ■ P. 604. Sébillot, Gargantua dans les traditions popu-
laires (Liebrecht). — P. 606, Rolland, Rimes et jeux de renfonce (Liebrecht\
— P. 607, Fornaciari, Studi su Dante (Gaspary). — P. 618, Giornale di filo-
logia rcmanza, IV, 3-4 (Gaspary). — P. 620, Giornale storico délia lettera-
tura italiana, I, 1, 2, 3 (Gaspary : je remercie M. G. de la rectification qu'il
apporte en passant à un endroit de mon travail sur Lancelot : l'ordre chrono-
logique des deux passages du Tasse que je citais (Rom., X, 481) n'est pas celui
que j'avais supposé ; sur le fond de la question, cf. Rom., XII, 460). — Ro-
mania, XI, 1 (Grceber, Baist (longue discussion de Part, de Cornu), Stenge! 'j'ai
réparé depuis lors mon oubli relatif au travail de Dcenges, voy. Rom.} XI, 409);
à ce compte rendu est jointe une note additionnelle de M. W. Meyer sur l'ar-
ticle de Lambrior dans notre t. X).
G. P.
III. — LlTERATURBLATT FUR GERMANISCHE UND ROMANISCHE PHILOLOGIE,
1883. — 10. Octobre. Wulff, Nâgra ord om Aksent (Vising : admet à peu près
complètement les idées de l'auteur et nous apprend qu'elles ont aussi l'approbation
de J. Storm). — - Geijer, Om de franska episka vers formernas ursprung (Vising :
s'avance beaucoup en disant que l'opinion de M. Geijer, d'après laquelle l'octo-
syllabe vient du dimètre iambique, sera généralement acceptée; cf. Rom., XII.
423). — Gartner, Sulzberger Wôrter(W. Meyer).
11. Novembre. Goossens, Ueber Sage, Quelle und Composition des Chevalier
Roman'ia, XIII. 30
466 PÉRIODIQUES
au Lyon (Settegast). — Fischer, Der Roman de Troie (Settegast : l'auteur
étudie presque exclusivement le rapport de l'imitateur allemand de Benoit, Her-
bort de Fritzlar, à son modèle), — Kosch witz, KarlsdesGrossen Reise (Stengel).
— Voigt, Die Briefsammlungen Petrarca's (Scheffer-Boichorst). — Portioli, Le
Opère macchero niche di Merlin Cocai (Gaspary : édition qui, sans être parfaite,
annule les précédentes).
12. Décembre. Skeat, A rougft list 0/ english words found in Anglo-French
(Vising : faible). — Schoetensack, Bcilrag zu einer Grundlage fiir etym. Untersu-
chungcn auf dcm Gebiete der franzôsischen Sprachc (Karsten : absurdel. — Goer-
lich, Die siïdwestlichen Dialekte der langue d'oïl (Meyer: éloges mérités). — Al-
tenbuch, Versuch einer Darstellung der trallonischcn Mundart (Vising). —
Edstrum, Studicr ô'ver uppkommsten och utwecklingen af fornfranskans E-ljud} I
(Vising : grand éloge de cette dissertation, qui est en effert fort méritoire). —
Libro de' Sdte Savi di Roma (Gaspary). — Renier, Liriche édite ed inédite di Fazio
degli Uberti (Kcerting : grand éloge). — Ulrich, Engadinische Chrestomathie
(Stùrzinger : critique très sévère). — Crâne, Mediœval Sermon-Books and Slorics
(Stengel).
1884. 1. Janvier. Knieschek, Der cechische Tristram und Eilhart von Oberg
Pfaff). — Warnatsch, Der Mantel (Reissenberger : pense que le poème dont
M. \V. étudie le fragment conservé est bien de Henri du Tùrlin, mais doute que
ce soit un Lancelet ; cf. Rom., XII, 461). — Breul, Sir Gowther (Sarrazin :
poème anglais du cycle de Robert le Diable). — Mirisch, Geschichte des sujixes
-olus (Meyer;. — Freymond, Ucber rien reichen Reim bei der. altfranzôsischen
Dichtern (Wolpert). — Wiese, Der Tesoretto und Favoletto B. Latino's (Mussafia :
publication excellente). — Casini, Testi inediti di antiche rime volgari (Gaspary;.
— Grùnwald, Zur romanischen Dialektologie, I (Baist : il y a des matériaux, mais
mal rangés et mal appréciés).
2. Février, Mussafia, Zur Prâ>ensbildung im Romanischen (Schuchardt: obser-
vations importantes). — Feilitzen, Li ver dû juïse (Vising: très bonnes remar-
ques). — Schenkler, Ueber die Per/ectbildung im Provcnzalischen (Meyer : sans
valeur). — Renier, La Discesa di Ugo d'Alvernia allô Inferno (Gaspary). — Ul-
rich, Rhdtoromanische Texte, Il (Schuchardt). — Schuster, Der beslimmte Artikel
im Romanischen und im Albanesischen (Jarnik).
3. Mars. Kcerting, Encyklopaedie der romanischen Philologie. I (Breymann). —
Appel, Dégénère neutro intercunte in lingua latina (Meyer : article intéressant). —
Nyrop, D:n oldjranskc Helledigtning; Rajna, Le Origini dtll' epopea fruncest
(Bangert). — Freymond, Jongleurs und Ménestrels (Settegast). — Heidsiek, DU
Gesellschaft in Crestien de Troies (Settegast). — K.oschwitz, Les plus anciens mo-
numents de la langue française (Neumann) . — Nissen, Der Nominativ der verbun-
denem Personalpronomina in den acltesten franz. Sprachdeukmaelern (Settegast).
— Landau, DU Quellen des Dck.imeron. (Liebrecht). — Boehmer, Romanische
Studiens (Schuchardt) .
4. Avril. W. Meyer, Schicksale des lateinischen Nenlrums im Romanischen Thur-
neysen : juste éloge mêlé de critiques intéressantes). — Stengel, Die àlteslen
franzôsischen Sprachdenkmàler (Koschwitz). — Schneider, Die elliptische Vcrwen-
dnng des partitiven Ausdrucks in Altfranzôsischen (Stimming). — Rcettiger, Der
PÉRIODIQUES 467
Tristram des Thomas (Vising). — D'Ancona, La Vita nuova, 2:1 edizione (Gas-
pary). — Gellrich, Die Intelligenza (Mussafia : travail consciencieux, mais qui
ne répond pas à ce qu'on attendait).
5. Mai. Etienne, De deminutivis in francogallico sermone nominibusÇW. Meyer :
défectueux au point de vue historique). — Schiller, Der Infinitiv bei Chrestien
(Stimming). — Fath, Die Lieder des Castillans von Coucy (Schwan : renonce
moins volontiers que moi à mon identification du châtelain chansonnier avec
Renaut de Magni). — Rolland, Recueil de chansons populaires, I (Liebrecht).
— Suchier, Denkmdler prov. Literatur und Sprache, I (Levy).
6. Juin. Christensen, Beilràge zur Alexander sage (Behaghel). — Aus lateinis-
cher Sprachrissenschaft (W.Mçyçr : excellente et très utile revue de ce qui, dans
les dernières productions consacrées à la philologie latine, peut intéresser les ro-
manistes). — Tobler, Zum franzosischen Versbau (Wolpert). — Knœsel, Das
altjranzœsische Zahhvort (Tobler : article plein d'intéressantes observations). —
Wille, Abriss der franzosischen Etymologie (Wiïïenberg). — Pariselle, Die Sprach-
formcn der d'tcstcn sicilianischen Chroniken (Mussafia : bon travail). — Meyer,
Albanesische Studien, I ; Jarnik, Beitrâge zur Kenntniss der aîbanesischen Dialekte
(Schuchardt).
G. P.
IV. — Bulletin de la Société des anciens textes français, 1 883 , n° 3 . — -
P. 76, P. Meyer, Notice du manuscrit A 454 de la Bibliothèque de Rouen. Ma-
nuscrit où se trouvent un certain nombre de petites pièces françaises en prose
ou en vers qui, pour la plupart, se rapportent à des croyances religieuses ou
superstitieuses du moyen âge. Il y a aussi un traité du comput en vers dont on
connaissait déjà deux manuscrits, et une nouvelle copie de la Pleure-Chante.
Plusieurs de ces pièces sont imprimées dans le Bulletin et accompagnées des
indications bibliographiques ou autres que l'éditeur a pu réunir. En appendice
est publié le comput en vers du manuscrit Bibl. nat. 25408.
V. — Giornale storico della Letteratura italiana, diretto e redattoda
A. Graf, Fr. Noyati, R. Renier. Roma, Torino, Firenze, E. Lcescher. N° 2
t. I, 1883). — P. 189-229. M. Faloci Pulignani, Le arli e le lettere alla Coite
dei Trinci di Foligno (premier article). Les lettres sont ici représentées par le
bienheureux Tomasuccio (f 1377), franciscain), et par Pierangelo Bucciolini
(7 après 1456), auteurs de poésies religieuses médiocrement importantes. —
P. 260. Scartazzini, Gli studi danteschi del professorc Scheffer Boichorst. Dans
cet article, M. Scartazzini, commentateur érudit, mais verbeux, delà Divine Co-
médie, témoigne pour le récent livre de M. Scheffer-Boichorst une estime que
nous ne partageons pas (voy. Romama, XI, 614); il ne laisse pas toutefois de
le combattre à peu près sur tous les points. — Variétés. P. 282. A. Graf, //
Zibaldone attribuito ad Antonio Pucci. — P. 301. R. Renier, Un codice mal noto
dell' Acerba. C'est un manuscrit de la bibliothèque du roi, à Turin. — P. 306.
A. Medin, La bibliografia della Mandragola. — P. 310. C. Paoli, Un sonctto al
duca d'Atene. — Comptes rendus. P. 312. U. Canello, La vita e le opère del
trovatore Arnaldo Daniello (compte rendu de M. R. Renier, sur lequel voy.
468 PÉRIODIQUES
R mania, XII, '459-60, note). — P. 323. E. Celesia, Storia délia letteratura in
Italia nei secoli barbari (G. ; mauvais). — P. 330-7. G. Sinigaglia, Saggio di
uno studio su Pictro Arctino (A. Luzio ; mauvais). — P. 346. Bulletin biblio-
graphique. — P. 358. Dépouillement des périodiques. Disons une fois pour
toutes que ce dépouillement est très riche et lait avec discernement. — P. 375-9.
Chronique.
N° 3. — P. 381. F. Novati, La cronaca di Salimbene, indique dans quel sens
ont été opérées les suppressions dans l'édition, jusqu'à ce jourunique, de Parme,
1857; conteste absolument l'idée exprimée par M. Clédat que le manuscrit de
catte chronique serait autographe. En appendice sont publiés trois morceaux de
la chronique, et de plus le texte d'une « Epistola Luciferi principis Ecclesie ad
prelatos ejusdem » qui se trouve en plusieurs mss. et dont il existe une im-
pression des premières années du xvie siècle. Cette lettre, qui parodie la forme
des builes pontificales, sert d'illustration à un passage où Salimbene (fol. 386
du ms.), cite une lettre du diable ainsi conçue : « Princeps tenebrarum prelatis
» ecclesiarum. Gratias vobis referimus copiosas quia, quotsunt vobis commissi,
» tôt sunt nobis transmissi. » M. Novati s'est trop hâté de supposer que cette
citation contenait une allusion à YEpistola Luciferi qu'il publie dans l'appendice
de son mémoire. La courte lettre des « Principes tenebrarum », plus ancienne
que YEpistola Luciferi, était courante au temps de Salimbene qui a dû l'em-
prunter à quelque compilation antérieure à la sienne. Le fait est qu'elle se ren-
contre dans les sermons d'Eudes de Shirton. Voici le passage : « Diabolus
» in specic hominis per quendam laïeum misit cuidam arciepiscopo taies salutes:
» Principes tenebrarum principibus ecclesiarum salutem, quia quoi vobis commissi
» tôt nobis missi. l)nde,in signum quod fides laïco adhiberetur, diabolus eum per-
» cussit in faciem, ita quod vestigia manus non recesserunt nisi per aquam
» benedlctam quam arciepiscopus super faciem aspersit » (Bibl. nat. lat. 698,
fol. 49 £; ibid., 16506, fol. 168 b).— Variétés. P. 424. C. Cipolla. Laudes Ja-
coponi layci, in un manoscritto Toiincse. D'après un manuscrit du xve siècle ap-
partenant à la bibliothèque du roi, à Turin ; variantes à des éditions anté-
rieures. — P. 440. R. Renier, Cinijue sonetti di Jacopo da Monte pulciano.
D'après un manuscrit de la bibliothèque de Parme. — 446-9. V . Crescini, No-
tizia d'una ignota biografia di Arnaldo Daniello. Cette biographie, du reste sans
valeur, fait partie d'une compilation manuscrite composée au xvie siècle, en
Frioul. — Comptes rendus. P. 452. 0. Tommasini, La vita e gli scritti di N.
Machiavello nella loro relazione col Machiavellismo (F. C. Pelligrini ; art. élo-
gieux). — P. 466. R. Renier, Liricbe édite ad inédite diFazio degliUberti (T. Ca-
sini; très favorable). — P. 477-85. R. Fornaciari, Studi su Dante editi cd ine-
diti (R. Renier; l'auteur et son critique discutent des questions, par exemple
l'idée de la trilogie formée par la Vita nuova, le Convivio et la Commedia, sur
lesquelles il nous semble que tout a été dit). — P. 497. Bulletin bibliogra-
phique.— P. 509. Dépouillement des périodiques. — P. 521. Chronique.
N0^ 4-5 (t. 11, 1883]. — P. 1. Fr. d'Ovidio, Che il Donato provenzale sia
slato serillo in Italia. Prouve un peu trop longuement que le Donat d'Hugues
Faidit a été composé en Italie. Cela n'avait guère besoin d'être démontré. L'ex-
plicit où il est dit que l'opuscule a été fait « precibus Jacobi de Mora et do-
PÉRIODIQUES 4^9
mini Coradi Zhuchii de Sterleto », le démontre suffisamment II y aurait à iden-
tifier ces deux personnages ; mais sur ce point M. d'Ovidio ne peut nous offrir
rien de plus que les conjectures de Galvani. Quant à l'identification de Hugues
Faidit avec le troubadour Faidit de Belesta, proposée dubitativement par
M. Stengel, elle est au moins peu probable, le nom de Faidit n'étant pas rare.
Que d'autre part Faidit de Belesta ait été Catalan comme le croit M. Stengel
p. 1 3 1 de son édition des grammaires provençales1, c'est ce qu'on ne saurait
admettre, le Belesta de PAriège auquel se réfère M. Stengel n'ayant jamais été
en Catalogne. — P. 28. M. P'aloci Pulignani, Le arti e le Ictère alla corte dei
Trincidi Foligno (fin). Renseignements précis sur les poètes, en généra! de faible
mérite, qui fréquentèrent la cour des Trinci. Bibliographie soignée. — P. 64.
M. Landau, La novella di Messer Torello [Decam., X, 9), e le sue attinenze mi-
tl lie e leggendaric. Erudition confuse et souvent de seconde main, manque de
conclusions précises. Les interprétations mythologiques que l'auteur adopte sont
du domaine de la fantaisie. Ce travail n'ajoute rien d'essentiel au mémoire publié
sur le même sujet par M. Rajna dans la Romania, VI, 359. La mention vague
que fait M. L. de ce mémoire à la fin de son article donne à croire qu'il
ne l'a pas lu. — P. 79. L.-A. Ferrai, La giovinezza di Lorenzino da Medici. —
Variétés. P. 113. A. Graf, A proposho d'una leggenda Neroniana. Supplément
au livre du même auteur, Roma nella ir.emoria e nelle immaginazioni del medio
evo. — P. 115. B. Wiese, Alcune osservazioni aile cantilene e ballale pubblicale
da G. Carducci. Corrections et additions tirées d'un manuscrit utilisé par
M. Carducci dans ses Cantilene (voy. Romania, I, 115) et par M. Stickney
(Romania, VIII, 73). Parmi les corrections de M. Wiese, beaucoup sont dénuées
d'importance. Quant aux pièces inédites ou réputées telles, données par M.W.,
elles sont transcrites diplomatiquement, ce qui n'exigeait pas un grand effort
d'intelligence. C'est avec surprise que parmi ces pièces supposées inédites, on
voit figurer sept tercets du ch. XXVI du Paradis, que l'éditeur n'a pas re-
connus, ni certainement compris. Cette bévue a été relevée plus loin dans le
même Giornale, p. 340, par M. Casini, mais la direction du Giornale n'aurait
pas dû la laisser passer. — P. 129. Fr. Novati, Gli scoiari romani ne' secoli
xiv e xv. — P. 141. A. Bertolotti, Gli studenti in Roma nel secolo xvi. —
P. 149. A. Ive, P( esie popolari traite da un ms. délia Bibiioteca nazionale di Pa-
rigi, poésies religieuses et populaires tirées du ms. Bibl. nat. ital. 1069, de la
fin du xve siècle. — P. 1 56. Scipione Scipioni, Di una vita inedita di Léon Bat-
tista Alberti. — P. 163. A. Luzio, Isabella d'Esté e l'Orlando inamorato. —
P. 168. Una lettera di Carlo Witle ad Ad. Bartoli. Se rapporte au projet formé
il y a quelques années par M. Bartoli de publier un recueil d'essais variés sur
Dante traduits de l'allemand. Ce projet n'a pas eu de suite. — Comptes rendus.
P. 171 . Df'e Intelligenza, einAItitùlienischesGcdicht...hgg.von D'Gellrich (A. Graf;
critique sévère). — P. 175. N. Machiavelli, Le lettere familiari, publicate per
cura di Ed. Alvisi (A. Medin). — P. 181 . Merlin Cocai, Le opère macchero:ùche,
curait da A. Portioli (B. Morsolin ; critique la partie de l'introduction qui con-
cerne la vie de l'auteur). — P. 185. Delisle, Les mss. du comte d'Ashburnham;
Notice sur les mss. disparus de la bibliothèque de Tours pendant la" première moitié
du xixe siècle (C. Paoli ; insiste sur la certitude des démonstrations fournies par
470 PÉRIODIQUES
l'éminent directeur de !a Bibliothèque nationale. Termine en disant que le refus
du gouvernement anglais d'acheter en bloc, de concert avec le gouvernement
français, les mss. de lord Ashburnham, laisse le champ libre à l'Italie et exprime
le vœu que le gouvernement italien fasse des démarches en vue de l'acquisition
de la partie italienne de ces collections ')■ — P. '88. Scartazzini, Dante in Ger-
mania (Fabio ; reconnaît l'érudition et l'utilité de cet ouvrage, mais y trouve
beaucoup de longueurs et des observations d'un goût fort contestable). —
P. 193. Fr. Torraca, Studi ai storia letteraria napoklana (A. Graft. — P. 197.
G. Biadego, Da libri e manoscritti (B. Morsolin). — P. 200. Naborre Campa-
nini, Note storichc e letterarie (F. Novati). — P. 203. K. M. Sauer, Geschichte
der italienischen Litteratur (R. Renier; livre sans valeur). — P. 212. Bulletin
bibliographique. — P. 250. Dépouillement des périodiques. — P. 269.
Chronique. Dans cette chronique est signalée, d'après un journal allemand,
1' « importantissima scoperta » faite par un sieur Benrath à Dublin de docu-
ments provenant du tribunal de l'lnquisi;ion de Rome. Si je ne me trompe, ces
documents sont connus depuis fort longtemps2.
N° 6 (t. II, 1883). — P. 273. G. Rondoni. Laudi dranunatiche dei discipli-
natidiSienna. Notice et extraits d'après un ms. de Sienne daté de 1330. Notons,
p. 287-93, un débat entre la Vierge Marie et la croix, sujet sur lequel on peut
voir quelques textes dans la pré.'ace de Daurel et Bcton, p. Ixiij et suiv. La
Romania publiera prochainement une pièce française sur le même sujet. —
P. 303. V. Crescini, Lettere di Jacop) Corbinelli^ contributo alla storia degli
studi romanzi. On désirerait trouver dans ce travail moins d'observations d'un
caractère général et plus d'indications précises sur les lettres de Corbinelli de
Fauchet et de Dupuy que renferme la correspondance de Pinelli conservée à
FAmbrosienne (T 167). Pour apprécier l'œuvre de Corbinelli, il eût été bon
aussi de consulter le recueil bien connu D 46$ inf. de FAmbrosienne, qui ren-
ferme des notes de lui. — Variétés P. 334. T. Casini, Di una pocsia attri-
buita a Dante. Notice détaillée d'un ms. appartenant à un particulier de Bo-
logne; la poésie (Ser lippo amico, se' tu che mi leggi) pourrait, selon M. Casini,
être adressée à un certain Lippo Pasci de' Bardi, connu d'ailleurs. — P. 344.
Fr. Novati, Salimbene e il vin buono. M. Clédat, voulant rectifier la leçon de
trois vers français allittérés cités par Salimbene, a transcrit d'après le ms. ces
vers sous la forme suivante : E bons e bels e blance, \ Forte e jer, fin e frauble, |
Fredo e fras e f[re]misant 1. En reproduisant cette leçon 4, j'ai fait remarquer
1. Ce vœu a été entendu. On sait que le gouvernement italien va proposer aux Cham-
bres l'acquisition de toute la collection Libri, moins les cent mss. réd?més par la France,
et de dix mss de Dante contenus dans celle des collections de lord Ashburham qui est
connue sous le nom â'Appendix. Le prix convenu est de 575,000 francs. Voy. Revue cri-
tique, n° du 16 juin 1884.
2. Voir Caidoz, Quelques registres de l'Inquisition soustraits aux archives romaines,
dans la Revue de l'Instruction publique. 16 et 23 mai 1867. Le tirage à part de cet ar-
ticle a été l'objet d'un compte rendu dans l'Hist. Zeitschr. de Sybel, XVIII (1867)
428-9. Cf. encore Th. Henri Martin, Galilée, 1868, p. 413; Revue des Etudes juives, VI
(1883), 313-4.
3. Revue des langues romanes, 3 série, VIII, 100.
4. Romania, XI, 572.
PÉRIODIQUES 47I
qu'elle était plus mauvaise que celle de l'édition de Salimbene publiée à Panne
en 1857. D'où la conclusion que l'éditeur de Parme avait, sans le dire, corrigé
le texte du ms., ce qui m'avait paru étrange. « En résumé », disais-je, nous
" ne sommes pas encore très au clair sur la leçon du ms. » M. Novati, de
son côté, assure que le ms. porte : El vin bons e bels e blance, | Fort e fer et fin e
franche, | Freit: e frai e formiiant. La différence entre les deux lectures est telle
que je crus devoir faire vérifier ce passage sur le ms. du Vatican. M. E. Lan-
glois, membre de l'Ecole de Rome, qui a bien voulu se charger de ce soin,
m'informe que ces vers sont d'une lecture difficile, l'écriture ayant été soumise
à l'action d'un réactif chimique. Il croit lire, à peu près comme M. Clédat, El
bons e bels el danec, | Forte e fer e fin e frauble, \ Fredo c fras c. . . . miiant. Au
premier vers, en face de l'inexplicable dance, une main du xv° ou du xvic siècle
a écrit en marge blancc. Il est sûr que vin ne se trouve pas dans le ms. S'il en
est ainsi, M. Novati doit avoir fait sa collation avec une bien grande négligence.
— P. 350. L. Frati, Di alcune rime attribuite al Pctrarca. Il s'agit des sonnets
publiés en 1859 d'après un ms. de Munich par Thomas, et qui sont certainement
postérieurs à Pétrarque. M. Frati rappelle les travaux dont ces sonnets ont été
l'objet en Italie, mais il ne paraît pas savoir que dès 1864, dans le Iahrbuch fiir
englische und romanischc Literatur (V, 240-7) !a non-authenticité de ces mêmes
sonnets avait été démontrée par C. Witte. — P. 358. I. Waisz, Un codice
dantesco in Unghena. Ms. de la traduction latine en prose de G. da Serravalle,
daté de 14:7. On n'en connaissait jusqu'ici qu'un seul exemplaire et incomplet,
au Vatican. — Comptes rendus. P. 367, Editions de la Vita nuova par d'An-
cona, Giuliani, Luciani (R. Renier; l'édition Luciani est sans valeur; celle de
Giuliani a les défauts de tout ce qu'écrivait ce savant consciencieux, mais trop
enthousiaste et trop ami de la rhétorique. L'édition de M. d'Ancona se re-
commande par la haute valeur de son commentaire. Une grande partie de l'ar-
ticle de M. Renier est consacré à renouveler, après M. Bartoli, la vieille idée
de l'allégorie de la Vita nuova. M. R. ne m'a pas convaincu). — P. 395.
O. Schultz, Die Lebensvcrhaltnissc de ilalienischen Trobadors (T. Casini; compte
rendu en somme favorable d'un travail qui a paru d'abord à part comme disser-
tation de doctorat, puis plus complet dans le Zcitschrij't f. rom. Phil., voir Re-
mania, XII, 178). — P. 407, M. Landau, die Quellen des Dekameron, 2e édit.
(A. Graf; observations détachées; le livre est décidément mauvais). — P. 410-
4. Lamenti de' secoli xiv e xv, publication d'A. Medin (L. D.). — P. 417.
A. d'Ancona, Varietà storiche e letlerarie (A. Graf; justes éloges). — P. 422.
Bulletin bibliographique. Notons (pp. 422-4) un compte rendu favorable des
Nouvelles recherches sur l'entrée de Spagne de M. A. Thomas. Le critique se
montre peut-être un peu trop sceptique sur l'identité de Nicolas, auteur de la
Prise de Pampelune, et Nicolas de Vérone, auteur de la Passion. — P. 442.
Dépouillement des périodiques. — P. 466. Chronique. M. Novati répond aux
arguments produits par M. Clédat dans la Revue historique de janvier 1884 pour
soutenir que le ms. de Salimbene est autographe.
P. M.
VI. — ARCHIV FUR LATEINISCHE LEXIKOGRAPHIE, t. I. — P. 35-67.
472 PÉRIODIQUES
Grœber, Sprachquclkn und Wortquelkn des lateinischen Wœrtertuchs ; l'auteur
essaie de tracer la limite où s'arrête l'emploi du latin littéraire comme langue
réellement vivante, et montre en même temps qu'au delà même de cette limite
le lexicographe trouve pour le latin, sinon des « sources de langue », au moins
des « sources de mots». — P. 204-254, Grœber, Vulgarlattmische Substratt
romanischer Wœrter. Après une introduction remplie de vues excellentes sur la
possibilité de reconstruire le latin vulgaire d'après la comparaison des langues
romanes et sur les principaux résultats auxquels cette comparaison permet
d'arriver (je ne suis pas convaincu par l'exposition de la doctrine sur -erio
pour -ario), M. Grœber commence un relevé alphabétique de mots propres au
latin vulgaire, attestés par l'accord de tous les dialectes néolatins ou de plu-
sieurs d'entre eux. Cette liste, qui donne lieu à de très intéressantes remarques
étymologiques [andare est considéré comme = ambitare; que pense l'au-
teur du fr. aler?), se termine provisoirement au mot buttis; espérons que
la continuation ne s'en fera pas attendre. Elle fournira à la lexicographie
romane une base dont tout le monde aujourd'hui sent le besoin.
G. P.
Vil. — Nordisk Tidskrift for Filologi. Ny raekke, VI. — P. 234-245.
Vising, Quelques cas </'umlaut en u en français lamus : ons, avu : ou [0]). Dans
la première partie de cette intéressante étude, l'auteur essaie de montrer que
-amus s'est changé en -ons à cause de l'influence exercée sur Va par Vu atone,
voyelle labiale suivant une consonne labiale. Le rapprochement avec clavus ==
clous n'est pas justifié, la difficulté opposée par le traitement différent de amo,
ramus est expliquée d'une façon plus ingénieuse que convaincante, et je ne vois
aucune raison de renoncer à l'explication analogique (influence de su m us) que
j'ai adoptée après Diez et à laquelle M. V. ne fait pas d'objections solides '. —
La seconde partie traite de formes comme Anjou = Andegavo , oi = habui,
etc. ; M. V. y voit d'autres exemples de Vumlaut de l'a en u par l'influence de
labiales suivantes; j'expliquerais tous ces faits autrement (je crois que Vo de ces
mots a passé par au, cf. le provençal), mais la discussion de ce point me mè-
nerait trop loin. M. V. annonce des recherches ultérieures; elles mériteront
certainement, comme celles-ci, l'attention des phonétistes.
G. P.
1. En passant, M. V. oppose à mon hypothèse sur -ier = ario (Rom., IX, 619) la re-
marque que, d'après la phonétique pure, -iario devrait, en passant par -kir, aboutira
-ir, comme lecto, en passant par liât, aboutit à lit (et surtout, ajouterai-je, comme
cacat aboutit à chic, Paciaco, etc., à Paci, etc.;. Cette objection, que m'avait déjà
faîte oralement M. A. Darmesteter, est très sérieuse, et je ne suis pas en état, pour le mo-
ment, d'y faire une réponse satisfaisante. Le cas d'integro devenu entier ne peut être
allégué, car on trouve très souvent au moyen âge entir (bien entendu en dehors des
textes qui changent ordinairement U en i), et entier me paraît dû à l'analogie des mots si
nombreux qui ont le suffixe -icr. M. Groeber^ Voy. ci-dessus, même page) n'adopte pas mon
hypothèse ; mais dans ce qu'il dit à ce sujet, il oublie ce qui «T'oit être le point central de
toute discussion sur le sort de -ario, -aria, à savoir la différence de traitement qui
existe entre vario, paria et les mots où -ario, -aria sont des suffixes. Quelle que
oit la solution du problème, il est certain qu'elle sera fournie par cette circonstance.
PÉRIODIQUES 475
VIII. — Miscellanea di Storia Patria, édita per cura délia Regia deputa-
zionedi Storia patria. t. XXII |2I> série, t. VIL; 1884.— P. 11-248, P.Vayra, In-
ventari dci Castellidi Ciambcri, di Torino e di Ponte d'Ain, 1497 8 (lisez 1498-9).
Ces inventaires, tous faits à l'avènement de Philibert II, duc de Savoie, sont
au nombre de huit. L'éditeur a donné aux articles dont ils se composent une
numérotation continue. En voici le détail : I. Inventaire des livres du château
de Chambéri (art. 1-692). Les 298 premiers articles seulement concernent la
bibliothèque, qui étaient placées dans des coffres, le reste se compose d'objets
d'ameublement et d'armes. II. Inventaire du mobilier de la chapelle du château
de Chambéri (art. 693-894). On y voit mentionnés quelques livres, notamment
des heures. III. Inventaire de la chapelle du château du duc Philibert II à
Turin (art. 895-1072). Il y a des reliques et (art. 1063-72) quelques livres
d'église. IV. Inventaire du trésor trouvé dans la crypte de la tour du château
de Turin- (art. 1073-1221). V. « Les bagues qui sont entre les mains de Ma-
dame Blanche ' » (art. 1222-1271). VI. Inventaire delà garde-robe du château
de Turin (art. 1272-1346). VII. Inventaire du mobilier du château de Turin
(art. 1347-1368). VIII. Inventaire des meubles du château de Pont-d'Ain 2 (art.
1369-1630). Les mots ou formes difficiles sont expliqués soit dans le texte,
entre parenthèses, par la forme correspondante en français moderne, soit en
note, soit enfin dans un copieux glossaire qui occupe les pp. 213-23 de la pu-
blication. L'éditeur a surtout fait usage de Du Cange, de Viollet-Le-Duc, des
Recherches sur la soie de M. Fr. Michel, du Glossaire des émaux du marquis de
Laborde, des Mémoriaux du roi René, publiés par M. Lecoy ; il ne paraît pas
avoir connu les Comptes de l'argenterie de Douët d'Arcq dont il aurait pu tirer
bon parti. Quel que soit le soin avec lequel l'édition de ces fort curieux inven-
taires ait été conduite, il reste encore bien des obscurités causées soit par l'in-
correction des textes, soit par des fautes de copie. Ce qui m'a le plus intéressé
est l'inventaire des livres où figurent, comme l'a remarqué l'éditeur en plu-
sieurs de ses notes, un bon nombre de manuscrits actuellement conservés à
Turin. Voici quelques remarques sur cette partie de la publication de M. Vayra.
Nos 13 et 51, l'ouvrage en vers commençant par « Le Père et le Filz » est
certainement le testament de Jean de Meun. N° 34, l'.4rr d'amours commençant
par « A vous... » doit être identique à l'ouvrage contenu dans le manuscrit Bibl.
nat. ir. 611. N° 39, l'incipit / extra de costiti est bien corrompu; il faut peut-
être restituer Lex tertia... N° 50, le gros livre commençant par « Quant Dieu
eust fait le ciel... » ne peut être que la compilation connue sous le nom de livre
d'Orose, qui n'a pas du tout pour auteur un Italien, comme le dit en note l'édi-
teur ; voy. Bibl. nat., fr. 39, 64, 246, etc. N" 70 « ung livre en papier... Rot
a sin roc, et auprès escript Le blanc trayen. » C'est un traité du jeu d'échecs;
je lirais afin, ouaufin, au lieu d'asin. N- 1 19 « Entre Normendie et Bretaigne »
est le début du Chevalier au barisel (Barbazan-Méon, I, 208) par lequel préci-
1. Blanche de Moniferrat, veuve de Charles 1er, duc de Savoie, mort en 148g.
2. Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Bourg.
474 PÉRIODIQUES
sèment commence le plus connu de nos recueils de fableaux, Bibl. nat. fr. 837.
Faut-il conclure à l'identité? Je n'oserais l'affirmer; toutefois il y a une pré-
somption favorable, c'est que le manuscrit 837 paraît avoir été vu par Fauchet,
et tel est aussi le cas d'un autre manuscrit du même inventaire, comme on le
verra un peu plus loin. N° 158, «Tabula epistoiarum et evangelliorum domini
caluini », lis. dominicalium . N° 227, « Ung livre moyen en papier escript à la
main, par vers, viel expagniol, commençant: Cel que volet roman: at. » C'est la
vie de S. Honorât de R. Feraut. N° 234, le moyen livre... en françois, par
vers, commençant : Roman de Sapience, est l'œuvre bien connue d'Herman de
Valenciennes. Je ne pense pas que ce « moyen livre » puisse être identifié avec
l'énorme manuscrit L. II. 14 de la Bibl. nat. de Turin, qui commence par ce
même ouvrage. N° 258,1e « gros livre en papier, traictant des fais d'Alixandre...
commençant A treshault et trespiussant... », n'est pas ce que suppose l'éditeur;
c'est indubitablement le Quinte-Curce de Vasque de Lucène ; voy. Bibl. nat.,
fr. 47. N° 277, « ung aultre livre en papier, en françois, en risme, escript a la
main, intitulé Gallien le Restorez. commençant: Seigneurs... » Ce serait un se-
cond exemplaire, maintenant perdu ou ignoré, du poème que nous a conservé
un manuscrit de la collection Thomas Phillipps, et sur lequel voy. G. Paris, Ro-
mania, XII, 5. N° 286, «Ung gros livre en parchemin, escript a la main en
françoys, viel langaige, le calandrier tout devant, intitulé le romain du roy
Alexandre, historié et illuminé d'or et azur, commençant Si vero de rite his-
torié. » Il n'est pas difficile de restituer le début de l'Alexandre de Lambert le
Tort et Alexandre de Paris: Ki vers de riee historié. Je ne connais qu'un ma-
nuscrit de ce roman où le texte soit précédé d'un calendrier, c'est le manuscrit
Bibl. nat., fr. 786, qui s'est trouvé au xvi" siècle entre les mains de Fauchet '.
Ce manuscrit répondrait assez bien à la description de l'inventaire. N° 290 « Le
gouvernement du roy, lequel fist couste au roy Alexandre, commençant : A
tresexcellent son seigneur...» Je pense que couste doit être lu Aristotc. C'est la
version du Secretum secretorum dont nous avons plusieurs manuscrits, par ex.
Bibl. nat. fr. 571, fol. 123. N° 298, « Ung aultre livre en papier, escript a la
main, traitant d'aucuns exemples, commençant: En l'an M. iijc Ix. » » C'est le
livre du chevalier de La Tour Landri, dont il existe à la Bibl. nat. de Turin
un manuscrit exécuté en 1472 dans la vallée d'Aoste (L. V. 13, catal. de Pa-
sini, II, 459). — P. 299-375, F. E. di Saint Pierre, Documenti inediti sulla
casa di Savoya. Ces documents sont : I. Un fragment d'une chronique latine in-
connue, tiré d'un manuscrit du xivc siècle ; ce morceau, qui a tout l'air d'être
abrégé d'nne chanson de geste ou au moins d'un chronique en langue vulgaire,
se rapporte à l'histoire des premiers comtes de Savoie jusqu'au milieu du
xiie siècle. II. Etrennes données par ordre du duc de Savoie Louis Ier, le pre-
mier jour de l'an 1445. Parmi les objets offerts à titre d'étrennes, figurent, outre
les anneaux, chaînes, aiguières et autres objets précieux, une grande quantité
de bonnets (neuf douzaines^, des bourses, des « forces » de Toulouse dorées
1. Voy. Romania, XI, 264.
PÉRIODIQUES 47^
(n° 31). III. Prières, en forme de lettres à la Vierge, composées en 1471 et
1472, par Yolande de France, fille de Charles VII, femme d'Amédée IX, comte
de Savoie. IV. Etat des dépenses faites « tant en morisques, momeries, entre-
mès, viandes, couverts », pour un banquet donné à Chambéri le 1 5 dé-
cembre 1476, par la duchesse de Savoie, alors régente; beaucoup de mentions
très intéressantes. V. Inventaire des livres et objets précieux existant à Monca-
'ieri. 1479. Cet inventaire, exécuté après la mort de la duchesse Yolande, est
intéressant, parce qu'il contient une partie des livres qui figurent en 1498 sur
l'inventaire des livres du château de Chambéri publié par M. Vayra. Malheu-
reusement il est si sommaire que bien des identifications restent douteuses.
Voici cependant une concordance approximative des deux inventaires :
'479 '49^
Agnel rosty 81 = 112
Barlaam et Josaphat (mystère) 85 = 65
Bible française '3,5' — 20, 66?
Boccace en français 17 :=: 2 3 ?
— Decameron 43 — 2 1
— Filocolo 75 zr 92
Boèce, de consolation 88 == 57
Dante, Comédie 47 rz 43 ou 243
Destruction de Jérusalem, par personnages 3 5 zz 6
Dupin (Jehan) Mandevie 40 zz 26
Guillaume de Tignonville, Dits moraux des philosophes. 70 zz 2?
Jean de Meun, Rose 78 zz 8
— Testament 57— '3
Jeu d'échecs 20 zz 7 ?
Senèque, épitres 29 zz 12?
Trois Maries (les) 1 8 =: 3
Valère Maxime, traduit en français 28 zz 118
Vie des Pères ' 89 zz 19
La Savoie et le Piémont sont, à la fin du xve siècle, la région où se trouvent
en contact la littérature française et la littérature toscane. La première a en-
core décidément la suprématie. La Toscane n'étant représentée que par la
Divine Comédie, le Decameron et le Filocolo.
L'intéressante publication de M. de Saint-Pierre se termine par une relation
vénitienne sur les funérailles de Louise de Savoie (1531)2.
P. M.
1. L'inventaire publié par M. Vayra donne i'incipit Ayde Dieu. C'est donc un ma-
nuscrit de l'ouvrage étudié ci-dessus, pp. 233 et suiv., par M. Schwann.
2. La publication de M. de Saint-Pierre et celle de M. Vayra ont été tirées à part
(Turin, Bocca frères).
476 PÉRIODIQUES
IX.— Revue de Bretagne et de Vendée. Sixième série, t.V, 1884, janvier.
— P. 18-35, ^a Villemarqué, V Histoire légendaire des Bretons. M. de La Ville-
marqué produit une lettre de M. de La Borderie à propos de sa publication ré-
cemment discutée ici (XII, 367), dans laquelle il cite un passage de la Vie de
saint Gouëznou, passage qu'il n'avait pas communiqué dans son mémoire, et qui
pénible bien prouver, contrairement à mon opinion, que cette Vie est celle dont
parle Albert le Grand, et qui a été composée en 1019. Il résulterait de cette
démonstration que (sans parler de Conan Mériadec! Corineus et les victoires
d'Arthur en Gaule n'ont pas été introduits pour la première fois dans la litté-
rature historique par Gaufrei de Monmouth et figuraient, dès le commencement
du xie siècle, dans un ouvrage quelconque auquel le biographe de saint Gouëznou
renvoie sous la vague désignation à'historia Britannica. Ce serait là un résultat,
comme je le disais en le contestant, d'une nouveauté et d'une importance réelles
pour l'histoire littéraire ; mais il a encore besoin d'être mieux établi. M. Loth
a fait remarquer que la forme Goeznovcus ne pouvait guère être aussi ancienne
que 1019 (voy. Rom., XII, 629), et dès lors on peut se demander si la Vita
Goeznovei, écrite par Guillaume en 1019, n'a pas été interpolée, ou encore si la
date de 1019 n'est pas une faute, et si l'Eudon, évêque de Léon, à qui la Vita
est dédiée, ne vivait pas plus tard, etc. Tout en reconnaissant l'intérêt du texte
que fait connaître M. de La V., je crois donc devoir réserver encore ma con-
clusion, en appelant sur ce point l'attention des critiques et tout particuliè-
rement de MM. de La Borderie et Loth. — M. de La V. montre ensuite que
le mot Britannia[a été pris, au moins par un auteur du ixe siècle, dans le sens
de « la partie restée celtique de l'Angleterre », opposée à Saxonia ; mais cet
usage est inconnu de Gaufrei de Monmouth, et je crois que mon interprétation
du fameux passage ex Britannia advexit est encore la plus vraisemblable.
G. P.
X. — Lyon-Revue, 30 avril 1884. — P. 195-212. E. Philipon,L//î Lyonnais à
Paris au xiv° siècle. Ce Lyonnais est un certain Jean de Durche qui fut, en 1384,
chargé par le consulat de Lyon d'aller à Paris suivre certaines affaires litigieuses
qui étaient pendantes devant le Parlement. La pièce que publie M. Philipon est
le compte des dépenses faites par ce mandataire. C'est un document bien inté-
ressant à divers égards. L'économiste, l'historien de nos institutions judiciaires.
le philologue trouverait également profit à le consulter. Les honoraires
alloués à Jean de Durche par la ville s'élèvent à un franc pour les trois jours :
ses frais de voyage sont taxés à trois francs pour chaque trajet. Naturellement
son traitement d'un tiers de franc par jour ne se cumule pas avec les frais de
voyage. Il dut mettre dix jours au plus à franchir les 500 kil. qui séparent Lyon
de Paris ', car, parti le 9 avril 1384, veille de Pâques, il était déjà en affaire à
Paris le 20 avril. Nous avons le compte exact de ce qu'il a dépensé en gratifi-
i. On pouvait en ce temps venir de Lyon à Paris en huit jours. Voy. Lot, Des frais de
justice au xiv siècle, dans la Bibl. de l'École des Chartes. XXXIII, 229.
PÉRIODIQUES 477
cations de toutes sortes, pour hâter l'expédition des arrêts ou obtenir un peu
de diligence des gens d'affaires. En fait d'épices, nous le voyons se mettre sur-
tout en frais de confitures dont le prix est énorme, car nous le voyons payer
quatre francs six livres de confitures « chiés Doucet qui demoret ou cuyn de la
rua de la Calandra. » Actuellement six livres de confitures, achetées au même
endroit, coûteraient tout au plus la même somme; le sucre, et surtout la gly-
cose, sont à si bon marché ! Les personnages que voit Jean de Durche, à qui il
donne des promptes ou à qui il offre à boire, sont souvent des hommes connus
d'ailleurs, ainsi Jean Canart1, Hugues Bonsoles 2, Guillaume de Sens qui
mourut premier président au Parlement >, Pierre l'Orfèvre, qui était l'avocat
attitré de la ville 4, Jean Jouvence, greffier du Parlement S, etc. L'état de dé-
penses fourni par Jean de Durche est écrit dans une langue mixte : c'est au fond
le dialecte lyonnais, mais altéré par l'introduction de beaucoup de formes fran-
çaises. M. Ph. a complété son intéressante publication par un bon dépouil-
lement des faits concernant la phonétique qu'offre le texte édité. M. Philippon
a fait du dialecte lyonnais une étude spéciale, et nous a adressé plusieurs docu-
ments écrits en ce dialecte et accompagnés d'un mémoire linguistique. Ce travail
paraîtra dans notre prochain numéro.
P. M.
XL — Lo Studente Magliese, rivista scolastica, marzo-aprile, 1884. —
P. 69-72, Orlando de Domo, Voci del dialctto magliese; notes sur quelques mots
assez, intéressants du parler de Maglie (entre Lecce et Otrante).
XII. — SlTZUNGSBERICHTE DER KŒNIGL. PREUSSISCHEN AKADEMIE DER
Wissenschaften, t. XXVII ( 1 884), p. 605-620 (séance du 8 mai). — Tobler,
Le Manuscrit de Berlin de Huon d'Auvergne ; ce manuscrit a sur les deux autres,
dont il diffère d'ailleurs beaucoup, l'avantage d'être daté: il a été écrit en 1 3 40-
1341 par un certain Nicolas Trombcour, en sorte qu'il est plus ancien que le
manuscrit de Padoue et antérieur d'un siècle au manuscrit de Turin. C; ma-
nuscrit, qui provient de la collection Hamilton, a appartenu auxGonzague;
c'est le n° 21 du catalogue que nous avons publié (IX, 508). M. Tobler en
donne d'assez longs spécimens.
XIII. — Revista scientifica, i° anno, 1882. — Nos ;i et 12, p. 512
et 561, Coelho, As supersliçôes portuguezas, travail plein d'intérêt et de bonne
critique, comme tout ce que fait l'auteur.
1. Voy. Tuetey, dans les Mélanges historiques (Doc. inéd.j, 20 série, III, 383.
2. lbid., 259.
h lbid., 3J5- 47 5-
4. Lût, 1. 1., p. 580.
5. Tuetey, p. 604.
478 PÉRIODIQUES
XIV. — Revue Critique, janvier-juin '. Art. 28. Caspari, Martin vonBracara's
Schrift De Correctione rusticorum Ç¥.). — $2. Behaghel, Hcinrichs von Veldeke.
Enéide (Bossert). — 57. Tamizey deLarroque, Voyage à Jérusalem de Philippe de
Montaut (Picot: le critique imprime des extraits d'une intéressante plaquette rela-
tive à Malchus; cf. ci-dessous, p. 49 1 ). — 93 . Gay, Glossaire archéologique du moyen
âge et de la Renaissance, 1-2 (De Curzon : ouvrage qui rendra de grands ser-
vices). — 112. Haller, Altspanische SprichwSrter, II (Morel- Fatio).
XV. — Literarisches Centralblatt, janvier-juin. — N° 5, Grùnwald, Zur
romanischen Dialektologie, II. — 7, Neubaur, Die Sage vem ewigen Juden (je
saisis l'occasion de m'associer aux éloges donnés à ce travail excellent). — 10,
Diez, Die Poésie der Troubadours, hgg. von Bartsch ; Wedgwood, Contested
etymologies in the Dictionary of Skeat (utile). — 14, Marx, Hùlfsbùchlein fiir die
Aussprache der lateinischen Vocale in positionsla.ngen Silben. — Murray, .4 new
English Dictionary, I (œuvre hors ligne). — 15, Kinzel, Zwei Recensionen der
Vita Alexandri (voy. ci-dessus, p. 435). — 16, Rolland, Recueil de chants popu-
laires, I (très digne d'éloge); Haller, Altspanische Sprichwôrter, II. — 17,
Kcerting, Die An j ange der Renaissanceliteratur in Italien, I. — Stengel, Ausgaben
und Abhandlungen, VIII-IX.
XVI. — Deutsche Literaturzeitung, janvier-juin. — N" 13, Gartner.
Rhâtoromanische Grammatik ; Stengel, Erinnerungsworte an Diez. — 16, Koerting,
Encyklopaedie der romanischen Philologie, I (Fcerster : très favorable). — 19,
Appel, De génère neutro intereunte; Murray, A new English Dictionary, I (Zupitza :
ouvrage qui laisse bien loin en arrière tout ce qui a été fait jusqu'à présent);
Meyer, Der Aberglaube der Mittelalbers (peu profond).
1. Notons dans le n° 1, une « correspondance» sur la possibilité, en français,
du changement de t initial en d ; dans le n° 2, une « variété » sur les noms des rois
mages ; dans les n"5 6 et 14 des « variétés » sur le nom Chanzy ; dans la n° J, le
compte rendu des thèses de M. Loth, dans le n" 20 de celles de M. Thomas; dans le
n" 25, une note sur l'acquisition par l'Italie d'une partie des manuscrits Ashburnham;
dans le rr 26, une jolie petite chanson du xvi siècle publiée par M. Tamizey de
Laroque.
CHRONIQUE.
Nous apprenons au dernier moment, avec un profond regret, la mort de
notre éminent ami et collaborateur D. Manuel Milâ y Fontanals. Nous n'avons
aucun détail à ajouter à cette information. Nous consacrerons dans notre pro-
chain numéro une courte notice à la vie et aux travaux du savant professeur
de Barcelone.
— Le 1 1 janvier de cette année est mort à Florence, à l'âge de 66 ans, l'abbé
G. B. Giuliani, titulaire, depuis 1860, delà chaire créée à l'Institut des études
supérieures de Florence pour l'exposition de la Divine Comédie. On peut dire
que Giulani a consacré sa vie entière à l'étude de Dante. Il n'a publié que
quelques parties de son immense commentaire sur la Divine Comédie, mais il a
donné des éditions richement annotées de la Vita nuova, du Canzoniere, du Con-
vivio et des œuvres latines. On sait que son principe était que les écrits de
Dante devaient être expliqués par le rapprochement des passages analogues du
même auteur ; c'est ce qu'il a exprimé parla formule Dante spiegato con Dante
qu'on trouve imprimée en tête de la plupart de ses éditions. Il y a quelques ré-
serves à faire tant sur la nouveauté que sur la valeur absolue de ce système
d'interprétation. En principe, le procédé qui consistée rapprocher d'un passage
difficile tous les passages du même écrivain où la même idée est exprimée, ne
peut qu'être approuvé. Mais on peut dire que ce procédé a été employé, dans
une mesure variable, par tous les commentateurs de Dante. D'autre part, se
cantonner exclusivement dans les œuvres du poète, comme si un poète, si grand
qu'il soit, pouvait être isolé du monde où il a vécu et des écrivains qui l'ont
précédé, c'est se priver de bien des lumières. Trop souvent, par l'application
exclusive de son système, Giuliani aboutit à entasser les uns sur les autres les
passages obscurs, plutôt qu'à les éclaircir. On a pu aussi lui reprocher, non
sans quelque raison, un goût exagéré pour la rhétorique. C'était le défaut du
temps où i! avait commencé ses études. Enfin on a pu constater que ses textes
n'étaient pas établis avec une appréciation suffisamment exacte des manuscrits.
Quoi qu'il en soit, on ne peut nier que Giuliani ait été une figure originale et
qu'il a:.t, par ses écrits et par son enseignement, contribué pour une large part au
développement des études dantesques en Italie et à l'étranger.
— Dans sa séance du 23 mai, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a
décerné le prix fondé par le marquis de La Grange pour l'édition d'un ancien
480 CHRONIQUE
texte poétique français au Recueil des motets français des xnc et xme siècles.
publié par M. Raynaud 'cf. ci-dessous, p. 485).
— M. Gilliéron, répétiteur à i'Ecole des hautes études, a reçu du Ministère
de l'Instruction publique une mission à l'effet de poursuivre ses études sur les
patois de langue d'oïl. Il compte explorer cette année une partie de la Nor-
mandie méridionale.
— Nous extrayons du Rapport de la section des sciences historiques et philo-
logiques de l'Ecole des hautes Etudes pour 1882-83 le passage relatif à la con-
férences des langues romanes (G. Paris et J. Gilliéron ) qui nous semble pouvoir
intéresser nos lecteurs.
Conférences de M. Paris.
M. Paris a fait deux conférences par semaine, les lundis, à 2 heures, et les
dimanches, à 10 heures. Cette dernière conférence a eu lieu chez lui (rue de
Varenne, n° 11).
L'objet de la première conférence était la critique, faite par les élèves, des
travaux les plus récents dans le domaine des langues et des littératures romanes.
Sauf MM. Orsier et Matskassy, qui ont quitté la conférence à Pâques, tous ceux
qui y prenaient part ont remis eux-mêmes un travail, plusieurs deux, et tous ces
travaux, exécutés avec intelligence et conscience, ont été discutés parles mem-
bres de la conférence et le Directeur. Voici les ouvrages dont il a été ainsi rendu
compte, avec les noms de ceux qui les ont examinés : quelques travaux ne sont
pas des comptes rendus.
M. Langlois : Etude critique sur deux fragments de chansons de geste [As-
premont et Otinel) découverts à Mende.
M. van Hamel : Engelmann, Etude sur l'histoire des voyelles nasales en
français.
M. Huet: Raynaud, Motets français publiés d'après le manuscrit de Mont-
pellier, t. I.
M. Rey : 1° Rossmann, La diphtongue oi en français; 2° Vising, Le dialecte
anglo-normand.
M. Hauskxecht : Crescini, le Filocopo de Boccace comparé à Flore et Blan-
che flor.
M. BlANU : Reimann, La déclinaison en langue d'oc.
M. Fath : Mirisch, Histoire du suffixe -olus.
M. Taverxey : i° Thurneysen, Le verbe être en français; — 20 Bijvanck.
François Villon.
M. Todd : i° Etude sur le roman inédit de Guillaume de Dole ; — 2" Etude
sur le roman inédit de la Panthère.
M. Graxd : Nissen, Les pronoms conjoints en ancien français.
La seconde conférence a été consacrée à l'examen critique des diverses ver-
sions de Fierabras. Outre la lecture des textes en français et en provençal, les
élèves ont fait et remis plusieurs travaux, dont voici l'énumération.
M. Langlois: Le traducteur provençal et son modèle; comment il a com-
pris sa tâche.
M. Bougekot : Les rimes de Fierabras.
CHRONIQUE 481
M. van Hamel : Rapport linguistique des versions provençale et française.
M. Huirr : La destruction de Rome et son rapport avec le Ficrabras.
M. Rey : L'épisode propre au provençal est-il original?
M. Hausknecht : Les versions anglaises de Furabras.
M. Bianu : La version italienne de Ficrabras.
Plusieurs des membres de la conférence sont occupés de travaux personnels.
M. van Hamel imprime pour la Bibliothèque de l'Ecole les œuvres du Reclus de
Molli ru ; M. Langlois va publier la chanson du Coroncment Loois ; M. Haus-
knecht prépare une édition du Flore et Blanchcflor anglais; M. Todd s'occupe
de mettre au jour le roman de la Panthère, du xme siècle.
Conférences de M. Gil Héron.
M. Gilliéron, pendant les deux derniers mois du premier semestre, n'a fait
qu'une conférence par semaine, consacrée à la lecture du fragment de la Vie de
saint Thomas publié par M. Meyer (Recueil d'anciens textes).
Dans le second semestre, il en a fait deux, le vendredi, à deux heures, et le
lundi, à trois heures et quart.
Celle du vendredi a été consacrée à la lecture et à l'étude de la langue des
chartes du Ponthieu publiées par M. Raynaud. On a dressé le tableau des ca-
ractères phonétiques et morphologiques qui distinguent dans la seconde moitié
du xme siècle la langue du Ponthieu de celle de l'Ile-de-France. On aurait dû
en laisser obscur ou incomplet plus d'un point, si l'on n'avait eu recours à une
autre source d'informations, dont l'étude formait l'objet de la seconde confé-
rence.
La conférence du lundi a été consacrée à l'étude des variations dialectales
telles que les présente actuellement le Ponthieu. Se basant uniquement sur des
matériaux recueillis sur place dans plus de 20 villages de cette contrée par le
maître de conférences, et mis à la disposition de tous les élèves et auditeurs, ou
a commencé par établir les lois phonétiques du langage de Cayeux-sur-Mer,
puis on a recherché, sans toutefois sortir des limites du Ponthieu, l'extension
géographique des caractères inconnus au français.
Cette étude a permis, d'une part, d'élucider plus d'un point obscur du tableau
dressé dans la première conférence, de faire la part exacte des diverses influences
étrangères auxquelles étaient sujets les scribes des chartes du xiiic siècle,
d'autre part, de reconnaître les diverses transformations qui se sont opérées sur
le sol du Ponthieu depuis le XIVe siècle jusqu'à nos jours, et qui ont donné à
son langage une très grande variété. L'étude de ces dernières a fourni l'occa-
sion d'exposer des vues générales sur la répartition des faits phonétiques dans
le domaine gallo-roman et sur la nature de l'influence du français et de certains
centres linguistiques sur les patois. On a tout particulièrement insisté sur les
façons de procéder dans le relevé des variations dialectales d'une contrée.
— M. Hugo de Feilitzen, dont nous annonçons plus bas une intéressante pu-
blication, a été nommé docent à l'Université d'Upsala, où la philologie romane
est déjà représentée par MM. Geijer et Wahlund.
— M. van Hamel, qui aura bientôt achevé l'importante édition des poèmes
Romania, XIII. 3 1
482 CHRONIQUE
du Reclus de Molliens à laquelle il travaille depuis longtemps, est nommé à la
chaire] de langue et littérature française qui vient d'être créée à l'Université de
Groningue; il est entendu que l'enseignement de cette chaire portera en bonne
partie sur l'ancien français et comprendra aussi au moins les éléments de la phi-
lologie romane dans son ensemble.
— M. Lemcke, professeur de philologie romane à Giessen, a'pris sa retraite;
il a été remplacé par M. Birch-Hirschfeld.
— MM. Sudre et Breul ont mis sous presse (Paris, Vieweg) une traduction
de l'écrit de M. Ad. Tobler sur le vers français, qui paraîtra avec une préface
de G. Paris.
— M. Settegast a fait insérer dans le Literaturblatt fiïr$gcrm. und rom. Phi-
lologie (p. 42) une note pour dire qu'il n'a pas, comme l'a rapporté la Ro-
mania, donné sa démission de professeur à Zurich, « mais qu'il a refusé une nou-
velle nomination pour six ans, et a repris sa première situation de Privat-docent
à Leipzig. »
— M. W. Meyer s'est « habilité » à l'Université de Zurich pour la gram-
maire comparée et la philologie romane.
— M. Sanchez Moguel, professeur à Madrid, a joint à son cours de littéra-
ture espagnole un « séminaire » où il traite de la grammaire espagnole et fait
expliquer d'anciens textes : c'est la première fois que cela se t'ait en Espagne.
— Nous avons déjà parlé (Rom., XII, 601) de la fête du 9 juin 1883, dans
laquelle les « Associations pour la philologie moderne des universités alle-
mandes » ont inauguré la plaque posée à Giessen sur la maison natale de Diez.
heCartell-Verband de ces associations nous adresse son rapport semestriel, dans
lequel nous signalons, avec plusieurs lettres et télégrammes envoyés d'Alle-
magne, d'Autriche, de France, d'Italie, de Belgique, de Suisse, d'Angleterre et
de Russie à l'occasion de cette fête, une gravure représentant la maison qui en
a été l'objet.
— Nous avons le plaisir d'annoncer qu'après un trop long séjour au pays des
morts, Mélasine vient de reparaître. Les directeurs de cet excellent recueil en
ont fort à propos élargi le plan, et les trois premiers numéros (avril-juin) con-
tiennent les matériaux les plus riches et les travaux les plus instructifs pour le
folk-lore. Nous espérons avec MM. Rolland et Gaidoz que, grâce en bonne
pirtie à leur initiative, il s'est formé maintenant un public pour ces études, et
que leur œuvre si intéressante ne périclitera plus '.
— A l'occasion du mariage Depret-Bixio (19 avril 1884) a été imprimé à un
petit nombre d'exemplaires, non mis dans le commerce, suivant un usage italien
bien connu de nos lecteurs, l'opuscule suivant, fort élégamment imprimé chez
1. On s'abonne 6, rue des Fossés-Saint-Bernard; vente au numéro chez E. Leche-
vallier, 39, quai des Grands-Augustins.
CHRONIQUE 48?
Chamerot : « Le Lai de l'Oiselet, poème français du xmc siècle, publié d'après
les cinq manuscrits de la Bibliothèque nationale et accompagné d'une introduction
par Gaston Paris (in-12, 100 p.) » Les mss. ont été collationnés et comparés
par M. H. Deloncle.
— La Société des Anciens Textes français a accepté la proposition que lui
a faite M. Antoine Thomas de publier l' Entrée de Spagne ; la copie de ce vaste
poème, prise autrefois par M. Mussafia, a été libéralement abandonnée par lui à
M. Thomas, qui vient de faire un séjour à Venise pour la collationner sur le
manuscrit.
— La Société a également accepté la proposition de publication, par M. Mau-
rice Roy, des œuvres poétiques de Christine de Pisan.
— Parmi les thèses soutenues à l'Ecole des Chartes au mois de janvier, nous
mentionnerons celle de M. E. Roussel sur la foire du Lendit. M. Roussel a fait
de bonnes remarques sur les documents les plus anciens qui établissent l'exis-
tence de cette foire, il a parlé du rôle que les reliques qu'on y exhibait jouent
dans plusieurs chansons de geste, et il a soumis à une révision soigneuse le Dit
du Lendit plus d'une fois publié. Il faut souhaiter que ce travail ne soit pas
perdu pour la science, comme paraît devoir l'être l'ouvrage étendu que feu Léon
Roulland avait, pendant de longues années, préparé sur le même sujet.
— M. Wolfram Zingerle, à Innsbruck, prépare de nouvelles éditions de l'Atre
péril leus et de Meraugis de Portlesgaez.
— M. W. Meyer, connu par son remarquable travail sur le neutre en roman
(voy. ci-dessous, p. 486), prépare une édition de la chanson d'Aspremont d'après
tous les manuscrits.
— M. Vogels, à Crefeld, prépare une édition des rédactions française et an-
glaise de Mandeville.
— Livres adressés à la Romania :
Der Troubadour Barlolomeo Zorzi. Herausgegeben von Emil Levv. Halle, Nie-
meyer, in-8°, 84 pages. — Bonne édition des 18 chansons de ce troubadour
vénitien, avec une introduction et des remarques. Dans la pièce XVIII,
v. 26, il est dit de Conradin, sur la mort duquel ce planh est composé : E
Lamorat valc per armas ses tenza; M. L. se demande qui est ce personnage:
Lamorat de Galles est, après Tristan lui-même, le principal héros du roman
de Tristan en prose, et le vers de B. Zorzi, non cité par M. Birch-Hirs-
chfeld, prouve que ce roman était connu en Italie avant 1268.
Coutumier d'Anjou, publié... par Ad. Tardif. Paris, Picard, in-8% 160 p. —
Nous signalons ce texte, important pour les juristes, comme méritant aussi
à divers points de vue l'attention des philologues.
Documents historiques bas-latins, provençaux et français, concernant principa-
lement la Marche et le Limousin, publiés par Alfred Leroux, Emile Moli-
nier et Antoine Thomas. Tome I. Limoges, Ducourtieux, iv- 3 S9 p. — •
Nous reviendrons sur cette publication, qui comprend des textes intéressant
la philologie aussi bien que l'histoire, quand elle sera terminée.
484 CHRONIQUE
Fonetica del dialetto modem) délia città di Milano. Saggio linguistico di Carlo
Salviom. Roma, Loescher, in- 12, 306 p. — Ouvrage qui nous paraît
excellent comme observation et comme méthode ; dans une intéressante
préface l'auteur apprécie les travaux de ses devanciers, parle de son œuvre
avec modestie, et expose brièvement sur l'histoire du dialecte milanais des
vues fort judicieuses.
Die erste nichtchristliche Parabcl des Barlaam und Josaphat ; ihre Herkunft und
Verbreitung... von Eugen Brauxholtz (dissertation de Berlin), in-8°,
33 p. — On n'a ici que la première partie d'un travail qui paraît mériter
des éloges (il s'agit de la célèbre parabole des coffrets); nous y reviendrons
quand il sera complet.
Parai lelen zur Entfuhrungsgeschichte im Miles gloriosus, von Eduard Zauncke.
Bonn, Georg, in-8% 26 p. (extrait du Rheinisches Muséum fur Philologie).
— On a remarqué il y a longtemps que la donnée de la première partie
du Miles gloriosus se retrouve dans divers contes orientaux et occidentaux ;
M. Z. les rapproche et les compare, sans avoir la prétention d'être com-
plet, mais avec une véritable érudition. Il conclut que la comédie grecque
'AXaî^ov, suivie par Plaute, reposait sur une nouvelle grecque analogue à
ces contes, mais qu'elle l'abandonnait bientôt pour adopter un autre dénoue-
ment. Ajoutons que, si on considère que le lieu de la scène est Éphèse, on
sera porté à reconnaître ici un conte milésien, et peut-être à lui attribuer
une origine orientale. — L'auteur se demande si le royaume de Monbcrgier,
qui est la patrie du héros de. notre conte (înelusa) dans plusieurs versions
du roman des Sept Sages, ne désignerait pas l'Arcadie (pays des bergers) :
c'est à coup sûr une idée bizarre.
De Joannis de Monsterolio vita et opcribus, sive de romanarum iitterarum studio
apud Gallos instaurato CaroloVI régnante, thesim proponebat Facultati Iitte-
rarum Parisiensi Antonius Thomas. Paris, Thorin, 1883, in-8°, vïij-114 p.
— Jean de Montreuil, qui joua de son temps (1354-1418) un rôle politique,
est surtout intéressant comme humaniste. Il occupe un des premiers rangs
dans ce mouvement de renaissance, qui, parti d'Italie, se répandit en France
au XIVe siècle plus qu'on ne l'a cru généralement, et avorta au XVe par
suite de l'état déplorable du pays. M. Thomas a mis en lumière les travaux
et les aspirations de Jean de Montreuil et de ses amis. Son étude, faite avec
grand soin d'après des manuscrits de Paris, de Florence et de Rome,
apporte à l'histoire de l'humanisme une contribution importante et qu'on ne
devra pas négliger.
Encyklopaedie und Méthodologie der Romanischen Philologie mit besondercr
Beriicksichtigung des Franzœsischen, von Gustav Kœrting. Erster The;l.
Erstes Buch : Erœrterung der Vorbegriffe. Zweites Buch : Einleitung in
das Studium der Romanischen Philologie. Heilbronn, Henninger, in-8%
xvj-244 P- — Nous espérons revenir en détail sur ce livre important, qui
mérite en tout cas d'être recommandé aux étudiants en philologie romane;
nous espérons que l'auteur en fera prochainement paraître les deux parties
suivantes, qui seront consacrées l'une à l'encyclopédie de la philologie
romane dans son ensemble, l'autre à l'encyclopédie de chacune des branches
CHRONIQUE 485
de la philologie romane. On sait ce qu'on entend en Allemagne par l'ency-
clopédie d'une science; c'est l'ensemble de ses principes, de ses méthodes,
de ses résultats. Un travail comme celui de M. Kœrting manquait encore
à nos études ; il fallait pour l'entreprendre et le mener à bonne fin beau-
coup de courage et de persévérance.
Die Licdcr des Castellans von Coucy, nach saemmtlichen Handschriften kritisch
bearbeitet von Fritz F.vm. Heidelberg, Hœrning, 94 p. (dissertation de
docteur). — Cette édition paraît excellente; l'auteur l'a fait précéder d'une
introduction, dans laquelle il faut surtout relever le passage où il combat
l'identification, proposée ici, du châtelain de Couci auteur des chansons
avec Renaut de Magni. Je dois dire que l'examen fait par moi l'année der-
nière du roman de Guillaume de Dole, joint à quelques autres considérations,
m'avait déjà amené à modifier sur ce point l'opinion que je croyais bien
établie il y a quelques années, et que je suis très disposé maintenant, comme
M. Fath, à reconnaître plutôt Fauteur des chansons dans Gui de Couci,
châtelain de Couci (f 1203). M. F. explique d'une manière ingénieuse et
vraisemblable, ou au moins possible, comment le nom de Renaut est donné
au chansonnier à la fois dans un manuscrit de chansons et dans le poème de
Jakemon Sakesep. — G. P.
Renseignements archéologiques sur la transformation du c guttural du latin en une
sifflante, par M. Deloche. Paris, in-4, 64 p. (extrait des Mémoires de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXX, 2' partie). — M. De-
loche montre qu'une marque inscrite sur un vase, ofikina Laurenti, appartient
à la fin du VIe siècle, et atteste ainsi que le c devant un i (ou e), à cette
époque, se prononçait encore k en Gaule ; d'autre part la légende du droit
d'un triens de l'empereur Maurice Tibère, sorti de l'atelier du même Lau-
rentius, porte Mauriscius, ce qui, comme le montre le savant académicien,
indique que devant ; suivi immédiatement d'une autre voyelle le c s'était
assibilé. Ces résultats concordent avec ceux qu'on a obtenus par d'autres
moyens, et ils ont l'avantage d'être assurés par des textes d'une date et
d'une authenticité incontestables.
La geste de Liège, par Jehan des Preis, dit d'Outremeuse. Glossaire philologique,
par Aug. Scheler. Bruxelles, Hayes, 1882, in-4, 3 1 8 p. — En formant ce
glossaire, qui comprend plus de 3000 mots inconnus, difficiles ou inté-
ressants, M. Scheler a rendu un nouveau et éminent service à la lexicographie
française. Beaucoup d'articles contiennent de véritables petites dissertations
où l'auteur montre son érudition et son ingéniosité bien connues. Il serait à
souhaiter que M. Scheler fît le même travail pour le grand ouvrage en prose
de Jehan des Preis publié, en même temps que les 53000 vers de la Geste de
Liège, par l'Académie royale de Belgique.
Recueil de motets français des xne et xme siècles, publiés d'après les manuscrits,
avec introduction, notes, variantes et glossaire, par Gaston Rayxaud, suivi
d'une étude sur la musique au siècle de saint Louis, par Henry Layoix fils.
Tome second : Chansonniers divers, étude musicale. Paris, Vieweg, in- 12,
xvm-480 pages (plus seize pages de musique). — Nous avons annoncé (t. XI,
p. 461) le premier volume de cet intéressant recueil, Le second comprend
486 CHRONIQUE
d'abord un errata pour le premier volume, résultant d'une collation faite par
A. Boucherie du manuscrit de Montpellier, puis (p. 1-138) des motets ex-
traits de divers autres manuscrits, puis des notes et variantes, un glossaire,
un index des noms, et enfin (p. 187-480) l'ouvrage de M. Lavoix sur la mu-
sique au xiii° siècle. Cette publication appellerait bien des remarques : bor-
nons-nous ici à dire que le texte de ces petites pièces nous a paru généra-
lement bien établi en ce qui concerne les leçons, bien distribué en ce qui
concerne les rythmes, et cette tâche était ici plus délicate qu'en bien d'autres
cas. Nous n'avons trouvé, à une lecture rapide, que peu d'erreurs à re-
lever (nous ne parlons pas de la distribution rythmique ni de la ponctuation):
Ainsi p. 1, V, 2, mi doit être imprimé m'i; lisez de même m'i pour mi 2, V,
5, 3, V, 7, 1 i , et un très grand nombre d'autres fois (c'est là une faute que
commettent beaucoup d'éditeurs d'ancien français); 15, XLIV, 8, et ail-
leurs 0/?, lisez ou; 17, XLIX, 3 k'il, lisez ki; 23, LXIII, 21, cornent qui
lot, lisez cornent qu'il mit ; 24, LXVI11, 3 Se n'ai, lisez S'en ai; 2$, LXIX,
1, 2, 4, 7 Voi t'en lai, lisez Voit en lai; 33, XC, $ N'em, lisez Ne m' ; 78,
LIX, 7 l'ont, lisez i ont; 14 entamer n'a pas besoin d'être corrigé; 93, V,
7 qui, lisez qu'i; 1 14, XX, 1 a parler, lisez aparler ; 129, XV11I, 4 tendes,
lisez bendès, etc. Le glossaire est assez riche ; il n'est pas exempt d'erreurs,
par exemple : adcmetre, au passage cité, signifie « lancer » et non «abaisser,
avilir » ; consirrer « se résigner », et non « désirer » ; orter « exhorter »
est le produit d'une singulière distraction : ort au passage cité est le mot
bien connu qui signifie « sale » ; l'hypothèse proposée pour innel est dénuée
de toute vraisemblance, etc. Malgré ces critiques, la publication de M. Ray-
naud mérite la reconnaissance du public savant, et l'ouvrage de M. Lavoix,
sur lequel nous ne sommes pas compétents, offre en tous cas un réel intérêt
aux lecteurs.
Pio Rajna. Le Origini dell' cpopea francese. Firenze, Sansoni, 1884. — Inutile
de dire que nous parlerons en détail de ce beau livre, déjà célèbre, et dédié
à l'un des directeurs de la Romania.
Die Schicksale des lateinischen Neitrums im Romanischen, von Wilhelm Meyer.
Halle, Niemeyer, 1883, in-8, 176 p. — Ce travail est un des plus remar-
quables qui aient paru depuis quelque temps dans le domaine de la gram-
maire romane. L'auteur est un linguiste formé à bonne école, habitué à la
comparaison, et qui joint à une très vaste lecture un jugement très personnel
et souvent très pénétrant. C'est un chapitre de la grammaire des langues
romanes qui se trouve refait à neuf d'après les résultats et les méthodes de
la science la plus moderne.
Mélanges Graux. Recueil de travaux d'érudition classique dédié à la mémoire de
Charles Graux, né à Vervins le 23 novembre 1852, mort à Paris le 13 jan-
vier 1882. Paris, Thorin, 1884, in-8, Lvi-823 p. — Nous devons signaler
dans ce recueil l'excellente étude de M. Bergaigne (p. $33-543) sur " 'a
place de l'adjectif épithète en vieux français et en latin. »
ZiuGeschichtedcs lateinischen evor e and i in Romanischen, vonDe AdolfHoRNiNG.
Halle, Niemeyer, 1883, in-8, 140 p. — Ce travail d'une grande importance
et d'une valeur exceptionnelle, sur lequel nous voudrions pouvoir revenir
CHRONIQUE 487
en détail, est donné par l'auteur comme un complément au livre de M. Jo-
ret. Il est uniquement consacré au c devant e, i (et f-|-i-|-voy.) précède
d'une voyelle. On y retrouve les qualités de fond et de forme que nous avons
eu plusieurs fois l'occasion de signaler dans les écrits de M. Horning.
Mélanges de phonétique normande, par Charles Joret, professeur à la Faculté des
Lettres d'Aix. Paris, Vieweg, in-8, i.vi-64 p. — Le titre choisi par
M. Joret pour ce recueil de notes étymologiques et dialectologiques n'en
donne pas une idée tout à fait exacte; car beaucoup d'entre elles n'ont pas
trait proprement à la phonétique. Plusieurs ont paru dans la Romania,
d'autres dans les Mémoires de la Société de linguistique; il eût été bon d'in-
diquer le lieu de la publication première. L'introduction, presque aussi
longue que le recueil, est nouvelle et se lira avec un grand intérêt ; elle con-
tient surtout des additions et rectifications aux travaux antérieurs de l'auteur.
M. Joret approfondit de plus en plus le sujet sur lequel il travaille depuis
de longues années et sur lequel il prépare encore plus d'une étude avec une
ardeur toujours nouvelle.
Li dis dou vrai aniel. Die Parabel von dem sechten Ringe,franzcesische Dichtung
des dreizehsten Jahrhunderts, aus einer Pariser Handschrift zum ersten Maie
herausgegeben von Adolf Tobler. Zweite Auflage. Leipzig, Hirzel, 1884, in.
8, xxxiv-37 p. — On connaît toute l'importance de cette petite publication
parue pour la première fois en 1 871, et dont l'introduction ouvrit la série,
devenue depuis si riche, des recherches phonologiques et dialectologiques
sur l'ancien français. En réimprimant le texte et le commentaire, M. Tobler
y a fait plusieurs additions et corrections où il a tenu compte des travaux
publiés depuis le sien, mais sans changer le caractère de son opuscule et
sans dépasser les limites qu'il s'était assignées en le composant.
Li ver del /aî«,en fornfransk predikan. Akademisk Alhandling af Hugo von Fei-
litzen. Upsala, Berling, 1883, in-8, cxxxm-72-32 p. — Nous avons ici une
édition soigneusement faite, d'après les deux manuscrits connus, l'un d'Ox-
ford, l'autre de Paris, d'un curieux poème du xne siècle, auquel l'éditeur
reconnaît avec vraisemblance les caractères d'un sermon en vers; ce poème
est curieux par le ton vraiment populaire qui y règne, par l'incohérence avec
laquelle il est composé, par sa peinture toute matérielle des peines de l'en-
fer, par ses rapports avec la Vision de saint Paul, les Quinze signes et le
Débat de l'âme et du corps, par sa singulière versification. M. de Feilitzen y
a joint une longue introduction et des notes copieuses qui prouvent qu'il
s'est mis avec beaucoup de zèle au courant des derniers travaux de philo-
logie française, et qui ne seront pas instructives seulement pour ses compa-
triotes. En appendice il a imprimé d'après deux mss. d'Oxford la Vie de
sainte Juliane, qui ne manque pas non plus d'intérêt. — M. de Feilitzen a
imprimé en même temps le texte des Vers del juïse avec un commentaire suc-
cinct en français. Il annonce la prochaine publication d'un index, qui sera le
bien venu, pour sa publication suédoise.
Ortografia de la lengua catalana, por la Real Academia de buenas letras. Bar-
celona, Jepus, in-8, 32 p. — L'Académie de Barcelone n'a pas prétendu
établir pour le catalan une orthographe rigoureusement scientifique, elle a
488 CHRONIQUE
fait à l'usage, des concessions qui amènent parfois des inconséquences ; mais
l'orthographe qu'elle recommande est sensée, simple et pratique, et il est à
souhaiter qu'on l'adopte généralement.
Usi abruzzesi, descritti da Antonio de Nino. Volume primo, 1879, ix-207 p.
Usi e Costumi abruzzesi. Vol. secondo, 1881, ix-2$o p. Usi e Costumiabruz-
zesi. Fiabe. Vol. terzo, 1883, x-379 p. Firenze, Barbera, in-12. — Char-
mant recueil, qui n'a pas toujours le ton scientifique, mais que tout folklo-
ristc lira avec autant de profit que d'agrément; les contes qui remplissent le
troisième volume sont particulièrement intéressants (ils sont donnés, sauf
certaines formules, en toscan, et non en dialecte local).
Orthographia g^//;'c<i,aeltesterTraktat ùber franzcesische Aussprache und Ortho-
graphie, nach den Handschriflen zum ersten Maie herausgegeben von
J. Stuerzikger. Heilbronn, Henninger, 1884, in- 1 8, xvm-52 p. — Cet
excellent petit volume nous offre la reproduction des quatre mss. qui con-
tiennent un précieux traité anglo-normand sur l'orthographe et la pro-
nonciation du français, jusqu'ici imparfaitement connu. L'éditeur y a joint
une introduction extrêmement intéressante, où il passe en revue les ouvrages
divers consacrés au moyen âge en Angleterre à l'enseignement du français,
puis tire du texte publié par lui toutes les conclusions auxquelles il prête.
On peut regretter qu'il n'ait pas connu un cinquième ms. qui se trouve à
Dublin. L'Orthographia gallica est le t. VIII de VAltfranzôsische Bibllothek
publiée par M. Fcerster; nous avons fait connaître [Rom., XI, 609) les
cinq premiers volumes; les t. VI et VII, dont le premier seul a paru jusqu'à
présent, contiennent deux textes du Roman de Roncevaux.
Carmina medii acvi. Firenze, libr. Dante, 1883, in-8, 86 p. — Ce petit recueil,
publié par M. Novati, comprend deux séries : Carmina séria (Satirica : 1.
Contra foeminas, 2. De natura rustieorum, 3. De nummo ; — Moralia : 1.
Epigrammata, 2. Varia), Carmina jocosa (Potatoria, Varia). Les pièces pu-
bliées sont généralement intéressantes, et l'éditeur a mis du soin dans son
travail ; mais il est visible qu'il n'a pas de la langue et surtout de la versifi-
cation des pièces qu'il publie une pratique suffisante; dès la première pièce,
au v. 12, il faut novcrit pour noviî; au v. 16 le ms. porte (?) levions frondes
alingua, M. N. lit levior est frondis, maligna, contre la grammaire et le
mètre; il faut évidemment levior tes Jronde saligna. Dans la pièce II, v. 33,
cnminibas, 1. crinibus ; au v. 37 Annon est pour Amnon et non pour Anni-
bal, etc. Notons, p. 79, une nouvelle édition du Testamentum asini publié
ici (XII, 26) avec l'addition, des deux strophes qui avaient été laissées de
côté. P. 74 note, il y a une bizarre explication du vers Crucem do papa-
libus. M. N. n'a donc jamais regardé un âne? Le commentaire littéraire de
M. Novati est intéressant; mais comme éditeur il a encore beaucoup à
gagner.
Italienische Anthologie... fur Deutsche hohere Lehranstalten und fur den Selbst-
unterricht, von Friedr. Uhlmann. Mùnchen, Oldenbourg, in-8, xiv-386
p. — Ouvrage d'enseignement sans aucune valeur scientifique.
Die Poésie dcr Troubadours. Nach gedruckten und handschriltlichen Werken der-
selben dargestellt von Friedrich Diez. Zweite vermehrte Auflage von Karl
CHRONIQUE 489
Bartsch. Leipzig, Barth, in-8, xxm-314 p. — Après les Vies des Trou-
badours, voici la Poésie des Troubadours qui reparaît, également par 'es soins
de M. Bartsch. La tâche de l'éditeur a été plus considérable pour cet ou-
vrage que pour l'autre. Si la partie centrale et fondamentale du livre de
Diez, celle où il apprécie et juge, a gardé toute sa valeur, beaucoup de
parties accessoires ont été complètement renouvelées depuis près de
soixante ans que son beau livre a paru. M. Bartsch, par des additions faites
soit dans le texte, soit dans les notes, a mis pour les faits l'œuvre du maître
au courant de la science. On peut voir notamment dans le chapitre sur la
poésie épique combien ce chapitre, encore cependant mal connu, de la lit-
térature provençale s'est enrichi depuis un demi-siècle.
Etymologische Figurai im Romanischen, nebst einem Anhange : Wiederholungen
betreffend Steigerung und Erweiterung eines Begriffs. Von Dr. Friedrich
Leiffholdt. Erlangen, Deichert, in-8, viu-96 p. — Recherche dans les
langues romanes, surtout en français, des cas où un verbe a pour régime
direct un substantif qui a le même thème (chanter un chant, etc.), des cas
voisins où le substantif est rattaché au verbe par une préposition (mourir
de mort), et enfin de quelques emplois de la repétition du même mot ou du
même thème pour donner à l'idée plus de force ou d'étendue.
Savinian. Grammaire provençale (sous-dialecte rhodanien). Précis historique de
la langue d'oc. Parties du discours pour les sous-dialectes marseillais, cé-
venol et montpelliérain. Nouvelle méthode d'analyse avec application aux
huit principales langues enseignées dans les écoles. Paris, Thorin, 1882,
in- 18, xl- 197 p. — Sans valeur scientifique.
Bibliographischer Anzeiger fiir romanische Sprachen und Literaturcn, herausge-
geben von Dr Emil Ebering. I. Band, 1883. Zweites Halbjahr. I. Heft.
Leipzig, Twietmeyer, in-8, 84 p. — Cette bibliographie des publications
nouvelles concernant les langues et littérature romanes est riche et bien or-
donnée ; elle est peut-être seulement faite sur un plan trop vaste, notamment
en ce qui concerne l'histoire ; mais elle pourra rendre des services (bien
qu'on puisse y relever de nombreuses méprises) si, comme on l'annonce, elle
paraît très rapidement et très régulièrement. Nous n'avons reçu ni le second
cahier, qui devait paraître en décembre 1883, ni le troisième, qui devait
paraître en janvier 1884 ; nous ne savons s'ils ont été réellement publiés.
Das altfranzôsische Zahhvort, von Dr Karl Knœsel. Erlangen, Deichert, in-8,
69 p. — Dissertation utile, soigneusement compilée malgré quelques mé-
prises, et sur un sujet intéressant ; l'auteur la dédie A son maître, M. Voll-
mœller.
A. Coelho. Contos nacionaes para creanças, 87 p. Jogos e rimas injanlis^^ p.
Porto, Magalhâes, in- 18. — Ces deux petits volumes inaugurent une Biblio-
theca d'educaçâo nacional publiée par M. Coelho; le second surtout est inté-
ressant en dehors du jeune public auquel il s'adresse, parce qu'il contient
plus d'un renseignement nouveau pour le folk-Ion. Dans un troisième vo-
lume, qui paraîtra prochainement, intitulé Os elementos iradicionaes da edu-
caçâo, le savant philologue donnera un commentaire aux deux premiers.
Giuseppe Guerzoni. Ugo Angelo Canello, commemorazione funèbre letta nell'
490 CHRONIQUE
Aula magna délia R. Università di Padova il 3 febbraio 1884. Padova,
Brucker, in-8, 47 p. — Cette notice sur Canello, figure d'une réelle origi-
nalité, est fort intéressante, bien que M. Guerzoni n'ait pas la compétence
spéciale qu'il faudrait pour apprécier définitivement les travaux philologiques
du regretté professeur de Padoue. L'auteur a tracé à cette occasion un ta-
bleau brillant, mais un peu superficiel, du développement des études ro-
manes en Europe et de la part qu'y a prise l'Italie ; ici encore un certain
manque de proportion et de précision décèle le « laïque », d'ailleurs intel-
ligent et fort bien intentionné, notamment pour la France. Ce discours,
prononcé devant les étudiants de l'Université de Padoue, ne peut que les
exciter à suivre l'exemple du maître austère et infatigable qu'ils ont perdu.
M. Gu. nous apprend que Canello laisse divers travaux inédits, entre autres
une histoire de la langue italienne, malheureusement incomplète, mais dont
quelques chapitres, entre autres celui qui concerne les influences fran-
çaises, sont à peu près achevés et pourraient être mis au jour.
Prolegomcna zu Maître Elies altjranzôsischer Bearbeitung der Ars amatoria desOvid.
Von Heinrich Kuhne. Marburg (Dissertation de docteur), in-8, 34 p. —
Le poème de maître Elie est encore inédit ; le prochain volume de l'Histoire
littéraire de la France en donnera une notice. M. K. l'analyse avec soin,
essaie de prouver que Jacques d'Amiens, autre traducteur de Y Art d'aimr,
l'a connu, ce qui n'est pas très sûr, et propose d'y reconnaître l'ouvrage de
Chrétien de Troyes, qu'on regarde comme perdu (cf. Rom., XII, 462) ; le
nom d'Elie aurait, dans ce manuscrit unique, été substitué à celui de Chré-
tien par un copiste. Rien n'est moins admissible. J'ai lu l'ouvrage d'Elie, et
je n'y reconnais nullement le style ni même, en certains traits, la langue de
Chrétien ; Elie habitait d'ailleurs Paris, ce que ne paraît pas avoir jamais
fait l'auteur du Chevalier au lion. Le seul rapprochement curieux consiste
dans la mention de Noradin [Loradin dans le manuscrit ; cf. Rom., XII, 462,
n. 6) ; mais cette mention n'est pas propre à Chrétien : on la retrouve par
exemple dans Renart (Méon, v. 1 1267), où, il est vrai, M. Martin (I, 1521)
lit Coradins (le manuscrit A porte Loradins). — G. P.
Die Robin-Hood Balhdtn. Ein Beitrag zum Studium der englischen Volksdich-
tung... Von Richard Fricke (diss. de Strasbourg), in-8, 104 q. — Travail mé-
thodique et instructif. L'auteur vieillit trop sans doute son sujet en pensant
qu'il y a eu des ballades sur Robin Hood au xuc siècle ; rien n'engage à le
croire plus ancien que le règne de Henri III.
Der Bedeutungswandel im Franzôsisclun, von Dr. Heimbert Lehmann. Erlangen,
Deichert, in-8, 1 30 p.— L'intention de ce travail est louable, et on y trouve
réunis un grand nombre de faits plus ou moins intéressants qui, il est vrai,
proviennent bien rarement des observations personnelles del'auteur ; maison
ne voit pas les raisons du choix qu'il fait entre tous les laits semblables; les
« lois » du développement du sens, si elles sont trouvables, ne peuvent être
trouvées que par l'examen méthodique de tous les mots ; autrement, avec
une apparence ambitieuse, on n'arrive qu'à faire un recueil d'anecdotes de
«< sémantique », comme dit un savant français qui s'occupe avec prédilection
de cette branche de la linguistique.
CHRONIQUE 491
Fiabe e Canzoni popolan del contado di Maglic in terra d'Otranto, raccolte e an-
notate da Pietro Pellizari. Fascicolo primo. Maglie, petit in-8, vni-143 p.
— Ce petit livre, qui n'a pas un caractère scientifique, est très amusant ; il
contient des contes (en patois accompagné de traduction), des chansons et
des devinettes. Parmi les contes, signalons une version du Petit-Poucet
I s'entend le conte de Perrault et non le Diiumling), intitulé lu Purgineddhu
(le petit poussin'. Ce « premier fascicule » est daté de 1881 ; nous ne sa-
vons si l'auteur a continué son agréable recueil : nous le souhaitons.
Voyagea Jérusalem de Philippe de Voisins, seigneur de Montaut, publié pour la So-
ciété historique de Gascogne par Ph. Tamizey de Larroque Paris, Cham-
pion, 1883, in-8, 60 p. — Le récit de ce pèlerinage fait en 1490 ne manque
pas d'intérêt; l'éditeur l'a publié avec beaucoup desoin et l'a accompagné de
notes surtout géographiques. En allant de Barlette à Bénévent, nos pèlerins
« tirent a la ville de Montelerne, ou les gens parlent gascon audict lieu, et
autres al'environ, lesqueiz se tiennent sepparés de l'autre nation du pais. »
II faut bien probablement, comme on l'a conjecturé, lire Monteleone; mais
quefairede ce singulier renseignement linguistique? M. de Mas-Latrie \Bibl.
de i'Ec. des Chartes, 1884, p. 104) a fort ingénieusement proposé de lire
grifon au lieu de gascon ; mais y a-t-il jamais eu des colonies grecques dans
cette région? Nous n'en connaissons que sensiblement plus au sud. M. Mo-
naci, dont l'attention a été éveillée sur ce point curieux, a promis de faire
des recherches. — P. 20, le voyageur, racontant la cérémonie des épousailles
du doge de Venise avec la mer, auxquelles il assista, dit que « ledit duc
getta ung (lisez une) verge d'or [dans la mer] pour la tenir pour espouse. »
M. T. de L. remarque que dans ce tableau on substitue d'ordinaire un an-
neau d'or à la verge d'or; mais verge au xv3 siècle signifie « anneau », et
c'est bien un anneau qui convient à des épousailles. — En appendice, on
trouve un intéressant document sur l'existence légendaire, à Jérusalem, d'un
juif « éternel », sinon « errant », Maie, celui qui souffleta Jésus (cf. ci-
dessus, p. 477, au dépouillé de la Revue critique).
Biblioteca de las tradiciones populares espaîiolas. Tomo 1. Junio-Agosto 1883.
Sevilla, Alvarez, in-i8, xin-304 p. — Nous ne savons si ce recueil, dirigé
par l'infatigable D. \. Machado y Alvarez, a eu plus d'un volume. Celui-ci
contient des superstitions, des coutumes et des contes, matériaux intéressants
pour le folk-lore, accompagnés de notes souvent précieuses.
La Bible française au moyen âge, étude sur les plus anciennes versions de la
Bible écrites en prose de langue d'oïl, par Samuel Berger. Mémoire cou-
ronné par l'Institut. Paris, Champion, 1884, in-8, xvi-450 p. — Nous
avons annoncé (XI, 455) le prix donné à cet excellent et curieux ouvrage
Nous devons savoir beaucoup de gré à l'auteur de l'avoir imprimé aussi
rapidement; nous en reparlerons bientôt.
Les traductions de la Bible en vers français au moyen âge, par Jean Bonnard.
Ouvrage honoré d'une récompense par l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres. Paris, Champion, 18S4, in-8, 11-244 p. — Ce travail est le com-
plément de celui de M. Berger; nous reviendrons en même temps sur l'un
et sur l'autre.
492 CHRONIQUE
Almanach des traditions populaires. Troisième année. 1884. Paris, Maisonneuve,
in 24, 120 p. — Comme les précédents, cet almanach contient beaucoup de
choses curieuses pour les folklonstcs ; citons notamment l'intéressant recueil
des « comme dit ». que nous souhaitons de voir continué dans les almanachs
futurs.
Das Bach des Uguçon dû Laodhe, von Adolf Tobler Berlin, libr. de l'Aca-
démie, in-4,96 p. (extrait desMémoircs de l'Académie de Berlin, 1884). — Le
« livre » d'Uguçon de Lodi, sorte de traité, fortdecousu.de morale pieuse,
se trouve dans le même ms. d'où M. Tobler a tiré la traduction vénitienne
de Caton (Rom., XII, 431); il est surtout intéressant pour la langue, et l'édi-
teur a fait précéder le texte d'une introduction grammaticale qui ne laisse
rien à souhaiter.
Studj sulla letleratura italiana de primi secoli, per Alessandro d'AxcoxA, prof.
nella R. Università di Pisa. Ancona. Morelli, 1884, in- 1 2, 460 p. — Quatre
« études », dont les deux plus importantes sont la première sur Jacopone
da Todi le « jongleur de Dieu », et la dernière, // Contrasta di Cielo dal
Camo, dont nous avons parlé quand elle a paru, mais qui est ici augmentée
d'un appendice résumant l'ardente et longue discussion à laquelle elle avait
donné lieu ; ces deux dissertations sont des chefs-d'œuvre en leur genre. Les
deux autres, sur Convenevole da Prato le maître de Pétrarque, et sur le
« Secentismo nella poesia cortese del secolo xiv », sont aussi fort inté-
ressantes.
Les Lettres à la cour des papes. Extraits des archives du Vatican pour servir à l'histoire
littéraire du moyen âge, 1 290-1423, par Antoine Thomas (extrait des Mé-
langes publiés par l'Ecole française de Rome), 1884, gr. in-8,92 p. — Les
notices concernant les auteurs français et provençaux ont déjà paru dans la
Romania; les autres concernent Taddeo d'Alderotto. Giovanni d'Andréa,
Pierre d'Auvergne, Guidoda Baiso, Roberto de' Bardi, Guglielmo da Brescia,
Gui de Chaulhac, Landolfo Colonna, Pierre de Condé, Jean Courtecuisse,
Niccolô Domenici, Pierre de Ferrières, John Grauntson, Bernard Gui, Jean
de Jandun, Jean de Montreuil, Dino di Mugello, William d'Ockham, Mar-
sile de Padoue, François Pétrarque, Ambrogio Traversari, Nicolas Trivet,
Roger des Ternes. Plusieurs de ces notices apportent à l'histoire littéraire
des suppléments ou des rectifications d'un véritable intérêt.
Chrestomathie de l'ancien français (ixe-xve siècles), à l'usage des classes, précédé
d'un tableau sommaire delà littérature française au moyen âge et suivi d'un
glossaire étymologique détaillé, par L.Constans, professeur à la Faculté des
lettres d'Aix. Paris, Vieweg, 1 884, in-8, xlviii- 370 p.— La Romania reviendra
sans doute avec détail sur ce volume, dont on peut dire en tous cas qu'il ré-
pond à un besoin généralement senti. Mais je suis obligé de dire quelques
mots du « tableau sommaire de la littérature. » M. Constans s'est beaucoup
servi de notes prises par lui à un cours que j'ai fait sur ce sujet à l'Ecole
des hautes études, en 1 880-8 1 ; il était assurément dans son droit, d'autant
plus qu'il indique :> plusieurs reprises la source où il a puisé. Mais je ne
voudrais pas qu'on regardât sa rédaction, d'ailleurs extrêmement abrégée,
comme représentant mon cours; l'esquisse de M. C. en donnerait sur plus
CHRONIQUE 493
d'un point une idée inexacte, comme on le verra prochainement quand je
l'imprimerai. Il est parfois arrivé à M. C. d'entendre de travers les noms
que je prononçais ou de mal lire ses notes avant de rédiger son travail ; c'est
ainsi que Luce de Gast devient Luce de Casse (p. xxv), que M. Talbert se
trouve (p. xxxvii germanisé en Thalbcrg, que l'on voit apparaître, comme un
personnage connu (p. xxv), Guillaume de Dourdan, ou que le Brct d'Hélie
de Borron est appelé ip. xxvi) le Brut. On sent là et à d'autres traits en-
core la rapidité avec laquelle a été exécuté le travail de M. Constans. —
G. P.
Kcltoromanischcs, von Rudolf Thurneysen, Privatdozenten an der Universitact
Jena. Die KeltischenEtymologieen im Etymologisch.cn WSrterbuchder romanischen
Sprachen von F. Diez. Halle, Niemeyer, in-8, 128 p. — Voilà un travail dont
tous les romanisants apprécieront l'utilité et qui vaudra à l'auteur leur sin-
cère reconnaissance. Nous y reviendrons peut-être pour discuter plusieurs
des hypothèses de M. Th. (entre autres la nouvelle explication, par le cel-
tique, û'andare et aller), et nous dirons dès maintenant que nous trouvons
l'auteur encore un peu trop latitudinaire en fait d'étymoiogies celtiques; mais
enfin il porte pour la première fois la lumière et la méthode dans un sujet où
jusqu'ici, en dehors de quelques points isolés, il n'y avait que la plus obscure
confusion. Tous les mots celtiques qui, à un titre quelconque, sont allégués
dans le Dictionnaire étymologique de Diez sont ici soumis à un contrôle ri-
goureux, fondé sur une connaissance exacte de la phonétique celtique et ro-
mane, et sur une connaissance du lexique celtique aussi complète que nos
moyens actuels d'information permettent de l'avoir.
Der Saturnische Vers aïs rythmisch erwiesen, von Otto Keller. Leipzig, Freytag,
in-8, 84 p. — Bien qu'il s'agisse ici de philologie latine, nous avons voulu
signaler cet ouvrage à nos lecteurs, parce que les origines de la versification
rythmique romane sont évidemment mêlées à l'étude de la versification ryth-
mique latine. Depuis le livre de M. Havet. on pouvait croire le saturnien
définitivement rejeté loin de tout rapprochement avec les vers rythmiques.
M. Keller, connu par d'excellents travaux de philologie classique, combat
la thèse de M. Havet (comme l'a fait aussi en France M. l'abbé Misset), et
veut retrouver dans le saturnien un principe rythmique. Nous n'avons pas
à nous prononcer ici sur le fond de la question, d'autant plus que M. Havet
répondra sans doute à son contradicteur; nous signalerons seulement quel-
ques intéressants exemples de vers de l'époque classique, ceux-là incontes-
tablement rythmiques, allégués par M. Keller.
Ueber die Beobachtung des Wortaccentes in der altlateinischen Poésie. Von Wilhelm
Meyer, aus Speyer. Mùnchen, Franz, Jn-4, 120 p. — Ce travail a été en-
trepris pour répondre à la question de savoir si le principe de la versification
moderne, la coïncidence du temps fort avec l'accent tonique, a son ori-
gine, comme on l'a souvent dit, dans la versification latine classique, bien
qu'elle suivît en général un principe tout différent. M. Meyer étudie à ce
point de vue les diverses formes de vers employées par les Latins, et conclut
ainsi, comme l'a fait M. Louis Havet dans son livre sur le saturnien, et
avec plus de rigueur encore : « On ne trouve avant saint Augustin ni un
494 CHRONIQUE
poème latin construit uniquement d'après l'accent tonique, ni un poème dans
la construction duquel, à côté de la quantité, on ait égard, dans une me-
sure quelconque, à l'accent tonique. L'origine de la versification rythmique
reste donc toujours une énigme. On essaiera dans un autre mémoire d'en
donner la solution. » On comprend avec quel intérêt nous attendons la pu-
blication de ce mémoire, étant donnés les excellents travaux que l'auteur a
déjà accomplis dans ce domaine (voy. notamment Rom., XI, 634).
Les Fabulistes latins depuis le siècle d'Auguste jusqu'à la fin du moyen âge, par
Léopold Hervieux. Phèdre et ses anciens imitateurs directs et indirects. Paris,
Didot, in-8, 2 vol., vm-730 et 8^1 p. — Ce livre important, quoique assez
singulièrement composé, contient dans la première partie des recherches
qui, si elles n'ont pas toujours été dirigées par la méthode la plus scienti-
fique, sont fort étendues et conduites avec un remarquable bon sens; dans la
seconde partie, l'impression textuelle des manuscrits de Phèdre, de ceux de
Romulus et autres rédactions analogues, de l'Anonyme de Névelet, etc.
C'est une collection de matériaux incomparables, qu'on aurait pu réduire
sans inconvénient, mais qui rendra les plus grands services. Un index des
fables par sujets alphabétiquement disposés eût beaucoup facilité l'usage du
livre.
La France merveilleuse et légendaire, par H. Gaidoz et Paul Sébillot. I. Le
Blason populaire de la France, par H. Gaidoz et Paul Sébillot. xv-382 p.
II. Contes des provinces de France, par Paul Sébillot, xrx-332 p. Paris,
Cerf, in— 1 8 . — Ces deux volumes ne sont pas de simples compilations; ils
offrent des morceaux inédits ou peu connus et méritent toute l'attention des
folkloristes.
Kreolische Studien, von Hugo Schuchard. IV. Uebcr das Malaiospanische dtr
Philippinen, 42 p. V. Ueber das Milaneso-englische, 13 p. VI. Ueber das
Indo-portugiesische von Mangalorc, 25 p. Wien, Gerold, in-8.
Studien zur rumànischen Philologie, von H. Tiktin. Erster Theil. Leipzig,
Breitkopf, in-8, III- 120 p. — Ces études, qui paraissent très approfondies,
concernent : i° les diphtongues ca et ta, étudiées dans leurs origines et dans
leur développement en roumain commun, roumain du nord et moldave
(p. 1-96) ; 2° l'influence de s et / sur les voyelles voisines (p. 97-1 1 j).
Die beiden Sagcnkreise von Flore und Blanscluflur, eine litterarhistorische Studie,
von Hans Herzog (diss. de Zurich, extrait de la Gcrmania). Wien, Gerold,
in-8, 92 p. — Nous aurons bientôt l'occasion de revenir sur cette disser-
tation fort intéressante.
Das altprovenzalischc Boelhiuslicd , unter Beifiigung cher Ucbersetzung, eines
Glossars, erklàrender Anmerkungen, sonne grammatischer und metrischer Unter-
suchungen, hgg. von Dr Franz Hundgen. Oppeln, E. Franck, 1884. In-8,
224 pages. — Le besoin de cette nouvelle édition, qui vient après tant
d'autres, ne se faisait pas sentir. Le texte et les notes ne sont rien de plus
qu'une compilation faite avec peu de discernement des travaux antérieurs.
Le glossaire contient beaucoup d'erreurs, souvent fort graves (acupar ex-
pliqué par adculpare, min rapproché de [xûp'.o:, etc.) ; le dépouillement
grammatical, qui est démesurément long (pp. 74-197), présente peu d'intérêt,
CHRONIQUE 495
l'auteur n'ayant pas su distinguer ce qui est propre au texte édité de ce qui
se rencontre partout ailleurs, et ne s'étant pas le moins du monde préoccupé
de tirer des faits rassemblés des conclusions qu'ils comportent quant à la
date et au lieu d'origine du poème ou du moins de la copie. M. H. est in-
capable de voir par lui-même les difficultés qui ne lui ont pas été signalées
par ses devanciers. Ainsi il explique sans broncher vil (v. 205) paroculi,
comme si l'accent placé sur \'e dans le ms. ne rendait pas cette interprétation
fort douteuse. Il ne sait même pas distinguer une bonne explication d'une
mauvaise : au v. 243 par ex., il rejette la leçon per cosedent « à l'avenant, à
proportion » proposée par M. Tobler (Zcitschr. f. rom . Phil., II, 504-5)
leçon qui est l'évidence même, et conserve le non sens traditionnel per go
sedenz qu'il traduit par « obwohl sitzend. » En somme, dans ce travail
d'un débutant qui a trop présumé de ses forces, il n'y a ni gain pour le
présent ni espérance pour l'avenir.
Etudes de grammaire portugaise (Roma 'ni, t. X et XI, art. de M. J. Cornu),
par A. R. Goxçalves Vianna. Louvain, Peeters, in-8, \ <, p. (extrait du
Musion). — Notes sur les articles de M. Cornu, dont l'auteur signale la
haute valeur.
Ysengrimus. Herausgegeben und erklaert von Ernst Voigt. Halle, libr. de l'Or-
phelinat, in-8, cxLvi-470 p. — Comme texte et comme éclaircissements de
tout genre (introduction, variantes, notes, index), cette édition, non seu-
lement ne laisse rien à désirer, mais doit être signalée comme une des publi-
cations les plus importantes et les plus méritoires de ces derniers temps.
M. Voigt, déjà connu par ses travaux sur d'autres poèmes latins appar-
tenant au cycle de Renart, fait preuve dans celui-ci d'une érudition vraiment
admirable et d'un jugement en général excellent. L' Ysengrimus, vu sa date
ancienne (avant 1 1 $ 0 1 et sa réelle valeur littéraire, est un des monuments
capitaux du cycle ; M. V. lui assigne sa place et son rang et présente à ce
propos sur l'évolution de ce cycle, tout savant et clérical à l'origine, et rapi-
dement répandu dans le peuple par les jongleurs français, des considérations
brèves mais intéressantes, et auxquelles on peut souscrire sauf quelques ré-
serves, notamment sur l'origine, croyons-nous, plus vraiment populaire de
certains éléments (cf. Rom., XI, 17).
Dante Alighieri. La Vita nuova, illustrata con note e preceduta da uno studio su
Béatrice per A. d'Ancona. 2a ediz. notevolmente accresciuta, ad uso délie
scuole secondarie classiche e teeniche. Pisa, Libreria Galileo, gia Nistri, 1884,
in-8, lxxxviij-257 p. — Les éditions de la Vita nuova publiées en 1872 par
M. d'Ancona, en 1876 par C. Witte, sont certainement les deux publi-
cations qui ont le plus contribué à l'amélioration du texte et à l'interprétation
de cette œuvre si importante de Dante. L'édition de Witte, dont l'im-
pression, au moins quant au texte, était achevée dès 1873, n'a pu profiter
du travail considérable de M. d'Ancona. L'édition de 1872 imprimée in-4 et
à petit nombre était épuisée depuis plusieurs années. M. d'A. la reproduit
actuellement accrue de nombreuses notes et diminuée des variantes des mss.
qui n'ont pas paru à leur place dans un livre destiné aux classes. Il va sans
dire que notre savant collaborateur a tenu compte de tous les travaux dont
496 CHRONIQUE
la Vita nuova a été l'objet depuis 1872 et notamment de l'édition de Witte.
Son commentaire, dans lequel sont comme enchâssés les chapitres de la Vita
imprimés en plus gros caractère, est devenu fort volumineux. Peut-être, à
sa place, l'aurions-nous allégé en quelques parties. 11 y a, pour les élèves
auxquels il est destiné, une certaine surabondance Tel qu'il est, c'est un
trésor de renseignements, indispensable à quiconque voudra faire une étude
approfondie de cet étrange ouvrage, sur le caractère et la signification du-
quel la discussion ne paraît pas près d'être close. Le morceau capital reste
toujours l'étude préliminaire dans laquelle l'auteur analyse le personnage de
Béatrix, tant dans la Vita que dans la Divine Comédie, avec beaucoup de
sens et de finesse. C'est, à notre avis, l'Interprétation la plus vraisemblable
qui ait été donnée jusqu'à ce jour de ce rôle énigmatique.
Causeries sur les origines et sur le moyen âge littéraire de la France, par L. Gar-
reaud. Paris, Vieweg, 1884, 2 vol. in-12, 296 et 388 pages. — Nous ne
reprocherons pas à ce livre, composé sans prétentions érudits, de n'ajouter
à nos connaissances sur le moyen âge français ni un fait ni une idée, mais
nous avons le droit de constater que l'auteur n'a consulté que des ouvrages
plus ou moins arriérés, ceux d'Ampère, de Nisard, de Michelet, deGéruzez,
ou qui n'ont jamais eu, même dans leur nouveauté, la moindre valeur, tels
que ceux de M. Loiseau. Les Causeries de M. Garreaud sont donc, en
somme, une compilation des opinions qui avaient cours il y a une vingtaine
d'années, bien qu'on y rencontre aussi certaines erreurs que nous ne nous
souvenons pas avoir vues ailleurs, comme par ex. cette assertion que le
voyage d'Alexandre au paradis terrestre se trouverait dans le poème d'Au-
bri de Besançon (II, 306). On se rendra suffisamment compte du carac-
tère de ces Causeries sur nos origines littéraires, par ce seul fait qu'avant
d'en arriver à la conquête des Gaules par César, l'auteur trouve le moyen
d'écrire dix chapitres où les druides, les druidesses, les bardes, jouent
un rôle prépondérant. Citons enfin les titres de quelques paragraphes:
ch. II, § 6 : « L'originalité de la littérature et de la langue française est de
» n'en pas avoir ». Ch. VII, $ 6 : « Influence du celtique sur la syntaxe et
» l'esprit de la grammaire française ». Ch. X,g 3 : « Influence de la civili-
» sation massaliote sur les coutumes, la langue et la littérature de la France
» moderne. » Ch. XIV, g 1 : « La mission des saints. Saint Martin, patron
» des Gaules. Origine des trois couleurs du drapeau français ». Ch. IV, § 3 :
« La Divine Comédie de Dante se rattache aux pérégrinations infernales des
» Celtes ». Ch. VII, '£ 7 : « C'est grâce aux éléments celtiques contenus
» dans la langue d'oïl que cette dernière est devenue langue nationale, de
» préférence à la langue d'oc dérivée directement du latin. » Nous croyons
que maintenant nos lecteurs savent à quoi s'en tenir sur cet ouvrage qui est
« destiné dès le principe aux familles et aux instituts d'Allemagne » (p. ij).
Errata. — Dans notre précédent numéro, p. 12, 1. 9 : Fauriel, lis. Fau~
chet. — Ibid., I. 15 : « qu'on ne pouvait hésiter », suppr. ne. — P. 24, note
du v. 210, j'ai eu tort de considérer aride comme fautif. C'est un cri de guerre
des Sarrazins connu déjà par la Chanson d'Antioche de P. Paris, II, 1 12 ; cf.
Diez, Etym. Wart.. 11 b, Alarido.
NOTICE ET EXTRAITS DU MS. 8??6
BIBLIOTHEQUE DE SIR THOMAS PHILLIPPS
A CHELTENHAM.
Le manuscrit d'où sont tirés les éléments du présent mémoire n'est
pas inconnu. Certaines parties en ont été signalées, ou même imprimées
en entier. Toutefois, la portion la plus considérable, celle qui contient
les poésies de Bozon et de Gautier de Biblesworth, sans compter les
pièces anonymes, n'a pas été étudiée jusqu'à ce jour, et elle fournit,
comme la présente notice le montrera, des éléments nouveaux, et non
sans intérêt, à l'histoire de la poésie anglo-normande. Une circonstance
particulière m'a déterminé à ne pas surseoir plus longtemps à la pu-
blication d'un travail dont les matériaux sont depuis plusieurs années
entre mes mains : c'est que j'édite en ce moment, pour la Société des
anciens textes français, avec le concours de Miss L. Toulmin Smith, un
recueil de contes moralises de Bozon, que j'ai trouvé, il a quelques
années, dans la bibliothèque de Gray's lnn, à Londres, et dont le ms.
Phillipps offre un second exemplaire. Ces contes sont en prose, mais on y
retrouve çà et là des passages qui, avec de très faibles modifications, se
laissent remettre en vers, soit que l'ouvrage ait été originairement ver-
sifié, soit plutôt que l'au'eur, exercé à la forme poétique, ait jugé à
propos d'abandonner de temps en temps la prose pour les vers. Quoi
qu'il en soit, il y a intérêt à comparer les contes en prose de Bozon
avec ses poésies, et c'est principalement afin de rendre cette comparaison
possible que la notice qui suit a été rédigée.
La plus ancienne mention que je connaisse du ms. Phillipps se ren-
contre dans le t. II des Catalogi libroium manuscriptorum Anglis et Hi-
bernU de Bernard ^Oxoniae, 1697), où se trouve, sous les n03 9151 à
Romanïa, XIII.
32
498 P. MEYER
9161 pp. 558-91, une série de onze mss. catalogués sous la rubrique
Librorum maniiscriptoriun V. Cl. Henrici Farmeri armigeri, de Tusmor
in comitatu Oxoniensi, caîalogus. Le neuvième de ces ms. est celui que
possèdent maintenant les héritiers de sir Th. Phillipps !. J'ignore ce que
sont devenus les dix autres, du reste moins importants2. En 1778, War-
ton mentionne le traité de vénerie qui occupe les ff. 15 à 36 de notre
ms. comme se trouvant ou comme s'étant trouvé récemment parmi les
ms. de M. Farmer de Tusmore ?. La manière dont il s'exprime donne à
croire qu'il connaissait l'ouvrage directement, et non pas seulement par
l'indication du catalogue de Bernard. Cependant il ne dit rien qu'il n'ait
pu trouver dans Bernard.
De la bibliothèque Farmer notre ms. passa dans celle de Richard
Heber. Il porte dans le catalogue de vente de la Bibliotheca Heberiana
le n° 14704. H fut acquis avec un grand nombre des meilleurs mss. de
1 . La description donnée dans les Catalogi est assez précise pour ne laisser
aucun doute sur l'identité du volume. En voici les premières lignes :
« Tractatus de informatione Juvenum, in sermone gallico, cum expositione
vocum in lingua anglica. Incipit : Levest {lisez ço est) le Tretyz ke Monsieur
Gautier de Biblesworth fist a Madame Deonyse de Mountehensy [lisez Mount-
chensy) ke nous {lisez vous) aprendra le franceys de pluseur choses de ce mound
per [lisez pur) fy! de gentylshomme eniourmer de langage. Le castel de l'Amour,
in rhythmis gallicis.Le Art de vénerie lequel Mastre Guyllame Twici venour le
Roy d'Angleterre fist en son temps per {lisez pur) aprendre autres. .. •>
D'ailleurs le ms. Philipps porte encore à l'intérieur de sa reliure le nom et
les armes d'un membre de la famille Farmer, William Fermor, avec la date de
1816.
2. Il en est un, cependant, qu'il doit être possible de retrouver; c'est le troi-
sième ms. de la liste imprimée dans le catalogue de Bernard, qui contient un
Sidrac et la Lumière as lais. Ce ms. a tait partie de la bibliothèque de Richard
Heber (nu 1469), ce que j'ignorais lorsque je l'ai mentionné, Romania. VIII,
326. A la vente Heber, il fut acheté pour 23 livres st. par Techener.
3 . « The most curious one (= treatise on hunting) . I know is, or was
lately, among the manuscripts ofMr. Farmer of Tusmore in Oxfordshire. It is
entitled « le Art de Vénerie lequel maistre Guillame Twici venour le roy d'An-
» gleterre fist en son temps per aprandre autres ». This master William
Twici was grand huntsman to Edward the second. » History of English poctry,
ire éd. , II, 220, note m. ; éd. 1824, III, 5 5 ; éd. 1840, II, 405 (je ne me sers
pas de l'édition de M. C. Hazlitt, 1871, qui modifie le texte de Warton d'une
manière inintelligente). Ailleurs encore, Warton (éd. 1840, II, 384) mentionne
le même ms. à propos des hymnes et antiennes mises en anglais par William
Herebert, qui occupent la fin du ms. Mais là encore il paraît bien citer d'après
le catalogue de Bernard.
4. R. Heber l'avait acheté, comme le n" 1469 mentionné un peu plus
haut, de W. Fermour, de Tusmore. M. Madan, sous-bibliothécaire de la
Bodléienne, m'a signalé dans le Gentleman' s Magazine, t. XCVII (1827), p. 580,
une généalogie de la famille Farmer ou Fermor, de Tusmore, dans laquelle figu-
rent Henry Fermor, qui fit son testament en 1702, évidemment celui que
mentionnent les Catalogi; puis son arrière-petit-fils, William Fermour, né en
1737 et mort en 1806; enfin William Fermour, fils de celui-ci. Ce dernier,
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 499
cette célèbre collection par sir Thomas Phillipps, qui lui assigna le
3 n° 85,66 sous lequel il est actuellement conservé à Cheltenham.
Le ms. Phillipps se compose de morceaux où on peut distinguer
diverses écritures, mais qui étaient déjà réunis en un volume à la fin
du xiv' siècle, époque où fut rédigée une table sommaire qu'on peut
lire au verso du premier feuillet '. Il est formé de treize cahiers dont les
feuillets ont 0,230 de hauteur sur 0,170 de largeur. Le tout parait avoir
été écrit dans la première moitié du xive siècle.
Cahier /, ff. 1 à 1 3 ; table initiale; traité de Gautier de Biblesworth.
Cahier II, ff. 14 a 25 ; fin de G. de Biblesnorth, château de Loyale
Amour, traité de vénerie, recettes culinaires, traité de fauconnerie.
Cahier III, ff. 26 à 37 ; fin du traité de fauconnerie ; le feuillet 37 est
resté en blanc.
comme on le voit par une généalogie manuscrite récemment acquise par laBod-
léienne, mourut en 1828. C'est de lui que Heber avait acheté les deux ma-
nuscrits classés sous les n"s 1469 et 1470 dans son catalogue.
1 . Voici cette table, dont je numérote les articles :
In hoc volumine continentur subscripta per ordinem.
1. Tractatus informacionis juvenum, in gallico, diversarum rerum, cum expo-
sicione earumdem in anglico.
2. Item, Castrum amoris, in gallico.
3. Item ars venacionis, in gallico.
4. Item, doctrina faciendi diversa cibaria, in anglico.
y Item, tractatus de avibus generosis, quomodo cognosci, nutriri et custo-
diri debeant, in gallico.
6. Item, tractatus diversi fratris Nich. Boson, de ordine minorum, de pas-
siene et de amore, in gallico.
7. Item,oraciones diverse ad beatam Virginem, ejusdem, et disposicio Claustri
religionis, in gallico.
8-9. Item, tractatus qui dicitur « Currus Boson » et similitudo mulierum ad
picam, et alia in gallico.
10. Item, disputacio inter corpus et aniinam et multa alia notabilia in gal-
lico consequenter.
1 1. Item, descripeio milicie per Hugonem de Tabarie, cum aliis notabilibus
in gallico. Hendyng.
12. Item, multa rithmice composita in anglico.
13. Item, proverbia gallica secundum ordinem alphabeti.
14. Item, tractatus quidam de gallico cum exposicione orationis dominice et
salutacionibus Virginis gloriose, in gallico.
1 y Item, exempla bona et narraciones utiles pro sermonibus, in gallico.
16. Item, Valerius ad Rufum de uxore non ducenda.
17. Item, quidam sermones cum supplecione cronicarum.
~ 18. Item, tractatus de veneno cum multis aliis in anglico et arte faciendi
collationes, ex collacione fratris Willelmi Herebert auctoritate ministri generalis.
On observera que l'article 12 mentionne, entre le poème de Hue de Tabarie
et les proverbes, des poésies anglaises qui manquent au ms. Ces poésies de-
vaient occuper la fin du cahier VIII, qui a été coupée. C'est probablement au
même art. 12 qu'il taut rapporter le nom Hendyng, placé à la suite de l'art. 1 1.
Hendyng est un personnage imaginaire à qui en Angleterre on attribuait les
proverbes comme en France on les attribuait au vilain.
JOO P. MEYER
Cahier IV, iï. 38 à 49; poésies diverses, les unes de Bozon, les au-
tres anonymes, qui se poursuivent dans les cahiers suivants.
Cahier V, ff. 50 a 61.
Cahier VI, ff. 62 à 73.
Cahier VU, ff. 74 à 8$.
C^/ji'er V7//, ff. 86 à 92. Se composait originairement, comme les
autres, de six feuilles doubles. Les deux derniers feuillets ont été coupés.
Cahier IX, ff. 96 à 106. Originairement de six feuilles, niais le dernier
feuillet a été coupé.
Cahier X, ff. 107 a 119. Originairement de sept feuilles; le dernier
feuillet a été coupé.
Cahier XI, ff. 120 à 129. Avec ce cahier commencent les contes mo-
ralises de Bozon qui se poursuivent jusqu'au fol. 153.
Cahier XII, ff. 130 à 1 39.
Cahier XIII, ff. 140 à 1 51 ; le feuillet, 143 est coupé.
Cahier XIV, ff. 152 à 154. Originairement de deux feuilles. Le der-
nier feuillet a été coupé.
Viennent ensuite cinquante-sept feuillets, contenant des pièces latines
et anglaises dont je me bornerai à dire quelques mots à la fin de la pré-
sente notice.
Plusieurs mains ont contribué à la composition de ce ms. Il n'est pas
très facile de distinguer ces diverses écritures, qui toutes paraissent ap-
partenir au même temps, le milieu du xive siècle environ. Sauf erreur
de ma part, six ou sept écrivains ont travaillé à la partie du ms. qui
fournit la matière du présent mémoire : A, ff. 2-37 ; S, ff. 38-87 v°;
C, ff. 87 vo-95 v°, pourrait être identique à A ; D, ff. 96-104, avec
des additions dues à C ; E, ff. 107-18 et I39~53> écriture qui à pre-
mière vue paraît plus ancienne que les précédentes, mais c'est sûrement
une illusion puisqu'elle continue (du fol. 139 au fol. 1 53) les contes de
Bozon commencés par une autre main ; F, f. 118, pièce 48 ; G, ff. 120
à 139 v°.
Du fol. 75 v° au fol. 87 r° les vers sont écrits à lignes pleines, comme
de la prose.
Voyons maintenant ce que renferme le ms.
jLt — Traité de Gautier de Biblesworth pour apprendre le fran-
çais. Il existe, à ma connaissance, treize autres ms. de ce curieux opus-
cule, à savoir :
Cambridge, Bibliothèque de l'Université, Gg. 1. 1., fol. 279 c.
— Corpus Christi Coll. 450, fol. 241. Manquent les 4$
derniers vers environ.
— Trin. Coll. O. 2. ai, fol. 120.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS $01
Cheltfnham, Bibl. Phillipps, 8188 (Bibl. Heberiana, n'771 .
Londres, Musée britannique, Cotton, Vespasien, A, VI, fol. 60 v".
Old roy. 1 3. A. IV. Ne contient que le début du traité.
Harl. 490. Fragment de 31 ff., dont plusieurs coupés au
point de n'avoir conservé que quelques lettres.
— 740, fol. 4
— Arundel 220, fol. 297.
— Sloane $ 1 3, fol. 1 39 />.
— — 809, écrit sur un rouleau de parchemin.
Oxford, Bibl. Bodleienne, Selden supra 74, fol. i. Incomplet du
commencement ; ne contient plus guère que le dernier
quart.
Ail Soûls Coll. 182, fol. 331.
Le traité de Gautier de Biblesworih a été publié par Th. Wright [A
volume of vocabularies, 142-741 d'après le ms. Arundel collationné assez
irrégulièrement avec le ms. Sloane 809. Les gloses anglaises du ms. de
Trinity ont été publiées par le même dans les Relïquiœ antiqua, II, 78.
J'ai donné une édition critique des 86 premiers vers de l'ouvrage, dans
mon Recueil d'anciens textes, partie française, n"s 36-7, selon deux
leçons : la première représentée par les mss. de Trinity et de Corpus,
auxquels se rattachent les mss. 12. A. IV; Sloane 513 et 809 ; la se-
conde, d'après les mss. de l'Université de Cambridge et d'Ail Soûls. J'ai
montré que le texte du ms. d'Arundel était une combinaison de ces deux
leçons.
Le texte du ms. Phillipps 8336 paraît être l'un des meilleurs que nous
possédions. Il est caractérisé par les particularités qui suivent. Entre
tous les mss. du traité de Gautier il est le seul qui ait à la fois un titre
développé et un prologue en forme de lettre adressé à dame Denise de
Monchensy '. Le titre se rencontre, sous une forme plus développée,
dans les mss. Gg. 1. 1 de Cambridge, Arund. 220 et Sloane 809 du
Musée brit. La lettre ne se rencontre que dans Trinity et dans Sloane
$13. Le ms. de C. C. C. C, celui du Musée, Old roy. 13. A. IV,
celui d'Ail Soûls, et le ms. Phillipps 8188 ne contiennent ni titre ni pro-
1. Deux dames, l'aïeule et la petite-fille, ont porté ce nom. La première,
qui mourut en 1504 (Dugdale, Baronage of England,l, 562), est surtout con-
nue pour avoir iondé une abbaye de femmes à Waterbeech, entre Cambridge
et Ely (Monasticon anglicanum, nouv. éd., VI, 1^4 A). La seconde épousa,
en 1297. Hugue de Vere, fils cadet de Robert de Vere, comte d'Oxford, et
mourut sans en ants en 1314 (Dugdale, I, 192, $621. A cause de cette dernière
circonstance, il est probable que le traité de Gautier de Biblesworth a été
composé pour la première de ces deux dames et non pour la seconde.
$02 P. MEYER
logue. Le texte du ms. 8336 se rattache en général à celui du ms. de
Trinity (n° 36 de mon Recueil, mais pour certains vers' il s'accorde
avec les mss. de Cambridge Gg. 1. 1, et d'Ail Soûls (n° 37 de mon
Recueil. Il réunit de bonnes leçons qui, dans l'édition partielle que con-
tient mon Recueil, se trouvent divisées entre deux familles de ms. C'est
donc un texte qu'il y aura lieu de prendre en grande considération lors-
qu'on fera une édition critique du traité de Gautier de Biblesworth.
Çoe est le tretyz ke monn syre Gautier de Biblesworth fut a ma dame Deonyse de
Mountchensy, ke vous aprendra le frauneeys de plusour chosts de ce mound pur
fyz de gentyls home enfourmer de langage, dount tut dys troverez le frauneeys
& puis le englcys par desus .
Chère soer, pur ceo ke vous me pryastes ke jeo meyse en ecryst (sic) pur vos
enfaunz acune apryse de frauneeys en brèves paroles, jeo l'ay fet soulum ceo
ke jeo ay aprys e soulum ceo ke les paroles me venent en memore, ke les en-
faunz pusent saver les propretez de choses ke veent, e kaunt deyvent dyre moun
e ma, soun e sa, le e la, may e jeo.
Femme ke aproche soun tens
De enfaunter moustre sens
of a myde wyf
Kaunt se porveyt de une ventrere
4 Ke soyt avisée conseylere.
the chyld ybore
(Fol. 2 b.\ Kaunt ly enfes serra nez
swethe hym
Cel enfaunt dounk mayllolez.
hys cradel
En soun berz l'enfaunt couchez ;
of a lullere vel norice
8 De une bercere vous purvoez.
creopen
L'enfaunt comence chatouner
Ainz qu'il sache a pez aler ;
draveleth
Et kaunt yl baave de nature,
of dravelynge
12 Pur sauver ses dras de baveure,
Vous direz a sa bercere
a draveling chut
Ke e!e le face une bauviere.
1 . Comparez notamment les vers 9, 10, 11, 14, 17, 20, 21, 25, 28 .
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILL1PPS <>0 3
Sy toust eu m l'enfes comence aler
fen byvulen
16 De tay ' se veut empaluer ;
bylemynge hurtynge
ik pur mahain & pur blesceùre.
vol h wtn
Garce ou garzoun le deyt sure,
slumblc valU
Ke il ne ceeste ne ne chece ;
20 Ensi covient bone pece.
K quant il encourt a tel âge
Ke prendre se puet a langage,
Primes en fraunezoys le devez dire
nemnen
24 Cornent son cors deyt descrire,
Pur l'ordre avoyr de moun c ma,
Toun & ta & soun & sa,
ilered
Si que en parole soit meuz apryz
iscorned
28 E de nul'autre escharnys.
(Fol. 2 c) Ore de la primerc propreté, pur qanqe apent a la teste.
Il i a ma teste ou mon chef,
ihe sheede
Et la grève de moun chef. . .
Fin (fol. 4 i) :
Et quant la table fu oustée,
Blaunche poudre ove la grosse dragée
& d'autre nobleie a fuisoun.
Ensi vus finyst le sarmoun,
Car de fraunzoys i a assez
De mult de manere diversetez,
Dont vus finyst, seygnours, en taunt.
Au fyz Dieu vus trestouz comaunk, etc.
Explicit ut supra dictum est, ete.
2. — Le Chastel de kal amour. Sous ce titre, il n'y a pas autre chose
que des demandes amoureuses, ouvrage de passe-temps dont on a bien
des mss.2. Le texte du ms. Phillipps a déjà été cité par M. Kervyn
1. En marge, avec renvoi : de bowe glosé par of fen.
2 J'en ai indiqué cinq mss. (Musée Britann., Bibl. nat., Montpellier, bibl.
du marquis de Bath, Bibl. de Westminster abbey) dans le Bulletin de la Société
des anciens textes, 1875, 26 et 30.
$04 p- MEYER
de Lettenhove, dans les notes du premier volume de son Froissart (I,
554-6'. M. Kervyn, procédant en cette circonstance avec sa légèreté
habituelle, s'est figuré que le Chastel d'amour était l'œuvre de Gautier
de Biblesworth, et a exprimé cette bizarre opinion comme un fait dé-
montré. Continuant à prendre ses fantaisies pour des réalités, il a dit
sans la moindre hésitation dans son Etude sur la vie de Froissart ' , que
cette série de questions et de réponses avait été présentée par Gautier de
Biblesworth à Denise de Mounthermer. Or, cette dame de Mounthermer,
sur laquelle M. Kervyn n'est pas en peine de nous fournir des rensei-
gnements, doit son existence à une faute de lecture ; le ms. porte de
Mountchensy ; en outre, c'est le traité pour apprendre le français qui est
dédié à la dame de Mountchensy et non le Chastel d'amour.
Voici les premières demandes ; je les imprime en conservant la dis-
position de l'original :
(Fol. 15) Veyez cy le Chastel de leal amour.
< queslio. Du chastel d'amours vous demeauns
Dunt est li primer fundement?
\i. D'amer leal ment.
7a queslio. Après la garde me nomez
Par quels le chastel est gardez.
2a questio. Or me nomez le mestre moeurs )
Qe plus li fet fort & seùrs ? )
3a questio. Dites moi qy sunt kernels,
Les siates & les quariaus?
4a questio. Només moi ly porter & ly gaite )
Qe l'entrer deferme & gayte. )
5a queslio. Qjest la clef, saver m'estoet, )
Qe la porte defermer poet? )
6a questio. Nomez la sale & le manoir )
La ou poet primes joye avoir. )
Celer sagement.
Regard atreiaunt.
D'amy danger.
Continuelment prier.
Doucement dalier.
8a questio. Dites, sire, q'est la dart d'amour vileyn
Qe corne pys me fet joe le plus eym.
\ Par contenyr nettement,
f Par honorer tote gent,
{ Par vestir corteisement,
Par tenyr simplement.
Faus semblaunt.
1 . Voyez Œuvres de Froissart, I, 94-5 .
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 505
Fin fol. 15 v°) :
2 ia qucstio. Quele chose est qeles amauns plus alleve \
,x qe prymes les (et jnye avoyr, f _. ,
t Kichesse
E mêmes celé chose plus les grève, \
E les fet mettre en nounchaloyr? /
Explicit.
3. — L'Art de vénerie par Guillaume Tyvici ou Twety. — Ce
traité en prose qui occupe les ff. 15 v° à 36 du ms., a de bonne
heure attiré l'attention. Il en existe une version anglaise, faite au
xve siècle, qui a été publiée dans les Reliquiœ antiqus de Wright et
Halliwell, I, 149-54. Dans cette version le nom de notre auteur est
écrit William Twety et se trouve associé à celui d'un certain John
Gyfford qui aurait été, ainsi que Twety, de la maison d'Edouard II '.
De l'original français on ne connaît pas d'autre ms. que celui-ci. C'est
un opuscule vraiment intéressant, écrit en un siyle familier, sous la
forme d'un dialogue entre un chevalier et son chasseur. Sir Thomas
Phillipps l'a fait imprimer en 1840, dans sa petite imprimerie de Middle
Hill, à un nombre très limité d'exemplaires2. Il mériterait d'être réim-
primé et commenté par un homme versé dans l'histoire de la vénerie.
En voici le début que l'on comparera avec le texte anglais rapporté
ci-dessous en note.
Ici comcncc le Art de vencrie lequel mestre Guy II a me Tivici venour le roi
d'Englcterre fist en son temps pur aprendre autres.
Touz ceus que voelent de venerye aprendre, joe les aprendray, ausi cum joe
ay apris devant ces houres. Ore voloums comencer au lefre. — E pur quey,
1 . Voici le début de cette version (Rel ant., I, 1 50) :
IncipitTively. Ty\k aile tho thatwylof venery 1ère, y shall hem teche as y hâve
lernyd of maystris that is disputyd and endyd, that is for to say, maystere Johan
Gyfford and William Twety that werewyth kyng Edward the secunde.
0 the hare. Now wille we begynne atte hare, and why she is most merveylous
best of the world, and wherfore that she bereth grece and grotheyth and
roungeth, and so doth non other best in thys lond. and at one tyme he [is] maie,
and other tyme female, and theriore may al! men blou at hyr as at othir bestis,
that is to say at herte, at boor. and at wolf. If it be alway maie, a man may
blow hir for to lede, but it fis] to wete that ail the fayre wordis ol venery rey-
seth of hire whe ye hym shul seke.
2. Le Art de Vénerie | parGuyllameTwici. | Ex MSS. Phillipps, Ar" 8536 |
Printed at Middle Hill Puss, January 1840, Sumptibus D. Henrici Dryden,
Bart. — 7 pages in-4, pap. bleuâtre à la cuve; 31 lignes par page. Le Musée
britannique possède un exemplaire et la Bodléienne deux de cette curiosité bi-
bliographique.
$06 P. MEYER
sire, volez vous.comencer au lefre plus tost qe a nul' autre beste? — Joe vous
dirray : pur coe qe ele est la plus merveilouse beste ke est en ceste terre. 11
porte gresce, et crote e rounge, e ceo ne fet nule beste en ceste tere for qe ly,
e a la fiez est il madle e a la fiez est il femele. E par celé encheson hom ne
{fol. 16) poet nient corneer menée de ly ausy cum l'en fet autres bestes, cum
de cerf e de sengler e de lou. E si il fust tut dis madle, cum il est a la fiez
madle e a la fiez femele, hom poeit corneer menée de ly, ausy cum des autres
bestes cum de cerf e de sengler e de lou...
4. — Recettes culinaires en anglais ; les rubriques sont souvent en
français. Inc. (fol. 19) : « Blanc désiré. Milk of alemandes, flour ofrys,
braun of chapoun gyngere, itried sucre ... ». L'explicit fol. 24 v°) est
ainsi conçu : Explicit doctrina faciendï diversa cibaria. C'est la traduction
de recettes françaises qu'on trouvera dans le ms. Old Rov. 12. C. XII,
ff. 11-3.
5. — Traité de fauconnerie, en prose :
(Fol. 24 v°). Cest liveres qui ensegne comment on doit gentiex oiseaus garder
Se norrir & afaitier, & a coi on puct conoistre s'il est gentils & natures. Apres
orrès la medicine de lor diverses maladies, & comment on les puet garir,8z coi (sic,
lis. corn) on puet conoistre quant li oiseaus est malades, & quel mal il a. La pre-
mière rubrike est comment on doit V oisel prendre en son ni.
[S]e vos savés en aucun lieu aair d'ostur ou d'esprevier ou d'aucun autre
gentil oisel, & il soient en lieu sospechenous, vos devés garder en quel jour li
pijon serront esclos, et iil) aies al noefme jor par matin...
Ce traité se termine au fol. 36 v° à un chapitre intitulé : Comment on
doit garir oisel qui a les taignes, e par coi on conoist tel mal.
6. — Poème sur la Passion par Nicole Bozon. — Se trouve sans
nom d'auteur dans le ms. Cott. Jul. A. V Musée Britann-que" qui con-
tient aussi la Chronique de Pierre de Langtoft. Par suite, l'abbé de La
Rue n'a pas manqué de l'attribuer à ce chroniqueur1. Th. Wright, tout
en considérant l'attribution comme fort douteuse, a imprimé la pièce à
la suite de la chronique de Pierre de Langtoft2. Le ms. Cottonien, dont
je donne les variantes en note, offre à peu près les mêmes fautes contre
la mesure que le ms. Phillipps.
1. Essais historiques sur les Bardes, etc., III, 236.
2. The chromcle of Peter de Langtoft, edited by Th. Wright, II, 426 (col-
lection du Maître des Rôles). Elle avait déjà été éditée d'après le même ms. par
Jubinal, Nouveau Recueil, II, 309.
LE MS. 8536 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS $07
(Fol. 38). Cest tretys de la passion fist frère Nicole Boioun, del ordre des
fracs menours.
Un rcy esteit j?dis ke aveit une amye
Laquele plus ama ke ne fit sa vie:
Ce parut bien en tet kaunt par gelusye
La mort enprit pur ly an sesoun establye.
Sa amye ot enclos en un chastel fort
Hou ele out asset de solaz 8; cunfort;
Ja vynt un tiraunt1, e par un acord
Ove ly l'amena, si fit au rei graunt tort.
Ly reis ke fust gelous de sa cher amye
Sout ke par deceite- out fet la folye;
De ly se vout venger ke fit la gylerye,
E celé remener ke est 5 de ly fuie.
Par poer de soun host hust hu sa volunté,
Saunz venyr en bataille a chival ou a pé,
Mes pur aquere4 le quer de celé alopé,
Par sey vout dereygnyr sun dreit en li clamé
Derniers vers (fol. 40 v°) :
Je pry Deu ke Boioun veynne ben atyré
En route ceste dame dount ay cy parlé,
Ke Jhesu nostre rey, chivaler alosee,
Conquist en bataille, ceo est humeine lignée S.
Amen.
7. — La plainte d'Amour. — Ce poème extrêmement remarquable
fait suite immédiatement au précédent et n'est accompagné d'aucune
rubrique, d'aucun nom d'auteur. Cependant, comme il offre la pure ex-
pression des idées franciscaines sur l'amour de Jésus, je serais porté à
l'attribuer à Bozon, si par la pensée et par le style il ne s'élevait nota-
blement au-dessus des productions authentiques de cet auteur. Je
connais trois autres mss. de la Plainte d'amour :
Cambridge. Bibl. de l'Université, Gg. 1. 1 , fol. 113.
— Trinity Coll., 0. 1. 17, fol. 266.
Londres, Musée brit., Harl. 27 3, fol. 191.
En outre il existait une copie de cet ouvrage dans un ms. aujourd'hui
perdu de Peterborough. L'article de l'ancien inventaire qui concerne ce
ms. a été cité dans la Romania, VIII, 326.
6. — 1. Coït, traitour. — 2. Cott, descort. — 3. Corr. ert ; Cott. estoit.
— 4. Cott. attrere. — $. Ce quatrain manque dans le Cott.
508 P. MEYER
Le titre « plainte d'amour » est fourni par le ms. Harleien. D'ailleurs
il se déduit de l'un des derniers couplets, où Amour dit : « Ore vous
ai jo fet ma plainte ». Le texte de l'Université de Cambridge a pour
rubrique : Romaunce de amour.
Voici le début du texte du ms. Phillipps :
Amur, amour, ou est vous ? ) „
_ , , Kar îeo ne os.
Certes, syre, en poy ■ de luys, )
E pur que ne osez estre vu, j _, . .
„ , , De2 bon los.
Vous ke estes sy boen conu )
Jeo parlasse ove 3 vous a leisyr, ) ,_. .
r , . Pnvement4.
by vous vensist a pleisyr, )
Pur saver [mon s] la vérité
Pur que estes si reboti
De la gent <>.
8. — Traité de « naturesse » par Bozûn.— je ne connais pas d'autre
copie de ce court poème qui est écrit à lignes pleines comme de la
prose.
(Fol. 49 v°). Ceo tretis de naturesse fist frère Nich. Boioun, frère menour
Va, escrit, en moun message E lur muet mortele guère
Dire as amis ke en damage Pur une turbeye de tere.
Ne cheent par denaturesse, N'i a neveu, frère ne seor,
Ke de touz maus est mestresse. 4 Ke l'un n'ad l'autre contrequer. 12
Deus abate sa banere, Poy fet le fiz pur le père,
Kar mult est felonesse e fere. La fille mult meyns pur la mère ;
Denaturesse maumet le gens S: père ou mère rens en unt
Et nomement les preparens [sic), 8 Fiz & fille en parterunt... 16
9. — L'Ave Maria paraphrasé par Bozon. — Pièce médiocre dont les
couplets ont successivement pour rime les mots dont se compose YAve
Maria.
(Fol. 50). Cest tretys fist frère Nichol Bosoun del ordre frère meneurs.
Reigne des aungles, recevez cest ave,
A ky seint Gabriel jadis dist ave ;
Pur la joie ke ustes de cel duz ave
4 Ne seez pas eschue de prendre cest ave.
7, — | (Jniv. Certes en mult poi. — 2 Trin. Et de. — 3 Trin. od, Univ
Harl. a. — 4 Harl. Priveement, Trin. Tut p. — $ [mon] est restitué d'aprïs
les trois mss. — 6 Tri». De tute g.
10.
eeffc
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 509
Marie se maria & ben se marie,
Kaunt si haut se maria ke au rey se marie
Ount li reys pardona, pur la amour Marie,
A nostre mère ke peccha dolente e marie.
Dame bone et sage, tu as trové grâce ;
Deu a ton lignage promis ad sa grâce,
Ke lung tens en servage ne hurent point de grâce,
Mes ore par mariage espeir aver grâce
- Prière à la Vierge, par Bozon. Quinze dizains rimant aabbc
(Fol. 50 v"). Le tretysfrere Nich. Boioun del ordre de frères menours.
(Fol. ji).
Ave Virge Marie,
Esteille ke dreit gwie
La nef ke par tempeste
Ne seit quel] part s'areste.
Mes es en freesche ree
E chaumbre encortinee,
Au rei ke tut dis hère
Ke forja la lumere
Columbe ke returnas
A la nef & portas
A ceus ke furent enclos,
Sygne de lur repos,
Tu es de Jonas le hère,
Judith ke ben se peere,
Hester la très amé
Ke sauve la genz jugé
( En
mer tant perillouse.
Ke tant est delitouse.
(/• s»;
Braunche en sa verdour.
De péril & de tristour.
11. — Saluts à la Vierge. — Cette pièce est anonyme ici et dans les
trois mss. où je l'ai rencontrée :
Cambridge, Corp. Ch. Coll. 405, p. 311.
LoNDRts, Bibl. de Lambeth, 522, ff. 1 59 et 21 1.
Oxford, Bodleienne, Digby 86, 186.
Elle est précédée, dans le ms. Digby, de cette rubrique : « Ci co-
mencent les aves Noustre Dame « ; voy. la description de ce ms. par
M. Stengel, p. 80. Je ne crois pas qu'elle soit de Bozon.
Ave seynte Marie, mère al creatur, (/. \i V)
Reygne des aungles pleine de dulçur;
Ave esteile de mer, de grant resplendisur,
Escheile de parays, saluz de pécheur.
po P. MEYER
Ave seinte Marie, la verge al rey Gesse,
De vous espainst la flur ke pleyn est de bounté,
De force, de entendement & de humilité,
De consail 6c de science & de pité,
E de pour de Deu par ky deble est maté ;
Gloriouse reyne, de mey aez pité.
Ave la tur al rey David, ave seinte Marie,
De vous vint celé p ère par ky morut Golye ;
Aez merci de may ke es la Deu amye
E li parente Adam de mort revint en vye.
Ave seinte Marie, temple Salomon,
Deu vous transmist le angle ki Gabriel od noun,
En vous descendi doucement par grant dileccioun
Pur sauver sun people del enemi ielun...
Cette pièce se termine ainsi (fol. 55 v°) :
Gloriouse reyne, eiez de moi merci,
Pur l'amour Jhesu Crist doucement vous pri
Au jour de juïse eyez de moi merci,
Ke ne me pusse nure le mortel enemi,
Mes par le aide de vous seye garanti ;
Amen dient tuz iceus ke avaunt noma ici1.
Ave seinte Marie, jeo vous requer pardun,
Devaunt la seinte ymage ke est fet en tun nun, (fol. $6)
Homme su e beble - chose, ne despitez ma oreisun,
Kar jeo entenk en vous tote ma garisun
Par le aide del rei ke suffri passiun,
Pur les chetifs de secle resurst Lazarun ;
Cel rei depri jeo, par sa resurrectiun
E par la seinte vie & par la anunciaciun
Ke il prist en la virgine ke touz nous deprium,
Ke il défende ma aime del diable felun.
So'.her, Emanuel, Jhcsus, Principium,
Pater, alpha et oj, a{tha)nalhos, Verbum,
Jhesu, ne lessez ma aime aver destrucciun.
E ta mère me défende de enfernal prisun. Amen.
12. — La Plcurc-chante. — Poème moral déjà publié deux fois et
dont on connaît jusqu'à présent quatorze manuscrits5, entre lesquels
1. Sic, lis. nomai ci.
2. Corr. feble.
3. Voy. Romania, VI, 26, et Bulletin de la Soc. des anc. textes, 1883. p.
101 .
LE MS. 8} 36 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 51 I
trois' sont d'origine anglaise. Il commence ici sans rubrique, sans que
rien le sépare de la pièce précédente, sinon un espace blanc d'une ligne.
De celuy haut seignour ke fu en la croiz mis,
Ke les portes de enfern brusa pur ses amis
Seient cil beneït & en bone fin pris
Ke un poi entendrunt de bens ke jeo ai apris
Mult vaut meuz plure chante ke ne fet chaunte e plure :
Cil ke s'enveise e chaunte & en pecché demoere
Plorra en enfern ou n'iert ke ly socure
Entre les Sathanas ke sunt si neirs cum moure.
E de la plure chante savez quei signefie?
Ke plure ses pecchés & enver L)eu se humelie;
Le aime ad le guerdon kant la char est porie,
La suz ove les angles s'en va tote florie ;
Lors ne se peot tenir ke ele ne chaunte & rie.
Quey valent les richesses, les avers e les trésors?
Tut devendra a neint li argent e li ors.
E la caroine porit si tost cum le aime est hors,
E si perdrum les aimes pur les deliz del cors...
Fin fol. 57 v°i :
Ore prium nous Jhesu Crist ke fist le Armement
E ke fit cel e tere e la mer ensement
Quei le corps deserve2 eit verroi finement
Ke l'aime ne seit dampné al jour de jugement.
13. — Les neuf joies Notre-Dame. — Cette pièce se trouve ici sous le
nom de Bozon, mais elle ne peut être de lui, ni même d'un poète né en
Angleterre. Elle se rencontre encore dans les mss. suivants :
Cambridge, Bibl. de l'Université, Dd. ri. 78, fol. 4$.
Paris, Arsenal, 3142 anc. Belles-lettres fr. 175, fol. 296
— Bibl. nat., fr. 837, f. 179.
— — fr. 163$, f. 43.
— — lat. 16537, fol. 32.
— Bibl. Sainte-Geneviève, Y in-fol.) 10, fol. 1175.
1. Le ms. Phillipps, les mss. Bibl. nat. 25408, et Lambeth 522.
2. Corrompu. Lire : Li cors deserve a l'ame si vrai definement.
3. Voy. Jubinal, Mystères inédits du xve siècle, II, v.
$12 P. MEYER
Elle a été publiée par Jubinal dans son édition de Rutebeuf (i10 édit.,
II, 9; 2? édit., II, i$2Ï d'après le ms. 163$, où elle a pour titre « Li
Dizdes proprieteiz Nostre Dame »'. Jubinal l'attribue sans hésiter à Ru-
tebeuf, sans doute parce que dans le ms. 163$ elle se trouve mêlée à
d'autres pièces qui sont incontestablement de cet auteur, mais en fait
elle est partout anonyme, bien que l'Histoire littéraire XX, 774) dise
qu'elle est « attribuée expressément à Rutebeuf dans trois des manuscrits
qui nous l'ont conservée. » D'autre part, un témoignage qui ne me pa-
raît pas sans valeur, celui de l'auteur inconnu des Règles de la seconde
rectorique, attribue la même pièce à Guillaume de Saint-Amour2. Ce té-
moignage n'est à la vérité que du xvc siècle, mais il émane d'un homme
qui paraît avoir été curieux des choses littéraires.
Cest trctys fist jrcre Nich. Boioum, frère mcnour.
Reïgne de pité Marie en ky deïté pure & clere
A mortalité se marie, tu es virgine, fille e mère,
Virgine enfauntaunt frut de vie, fille tun fiz, mère tun père.
Mus as nuns en prophecies, si n'i ad nul ke n'eit mistere.
Tu es seor, espuse & amie al rei ke tut dis fut & ère;
Tu es verge flutie, dur remédie de mort amere,
Tu es Hester ke se humilie, tu es Judith ke ben se père;
Aman en pert la seignourie e Holofern le compère.
Tu es cel e tere & unde par divers signifiaunce, ( ol. 58)
Cel ke doune lumere al mund, tere ke done sustenaunce.
14. — Suit, sans rubrique, un débat entre une fille et sa mère: La
fille est recherchée par deux amants; l'un est beau comme fleur de mai,
l'autre est riche. Lequel doit-elle choisir ? « Qui est riche est partout
seigneur », répond la mère. Cette pièce, dont je ne connais pas d'autre
copie, se compose de deux dizains octosyllabiques, rimant a a a a b b b
a b a. Je l'imprime selon la disposition du ms. :
E-ele mère, ke frai? De deus amanz su mis en plai : [fol. 59)
Li uns est beaus cum flur de may, h autre est riches, ben le sai ;
Or quei ke me seit a fere, pité del douce meyre,
Mes les dounz me funt retrere?, dunt jeo largement en ay.
Kaunt li uns va, l'autre repeire, si unt mis mon quer en esmay.
1. Jubinal indique le ms. de la Bibl. nat. 761 $ (maintenant fr. 1 593) comme
contenant cette pièce, mais c'est une erreur.
2. Voy. Hisl. littèr., XX, 774; Catal. Didot, vente de 1881, p. 34.
3. Ms. retretere.
LE MS. 8^6 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS $1$
— Fille fêtes cum jco fiz kant jeo esteie jeovenette jadis :
Volunters a douns me pris : jeu sanz pru n'est ben asis.
En consail deit hom ben veir dire ke riches est par tut e sire.
Mult let est fol ke put élire a ascient se prent al pis',
Fol vassal ke n'a ke frire, tart est par li honur conquis, (fol. 59V0)
— Mère, kant li bels me prent. il mei beise a moun talent
Douce &: suef, e ceo sovent ; avis me est ke beif piement ;
Vilein gaine (est) tost décline, ja n'avéra bon chef ravync.
Meuz vaut joie orphanine ke richesce e marrement.
Ky mel lèche d'espine cher l'achate et poi en prent -.
— Fille, estes issi entreseit cum est celuy ke poie veit
E poi seit de tel endreit. quei vaut bealté 5 si el n'i eit.
Li secle est ore de tel manere les riches avaunt, les poveres arere ;
Poi en gard hom en la chère si le riche atorn n'i seit.
Marchaunt a voide almonere fet a feire poi de espleit.
— Tel quide mounter en haut ke al descendre fet fol saut :
Si nostre aver nous faut ke frum nous de nostre ernald ?
Aver est en aventure : mut est fous ke trop l'aseure.
Mes honur & bunté dure, cornent ke del aver ait :
Ke seit entendre mesure cil est riche ke moût valt.
15. — La prière à la Vierge qni suit ne m'est connue, comme la
pièce précédente, que par le ms. Phillipps :
Douce dame, pie mère de ky nasqui vostre père,
Tut le munde [dist] ça en arere cumme vus estes a Deu chère,
Mes nel dirreit nul pecchere cum vus estes bel & clere.
Douce dame, vostre nun ke peccheùrs unt en lur baundun...
16. — Traité ascétique en prose française :
(Fol. 62.) A chescun homme ou femme ke est en religiun, saluz en Jhesu
Crist. Tut eez vous guerpi le siècle & portez le habit de religiun, poi vaut
vostre afere, si vous ne eyez vertuz ke acordent a vostre estât; kar le habit ne
fet pas homme de religiun, mes fet bone vie et bone vertuz. E un homme ke
porte seculer habit, s'il est ben orduné vers Deu e vers sun prome &: vers sei
mêmes, e seil de bones murs & vertuz il avéra plus mérite ke cely ke est de-
sordiné en religiun e de dure manere. (v°) Pur ceo covent ke si homme de
1. De même, dans une pièce anonyme du ms. Lambeth 522, fol. 79 : Mult est
fous ki poet eslire | E a scient au pis se prent. C'est le proverbe bien connu : Qui
le bien voit et le mal prent | Il se feloie a escient; voy. Le Roux de Lincy, Livre
des Prov., II, 394.
2. Cf. Le Roux de Lincy, I, 79.
3. Ms. nealté.
Romania, XIII. 33
514 P. MEYER
religiun se mustre deors, ke teil ou meillur seit dedens, e si cum il veit deors
entour luy deordenement de vesture & de meisuns e de autre choses, il se deit
afforcer estudier comenl il puisse tut aver dedens en sa aime espirialment par
bone vertuz.
Primes veet ke vous eez un encloistre ke seit fet de bone vertuz, kar si cum
vous veez ke i'encioistre est fet de fust e de père, ausi l'encloistre al aime deit
estre feit de bone vertuz. Cest encloistre devez fere en la place de vostre quer...
L'auteur passe en revue toutes les parties du couvent, l'oratoire, le
dortoir, le réfectoire, l'infirmerie, et termine ainsi (fol. 65 v") :
La enfermerie de vostre aime deit estre compassioun e pité de autri meseise e
nomement de pecché, e kaunt vous veez vostre prome encombré de pecché ou
de graunt maladie, ou de autre meseise, si vous peise e pité en avez, vous en
avérez mérite. E si vous poez, vous estes tenuz de ly aider e pur luy prier et
1 y conforter. Amen.
17. — Le Char d'Orgueil, exhortation à la confession, par Bozon. —
Ce curieux poème étant dépourvu de titre dans tous les manuscrits, je
lui en assigne un qui indique à la fois le caractère allégorique de l'œuvre
et le but que l'auteur s'est proposé. Bozon, s'il faut accorder pleine
confiance à la rubrique du manuscrit Phillipps, suppose qu'Orgueil, reine
de péchés et fille de Lucifer, s'est fait faire un char dont toutes les parties,
les roues, les billettes, les essieux, les limons, etc.. sont autant de vices.
Ce char est traîné par quatre chevaux, Impatience, Denaturesce, Dé-
loyauté, Envie, qui sont, de même que le char, minutieusement décrits,
chaque partie de leur corps étant expliquée allégoriquement. C'est, sous
une forme très cherchée, une sorte de Manuel du pécheur. De ce singu-
lier et difficile ouvrage je connais quatre manuscrits ou fragments, c'est
à savoir, outre le ms. Phillipps:
Cambridge, Bibl. de l'Université, Gg. 6. 28, ff. 1-8. Comm. du
xiv° s., incomplet du commencement.
Londres, Musée brit. Old roy. 8. E. xvn, fol. 108 v°, comm. du
XIVe s., fragment.
Oxford, Bibl. Bodleienne, Bodley 42$ (Bernard 2525, 61, fol. 94.
La pièce est anonyme dans ces trois manuscrits; le texte du manus-
crit de Londres est un simple extrait composé de seize quatrains, qui est
intercalé dans une compilation en vers octosyllabiques de sentences ti-
rées de la Bible ou d'ailleurs. Cet extrait est précédé d'une rubrique
ainsi conçue : « Ici comence la geste des dames ». Il a été publié par
Th. Wright, Reliquiœ antiqu£, I, 162-5.
L'attribution à Bozon, reposant sur l'autorité du seul manuscrit Phil-
lipps, n'est pas hors de doute : elle est cependant probable. Ce qui est
sûr, c'est que le poème a été composé en Angleterre sous Henri III au
plus tôt. La langue porte à cet égard un témoignage irrécusable.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 5 I 5
{Fol. 66.) Ccst trctys fist frcrc Nicii. Boioun, del ordre de frtres menours.
La reigne de pecché est estreite de haut lignage,
La fille est Lucifer ke cheit de haut estage ;
Si est apelé Orguil, dame de graunt âge,
Ele se ad fet un char de mult grant custage.
La premere roe ' de son char de coruz est charpenté,
L'autre si est vengnunce ki quert enemité,
La terce si est baudour de sovenire mesfesaunce2,
La quarte si est honte de verrai reconisance.
La bilette ke tient corusce si est surquidurie,
La bilette qe tient vengaunce malice endurie,
La bilette qe tient baudur esperaunce de longe vie,
La bilette ke tient honte amour de ceste vie.
Voici la description du quatrième cheval, Envie :
Treis chevaus avouns, le quarte il nous faut,
Mes bien serra trové eyns ke il aut ;
Sun noun est Envye ke plus des autres vaut {fol. 69 v°)
De trere par devaunt, kar il est ben haut.
Mult est maie beste cest cheval de Envye;
Il n'i ad autretel en tute ceste vye
Ke taunt se peine meimes pur abréger sa vye.
Il va roillant des oilz e hoche la teste,
Ne treit pas ou les autres mes cuntre eus moleste,
De autre mescheaunces si fet il grant feste.
Kant en le broche, tantost si ceste.
Nu!e rien ne vout maunger fur ke averun,
Amerok & jazerie, ceo est detraccioun ;
Pus si est enbeveré de maie suspecioun
E de un torbaz conreé de purpos feloun.
Kant antres sunt en solaz il est en tristur.
Mult li est grant peyne de autres la valur;
Nule rien taunt het cum comun honur.
1 . Ms. reo.
2, Bodl. de sovent.
5 I 6 P. MEYER
Si vous preisissez autre par devaunt ly
Il get aval la teste cum eust l'esquinancy,
Kar il ly est avis ke vous despitez ly
Pur ceo ke vous preisez autre par devant vus dy.
Kant envyous vient a une mangerie
La ou il trêve nule estrangerie,
11 volt cuntrefere la grant seignurie,
Pur ceo est la tere sovent enpoverie
Ceo cheval est trop surfetus e trop botavant,
Kar chescun par envye se met taunt avant
Deus jours ou treis a dispendre tant
Ke tut l'an après il est meyns vaillant.
Ke ' dirrum de dames kant veinent a festes?
Les unes des autres avisent le testes,
Portent les bosces cum cornuefs] bestes;
Si nule est descornue de ly funt le gestes.
De braz funt la joie kant entrent la chambre.
Mustrent les coverches de sey e de kambre,
Atachent le botuns de curai et de lambre, (fol. 70)
Ne cessent de jangler taunt cum sunt en chambre.
La demandent les browes, se seient al diner.
Getent les barberes la bûche pur overer.
Si entrast al hure un nice esquier
0 un privé escharn ne porreit failler.
Pus funt eles mander le bon chapun en pain,
E de bone volunté mettent la main :
Tut le desakent ; estaunchent lur feyn,
E beivent après un grandesim hanap pleyn.
O eus vistes valiez en unt assez a fere.
Servir les tûtes, chescunes a plere :
L'un a la quisine lur viaunde a quere,
L'autre a la butelere le bon vin a trere.
Kant eles unt diné tut a grant leisir
Se herdent ensemble de pnvement parler ;
là commence le fragment du Musée britannique publié par Th. Wright.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PH1LLIPPS )\J
L'une de l'autre encerche le quer
Si acune priveté puisse alocher.
Fur ceo, damoyseles, en tele assemblé
Tenez la bûche de mesure enseelé.
Kar si hors de curs eiez rien cunté
Vous serrez pur foies mult tost de eus jugé.
Le garçun de la quisine trop est embrovvé,
K si lest par laschesse la vessele délavé : (fol. 74;
Ceo sunt les pecchcùrs ke ja unt ublié
De laver lur aimes suilles de pecché
Pur ceo, seignur, hastum nous a confessiun
Taunt cum sûmes en vye e le temps avun,
Kar par celé soûle e par contriciun
Lavez serrum sûrement de chescune pollucium.
Mes si nous seum teus ke taunt attendum
Ke les chevaus seient ferré de obstinaciun
E les fers atachez par desperaciun,
Ja n'esteut penser de trover pardun,
Kar c'est la fyn de tuz pecchez e clef de perdiciun.
Ore vous dirrai mun conseil pur bien eschaper :
Pernums cungé de la dame, si la lessum passer,
E turnurr. nous a dextre par un estreit senter :
C'est de amer Deu e sur tute ren duter.
Prium ore le douz Jhesu ke tute ren put fere
K'il dount nus sa grâce, tant cum sûmes en tere,
Tele veye tenir, celé part trere
Ke venir pussum al païs u ja n'avéra guère.
Ky " voudra cest escrit sovent regarder
Il en avéra matire de se confesser.
Tute maners de pecchez put icy trover
Fors soûle privetez ke ne sunt pas a cunter 2.
1. Ce dernier couplet est le premier de la pièce dans le ms . Bodley. Il en était
probablement de même pour le ms. de Cambridge qui a perdu son premier feuillet,
mais où du moins ce couplet manque à la fin.
2. Même sentiment chez William de Waddington :
Des privitez n'i troverez ren,
Car mal peot fere ou poi de ben.
{Hisf. litt., XXVIII, 182).
5 1 8 P. MEYER
Mes, allas ! trop i ad ici de nos enemis,
Ount nous sumus en ceo mund de tute pa[r]z asis.
De forclore la veye ke meyne a parais
Ici sant assemblé unze vinz e dis.
En marge : Nota numerum peccatorum hic recitatorum.
18. — Pièce de vingt vers dans laquelle le Christ est supposé s'a-
dresser aux pécheurs.
Vous ke me veez en la croiz morir
E pur l'amour de vous si dure mort suffrir.
Pur l'amour de moy en tant vous afortez
Ke a tuz jours mes de pecché vous gardez ;
E kant il avendra ke vous seez temptez,
Pensez cum jeo estei pur vous en la croiz penez...
19. — Chanson qui a été publiée par M. Stengel d'après les mss.
Douce 1 37 et Digby 86, de la Bodléienne. Elle se trouve encore dans
le ms. de Lambeth 522, fol. 70. La leçon du ms. Phillipps confirme la
restitution que j'ai proposée, Romania, IV, 380. Ici elle est écrite à
deux vers par ligne.
Cuard est ke amer ne ose, Ke durée ne put aver,
Vileyn ke ne veut amer. (fol. 74 v\) Eynz deschet a chef de pose,
Sanz amour ne se repose Après n'i ad ke solacer
Quer de homme ne le penser. Charnel amour est folie.
Mes folie est de amer chose Ke veut amer sagement.. .
20. — La femme comparée à la pie, par Bozon. — Cette pièce
en couplets coués n'était connue jusqu'ici que par le ms. Harl. 2253,
fol. 112, où elle est anonyme, et d'après lequel Jubinal l'a publiée dans
son Nouveau recueil, II, 326.
(Fol. 75). Cest tretys fist frère Nich. Boioun del ordre de frères menours.
Les femmes a la pie ; _
r, . . En manere e en mours.
Portent companie *
Escotez ke vous die
Quele companie
Tenent en amours ;
La pie de custume ) _ .. .
D/, , , De divers colurs,
Port penne e plume \
E femme se délite
En estrange habite
De divers aturs.
LE MS. 8}}6 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILL1PPS
La pie ad lungc coue /
5'9
Ke en tai poi se aproue
E femme fet la sue
Plus longe ke nule coue
La pie est jangleresse,
Relement el sesse
E femme harreit mut
Ke cel manere ne hut
Pur sa pensantie.
. De poun ou de pie.
. De mostrer ou el est ;
Tel lur natur est.
21. — Poésie sur l'Annonciation par Bozon. — Pièce en couplets
coués, écrite, comme aussi les suivantes jusqu'au fol. 86, à lignes pleines.
Le ms. Phillipps est le seul, à ma connaissance, qui nous l'ait conservée.
Il se peut que ce soit la traduction d'une séquence perdue. Certains
traits rappellent le Missus Gabiiel '.
(F'ol. 7$ v°). Cest trctys fist frère Nich. Boioun, del ordre de jreres menours.
Le meel de ceel Par ky pecché
Encontre feel Fut comencé
Nus viynt ja, Cum temoynnera.
Par Gabriel
Ke vynt de ceel
En message ça2.
Le message est teel
Ke Gabriel
Nous porta,
Ke le amer fel
En douce meel
Se changera.
Hore est changé
In douce avé
Le noun Eva
Femele ke est née
Ben plorant dit e
Et maie dit a
En mounstrance de vc
Ke le num Eve
Pronuncia.
Vc est a dire
Dolur e ire
Ke Eve purchaza.
22. — Débat du corps et de l'âme. — Cette rédaction d'un thème bien
répandu a été rencontrée jusqu'ici en trois mss. : Musée Brit. Cott. Vi-
1 . Voy. Romania, IV, 371 .
2. Ms. et {ligature) a.
520 P. MEYER
tellius C. VIII, Arundel 288, et Bodleienne, Selden supra 74. Elle a été
publiée d'après ce dernier ms. par M. Stengel, dans la Zeitschrift f. rom.
Philologie, IV, 75. Les variantes du ms. Arundel ont été publiées, p.
365 du même volume, par M. Stengel, d'après une copie faite par
M. Kcelbing. Déjà quelques vers en avaient été cités par M. Th. Wright,
Latin poems attributed Walter Mapes, p. 23. Quant au texte du ms. Cotto-
nien, qui contient l'unique copie connue des lettres d'Adam de Marisco,
il a été publié par feu Brewer, Monumenta franciscana, I 1 8 5 8 > , 587.
Le ms. d'Oxford se distingue des autres en ce qu'il a seul une sorte de
préambule composé de cinq couplets.
(Fol. 76). La desputcyson cntir le cors c l'aime.
Si cum jeo ju en un lit, Tut le pays vous honoura
La voiz oy de un esperit Pur vostre richesse e douta
Ke fu dampnee En vostre vye ;
Pleder forment 0 sun cors Nule sale vous fut trop grant.
Ke jut au cymiter par dehors Nul robe trop lusant
Enterrée. Par seignurie.
L'esperit vers le cors parla Hore vous est pur sale baillé (v°i
E vilement le ledencha, Set peez de tere, mesuré
E dit : Alas ! Escarsement ;
Vous cheitif cors ke cy gisez, Une heire grosse e dure
Cum vous estez hore chaungez Vus est livré pur vesture
De haut en bas ! Tant soulement. . .
S3. — La plainte Notre-Dame. —Cette pièce, partout anonyme, a été,
de même que le n° 6, attribuée à Pierre de Langtoft et sans plus de
raison. Elle se trouve dans les mss. du Musée Britannique, Cotton, Jul.
A. V., fol. 174 v°, et Old Roy. 8. E. XVII, fol. 107 c. A ce dernier
ms. est emprunté le titre « La plainte Notre Dame » qui fait défaut
dans le ms. Phillipps comme dans leCottonien.Elle a été publiée d'après
le ms. Cottonien par M. Th. Wright dans le t. II p. 438, cf. I, xv de
son édition de Pierre de Langtoft. Les trois mss. sont indépendants. Le
Cottonien offre peu de variantes ; il y en a plus dans le Royal.
I Reigne corounee, flour de parais, {Fol. 77 ;°i
De haute chose enprendre me suy entremis
Kant parouk ou madame ke suy tant cheitifs
Mes une foie baudour me ad le quer souzpris.
II Dame, jeo vous pri, pur vostre grant gentrise,
Si ma parole seit de folye esprise.
LE MS. 8536 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPI'S 52 1
Escuzés ma folie e grantez (/'. 78) seynte église
Ke la chose ke prie par vous nous seit aprise.
III Dame, si vous plest, pur vostre graunt bounté '
Mustrez nous les procès cum Jhesu fu penee
Kant la mort enprist pur humene lignée,
E quele fu la dolur dount ous li quer percée
Kant veytes vostre fiz a la mort liveré.
IV — Vous enpernez, dit ele, grant liardement
Ke me priez ore reercer ceu turment
Pus ke suy in joie e nul mal ne sent,
Assez le avez oï par escrit sovent.
V — Dame, ben ay trové ceo ke est escrit 2,
Ke de tous les pryvés toun fyz Jesu Cryst
Nul ne vyst la fyn, car checun se enfuist
Fors soulement vous e Johan le evangelistre.
VI — Volunters, fet la dame, e 5 ben le pus fere.
Hore me tourne a joie tout cel afere...
24. — Le Débat de la Vierge et de la Croix. — Sur le sujet traité
dans cette pièce, qui paraît incomplète du commencement, je ne puis
que renvoyer à la préface de Daurel et Béton, p. Ixxiv4. Quanta la
forme, c'est le douzain octosyllabique rimant en aab aab bba bba, forme,
comme on sait, fort usitée à la fin du xne siècle et au xmc. Je ne sais s'il
existe une seconde copie de ce Débat. Elle est fort corrompue. Je la
crois d'origine française. On remarquera que cette pièce et plusieurs de
celles qui suivent dans le même ms. sont précédées d'une sorte de ru-
brique composée de deux vers. Le même usage s'observe ailleurs
encore : dans le ms. Douce, 210 Bulletin de la Société des anciens textes,
1880, pp. $<;, 60, et p. 75 du même volume, où on trouvera une
rubrique initiale de quatre vers1 , dans le ms. du Mus. brit. 8. E. XVII,
fol. 64; dans le Cott. Domitien A XI, fol. 99 Fr. Michel, Rapports,
p. 267 ; dans le Hral. 209, fol. 5 Wright, Reliquu antiqux, II, 248),
etc. Tous ces mss. sont d'origine anglaise.
1 . Vers ajouté en marge par renvoi, et qui manque dans les deux autres mss.
2. Ce vers et les trois suivants sont au bas de la page, en renvoi.
3 . Ces mots sont en renvoi en marge et sont destinés à remplacer ceux-ci qui sont
dans le texte : E si vous dirrai ke.
4. Une poésie en italien où le même thème est traité a été récemment pu-
bliée dans le Giornale storico delta letteratura haliana, II, 286.
522 P. MEYER
Cornent Nostre Dame e la croix i/o/. 87)
Dcsputerent sanz nule voiz.
I II
La Virge put hore asener De autry quir fes large courroye
E de paroles aresouner E de autry argent ta monoye,
La croiz e dire en teu manere : Dont plus es riche ke Alisendre.
Dame croiz, tu deys ben penser, Celé flour dount as ta joie
Tout seez hore encenser, Crut en moun pré, si Deu me voye.
L'encenz vynt de moun aumeyre. Pur quey dounkes la dey tu prendre?
La croiz respont ( ol. 79 v°) sanz at-
De autry lumere tu seez fere Virge, jeo te face entendre, [tendre :
Launterne pur tei allumer. Cornent ke seyt, la flur est moie;
Tu t'enjohis du vieyre Le meen est ceo que wuyl aprendre
Ke men est e comencez en heyre. Kant en moy voleit descendre...
Ma chambre haut tenseer.
25 à 31. — Les morceaux qui suivent, tous pourvus de rubriques
versifiées et terminés par Amen, paraissent être les diverses parties d'une
sorte d'exhortation morale qualifiée de « Sermon » à la fin du dernier
morceau, fol 84 : « Priez Dieu pour Bozon qui vous fit ce sermon »,
lit-on à cet endroit, et il est bien probable que le sermon commence aux
vers qu'on va lire.
(Fol. 80.) La parole Deu ke est prêché
A rai de solail est comparée.
Ben deit homme ke aime porte
Ke sanz aprise la portereit morte
Receyvere e tenir en esperit
La parole Deu ho grant délit.
Le cors serreit en bref tens mort
Si par viaunde ne huzt confort,
E aime cherreit en grand languor
Si par aprise ne hut socour
Hore wount disaunt li juvenceus,
Ke coyntes sunt, jolifs e beus,
La ki beauté resemble la flour,
Ke matyn verdoy, au vespre gette colour :
« Nous awoum », funt il, « trop de precheours ;
» Nous vodrum meuz ke fussent venours
)' E nus heidisant au boys chacer,
» Ke tant nus venissent sovent prêcher.
» Hussem le secle tant cum dure,
» De lur sarmoun ne preygnoum ja cure.
LE MS. 8536 DE LA BIBLIOTHÈQUE PH1LLIPPS 525
« Il funt nos quers a mal hesc ;
■ Ne wuille Deus ke ceo nus pleyse !
» Il nous défendent nos joliftez
0 E nous rehercent nos pecchez.
') Li secle est hore moût enpireez
« Pus ke precheours nous hunt prêchez;
» Nous trovem hore plus de pecché
« Ke avaunt lur venue furent pensez ».
Ceo dient les fous e lur peisera
Kant la mort les assaudera
Ke jeo les fray la moustreysoun
Ke pecché ne veent mye par sarmoun,
Mes par sarmoun (/. 80 v°) est aparceu
Le péril de pecché e meuz conu...
26. — (Fol. 81.) Peynes e joies cy lisez,
K'en l'autre vie serrunt trovez.
Ben e Mal unt fet covenant
Ke checun fra feste grant
A ses amis ;
Mes il y averunt diversitez
A les festes ke sunt criez
En divers pais.
Mal ad somouns touz les mauveis.
Haut e bas ke tenent leys.
De pecché mortel.
En puz de enfern mut parfunt.
Ky la venent arivé sunt
A mal hostel.
Kar il averunt feym e seyf,
Si ne troverent [sic) ke die : beyf.
Vin ne serveyse.
Touz jours criunt e crierunt
E lur peynes touz jours durrount
A lounge teyse.
En lu de payn lur ert donee,
Vil reproche de lur pecché
Par courouz.. .
Fin (fol. 82'
Mes lur grâces ne oblyent poynt.
Kar il les dient mut a poynt
En chantant :
524 P. MEYER
E lowent ben lur créateur
Ke les [a] moustrez teu douzour
En semblant.
Hore deit prier li Bosouns
Pur ly e pur autres compaingnouns
Devoutement
Ke a celé joye Deu nous meyne
E de la feste pus ' de peyne
Nus defent.
27. (Fol. 82) Ke fous funt a seynz moleste
Ke meynent treche par jour de feste.
En escripture awoum trovee
Ke treche est [a] dreyt apelee
La processioun au maufey.
Par jour de feste assemblée
Trestouz suhent la meyn senestre.
E unt lur clers e lur prestre
E unt lur baner e lur cloche
Ke les dormanz Iaundreit broche.
La cloche si est lur tabour
Ke somount les fous pur fere honour
As sathanas e deshonour
Au seynt ke deyt le sentyme jour...
28. Cornent nous sûmes si contrarions
A nostre Seygnur k'est sy douz.
Ky de touz mauz quert allegaunce,
Preygne ensample par meynte chaunce
De soun pecché aver peysaunce
E fere (/. 82 v°) amendes par penaunce,
29. Coumparaisoun al haùst de ceste vie.
Ceste vie ressemble al haùst,
Kant povres homme ne let pur chaud
De travailler forciblement
Pur soustenaunce ke au corps apent.
En celé sesoun porte fès
Pur estre meuz ehese après,
Moût harreyt un bon overour
Perdre en haùst un bon jour.
Sun travail prent a léger
Kant entent le bon lower.
1. Sic, eorr. l'infernel pus {puits)}
LE MS. 8^6 DE LA BIBLIOTHÈQUE l'HILLIPPS
En ce!e sesoun ke poy dure
Se quert viaunde e vesture,
E se fet a malhese
De estre après meuz ahese. . .
S'-S
30.
Une courte ditec
De longe folie 11 sec.
Escotez, seygnours, escotez
Les folyes ke sount usez
De plusurs ke wount a mouster,
Ke ren ne fount for jaungeler. 4
La parlent de vanité
Chascun seloum sun degré :
Les gentiz e les fraunks
Parlent de chens corauns, 8
Hou de faucouns ben volaunz.
La teent seignur sez parlemens,
La prent baillif les seremens,
La prevost receyt les mercimens, 1 2
Si ne fount a Deu nule révérence.
La pleyde chepelayn pur dymerie,
La counte veyllard de auncienerye ;
La fount ly juvenceus lur mokerie ; 1 6
La tenent fous lur tenzerie ; (v°)
La parlent dames e dammeseles
De riche[s] dras e belels] seles,
De beau treszours, de corouneles; 20
Ke sages est il lerra teus ocios e dira
a mouster.
fol. 83)
De noveu geit de vei ceneles (?).
Chescun autre tant avise
Ke poi attendent au servise ;
E celé ke vosit volenteres 24
Ses prières dyre a mousters
Pur les autres ne hose pas,
Ke de ly freyent lur gas.
Mes la vendra dounkes en place 28
Quele dame ont plus de grâce
De estre prisée a ia feste
Pur la tyre de sa teste ;
E la se pleynt la matrone 32
A ses veysynes Gylle e Jone
Ke ele ad perdu ces pocyns
Par felonye de ses veysyns.
L'autre respont : « E par veysynes 36
» Ay jeo perdu mes galynes. »
La terce dit ke tut sun lyn
Si est destrut par oselyn.
ses prières de bon quer taunt cum est
31.
Cununt les foie
Se affient trop <
Hore escotez e vous dirrai
Une haut folye ke trové ay
Si est au secle trop usé,
Doyr.t meynt homme est engynné,
Ke poynt ne welunt en lur vye
De lur bens fere courtesie,
Mes tut se affient en testamenz,
En heide e socour de lur parenz
Ke pur les aimes chaunterount :
Amourettes jolifs me funt.
Ceo est la messe ke il averount.
Après le jour ke enterré sunt,
genz
n testamenz.
Lors en tendrunt lur parlemenz,
Executours e parenz :
« Lessez » funt il « mort au mort,
» E vifs de vifs heyent confort. 16
n Cil ke est mort, Johan liou Rauf,
0 Hou yl est dampné hou il est sauf :
» Si yl est sauf, il n'a mester
» Ke l'em face pur ly chaunter; 20
» Si yl est dampné ne vaut ren
« Ke l'em face pur ly de ben.
» Mes pensum «funt il « de nos enfaunz
» Ke sunt beaus e taysaunz, 24
526
» Ke avauncé seyent par mariage;
» Si froum honour au lignage. »
Assy est sovent esprové
Ke ceste chose est vérité : 2
Les bens ke lessent après Iur jours
Coupent la corde de lel amours
Entre le mors e les vifs
E de amys funt enemys.
Lors est sage ke s'alye
A tel amy en sa vye
Ke après la mort le put trover
Devaunt ly a grant mester.
Ky tel amy vout trover
Par bone vie le deit aver.
Deu plus eyme bone vie
Ke nul tresour de tresorie.
Ke est bone vye vous dirrai,
Par aprise nunt par assay ;
Bone vie est de amer
Deu e homme de buen quer,
Volenters aler a mousters
E la dyre ses prières,
Hayr pecché e vylenye,
Loaunge de ceste vie (f. 84)
En quer aver e afforcer
P. MEYER
A charité (sic)
De bens leaument purchacer',
Hou poveres partyr en privetez, 52
Mal recevere sanz mal fere.
Une teus homme put Deu plere.
Hore quident plusours de maie vie
Sentefyer lur ribaudie 56
32 Par cynkaunteyne de ave Mânes,
Hou par aumoynefr] un poy de mies,
Hou par june de Nostre Dame :
Force ne funt de maie famé ; 60
36 Pur un dener a seynl Andreu
Cent feuz le jour parjurenft] Deu,
Trouve un cerge devaunt la croyz
E maudit son preme de haute voiz ; 64
40 Quater poveres en sale peit
E de orde parole ne tent ja plet ;
A frères doune de ses bens,
E tent ses paysanz vil cum chens; 68
44 Pur un dener a Haut pas
Sa lecherie ne lerra Pas.
Tele chose ne vaut ren
Sans lesser le mal e fere le ben. 72
48 Pryez Deu pur Bosoun
Ke vous fet ceo sermoun. Amen.
32, 33. — Deux petites pièces qui paraissent être de Bozon, bien
que le ms. ne fournisse aucune indication expresse à cet égard. La pre-
mière se retrouve dans le ms. $22 de Lambeth, fol. 220.
32.
Vous purveez en ceste vie
De soustenaunce en l'autre vie.
Pus ke homme deit morir
E de ceo secle departyr
E aillurs saunz fyn meyndra,
Bon sereyt ke chescun trossat
Les bens ke il put en soun sak,
Kar jammès ne revendra.
Don pense checun de espleyter
Ke il ne perde le grant louher
Ke Deu promis nous a2.
1. Ms. purchacez.
2. Les trois derniers vers sont un refrain oui se reproduit à intervalles réguliers.
LE MS. 8^6 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 527
33. Ke plusours uni aye (fol. 84 v°)
Par un homme de bone vie.
Un prodom en compaignie De bone genz entremedlé
A plusours autres fet aye. A grant noumbre trop soyllee,
Par une hcmme de bounté Deu preyt vengaunce ben sovent
Put un pays estre sauvé. De ceo munde par gref tourment,
En escripture est trové Kar ben savez ke avérons trové
E par assay est prové. Garauntizon par sun vesyn le bon.
Par taunt say la vérité,
Si hore ne lut une poynnee
34. — Prière à la Vierge que je transcris ligne pour ligne dans la
pensée que l'auteur Bozon ?) aurait peut-être eu l'intention d'écrire en
vers.
Jeo vo salu, reyne de mercy e de pyté, (fol. 85 v°)
Vie, douçur e nostre esper, seez salué.
A vous crioums nous issilez ke sûmes les enfans Eve,
A vous suspyruns 0 gémis e plurs en cete lermuse valce
Ha ! ha ! adunkes vous, nostre avowé,
Vous euz mercyables a nous seyent tourné,
E Jhesu le beneit irut de ta ventre
A nus après cest yssil seyt par vous mustré.
0 tredebonere, 0 pleyne de pyté,
0 tredouce Marie mère, fleur de virgineté !
35. — L'Ave Maria, en couplets coués.
Jeo vous salu, Marie, ) .- . c •
^ , O tey est nostre Seignur.
De grâce replenye, )
De totes la plus benuré ) ,, ,
_ . , , , ! Jhesu le sauveour.
Beneit est le frut de ta ventre,
36. — Invocation à la Croix en dix vers, rimant abababcdcd.
Les vers impairs sont sûrement de huit syllabes, les pairs semblent bien
n'en avoir que sept. La pièce paraît française plutôt qu'anglo-normande.
Croiz sentyme honourée Ou se pena Jhesu Cnst (fol. 86)
Pur la gent ke fu mesalée Par le pecché ke Adam fist,
La char ne fu pas violée Ou le père tel fiz mist;
Le sanc corut par les cynk plaies, Ceo ly vint de humilité.
Les anguesses, les assayes Ly vyndrunt de humanité.
528 P. MEYER
37. — La prière de Notre Dame, par Thibaut cI'Amiens. Pièce dont
je connais, outre le ms. Phillipps, huit copies :
Dijon, 299% dernier feuillet '.
Dublin, Tr. Coll. D. 4. 18, fol. 1.
Oxford, Bodleienne, Digby 86, fol. 1 10 2.
— — fragment non classé.
Paris, Bibl. nat., fr. 12483, fol. 9.
— — — 1 2 581, fol. 371 .
— — nouv. acq. fr., 1050, fol. 264.
Pavie, Bibl. de l'Université, fol. 4 5.
De ces neuf mss., quatre seulement iCheltenham, Dublin et les deux
mss. d'Oxford) sont d'origine anglaise. Il y a là, en faveur de l'origine
française de ce petit poème, une présomption qui est confirmée par le
st\le et la langue. Quant à l'auteur, les indications ne manquent pas,
mais elles sont contradictoires. Dans le ms. 12 581 se trouve un explicit
ainsi conçu : « Ci define la proiere de Nostre Dame laquele li chan-
celiers de Paris fist. » De là j'avais conclu jadis que l'auteur était le
chancelier de l'église de Paris, Philippe de Grève, erreur que j'ai cor-
rigée ici même* lorsque j'ai su que trois mss., les mss. de la Bibl. nat.
fr. 1*483, nouv. acq. fr. 1050 (connu sous le nom de chansonnier
Clairembautï et le ms. de Pavie, contenaient un couplet final où un cer-
tain Thibaut d'Amiens était désigné comme auteur. Il reste à chercher
qui était ce Thibaut d'Amiens. Peut-être était-ce celui qui occupa de
1222 à 1229 le siège archiépiscopal de Rouen. Le ms. de Dijon indique
comme auteur Richart de Fournival, mais c'est là une attribution qui
doit être rejetée sans hésitation. Richart de Fournival, qui fut chancelier
de l'église d'Amiens, combine en sa personne la qualité de chancelier
indiquée par le ms. 12^81 et l'origine amiénoise attribuée par d'autres
mss. à Thibaut, mais, outre qu'il est bien difficile de ne pas se rendre au
témoignage si précis et si fort des trois mss. qui ont conservé le couplet
où Thibaut se nomme, il faut considérer que Richart de Fournival écri-
vait au milieu du xme siècle, tandis que le poème doit être au plus tard
des premières années de ce siècle, le fragment d'Oxford ayant été certai-
nement écrit vers cette époque.
1. Renseignement <Jù à M. G. Paris.
2. Le texte dans la notice de M. Stengel sur ce ms., p. 30.
3. Voy. Mussafia, Ucber einc Altjr. Haudschr. d. K. universitatsbibliothek :u
Pana, dans les comptes rendus de l'Académie de Vienne, LXIV.
4. Romanla, I, 201 .
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS $29
Je ai un quer mult lent ' Assey ay musé
Ke sovent mesprent : Et moun temps usé
E poy s'en amaye, Dunt jeo atenk gref peyne 2,
E le temps s'en veet, Si par sa hunté,
& jeo n'ay ren fet La flur de pi té
Dunt fiaunce en eye. A soun fiz ne me ameyne î . . .
Fin [fol. 86 v°).
Rendez me l'amour Gardez me a la mort
De moun bon seygnour Del enemy trefort
Eynz ke jeo murge Ke il ne me pusse nurc,
Ke il chescun errour E puys a seur port
Par sa grant dozour De verray confort
Voille en moi destrure. Me deygne conduyre. Amen.
38. — Notes en latin avec gloses françaises sur les diverses sortes de
faucons, sur l'armement du chevalier tant pour le tournoi que pour la
guerre. — Ce court morceau, dont on trouvera ci-après le texte entier,
semble emprunté à quelque ouvrage analogue au Dictionarius ou au
Commentarius de Jean de Garlande, ou aux traités de ustensilihus
d'Alexandre de Petit Pont ou d'Alexandre Neckam. La présence d'une
glose anglaise [goshawk, autour! montre que ce morceau a dû être com-
posé en Angleterre. On recueillera dans ces quelques lignes des détails
intéressants et précis pour l'histoire du costume militaire.
(Fol. 86 v°). Falcones dici possunt omnes qui ad lure veniunt, scilicet falcones
gentyl, gyrfaus, laners ,• hii sunt diverse nature, et de singulis femella dicitur
formele et masculus tcrcclet ; est semper femella melior. — Abcscher faucoun, hoc
est dare sibi aliquid ad purgandum '. — Gcntis non suntita nobiles et volant ad
anates et raro ad aucas, laners a ânes et perdrices. — Ad reclamorem vel recla-
matorium, scilicet ad carnem, veniunt ostours,.\. 2 ancipitres, anglice goshauk, et
hic similiter femella dicitur formele et masculus tercele. — Espervcr a perdrices et
doives et est femella, musket, masculus, a doives. — Falcones omnes debent pres-
cindi parum unguibus, gall. recoupes, ke il ne deivent rester, et ideo percuciunt
talo. Accipitres et omnes alii non debent prescindi.
l. // faut let, mesfet, qui s'accordent avec les vers 4 et 5 . La faute du ms.
Phillipps se trouve dans les deux mss. de Paris, fr. 12 581, et N. acq. io$o. —
2. Corr. paie. — 3 C rr. s. f. ne m' apaie.
1. Sens nouveau : Dans les exemples connus jusqu'à présent ce mot signifie
donner à l'oiseau quelques becquées de nourriture de façon à le mettre en
appétit.
2. Ce signe veut dire id est.
Rom a nia, XIII. 34
530 P. MEYER
Modus armandi milites ad torneamentum.
Primo fit ignis et extenditur tapetum, et spoliatur ad camisiam ; pectine
parât capillos, in pede calciatur {fol. 87) de quyr, induit ocreas, gall. muscylers,
in tibiis de ascer ou de quyr boily. Deinde quysouns in femoribus et genicularia,
gall. genulers. Deinde aketoun, et deinde camisia de Chartres et coyfe de Char-
tres ', et pelvim in qua débet esse cerveylere defendens capud ne contiguetur pelvis
cum capite. Deinde loricam quyrêe, cote armée, in qua fuerit signa miiitis, et
gayne payns ou gayns de baleyne sa espeye, .i. gladius, et flagellum et galeam, .i.
heaume.
Ad bellum : aketoun, plates de Alemayne ou autres cum 2, aketoun ut
supra et bone gorgeres, gladius, haches a pik, et cultellus. Scutum raro portatur
ad bellum quia impediret plus quam promoveret.
Ad hastiludia : aketoun, haubert, gambisoun, quod fit de panno serico et
consimilibus, si sit preciosum, nuelerc ke sunt plates de ascer, sicut bacyn et
galea.
39. — L'ordre de chevalerie de Hue de Tabarie, poème bien connu,
publié par Barbazan et par Méon, dont on a beaucoup de copies? et dont
le succès s'est propagé à l'étranger 4. Le texte du mss. Phillipps est,
comme certaines autres copies, dépourvu de son prologue.
Cy comence la descripeion de chivalerie par Hue de Tabarie.
Jadis estoit en paienye En le tens de cel bon roy
Un roy de moût graunt signourye. Fyrent a genz de nostre loy
Il fut moût leal sarazin ; Ly Sarasyns moût graunt damage
Il out noun Sadalin. Par lour orgoyl e par lor utrage. . .
40. — Poème allégorique en quatrains où Jésus est représenté sous
les apparences d'un chevalier.
(Fol. 90 v°i — Cornent le fiz Deu fu arme en la croyz.
Seignours, ore escotez haute chivalerye,
De un noble chivaler qe pur l'amour s'amye
1 . On faisait à Chartres des heaumes et des gambaisons ; voy. Guill. de Tu-
dèle, v. 520-1 .
2. Ici un mot abrégé que je ne lis pas : l'abréviation paraît donner prece.. .
bus .
3. Par ex. Bibl. nat., fr. 857, fol. 154; 1553, fol. 410 ; 25462, fol. 149;
Musée brit., Harl. 4333, fol. 115 (Romania, I, 209); ms. Johnson {Romama,
V, 3), etc.
4. Voy. d'Ancona, dans la Romania, III, 186, ou Studi di critica c storia let-
teraria, p. 343.
LE MS. 8}}6 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 53 I
Tant se myst avaunt qe il dona sa vye
Pur reyndre sa espouse, q'ele fu forbanye.
C'est la vie de home que jadis fu traylic,
Mes son tredouz amy ne se hasta mye
Pur fcre rescouz qe ele veïst sa folye,
Et cornent de haut en bas out chaungé sa vie.
Il suffry bien Iongtenps qe ele fu grevée,
Qe par taunt puyt veer corne ele out mcschaungé,
Mes qant ele cria mercy, il en out pytee,
Et par taunt le plus q'ele fu engignée.
Soûl se myst as champ pur reyndre sa amye,
Si ver.quist la batayle et conquist seygnurye.
Partye par poer et partie par mestrie
Et suffrist dure playes par douce jolouzie...
Fin fol. 91 :
11 regarda les armes, si out graunt dedeyng,
Et Jesu ly suffryst de travailer en vayn.
Ben entendist le houre de lever sa mayn
Quant jugé fu a la mort lors nous tuz fist seyn.
Il lessa ses armes au fust atachee, (v°)
Si entra la batayle corn champion prové,
Trova la s'amye dur enprysonee
Si la mena ove ly et myst en salveté.
41. — Pièce en couplets coués sur l'amour de la Vierge.
Nuyl ne deyt mounter en prys )
_,., , ,, r ' . Qar ce est trebele enpryse;
S il n eyl d amer aprys, 1 %
E pur ceo jeo ne l'emprys / _ „
... , , . Qe Deu pas ne me enpryse,
Mes de taunt poynt ne m em prys, ) ^ '
Par quey mon quer emprys a ) _, . ,
_, , , ; I ute bones enpryses.
D amer celé q en prys a \
42, 43. — Chansons de Gautier de Biblesworth. Les deux pièces
suivantes tirent leur principal intérêt du nom de leur auteur, de qui on
ne connaissait jusqu'à présent que le traité signalé plus haut, sous le
n° 1 , et une tenson publiée dans les Reliquia antiquœ de Wright et Hal-
liwell, I, 1 34. La première chanson, qui est une pièce en l'honneur de
la Vierge, prouve que le goût des vers équivoques avait pénétré en
Angleterre.
532
P. MEYER
(Fol. 92). Cy comencent les dytees
Regardez,
Amours m'ount si enchaunté
Qe jeo ay tut dys deschauntee
Tut quant ke jeo chauntoye,
Voici les derniers vers de cette
Gabriel, bone ryme as
E ta chaunçoun btn rymé as,
Qar qy la rymera
En paradys rymera
43. — (Fol. 93) :
De bone femme la bounté
Vorroy bien qe fust counté
Jeo fuse a blâmer pur vérité
Si jeo celasse lour bounté
Pur un char q'ai charpenté
Ou tut le mounde i est entré.
moun syre Gauter de Bybeswurthe .
lysez, apernez.
Qar touz jours deschauntoye,
Pur ceo tienz mon chaunt a deschaunt
Qauntjeoenchauntauntchauntchaunt.
ridicule composition (fol. 93) :
Ou nous trestouz rymerons
Par ave qe nous cryerons.
Ore vous ay, dame, rymee,
Veyez si jeo ay bein rymee.
Si ee puysse1.
Et me teùsse.
Haut et bas
Fin fol. 95 v°) :
Ja n'est trovée en tere ou en mer
Piere preciouse nule si chère
Ne charbuche qi est si cler
Ne diamand qe dure entier,
Qe vayle a femme;
J Ne autre gemme.
44. — Recueil alphabétique de proverbes rangés par ordre alpha-
bétique. — L'écriture est assez fine ; à la fin de chaque lettre il y a quel-
ques additions de la main qui a écrit les ff. 87 à 95. Ces proverbes
sont accompagnés de passages plus ou moins analogues tirés de la Bible.
Nous possédons plusieurs recueils ainsi disposés, par exemple ceux que
renferment les mss. Bibl. nat. lat. 10360 et 18184. D'autres, également
accompagnés de citations bibliques, n'offrent aucun ordre, par ex. le ms.
P. III. 3 de la cathédrale de Hereford. Ces divers recueils étaient, selon
toute apparence, destinés aux prédicateurs. J'en ai formé toute une col-
lection que je proposerai quelque jour à la Société des anciens textes
français.
(Fol. 96) :
A besoyn voyt l'en qui amis est. — Eccli. xn, 8 : Non agnoscitur in bonis amicus.
1. Corr. Se je peùse.
LE MS. 8} }6 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS
5 5 3
Au colon saùl cerises suntameres— Prov. XXVn,7: Anima saturatacalcabitfavum.
Ausi bien sunt amorettes souz bureau cum souz brunetes.
Autel segnur tel meyné.
Assez escorche qui pié tient. — Rom. 1, 32 : Qui faciunt talia digni sunt morte.
Au matyn hoste e au vespre loue le jour.
A ky Diex veaut aider nul ne ly peut nuire.
45. — Le roman de Fortune, par Simon de Freine. — On connaît
déjà deux mss., l'un au Musée Britannique, l'autre à la Bodléienne, de
ce poème dont l'auteur se nomme en acrostiche au début de son œuvre :
voy. le Bulletin de la Société des anciens textes français, année 1880,
p. 81. Le texte du ms. Phillipps se rapproche plus de celui du ms.
d'Oxford que de l'autre. Il a quelques fautes en propre, par ex. la mau-
vaise leçon du v. 6, Del aver Dé perdre rien, au lieu de Duel aver pur
perdre rien.
ooolaz doune et tout ire ('/. 107)
— cest romanz, ki l'ot lire ;
Suit porte en sey grant déport ;
Cn escrit est de confort. 4
Ze deit hom, ce mustre bien,
Del aver Dé perdre rien.
De autre part, pur rien ke seit,
wstre plus joius ne deit. 8
tjous est ki pur nul avoir
psien voet joier ou doler :
nn poi de ure vet et vient.
<-a hom sage sage p'.et ne tient, 12
Z'est aver fors chose veine,
M ki lui aver se peine
Suit le quert od grant dolur,
m tut le pert a chef de tur. 16
•nous est ki aver désire,
^-a ne serra sanz martire,
ocanz tristur n'iert une hure,
Hant li curent pensers sure. 20
Pur mustrer ki rien ne vaut
Aver terriene ke faut
& ke mes n'eit hume talent
De trop amer or ne argent, 24
Vient un clerc ki fet sa pleinte
De fortune fausse & feinte...
Au bas de la page on lit, d'une écriture un peu moins ancienne : Si-
mund de Freine me fist. — Fin (fol.
Pensez de la joie fine,
De la joie ke ne fine :
Ceo est la joie de la munt,
Icele joie Deu nus doint ! Amen.
116) :
Icil ke cest romanz fist
Sun nun en cest romanz mist.
Mis est en vint premer vers ;
Ceo puet veer ki est clers '.
46. — Lettre du prince des envieux. — Cette pièce satyrique otire
une certaine analogie avec la lettre de l'empereur Orgueil publiée par
1 . Ces quatre derniers vers se trouvent dans le ms. du Musée, mais non
dans celui d'Oxford.
534 p- MEYER
Th. Wright dans les Reliquix antiqux, II, 248 '. Je n'en connais pas
d'autre copie.
Sacent trestuz ke ove may sunt, A tort, par toute & par rançoun (/.
E ceus ke a moy a venir sunt, [116 c.)
Ke jeo, prince de coveitus, Par prises & par fause enchesun,
De orgui! e d'envius, 4 Par enprent & par tallage,
As richesces ay doné & granté, Par privelege 8c par utrage, 12
Ke en chef sunt ove moy demuré On cume puent penser autrement
Ke il purrunt tut a lur devise Deceivre la commune gent. . .
Par force & fause cointise 8
47. — Paraphrase du Pater :
Oez mei tuz ke sanz error
Créez en Deu le creatur
Ki nus forma a sa semblance
Par sa seinte digne pussance, (fol. 1 16 d.)
A ki devoms nos oresons ;
Solum les moz entendoms
De une oreson ke solom dire
Dirray li sen e la matere
48. — Salut à la Vierge, en quatrains. — On voit par l'avant-dernier
couplet, où se trouve un vers anglais, que l'auteur était né en Angle-
terre. Les pièces de ce genre sont si nombreuses qu'on ne peut être
assuré de les avoir notées toutes. Je ne crois pas cependant avoir ren-
contré celle-ci ailleurs que dans le ms. Phillipps. Elle ne doit pas être
confondue avec une paraphrase de VAve Maria, également en quatrains,
que renferme le ms. Gg. 1. 1, de l'Université de Cambridge, et qui
commence à peu près de même 2. L'écriture en est peut-être un peu
postérieure à celle des morceaux qui précèdent.
Ave seynte Marie, ave gloriose, {fol. 118 a.)
Ave reyne de ciel, ave preciuse,
Ave la mère Jhesu Crist, ave la Deu espose,
Amendez, duce dame, ma vie doleruse.
Ave seinte Marie pleyne de doçur,
Eyez merci de mey, du tûtes dames flur,
1. Cf. Bulletin de la Soc. des anc. textes, 1880, p. 78.
2. Ave très douce Marie, ave gloriouse,
Ave ros espanife], ave preciouse.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS $3$
Ke jeo par ma folie ne vinge a dolur,
Ou i ad peyne sanz fin e plur e tristur.
Ave seynte Marie reyne sucurable. . .
Fin (fol. 1 19 b) :
Marie espuse al creatur, sa fille 6c sa mère,
Ki portas tun saveor, tun fiz e tun père,
Be myn help and my fuit uni thaï ich mey amendi hère
Si ke m'aime après mes jors ne seit en peyne amere.
Marie, mère al tut pussant, humblement vus pri
E de cors e de quer a vus merci cri,
Ke, kant vendray a ma fin e parteray d'uci (sic),
De cest povre esgaré, dame, eyet merci. Amen.
49. — Les contes moralises de Nicole Bozon. — C'est un second ms.
de l'ouvrage de Bozon dont une édition est actuellement sous presse
pour la Société des anciens textes français '. Ici l'auteur n'est pas men-
tionné. Le texte du ms. Phillipps et celui de Gray's Inn sont indé-
pendants l'un de l'autre. Le premier souffre d'une lacune par suite de
l'arrachement du feuillet 143. En revanche il contient un certain nombre
de contes ou d'allégories, non des plus intéressants toutefois, qui man-
quent au second, et qui seront publiés en appendice dans l'édition.
(Fol. 120.) En ceo petit liveret peust l'en trover meint bel ensaunple de
diverse matire par unt l'en peust aprendre d'eschure péché et de enbracer
bounté, et sur tote ren de loer Dampnedé ky de bien vivre nus done oche-
soun par la nature des créatures ke sunt sauns reson. Pur ceo dist seint Job
12 : « Vus ke ne savez mie le mel eschure e le bien élire, demandez des bestis
h et il vus aprendrount, les oiseus qe volent et il vus en dirrount, les mattres
» de la tere et il vus respoundrount, les peschouns de la mer et il vus de-
» mostrerount », ne mie en parlaunt, mes chescun en sa nature, diversement
overaunt, cornent par les uns, vus poez bien fere et cornent par les autres de
péril vus retrere.
Li noble clerk Ysidre nus dit en son livre 2 ke ad une père q'est apelé ma-
gnete...
Fin (fol. 153 v°) :
Un prodhomme out en son hostel un ane e un pork, e aperceut ly ane ke le
pork checun jour fut ben pu e renz ne fyt, e il touz jours en travayle e male-
ment servy. Après se feynt malades e se cocha sus le fumer. La vynt la bone
emme e le dona bone payn assez. Pensa cyl : « Cy ad bone vye »,taunt ke un
1. Voyez ci-dessus p. 497.
2. Job, xii, 7, 8.
3. Etym, xvi, iv, xm ; cf. Gesta Romanorum, éd. Œstcrley, n° 145,
536 P. MEYER
jour aparceut cornent le pork fut saké vers la mort, e comensa de brayer e
cryer, e cornent le kotyl ly fut mys a la gorge : « Veyre veyre! « dyt il, e saut
sus, « meuz vaut de travayler e sauver la pel ke de estre un poy ahesee c pus
juher o kotel ». Pur ceo l'em dyt en chantaunt : « Meuz vaut plure chaut ke
chaunteplure » '.
50. — Le haut du fol. 1 54 est occupé par une lettre ou formule de
lettre où sont énumérées toutes les qualités d'un épervier idéal.
Saluz. De cel esperver dunt vous me priastes ke jeo veyse e avisase, jeo ay
fet vostre prière, e si le ay trové corteys e ben afeyté, de bone garde e ben
meuwé e asez tard demaylolé. Si n'est pas criers ne glutous ne ravener ; tout
clos se tent en perche asis, must est viste de ele, ben prent e ben retent, si est
de bon recleym ; corteisement se peyst e queyntement se proynt e sovent espe-
1 jke. Si n'est pas enrenee; du vol a la mayn, de la mayn a la perche ne ad
teche de vilenye. Si ad la couwe enterc, sanz penne blemie. Hey ! munne treduz
amye, cum cil dereyn mot fet moût a charger ! ke si la cowe li fust ataiue
par nul fol abat, sachez, douz amy, moût serreit enpiré vostre eschat. Saluz.
Suit un court extrait du livre de Sydrac : « In libro qui intitulatur
» Sydrac, cap. 4440, de equodicitur sic: Chival doit avoir en li quatre
» choses longes et quatre choses larges ...» C'est le chap. 369 de la
version italienne publiée par M. Bartoli 2.
A la fin du volume, à la suite de sermons prêches en diverses églises
d'Oxford par frère William Herebert, et de quelques autres morceaux,
se trouvent des traductions anglaises de plusieurs hymnes. Elles sont
accompagnées de cette note : Isîos hympnos et antiphonas quasi omnes
ci cetera transtulit in anglicum, non semper de verbo ad vetbum, sed fré-
quenter sensum aut non mulîum declinando, et ctiam manu sua scripsit frater
Wilklmus Herebert. Qui usum hujus quaterni habuerit, oret pro anima dicti
fratris. — A côté de chacun des hymnes, en marge, on lit en effet le
nom « Herebert ». Je n'ai point à examiner si cette note est transcrite
d'après un ms. plus ancien, ou si réellement ice qui me paraît assez
probable) nous avons ici l'autographe de William Herebert. Je ferai
remarquer que le ms. paraît avoir appartenu originairement sinon à un
religieux, ce qu'il n'est pas légitime de supposer, du moins à un couvent,
car on lit en haut du fol. 107, d'une écriture de bien peu postérieure à
l'époque présumée du ms. : « Quant je pense de Jhesu Crist, la pensée
» mun quer enducist. Priez pur le aime frère Jan de Kyngtone pur li
» duz Jhesu Crist. » Plusieurs de ces hymnes et antiennes ont été publiés
dans les Reliquiœ antique de Wright et Hallivvell, I, 86-8, et II, 225-9.
1. Cf. ci-dessus, n° 12, second couplet.
2 . // libro di Sidrach, Bologna, 1 868, p. 382 {Collezione di opère rare 0 inédite).
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS
5*7
TABLE DES MATIERES.
Annonciation, poésie sur 1' — , 21.
Ave Maria, voy. Saluts à la Vierge.
Biblesworth, Gautier de — .
Bozox, NlCHOLE — .
Chansons, 19, 41-43.
Char d'Orgueil, le — , 17.
Château de loyal amour (ou Demandes
amoureuses', 2.
Contes moralises, 49.
Débat de la Vierge et de la Croix, 24.
Débat du corps et de l'câme, 22.
Débat entre une fille et sa mère, 14.
Faucon, lettre au sujet d'un —, 50.
Fauconnerie, traité de — , 5 ; termes
de — expliqués, 38.
Femme comparée à la pie, 20.
Fortune, roman de — , 45.
Gautier de Biblesworth, 1,42,43,
Guillaume Twtci, 3 .
Jésus sur la croix, 18.
Jésus comparé à un chevalier, 40.
Joies Notre-Dame, les neuf — , 1 3.
Lettre du prince des envieux, 46.
Lettre sur un faucon, 50.
Modus armandi milites, 38.
Naturesse, traité de —, 8.
Nicole Bozox, 6-10, 17, 20-1, 25-
3'» 49-
Ordre de chevalerie, 39.
Passion, poème sur la — , 6.
Pater, paraphrase du — , 47.
Plainte d'amour, la —, 7.
Plainte Notre-Dame, la — , 23.
Pleure-chante, la — , 12.
Prière Notre-Dame, la, — 37.
Proverbes, 44.
Recettes culinaires, 4.
Salut à la croix, 36.
Saluts à la Vierge, 9-11, 1$, 34-5.
48.
Sermons en vers, 25-33 •
Sidrac, livre de — , 50.
Simon de Freixe, 45.
[Thibaut d'Amiens], 37.
Traité ascétique en prose, 16.
Twici, Guillaume — .
TABLE DES POÉSIES PAR LE PREMIER VERS '.
Amur, amour ou est vous [Plainte d'amour), 7.
Amours m'ount si enchaunté (G. de Biblesworth i, 42.
Ave seynte Marie, ave gloriouse, 48.
Ave seynte Marie, mère al creatur, 1 1.
Ave virge Marie | Esteille ke dreit gwie, 10.
Bêle mère, ke frai, 14.
Ben deit homme ke aime porte (Bozox), 25.
1. Dans cette table Ki est classé comme s'il était écrit Qui.
5 $8 p. MEYER
Ben e Mal unt iet covenant (Bozon), 26.
Ceste vie ressemble al haùst (Bozon), 29.
Croiz sentyme honourée, 56.
Cuard est ke amer ne ose, 19.
De bone femme la bounté (G. de Biblesworth), 43.
De celuy haut seignour ke fu en la croiz mis (Pleure-Chante), 12.
Douce dame, pie mère, 1$.
Du chastel d'amours vous demeauns {Demandes amoureuses), 2.
En escripture avoum trovee (Bozon), 27.
Escotez, seygnours, escotez (Bozon), 30.
Femme ke aproche soun tens (G. de Biblesworth), i .
Hore escotez e vous dirrai (Bozon), 3 1 .
Jadis estoit en paienye (Ordre de chevalerie), 39.
Je ai un quer mult lent (Thibaut d'Amiens), 37.
Jeo vous salu, Marie | De grâce replenyé, 35.
Jeo vo salu, reyne de mercy e de pité, 34.
La reignede pecché est estreite de haut lignage (Le Char d'Orgueil), 17.
La Virge put hore asener (Débat de la Vierge et de la Croix), 24.
Le meel de ceel (Bozon), 2 1 .
Les femmes a la pie (Bozon), 20.
Nuyl ne deyt mounter en prys,
Oez mei tuz ke sanz error (Paraphrase du Pater), 47.
Pus ke homme deit morir, 32.
Ky de touz mauz quert allegaunce (Bozon), 28.
Reigne corounée, flour de parais (Plainte Notre-Dame), 23.
Reignede pité, Marie (Rutebeuf?), 13.
Reigne des aungles, recevez cest ave (Bozon), 9.
Sacent trestuz ke ove may sunt (Lettre du prince des envieux), 46.
Seignours, ore escotez haute chivalerye (Bozon?), 40.
Si cum jeo ju en un lit, 22.
Solaz doune e tout ire (Simon de Freine), 45.
Un prodom en compaignie, 33.
Un rey esteit jadis ke aveit uneamye (Bozon), 6.
Va, escrit, en moun message (Bozon), 8.
Vous ke me veez en la croiz morir, 18.
Si on fait le départ des pièces originaires du continent et de celles qui
ont été composées en Angleterre, on ne trouve à classer dans la première
catégorie que les articles 2 (Demandes amoureuses), 12 (La Pleure-
chante), 13 (les neuf joies Notre-Dameï, 39 (l'Ordre de chevalerie) et,
moins sûrement, les articles 24 et 36. Il se peut aussi que le n° 16, qui
offre la traduction en prose d'un traité ascétique latin, soit pareillement
d'origine continentale, mais il est permis d'en douter. Les proverbes (44)
viennent assurément de France, mais le recueil peut en avoir été formé
en Angleterre. Tout le reste est certainement l'œuvre d'écrivains anglais.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 539
Entre ces écrivains, celui qui occupe la place prépondérante, c'est le
frère mineur Nicole Bozon ' jusqu'ici inconnu. Je n'ai pas l'intention
d'étudier ici ce personnage intéressant qui représente un type particulier
de la prédication populaire s'alliant à la poésie. L'édition de ses
contes offrira une occasion plus opportune pour cette étude. Je me
borne à dire présentement qu'il vivait au commencement du xive siècle
et qu'il est permis de lui attribuer d'autres compositions encore que
celles dont le ms. de Cheltenham nous offre un recueil déjà considérable.
On connaît depuis longtemps un écrivain du nom de Bozon Bozun
selon le manuscrit qui se nomme à la fin de deux vies en vers de sainte
Marie-Madeleine et de sainte Agnès dont l'unique copie est conservée
dans le ms. Cott. Domitien A. XI du Musée britannique :
Mais jeo prie Marie la dulce
Ke sa bonté point ne grouce
De ayder Bozun en son mester
Ki sa vie vouit translater. (F'ol. 9$ v°).
Jeo pri Angneis de Dieu chérie
K'ele nus seit en aye,
E k'ele prie pur Bozux
Ki ad descrit sa passiun. (Fol. 105 v°).
Th. Wright suppose que Bozon est encore l'auteur de sept autres
Vies de saintes que renferme le même ms. Cottonien2. Cette opinion est
vraisemblable, mais ce qui l'est moins, c'est cette autre assertion de
Wright que le style de ces poèmes semble remonter à la fin du xne siècle.
Une étude attentive, qui a porté principalement sur les vies de sainte
Madeleine et de sainte Agnès, me conduit à croire que ces poèmes n'ont
pu être écrits avant la fin du xme siècle. Le ms. n'est d'ailleurs que
du xive. Je suis entièrement disposé à identifier le Bozun du ms. Cot-
tonien avec le frère mineur Nicole Bozon que nous font connaître les
deux mss. de Gray's Inn et de Cheltenham. Ce n'est pas tout. Divers
mssJ nous ont conservé la traduction en vers octosyllabiques d'un recueil
de sentences extraites de la Bible et des auteurs profanes. Les vers sont
à rimes plates et groupés quatre par quatre. En face de chacun de ces
quatrains se trouve le texte latin correspondant 4. Le titre, fourni par
i. Il est appelé quelquefois Boioun dans le ms. Phillipps ; j'adopte la forme
Bozon qui est celle du ïûs. de Gray's Inn.
2. Biographia britannica literaria, II, 331.
3. Londres, Musée brit., Old roy. 8. E. XVII, Harl. 957, Arundel 507 ; Ox-
ford, Bodleienne, Bodley 425, Selden supra 74.
4. Le latin manque dans le ms. Bodley.
540 P. MEYER
l'un des mss.1 est Proverbe de bon enseignement. C'est encore, selon toute
apparence, un ouvrage de notre frère mineur. En voici le début d'après
lems. Selden supra 74 (fol. 38) :
Chier amis, recevetz de moi
Un beau présent qe vous envoi :
Noun pas de or ne de argent,
Mes de bon enseignement
K'en escripture ai trové
E de latin translaté
En commun langage, pur amis
Ke de clergie n'unt apris.
Trestut est sen e vérité
Ke ici troveretz enromauncé 2,
Ki bien l'entent e sovent lit
Preu en avéra et délit,
Dunt celu soit de Deu beneit
Ke sa entente bien i met 5.
Li sages dit en sun livre \
Ke comencement de ben vivre ( David : Initium sapier.tiae timor Do-
Sur tute rien est a doter ( mini [Eccli., I 16].
Dampnedeu e honorer.
j
Li autre dit qe vostre entente \ Salomon : In bonis sit cor tuum in
Devetz mètre en ta juvente ( diebus juventutis tue et a carne tua
De tous pecchez vous retrere ( amove omnem malitiam [Eccle.
E ver bountés tousjours trere. , XI, 9, 10].
Le poème se termine ainsi dans le même ms. (fol. 43 v°) :
Moult escrire e poi lire
Ne vault rien pur veir dire : f Propheta : Brevis oratio pénétrât
De courte lesson aime est pue \ celum.
Ke par délit est conceùe.
Pur ceo voil issi lesser
De plus proverbes translater,
Qe ceux qe lisent cest escrit
En brève parole aient délit.
1. Old Roy. 8. E. XVII.
2. Ici le ms. Royal ajoute ces deux vers importants :
Un noum l'ay doné proprement :
Proverbe de bon enseignement.
5. Ce prologue manque dans le manuscrit Bodley.
LE MS. 8336 DE LA BIBLIOTHÈQUE PHILLIPPS 541
Ore priez tous pur Boux
Ki vous présente ceste lessun / „ . ,. . . , . .
..... r ) Qui pro alus orat, pro se laborat.
K il par vostre oreisun \ ^-
Viengne a bone salvacion. /
Explicit.
La fin diffère d'un ms. à l'autre. Le dernier quatrain ne se trouve pas
ailleurs que dans le ms. Selden, ce qui ne serait pas une raison suffisante
pour en contester l'authenticité. Or, dans le Boiin qui y est nommé, je
n'hésite pas à reconnaître notre Nicole Bozon. On ne trouvera pas ma
conjecture trop aventurée, si on compare la formule dont Boùn se sert
pour réclamer les prières de ses lecteurs avec ces deux vers qui ter-
minent la pièce 3 1 du ms. Phillipps :
Priez Deu pur Bosoun
Ke vous fet ceo sermoun.
L'histoire de la littérature anglo-normande, dans laquelle Bozon prendra
désormais une place honorable, offre un intérêt que les travaux super-
ficiels dont elle a été l'objet jusqu'à présent ne laissent pas soupçonner.
C'est ce que j'espère montrer prochainement dans un ouvrage d'ensemble
dont je réunis les matériaux depuis bien des années.
Paul Meyer.
PHONÉTIQUE LYONNAISE
AU XIVe SIÈCLE1
VOYELLES TONIQUES
A demeure, qu'il soit long ou bref, libre ou entravé : blas IV 4, pales
palas I i<;, D 2, mur mare A, 41, C, menavont minabant D 2, levar
levare III 1 et les infinitifs des verbes delà première conjugaison, sauf
ceux où Va étymologique se trouvait placé dans le voisinage d'une pa-
latale primaire ou secondaire ; — pare patrem A passim, VI 14, fraro
f rat rem III 1, favro fa bru m D 2, creares creator -j- s A, 46; armes
armas IV 27 ; chargi carricam B.
Le développement d'une palatale transforme Va en e : chief caput IV
48, chievra capram VII 6, chier carum A, 56. Cette influence se ma-
nifeste exceptionnellement sur Va entravé, avec cette différence que le
ch n'est point accompagné d*un i : cher carnem A, 66, cheuz calcem C.
Cette influence du son mouillé s'est fait sentir, comme de raison, à l'in-
finitif des verbes appartenant à la première conjugaison : il en est résulté
toute une série de verbes en 1er : bailler bajulare III 1, paier pacare
II 2, V 4, changier cambiare IV 75, voldier *vocuitare2 2, mengier
manducare A, 67, espublier expublicare F 2, eydier adjutare D 2.
Pour remirer A, 44, cf. à la posttonique ciri.
Lorsque le son palatal ne se produit pas, Va demeure pur: vacar F 1,
taxar IV 85, revocar F 3.
Dans les verbes en /er, Va originaire reparaît à l'imparfait de l'indi-
catif et au participe passé : commençaveî A, 3 5, /^/wir/precabat A, 66,
i. Dans ce travail, nous négligeons systématiquement les faits qui sont com-
mnns à tout le roman de France, tels que la persistance des consonnes initiales
ou secondes consonnes d'un groupe.
2. Cf. Romania, IV, 261.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 545
balliave III 16; chargia carricatam IV 84, apoia 'adpodiatam D, 2,
paia pacatum E, III 4.
Quelle était la nature de Va de la terminaison participiale des verbes
en ier? Dans les patois actuels du Bugey, cet a est ouvert et bref, tandis
que celui des verbes en a est fermé et long. Ne serait-ce point une
distinction du même ordre que traduirait la graphie aa employée par
quelques-uns de nos textes pour représenter Va participial des verbes
en ar ? arestaa *adrestatum III 20, acordaa -ati III $, donna dona-
tum-ati D 2, menaa minati D 2, robaa *robatum D 2, vaquaa
vacatum D 1, pelaas *pilatus D 1, apellaa à côté d'apela D 2,
jornaa diurnatam III 33, amenaa adminati, Hlaa filatam, fouczaa
falsatam, ovraa operatam, salaa salati H.
AV = a: cla clavem A, 77.
AT = a : cita civitatem IV, clarta claritatem A, 43, jorna
diurnatam D 1, pras* pratus VI, Vil passim, et tous les participes passés
des verbes de la première conjugaison, aussi bien de ceux en ier que de
ceux en ar : lava lavata m IV 70, dona donatum A passim, créa creati
A passim ; bailla bajulatum V, D [, certifia certificatum IV 74.
La persistance de Va étymologique, malgré la présence d'une mouil-
lure, n'est point spéciale aux terminaisons participiales : maytia medie-
tatem IV 1, marchia mercatum C, pidia pietatem A, 77, sachia
* saccatam , le contenu d'un sac, IV 1 5.
Lorsque la déclinaison amène une s, il se produit une divergence dans
le traitement des terminaisons masculines suivant que Va tonique se
trouve ou non dans le voisinage d'un i semi-voyelle. Dans le premier cas
cet a s'assourdit en e, dans l'autre il persiste : i° pleyes plicatos IV 37,
afaltles adfactatos C, espachlez expandicatus A, 37; 20 salas
*salatus IV 4^, députas deputatos F, 2, élevas Mevatus A, 43.
Au pluriel féminin la permutation en e est générale : achetés adcap-
tatas D 2, chargies carricatas IV 63, A, 75, D 1. De même dans
les finales en ates: clartés claritates A, 44, diversités A, 71, libertés
F, 2. Ajoutez des claves F 1.
AM, AN. Entravé Va latin se nasalise, lorsque la première consonne
de l'entrave est une n: lanpi I 21, lanci I 16, chant cantus A, 41,
grangi VII 28. Libre il se nasalise devant Vn devenue finale en roman :
man II 1, D 1, pans IV 5, D 2, A, 67, humans, A, 55, soveran F 3,
chapelansE, san sanum F, 3.
Ne pourrait-on conclure de graphies telles que : JohannaVU 61, lanna
IV 39, semanna V 4, D, 2, campanna cloche F 2, chastannyes VII 9, à
la nasalisation de l'a tonique placé à la pénultième en roman ? Cette nasa-
tion que je n'ai point rencontrée à la vérité dans le patois de Saint-Genis-
les-Ollières (Rhône), est constante dans les patois de la Bresse et du
544 E- philipon
Bugey. — Nos textes connaissent d'ailleurs la graphie par n simple :
cettana V,fontana I 20, lana I 25.
A -j— y ou gutturale) ^= ci_y, ai, ei ou e: ayguy *acquam I 12, IV,
A, 41, Eynai Athenacum C, chanpaigni campaniam IV 36, estaing
stagnum IV 28, saint sanctum A passim, mais aussi sant I 3, III 21,
san E, sein sagimen D, 1, egro acrum IV 1, ex allios I 18.
ARIUM = ayro, airo, eiro, ero dans des mots de formation savante :
solairo salarium D. 1 et 2, III io, essemplayro A 38, vicayro A 73,
notario, V 8, commisseiro V 8, necessero F 2.
ARIUM, ARIAM = eyr, ex, en : volunteyrs voluntarius A, 46, pri-
mer primariu m I 2 1 , sauner s salinarios F 2, I 3, peleters, taverners,
codurers III, 43, chenaver canabarium VII 22, paner C. prisoner D, 1,
benners IV 22 , — cudurery III 23, pcrreri IV 66, columberi VII 2, lumeri
A, 40, pereyri petrariam VI 9, verrer.es vitrarias IV 44.
Sous l'influence d'une mouillure, le suffixe arium est devenu réguliè-
rement ier : sestier C, tiolier tegularium, clochier 'Lyon, Arch.comm.,
CC, 1 91 ), noyer nucarium VII 38, dongiers *dominiariusA, j^preyeri
precariam A, 53, cusinyeri A, s 1 •
Dès le commencement duxive siècle, la terminaison ier tend d'ailleurs
à tout envahir : prymier A 41 , mais premer A 58, drapier, escoffier, ferra-
tiers, taverniers et à côté cuderers, dorers, poters F 2 ; codnrier, dorier et
à côté mey seller, taverner (Syndicat de 1 3641, muniers, groliers et eschalers
III 23, 8.
Ve provenant de arium paraît s'être élargi en a dans les mots suivants :
contraro D, 1, necessaro D, 2, notaro D, 1, varz varius IV 31, saunari
salinariam I, lanatari I 4.
E long se continue en e et le plus souvent en ey, ci : eglesi F, 2,
puer potêre V 1, scr sérum A, 77, cortesi * curte n siam A, 36 ; — ■
pueyr potêre A, 53, treys très U 2, corteis * curte 1 ni se m A, 44, meis
me (ni se m V 7, peys et pm'pe^nîsum II 3, 1, deveir debere II 3, feyes
fœtas IV 68, torneis turone;nsem III 22.
E devant n est traité de même : arena arenam V 2, plen plénum A,
38; —arcyna IV 8, aveyna D 2, peyna II 2, A, -$c),p[eyna, pleinak, 38,
F 2, pleins A, 43.
La permutation en i n'est point inconnue ' : gésir, gisir A. 61 , 70, ciri
(Comptes municipaux, CC, 373, Arch. de Lyon), reysîns racemos IV
i. Voir pour ce cas l'art, de M. Cornu, Romania, VII, 356,
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV' SIÈCLE $4^
64. Ecclesiam est devenue eglisi IV, en passant par iglyesi que l'on
trouve dans Marguerite d'Oin ,t.
E bref = e ou ie:pecy petiam [V 37. D, 1, pera petram IV 8?, V
2, A, 59, seglô sseculum I\r, A, 59, secho sedium A, 66, Nises
Nicetius F, 2 ; — cnticri IV 75, pieci IV 41 , piera IV 76, siecho A, 65,
steg/o, A, 76, Af(':/V5 III 21, espieces species IV 3, G, //cre leg ère
A, 38.
Devant m, n, E bref devient e ou « pouvant se réduire à i : rcn rem
IV 47, bein bene A, 39, G, /n7? fœnum IV 65, eng/nz ingenios A
54, bin A, 40, et bcins D, 1 , au sens de fortune.
Ve bref mis en contact avec la voyelle suivante par la chute de la
consonne médiale, a rejeté son accent et a pris le son d'/ semi-voyelle :
jo ego A, 72, pia pedem D, 1 et 2, sieu IV 25, siou sébum, D, 1 et
2, tiolcs tegulas IV 75, miuz melius A, 79. Cf. à la protonique nient
nec entem A, 41, BiatrixVU 33, S* Miard sanctura Medardum1).
El a fortiori, lorsque le contact existait déjà en latin : Diu Deum A,
60. — La conjonction et sui\ie d'un mot commençant par une voyelle
devient presque toujours y dans Marguerite d'Oingt : y espoas A, 77, cf.
A 37, 49, 50, etc., mais au contraire : et dit li A, 54, cf. A, 56, 61 et
les cas nombreux où le scribe a employé l'abréviation &.
E entravé se conserve pur ; devant une nasale suivie d'une autre con-
sonne il se nasalise : besti bestiam I 2, terra I 6; — chalendcs kalen-
das 1 2.
ECT, ESC = e, ci : drez directos V 9, F, 2, projet V 3, A, 36 ; fres
frescum IV 47; dreites directas A, 47, leit lectum A, 62, creytre
crescere A, 42. Il y a eu transposition de 17 dans : lut lectum A, 5 3,
déliez dilectus A, 45, supiet suspectum IV 47. Cf. promeis promis-
su m V 1 et promyes A, 92 .
ERIUM, ERIAM = ier, eri : mestiers IV 65, F, 2, merciers F, 2; ma-
neri III 3, materi A, 46, merceri IV 67, fêtes ferias I 20. Cf. plus haut
arium.
Après une mouillure Ve en contact avec Vu venant d'/ s'est parfois trans-
formé en i: aignius agnellus I 1 1. Cf. naviouz naviculos I, 10.
Devant les liquides e a une tendance marquée à s'élargir en a : sarges
sericas IV 38, Marsal Marcellum CC, 373, Miclial Vil 37, novalles
novellas CC, 373, mais par contre erbros arbores V 1, eires arrhas
CC, 373.
I. Cf. La Mure, Hisi. ecclès. du diocèse de Lyon (calendrier diocésain),
p. 269.
Romania, XIII. 3 5
546 E. PHILIPON
Long, il se maintient sans aucun changement : farina IV 4, livra li-
bram II 3, /m linum I 6, rno///î IV 4.
I bref = ey, ci : peyvros piper -f- s IV 64, peiz picem I 17, veis vi-
cem A, 36, D, 1 , navey navigium D, 1 , deceyvre decipere A, ) 1 .
IN = en, evn, m; : me«z minus IV 15, A, 42, en, em, in A, 51, s«iz
sine A, 51, seyns A, 74, seins IV 47. Il peut y avoir eu déplacement d'ac-
cent dans ordenz ordines C, A, 41, homens homines IV 22, I! 2, H,
termen terminem F, 2 '.
La voyelle latine a persisté dans : livra librum A, 36, meravilles A,
67, merevilles G, gingibros zinziber -j- s IV 64.
I entravé devient c, ei : prioressaA. 78, vergill 1, rf^flz de deintus
IV i , lengues linguas I 2 ; promus promiss uni V 1, appareisset appa-
riscat V 7.
-ICULUM, ICULAM : vermeylli vermiculam A, 37, mais aussi péril
periculum, lentili lenticulam A, 74, 65.
/ -\- C ou G -f- dentale = ey, ei : beneyt benedictum, estreyt, dei di-
gitum,/rcyf frigidum A, 49, 75, 45, 47.
Suivant l'usage général en roman Vi de villa a persisté: vila III 1,
D, 1. Cil ecce ille A, 44, cil ecce illi I 5, III 42, s'expliquent
par l'attraction de Vi ou de Ve (= i) posttoniqne ; ecce illum a donné
cel et ecce illam cela A, 39 et 45.
O
0 long prend en lyonnais lesondel'o fermé [ou que nos textes rendent
indifféremment par 0, ou, u : tôt, /ofàtotum-am A, 41, V 8, IV 76,5g-
gniori I, nos nos A, 43, or a h or a m A, 61, prcciosa pretiosam A, 59,
glorios-osa A, 43, 40, mellior III 20 ; — touz totos IV 46 et toz IV 47,
segniours I 2,glorious-ousa A, 39, 47, espous-ousa A, 77, 50, oura ho-
ram A, 60, precious preciosum A, 39, peysour pensatorem II 2,
torneour IV 44, conselliour III 1 ; — hures horas V 5, seignurs II, /»r
illorum IV 75, D, 2, />/«ur pluriores CC, 373, segnur, Menurs
Minores E, paur pavorem, Ornaciu Ornaciosum A, 66, 73.
C'est à l'attraction de Vi posttonique par la syllabe accentuée qu'est
due la forme tuit toti constante dans nos textes.
II est a remarquer que dans Marguerite d'Oingt la graphie ou est cons-
1. C:. 1 .., 55. De même Rhodanum a donné Row (Cartuhirc
Lyon, p. 420) par déplacement d'accent et assimilation. Roon s'est
d'ailleurs réduit le plus souvent à Ron IV 17.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 547
tante devant r finale en roman et qu'au contraire Yo persiste sous sa
forme latine toutes les fois que la déclinaison amène une s : doucour,
amour, honour et doucors, amors, dolors, sarors ; je n'ai relevé qu'une
seule exception lor pour lour que l'on trouve deux fois (p. 46 et 58).
0 demeure généralement devant n : réparation, Hugon III 8, 9, mes-
sionns III 31, son sonum F, 2, /notons, compagnions G, copons, copponos
IV 4, mayson Vil 12, révélation A, 73. De même à la pénultième : co-
rona, personaA, 60, 36, V 5. La notation un n'est point rare : nranomen
A, 57, fasun 'factionem E, rcyzun rationem CC, 373, aparisiun,
mesiuns, peisun E.
0 bref. Il se diphtongue d'ordinaire en uo, ne: cuors choros, cuor
cor, puot potest A, <,S, 47, 46 ; — huelo oleum I 21 , pueblo popu-
lum F 2, Fixer Forum D, 2, sucrs soror -j- s E, cuer corium A, 52,
C, IV 42, ruello rotulum C, G, fuer IV 3. De même hues ovos I, 3,
IV $2 où 0 long a été traité comme bref, fait général en roman.
OCUM = ua, ue : fini focum A. ]\,lua locum A, 40, 76, D, 2, V
5, mais lues locus-os A, 40, IV 36, Beaujue Bellumjocum CC, 373,
f° 32. Cf. Bornua burgum no vu m I 26.
0 bref résiste fréquemment à la diphtonguaison : bos boves I 2,
IV 42, 0 hoc A, 73, Jos J ovis I 20, moles mol as IV 80, ovra operam
V 5, cor IV 47.
La nasalisation intervient devant n finale en roman: bon A, 50,
bonns III 27, bun bonum E.
Il y a eu régression de l'i semi-voyelle dans oylo oleum 1 21, C,
voil " voleo A, 56, et résolution de la gutturale dans aroy abhoc, oy
hoc Apassim, loy locum D, 1 et 2, noyre nocere A, $6.
0 entravé demeure ; devant une n appuyée il se nasalise : rollo rotu-
lum III 24 plus haut ruello, po/eporcum C, forz fortes VI passim ;
— conùos corn pu tos D, 1.
OSS = os, ous : gros A, 65, grossa F, 2, greus CC, 373.
OC -j- cons. et OSC = ue . hucl oculi A, 52, pues *pocsum A, 37,
huet octo Arch. comm. de Lyon CC, 373, buec boscum \ II 56, mais
iiouz et heaz oculosA, 39, 61.
L'i développé par la gutturale apparaît dans les mots suivants : boyta
A, 55, acoindes adeognitos D, 2, coiti coctam IV 76 mais coz
coctus IV 5, coysi coxa C, noyi noctem A, 5 3. Il y a eu régression
de l'i dans ployres * plôvias.
U
U long demeure en Lyonnais comme dans les autres dialectes romans:
mesura mensuram II 6 etc.
Il se nasalise devant n et s'écrit alors fréquemment on : chascuns
$4& E. PHILIPON
quisque unus ri II i , luns lunae dies D, i ; — nigons nec unum
II 3, vostron A, 49, chascons II 1 , F, 2, ^7/con aliquem unum A, 40,
D, 2, F, 2.
UN devient an dans £.wn Lugdunum I 4, 10, II, F, 1 , III 42, Lyan
A, 91, 10. Cf. segant secundum IV 84.
L'attraction de l'i posttonique se constate dans : buxro butyrum IV
10, chapuis chapusium D, 1, F, 2, pecuyni pecuniam V 6. Pluis
plus A, 47, semble formé par analogie de pluysors pluriores A, 68.
U bref. Cette voyelle persiste sous sa forme latine dans dui duo IV
42, dues duas D, 2, cuvro cuprum IV 28, mais couvro IV 29 établit la
prononciation ou, continuation de Vu bref. Cf. siou D, 1 et 2, etsyu C,
sébum. De même nu\s nuces IV 1 3, fluyro f lu vium A, 42, mais croys
crux A, 73.
U -(- N — on : mon, ton, son m eu m , etc., A passim.
U entravé passe d'ordinaire à 0 : bochi buccam D, 2, A, 40, des-
soz de subtus IV 65, F, 2. Cet 0 était fermé : jour que l'on rencontre
à côté de jor dans Marguerite d'Oingt et cours cursus que fournit la
pièce V ne permettent aucun doute sur ce point.
Devant n la nasalisation s'opère et l'on a les deux graphies on ou un:
mundo mundum , A, 39, tomba A, 91, numbro A, 58, nombro V ,
segunt secundum IV 84, F, 2. segont IV 85, summa V 6. ■ — L'amin-
cissement de un en in, fréquent dans les patois actuels, se remarque déjà
au xive siècle : inccs uncias '.
U, long par nature, a persisté dans : futa 'fustam IV 22, D, 1, Just
Justum C.
U -f- CT = uy,oy, oi : fruyti fruyia fructa I 3, IV $3,/nry/«tructas
IV 12, point punctum A, 51.
L'L -\- cons = ou, u ou : outra ultra A, 41, douz dulcem ou *dul-
cium A $0, vont vult A, 46, II 1 ; utra ultra V 1 , D, 2, outres cultras
IV 72.
DIFHTONGUES TONIQUES
Œ et TE, voir e long et e bref.
AU = o, ou : or au rum D, i,so/n.îsalma = sa u ma, A, 74,1 1 , somma
IV 16, po paucum D, 2, A 67, Pol Paulum II 2, Po A, 67, choses cau-
1 . « Item cilz de Saint Pol a IV ho mens pan et vim et cher et astos et de-
niries et reysolcs et piment et mebles et a II una templa de porc et II miches et
i ^ de vin. » (Arch. du Rhône, Arm. Abram., vol. 25, n* 4). Cf. pièce VI
cumunal communalem 10 ticuminal 8, cumynal \z.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV" SIECLE 549
sas IV 7$ ; chousa syndicat de 1 368', ou aut et même lui IV 32, Monlor
Montem de auro C, et Montour (Arra. Abram, vol. 25, n° 4 .
VOYELLES PROTONIQUES
I. PROTONIQUES INITIALES OU ENTRAVÉES
II. PROTONIQUE LIBRE PRÉCÉDANT IMMÉDIATEMENT LA TONIQUE.
I. A demeure ; devant n ou m suivie d'une autre consonne il se nasa-
lise : aveyna VII ij, E, grava gravati A, 45, paroclii I 2; changier
cambiare IV 75. Après un i semi-voyelle primaire ou secondaire, il
s'amincit en e et le plus souvent en /, probablement après avoir passé
par ie: achetour II 1, chenaver canabarium VII 47, cheval D, 1, ge-
lina VII passim, E, gésir jacere A, 61 ; — chival C, chimin D, 1 et 2, V
2, VII 62, chivalyèrs A, 91, gisir A, 70, D, 1, gitavont jactabantA 37.
La persistance de Va après ch est plus fréquente qu'en français : cha-
lour A, 52, chapuis D, 1, F, 2, chavouchour D, 1 et 2, ch av aller k, 90,
chavon, cabonem A, 58, chavauz C, E, achaîet adcaptavit C, VI 14,
charanî cadere habent F, 2, chanever VII 22, chamin V 1.
A -f- gutturale = ay, ai, ey, e : maysex macellus I 2, aignius
agnellos lu, seyrement sacramentum II 6, erour acrorem A, 66,
mengier A, 67, mingiables D, 1.
Faits anomaux : solairo salarium D, 1 et 2, III 10 et 11, soffrans
IV 6 ;, taussacion III 1, oveyna VII 50, iauxacion H
II. A libre intertonique persiste ou devient e, i : mer avilies 'mirabilias
A, 67, merevilles G, ctiZ/umen/œdificamentum A, 50, clarament V 7,
deneries denariatas II 1, comandatnent, parlament G, armaura armatu-
ram, Arch. du Rhône, Arm. Abram vol. 25 n° 4, torneour IV 44,
seyrement II 6, chanever canabarium VII 22, cncmis ' inamicos A, 57,
parchimin pergaminum III 14, A, 64.
1. E protonique persiste, et se nasalise devant une n suivie d'une autre
consonne: deveir debere II 4,desirrar A, 39; — lentili A, 65. — Peisour
que Ton rencontre à côté de pesour il 1 établit la prononciation ouverte
du continuateur de Ve protonique ; on dit encore à Lyon : registre, enre-
gistrer. La permutation en i se constate dans cimitiero A, 91, et cidoles
schedulas II! 14.
5 $0 E. PHILIPON
E -f- gutturale ou z semi-voyelle = ey, ci, i : seignour A, 6$, deleiîier
delectare A, 39, ev^uz ecce hic II 3, meytiaW 1 , profeytablo F, 2 ; —
z'^u/ ecce hic, A, 73, ivjuz IV 85, )'g/mz ecclesiam A, 77, /zygo/i nec
unum D, 1, II 3, w'ffunz vecturam IV 75, apparisseit A, 40.
E en hiatus latin ou roman passe fréquemment à i: briament *breva-
mente A, 36, Biatrix VII 33, A, 49, S1 Af/ard Medardum, nions
nec unus II 6, /hj/o *pedaticum I 9, tioleri tegulariam IV 77,
mais aussi : breament A, 60, neuns A, 72.
L'élargissement en a devant les liquides n'est point rare : Dolphin, A,
74, paleters pelletiers, allisan eligant (Syndicat de 1 568, varay ve-
racum A, 40, sarpent serpentem E.
Faits anomaux : avangelo evangelium A, 47, avangilos V 7 ; — do-
monslrance A, 72, mais demonstrances A. 62, cf. promeriment CC, 373.
Il y a eu assimilation dans : Sabatin Sebastianum E, Czabatin H.
II. E intertonique tombe quelle que soit sa quantité: bergier ver-
vecarium CC, 373, devrant debëre habent F, 2, charant cadëre
habent F, 2, desirrar desidërare A, 39, recevyanl recipëre habent
V 8, erragios adretro -\- aticos III 7, derrcr deretrarium III 5,
mais pcrsegus persecutus A, 37.
I. Il permute en e ouvert ou persiste sous sa forme latine : fenis
finitus, meynenz minantes, premeri primariam A, 41, 74, 75,
messiront miserunt D, 1, Hereneu Iraeneum C, meravilles A, 67,
iemour timoremA, 51; — mirex *mirellos I 7, visitares visitator -j-
sV j, d'uni dimidium VII 20, desirar A, 54, licenci A, 67, 77, satis-
fare satisfacere V 9, et les mots de formation savante tels que . yma-
gena, miravillous A, 42, Hyreneu V 3.
IN -f- cons = in ou en, ce qui établit, au moins pour certains cas,
l'identité phonique de ces deux graphies : intret intravit A, 54, dedinz
de de intus A, 40, quintal II 1 ; — enfermeri A. 5 1, dedenz A, 40, IV 1,
enposez inpausatus (Synd., 1 3681, entret intravit A, 54, lengues I 2,
enclinar inclinare A, 59.
II. I intertonique, long ou bref, tombe comme toujours en roman :
saunari salïnariam I, sauner salïnarium I 3, clarta clarïtatem
A, 58, singularmcnî IV 85.
1. Libre ou entravé il est d'ordinaire représenté par 0, parfois par ozz
et souvent par //, qui étaient bien évidemment trois graphies différentes
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 5 5 I
d'un même son ou ': ovrar operare IV 22, poer *potere A, 47, solement
[Syndicat de 1368), Johan D, i, corona, dolour, orcrt A, 60, $8, molin
IV 4, demorar IV 74, novalles novellas CC, 373 ; — soulament A, $9,
F, 1, ouvras2 ; — pueyr "potere A, 53, hubliavet, uvert A, 7 1 , ufferendes
D, 1, /wr "potere V 4, Rumillic IV 30, cwir/V cooperire V 3; —
adormit A, 57, aportar D 1, tonnent A, 39, codurer III, 43, grossament
V 1 \-cudurery III, 23. ai/e/rs I 8, n;/7/7 VI passim, adurmit e/ aâurmia A,
77, 61 , uWid A, 64.
Devant les nasales on trouve les deux notations 0 et u: honour A, 49,
comunal VI 9, commuer A, 63, donarl), 1, donnar G\-dunarG, cumuniet
A, 63, cumunall 16, cumynalV] 12, E, </u/?c/ donavit E.
L'o s'est affaibli en e dans wrour sororem E, serors VII 15, se/ouz
'soliculus A, 61, et a persisté avec le son de l'o ouvert bien assuré
dans solouz A, 58.
La rencontre de deux voyelles produit par la chute du / a causé la
forme rionda rotundam A, 62.
II. Il tombe à l'intertonique : torncïs turônensis III 22, empiria in-
pejoratum V 5.
U
I. Libre, il reste u ou devient 0 suivant qu'il était long ou bref en
latin: plusors III 1 1, plusours D, \, procuror D, 1, mullier mulierem
VII, 43, curiousa A, 50; -governour D, 1, governar IV 85.
Il s'est aminci en y dans cumynal communalem VI, 12, comme
souvent en Provençal.
Entravé, Vu protonique bref devient 0, u ou : sojornar A, 74, ajornar
D, 1, cortesi, ajotar, sofrir, gota, A, 36, 37, 39, 47; — suffrit A, 60,
sustinir A, 77.
Devant n il se nasalise et s'écrit indifféremment on ou un : consent-
blant IV 64, mundanes A, 50, volant a A, $0, II 6, profundament, habun-
davet A, 60, 68.
UL -f- cons. = ou, u : doucour A, 42, moût multum A, 56, moutons
multonesC; — ducour A. 51, mutons 1.
1 Cf. P. Meyer, Phonétique Provençale, 0, dans les Mèm. de la Soc. de Lin-
guistique, I, 151.
2. Leide de l'archevêché: « Item chacuns draps de seya qui est ouvras qui
trépasse ne vint a vendre en ceta villa IV den. » (Arch. du Rhône, Arm. Abram,
vol. 25, n° 4).
3. Arch. du Rhône, Arm. Abram, vol. 25, n° 4.
5 5 2 E- PHILIPON
II. Il tombe à l'intertonique : mengierA, 67, travailler, agenolier A,
51, 59 ; eydier ad jû tare D, 2.
DIPHTONGUES PROTONIQUES
AU = 0 : somcri salmariam A, 74, oir au dire A, $0.
AU = ou, u [ou) : outreyont auctoricant V 8, et otreya A, 61 , c/oa-
sures F, 1 etF, 3; -huy auditum A, 3 6. Au provenant dea/ passe de même
à ou : outar ait are A, 5 $, ounour alenatorem H, fouceta *falsitatem
A 3 8 mais aussi fauseta II 6, chouchies calciatas et chauchia VII 14 et 18.
VOYELLES NASALES TONIQUES OU PROTONIQUES
C'est uniquement au point de vue des sons qu'elles représentent que
j'envisagerai ici les combinaisons lyonnaises an, en, in, on, un.
An provient de a -\- n finale en roman ou de a -f- n appuyée ; il de-
vait sonner de même que le français an: man II 1, hncil 16.
Le développement d'un i semi-voyelle par la gutturale a transformé
an en ain, cin, en, in : estaing IV 28, saint A passim, sein sagimen D,
1, mengier A 67, mingiables D 1. Main que présente la pièce V et fayn
que l'on rencontre dans Marguerite d'Oingt sont d'importation française ;
mais comment expliquer efaynt infante s VI 25 ?
En peut sonner an, ainsi que l'établissent les rapprochements suivants:
sapienci et puyssanci A, 40, sergent et sergianz D, 1, chalendes et cha-
landes Synd. de 1 3681, faysent et faysanz AA, $$, 56, ensegueni et sc-
guant D, 2, Henri A, 76 et Hanris CC, 375, arent, recevrent A, 42, et
bevrant, serant A, 41, présent A, 36 et presartz Synd. de 1368, re-
membrent et demonstranz A, 72, prendre A, 37 et ra/idre Synd. de 1 368'.
Il est à remarquer que, abstraction faite de puyssanci, .Marguerite
d'Oingt maintient Ve dans tous les mots tirés de formes latines en enîia :
licenci, patienci, différend, diligenci p 69, 39, 51, 5 5 , 6q et perseveranci,
dotanci, remembranci >p. 56, $4, 52'. De même diligenci et ordenanci V
10, 9.
Les participes présents latins en ens ont donné en lyonnais, comme en
français, des formes en ans, par analogie de la première conjugaison : so-
rizanz A, 57, valliant IV 86.
1. J'ai lu à la p. 42 de Marguerite d'Oyngt (Oyn) perfaytament. M. Cornu
[Zeitschr. f. rom. PhiL, II, 606) lit per ayhmant. Si cette dernière lecture est la
bonne, — ce dont je doute un peu, les e du ms. ne pouvant guère être con-
fondus avec les a et encore moins les i, — on pourrait conclure de la ion:
faytimant au son iin des adverbes en ment. Pour la persiitance de l'<7 proto-
nique après l'yod dans perfaytament, cf. profeytabla F, 2.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV= SIÈCLE $$ }
En peut sonner ein : dcspens et despeins D, 1,2, senti et seinti sanctam
E, ensi et aynsi, ynsi A 79, 73, menz et meins IV 48, 53, sa?s et
seins V 5, teindres et tendrement A, 80, 79, rf^enz et de<t/'nz A, 40, rt/zs
et teins A, 36 et 39, vendro et veyndro A, 77, mengier A, 67 et m/fl-
giables D, 1, essemplayre et essimplairo A, 38, 39, en/rer intravit et
intret A, 54, sintont et pensar A 41. Cf. entancions iSynd. de 1368),
enfermeri infirmariam A, 51, enposez iSynd. de 13681, consentant et
consintant V, teins tempus et prencipal H, simplement A 64.
//z sonnait de même qu'en français : quintal II 1, imposition IV 85.
Onelun. Ces deux graphies étant employées indifféremment l'une pour
l'autre, on est autorisé à en conclure à la similitude des sons qu'elles re-
présentent : monz mundus A, 40, et mundo mundum A, 79, segont et
segunt secundum IV 85, 84 teyson et re\'runrationemIV76,CC, 373.
L'élargissement en an se remarque déjà dans segant secundum IV 85
et Lian Lugdunum I io, II.
Patois actuels. Le son in [ain] s'est développé outre mesure et a envahi
jusqu'aux continuateurs de an et un latin : ven vendit, ren rendit,
pension, patiamen se prononcent vin, rin, pinsion, patiamin, dans le pa-
tois de Saint-Genis-les-Ollières 1 canton de Vaugneray, Rhône ; augminto
augmenter, gins gentes , hardzamint hardiment, prindre prendre ,
dans Roquille ' ; — chaingi cambiare, graingi graneam, etraingi
extra nearium i Saint-Genis-les-Ollières'1.
Un s'est aminci en in : in unum , comin communem, lindi lunae-
diem (Saint-Genis-les-Ollières , et 'in unum dans Roquille. Nous avons
vu plus haut que l'on disait déjà au xive siècle: inces uncias.
VOYELLES POSTTONIQUES
L'a posttonique demeure sous sa forme latine : arma animam A, 52,
ovra 'opéra m V 1, farina IV 4, porta port a m V 3, mesura II 6, villa
D, i, via vitam A, 38, partia Iil 24.
Une palatale, quelle que soit son origine, réduit Va à i2 : beti bes-
tiam IV 6, D, 2, blanchi A, 37, vergi II \, lanci I 16, lentili A, 65,
preyeri A, 53, ayguy, aigui A, 41, I 12, eygui B, toutes formes qui
remontent à un type acqua. Eyga qui se trouve à côté d'eygui dans B
provient d'aqua. Pour le maintien de Va après une gutturale persistante
en roman, cf. à la tonique vacar F, 1 .
1. Guilielino Roquilli,fi/cvoH et so disciplo, _ Vardegi(RivedeGiers) et Givors,
1836, p. 9, 10, 12, 43. Là où iin a persisté, il se prononce très ouvert et
presque ain : pretan pourtant, fan famem (Saint-Genîs).
2. Il y a eu plutôt contraction de ici en i : bestiam — bestïa = besti.
L'hiatus posttonique a persisté dans le bugeysien : bèlye.
$)4 E. PHIL1P0N
Lorsque la déclinaison amène unes, Va s'adoucit en e: armes animas
A, 41, ovres opéras V 4, portes portas IV; besties D, 1 et 2,
blanches A, 37, lances I 16.
L'a posttonique des mots formés à l'aide du suffixe participial atam a
été absorbé par la syllabe accentuée :/or/7a diurnatam D, \,sachia* sac-
catam IV 1 5, lava lavatam IV 70, et au pluriel salles *salatas B .
Tandis qu'en français les voyelles autres que a tombent et sont rem-
placées là où la prononciation exige une voyelle d'appui d'origine pure-
ment romane, en lyonnais, au contraire, ce rôle de voyelle d'appui est
rempli par la voyelle latine elle-même qui persiste affaiblie. Notre plus
ancien texte — les Visions de la prieure de Pelotens ' — qui ne remonte
pas au delà des premières années du xive siècle, distingue encore fort
délicatement les diverses voyelles posttoniques et leur fait subir à cha-
cune un traitement différent. Dire p. 47, frare $7, mare 49, orne 41 ,
noble 45, naytre 65, semblable 62, nostri noster jo, atris alter -f- s 76,
autri alteri 59; autro alterum 46, autros aiteros 57, conoisso co-
gnosco 36, desirro desidero j6, espacio6-j, livro 36, vostro vestrum
56. La pièce I nous offre vendres veneris et cerclo circulum.
Cette distinction délicate entre les diverses atones latines s'effaça peu
à peu : l'o devint la désinence masculine habituelle et s'étendit à des
mots où l'étymologie ne l'appelait en aucune façon : fraro VII 6,
reyalmo V 1, reindros F, 2.
Faits anomaux. Marguerite d'Oingt nous offre quelques exemples du
maintien de deux métatoniques : ymagena, epistola qui sont des mots des
formation savante. Cf. amandoles C et amandres amanàu\as\V, 64 et les
formes telles que : espacio A, 5 5, officio III 29, contio corn pu tum A, 61.
LES TROISIÈMES PERSONNES DU PLURIEL EN LYONNAIS*
I. Habent, faciunt, vadunt. Ces trois types ont donné en lyonnais, de
même qu'ailleurs, des résultats identiques : i° ant III 42, A, 41, 47, C,
i . L'édition du « Carcabeau du péage de Givors de 1225 » a été donnée
d'après une copie de 1375 environ. — Ma copie des Visions, comme celle de
M. Cornu, porte Pelotens; j'ai eu tort dans mon édition de remplacer la forme
ancienne par la forme plus moderne Poleteins (p. 35).
2. Voyez l'étude que notre savant maître, M. P. Meyer, a consacrée aux
troisièmes personnes du pluriel en provençal (Romania, 1880, p. 192).
3. Œuvres de Marguerite d'Oyngt, p. 47, font. Ma copie, d'accord avec
celle de M. Cornu, porte faut : j'avais relevé cette erreur ainsi que quelques
autres dans une liste d'errata que l'éditeur, par amour-propre typographique, a
refusé de faire paraître.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV" SIÈCLE $$$
F, CC, $73, H. 2 fant A, 41, 47 », F, }, H. 5° vont VII JO, C, H, et
dans Marguerite d'Oyngt, p. 44, vant ; — vont qui se trouve à la ligne
suivante est une erreur du scribe, le texte qu'il copiait portait peut-être
sont qui, en tous cas, donnerait un sens bien plus satisfaisant que vont.
Futurs. Les Visions nous offrent à la fois et souvent côté à côte des
futurs en ant et des futurs en ent, ce qui m'a amené à conclure à l'iden-
tité phonique de ces deux notations: 1" bevrant, mangirant, serant 41 ;
20 agostorent, vomirent, sentirent, osèrent 45. Les textes écrits à Lyon
même ne connaissent que la forme en ant : arant IV 75, H, V i, rece-
vront V 8, i tarant, leissirant IV 75, arrêteront IV 75, charant F, 2, devrant
F, 2, entrerant IV, veyeterant IV 75, /ara/;/ F, 1 et 2, porrant\V-/<) F, 2,
;.'/ IV 61, rendront IV 3, sera/rt IV 85, V 6, F, 2, H, nuiront IV
7), F, 2, vendront, achèteront H.
II. Latin -ant. L'a posttonique se conservant pur dans notre dialecte,
on devrait trouver partout la reproduction exacte de la finale latine,
mais ainsi que M. P. Meyer l'a établi «, l'analogie des formes venant de
la finale -tint est venue troubler la dérivation étymologique. » De là les
divergences que l'on relève dans nos textes.
Indicatif présent : depleyont IV 75, donnont F, 2, gardont A, 73, 41,
portont C, motront IV 75, retornont A, 42 ; — delectunt A, 46.
Imparfait de l'indicatif: aviant A, $8, erant A, 37, estiant A, 41, D, 1,
faysiant, rendiant, tineant A, 42, 63, 59; — ctiount estebant H, aveont,
aveuni, despleavont, erunt, osavont, tineunt, faysiunt A, 74, 45, 58, 43,
75, 58. 4*-
Conditionnel : porriont A, 42, 67, mais aussi porn'ynr, w/onr A, 45, 44.
Subjonctif préset : prelgna.nl F, 2, seyant IV 75, saafl/ I 26, A, 44, H,
vigniant F, 2, puyssant F, 2, deivant F, i, faezant, metant (Synd.
de 1 364).
Imparfait du subjonctif en es sa : eragissant, estramesant, ferissant,
prissant, panesant A, 52, $7, 53, 67, 57.
III. Latin -ent , -unt . A. -ent : deyvont \ 24, deyvont, devaunt H.
Le subjonctif présent de la première conjugaison a donné par ana-
logie des finales en ant: achetant [Synd. de 1364^, gardant [ld.\
paiant IV 85.
B.-unt. Ind. prés. : volont V 8, F, 2, H, beyvont A, 41, vendent I 20,
diont dicunt D, 1, vinont veniunt H ; volunt F, 1, pount A, 45.
Parfait de l'indicatif : ajotaront, descendiront A, 73 ; comencarunt, es-
tendirunt A, 6$, 58.
$ $6 E. PHIL1P0N
CONSONNES CONTINUES
H
Cette consonne tombe d'ordinaire en lyonnais comme ailleurs : otal
hospitalem D, i, ora horam , orne hominem A, 61,41, oy, ohoc A
passim. Toutefois l'A originaire a persisté dans un assez grand nombre
de cas: harent habere habent A, 45, hora A, 61, homent hominem
A, 40, D, 2.
Elle apparaît même là où l'étymologie ne l'appelait point: lui aut
IV 1, havet ab hoc IV j, hues ovos IV 52, hun unum A, $0, heyrcs à
côté de eires arrhas CC, 373, habundavet A, 68, hovrages CC, 373, hol-
mos ulmos VI 26. C'est donc simplement un signe sans valeur pho-
nique.
J demeure à l'initiale devant 0 et u ; il est rendu par g lorsque la
voyelle qui le suit est un e ou un i : Jos Jovis dies I 20, jota juxta
A, 62, V 3, Jusi C ; — gésir jacere A. 61 , gïtavont jactabant , A, 37.
A la médiale il se vocalise: maiour majorem IV 63, peiour pejorem
D, 1.
I ou'^Y en hiatus suivant une consonne
LI se réduit à / mouillée : foyllcs folias A, 86, pailly paleam II 5,
merivillies *mirabilias CC, 373, Rumillie Romeliam IV }0,salliansel
saillïanz salientis IV 68, salleyt et sayleit A, 41, palli paleam D, 2,
fili filiam A, 54, talli III 24. Il y a eu attraction ou disparition pure et
simple de i : oylo oleum I 21, huclo I 2 1 .
RI. L'i est généralement absorbé par la voyelle accentuée : gloyri
gloriam A, $1 et les suffixes arium, ariam ; la palatale a disparu
dans glori A, mirors 'miratorius A. 40 ; elle s'est attachée à la post-
tonique dans proprio A, 73.
VI = gi, g: aiegiez adleviatus A, 82, sergianz servientis D, 2 ;
Limogins *Lemovianus |CC, 60, Arch. de Lyon), sergens D, 1 . La ré-
gression de la semi-voyelle s'est produite dans : fluyvo fluvium A, 42,
ployves pluvias A, 75.
SI = s: eglisi IV, maysons mansiones C, maisoncr IV 22.
MI; vendeymi v en demi a m IV i.
NI. L'i a mouillé l'/i dans: châtaignes IV 63, chataignies C, vigni
vineam A. 7$, segnour A 36, segniori I, ornions uniones I 18, chas-
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV SIÈCLE 557
tannyes Vi 9, vini VI 24 ; il a été attiré par laconique ou s'est conso-
nantisé: Oplconium A, 90, Yoing CC, Go, Anthoyno CC, 60, moynos
C; estranjo extranei I 20, estr anges II 1 .
DI. Jor diurnum A, 55, jornal CC, 575, VII 20, gajo wadium
IV 74, gageri VII 12, guagios III 18, orjo ordeum B ; — siecho, secho
sedium A 65 , 66, vcrcheri viridiariam VI et VII passim] -- d'une dimi-
dium IV 64, d'uni VII 20.
TI et CI : avancier, alisier D, 1 , depecier D, 2, lancier A, 81 , porchacier
D, 1, V 3, c//i?[rt]co/2 cantionem A, 41, faczon factionem IV m,
maczon D, 1 et 2, V 2, lanci lanceam I 16, passons IV 47, esûmanci
aestimantiam IV 44, grasi gratiam E.
Vi a persisté dans des mots de formation savante : espacio spatium
A, 55, 67, epassio B, prejudicio F, 1, officio III 29.
La dentale s'est maintenue dans le groupe sty : besti et beslies D, 2.
A la finale en roman TI ou CI = s, z : pris pretium IV 64, servis
servitium I 26, gles glaciem CC, 373, glaz A, 52.
TE = ch : poche * poteat V 3, 4, H ; cf. secho.
CHI : parochi parrochia m I 2.
BI : changier IV 75, logier D, 2, changio III 19, rogi rubeam A, 39.
PI : sagi sapiam A, 76.
Et la forme isolée : proxian propianum CC, 373.
L simple ou redoublée, à l'initiale ou à la médiale. se maintient
selon l'usage général : lanci I 16, livro A, 36, pales D, 2, vila III 1.
La permutation en r a eu lieu : arbaresîa A, 75, sendar franc, cendal,
E, pannes palmas A, 52, car quales I 26, Johans de la Barma III 23,
Arbers Albertus III 23, VII, 22, Guillermons III 23, arbarestier CC, 62,
Montfarcon et Monjakon, ormo ulmum Arch. Comm. de Lyon CC, 373,
mais aussi holmos VI, 20, arseir ad illum sérum D 2.
A la finale en roman / persiste : na.tu.ral IV, 22, eternal A 70, otal hos-
pitalem D 1 ,ruysel rivicellum A 7-5, agnel IV 9, fermel *fermellum
A 42, fil filium VII 4, A, 57, cil ecce illum A, -j^curtil *cohor-
tilem VI, VII passim, col collum I, 13.
Devant une autre consonne, et notamment devant une s de flexion, la
vocalisation est de règle : chevaux caballus IV 4],saunari salin aria m
I, fauceîa falsitatem II 6, mortauz mortalis A. 72, fermeuz * fer-
mellos, mezeuz misellus A, 37, ruysseuz A, 75, beuz bel lus A, 58,
beuta *bellitatem A, 41, curtiuz *cohortilis VI 32, fius filius E,
mantiouz mantiles H, ceuz ecce illos A, 73, ceouz A, 64. Toute-
$58 E. PHILIPON
fois / résiste assez souvent à la vocalisation: quintalx IV 65, reyalmo re-
galimen V, \, quai qualis IV 74, salvour A, 60, alcon A, 40.
L'apocope de la liquide est encore plus fréquente: acuna A, jr,
atant aliud tantum I, 6, corporaz corporales A, 62, quaz qualis A,
61, quax IV, 7$ atro V, 4, A, 54, D, 1 et 2, F, 2, agnex, agnellos IV
32, maysex macellus I, 2, porcez porcellus A, 47, veisex H, ciz
ec ce-il le-j-s A, 41 , humiz humilis A, 50, curtix cohortiles VII 14,
fiz filius VII 34.
PL : pleyes plicatus IV tf,~plusorslU 3 1 , plues plagas A, 37. La
transformation en bl est intervenue dans l'exemple bien connu : droblos
duplos D, 1.
BL : blanchi A, 37, blas ablatus IV 4.
CL, GL. Ces groupes ont persisté à l'initiale et dans le corps des mots
lorsqu'ils étaient appuyés : cla clavem A, 77, data A, 52, closures IV 1,
gles glaciem CC, 373; — mesclez misculatus IV 3, enclos IV 3,
cerclo I 22.
A la médiale, la gutturale a développé un i qui est venu mouiller 17:
agenolier A, 59, travallyer A, 52, vermeyles A, 60, îroliares torcu-
lator — j— S I 2 1 , lentili lenticulam A, 65, velli v i g i 1 i a m E
TL. Quand ce groupe n'est pas traité comme le groupe CL, la dentale
s'assimile à 17 : ruello rotulum et espalla spatulam C.
Epistola est un mot savant calqué sur le latin A, 6S.
DL : Amandoles C, amandres amandulas IV 64.
R
Il persiste à la tête et dans le corps des mots : rets radices I 18.
Métathèse de IV : îroliares torculator -f- s I 21, fromajos forma-
ticos.
Epenthèse de IV: trenpla temporum C, trabla, trableta tabulam
A, 67, 77, E, îrcmplo templum CC, 60, estrableysont établissent
F, 3, CC, 373, droblos duplos D, 1. Cf. novelartnent A, 90.
Chute de IV : eguel anc. h. ail. urguoli A, 38, femel fermellum A,
37, maguiglier CC, 62, atillieri CC, 373.
Permutation en /: Katelina 111 1, E, trenpla temporam C,cultil
cohortilem VII 13, fia fragrum A, 47, Cristoble Christophorum
iLeides), vergiel VI 8, Volzo Vil 47 à côté de Vorzo VII 46.
A la finale en roman r persiste d'habitude : temour timorem A, 5 1 ,
mayor majorem C, primyer A. 41 , chenaver VII 22, levar levare III 1
et tous les infinitifs des première, deuxième et quatrième conjugaisons.
Un certain nombre de mots présentent toutefois des exemples de la
chute de IV finale qui, aux siècles suivants, sera de règle : nécessita ne-
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV" SIÈCLE 559
cessiter. révéla revelare, desirra desiderare A, 50, 41, 45, entra
intrare A, 45, regarda A, 40, fia fragrum, franc, flair A, 47, passa
passare II 6.
Initial ou médial, il persiste en lyonnais: vcis vicem A, 36, D, i,
V 4, vila III 1 , aveyna VII 8, ployves pi uvias A, 75 .
Il est tombé dans briament 'brevamenteA 36.
A la finale en roman il tombe: cla clavem A, 77, bo bovem IV 42,
ney nivem A, 59, Bornna Burgum novum Comptes municipaux).
Cf. ha apud A, 52.
Et devant une s de flexion: bos bovis I 2, IV 42, vis vivus C,
hues ovos I 5, gries grèves A, 60, chaitis captivus A, 79, baltis bal-
livus D, 1 .
V = b : bergier vervecarium CC, 373.
V = g: gaz vadus A, 75.
W
W = g guttural : garda A, $4, gajo IV 73, guagio D, 1, gaygnier
A, 52, regardavet A, 38, regart A, 54.
F. PH
Se maintient : /two fabrum D, 2, /ey« IV 69, de/or deforas A,
36; ZXir/î// delphinum, Saphurin Simphorianum CC, 37, Darphinal
CC, 373.
Cette consonne demeure avec le son fort à l'initiale et dans le corps des
mots quand elle est appuyée : soi I 1 , segniours I 2 , singulmnenl I V 8 5 , soma
I,i, sorors A, 50, pensavet pensabat A, 38 ; — ci si A 39, fauceta II, 6.
S forte est fréquemment représentée par 5 simple à la médiale : desus
VI 9, trapasonî C, groses grossas, caysi franc, caisse I 7, caysi coxa
C, mais passar D, 2 et G, grossa F, 1 .
S entre deux voyelles prend le son d'un z : rosa, gloriosa A, 47, 5 5 ;
— martiriza A, 77, pozar CC, 373, c/zozw causas E.
S persiste habituellement devant f, c, /? : aepstuma IV 8$, suspie/ V 2,
testa A, 52, resplandors A, 63, honesta A, 49, fenestra A, 55, mesclez
misculatusIV 3, despens D, \}espicer G, b«fi I 2, f esta E. Mais aussi:
foi/bestiam IV 6, teta A, $9, replandour A, 63, «y?/eZ suspectum IV
47, epassio spatium B,futa IV 44, Ju/ Justum E, Sabatin Sebas-
tianum E, ha statum E.
560 E. PHILIPON
S tombe devant n : arios aslnus B, anna *asinatam IV 1 '. Après
les liquides r et n Vs se redouble d'ordinaire: s'cnssiegont D, 1 et 2, of-
fenssa D, 1 ., 2 , dispenssa dispensatumD, 2 , monsseignour D , 1 , censsa H ;
arsseir ad illum sérum D, 1, mais arseir D, 2, E, sarssi H. De même
tagssas taxatus. tagssacion III 37, 17. Il y a eu assimilation de la
consonne précédente : assi ad sic, franc, ainsi, assey ad se A, 36, 41,
yss* in sic (?), franc, ainsi D, 2, F, 3, cu«i cum sic A, 69, Mossi et
Mosseignour CC, 373, nowav non sapio A, 66.
Devant s impure il y a prothèse d'un e et le groupe es peut se réduire
à i, y : espacio A, 55, ep::Ssio B, «/?«/# C, cspousa A, 50, espicer G ; —
vtez'f stat F, 2, ita statum E, ytar A, 76.
S de flexion se laisse volontiers remplacer par z ou par x : ordcnz or-
dines C, doux de illos III 1, coz coctus IV 5, diz dictus V 5,
jornauz VII 15, geflz gentes D, 2, faysanz A, 55, maysex macellus
I 2, rcîzex *radellos I 9, quintalx IV 64. De même dedenz IV 1, me/JZ
IV 48; eux casus IV 85.
Z est devenue g de même qu'en français dans: gingibros zinzi-
ber + s IV 64.
N
A la finale ou première consonne d'un groupe, il nasalise la voyelle
qui précède2 : neyres nigras A, 37, minet minavit A, 39, lana I 25,
— lanci I 16, pan IV 5.
Un se redouble fréquemment soit à la finale en roman, soit même à la
médiale : mann III 1, D, 1, pann D, 1 H, maezonn D, 1, H, messionns
III 31, bonns III 7, 27, blanng H, Johanns III 23, navatanns H, peisonns
H ; — lanna IV 39, Johannins 111 41 , campanna cloche F 2, basannes D
II, IV 30, chastannyes VII 9, semanna V 4, D II.
L'm est venue prendre la place de Vn originaire dans : em in A, $2,
mais <?rt 52, po/'m/ franc, point II 3, tos A, 78, n'm vinum .Ira.
Abram., vol. 25, n° 4).
A la finale n tombe lorsqu'il est précédé d'une consonne : for fur-
num A, 81.
NM = nn : armrt animam A, 43.
AW = n : chenevo cannabum I 24.
N'R =ndr: Vendros Veneris diem E, cindres cineres CC, 373.
1. Faut-il lire aunaîdr. ovcyna VII >o. 14.
2. C'est ce qu'établissent les patois actuels.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV0 SIÈCLE $6'
NS = s. La chute de Vn qui, au reste, se produisait déjà dans le latin
vulgaire, est constante : moires monstratas IV 75, motront IV 7$, de-
moslret mais demenstrances A, 62, remas remansum A, 66, tra trans A,
5 1 , trapassaz A, 90,/tfwpensare II i,cortes:A, 36, epuza sponsata E.
NF : eforcicr A, 67, f/fan/a A, 71, e/dy/i/ VI 25.
ND, NT. L'n persiste : acoindes ad cognito s D, 2, sanda sanitatem
A 56, espanchimenz A, 59, mais espachies expandicatus A, 37. De
même chacon cantionem A, 41.
NV. L'/2 disparaît d'ordinaire: covient convenit A, 83, covignabla
conveniabilem V 5, evoy A, 83, covenî A, 67, mais aussi convens con-
ventus A, 67.
M
Initiale ou médiate, elle se maintient: matin III 1, pluma C.
A la finale en roman ou première consonne d'un groupe elle nasalise
la voyelle précédente : changier IV 75, ren rem IV 15, trenpla tem-
poram, teins tempus III 16. om hominem, franc, on, F, 3, lanpi I
2 1 , decenbro D, 1 .
M'L, M'R — mfc/, mbr : senblanz A, 55, ensenblo III 5, remembravet A,
71, nonbro D, 2, chanbra A, 76.
MN = m : /umm A, 40, damagier A, 52.
CONSONNES EXPLOSIVES
C ou K
C initial ou appuyé.
CA. La gutturale s'est maintenue dans: campanna F, 2, capitanns D, 1.
Mais d'ordinaire le c devant a prend le son cli, de même qu'en français :
chalendes I 2, cforgi I 6, B, changio III 39, chenevo IV 58, chievra
VII 6 ; — eschalers scalarios III 8, sechilV 68, marchiandises IV 7$.
CA =g spirant dans Bergier ver vecarium CC, ^~ t, , mengier A, 67,
pregier praedicare A, 81, wgessericas IV 39, dyemengi dome-
nicam CC, 373, pregeours praedicatores CC, 60, Pregurs E, er-
ragievet exradicabat A, 75, ernpegiment impedicamentum A, 45,
V 3, c/uugz IV 6i,peg> picam D, 2,jugimens judicamentos F, 2.
La gutturale a disparu, non sans avoir auparavant transformé en / Va
posttonique : diomeini dominicam E.
Dans les finales en aticum la gutturale s'est transformée en palatale:
eajo aetaticum A, ^3, fromajos B, servages IV ji, balliagio D, 1,
erragios III 8, fromagios IV 10, viajo viaticum E, piajo *pedaticum
I, 9. De même clerguns clerici -f-ones E, où le g était spirant; on
dit encore à Lyon : Les Clerjons de Saint-Jean.
Roman'ui, XIII. 36
562 E. PHILIPON
Fait anormal : maguiglier matricularium CC, 575.
CE, Cl : certana V $, cent IV 52, cervella A, 52, cerclo I 22, porcez
porcellus A, 47, perceyvre percipere A, 52, chiens II 1, excepta
IV 33; ruyweuzet ruysel rivicellus A, 75, s/nceram E, sendar franc,
cendal E.
Mais pugins pullicenos VII 14.
Nos textes ne connaissent pas le c cédille ; le c spirant devant a, 0, u
est rendu indifféremment par c, cz ou s: deczay III 1, czabatin Sebas-
tianum H ; ko, co A, 57, doucors A, 41; czo III 3, 20, IV 4, Be-
zenczon IV 67, maczon D, 1 et 2, faczon \V 11; so ecce hoc E, G ; —
Pa/iczu III 18.
C médial.
Devant a, 0, u, il peut s'adoucir en g: segont secundum A, 75, se-
guntW 84, nygon necunum D, 1, ncguna A, 52, 54, ^gur securum
D, 1, figues IV 64, persegus persecu tu s A, 37.
Devant £ et /, il prend le son spirant : mayscx *macellus I2, rayon
racemum C, faseit faciebat A, ji, Nizer et Nisks Nicetius CC,
373, III 2, plaizir E.
La gutturale s'est résolue en i : pays pacem A, $4, voys vocem A,
54, paier pacare II 2, preyeri precariam A, 53, o)'«aucas IV 51,
aduyont adducunt I 9, paia pacatum III 4.
Elle est tombée purement et simplement : preeri precariam A, 59,
nient nec entem A, 75, edifiamcnt aeâ'ificamenlum A, 50, neuns nec
unus A, 66, diont dicunt D, 1, signifianci significantiam A, 69.
C final en roman s'adoucit en g ou tombe : pag pactum D, 2, a-
dong ad tune D, 1, et dans le Règlement fiscal de 1 35 1 que j'ai publié
dans Lyon-Revue : bang franc, banc H, porg porcum H; — ars arcos
I 23, frans francus IV 1, po paucum, fua focum, lua locum, amis
amicos A, 67, 51, 78, 36, vra veracum I 3, clers clericos D, 1,
flan flaccum A, 88, Mans *blancus IV 5.
La résolution en y est fréquente : oy hoc A passim, avoy apud
hoc A, 42, /jy illacA, 44, veray veracum A, 69, IV 84, Eynai Alhe-
nacum C.
Un certain nombre de noms de lieux qui se terminent aujourd'hui en
y se terminaient au xive siècle en eu: Marcycu actuellement Marcy VII,
Maysimeu actuellement Messimy VI, Verchireu aujourd'hui Verchery '.
CL, CR =gl, gr : seglo saeculum A, 39,47, alagrament *alacra-
mente A, 57, laygremes lacrymas A, 50, egros acer -{- s IV 1, ig-
lyesi ecclesiam A, 57. segla B; mais maclo masclum IV 54 et meclet
1. Carte de l'Etat-Major, r.° 168, Lyon.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 563
misculavit A, 52, mesclez misculatus IV 3, où la gutturale sourde
a été protégée par la consonne précédente. — La gutturale a déve-
loppé un i, de même qu'en français et en provençal, dans: fayre, playre
A passim, erour (= airour), acrorem A, 66.
A l'initiale CL et CR persistent purs : clavel A, 52, crey credo A, 47.
CQ_= y g : aygui acqua A, 75, IV 68, eygui B.
CS [x) : tagssas, tagssacion III 37, 17; — layssier laxare A, 65,
boy ta A, 55, coysi coxa C.
CT : fruyti fructa I 3, IV 53, faites factas A, 40, leit lectum A 62,
profeytablo F, 2, delcitier A, 39, coiti coctam IV 75, noyt noctem
A, $3. mais coz coctos IV 5.
QU
L'élément labial a disparu. A l'initiale ou appuyé QU persiste tantôt
sous sa forme latine, tantôt écrit c : quant quando A, 36, quar quare
A, 46, D, 1, quatro A, 59, quarrons IV 76, quarrex quadratello s D, 2,
unques unquam -f s A, 53, quareyma III 1, quintal IV 33, quinta
quem ?, franc, quelle A, 5 $ ', quequi A, 46, quin quintum 1/5, IV 7 ; —
carreuz quadratellos A, 5 3, cauz, cal qualis qualem I 25, caus qua-
lis A, 66, carteron I 21.
Cf. par contre quausa causam D, 2, exequtours F, 1.
Je n'ai d'autre exemple à citer de la conversion de QU en sifflante que
chacuns quisque unus A, 44, IV 9.
A la médiale QU s'adoucit en g: enseguant insequentemD, i, aygui
acqua A, 75, aygi I 1 1, cgua equa A, 74.
QU'R : siegre sequere F, 3 ; — coyre coquere IV 76.
G
G initial ou appuyé se maintient dur devant a, 0, u : longes longas
D, 1, lengues linguas I 2, lenges F, governar gubernare IV 85, gota
gutta A, 47.
L'assibilation s'est produite dans joy gaudium A, 66, et proba-
blement aussi dans vergi virgam II 1, mais quid de gelina VII 3 gal-
linam rapproché de galina VI 19 ? La graphie lenges linguas que l'on
rencontre ainsi que la forme lengues dans nos textes, militerait en faveur
du maintien de la gutturale dans gelina.
1 . Sur 'i etymologie de quinta et l'impossibilité de tirer cette forme du latin
quanta, voyez : Ascoli, Schizzi franco- provenzali dans VArchivio Glcttologuo
Italiano, vol. III, p. 91, note 1.
564 E- PHILIPON
G = ch : chanba * gamba A, 75, parchimin pergaminum III 14.
Médial,G tombe : leal legalem IV 18, leaux II 6, plaes plagas A, 37,
tioleri tegulariam IV 76, sauna sagunam (CC, 61, f° 1, et CC, 191,
f° 2 v°.
Il s'est vocalisé dans: leialment IV 8$, reyalmo regalimen V 1, play
plagam A, 52.
GE, GI : régir IV 85, gênerai IV 85, gens gentes A, 47, ymagena
imaginem ; jiens gentes III 21, genz III 30.
La gutturale s'est résolue en y : mays magis A, $ 3 , re v regem F, 1.
Ellea disparu dans: seelz * si gi 11 u s F, 1 , vintein vigintesimum IV 3.
GR, GL persistent à l'initiale : graci gratiam A, 54, glaz glaciem
A, $2. A la médiale le g se fond en palatale: Leiri Ligerim D, 2,
enteriment [= enteirimenti A, 50.
GN, NG : estaing et estaign IV 28, leigni ligna IV 8$, seignal si-
gnellum V 4, loing longe D, 2.
A la finale en roman g disparaît d'ordinaire ou se durcit en c : san
sanguinem et^/zssanguis A, 66, $2;sancA, 52, bourc burgum F, 1.
T
Précédé d'une voyelle qui disparaît en roman, il s'est parfois adouci
en d : sanda sanitatem A, $6, cudyet cogitavit A 54, acoindes adco-
gnitos D, 2, pleidier placitare F, 1, clodel *clausitellum D, 1,
coduriers F, 3, perda perdïta III 36, D, 1, G, cuydave cogitabat D, 1.
De même dans cindres cincturas CC, 384, où l'appui remonte au
latin.
Médial, sa destinée habituelle est de tomber: pueir *potere F, 1,
seya setam IV 66^ minuar *minutare G,
Il s'est adouci en d dans : pidia pietatem A, 77, pidouz pietosus
A, 54, 72.
A la finale, il disparaît quand il suit un a tonique roman : universita
F, 1, pra pratum VI 26, blaz *ablatus IV 68, jorna diurnatam D,
1, paia pacatum III 4, et tous les suffixes en -atum, -atam, -atem,
mais secret A, 69, revelavet, eret erat A, 69, pocket *poteat et poche
V, 3,4-
Précédé d'une consonne, il persiste d'ordinaire: cort curtem D, 1,
sort sorte m D, 1, cornenciment A, 39, bonament F, 3, tant tantum III
24, estendirunt, ajotaront A, 58, $ 9, part partem VII 44, fort fortem
VII 33, mais aussi: comcncimcn D, i, haporteron A, 92, avan abante
E, empegimen V 3.
Devant s ou z la chute du t est de règle: genz gentes III 28, toz
totos A, 56, pars partes A, 53, secrcz A, 68, tormenz A, 69, fors
fortes VII $ $, fromenz IV 67.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 565
TR = r : jra.ro fratrem III i, pare patrem A passim, mare A pas-
sim, buyro butyrum IV 10; et tous les nominatifs singuliers en
-ator -f- s qui ont donné des formes en -ares : creares A, 46, îroliares
I 21, acheîares II 1 , et par analogie vendares venditor-f-sJI 1, etc.
T non étymologique: ant annum III 21, A, 80 fert ferrum B, chart
carrum B, epassiot spatium B, port porci IV 7, drapi drappum IV
l<),notront nostrum E, rent rem A, 45, $3, 93, ament amen E, homent
hominem A 76, etaint stagnum E, negunt nec unum A, $3, havc*
franc, avec IV 3, engint ingenium A, 53, charbont CC, 373, f" 34,
enpcnart in penna -f- are CC, 373, fe 34, portart [Id.\, fermart fir-
mare CC, 373, f' 29, fort foras I 4, art arcum I 23, Este-vent VII
20, draf drapum H '.
La dentale disparaît lorsque la déclinaison amène une s ou ses équi-
valents Z, X : port porcos IV 8, drapx drappos IV 6, anz annos A,
54, homent IV 47, Estevenz VII 26, drax H, engint A, 54.
D
Initial ou appuyé il se maintient: dit dictos I 2, deit débet II 6,
acordaa adcordem -f- ati III 25.
Médial il disparaît d'ordinaire: reis radiées I 18, dimi dimidium
VI 3, B, Jue Judaei A, 37, meytia medietatem IV 1, Roon Rho-
danum [Cartul. munie, de Lyon, p. 420) et Ron IV 17, beneyt bene-
dictum A, 49.
Il s'est adouci en z dans ratex radellos I 9.
D final tombe ou permute en la forte correspondante a ad II 6 et
passim; — val vadit II $,vent vendit II $, quant quando IV 72, A, 36,
segunt secundum IV 83, grant grandem A, 66, freit frigidum D, 2,
mo/i!mundum A, $7, regart A, 54, ont unde ^CC, 191, f ° 3 v) III 1 ,
ryunt rotundum VI 37.
Ce t secondaire s'efface, lui aussi, devant s : grant grandes A, $3,
I 22, mont mundus A, 43.
DR = rr : desihr, carrel A 54, 53, charrant cadere habent F, 1.
— Pridrunt A 59, s'explique par le primitif prindrunt.
DS =ss assey ad se A, 41 , assi ad sic IV75, A> 3^-
Initial : pans IV 5, peyvro B, pieci IV 39, Champaigni Campaniam
IV 36 ; pion plumbum IV 25.
1 . Voir sur ce phénomène qui s'observe en diverses parties de la France,
surtout au midi, Romania, VII, 107, et VIII, 1 10.
$66 E. PHILIPON
Médial il permute en la labiale sonore v: soveran superanum F, 2,
sevelia sepelita F, savour saporem A, 66, peyvro piper B, cuvro
cuprum IV 28, ovreso peras V 4, povres III 21, mais pueblos populus
F, 1, 2, .3
P disparaît dans col colaphum, cors corpus D, i, chans campos
VII 30,, cham VI 4; mais drap IV 40. — Dans le règlement fiscal
de 1 3 5 1, la labiale sourde s'est vocalisée : draux drap os à côté de drax
txdraî H.
B
Médial il est traité comme p ichenevo cannabum I 24, favro fabrum
D, 2, III 3, livra libram I 25, II 3. — La vocalisation paraît s'être
produite dans jau.ro fabrum IV 80. — Final il tombe : pion plumbum
IV 2$.
BL : trabla tabulam E.
BT : dessoubz de s ubt us IV 87; mais dessoz, IV 6 5 et H, établit que le
b de dessoubz n'était qu'un souvenir étymologique et qu'il ne s'entendait
point dans la prononciation.
DOCUMENTS
TEXTES LYONNAIS IMPRIMÉS
J'ai dû me servir, pour écrire la phonétique lyonnaise au xive siècle,
d'un certain nombre de textes imprimés que j'indique par une capitale et
dont voici l'énumération :
A. Œuvres de Marguerite d'Oyngt (Oyn), prieure de Poleieins (Pelotens)
publiées par E. Philipon (Lyon, N. Scheuring, 1877). M. Guigue, le
savant archiviste du Rhône, dans l'introduction qu'il a bien voulu écrire,
établit le premier la véritable filiation de l'auteur des Visions. Le père
de Marguerite était Guichard, seigneur d'Oingt, petite ville murée du
Lyonnais, située à quelques lieues à l'ouest de Polletins '.
B LeCarcabeau (sic) du Péage deGirors. de 1225, publié par G. Guigue
(d'après une copie de « 1 375 environ. ») Lyon, H. Georg., s. d.
C. Tarif du péage de Lyon, 1 277-1 3 15, publié par M. C. Guigue à la
suite du Cartulaire municipal de la ville de Lyon (p. 406). Lyon, 1876.
1 . Carte de i'Etat-Major, n° 1 «19, Bourg. Polletins est situé dans la com-
mune de Mionnay, arr. et c. de Trévoux, Ain. Oingt est une des communes
du canton du Bois-d'Oingt, arr. de Villefranche, dép. du Rhône.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 567
D i. Li Contios de aliu abatre Peyraut, publié par M. A. Vachez à la
suite de sa Notice sur la destruction du château de Peyraud en Vivarais,
faite en 1 350 à la requête de la ville de Lyon. Lyon, 1879.
D 2. Li contios por allar abatre Nerveu et Fouris en Foreis publié par
M. A. Vachez, à la suite de sa Notice sur la destruction du château de
Nervieu et de la maison forte de Font en Forez, faite en 1 3 50 à la requête
de la ville de Lyon. Lyon, 1877.
Je me suis servi, pour ces deux documents, des copies que j'en avais
prises en 1 876 aux archives de la ville de Lyon où ils se trouvent partie
non classée). J'ai depuis, en 1882, collationné ces copies sur l'original.
E. Le livre de raison d'un bourgeois de Lyon (1316-1342) publié par
M. G. Guiguedans Lyon-Revue, n° du 31 octobre 1882, pp. 203-221.
F 1. Syndicat ou procès-verbal d'élection des conseillers de la ville
de Lyon pour l'année 1353, 19 décembre 1 352, publié par M. C. Guigue
à la suite du Cartulaire d'Etienne de Villeneuve. [Cartulaire municipal de
la ville de Lyon. Lyon, 1876, p. 45 5).
F 2. Syndicat ou procès-verbal d'élection pour l'année 1 356. 18 dé-
cembre 1355. [Ibid., p. 462).
F 3. Syndicat ou procès-verbal d'élection pour l'année 1359. 22 dé-
cembre 1358. [Ibid., p. 466).
G. Compte de Jehan de Durche (1384). J'ai publié cette pièce dans
Lyon-Revue, n° du 30 avril 1883.
H. Le Règlement fiscal de 1 35 \, publié par moi dans Lyon-Revue, nos
d'octobre, novembre et décembre 1883.
TEXTES INÉDITS
I. LEIDE DE L'ARCHEVÊCHÉ
Au xine siècle, le droit de taxation appartenait à l'archevêque de Lyon
et à son chapitre qui exerçaient alors sur la ville l'universalité des droits
régaliens. Parmi les principales ressources du fisc à cette époque se
placent les taxes levées sur les marchandises de toutes sortes qui en-
traient dans la cité '. Les archives du département du Rhône conservent
1 . On sait que les péages ou douanes intérieures survécurent à la féodalité :
c'est à leur multiplicité que Boisguillebert attribue pour la plus large part la
misère qui étreignit les classes ouvrières pendant les vingt-cinq dernières années
du règne de Louis XIV. Cf. Boisguillebert. Le détail de la France sus le règne
présent, édition de 1707, t. I, p. 41, 46, 54, 121 ; Dareste de La Chavanne,
Histoire de l'administration en France, II, 103.
$68 E- PH1LIP0N
un grand nombre de tarifs de péage ou leides : ce sont le plus souvent
de longues pancartes en parchemin destinées sans doute à être affichées
dans les bureaux de douane du temps. Celui que je publie ici, à en juger
par les formes de langage et par l'écriture, est l'un des plus anciens qui
nous soit parvenu : il parait remonter à la fin du xin'' ou au commen-
cement du xive siècle. Il a été classé au siècle dernier dans l'armoire
Abram, vol. 24, n° 1 , par l'archiviste Lemoine qui a écrit de sa main au
verso la mention suivante : « Vers l'an 1 300. Etat des marchandises en-
» trant à Lyon sur lesquelles le chapitre de Lyon conjointement avec
» l'archevêque percevoit le droit de leyde. »
A côté des droits de péage, notre tarif établit des droits de consom-
mation sur les fruits, les fromages, les œufs, la volaille, le sel, l'huile, le
chanvre et la laine ; il consacre en outre la perception de véritables im-
positions directes et personnelles, telles que droits de patente ou de
marché et taxe sur les étrangers Plusieurs de ces impositions se résol-
vaient en redevances en nature.
Czo est li lelda Mon segnior l'arcevesaue e del chapitre de Lian e les apertineiices de
la dita scgniori, li eau: mot de la Saunari.
1. Primeriment deit on per terra ou per aygui de les .1. somes de sal cel
qui vent : .j. soma a l'arcevesque et al chapitre.
2. Item deit li maysex de la parochi de Sant Pol, de la Tôt Sanz Unque a la
Sant Martin les lengues del bos e de les vaches al diz segniours et mais deis la
Sant Martin troque à Chalendes V d. fors per besti.
3. Item deit chaques revendares de Lian étranges ou privas qui revent fruyti
ne fromaios ne hues ne polali III d. fors ; et se il mantivont li vra, deyvont VI d.
fors que per la livra que per la revendiri. Et III poyses fors li Sauner a la Sant
Martin.
4. Item deyvont li fort Franceis qui sont a Lian III d. fors, et per la brey 1
autros iij d. fors.
5. Item tuit cil qui sont de la Lanatari deyvont chacuns .ij. s. de fors et .iij.
d. fors per la livra.
6. Item deit li chargi del lin, ou per terra[ou per esgui, chacuna chargi .j.
maysi, atant li una corne li autra.
7. Item deit chacuna caysi de mirex ou de veyros,ou per terra ou per esga,
chacuna caysi de mirex ij d. fors.
8. Item li futali ovra ou echapola de benes ou de barauz ou de culeres ou de
autra ovra deit li chargi ij d. fors.
9. Item totes les raymes qui aduyont los razex, acunes sont el piajo.
10. Item totes les sapines qui a Lian sont vendues, deit cel qui vent viij d.
fors e li naviouz de .j. fust ij d. fors e de ij pièces ij d. fors.
1 . Lisez : l'abrey ?
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV^ SIÈCLE $69
1 1. Item chacuna chargi d'aignius, ou per terra ou per aygi, deyvont iiij d.
fors, tant li una corne li autra.
12. Item deit chacuna chargi de eschalones ou per terra ou per aygui .j. liaci
de chalones ' .
13. Item chacuna chargi de veyros que on porte al col deit ij veyros...
14. Item li chargi del pcteux deit .j. petel, ou pcr terra ou pcr aygui, cha-
cuna chargi.
15. Item deit li chargi de les pales ou del bisons chacuna chargi .j. peci.
16. Item deit li chargi de les lances, ou per terra ou per aygui, .j. lanci cu-
munal.
17. Item deit li chargi de la peis neyri, chacuna chargi .j. pogez.
18. Item li chargi deus ex e deus ognions e de les reis, ou pcr terra ou pcr
aygui, .j. d. fort.
19. Item deist li chargi del tupins e del poz de terra .j. d. fort.
20. Item deyvont les places de ceus qui vendont ne ouvront sus Io pont ou-
tra II bans, outra la crois entroque a la fontana de Purchiri, ob. fort chacuna
placi, czo est a saveir Io jos ; e li mercer deyvont pusa fort et aus seyno et a
les feres ij d. fors ; e li mercer .j. d. fort e li etranio deyvont ij d. fors.
21. Item chacons troliares de Lian e tuit li autri revendiour qui vendont
huelo a mesura, a Ianpi ne a dimey lanpi ne a carteron, chacon deit .j. lanpi
de oylo et se deit levar lo primer Vendres de Careyma.
22. Item les duelles del vaysex e li cerclo, ou por terra ou per aygui, dey-
vont li fais de la petita muayson melli fort e li granz .j. d. fort e li C de les
duelles ij d. fors.
23. Item li chargi deus ars de les arbalestes, chacuna chargi deit .j. art.
2<;. Item deyvont cil qui vendont chenevo a Lian qui ne sont franc, de 18 d.
[poysa fort].
25. Item deyvont li lanater qui vendont lana a Lian, ou estranjo ou priva, li
cal ne sont franc de la dita lanatari, chacuns deit iiij d. fors, pcr la livra d'ar-
gent monea los iiij d. de sus diz.
26. Item (est) li fors de Bornua est al oubincer de la Saunari car que il
seiant, e deit vj s. de fors de servis a la Sant Martin.
II. DROIT DE PESAGE RECONNU AUX CITOYENS DE LYON
Cette pièce est tirée d'un registre en parchemin de dix folios (haut.
17 cent. 50 mil., largeur 1 $ cent.), classé aux archives du Rhône, ar-
moire Abram, vol. 25, n° 4. Sur l'une des faces de la couverture, éga-
lement en parchemin, se trouve en écriture du xive siècle l'inscription
suivante : « Ce est li papiers des piages de nres Seign l'archevesque et
» chapitre de Lion. » Sur l'autre face, l'archiviste Lemoine a écrit :
1 . Lisez : d'echalones.
57° E. PHILIPON
« Vers l'an 1540. Tarif ou carcabeau 1 des marchandises entrant dans
» Lyon qui doivent péage. » Le registre contient quatre pièces diffé-
rentes : i° Tarif du péage de l'archevêché. Ce tarif a été publié, d'après
une copie plus ancienne, par M. M.-C. Guigue, archiviste du dépar-
tement du Rhône, à la suite de son édition du Cartulaire d'Etienne de
Villeneuve. 20 Leide de l'archevêché et du chapitre de Lyon. C'est une
reproduction presque textuelle de la Leide publiée sous le n° 1. $° Re-
connaissance aux citoyens Lyonnais du droit de peser leurs marchan-
dises à domicile. 40 Tarif du péage du pont du Rhône.
Ce sont les cotumes et les franchises de pais de Lian, de que sont frant luit li chiens
de Lian seyns riens donar ne paier cl seigniurs.
1. Item chascuns citiens pot aveir sa vergi et son peis chiessey et vendre et
pesar totes les deneries que il vent se plaît à I'achetour ; et se li achetares vout
recivre pcr la man del pesour, li vendares en deit fere; et les deneries qui se
vendont al quintal doz estranges se deyvont recivre pcr la man del peisours ; et
deit chascons vendares estrangos meli pcr quintal et li achetares ne deit riens se
ellet citiens.
2. Item chascons citiens pot prendre la vergi chiez los peissours et portar
chiez sey se ellat quantita de deniries a pesar plus que ne puyssiant portar
2 homens ou treys chies lo peysour ; et se li pesares veut venir pesar, on lo deit
paier de son travail et de sa peyna tant seulement seins autres emolumens.
3. Item deit estre li livra de Lion de 14 unces el marc de Lion, et li quintals
de Lion deit estre de cent et une livre, oy fut meysa ly livra pour le trait, et li
dima quintaux de .1. livres et dime, et li quarterons de 25 livres et 1 quart, et
d'eyqui en avant ne vat poimt de gites en nigons peys.
4. Item chascons marchians estranges puet essegar ses charges de les deniries
que el veut portar de for, ou a vergi ou a roman, seynz riens deveir ou pesour.
S- Item de feyn ou de pailly qui se vent au quintal ne deit l'on riens ; et se
peut pesar pour cuy que vueille li vendares ou li achetares aye roman.
6. Item se nions citiens vent a peys ou a mesura qui ne seitleaux, el deit 60 s.
et .j. den. el segnur; et se el savoit la fauseta del peys ou delà mesura ellet en
la volunta del segnur ; et le citiens se el ne savit la fauceta el deit passa p^rson
seyrement.
III. LA TAILLE COMMUNALE DE 1341
Le droit de lever des impôts a toujours été considéré comme le plus
1 • Je pense avec M. Paul Meyer qu'il faut lire non pas carcabeau, mais bien
cartabeau: l'étymologie cartabellum ne laisseaucundoutesurce point. Quand
à l'erreur de lecture commise jusqu'à ce jour, elle est le résultat de cette simi-
litude souvent absolue qui existe entre les c et les t dans les mss. lyonnais du
xivc siècle.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIV0 SIÈCLE 57 1
précieux attribut de la souveraineté ; aussi est-ce le premier que reven-
diquèrent les citoyens Lyonnais au lendemain de leur émancipation
communale (1 269*. Il leur fut naturellement contesté par le pouvoir épis-
copal qui parvint à le leur enlever '1271), mais dès 1295 et grâce à
l'appui intéressé que leur avait prêté Philippe le Bel, les Lyonnais étaient
rentrés définitivement en possession du droit de taxation '.
La pièce suivante est relative à la taille que vota le Consulat pendant
le carême de l'année 1341 (N. S.). C'est le compte présenté par les frères
Pierre et Jean Chavence qui avaient été chargés de la recouvrer dans
l'enceinte de la ville. Elle s'élevait pour les deux rives de la Saône à la
somme de 1 182 livres 1 5 sous 10 deniers tournois dont 629 liv. 1 5 s.
2 d. pour le quartier de Saint-Nizier (rive gauche) et 55$ liv. 8 d. pour
celui de Saint-Jean irive droite).
En évaluant en moyenne la taille à cinq sous par personne impo-
sable, ce qui est assurément plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vé-
rité, on arrive à un nombre approximatif de 4,700 contribuables tant
hommes que femmes. Les non-recouvrements s'élevèrent pour la rive
gauche à onze pour cent et à vingt-cinq pour la rive droite : si main-
tenant on s'en tient au nombre des contribuables réfractaires, on voit
que ceux du côté de Saint-Nizier étaient en moyenne taxés à cinq sous
et ceux du côté de Saint-Jean à dix. — Le compte des frères Chavence
est conservé aux Archives communales de Lyon sous la cote CC. 294,
pièce 1 : c'est un rouleau papier de quinze centimètres de largeur sur
quatre mètres de longueur ; il est formé de dix feuilles cousues les unes
aux autres.
1. L'an de nostron seignour M. CCC XL en quareyma fut ordona de faire
una taili en la vila de Lion, li quaux fut comisa a levar parûcularment per viia
a Pero Chavenci et a Johan son fraro qui est rendus 2 de Sanù Katelina de
Lion, et pues ballier et mètre en la mann Johannin Panczu 3 per distribuir et
mespjrtir lay ont li conselliour de la vila ordonerant. Li quaux talli montiet
tota segon la taussacion douz pap^rs, tant deczay lo pont corne de lay.
.xic iiijxx ij. Ib. .xv. s. .x. d. t.
2. Don les .vic xxix. II. .xv. s. .ij. d. t. sont per devers Sant Nisies ; et les
.vr liij. Ib. .viij. d. t. per devf/s Sant Johan.
3 . De czo li diz Peros Chavenci per sey et per son dit fraro Johju est venus
a conùo lo primer jor de marz .M CCC XLII. per davant Pero de Gez, To-
i. P. Bonnassieux, De la réunion de Lyon à la France. Lyon, Paris, 1875,
p. 37 et 75.
2. Reclus?
3. Le ms. porte Johannin Panczu que Von a rayé postérieurement pour écrire
au dessus Pero de Gez.
572 E. PHILIPON
mas Girert, Guillemet Favro et Aynart de Vila Nova a czo comis per la ma-
neri seguent ; et est cis rontios toz a torneys.
4. Premerymenr li talli de vers la partia de Sant Nisies monte tant per celos
quy ant paia corne per cellos qui non ant paia, yssi corne dit dessus et per lo
paper d'icella talli se pot veir. .vic xxix. lb. .xv. s. .ij. d. t.
5. Don li diz Peros a ballia en deners coutanz entre plusors veis a Jolwnnin
Panczu dessus dit, yssi corne entre lo dit Johdnnin et Pero s'en sont acordaa en-
senblo, enclos lo derrer paiment que cis diz Peros fit lo dessus dit premer jor de
mars .M CCC XLII. que cis contios fut rendus. vc xvij. lb. .xiiij. s. .viij. d. t.
6. Seins los .xxv. s. .vj. d. t. qui furont pcr lo changio don parlera desoz.
7. Item a rendu li diz P. en erragios tant bonnsqujnt crois de plusors per-
sones qui non ant paia, yssi corne dit en .j. rollo particularment li quaux est
ci desoz cusus avoy cest contio. .Ixxv. lb. .iiij. s.
8. Item a rendu li diz P. en guagios de plusors genz qui non ant paia li quai
guagio furont mis en la mann Aynart de Vila Nova pcr paier et satifaire la re-
paracion et adreciment douz eschalers et talapen, don les dames de la Déserta
longiment aviant fet coupleinti, las la porta de la vila joingniant a lur mur.
.v. lb. .x. s. .vj. d.
9. Item balliet li diz P. a Mosse Hugon Liatart .vj. jors decenbro CCCXLI
sus son solairo. .x. lb.
10. Item ot mestre Johanz de Maçon el dit jor qui assi ère sus son solairo.
.iij. lb. .iiij. s.
1 1. Item per lo solairo de plusors jors a Loietes lo sergent, .iij. lb. .iiij s.
12. Item per portar los guagios entre plusors veis deis ches les genz tanque
ches lo dit P. .j- lb.
13. Item per .ij. papers pris ches Johan de Fluireuen que fut escritta li dita
talli. .iiij. s.
14. Item per parchimin a faire cidoles ouz diz guag/os. .ij. s.
1$. Item per mession faiti contra Perron lo Mois ef Guillermet Ratta qui no
voliant paier. -v. s.
16. Item per plusors perdes de moneies deis lo teins que li diz P. les retinie
el teins que el les balliave. .j. Ib.
17. Item monte li solairos del dit P. per recivre la dita talli segon la tags-
sacion faiti per los eonselliors de la quai li diz P. s'et tenus a paies. .xij. lb.
18. Somma que li diz P. a rendu tant en deners contanz ballies el dessus dit
Johdnnin Panczu corne en guag/os en erragios en atres délivrances et plusors
dépeins yssi corne dessus est contenu. .vjc xxix. lb. .xv. s. .ij. d. t.
19. Les quaux montave li dita talli de vers Sam Nisies et non plus et yssi deit
estre quitos. Et avoy czo balliet el dit Jo. Panczu .xxv. s. .vj. d. t. per alco/i
changio de monneia que el avit recet mellior que el no l'avit paia.
20. Arestaa lo dessus dit premer jor de marz XLII.
21 . Czo sont cil qui ne n'a[njt paia de la tally qui fut faiti lo marz après
Letare Jérusalem Tant de nostro[n] Seigniour M CCC XL em la partia de la villa
de vers Sant Nizies entre les dues aiguës et povres jiens de que l'on ne n'a
trova de que guagier, don li grossa somma est dessus. \ /
22. Premeriment Estevenz Farsay. .viij. d. torneis.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 575
23. Suivent les noms de trois cent sept personnes, hommes ou femmes, taxées
au total à LXXV Ib. III s. III d. t. qui n'ont pu payer leurs impositions. J'y
relève les formes suivantes : Andreus Borgeis, Johanns Platiers, Simonez li afa-
nares, Arbers Colombiers, Rolez porta letres, J. li tissirans, Berners li mer-
ciers, Li Rosa tissieri, Johanns Forniers, Phelipos li muniers, Johanns de Sant
Saphurin, Estevenez li groliers, Johanns dou Tenplo, Guillcrmez li Burguo-
nions, Andrevez li coduriers, Guillermons de Vianna, Johans li navetans, Juhans
de la Barma, Estevenez li palliaczares, Estevenez de Chatelliom, Johans li Lo-
reans, Sofrers guarnissares, li Michala, Perenetta quitanna, Lorency li cudu-
rery, Tenins li coreares, Guillcrmez de Brom.
Ci comcncc li contios devers Sant Johan
24. Item li talli devers la partia Sant Johan monte tant percellos qui ant paia
corne per cellos qui non ant paia, yssi corne dit dessus el comeucime/<r de cest
rollo et per lo paper d'icella talli se pot veir clarament.
.vc liij. lb. s. .viij. d. t.
25. De czo li diz Johanz Chavenci a ballia en d. contanz entre plusors veïs
a Johann'm Panczu dessus dit yssi, corne entre lo dit Johaunin et Johan s'en sont
acordaa ensenblo, enclos lo derrer paymenr que li diz Johannins en ot el dessus
dit premer jor de marz CCCXLII que cis coutiofs] fut rendus ouz dessus diz co-
missairos. .iijc iiijxx. lb. .xvj. s. .vij. d. t.
26. Seins los .xx. s. t. que el balliet per lo changio don parlara desoz.
27. Item a rendu li diz Johanz en erragios tant bonus quant crois de plusors
persones qui non ant paia, yssi corne dit particularmenf en .j. rollo cosu ci desoz
.vij" ij. lb. .xiij s.
28. Item en guagios de plusors g^iz qui non ant paia, li quai guagio furonf
mis en la mann Aynart de Vila Nova avoyios atros guag/os dessus diz per paier
et aamplir la quausa per que el ot los atros diz guagioz, monte.
.iiij. lb. .xvij. s. .vj. d.
29. Item pcr lo solairo del sergent en cest officio. .iij. lb.
30. Item per portar los guagios deis ches les genz tanque ches lo dit Johan
Chavenci. .j. lb.
31. Item per plusors messionns faites contra H. Ripaut. .j. lb. .x. s.
32. Item pcr.]. notairo qui fut menas iiij. veis per saiellarlos wis Tomas Bon
Jor. .iiij. s.
33. Item per una jornaa que l'on ot a Jaquemet Arnaut. .vj. d.
34. Item per .ij. requêtes faites à Johan Reymon et per .j. notairo a saiellar
.j. sin wis dava t les estimes. .iiij. s.
35. Item per .j. notairo qui fut a seisir plusors lois de meisou désire Guillaume
de Varry. .iiij. s.
36. Item per perda de plusors monneies deis lo teins que elles etiant receptes
tanque el teins que elles etiant paies el dit Johannin. .x. s.
37. Item pcr lo solairo del dit Johan Chavenci per recivre lad/ta talli, li quaux
fut tagssas pcr los conseil/ors. .viij. lb.
38. Somma que li diz Johanz Chavenci a rendu tant en d. conXanz ballies el
574 E- philipon
dessus dit Johd/min Panczu corne en guag/cs, en erragûw et atros dépeins, yssi
corne dessus est contenu. .vc liij. Ib. s. .vij. d. t.
39. Les quaux moutave li d/ta talli de vers Stf/it iohan et non plus. Et yssi
deitestrequitos et avoy czo balliet li diz Chaveuci el dit Johij/min Panczu .xx. s.
t. per alcou changio de monnnu que el avit recet melliour que el no l'avit paia.
40. Aresta lo dessus dit premer jor de marz CCCXLII.
41. Yssi apareit que JoWmins Panczus a recet en d. co//tanz de cella d/'ta
talli, tantdeczay lo pont corne de!!ay, en plusurs p^/tîes .ixc viij lb. .xj. s. .iij. d.
t. dont el deit conXar.
42. Czo sont cil qui non n'aut paia de la tali qui fut faiti en la villa de Lian
en la partia devers Sant Johan l'an M CCC. XL en quareima.
43. Vient après la liste des contribuables qui n'ont pu payer: ils sont au nombre
de 167, imposés à la somme totale de 342 livres 14 sous tournois. — Parmi les
noms cités je relève ceux qui suivent: Johaneta de Seinti Fei, Dideres Pechares,
Vilabois li peleters, Bertholomeus del Monteil, Matheus feraters, Li parchi-
miners, Johans Sirors messagers, Bfrners li codurers, Li Mercers, Johans de
Poleimeu, Johanins li taverners, li mullier Guillemet lo vanour, Thomas Gros-
colion, Trivers li echoudares, sire Guillames de Varey taxé à xxx lb., Lorenci
li nurici Jo. de Durchi, los enfans qui furuut Jo. Brunet, Johans Meysellers,
Chapellez li messajers, Perenin chivalers.
IV. TARIF DES DROITS A PERCEVOIR SUR LES MARCHANDISES ENTRANT
A LYON
V. CONVENTION PASSÉE ENTRE LES DÉLÉGUÉS DU CONSULAT POUR LE
FAIT DES FORTIFICATIONS ET BERNARD DE VAREY, ARCHITECTE
Vers la fin de l'année 1358 les Tard-Venus d'Aile de Buet occupaient
le Forez et pouvaient d'un instant à l'autre se jeter sur Lyon '. Dans
une de ses chevauchées, Jean de Grolée, bailli de Maçon, avait pu se
convaincre que la ville n'était pas à l'abri d'un coup de main ; ayant
trouvé les remparts dans un déplorable état de délabrement, il avait
convoqué en assemblée générale les officiers du roi, le Consulat et les
maîtres des métiers et leur avait persuadé de voter pour deux ans une
taxe d'octroi dont le produit serait employé à remettre en état l'enceinte
fortifiée. Tous les habitants de la cité, nobles ou marchands, laies ou gens
d'église devaient y être soumis. Le 4 décembre 1358, un tarif de droits
d'entrée fut élaboré ; c'est celui qui est publié ici. Cela fait, le Consulat
commit des percepteurs, puis délégua à quatre citoyens, deux ecclésias-
1. G. Guigue, Les Tard-Venus en Lyonnais, Forez et Beaujolais (1356-1369),
thèse soutenue en 1S84 pour obtenir le diplôme d'archiviste paléographe. Po-
sitions des thèses de l'Ecole d:s Chartes, p. 67.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 575
tiques et deux laïques, le soin de surveiller l'emploi des deniers. Ces
délégués choisirent à leur tour comme architecte ou maître de l'œuvre
Bernard de Varey.
Les actes qui constatent les faits que je viens de rappeler se trouvent
aux Archives de la ville de Lyon sous la cote CC. 189. Ils remplissent
un registre papier petit in-fol. de $6 folios. Ces actes sont rédigés en
latin, sauf la convention passée avec Bernard de Varey, une commission
de receveur rédigée en français (f° 54 r°), et le tarif qui, écrit en toute
autre langue que l'idiome local, eût risqué de n'être compris ni de ceux
qui s'y trouvaient soumis ni des préposés chargés de l'appliquer.
Le tarif occupe les folios 4 v° à 8 r° et la convention les folios 3 1 v°
à 33 r°.
Li Impositions de les choses qui entrerant dedenz les closures de la Cita de Lion tant
per terra comme per aygui de qualque pevsona que czo seit tant d'eglisi comme
du seglo tant noblos comme mexchianz et de toz atros estaz se lèvera a les portes
per la manière que s'ensieut:
1 . Premeremcnt : vins frans hu vins egros entrant en la vila de qualque per-
sona que el seit payera a l'entra per anna .j. quart gros. Et vins de meytia non
ren. Et vendeymi les 3 annes per 2 de vin. Et li vins hu vendeymi qui creytra
dedenz les closures de Lion payera comme czo de for.
2. Item touz vins que l'on vendra a Lion a menu, seit dedenz les clotres hu
non, se vendra a les petites mesures ; et li vendant rendrant a l'imposition lo
vintein.
3. Item toz vins mesclez havet espieces se vendra a les dictes mesures ; et li
vendant rendrait lo vintein segon le fuer que vendus sera enclos les dites
espieces.
4. Item toz blas qui vindra a molin payera iiij copons ' per anna.Et farina qui
entrera et non sera copona el molin paiera comme dessus.
5. Item touz pans coz qui entrera tant blans comme bruns dont li farina non
ara yta copona payera lo vintein.
6. Item bos et vaches, chacuna beti tant grant comme petita qui non teteit,
payera a l'entra dyme gros.
7. Item port dou pris de vij flurin et deis yqui en sus et vel laitent chacun
payera lo quin dou gros.
8. Item moutons, chèvres et porz de menz de .j. flurin payera chacuna beti
.ij. den. vien.
9. Item chivros et agnel paiera chacuns .j. den. vien.
10. Item quintal de gros fromagios et de serez et de buyro paiera li quintal
lo quart dou gros.
1 1 . Item dozeyna de fromagios de clou et atri de lour faezon, granz et petiz,
1. Voy. Du Cange, Copponus.
tj(, E. PH1LIP0N
l'on per atro, paiera dime quart de gros ; et deis Pâques ala San Michiel la
meytia.
12. Item .j. milliers d'arenz et de rigoz coranz paiera .j. gros ; et pogal an-
guilles et atres gros peissons salas paiera per cent peissons .j. gros ; et troytes
de Geneveys payera lo cent .vj. gros.
13. Item una ana d'uelo de nuys payera .ij. terz de gros ; et ana d'uelo de
chenava payera .j. Un de gros.
14. Item .j. quintal de noyaux payera .j. qu/'n de gros.
1 5. Item una sachia de nuis, czo est assaveir sachia de ana, paiera per ana
dyme quart de gros et menz de sachia ren.
16. Item una somma de sal paiera ij terz de gros.
17. Item .j. milliers de leigni dessus Ron, chacuns milliers paiera .j. gros.
18. Item soches et ezoehons per ardre payera a l'avenant de la dita leigni
per lea! estimacion de II homenz pris per les II parties hu per lo governour de la
dita imposicion.
19. Item legni de Maçon et de cela faezon paiera per .xxx. dozeynes a l'entra
.j. gros.
20. Item ambessi de furnilli de .vc. fes lambessi, payera a l'entra .j. gros.
21. Item .). cent de mayeri per fere vignes payera dime gros.
22. Item tuit navey novo entrant a Lion et tota futa per maysoner (sic) et
ovrar ouz veisseliers et ouz benners et per 1ère naveys granz et petiz et a servir
a cel acto, ytant en la vila plus de .j. jor natural après czo que sera notiffia a son
métro, payera de .x. flunns vaillent al'estimanci de II homenz preis comme dessus
•j- gros.
23. Item .j. quintal de sieu paiera lo terz dou gros.
24. Item .j. quintal de sein paiera lo quart dou gros.
2$. Item quintal de fer a ovrar et quintal de pion paiera a l'entra lo quart
dou gros.
26. Item .j. quintal de fer ovra et d'acer sens ovragio paiera dyme gros.
27. Item quintal de fer hu d'acier ovra en armes paiera .j. gros et dime.
28. Item .j. quintal d'estaing, cuvro, ouïes et metail payerai* .j. gros. Et se
li estaign est ovras en poteri nova et li couvros en peroleri nova si payera comme
bateri.
29. Item tota bateri de couvro per quintal paiera .j. gros et dime.
30. Item dozeyna de Corduan de Provenci paiera dime gros ; et dozeyna de
Corduan de Rumillie .j. terz de gros; et dozeyna de basa/mes de toz pais
.j. quart de gros.
3 1 . Item .j. quintal pesan de pelleteri de varz ovra en pennes fêtes hu non et
cru, qualque vair que czo seit popies et popeletes, hermines et leytices, paiera/;/
.xv. gros.
32. Item .j. quintal d'agnex ovras en pennes fêtes ou non et tota atra pelle-
teri ovra, excepta vair, paiera .iij. gros.
33. Item .j. quintal de tota pelleteri crua, excepta vair et escoyriouz, paiera a
l'entra .ij. gros.
34. Item .j. quintal d'ecoyriouz crus paiera iiij gros.
35. Item drapt de Brebant de totes conditions li pieci paiera iij gros.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 577
36. Item drap de Flandres, de Normandi, de Piquardi, deChampaigni et de
Bergoigni et de toz atres lues deis Lion en amont, excepta drapx ploies en tavel
seins frauda, payera li pecy .j. gros et dime.
37. Item tuit drap de Franci pleyes en tavel seins frauda paiera li pecy dime
gros.
38. Item pieci de sarges tôt de la/ma paiera .j. gros.
39. Item sarges qui ne sunt totes de lanna li pieci paiera .j. terz de gros.
40. Item tuit drap de Prove/ici de quelque villa ou colour que el seit et del
puey paiera li pieci iij quars de gros.
41. Item tuit drapt de ruel, czo est a dire de San Saphuro lo Chatel, de
Vienna et atros semblablos, paiera li pieci a l'entra .j. gros.
42. Item tuit cuer adoba de bos et de vaches et de chevaux paiera li pieci
.j. sisein de gros ; et petit vachon adoba paierait li dui per .j. cuer de bo.
43. Item cuers pelus de bos et de vaches et de chevaux payera li piecy dime
quart de gros.
44. Item totafuta detorneour, veiros et verreres paiera a raison de .ij. d. per
\ibva de sa valour a l'entra, a l'estimanci de II homenz preis per les II parties.
45. Item .j. bacons salas paiera .j. quart de gros.
46. Item touz poissons fres entrant per terra paiera li charreta a l'entra
.j. gros.
47. Item toz peissons fres entrant per aigui, seit grant hu petiz, paiera a
reison de ij deners per libra de sa valour a l'entra a l'estimanci de.I. ou de II ho-
menz seins supiet preis par les II parties, se les dictes II parties entre ellos de
cor a cor no poont acordar. Et dessoz la valour de iij gros, ren.
48. Item .vj. chief de pollali p[aierantj .j. den. vien.,ct de menz de .vj. chief,
ren.
49. Item .ij. chief de servasina a .iv. pies etquaionsleitens paiera»? .j. den.
vien. ; et dessoz, ren.
50. Item .iv. chief de servasina volant .j. den. vien. et dessoz, ren.
ji. Item .ij. oyes prives ou servages .j. den. vien. et dessoz, ren.
52. Item .j. cent de hues .j. den. v. ; et dessoz .j. cent, ren, mesqne non y
ait frauda.
53. Item auz, oignons et fruyta paiera de .iij. gros valliant .j. den. vien, et
de plus de .iij. gros a l'avenant et de meins, ren.
54. Item .j. hutal de chenevo maclo et fila paiera lo disein dou gros, et de
menz de xxv libres, ren.
$$. Item lo quintal de femella batua et ferrata paiera lo quart dou gros, et de
menz de x libres, ren.
56. Item chenevos iemella, crua et fila per quintal paiera dime terz de gros,
et dessoz .xx. livres, ren.
57. Item messi de lin paiera .j. den. vien. et dessoz .v. libr. pesant, ren.
58. Item fil de Cologne et de chenevo paiera per quintal .ij. terz de gros.
59. Item fil et estopes paiera per quintal .j. quart de gros.
60. Item totes teiles blanches de lin paierant per .x. annes dime gros.
61. Item teiles blanches de chenevo paierait per .xx. annes dime gros.
62. Item teiles crues de lin payeranr per .xx. annes dime gros.
Romania. XIII. 37
578 E. PHILIPON
63. Item Jj. beties chargies a châtaignes paieront dime quart de gros, et des-
soz una chargi, ren ; li quaux chargi, seit petita hu granz, seit conta per chargi,
mes que seit sus beti seins maiour chosa.
64. Item peyvros, gingibros, giroflos, quannella, succros, confitures et atra
espieceri et atres choses de consemblanf pris per quintal paiera .iij. gros; et sof-
frans paiera li quintalx .xij. gros; et per quintal de cire paiera .j. grosetdime;
et per quintal d'amandres paiera .j. terz de gros ; et per quintal figues, reysins,
ris, cumin, alonn et taux consemblables choses aviron cetuy pris per quintal
paiera 1/3 degros.
6$. Item cent quintal de fein payerant .j. gros et dessoz ij quintalx et dime,
ren.
66. Item merceri d'or et d'argent et de seie (et de seies) et cendaux de
totes colours, pernes, beuro et tota perreri paiera a l'entra ij d. per liv. a l'es-
timanci du seremeut, seins frauda de celluy cui li chosa sera.
67. Item tota autragrossa merceri paiera per quintal .iij. gros ; et dozeina de
crunichies de Loreyna paiera 1/4 de gros; et dozeina de crunichies de Dijon et
de Besenczon payera .j. sesin de gros; et dozeina de crunichies de seya paiera
.j. gros.
68. Item fromenz et vianda sechi saliianz de la villa per aygui et ara ita
vendus en la dita villa paierait les vi annes salliant comme dessus .j. gros; et toz
autres blaz saillianz per aygui et vendus comme dit est payera la meytia,et paie-
rait li vendour; et se el saut per terra si paieront li achetour hu li menour.
69. Item la/ma de mutons et de feyes a tota la sur per quinta[l] Io quin dou
gros.
70. Item la/ma de mutons et de feyes lava per qu/ntal .j. terz de gros.
71. Item borra de salliers et de batiers et pelerzper quintal le viij0 dou gros.
72. Item pluma per fere cutres paiera lo quintal .j. gros.
73. Item vivres et marchandises qui una veis arant paia l'imposition a l'entra
de la dita vila et en vudrant sallir après quant lour pleira per alar ellos vendre
en aucuna feyri hu nwchia affin de retornar en la dita vila czo que vendu non
serit, czo qui s'en tornera en la dita vila repaiera la meytia de czo que paia ara
a la premieri entra.
74. Item vivres et marchandises passant per la dita vila sens arretar alant de
pais en pais ne payerant ren, mais il laisserant gajo a l'entra tanque il arant
certifia de la sallia ; li qualx gajos valliet entieri entra et sera rendus fran-
chiment li diz gajos, faiti premièrement la dita certification.
75. Item vivres et marchandises passant per la dita vila et y arreterant per
prendre novella vittura hu per autra causa, mesque les dictes choses ne seyant
despleyes et motres per vendre, et non itarant en la dicta vila plus de iij jors
naturaux ne paierant ren, excepta sal ; et gajo leissirant a l'entra en comme les
choses qui veyeterant ren ; li quax gajos lur sera rendus franchiment quant il
arant certiifia de lour sallia faiti dedenz iij jors comme dit est. Mes se il motront
hou depleyont lour dites choses dedenz lesd. .iij. jors a causa de les vendre hu
changier, si payerant entieri entra; et puis porrant toz jors demorar se il vol-
liont en la dita villa. Et li dicta sal paiera yteit .iij. jors hu non.
76. Item tota terra et piera coiti assi comme chaux, tioles, quarrons, tupins
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 579
et consemblables choses paierait a l'entra a reyson de .ij. den. per libradelour
valour a l'estimanci de .ij. homenz pi\\s parles .ij. parties.
77. Item una sapina de piera per coyre en tioleri paiera 1 quart gros.
78. Item una sapina de piera per murar paiera le viij0 d'un gros.
79. Item .j. cent de quartiers de meyson de piera pcrtallier paiera .iv. gros.
80. Item moles de molin brun et de fauro et de barbier la pièce dirne gros.
81. Item moles de molin blanc paiera la pièce .j. gros et dime.
82. Item una sapina de terra de tiolier per coire paiera le viij0 dou gros.
83. Item una sapina d'arcyna per meysonar lo .x.° dou gros.
84. Item una beti chargia de charbon de pera paiera .j. den. vien. a l'entra
per terra; et per aigui paiera a l'avenant, a l'estima/îci cjmme dessus; et se li
dicta pera,Urra ou areina entre en la vila a plus grant navey ou sapina que sa-
pina acostuma, si paiera a l'avenant segu/it sa valour.
85. Item se aucunes choses, vivres ou marchandises sunt essublées de nomar,
taxar et escrire en ceta p/tsent imposition, si y serant nommées, mises et taxées
a l'ordena/ici de cellos qui serant ordena a gov^rnar et régir en gênerai lofet de
la d/ta imposition, toutes fois que mestiers sera ou que li caxavindra; mes que
czo seit totes veis le plus près que fere se porra bonament de l'imposition misa
sus sa plus semblabla chosa ; quar li veray enteutions est que tuit vivres et mar-
chandises entra/;t en la dicta villa per aigui ou per terra vailliant .iij. gros, lo
flun/i per .xij. gros, et deis yqui en sus, excepta mausoies de leigni, paiant a
l'imposition chacuns segaut sa valour et segont l'estimanci et l'ordenanci dessus
dita ; et les dites mansoyes a présent ne paierant ren.
86. Et que tout seit gencralment et singularment leva, régi et governa leial-
ment et seins frauda al at et ou profit de la dita imposicion et de les closures de
la dita vila.
87. Item et dessoubz iij gros valliant ne paiera l'on ren.
Conventiones domlnorum et B. de Veirey visitatorh operis
1 . Li visitares de les cloisons de la vila de Lion par devers le reyalmo sera
tenus a faire : Premerement devra itar continualment susl'ovra per sey prendre
garda se cil qui arant los pris faz font lours diz pris faz bein et leialment se-
gunt que faire devrant et que promeis arant, hu autre part en porchaezant les
choses nécessaires. Et mes aveir avoy sey a part utra les diz pris faz hun hu
II maezons hu plus se mester est et les manovros a cen apartignianz per arriar
et reparar petites choses en merlos et créneaux et atres choses que ne se poont
bonament mettre a pris fat ne a tachi hu atres manovres per boydrer chamins,
per abatre erbros et per fere plusours atres choses nécessaires ou convigniables
a les dites cloisons for de taches ou de pris fez, segont que devisa grossament
par les généraux commissaires de la dita ovra li sera et bon li semblera.
2. Item devra porveir au dit pris fertours et tacheours la pera et arena dont
il ovrerant, czo est assaveir acordar et satifare a celoscui li dita pera ou areyna
580 E. PHILIPON
sera a esgart de maczon ou atres bones gens sens suspiet pris par les II parties;
et mais faire voidier et delivrar chimins per vignies ou per terres, se métier fet
el charrey de la dita ovra, entendu totes veis el menz de domage ou préjudice
que faire se porra bonament,Çet en pacifiant et satisfaizant raisonablement lo do-
mage que les dites terres ou vignes en sutindront a cellos cuy apartindra.
3. Item devra faire cuvrir et reparar dedenz les tors et eschiffes de les dites
cloisons et faire ou deffaire huis ou fenêtres se métiers est et autres passours et
eschaliers lay ou bon sera, et devisar et porchacier a son puer bonament com-
men l'on pochet alar bandoneriment et sens empegimen, sens derompre par
dessus toz les murs et les dites cloisons, et par deffor et par dedenz la vila, deis
la porta de Saint Hyreneu tanque a la poterla jota la serva du chatel de Pieren-
cisa ; et faire plusours atros attos a l'at et ou profet de les dites cloysons segont
que Ii dita ovra requerera et motrera de jor en jour.
4. Item devra contar et paier chacuna semanna una veis ou plus se mestiers
est a toz los ovriers et manouvres et atres gens qui en la dita ovra la dita se-
manna aront travailla ou ballia de lours fûtes, ferramentes, cheaux, piera ou
atres ovres a la dita ovra convignables; et mètre en escriptlo nombrodoux jor-
naux dou diz ovrers et manovres, et la quantita et lo pris de les atres choses
et de cuy sunt prises, afin que distintament et singularment l'on poche veir cla-
rament czo qui sera mis et dépendu en la dita ovra la dita semanna, tant
comme distinguir et esclarzir se porra bonament sens confusion de parolles ; et
los diz escripz faire de sa main ou d'atra main segnia et aprova de la sin ou de
seignal de notaire, afin que appareisse que tôt seit fait luy sachant et consintant;
et ycellos escripz tenir et gardar per devers sey a fin de rendre contio semanna
per semanna ouz généraux commissaires sus lo fait de les dites closures ou a
atro aiant puer sus cen, tantes et quantes veis comme requis en sera.
$. Item se li diz visitares ha a faire per sey ou per alcun de sos amis alcuna
chosa ou jorna a tenir toisant hu pesant qui bonament seins la presenci de sa
persona ne se peist faire, mesque czo ne seit pas chascuns jour ne soven, faire
lo porra seins se mefaire, entendu totes veis que czo seit a hures a que li dita
ovra non ait métier ne luy et que icelles dites hures il ait sus la dita ovra cer-
tana et covignabla persona tenant son lua et parlant per luy, en tel manieri que
celles dites hures li dita ovra per deffaut de sa presenci ne seit de ren empiria
hou damagia.
6. Item per faire et acomplir la dita ovra li dit gênerai commissour serant
tenu de porveir pecuyni baillia per la main del recevour de l'imposicion ordena
a levar a les portes de la dita vila per lo fet de les dites closures ou per atra
main tal comme bon lour semblera, chacuna semanna tal summa comme lour
pleira et comme a lour avis faire se devra; de la quai summa li diz visitares
deivet paier et faire faire de l'ovra tanque a cella valour et non plus.
7. Item li diz visitares jurera sus los sens avangilos de faire ben et leialment
les choses dessus dites et chacuna d'icellcs a bon et sain entendement seins al-
cune fraude, et rendre bon el leial contio chacun meis hu chacuna semanna se
per los diz commissaires ou atro sus czo aiant puer requis en est ; li qualx
contios appareisset par escript distintament et clarament escript de sa main ou
d'atra main seignia et aprova de la sin ou de seignal de notairo, comme dessus
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 581
est dit, en balliant la copi de mot a mot a celluy ou cellos qui lo dit contio re-
cevrait per lo dit contio visitar, aprovar ou reprovar, si comme par rey son sera.
8. Et li dit commisseiro volont et outreyont que tôt czo qui se trovera es-
cript sus !o fait de la dita ovra de la main dou dit visitour ou d'atra main sei-
gnia et aprova de la sin ou seignia de notairo, comme dit est, seit conta et
aprova per elos et per celos qui lo dit contio recevrant, et en tal manieri
comme se de chacuna chosa ert lettra grossea et seignia de notairo, entendu
totes veis et barat et tota frauda for.
9. Et se pcr la negligenci frauda ou barat dudit visitour, qui ja n'avigne, al-
cun deffaut ou domage li dita ovra avit, li diz visitares 0 promet de rendre et
satisfare a l'ordenanci douz diz commissaires et en oblige toz ses biens et re-
noncet a toz drez et se suppose a totes cors.
10. Et per lo traval, diligenci et perda de besoignes de luy et de celuy qui
per luy sera en sa absenci, comme dist est, et del cler qui li escrira ou seignera
se point en ha, li diz commissaires au dit visitour assignont XVIII deniers gros
de salairo chacuna semana,a contar lo flurin per XII gros. Et volunt que sus la
pecuyni que el recevra per fayre la dita ovra, comme dessus est dit, el Ios poche
prendre et mètre en escript avoy los atros dépens et mises faites la dita se-
manna. Et durant celés convenances pcr lo cours de .j. an ou de menz a la
volunta douz diz generauz commissaires.
Actum et datum in camerâ consilii domni archiepiscopalis Lugdunensis, pre-
sentibus dictis dominis commissariis, videlicet : domino Petro de Virix magistro
chori ecclesie S1' Justi, Johanne de Neuro et Aynardo de Villa Nova, nec non
Guillelmo Ragatier de Rossillione enBeageys et Stephano de Vareyo,testibus ad
premissa vocatis et rogatis, die ultima Januarii millesimo trecentesimo quinqua-
gesimo 8V0. P. de Rochon.
VI. TERRIER DE ROCHEFORT
C'est Pénumération des cens en argent ou en nature dus au chapitre
de Saint-Just dans l'obédience de Rochefort. Cette obédience, qui com-
prenait les paroisses de Duerne, Saint-Martin-en-Haut, Thurins, Sou-
cieux- en-Jarrêt, Messimy, Rochefort et Rontalon, était renfermée au
xme siècle dans les archiprêtrés de Jarret et de Courzieu '. Les paroisses
y comprises, sauf Rochefort aujourd'hui annexé à Saint-Martin, ont
formé en 1791 les communes du même nom dans l'arrondissement de
Lyon. Le terrier de Rochefort, conservé aux archives du Rhône, fonds
Saint-Just, partie non classée, remplit un petit registre parchemin de
dix folios, hauteur 1$$ miilim., largeur 135 mill. ; d'une écriture assez
1. La Mure, Hist. ccclês. du diocèse de Lyon. Lyon, 1671, p. 230 et suiv.
582 E. PHIL1P0N
grossière, il paraît remonter au début du xive siècle. Ce qui en est publié
ici commence vers le milieu du P 6 r° pour finir au f° 10 v°.
En la pjrrochi de Soceu.
1. A Verchireu ' GuiUclmos Raymonz per son curtil et pcr lo pra de Garon
justa lo molen de Balom et per les vines de Clomylon .iiij. d. forz, poesameyns.
Item tint .j. peci de terra, [a] tachi justa lo pra de Balom.
2. Item Johanz Jaquemos pcr son curtil et pcr la vercheiri davant sa mayson
et pcr la vcrcheiri de la font et pcr lo clapon justa la terra de Enay et pcr la
vcrcheiri justa les vines de Clomilon qui est apella Boissons Ryonz et pcr lo
petit pra et pcr la vcrcheyri justa lo pra Girin Raimont .iij. d. poesa minus. Et
tint .j. peci [a] tachi justa la terra de Ennay. Item altra el Chauarneys. Item
altra justa lo pra del vergiel Richart et altra qui est apella li cams de Valelles.
3. Item les files a la Peliarda pcr lor curt.l et per la vcrcheiri de las et perla
vcrcheiri de la font et pcr lo petit pra et pcr lo pra de vergiel Richart .ij. d.
forz; et tint la terra tachibla justa lo petit pra. Item altra el Chauarneys et altra
en les Valelles.
4. Item Johanz Roberz pcr son curtil et pcr lo pra del Molen et pcr lo cham
desus et per la flagi de la font a l'echacyer et pcr lo pra de Clomilon et perla
vini et per lo pra justa lo Martyn Blayn et per la vcrcheyri justa la vini Poncet
Chanayreu [fol. 7), pcr la vcrcheyri de très lo curtil Boer .iiij. d. forz et la terci
partia de .j. vyanneis, et pcr lo clapon de pra cumynal et pcr la vini qui se tint
a la vini Johan Blayn et pcr lo molen .iiij. d. forz et la terci pjrtia de .j. ob.
Item tint la peci tachi de le bysaut. Item altra justa la flachi del Chauarneys.
Item altra de très la mayson Joan Blayn.
5. Item li efaynt P. de l'Olmo .j. d. pcr la vini justa la vini Johan Jacerant.
Johanz Jaceranz .iij. poeses perla vini justa la vini P de l'Olmo.
6. Item Jacquemos Corvas ob. fort perla vini justa les vines GirynRaymont.
7. Item ly molens Loryen .iiij. d., poesa minus.
8. Item Johanz de la Rochi pcr lo curtil de Vc/chireu et pcr la vini de Clo-
mylon et pcr lo pra justa lo pra Martin Chalamel et per les vines (v°) justa la
vini Gyrin Raimont et pcr la peci justa pra cuminal .iij. d. forz. ittm tint
.j. peci tachibla en vergiel Rychart. Item altra justa !a Sayni.
9. Item Girins Raymonz pcr la terra desus pra comunal et per pra comunal
et la vini justa lo flachat .iiij. d. forz. Item tint .j. pechi tachi justa I: vines de
Clomilon. Item altra a la pereyri.
10. Item Peros Raymonz per son curtil et pcr lo pra justa lo molen et pcr...
et per lo pra desuz et pcr lo pra justa la terra Martyn Blayn et pcr lo pra de
Clomilon et pcr pra cumunal et per la vcrcheyri justa la vini Poncet Chauayreu
et per la vini de Clomilon justa la vini Raynier .iij. ob. et .]. poesa. Item tint
Bi. peci tachibla justa la vini de Clomilon. Item altra el Chauarneys. Item altra
justa la terra Johan Blayn.
Aujourd'hui Verchery, annexe de Soucieu.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 58$
1 1. {Fol. S). Item Martyns Chalameuz per son curtyl et per la terra de Boy-
son Ryont et per la vini de Clomylon et per lo pra de Clomylon justa lo pra Johan
Chapel et per pra comunal et per lo pra del vwgyel Rychart et per les v r-
cheyres qui si tino/!t et per la vini desuz Verchireu justa la vini Galupyn et per
la vercheyri justa la terra Gyrin et per la tara justa lo pra Gyrin .iiij. d. et
poesa forz.
12. Item Peros Roberz per la vercheyri de pra cumynal et per lo curtyl del
Roberz .ij. d. forz et la tc'/ci partia de ob.
15. Item ly Morella, Buyaz, Andreus Vellays, chacuns de ces la seysena part
de .iiij. d. forz per les vines de Clomylon.
Item en la paxrochi de Maysimeu ' .
14. Ly enfaynt Johan de Bulom per 1er curtyl et per la vyni qui est entre les
vines Johan Chapel .v. d. forz et d;V/:i galina (v°) et .j. d. viaral. Item poesa del
pra Borrel. Item ob. per la terra que lor pare achatet de Johan Guy qui est
justa la terra Poncet Bonvyn.
1 $. Item Johanz Chapeuz per son curtyl et per la vini justa la vini Johan He-
rayl .v. d. forz et dimi galina et .j. d. viaral. Item per pra Borrel .j. poesa.
Item per lo for ob. Item per lo molyn .viij. d. Item tint .j. peci tachiblaa Fon-
tanel.
16. Raymonda ly moler Johan Chapel per lo pra de Clomylon justa lo pra al
Roberz .iij. poeses.
17. Item Martyns Anblarz et St. Anblarz per lor curtil et per lo pra justa la
mayson et per l'ort derere .iiij. d. forz et .j. galina.
18. Item St. Anblarz per la vini justa la vini St. Eroyl .ij. d. forz.
19. Item Guiïïelmos Burdyns perla vinyqui est el clo de Furyan .iiij. d. forz
et âinn galina.
{Fol. 9r°). 20. Item Johanz Guys per la terra justa los holmos de Balom et
per la terra justa la terra de Balom et per la vini justa la vini P. Bona pays et
per la terra justa pra Borrel et per la terra justa pra al Bona pays .ij. d. forz.
21. Item ly curtiuz al Bona pays .iiij. d. et .j. galina.
22. Item St. Bona pays per lo pra de Sauzil .iiij. d. fort, poesa minus.
23. Item Hugo Bona pays p.r la terra del coyn justa la grant vi .iiij. d. et
ob. forz.
24. Item Peros Martyns per la vini el clo de Balom justa la vini Poncet Bon
vin .vj. d. forz.
25. Item ly efaynt P. Pupon et Mychalet Pupon per la mayson et per la ver-
cheyri justa lo poys al Forneuz .iiij. d. forz.
26. Item Thomas Pachons per lo curtil Macuyon et per la vercheiri de très
la mayson et per los chambons de la Chaudana et p:r Fort justa la terra Andreu
Charon (v°) et per lo pra et per la peci justa lo curtil de Guylermen .ix. d. forz
1 . Aujourd'hui Messimy, commune du canton de Vaugneray, arrondissement
de Lyon.
584 E- PH1L1P0N
et .j. ob. Item tint .j. peci tachibla vers Guylermen. Item altra el Vinuenz.
Item altra en la Chaudana. Item .ij. peces desus Guilerment. Item altra desus
P'orches Aymon. Item altra justa los holmos de Chasannes. Item altra el
Bruchet.
27. Item Ponci et Johanna Pachones .ij. d. pcr la lor part de les choses
Thomas Pachon.
28. Item Thomas et ses serors .j. galina pcr les choses dites.
29. Item St. Herauz pcr lo molyn et pcr Io pra de las .viij. d. et poesa.
30. Item Huguos Gyrauz per la terra del coyn .ij. d. et pcr la vini justa la
vyni Johan Guy .j. d.
31. Item Peros Chapus pcr la vini justa la vini Gyrin (fol. 10) Doyreu
.xiij. d. forz et .ij. d. vyarauzforz.
32. Item ly curtiuz Johan Herayl per la vini justa la grant vi et pcr la viny
justa la viny al Jalarz .ix. d. et ob. forz.
Item en la parrochy de Roclufort.
33. Johanz et P. Blayns pcr lo pra desus lo buec de Serra .ix. d. forz.
34. Item Peros del Buec per lo pra desuz lo buec de Serra .iij. d. forz.
35. Item ly Raphaël per lo pra desuz lo buec de Serra .iij. d. forz viarauz.
36. Item Poncez Bons vins .iiij. d. forz et àinn galina pcr son curtyl.
Item in parrochia de Ranthalun.
37. Acharia et Johansde Mont Ryunt .j. bicher de froment et .ij. d. forz et .j. ga-
lina et .iv. d. forz viarauz pcr lor curtyl (v°) et pcr la maison Zachariae et per
ortum et per pratum inferius et per petiam de les Flaches '.
VII. FRAGMENTS D'UN TERRIER LYONNAIS
Ces fragments m'ont été obligeamment communiqués par M. Guigue,
le savant archiviste du Rhône ; ils se trouvent sur un rouleau en par-
chemin et font partie des pièces non encore inventoriées. C'est l'énu-
mération des cens dus dans les paroisses de Sainte-Consorce et de Marcy
à un bénéficier non désigné, mais qui était suivant toutes probabilités le
chapitre de Saint-Just. Ce chapitre était, comme on sait, possessionné à
Sainte-Consorce et nomma à la cure de cette paroisse jusqu'en 1791 2.
Ce est li servis de Sainti Consorci 5.
1. Premièrement Symeons de Pollionay .iij. sols fors en may e .iij. sols a la
Sant Martin p.rla columberi.
1. Le reste est en latin.
2. La Mure, loc. c;f., p. 239; almanach astronomique et historique de Lyon
pour 1790.
3. Sainte-Consorce, canton de Vaugare,ny arr. Lyon.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE $8$
2. Item Johannins dcl Molein .iij. sols fors en May et .iij. sols fors a la Sant
Martins et dimi gelina per la columberi.
3. Item Estevenins Jomars .xij. deners fors per la terra et per lo pra de
Rentenno et dimi gelina a la Sant Martin per la columberi.
4. Item Estevena qui fut moller al fil Blein de Sainti Consorci et Peros sos
fiz .iij. deners fors per la vercheri del chimin de...
5. Item Margarita moller Peron al fol de Charbonieres ' .iiij. deners fors per lo
pra de la riveri de Sainti Consorci a la Sant Martin.
6. Item Martins Pascalas e si fraro .iij. deners fors per lo bosc de la chievra
et .\. dener fort per... de Tronchieiz e .v. deners fors per lo pra dou Ratier en
May e .viij. deners fors per lo pra del Tronchieiz.
7. Item Andrevez Mascons .x. deners fors per lo pra del Troncheyz.
8. Item Johanz Reis .j. comblo chauchia d'aveyna e dimi ras per lo pra desos
Massonno e .vj. deners fors e .j. comblo e dimi chauchia d'aveyna per lo pra e
per la vercheri desoz Massonno e .xv. deners fors e .j. ras e dimi d'aveyna per
lo champ de la Fargi e .xv. deners fors e .j. ras e dimi d'aveyna per lo champ
de la Fargi qui fut Andreu de Massonno e .j. comblo peylo d'aveyna per la
terra de Teyssoneres qui fut Thomas de Massonno.
9. Item per lo Troncheyz .vij. sols .xj. deners fors en May et .vij. sols .x. de-
ners fors e una gelina et .i bichet de chastannyes per lo teniment del Troncheiz.
10. Item Andreus de Macenno dimi comblo chauchia d'aveyna per son curtil
e una gelina et .iij. deners fors e dimi jornal.
1 1. Item Lorenz de Macenno dimi comblo chauchia d'aveyna e .iij. deners
fors e dimi jornal per son curtil.
12. Item Estevenz Cholez .j. ras e una copa d'aveyna per lo pra davant la
mayson, e una copa de froment e .xj. deners fors et obola per son curtil e per
sa maison, e obola fort per la gageri, e .ij. deners e obola per czo qu'il tint de
Magniart de la riveri ; e deit la sua partia de .ij. gelines et de .iiij. pugins per
lo curtil de la riveri.
13. Item Jaquemez de la riveri .ij. ras e .ij. copes d'aveyna e la sua partia
de .j. bichet de froment comunalment per lo curtil de la riveri e .vij. deners e
obola fort e la sua part de .i. sestier de vin e la sua part de .iiij. pugins e de
.ij. gelines et la sua part de .ij. jornauz per lo cultil de la riveri.
14. Item Johannez de la riveri .j. ras e una copa d'aveyna per .ij. comblos
chouchies e per .ij. ras que il deivont comunalment entro lour per lour curtil e
.v. deners fors e la sua part de .j. bichet de froment e la sua part de .j. sestier
de vin, tant corne il vant en host e la sua part de .ij. gelines e de .iiij. pugins,
de .ij. jornauz communalmen sus lofs] curtix de la riveri.
15. Item Thibauz de la riveri .ij. ras et .j. tierz d'aveyna per son cultil per
sey et per ses serors e la sua part de .j. bichet de froment er la sua part de
.j. sestiers de vin tant corne il vant en host et la sua part de .ij. jornauz e la
Sua part de .ij. gelines et de .iiij. pugins e .x. deners fors per sey et per ses
serours.
1. Charbonnières, canton de Vaugneray, arr. Lyon.
$86 E. PHILIPON
16. Item Estevenz Bochus .xij. deners fors et .iij. oboles fors per son cultil e
.ij. comblos peylos d'aveyna eunagelina.
17. Item Johannez Bochus .ij. ras d'aveyna per son curtil e .iij. deners fors
e .xiiij. deners fors e dimi gelina e dimi jornal per lo pra qui fut Duerna.
18 Item Guicherdez de la Vergi et Marieta Fauressa et li enfant a la Rosan
.vj. deners fors .xviij. deners fors et .iij. gelines per lo curtil e pcr los pras de
Trentinyen.
19. Item deit per la meison .iiij. deners e una gelina e per la vercheri qui fu
Bertolmeu Acar.
20. Item Guicherdez de la Vergi .x. deners fors et .j. comblo e dimi peylo
d'aveina e dimi gelina e dimi jornal pcr lo pra e pcr la vercheri qui fut Estevent
Duerna de Trentignyen.
21. Item Johanna Rosa e Estevenins sos fiz .xij. deners fors et una gelina per
la vercheri de la font e per sa mayson.
22. Item Peronez Arbers .xxj. deners fors et .ij. comblos chauchies d'aveyna
e una gelina et .j. comblo chauchia pcr lo curtil Hugonan e .xxj. deners fors en
may e .j. comblo peylo et una gelina per e .ij. jornauz e una gelina per
son curtil e pcr son teniment, czo est a saveyr la terra dou chanever juxta
fontem...
23. Item li Reys Coluns .xviij. deners fors e una gelina pcr son curtil e
.viiij. deners fors per lo pra de Ratier et .vj. deners fors per la terra Hugonan
e .iij. deners fors pcr lo pra de Saunies et .xij. deners pcr lo pra qui fut Peron
Bochu e una gelina pcr lo pra de Saunies.
24. Item .xij. deners et .ij. ras avene e una gelina pcr la vercheri...
25. Item Matheus de Quincyeu .vj. deners fors per la vercheri de laTioleri.
26. Item Estevenz des Chans .iij. poyscs fors pcr sa mayson e pcr la vercheri
desus la rochi e .iij. poges fors, e mais .iij. poyscs fors per la chôma de Ver-
noyes.
27. Item Lorenci li moller Johan Blein de Valancieu .j. dener fort per lo
chambon de Granval.
28. Item Estevenez Reis .j. dener fort pcr lo flachez qui fut Johan Porcher e
.j. dener poysa fort pcr la grangi qui fut Johan del Chans.
29. Item... deneyr .iij. poyses pcr la chôma de Vernoys.
C'est li servis de Marcyeu ' premercmant
30. Johannez des Chans .j. jornal pcr son curtil e .iij. deners fors pcr la
vercheri de Masseno, e .v. deners fors pcr lo curtil qui fu de la riveri qui fut
Andrevet fil Blanchin, e lo tierz de .j. sestier de vin tant corne il vant en host.
31. Item Antoyni sa moller .iij. deners fors e una gelina per lo curtil e per
sa mayson.
32. Item Martins dels Chans .j. d. per la vercheri qui fut Acharian del Chans,
e si frare per lo curtil vna gelina.
1 . Marcy-l'Etoile, canton de Vaugneray, arr. Lyon.
PHONÉTIQUE LYONNAISE AU XIVe SIÈCLE 587
33. Item Biatrix filli BlanJinan .j. cl. et obola fort per la vercheri qui se tint
Andrevet Purcher, e per son curtil e per la vercheri de la gager i ob. fort, e per
la terra de la gageri poysa fort.
34. Item Estevenz fiz Acharian des Chans una obola fort per la vercheri del
curtil Acharian.
35. Item JohanzBonars .iij. fors et una gelina et dimi jornal per son curtil e
una poysa per la terra de Grant val.
36. Item Andrevez Purchers .iij. ob. per son curtil et .vj. d. per lo pra Ront
et .iij. d. per la vercheri de les aines; deit .j. ras e lo tiers de .j. ras d'aveyna
per la sua part del pra de Massonno e .iv. deners fors per cd mesmo pra, e
.j. ras d'aveyna per son cultil e la sua part de .ij. gelines.
37. Item Peronins Purchers .j. comblo chauchia d'aveyna perla vercheri qui
fut Michal e .iv. d. per la vercheri de les aines (Biatris los paie) et .iv. d. fors
per la vercheri de la gageri e ob. fort per son curtil, e ob. fort per la terra de
Chassanola.
38. Item Jaqueta filli Blandinan .ij. d. e p. fors per son curtil, e .j. ras
d'aveyna per la vercheri del noyer.
39. Item Peros del Chans .xij. d. fors per la vercheri de les vignies qui fut
Acharian del Chans (Martins... payet per Peros del Chans).
40. Item Margarita Eudma .j. comblo chauchia d'aveyna per son cultil e
.viij. d. fors e dimi gelina per sa mayson e dimi jornal.
41. Item Andrevez Eudins .j. ras d'aveyna per la sua part de .ij. comblos e
.iij. d. e p. fort per son curtil.
42. Item Jaquez Eudins .j. ras d'aveyna per son curtil e .iij. d. e p. e la sua
part de .j. jornal.
43 . Item Alays mullier al fil Peronet Margaret .xij. d. fors per la terra de les
vignies.
44. Item Peros Matelions .iij. ras d'aveyna per son curtil e per lo pra de
Massenno e lo tierz de .j. ras e la sua part de .ij. [gelines per lo pra de Mas-
senno e .vj. deners e ob. fors per son curtil e .ij. d. fors per lo pra de Mas-
senno e la sua part de .j. jornal e .j. d. per la vercheri des arbres.
45. Item Johannez Gondras .j. ras d'aveyna per la sua part de .j. comblo e
.v. d. e p. fors per son curtil e la sua part de .j. jornal e la sua part de una
gelina.
46. Item Estevenz Gondras .iij. d. per la terra del Vorzo e .ij. d. e p. fors e
la sua part de .j. jornal e la sua part de una gelina e .j. ras de aveyna.
47. Item Guillermez Gondras .iij. d. fors per la terra del Volzo e .iij. ob.
fors per lo cultil aus Eudins e .iij. d. per lo chenaver si mare.
48. Item Estevenez li Rogi .vj. d. fors e ob. fors perla vercheri de les vignes.
49. Item Johannez de les Moles .ij. ras d'aveyna per lo champ Belin e .j. ras
per les apreyz qui tu Andreuet de les Moles e .iij. ras per les apreyz, e una ge-
lina e dimi jornal.
50. Item Peros Poyeis .iij. comblos chauchies d'oveyna (sic) e .xiij. d. e ob.
forse dimi jornal per son curtil e una gelina e .j. jornal e dimi gelina.
5 1. Item Peros Coccus .j. d. fort per sa mayson e .xviij. d. fors per lo curti
Rubout e una gelina.
(88
E. PHILIPON
52. Item Johanna Gonteri .ij. d. e ob. fors e dimi gelina pcr la vercheri de
la Ronzi.
53. Item Estevenins Gontiers .ij. d. e ob. fors e dimi gelina [per la ver]
chéri de la Ronzi.
54. Item li Rosa de Loschat .iij. d. e ob. fors pcr lo buec... Molli.
55. Item Johanneta sa filli .iij. d. fors pcr lo buec de les Aines.
56. Item Martins li Engleys .iij. d. fors pcr lo buec de les Aines.
$7. Item Guillermo Bonifaci .iij. d. fors pcr son curtil e .iij. d. fors per lo
: la Molli e .iij. d. fors p.'r la terra de la Ronzi.
$S. Item li Maria .j. comblo chauchia d'aveina pcr son curtil.
59. Item Guillermez Garners .j. ras e dimi d'aveyna p.'r rayson del comblo
chauchia p-rlo cultil qui fut Guiilerman de Boschat e .j. comblo chauchia pcr
son curtil e .iij. d. fors e .j. jornal e .ij. d. fors p:r la gageri e la sua part
d'una gelina.
60. Item Juliana filli Guiilerman del Bochat dimi ras d'aveyna pcr lo curtil
si mare.
61. Item Johanna Coccu moller Gontier .ij. d. e p. fors e dimi gelina pcr la
vercheri de las l'eglisi e dimi ras d'aveyna.
62. Item Johanz Tibauz .j. ns e dimi d'aveyna p:r la terra del clos e .xiv. d.
fors p^rson curtil e pcr la terra del clos e dimi gelina pcr lo pra del chimin.
65. Item Thib3uz sos frares .ij. d. e ob. fort p;r son curtil e .j. ras d'aveyna
p.T la terra del clos.
64. Item li Rossa muller Jaquet .iij. d. e la sua part de .j. jornal pcr lo cur-
til e la sua part de .j. gelina e .j. comblo chauchia d'à.
65. Item Estevenet sos fils .j. d. pcr sa terra de Chiasinola.
66. Item Guillermos Coccus .j. comblo chauchia e dimi ras peylo d'aveyna e
.ij. d. e p. fors e dimi gelina pcr son curtil e p.T sa mayson.
GLOSSAIRE
a IV 69. avec.
alonn IV 64, noisettes
ambessi IV 20, rases.
anna IV 4, charge :.'..-. âne.
arena V 2. areyna IV 83, sable.
ars I 23, arcs.
at. al at et ou profet V ;. IV 86,
pour le compte et au profit.
attos V 3. d
avoy III 19,
aygui I 12, aigui IV 68, 47, esgui I
6. esga I 7, eau.
bacons IV 46, jti
barat V 9. tromperie, frau .
barauz I 8, tonneaux.
bateri IV : 5 .:'; cuisine.
batiers IV 71 . fal r/rfs
benes I 8, sorte Je seau en bois, ben-
ners IV 2, fabricants de bennes.
beuro IV 66, castor.
bichet Vil 13, mesure .
bison lis, bêche eu pioche.
buyro IV : .
carteron I 2 1 , mesure de liquides.
cen V 1 , cela.
cendal IV , ccndal, ctojjt de soie.
chambon VI 26, champ où l'on met
: ics bestiaux
PHONÉTIQUE LYONN
chauchia VII 8, mesure de solides.
chenevo I 24, chanvre.
cidoles III 14, cédules.
clapon VI 2, clapier.
closures IV 1, clotres IV 2, clôtures,
enceinte fortifiée.
Cologne IV s8, quenouille.
copa VII 12, copon IV 4, mesure de
grains ; — copona, mesurée IV 5.
cordouan IV 3, cuir.
crois III 7, mauvais. Cf. D 1.
crunich^es IV 6 ^ , sorte de vêtement. Cf.
Ducange. v° crusna.
cuer adoba IV 4:, cuir préparé, tanné.
cumin IV 64, raines de cumin.
curtil VI 1 , VII passim, cultil VII 13,
jardin.
cutres IV 72, coussins, oreillers.
deneries II 1, 4, denrées.
duelles I 22, douves de tonneau.
efaynt VI 2^, enfants.
entroque I 20, jusqu'à.
erbros V 1 , arbres.
erragios III 7, arriérés, paiements en
retard.
eschalones I 12, échalottes.
eschiffes V 3, guérites pour les senti-
nelles.
escoyriouz IV 33, écureuils.
espieces IV 3, épices.
essegar II 4, essayer.
essublées IV 8$, oubliées.
estimanci IV 84, estimation, arbitrage.
ex I 18, aulx.
fais I 22, fes IV 20, fais, fagots,
charges.
fauro IV 80, forgeron.
feyes IV 69, brebis.
flachi VI 4, flagi VI 4, flache.
font VI 2, source.
fruyti I 3, fruyta IV y,, fruits.
fuer IV 3, quantiié.
furnilli IV 20, fournée.
futa IV 22, pièce de bois.
futali I 8, futailles, marchandises de
tonnelier.
AISE AU XIVe SIÈCLE $8<)
galina VI 1 7,gelina VII passim, poule.
gingibros IV 64, gingembre.
gros IV passim, espèce de monnaie.
holmos VI 20, ormes.
huelo, oylo I 21, huile.
hutal IV 54, pp'. le contenu d'une hotte,
mesure de solides. Cf. v. fr. hostiel
et Du Cange vv. hotus et hotellus.
itar V 1 , être, se tenir, rester.
leida I, tarif de .
leigni IV 85, bois.
leytices IV 31, v. fr. leiiee, fourrure
ou p.
maclo IV ^4, mâle.
mansoye IV 85, cha:
mayeri IV 2 1 , barrières en bois. Cf.
Du Cange vD majeria.
maysex I 2, boucherie.
merlos V 1, créneaux.
mession III 15, dépenses, frais.
metail IV 28, ustensiles de cuisine en
métal.
mirex I 7, miroirs.
muayson I 22, mesure.
navey IV 84, naviouz I 10, bateau.
nuys IV 1 3 , noix.
ort VI 26, jardin.
ouïes IV 28, marmites.
pales I 1 5, pelles.
peis I 7, poix.
pennes IV 31, habits, vêtements.
pereyri VI 9, carrière.
pernes IV 66, perles.
peroleri IV 28, chaudronnerie.
peteuz, petel I 14, matras, dard à
grosse tête. Du Cange vv. petilio, pe-
tilium, pétilla. Cf. P. Gras, Dict. du
Pat. Forez. : peté, pilon.
peylo VII 8, mesure de grai:s.
poesa VI i, poysa, poges, pusa I 3,
17, 20, poge, petite monnaie.
pogal IV 12, pouce: pogal anguilles,
anguilles de la grosseur d'un
pouce (?) .
popelettes IV 3 1 , popelines.
puey IV 40, poids.
590
pugins VII 14, poussins.
quarrons IV 7$, carreaux, briques.
razex I 9, radeaux.
reis I 18, racines, carottes.
rigoz IV 12, csplce de poisson (?)
roman II 5, romaine, sorte de balance.
ruel IV 41, rouleau.
sachia IV 1 5, cor tenu d'un sac.
sapina IV 78, I 10, grand bateau en
sapin dont on se sert encore aujour-
d hui sur la Saône pour transporter
du sable ou des pierres.
segunt IV 84, segont, segant IV 85,
selon.
seignal V 4, sceau.
sein IV 24, graisse.
serez IV io, fromage. Du Cange v°
seracium.
serva V 3, réservoir, pilce d'eau.
servasina IV 49, gibier.
seyno I 20, marché (?)
sieu IV 23, suif.
soches, ezoehons IV 18, bâches, bois
à brûler.
E. PHIL1P0N
soffrans IV 64, safjran.
solairo III 11, salaire.
soma I 1 , charge d'une bête de somme.
sur IV 69, sueur, — lanna a tota la
sur, laine non lavée.
supiet IV 47, suspiet V 2, soupçon.
tavel IV 36, rouleau de bois autour du-
quel on pliait certaines espèces de
draps.
très (de) VI 4, au delà.
troliares I 21, fabricant d'huile.
troque I 2, jusque.
tupins I 19, pots de terre.
varz IV 31, vair IV 31, vair.
veis IV 73, fois.
veisseliers IV 22, tonneliers.
vel Iaitent IV 7, veau qui tête encore.
vercheri VI 2, verger.
vergiel VI 3, verger.
vi VI 23, route.
visitares V 1 , architecte, directeur des
travaux.
voidier V 2, vider, débarrasser.
yqui IV 85, ici.
MÉLANGES
LES DEUX FRERES,
CELUI QUI RIT ET CELUI QUI PLEURE.
J'ai publié dans le t. VI de la Romania, p. 29 et suiv., d'après un ms.
de Londres, un conte édifiant qui a pour rubrique dou pechié d'orgueil
laissier. Il s'agit de deux chevaliers qui étaient frères, mais dont la ma-
nière de vivre était bien différente. L'aîné ne songeait qu'à la pénitence
et aux bonnes œuvres, le cadet passait son temps aux tournois et aux
fêtes. Celui-ci, ayant fait proclamer une cour, y invita son frère aîné,
qui s'y rendit, mais sans prendre part à la joie universelle. Tandis que
les autres se livraient aux plaisirs mondains, lui pensait aux joies supé-
rieures du paradis. Le cadet, ne pouvant parvenir à dérider son aîné,
s'irrita et finit par le défier. La querelle fut vidée par un combat singu-
lier où l'aîné eut l'avantage. Le vainqueur emmena son prisonnier, le
fit déshabiller et ordonna à deux chevaliers de lui appuyer leurs épées
contre le corps, au point que le sang commençait à couler. « Ris donc
maintenant! » lui dit-il. Mais, comme on pense, le frère cadet n'en avait
guère envie. — « Moi non plus », reprend l'aîné, « je n'ai point envie
de rire lorsque je songe aux peines de l'enfer ». Puis il pardonna à son
jeune frère. Désormais ils vécurent en bonne intelligence, et le cadet, à
l'exemple de son aîné, consacra sa vie à la pénitence. De longues années
après ces événements le frère aîné, se sentant mourir, recommanda à sa
femme de lui faire ouvrir le cœur quand il serait mort. Elle le fit, et on
y trouva l'image d'un crucifix.
J'ai dû avouer que je ne connaissais aucune autre rédaction de ce
pieux récit. Je crois en avoir trouvé, non pas la source directe, mais au
moins une forme parallèle dans un exemple qui a été assez répandu dans
la littérature édifiante et que je vais extraire d'un sermon de Jacques de
Vitri :
Unde legimus de quodam rege sapiente qui semper, quando curiam tenebat,
592 MÉLANGES
aliis gaudentibus ipse semper tristis apparebat. Unde et milites ejus mur-
murabant. sed ei dicere non audebant. Tandem quidam frater ejus, ex fiducia
magna quam habebat ad regem, quesivit ab eo quare in magnis sollempnitatibus
in quibus cum aliis gaudere debuisset, tristis et nescio qualia cogitans incede-
bat, multosque ex tali gestu scandalizabat. Cui rex ait : « Que facio tu modo
nescis ; scies autem postea ». Recedente illo ad hospicium suum, servos
suos cum bucinis misit rex post eum. Erat autem consuetudo in regno quod
quando homo adjudicatus esset morti, ante hostium domus ejus cum tubis mi-
nistri clangebant. Buccinantibus igitur servis régis, frater ejus vehementer
expavit, et se mortem non posse evadere pro certo credidit. Statim autem, sicut
rex jusserat, ligatus ad régis palacium est ductus. Tune jussit expoliari eum et
tria spicula acuta applicari ventri ejus et lateribus, et ecce, sicut rex ordina-
verat, mimi et joculatores astiterunt, et alii cantantes et choreas ducentes'.
Frater autem régis inter letantes contristabatur et lugebat. Cui rex aït :
« Quare cum istis gaudentibus non gaudes ? » At ï I le r « Domine, quomodo
gauderem, cum mortis sententiam statim expectem? » Tune rex precepiteum solvi
et vestiri, et aït: « Nunc ad ea que quesisti respondebo tibi : si tu timuisti
et contristatus es quando buccinatores meos audivisti, et ego, cum audio bucci-
natores summi régis et tubam divine predicationis et sonum tube terri bil is ju-
dicii recolo, merito magis expavesco ; presertim cum tria spicula acutissima
quibus continue pungor circa me sentiam, quorum unus est timor peccatorum
meorum, alius metus mortis incerte que omni die imminet michi, tertius timor
géhenne et pêne interminabilis. Nam ista pena quam tu modo formidabas cito
terminatur, illa autem nunquam finitur. Unde non mireris si, aliis inaniter gau-
dentibus, ego appareo [tristis, semper formidans inflexibilem justitiam districti
judicis qui pro uno peccato superbie angelum de paradyso ejecit2 ».
Le même récit se retrouve sous une forme abrégée dans les Latin sto-
ries de Th. Wright 3, et sous une forme assez développée dans les Gesta
Romanorum* Ce sont trois rédactions indépendantes, mais remontant vi-
siblement à un original commun. Je ne m'arrête pas à les comparer et à
en faire ressortir les différences, qui portent sur des points accessoires :
je veux i° montrer en quoi cet exemple se rapproche du poème dévot
analysé plus haut ; 2° indiquer la source première de l'exemple latin.
L'histoire latine et le poème français offrent le développement de la
même idée. De part et d'autre nous voyons un personnage considérable,
roi ou haut baron, qui, absorbé dans la pensée des peines éternelles, n'a
pour les joies du monde que de l'éloignement. A côté de lui figure un
1 . M s. dicentes.
2. Bibl. nat. lat. 17509, fol. 38 b c, «ermon « ad theologos et predicatores».
3. N° 103, d'après un ms. appartenant à un particulier. Th. Wright ne
donne aucun renseignement sur le contenu de ce ms.
4. Edit. Œsterley, ch. 143.
LES DEUX FRÈRI S joî
autre personnage, son frère, qui ne songe qu'au plaisir, mais à qui le
premier réussit, par une sorte de parabole en action, à faire partager
son mépris pour les séductions de la vie. La ressemblance des deux
récits se poursuit jusque dans une circonstance capitale : le moyen un
peu violent par lequel le pieux héros du conte démontre la vérité de son
sentiment. A coté de ces analogies fondamentales, les différences pa-
raissent peu graves : le récit latin peut être considéré comme étant de
tous les temps, sauf l'expression de « curiam tenere », au début, qui
sent bien son moyen âge. Le récit français, au contraire, est par toutes
ses circonstances bien plus pleinement adapté aux conditions de la féo-
dalité. Ainsi le poète s'est débarrassé du trompette funèbre, qui, nous
allons le voir, appartient à la forme la plus ancienne du récit. Un détail,
assez important, que le latin n'offre pas, c'est le crucifix trouvé à l'au-
topsie dans le cœur du personnage présenté comme modèle. Le poète
français ne peut avoir inventé cette circonstance. Il doit l'avoir trouvée
dans un texte latin un peu différent de ceux que nous offrent Jacques
de Vitri, les Latin stories et les Gesta Romanorum.
Maintenant d'où est pris l'exemple que nous offrent Jacques de Vitri
et consorts ? Sans aucun doute de l'ancienne version latine ' de Barlaam
et Josaphat. Voici la parabole telle que nous l'offre cet ouvrage :
Nam quidam rex fuit magnus et gloriosus. Et factum est, procedente illo in
curru deaurato cum regali obsequio, obviasse illi duos viros attritis et sordidis
indutos vestibus, attenuatis macie et pallidas faciès habentes. Rex autem ilico
cognovit eos maceratione corporis et exercitii sudoribus carnem consumptam
habentes. Ut ergo vidit illos, desiliens confestim de curru et in terram procidens,
adoravit, et surgens amplexatus est eos et affectuose osculatus. Magnâtes vero
illius ac proceres de hoc valde indignati sunt, arbitrantes eum fecisse indigna
regali gloria ; non tamen ausi in facie illum reprehendere, germano fratri ejus
suggesserunt ut ei loqueretur, ne excellentie diadematis tantam inferret contu-
meliam. Qui cum fratri ista diceret, et régis inutilem, ut sibi videbatur, humilia-
tionem reprehenderet, ei rex responsum dédit, quod tamen ille non intellexit.
Consuetudo autem erat illi régi quando sententiam mortis contra aliquem dicta-
bat, preconem ante januam illius cum tuba huic officio deputata mittere, cujus
voce cognoscebant omnes mortis reum illum existere. Vespere igitur veniente,
misit rex buccinam mortis tubicinare ante januam domus fratris sui. Ut ergo
audivit ille tubam mortis, de sua salute desperavit, et tota nocte sua disposuit,
summo vero diiuculo nigris ac lugubribus indutus vestibus cum uxore et filiis
pergit ad fores palacii, flens et lugens. Quem rex ad se ingredi fecit, et videns
eum ita lugentem aït illi : « 0 stulte et insipiens, si tu sic timuisti preconem
germani 'ratris tui adversus quem te ipsum nichil deliquisse cognoscis. quomodo
i. Elle est au plus tard du xir3 siècle, et très probablement plus ancienne.
Romania. XIII. 58
594 MÉLANGES
michi in reprehensionem intulisti quia in humilitate salutavi et osculatus sum
precones Dei mei sonorabilius tuba morteir. michi significantes et terribilem
Domini occursum, cui multa et magna me ipsum peccasse conscius sum. Ecce
denique tuam arguens insipiensiam isto usus sum modo. Nunc vero et illorum
qui te ad meam submiserunt reprehensionem stulticiam arguere conabor1
Il y a des différences sensibles entre la rédaction du Barlaam et celle
de Jacques de Vitri. Dans la première, l'exemple est encadré entre une
sorte d'introduction sur le respect dû aux pauvres, qualifiés voir la fin
du morceau cité) de hérauts de Dieu, precones Dei, et une nouvelle para-
bole2 dont je n'ai pas transcrit le texte. Le motif pour lequel des repré-
sentations sont adressées au roi est tout autre que chez Jacques de Vitri.
En outre, dans Barlaam, le roi croit avoir imposé à son frère une
terreur suffisante en envoyant le trompette funèbre corner à sa porte :
chez Jacques de Vitri et consorts, il y a de plus toute une mise en scène
qui veut être très dramatique, trois gardes dirigeant la pointe de leurs
épieux vers le prisonnier, circonstance qui fournit ensuite matière à une
allégorie?. La forme adoptée par Jacques de Vitri se rencontrant encore,
avec des variantes, en d'autres textes qui ne sont point sortis les uns des
autres, il faut supposer qu'entre cette forme et celle que nous offre
Barlaam il y a eu un intermédiaire.
Nous sommes loin de tenir tous les anneaux de la chaîne qui relie le
petit poème analysé ci-dessus à Barlaam ; toutefois, grâce à l'exemple
commun à Jacques de Vitri, aux Gesta Romanorum et aux Latin Stories,
nous pouvons établir entre le poème et Barlaam un rapport qui, sans
cet intermédiaire, semblerait bien douteux. L'idée dominante du poème,
à savoir la tristesse causée par la pensée des peines éternelles, fait
i. Bibl. nat. lat. 2153, f. lxiv d, i.xv a. — Ce récit a été, sous cette
forme même, ou plus ou moins abrégé, bien des fois cité. Il a été emprunté
notamment par Vincent; voy. Kcehler dans le lahrb. f. roman, u. cngl. Lileratur,
XIV, 7-9- . , .
2. La parabole bien connue des deux ecrins.
3. Ce trait fait penser à un autre exemple qui rappelle en même temps
l'épée de Damoclès, et que je vais rapporter d'après Jacques de Vitri :
« Timeat igitur prelatus semper de talento sibi commisso et proprium pericu-
lum attendat, exemplo cujusdam régis divitis et potentis valde, quem, cum
quidam miraretur et felicem diceret, rex sapiens illum sedere fecit in loco valde
eminenti super cathedram que minabatur ruinam, magnumque ignem subtus
cathedram accendi fecit, et gladium cum filo tenui super caput sedentis sus-
pendi. Cumque fecisset apponi copiosa et delicata cibaria, dixit ei ut come-
deret. At ille : « Quomodo comedere possem, cum in summo periculo sim
« constitutus et semper timeam ruinam ? » Cui rex aït : « Et ego in majori
» periculo sum constitutus, in cathedra ruinosa residens, timens gladium divine
» sentenlie et ignem géhenne. Quare ergo tu dixisti me felicem ? » (Ms. latin
17509, fol. 1 1 c).
LE CONTE DES PETITS COUTEAUX $95
défaut dans Barlaam, mais J. deVitri nous la fournit. Même observation
pour la scène des épieux dirigés vers le prisonnier. Par contre, rien dans
le poème ne rappelle plus le buccinator qui a dans Barlaam un rôle si
important. Mais ce personnage figure encore dans J. de Vitri, et nous
voyons bien que le trouvère s'en est débarassé comme d'un détail peu
intéressant et même peu vraisemblable aux yeux de ses contemporains.
L'exemple de J. de Vitri établit parfaitement la transition entre Barlaam
et le poème
P. M.
LE CONTE DES PETITS COUTEAUX
Il y a dans les Facétieuses nuits de Straparole1 un conte plus moral
dans le fond que dans la forme, dont l'idée est que les biens mal acquis
ne profitent pas. On y voit figurer une femme appelée Modeste, « lequel
nom n'estoit gueres convenable a sa personne », qui avait pour mari un
commerçant de Pistoie. Cette femme attirait chez elle tous les jeunes
gens de la ville, et, en retour des faveurs qu'elle leur accordait, elle se
contentait d'une paire de souliers. Aux gentilshommes elle demandait
des souliers de velours, aux artisans des souliers de drap fin, aux sim-
ples ouvriers des souliers de cuir. Elle entassait toutes ces variétés de
chaussures dans un des magasins de son mari, qui du reste n'y voyait
qu'avantage et ne se préoccupait pas outre mesure de l'origine de ces
marchandises. Mais la dame devint vieille, et les amoureux disparurent
peu à peu. Elle attira alors chez elle des gens de la plus basse condition,
à qui, en récompense de leur service, elle se mit à distribuer les paires
de souliers dont elle était abondamment pourvue. Au bout de peu de
temps, le magasin fut vide, et la pauvre vieille, ne pouvant plus satis-
faire ses goûts, puisqu'elle n'avait plus rien à donner, mourut de cha-
grin.
On a publié, d'après un manuscrit du xve siècle conservé à Florence2,
une historiette anonyme qui présente une évidente analogie avec le
conte de Straparole. Le récit anonyme est plus court toutefois, et la
femme débauchée se fait donner non pas des souliers, mais des petits
1. Cinquième nuit, fable V. Je cite d'après la traduction de Louveau et La-
rivey, réimprimée dans la Bibliothèque tlzcviricnnc.
2. Laurentienne, Plut. XC super. n° 89.
596 MÉLANGES
couteaux. On n'avait donc point encore la répugnance que nous avons
maintenant à donner ou à recevoir en cadeaux des objets d'acier pouvant
servir à couper ou à piquer, tels que couteaux, ciseaux ou aiguilles.
Voici ce texte, qui a été édité pour la première fois par M. le comm.
Zambrini dans le Catalogo délia Scelta di curiosità letterarie inédite o rare,
pubblicata a spese del libraio-editore G. Romagnoli, dall anno 1 86 1 al gennaio
1867, in Bologna. (Bologna, 1867.)
Origine del Proverbio : « Tu farai corne colei che renderai i coltellini ».
Fu una femmina molto beila, ma era molto folle e peccatrice. Per la bellezza
sua l'era molto donato ; e una volta avvenne che uno che Pamava molto per
carnale amore, le donè uno tropo bello coltellino, adornato di piètre preziose e
di perle; e quella fenne il suo piacere, e tanto le piacque il coltellino che chi-
unche la voleva avère, ledonava uno coltellino il più bello che poteva avère, per
aver la. E tanti le ne furono donati che ella n'empiè una sua casa. E quando
eila venne nel mezzo tempo, non s'amende, avendo in sua govinezza sodisfatto
a natura. Avenne che piggiorô délia belleza, e' donatori de coltellini menova-
rono, e andavano aile più giovani; e ella che era ancora nella mala volontà di
peccare e credevasi esser bella corne di prima, si poco si conosceva, e perô si
cruciava che non vi venivano i donatori corne solevano. Ora avvenne che ella
mandô per uno di coloro che più le piaceva, e per paura che non vi venisse, si
gli mand6 uno bello coltellino, e que' vi venne per lo dono, e mai più non ri-
torno;e quella se ne crucciô, e mandô un altro coltellino a un altro,e que' fece
corne il primo. E corn' ella più peggiorava di sua bellezza, più mal volentieri vi
venivano i giovani uomini, e per tanti mandô che tutti i coltellini si renderono.
E venendo in vecchiezza donô del vivo capitale, volendo pure mantenere il suo
peccato; e pero il proverbio dice : Ta farai corn: colei che renderai i coltellini.
M. Papanti, qui a enregistré cette nouvelle sous la rubrique Origine
del proverbio1, a bien vu qu'elle ressemblait à celle de Straparole,
mais il n'exprime aucune opinion sur son origine. M. Zambrini2 pense
qu'il y faut voir un exemple moral tiré de quelque traité ascétique. Cette
supposition se rapproche assez de la vérité. En effet, l'histoire de la
dame aux petits couteaux est tirée du traité, sinon ascétique, au moins
moral, de Philippe de Navarre sur les quatre âges de l'homme. Voici le
texte français, d'après le meilleur des quatre manuscrits que j'ai signalés
jadis de cet intéressant opuscule 3 :
1. Catalogo dei novdlicri it.diani in prosa raccolti e posseduti da Giovanni Pa-
panti, Livorno, 1871, II, 4$.
2. Le Opère volgari a stampa dei secoli xm e xiv, ediz. quarta, 1878; sous
NOVELLETTA INEDITA (Cul. 708 9).
3. Voy. Romania, I, 420. Le récit qui suit a été rapporté par Beugnot dans
sa notice sur Philippe de Navarre, Bibl. de l'Ec. des th. II, 28.
LE CONTE DES PETITS COUTEAUX
(Bibt. mit.Jr. 12581, /o/. 401 b).
597
Et celés qui ont fait folies de lor cors en jovant, s'eles ne s'amandent lors en
moian aage, jamais ne s'amanderont, et seront parfaitement honiesvers Dieu et
vers le siècle; et bien lor porra avenir ce qu'avint jadis d'une famé qui fu moût
bêle, et si estoit foie et pecherresse, et porsa grant biauté l'an Pamoit. Une foiz,
avint que uns hons qui la covoitoit a 3voir fist faire .j. bel quenivet dont Ii man-
ches et la gaine estoient aorné trop richement d'or et de pierres précieuses.
Ainsis li presanta, et ele fist son gré. Moût ama le quenivet et l'estuia et le
mist en une huche. Moût le regardoit sovant. Et an tele mélancolie en antra et
fu en tele covoitise d'autres avoir qu'ele demandoit a chascun de çax qui la vo-
taient avoir .j. quenivet. Et chascuns li donoit le plus bel et le meillor qu'il pooit
avoir, car tuit voloient faire son gré por ii avoir. Tant en i ot que la huche fu
toute plaigne. Et quant ele vint ou moien aage, de riens ne s'amanda ne aquita
vers Dieu ne ver nature. Ele ampira de sa biauté si conme les plusors font. Li
doneor des quanivez s'en retraistrent et alierent as plus jones. Celé qui estoit
en maie volante de pechier se paroit et cuidoit estre bêle par desquenoissance ;
si se correça quant nus n'i venoit. Atant avint qu'ele ' anvoia querre .). de çax
qui plus li plaisoit; et por doute (c) de faillir, li anvoia en presant .j. de ses
quanivez. Cil vint por le loier une foiz, et puis n'i revint. Et celé s'an correça, et
anvoia .j. autre quanivet a .j. autre home. Cil fist autel corn le premier; et si
conme ele ampiroit de sa biauté por l'aage ou ele estoit, et les jones gens i ve-
noient plus a enviz, toute voie, tant en manda et tant en vint que ele randi toz
ses quenivez et dona ains qu'elle fu vielle. Et quant ele conmença a anviellir,
si covint qu'ele donast le plus bel et le meillor et quant que ele avoit de chatel,
por son pechié maintenir. Cest reproche et cest exemple dure et durra a la
honte de telz qui ne s'amandent ou moien aage, ne ne laissent le pechier. Et
quant on voit aucune qui ne s'amande en ce! aage, si dit on qu'ele rant les
quenivez.
Il est de toute évidence que l'italien est la traduction, à peine abrégée
par places, du français. Faut-il en conclure que le traité de Philippe de
Navarre a été traduit en italien ? Je ne le pense pas, mais il y a d'ailleurs
des motifs de croire que ce gracieux ouvrage a dû être connu en Italie.
Il resterait à trouver d'où le savant jurisconsulte, historien et poète
(car il fut tout cela et plus encore) a tiré son exemple. Sur ce point,
mes recherches sont restées infructueuses.
P. M.
Ms. Et quant de; je corrige d'après le texte de Beugnot.
COMPTES-RENDUS
Le Origini dell1 epopsa francese, indagate da Pio Rajna. Firenze, San-
soni, 1884, in-8', xvi-550 pages.
L'objet du livre de M. Rajna est la démonstration de l'origine germanique
de l'épopée française. On peut dire qu'il a atteint son but. Bien qu'on puisse
différer de sentiment avec l'auteur sur quelques points de détail et même
sur quelques traits assez importants concernant l'explication du fait plutôt que le
fait lui-même, le fait est acquis : l'épopée française est à l'origine l'épopée
franque; elle naît avec l'arrivée des Francs en Gaule et reçoit d'eux une impul-
sion qui la fait vivre pendant près de mille ans. Ce n'est là à vrai dire qu'un
des incidents, qu'une des manifestations du grand phénomène de la germanisa-
tion partielle de la société gallo-romaine (je laisse ici de côté le reste dé
l'empire romain); cette germanisation a atteint son maximum vers la fin du
vme siècle, et bientôt après a commencé une réaction de laquelle on a pu dire
que son histoire est l'histoire même du moyen âge. Institutions, lois, mœurs,
costume, tout depuis lors perd de plus en plus le caractère germanique intro-
duit par la conquête; la langue elle-même, qui, tout en restant romaine, avait
emprunté à l'allemand une masse de mots, en perd un assez grand nombre, bien
qu'elle en conserve encore beaucoup qui attestent mieux que tous les faits exté-
rieurs la profondeur à laquelle avait pénétré l'influence des étrangers devenus
les maîtres. On peut regarder la Renaissance et la Révolution comme les deux
dernières phases de cette réaction, naturellement inconsciente, qui a expulsé de
plus en plus de notre vie nationale, dans le fond comme dans la forme, l'élément
germanique. Comment définir ce qui a poussé dans ce sens, ce qui a toujours
résisté et qui maintenant prévaut et domine? Faut-il croire que c'est le vieux
fond celtique qui a reparu? On l'a soutenu '. Est-ce l'esprit romain, si puissam-
1. On en a fait à la France un reproche ou un éloge. On sait les tendresses d'Henri
Martin et autres celtophiles pour « le génie de !a Gaule». D'autre part, ce n'est pas pour
nous louer qu'un critique allemand a dit : « Grattez le Franç.iis, vous trouverez l'Irlan-
dais ». C'est là une vue assez répandue en Allemagne, et M. de Bismarck, dans une con-
versation avec Bluntschli récemment publiée, l'exprimait à sa manière, jugeant d'ailleurs
fort justement la germanisation passagère de la Gaule.
rajna, Le Origini deW cpopca francese 599
meut infusé dans les veines gauloises? On l'a pensé1. Ou ne se trouve-t-on
pas plutôt en présence d'un nouveau peuple, ayant gardé quelque chose de sa
triple origine 2, celtique, romaine et germanique, mais étant arrivé à se former
une individualité qui ne ressemble à celle d'aucun autre? Ce sont là des
questions qui touchent assurément la Romania et qu'elle a déjà abordées, mais
qui l'éloignent trop de celles qu'elle discute le plus habituellement pour être
traitées ici en détail; elles devaient être indiquées, parce qu'elles donnent au
sujet du livre de M. Rajna un fond qui en augmente la grandeur et en montre
l'intérêt varié.
On peut trouver surprenant, au premier abord, qu'un tel sujet ait attiré les
patientes recherches et les longues réflexions d'un Italien plutôt que d'un Fran-
çais ou d'un Allemand. Les Français, à vrai dire, ne l'ont pas négligé: c'est à
notre pays qu'appartiennent surtout les prédécesseurs que M. Rajna rencontre
sur son chemin, tantôt pour les accompagner, tantôt pour les combattre. Les
Allemands au contraire, chose assez étrange, ont fait très peu dans ce domaine,
bien qu'ils aient, comme on sait, étudié et publié beaucoup de nos chansons de
geste. Ils ont bien vu qu'il y avait dans notre poésie épique quelque chose de
germanique 3, mais ils se sont contentés de remarques assez vagues et générales,
et n'ont pas cherché à établir entre notre épopée et la leur des rapprochements
dont M. Rajna a trouvé quelques-uns à fleur de terre et qui certainement, comme
il le dit, s'offriraient en grand nombre à qui ferait des fouilles plus profondes.
Quant à l'habile et savant professeur de Florence, c'est par la marche naturelle et
le développement logique de ses études qu'il est arrivé à leur donner cette suite.
M. Rajna a débuté, tout jeune encore, par une heureuse trouvaille; il a mis la
main sur un poème du xiv<= siècle dont le Morgante du Pulci n'est en partie
qu'un rifacimento. Ce début le poussait à étudier l'histoire de l'épopée française en
Italie : il se mit à l'œuvre avec le courage et le talent qui l'ont rendu justement
célèbre, et nous donna ses excellentes études sur la Rotla di Roncisvalle, Mainct,
Bcrtc et Milon, Rinaldo di Montalbano, Uggeri il Danese, les Reali di Francia.
Cette série d'études devait avoir deux aboutissements : le livre sur les Sources
de l'Arioste et le livre sur les Origines de l'épopée française. Après avoir suivi la
tige épique française jusqu'à son plus brillant épanouissement, qu'elle n'a donné
qu'après bien des transplantations et des greffes, il a creusé jusqu'aux racines
les plus profondes et est arrivé à rechercher le sol même dans lequel elles s'en-
foncent. Pour écrire ces deux livres il a fallu les qualités les plus diverses, et on
aurait peine à croire qu'ils ont le même auteur si on ne retrouvait, en les lisant,
la même méthode à la fois ingénieuse et sensée, hardie et circonspecte, la même
1 . Ici aussi c'est pour les uns un titre d'orgueil, ponr les autres un motif d'aversion.
Montalembsrt et son école n'ont que de la haine pour ce qu'ils regardent comme la ré-
surrection de l'esprit romain, où d'autres voient le principe de la grandeur de la France.
2. Il faut prendre naturellement ce mot dans un sens très large, en tant que compor-
tant l'hérédité intellectuelle, morale, etc., autant ou plus que physiologique.
3. « Je sens dans ces épopées le souffle des forêts germaniques », a dit Grimm. Simrock
a vu le germanisme de plusieurs de nos poèmes, mais il ne l'a pas toujours bien compris
(cf. Revue critique, 1868, I, p. 384). Voyez encore ce que dit M. Bartsch, Revue critique,
1866, II, p. 407.
600 COMPTES-RENDUS
dialectique serrée, le même soin constant apporté aux plus petits détails, le
même art de rendre vivant le sujet en apparence le plus aride, la même exposi-
tion intéressante et claire, le même style élégant, expressif et personnel. On peut
dire seulement que sur tous ces points le dernier ouvrage de M. Rajna est en-
core en progrès sur les précédents; on y trouve moins marqué le souci de
donner de l'agrémenta ce qui n'en est pas susceptible; on n'a plus, ou presque
plus, à se plaindre d'une certaine prolixité, d'une certaine mollesse qui ont été
signalées dans la forme de l'auteur. On peut encore trouver qu'il est parfois
trop subtil dans ses explications, trop fécond en objections qu'il se fait à lui-
même, trop long dans la réfutation qu'il en donne; mais c'est là un tort léger,
qui n'est pas sans avoir ses avantages, et pour lequel on est d'autant moins
porté à se montrer sévère que l'aimable auteur le reconnaît lui même de la
meilleure grâce du monde, en parlant de sa « smania, che confessa eccessiva, di
voler capir tutto, determinar tutto. » Au moins avec lui on peut être tran-
quille: quand il a moissonné, i! n'y a rien à craindre pour ceux qui engrangent
et rien à espérer pour les glaneurs.
M. Rajna m'a fait l'honneur de me dédier son beau livre; il s'est rappelé, et
il a voulu perpétuer ce souvenir, que c'est mon Histoire poétique de Charlemagne
qui lui a jadis fait faire connaissance avee l'épopée française et lui a donné le
goût de s'en occuper. Les livres qui ouvrent à un jeune esprit un champ d'études
encore inconnu et lui révèlent en même temps sa vocation conservent plus tard
un grand charme, qui risque de produire quelque illusion sur leur véritable
valeur. Je crois bien que c'est un peu le cas ici, mais ce n'est pas à moi d'in-
sister. Cette dédicace, dont je suis très reconnaissant, n'empêche pas M. Rajna
d'être en dissidence marquée avec moi, ou plutôt avec VHistoire poétique, car,
comme il le dit dans sa préface et comme je l'ai moi-même imprimé, depuis
186$, à plusieurs reprises, je suis arrivé dès longtemps, sur les origines de not.ie
épopée, à des idées très voisines des siennes. En 1867, dans le premier cours
que j'ai fait au Collège de France, j'ai étudié de près l'épopée mérovingienne,
que, par la nature même de mon sujet, je n'avais abordée que passagèrement
dans mon Charlemagne, et il m'a été impossible de ne pas voir : i° que cette
épopée était dans un rapport intime, indissoluble, avec l'épopée carolingienne,
qu'entre l'une et l'autre il n'y avait pas de solution de continuité ' ; 20 que cette
épopée était nécessairement germanique, au moins en grande partie, dans ses
origines. D'autres études, faites en même temps, et toujours poursuivies depuis,
sur l'ensemble de l'épopée française m'amenaient à la rapprocher de l'épopée
allemande, soit dans sa matière2, soit dans son inspiration s, et ma conviction
1. A vrai dire, j'avais déjà reconnu ce fait évident dans VHistoire poétique, et M. R.
s'étonne à bon droit qu'ayant vu et exprimé assez clairement cette vérité, je n'en aie pas
alors tiré les conséquences qu'elle appelle; il serait trop long d'expliquer les causes de
cette contradiction; une au moins sera indiquée plus loin.
2. On me permettra encore de rappeler que dès 1S62, dans un article sur Huon de
Bordeaux, j'avais montré que certains récits ou personnages épiques se trouvent à la fois,
sans qu'il y ait imitation, dans l'épopée française et dans l'épopée allemande.
3. C'est sous cette impression que, dès 1868, j'écrivais que l'épopée française, prise en
gros, et au moins sous un de ses aspects les plus importants, peut être définie : l'esprit
germanique dans une forme romane.
rajna. Le Origini deW epopea francese 601
à cet égard a toujours été en se fortifiant et en se précisant. Si M. Rajna n'avait
pas écrit son livre, j'en aurais probablement écrit un sur le même sujet : il sera
le seul à regretter, comme il le fait aimablement, qu'il n'en ait pas été ainsi. Il
me convie en revanche à examiner son ouvrage, me proposant pour modèle les
Recherches auxquelles mon ancien livre et le premier volume de M. Gautier ont
donné lieu de la part de Paul Meyer. Je défère à son vœu, mais sans prétendre
rien donner de comparable à l'écrit de Meyer, si substantiel et si nourri de laits.
Je n'ai pas grand'chose à ajouter matériellement au livre de M. Rajna; je me
bornerai à en faire connaître le plan, à signaler les éléments nouveaux qu'il
apporte à la science, à en indiquer et çà et là à en discuter les vues princi-
pales. J'aurai bien souvent sans doute, si je continue à travailler dans le même
domaine, a y revenir et à m'y référer, et sur plus d'un point qu'il touche j'ai
en vue depuis longtemps des travaux spéciaux. On n'aura ici qu'un aperçu gé-
néral, qui suffira déjà à remplir un article d'une dimension plus qu'ordinaire.
Etant donnée la thèse que M. Rajna a voulu établir, il y avait à examiner
dans l'épopée française son apparition la plus ancienne, les conditions dans les-
quelles elle est apparue et s'est développée, les faits qu'elle contient, l'esprit
qui l'anime, sa langue, son style et sa forme poétique, puis à la rapprocher de
l'épopée allemande et à voir si une parenté originaire se laisse retrouver, malgré
la différence profonde qu'elles présentent à l'époque où nous les connaissons
toutes deux. Je ne dirai pas que l'auteur ait rempli toutes les parties de ce pro-
gramme, et il fait, en plus d'un endroit, appel aux recherches futures qui vien-
dront développer ses indications. Mais, sauf peut-être un point sur lequel je re-
viendrai, il n'a rien omis d'essentiel; seulement il n'a pas disposé les faits et les
raisonnements exactement dans l'ordre qui vient d'être donné; cela importe
peut-être plus qu'il ne semble au premier abord, en ce que l'ordre qu'il a suivi
a pu amener certains manques de proportion, mais cela n'empêche pas qu'on
ne retrouve dans son livre l'étude de tous les points, ou peu s'en faut, dont il
vient d'être question. Et quand on songe à ce qu'un pareil programme exige de
science variée et d'aptitude aux emplois les plus divers de la critique, on ne
peut qu'admirer la manière dont il a rempli sa tâche. L'épopée mérovingienne
n'existe pour nous que par l'analyse de textes qui se donnent pour historiques;
il fallait donc, pour l'aborder, être familier avec l'histoire des temps mérovin-
giens et les questions compliquées que soulèvent les sources de cette histoire;
il fallait posséder de l'épopée allemande, si riche, si éparse et si abondamment
commentée, une connaissance assurément fort rare en dehors de l'Allemagne;
il fallait, pour rétablir le milieu dans lequel a fleuri l'épopée mérovingienne,
connaître et apprécier justement l'état social et politique de la France de Clovis
à Charlemagne, état qui a donné lieu à tant de discussions et d'hypothèses; il
fallait être en outre linguiste et métricien; il fallait par-dessus tout avoir le sens
sympathique des façons de sentir et de penser d'âmes profondément différentes
des nôtres et l'intelligence des conditions intimes de la poésie spontanée des
anciens temps. Toutes ces qualités et toutes ces connaissances, l'auteur des Ori-
gini deW epopea francese les possède et les met en œuvre; son livre, outre
l'instruction qu'il apporte, procure constamment le plaisir que donne la vue
d'un ouvrier adroit et intelligent, qui, choisissant avec sûreté et maniant avec
602 COMPTES-RENDUS
aisance les outils appropriés à sa main et à sa besogne, commence, poursuit
et achève sous nos yeux un travail bien conçu et bien limité.
L'Introduction (p. 3-23) est consacrée à « l'épopée et ses origines. » Sans
nier qu'il existe dans beaucoup d'épopées des éléments mythiques, l'auteur
pense qu'on en a presque toujours exagéré l'importance et analyse très bien les
éléments constitutifs de l'épopée historique, qui a son point de départ dans des
faits réels, célèbre des héros nationaux et sert d'expression à certains senti-
ments collectifs. Je ne ferai qu'une remarque sur ce chapitre, qui pourrait na-
turellement donner lieu à de longues discussions. L'auteur dit (p. 1 1) que l'épo-
pée « prende le prime mosse dai fatti, in quant 0 sopravvivono nelle memorie dci
popoli », et cette idée se retrouve ailleurs dans son livre, sans jamais y être
serrée de près. Je la crois fausse, et je pense que tout ce qui dans l'épopée est
historique provient nécessairement de chants absolument ou presque absolu-
ment contemporains des événements qui en sont le sujet (à moins qu'il n'y ait
emprunt fait par les poètes à des sources historiques proprement dites). A mon
sens il n'y a pas de tradition historique orale; les faits les plus importants s'ou-
blient en une ou deux générations s'ils ne sont pas conservés par des récits poé-
tiques1. Cette manière de voir, que j'ai déjà eu plus d'une fois l'occasion d'exprimer
et que l'étude critique de ce qu'on regarde en général comme des traditions
confirme toujours, a pour l'appréciation de l'épopée en général et de la nôtre en
particulier des conséquences importantes; j'en reparlerai plus loin à propos d'un
point sur lequel je me trouve en dissidence avec M. Rajna. Je lui reproche ici
de n'avoir pas essayé de déterminer plus nettement le rapport des faits avec
l'épopée. Il montre fort bien, en revanche, comment celle-ci va toujours s'éloi-
gnant des faits qui lui ont servi de point de départ, si bien qu'au bout d'un
certain temps d'évolution il arrive qu'ils sent presque complètement transfor-
més ou n'ont laissé dans l'épopée que quelques traces, appréciables seulement
pour la critique, et qui sont souvent en contradiction avec l'ensemble et finis-
sent par disparaître elles-mêmes. — Les remarques de l'auteur sur la poésie
lyrique et épique sont fort bonnes; cependant encore ici je signale un certain
manque de précision; nous retrouverons plus tard cette question, ainsi que ceile
qui vient d'être touchée.
Chap. I. L'épopée germanique dans les temps les plus reculés. — Après ces
vues générales, l'auteur passe directement à l'épopée germanique primitive ; il
réunit, apprécie et discute les témoignages des anciens. Il y a là beaucoup d'ob-
servations justes et neuves, comme la démonstration du caractère surtout histo-
rique (généalogique) de cette épopée, dont l'auteur constate l'existence chez les
Germains en général, chez les Goths, les Vandales, les Langobards, les Bava-
rois, les Saxons, les Anglo-Saxons, les Bourgondions et les Francs. Il faut espé-
rer qu'après la démonstration de M. Rajna (p. 36) nous verrons enfin disparaître
de l'histoire de l'épopée germanique le citharoedus envoyé par Théodoric à Clo-
vis, et qui était simplement un musicien romain ou grec. — M. Rajna a raison
1. M. R. lui-même, p. 02, présente sur la tradition orale des réflexions assez sem-
blables.
rajna, Le Origini deW epopea francese 60 }
de parler avec détail du poème anglo-saxon du Vidsidh et des scôp anglo-
saxons ; il est cependant bien remarquable qu'on ne trouve un mot correspon-
dant à celui-là dans aucun autre idiome germanique (laissant la Scandinavie de
côté), ni aucun témoignage sur l'existence chez les Germains de poètes de pro-
fession. Au contraire, bien des indices semblent prouver que très tard (et même
chez les Anglo-Saxons, voy. le passage si connu de Hom) le talent de composer
et d'exécuter des chants épiques était commun à la plupart des hommes, comme
celui de faire la guerre et de dire le droit. La question est intéressante, en ce
qu'elle implique celle de savoir si les joculatores gallo-romains ont eu des con-
frères allemands, ce qui aurait beaucoup facilité le passage de l'épopée d'une
langue à l'autre (c'est ce qui est arrivé pour les poèmes bretons, passant des
bardes gallois aux conteurs français), ou s'ils ont, pour ainsi dire, soutiré et par
là-même déterminé davantage dans ses formes et sensiblement modifié une épopée
qui, dans son milieu originaire, n'avait pas de représentants officiels et était par
conséquent assez flottante.
Chap. II. La Légende de Childéric (p. 47-68). — Nous allons maintenant nous
restreindre à l'épopée franque : dès leur apparition en Gaule, les Francs nous
présentent des récits épiques '. II y en asurChlodion et Mérovée, mais on n'en
connaît que de faibles traces. Au contraire, il est clair que l'histoire de Chil-
déric. telle que la rapportent, avec d'importantes variantes, Grégoire de Tours,
Frédégaire et les GestaFrancorum, est fondée sur un poème épique, et un poème
épique qui a des analogues évidents tant dans l'épopée française que dans
l'épopée allemande. M. Rajna met ce fait en lumière ici et ailleurs; je signalerai
seulement un trait qui me semble assez important et qu'il n'a pas relevé : Chil-
déric est chassé de son pays, où il revient plus tard triomphant, à cause de son
libertinage, qui soulève les Francs contre lui ; ce même libertinage, cette même
indignation de pères et de maris outragés est la cause, dans notre épopée,
de l'exil d'autres héros : je citerai surtout Lohier dans Lohier et Mallart, dont les
aventures ressemblent le plus à celles de Childéric, puis Hugues Capet et Bau-
douin de Seboure. — Dans le récit de Frédégaire se trouve un épisode qui n'est
pas ailleurs, celui du séjour de Childéric à Constantinople ; M. R. conjecture,
avec grande vraisemblance, qu'il a été ajouté sous l'influence des aventures de
Gondovald. ce fils de C'otaire qui, réfugié à Constantinople, en revint pour se
faire roi des Francs et mourut en ^842. Ainsi la chanson de Childéric, s'il est
permis de l'appeler ainsi, vivait et se développait encore à la tin du vie ou au
commencement du VIIe siècle ; le rôle que joue Constantinople pourrait porter
à croire qu'elle avait passé par une élaboration latine ou romane; cependant il
ne faut pas oublier que divers poèmes allemands, qui ne sont pas sans analogie
avec le nôtre, ont aussi leur scène à Constantinople, et M. R. se demande si
on n'a pas là la preuve que ce trait n'est pas, dans ces poèmes, aussi moderne
1. Peut-être M. R. aurait-il pu insister davantage sur l'épopée qu'ils possédaient avant
leur entrée en Gaule.
2. L'empereur qui protège Childéric dans Frédégaire est appelé Maurice ; or il n'y a
pas eu d'empereur de ce nom avant celui qui régna de 582 à 602 et fut précisément le
patron de Gondovald.
604 COMPTES-RENDUS
qu'on l'admet généralement. — Tout ce chapitre est un modèle d'exposition et
de critique et ne peut manquer de porter la conviction [dans les esprits les
plus prévenus.
Ch. III (p. 69-94). Clovis. — Que l'histoire de Clovis soit en partie composée
de récits épiques, c'est ce qui est aujourd'hui reconnu de tous. M. R. analyse
avec un sens délicat de l'évolution épique les trois versions du Mariage de Clovis
que nous ont conservées Grégoire, Frédégaire et les Gesta regum Francorum,
et montre que nous avons là un des spécimens de ce qu'il appelle Y épopée nup-
tiale, type très répandu chez les Germains et qui se retrouve d'ailleurs chez tous
les peuples qui ont une épopée '. Le trait même, singulier en apparence, qui
distingue celle-ci (que le héros ne va pas lui-même chercher sa femme, mais la
fait enlever par un subtil messager) se retrouve dans d'autres poèmes. M. R.
semble donc ne voir dans le Mariage de Clovis qu'une sorte de nouvelle épreuve
jetée dans un moule ancien ; c'est peut-être aller un peu loin, et il est probable
qu'il y a dans ce récit un fond historique sérieux, mais il est difficile de le dé-
terminer. — Quoi qu'il en soit, le Mariage, au moins dans deux versions, est
intimement rattachée au Baptême, et il me semble que ce lait soulève des ques-
tions que l'auteur n'aurait pas dû négliger. Le baptême de Clovis, préparé par
la bataille où il invoque le Dieu de Clotilde, accompagné de l'apparition d'un
ange (ou du saint-esprit) et du don céleste : de la sainte ampoule, voilà encore
un récit certainement poétique; mais dirons-nous que c'est une épopée franque?
Assurément non ; c'est un récit poétique qui n'a pu se développer et prendre
une forme que chez les Gallo-Romains. Darfs le cours que j'ai fait il y a dix-sept
ans et dont j'ai parlé tout à l'heure, j'attachais une importance extrême à ce
poème chrétien et roman sur Clovis ; j'y voyais la première chanson de geste,
née chez les Romani sous l'influence germanique, grâce à l'intervention du
christianisme. Dans les versions diverses du Mariage, comme M. R. l'a bien
reconnu, on peut signaler aussi un élément chrétien et roman. J'aurais voulu
qu'il insistât davantage sur ce fait, qui me semble encore capital pour l'histoire
de l'épopée, comme pour celle du sentiment national : la conversion de Clovis
au catholicisme est le point de départ de l'histoire de FVance comme de l'his-
toire de la poésie française ; en rassemblant les Romani catholiques du Nord,
ennemis des ariens de Bourgogne et de Gothie, autour du chef des Francs, elle
a créé une nation nouvelle, qui dès lors a eu des intérêts et des sentiments
communs ; et dans l'exaltation née de ce grand événement, qui dut profon-
dément ébranler les âmes, les Romani, devenus membres du regnum Francorum
dont le chef avait été béni par Rémi, essayèrent peut-être pour la première fois
d'imiter les Francs qui célébraient la gloire de leur roi, et osèrent employer à
des chants épiques leur lingua rustica et les rythmes de leurs chansons fami-
1. La forme la plus ordinaire est la Brautfahrt, c'est-à-dire que le héros va lui-même
en lointaine expédition pour chercher sa femme. D'autres fois il la ramène d'une expé-
dition qui n'avait pas été entreprise pour elle. Comment ne pas rappeler à ce propos
combien la légende des Argonautes ressemble à des poèmes allemands et français ?
Médée, qui s'éprend de Jason et lui sacrifie son père et son pays, est une vraie prin-
cesse sarrazine de chanson de geste. Il y a là un « moule épique » d'une haute anti-
quité.
rajna, Le Origini deW epopea francese 605
lières '. Je dis « peut-être », parce que la conversion de Clovis a pu aussi n'être
chantée que dans une œuvre toute littéraire, dans un poème en hexamètres clas-
siques, poème dont l'existence est en tout cas rendue probable par les fragments de
vers et les vers presque entiers qui semblent s'en être conservés dans le récit de
Grégoire de Tours2. C'est une question à reprendre encore et à étudier de près.
— Les petits morceaux détachés qui sont consacrés dans Grégoire de Tours au
récit des dernières années de Clovis sont regardés par M. Rajna, non comme une
traduction de chant populaires (ce qui est en effet insoutenable), mais comme
une « émanation. » J'avoue que cela même me paraît fort douteux, je dirai plus,
fort improbable. Il ne faut pas oublier que l'épopée à l'origine n'est que le reflet
exact des mœurs du peuple qui la produit, et si dans l'histoire de ce peuple
nous rencontrons des traits qui se retrouvent dans son épopée, il ne faut nul-
lement en conclure que ces traits ne sont pas historiques. Le fond des récits de
Grégoire est admis par M. R. commehistorique ; dans la forme, je ne vois rien
d'épique. Si les Francs avaient chanté les victoires de leur chef sur Sigebert,
Chararic etRagnachaire, ils ne les auraient pas représentées comme dues à la ruse
et à la trahison ; quant à l'hypothèse de. chants hostiles à Clovis dont nous au-
rions ici le reflet, elle est extrêmement peu vraisemblable. Si le ton de la nar-
ration de Grégoire est ici différent de ce que nous le voyons être ailleurs, c'est
qu'il a évidemment une source d'un autre caractère : on peut sans hésiter faire
remonter ces récits aux souvenirs de quelque compagnon de Clovis, transmis plus
ou moins directement à l'évêque de Tours, familier de la cour mérovingienne î.
L'individu peut raconter comme de beaux traits, dont on rit en en profitant,
les perfidies qui ont fait triompher le héros dont il a gardé la mémoire enthou-
siaste ; l'épopée, quoi qu'on en dise, n'admet que dans des conditions particu-
lières, et avec bien des restrictions, cette glorification de l'immoralité dont les
récits en question nous offriraient un exemple unique.
Ch. IV. Thierri et Thiodcbcrt (p. 95-1 10). — Ce chapitre et le suivant sont
parmi les plus remarquables et les plus importants du livre. La guerre de
Thierri, fils de Clovis, en Thuringe, est racontée par Grégoire de Tours, puis,
longtemps après, et d'une façon tout indépendante, par Witikind et le Chronicon
Quedlinburgense. Qu'il y ait là-dessous un vieux poème franc, c'est ce que M. R.
met au-dessus de toute contestation, tant par l'analyse des récits eux-mêmes
que par l'indication des traces que les faits et les personnages de ces récits ont
laissées jusque dans l'épopée allemande, si remaniée pourtant dans la forme où
nous l'avons (il y a longtemps qu'on a reconnu que le Hugdietricli de cette
épopée est le Hugo Theodorkus des chroniques). — Non moins assurée est l'exis-
1. M. Rajna présente d'ailleurs plus loin (p. 276 ss.) des remarques sur ce sujet, mais
un peu différentes.
2. Tel est pa; exemple le passage célèbre : Mitis depone colla Sicamber, où colla est
une expression inconnue à la prose, et tout ce récit dans Grégoire est d'un style différent
de son style habituel. Cf. Monod, Grégoire de Tours, p. 99-100 (où ore facundo est
donné par distraction comme une fin d'hexamètre).
5. Il n'y a pas là de contradiction avec ce qui a été dit plus haut sur le caractère de
la tradition orale. Il ne s'agit que de souvenirs individuels, que je croirais, vu la note
chrétienne qui s'y mêle, transmis à Grégoire par un intermédiaire ecclésiastique.
606 COMPTES-RENDUS
tence d'un poème franc sur la défaite du danois Chochilaic, qui avait débarqué
en Frise, par Théodebert, défaite rapportée par Grégoire de Tours, par les
Gesta Francorum, par le livre de Monslris ' et, d'autre part, mentionnée dans le
Beovulf angle. M. R., par un ingénieux et opportun rapprochement, fait ob-
server que ce poème si répandu devait avoir sa place dans le répertoire de
Bernlef, cet aveugle que saint Liudger, vers la fin du viiic siècle, guérit et con-
vertit en Frise, et qui était très aimé « eo quod... antiquorum actus regumque
certamina bene noverat psallendo promere. »
Ch. V (p. i i 1-130). La guerre saxonne de Clotaire et de Dagobert-. — Ici non
seulement nous trouvons dans les Gesta regum francorum un récit d'un caractère
évidemment épique, non seulement l'épopée française postérieure a conservé des
traits qui apparaissent dansce récit (en les rapportant à Charlemagne), mais nous
avons un témoignage formel, un texte infiniment précieux, qu'on a bien souvent
allégué, et dont M. Rajna a cependant eu le premier l'idée de vérifier la date et
la provenance: il s'agit du fameux passage de la vie de saint Faron où l'hagio-
graphe raconte l'insolente ambassade des Saxons à Clotaire, l'emprisonnement
des ambassadeurs, sauvés par Faron, évêque de Meaux ;, la victoire de Clotaire,
qui ne laisse pas vivre un Saxon plus haut que so.i épée, et ajoute : « Ex qua
Victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium paene volitabat ora ita
canentium, feminaeque choros inde plaudendo componebant :
De Chlothario est canere rege Francorum,
Qui ivit pugnare in gentem Saxonum :
Quam graviter provenisset missis Saxonum,
Si non fuisset (inclytus) Faro de gente Burgundionum !
et in fine hujus carminis4 :
Quando veniunt rnissi Saxonum in terrain Francorum \
lnstinctu Dei transeunt per urbem Meldorum,
Ne interficiantur a rege Francorum.
Hoc enim rustico carminé placuit ostendere quantum ab omnibus celeberrimus
1 . Cet opuscule singulier, qui date encore des temps mérovingiens, a été, après Berger
de Xivrey, édité par Haupt, ce que M. R. n'a pas connu (progr. de Berlin de 1S63 et
t. Il des Opuscules). On y mentionne, comme un géant, « rex Huiglaucus [Hygelâc dans
Beovulf), qui impe'ravit Getis (les Geaten de Beovulf), et a Francis occisus est; quem
equus a duodecimo aetatis anno portare non potuit. » Ce trait se retrouve dans l'épopée
Scandinave : c'est à la même circonstance que Hrolf dut son nom de Gangahrolf (pedes
Rodulfus).
2. M. R. ne parle pas de la célébrité qui est restée attachée au nom de Brunehaut, a
laquelle sont attribuées, dans diverses parties delà France, les anciennes voies romaines.
Il y aurait encore, après tout ce qu'on en a déjà écrit, des recherches curieuses à faire
sur ce point. . ,
3. M. R. n'est pas bien sûr que le Faron du poème soit le Faron comte, puis eveque
de Meaux; mais alors comment explique-t-il le « per urbem Meldorum » >. _
4. Cette remarque est bien singulière, comme i'a déjà dit M. Gautier. Puisque le chant
a pour sujet la victoire de Clotaire (ex qua Victoria), l'ambassade des Saxons, qui ouvre
la guêtre, devait se trouver au début et non à la fin du chant. H faudrait revoir tout ce
texte.
$. Le ms. donne ensuite « Faro ubi erat princeps », qu'on a regardé a bon droit
comme une interpolation ; mais je la placerais plutôt après le vers suivant : Faron était
alors sans doute comte de la ville dont il fut plus tard évêque.
rajna, Le Origini deW epopea francesc 607
habebatur. » Or Hildegaire, l'auteur probable de cette vie de saint Faron, qui
vivait au ix^ siècle, déclare, ce que personne n'avait remarqué jusqu'ici, qu'il
donne ce récit « ut in descriptionibus beati Chilleni, viri Scotticae gcntis, exa-
ratum videatur (videtur ?) habere (haberi?). » Ce que veutdire cette étrange ex-
pression, on le comprend en lisant quelques chapitres plus loin la propos d'autre
chose) : « ut in vita beati Chilleni jamdicti inveuimus. «Chilien (ou Chilian), Ir-
landais, apôtre de l'Artois où il fut envoyé par saint Faron ' , vivait donc à la fin
du vu0 siècle 2 ; c'est dans sa vie, écrite sans doute par un disciple, et bien
malheureusement perdue, que Hildegaire a pris ce passage destiné à devenir si
célèbre. Comme le fait remarquer M. R., les expressions volitnb.it, componebant,
excluent déjà l'idée que Hildegaire, évèque de Meaux, entre 855 et 876, ait re-
cueilli ce chant de la bouche du peuple ; il n'a fait que reproduire un témoi-
gnage beaucoup plus ancien : c'est une importante constatation. J'aurai plus
tard à reparler de ce chant. — Ce qui est singulier, c'est que cette guerre de
Clotaire en Saxe, objet du poème mentionné dans la Vita Chilleni et résumé
dans les Gesla 5, est d'ailleurs complètement passée sous silence par les histo-
riens. M. R. part de ce fait pour émettre l'hypothèse qu'il s'agit en réalité d'une
guerre de Clotaire F"1', bien historique celle-là, mais dans le récit de laquelle,
chez Grégoire de Tours, il croit cependant discerner quelques traits épiques. On
aurait plus tard substitué Clotaire II à Clotaire F'1' (comme Charlemagne à
Charles-Martel1, et on aurait donné un rôle à Dagobert, le célèbre fils de Clo-
taire. Mais comment s'expliquerait alors le chant où il est parlé de F'aronr' S'y
agissait-il d'un autre Faron, comte à Meaux du temps de Clotaire Ier, et le
biographe de saint Chilian l'a-t il exprès confondu avec le patron de son héros?
Cela me paraît bien douteux, car ce chant a pour moi tous les caractères d'un
poème absolument contemporain de l'événement qu'il célèbre, et qui n'a pas dû,
dans cette forme, être encore vivant un siècle et demi après.
Ch. VI (p. 1 3 1-168). Floovent. — Que cette chanson de geste soit un dérivé d'un
ancien poème mérovingien, personne n'en doute aujourd'hui 4, et tout le monde,
ou à peu près S, accepte l'identification de Floovent kChlodovinc. Les Gcsta Da-
goberti racontant que Dagobert se brouilla avec son père, le roi Clotaire, parce
qu'il avait coupé la barbe d'un duc appelé Sadregisile, et Floovent que son héros
se brouilla avec son père, le roi Clovis; parce qu'il avait coupé la barbe du duc
Sénéchal (ou Salart), son gouverneur, on n'a pas hésité, jusqu'à présent, à re-
garder Floovent comme identique à Dagobert. J'ai supposé ô que Chlodovinc était
1. C'est pour cela que sa biographie contenait ce passage relatif à Faron.
2. Il y a plusieurs saints Chilian, et il est malaisé de les distinguer; voyez ce qu'en
dit M. R. à la p. 121 .
3. Que ce soit bien le même poème, avec la même guerre pour sujet, c'est ce que M. R.
met hors de doute. Voyez d'ailleurs Gautier, t. 11, p. 48, n. 2.
4. Sur le rapport de Flovent à Floovent, j'ai autrefois contredit M. R. (Rom., VI, 610) ;
il n'a pas changé d'avis, moi non plus, mais cela n'importe pas ici.
5. Sauf M. Wesselofsky, qui veut voir dans Floovent et autres noms pareils les repré-
sentants de Flavius, etc. (Archiv fur slavische Philologie, VI, $73). L'objection tirée par
M. Wesselofsky de la divergence de formes entre « Cloevis » et « Floevent » a été
prévue et fort bien réfutée par M. Rajna ; voy. ci-dessous, p. 608, n. 1.
6. Voy. Rom., VI, 612.
608 COMPTES-RENDUS
dans un poème allemand perdu une épithète accolée etsouvent substituée au nom
de Dagobert, et qu'elle l'avait remplacé quand ce poème passa en français ; mais
Dagobert n'étant pas fils de Clovis, j'ai admis que les Mérovingiens en général
recevaient, aussi bien que ce nom, celui de Chlodovingiens. M. Rajna objecte
qu'il n'y en a aucun exemple, et qu'il est d'ailleurs invraisemblable qu'un nom
aussi célèbre que celui de Dagobert ait disparu devant une épithète. Il cherche donc
pour en faire le héros de la chanson un prince qui soit vraiment le fils de Clovis,
d'autant plus que dans la chanson même Floovent est le fils de « Cloevis »
ou « Cloevier » ', et que diverses considérations l'induisent à regarder le poème
d'où est issu Floovent comme fort ancien; il propose soit Thierri, soit Clotaire,
mais plus volontiers le premier. Quant à l'épisode de la barbe coupée, il aurait
été emprunté à la légende de Dagobert et substitué dans la chanson à la cause
primitive de l'exil de Ploovent, ou au contraire l'auteur des Gesta Dagobcrti
aurait attribué à son héros une aventure qui ne lui appartenait réellement pas.
Je n'entre pas ici dans la discussion de ces idées, qui méritent d'être pesées à
loisir ; je reconnais la valeur des objections de M. Rajna, et je remarque seu-
lement que s'il fallait choisir, pour en faire le héros de Floovent, un des fils de
Clovis, c'est Clotaire que je préférerais, d'une part à cause de ses rapports, re-
levés par M. R., avec les Saxons, d'autre part parce qu'il ne me semble pas
impossible que l'histoire de Lohier (= Clotaire) dans le poème de Lohier et
Mallart* soit une des variantes de Floovent. On comprend aussi que si le
héros était habituellement (ce que l'allitération devait favoriser) appelé Chh'
tachari Chlodovinc, en fr. Flodier Flodovenc 3, le premier de ces deux noms
commençant de même soit tombé. On objectera que la jeunesse de Clotaire
n'offre aucun trait de ressemblance avec celle de Floovent ; mais nous n'avons
pas affaire ici à un poème historique : notre chanson est le type d'un poème
d'Enfances, c'est-à-dire un récit des premiers exploits attribués à un héros de-
venu célèbre, exploits inventés, mais d'après des formules déjà courantes; il n'y
a donc pas lieu de chercher dans l'histoire vraie même le germe de semblables
récits.
Ch. VII (p. 169- 178). Gisbert. — J'ai montré jadis (Rom., II, 3$ 5) que le récit
relatif, dans les Reali di Francia, à « Gisberto dal fiero visaggio » devait pro-
venir d'une chanson de geste perdue, à laquelle il est fait allusion dans un pas-
sage de Gaidon 4. Gisbert déclare la guerre à Dieu, qui naturellement abat son
1. M. R. écarte très habilement la difficulté que pourrait faire naître la forme diffé-
rente de l'initiale dans ces deux noms. Il montre aussi que constamment et dans les plus
anciens témoignages qui le concernent, Floovent est présenté comme le fils du premier
roi chrétien de France.
2. Voy. Hist. litt. de la France, t. XXVIII. p. 247.
5. Il faut remarquer que le changement de Chl- en Fl- n'est pas un trait phonétique
commun à toute la langue d'oïl : on a en français Louis, Lohier, et non pas Flouis,
Flohitr. Il serait intéressant de circonscrire le domaine géographique de ce changement.
4. Depuis lors j'ai trouvé une autre mention de Gisbert. cette fois qualifié expressément
de roi, ce qui a son importance :
Onques li rois Gierbier-, c'on tint por desreé,
Ne guerroia tant Deu ne sa crestienté
Com jo ferai mais bien en tresiot mon aé.
Chcv. au Cignc, éd. Hippeau, v. 5695.
rajna, Le Origini dcll' epopca franccse 609
orgueil, et lui pardonne quand il a fait pénitence. C'est à ce roi, qu'il regarde
comme un des rois qui ont précédé Charlemagne ;d'accord avec les Rcali), que
M. R. consacre un chapitre ' ; il reconnaît d'ailleurs lui-même qu'il s'agit ici
d'hypothèses assez mal étayées. Il soupçonne que Girbert ou Gisbert serait Cha-
ribert, et il essaie de rendre cette identification vraisemblable, sans trop y
réussir. La forme primitive du nom de notre personnage est Gisbert (Gisobercht,
non pas Gisilbcrcht = Gislebert , ce qui a bien peu de rapport avec Herbert,
dérivé normal de Charibercht, et les ressemblances entre le roi mérovingien et
Girbert sont bien vagues. Il me semble qu'ici M. R. s'est trop laissé entraîner
au désir de voir de l'histoire partout. Je crois que la chanson de Gisbert n'est
qu'une adaptation épique de la légende de l' Empereur orgueilleux* (rappelée par
M. Rajna lui-même), et que le nom de Gisbert et sa qualité probable de roi de
France n'ont rien à faire avec l'histoire.
Ch. VIII (p. 179-198). Sibille. — Rien de plus ingénieux que ce chapitre, où
M. R. cherche dans l'histoire réelle de Gondeberge, femme du roi langobard
Arioald, histoire qui fut de bonne heure le sujet de chants, d'abord langobards,
puis francs, le fondement de la chanson de Sibille (femme de Charlemagne).
Quoi qu'on pense de son hypothèse, dont la discussion serait trop longue ici,
ii faudra tenir compte des arguments qu'il invoque pour établir que les aven-
tures de Gondeberge ont une réalité historique, et ne sont pas, comme l'a cru
Sv. Grundtvig, la simple variante langobarde de ce conte répandu dans le monde
entier de l'épouse innocente et persécutée.
Ch. IX (p. 199-238). Charlemagne et Charles-Martel. — La substitution du
second Charles fils de Pépin au premier Charles fils de Pépin dans l'épopée a
été indiquée dans ['Histoire poétique de Charlemagne. Dans cet excellent chapitre,
M. R. ne la met pas seulement hors de doute: il l'étudié dans le détail avec
une science et une critique qui ne laissent rien à désirer. Je ne crois pas. —
voilà ma seule réserve, — que le Braimantde Mainet ait rien à faire avecAbder-
rahman (au reste M. R. n'en est pas lui-même bien convaincu), ni que le
Mainet, dans sa forme originaire, provienne d'un poème sur Charles-Martel. Je
dis « dans sa forme originaire », parce que nous avons à mon sens dans Mainet
deux poèmes distincts : l'un, Heldri et Rainfrei, qui remonte certainement aux
luttes de Charles-Martel contre Chilpéric et Raganfred, l'autre, le Mainet pro-
prement dit, qui n'est qu'une variante du thème que nous avons déjà rencontré
dans la légende de Childéric, de Floovent, etc. 5. S'il y a quelque élément his-
torique dans ce récit de la fuite du jeune Charles chez l'amiral de Tolède, ce ne
serait pas, je crois, à l'époque de Charles-Martel, mais bien plus tard qu'il
faudrait !e chercher. Il est difficile en effet de ne pas rapprocher de ce récit
l'histoire du roi de Castille Aifonse, qui, chassé de ses États par son frère,
trouva en réalité un refuge à Tolède chez le roi Alimaimon, épousa sa fille et
1. Au début de ce chapitre, il traite rapidement de Dagobert, d'Octavien et Florent,
héros de chansons peu anciennes dans leur forme. M. R. songe à voir dans Florent un
Chlotaeharinc (Fledarenc, Floerenc), parallèle à Floovent Çhlodovinc.
2. C'est aussi l'opinion de M. Wesselofsky (loc. cit.).
5. M. R., dans le chapitre X, se prononee d'ailleurs à peu près dans le même sens.
Romania, XIII. 39
6 10 COMPTES-RENDUS
rentra peu après en possession de son royaume '. Mais ces circonstances, dont
la coïncidence ne me semble guère pouvoir être fortuite, n'ont fait que fournir
la localisation du récit. — M. R. montre la substitution de Charlemagne
à Charles Martel dans les guerres de Provence, dans l'histoire des fils
d'Aimon 2, etc. Il parle ensuite du Charles Martel de Girart de Roussillon qui,
d'après lui, ne serait pas uniquement Charles le Chauve, et du Charles Martel de
Huon d'Auvergne ; il conclut qu'il y a là un véritable cycle de Charles Martel,
dont celui de Charlemagne a recueilli sans doute plus de fragments que nous
ne pouvons en reconnaître. — Dans un Appendice (p. 239-244), l'auteur étudie
très savamment l'origine du surnom de Magne, et montre qu'il n'a jamais été
bien compris par le peuple. Il a d'autant plus raison que la forme elle-même du
nom décèle son origine savante: magnus n'a point passé en français, où il
aurait donné mainz (cf. parmainz de permagnusi; Charles Mairies a été fait sur
Carolus Magnus, et si quelques poètes, comme celui du Rollant, savent ce que
magnes veut dire et l'emploient même en le détachant du nom propre (nostre
emperere magnes, Charles li magnes, reis magnes), cela prouve seulement, comme
le dit M. R., qu'ils avaient une instruction au-dessus de l'ordinaire 3 .
Ch. X (p. 245-273). Formules communes à l'épopée carolingienne et d l'épopée
mérovingienne. Jusqu'à présent nous avons surtout recherché dans les textes his-
toriques la preuve que l'épopée, apportée par les Francs de Germanie, n'avait
nullement cessé chez eux depuis leur établissement en Gaule, et avait accom-
pagné l'histoire pendant toute la durée de la race mérovingienne. Quelques
rapprochements nous avaient déjà permis de faire remonter à cette période la
source de chansons de geste fran çaises, telles que Floovent, où s'est conservé,
à l'insu même du poète, le nom tout mérovingien du héros, et Mainet, où les
luttes de Charles Martel contre les derniers Mérovingiens ont au contraire été
attribuées à Charlemagne. Le chapitre X va nous faire toucher de plus près en-
core les rapports des deux épopées, en pénétrant dans leur construction intime 4.
L'auteur prend un certain nombre de thèmes essentiellement épiques, et montre
qu'ils se trouvent également dans des récits soi-disant historiques relatifs aux
Mérovingiens et dans l'épopée carolingienne. Tels sont : les murs qui s'écrou-
lent d'eux-mêmes, — la biche qui indique un chemin, — les ennemis mesurés à
l'épée, — les ambassades insolentes, — les combats singuliers en présence des
armées, — puis, spécialement pour les guerres saxonnes, certains traits qui se
retrouvent dans les poèmes sur Clotaire et ceux qui célèbrent Charlemagne (je
crois qu'on pourrait encore en trouver d'autres). La plupart de ces rappro-
chements ont déjà été faits, mais M. R., outre qu'il en a augmenté le nombre,
1 . N'ayant pas, au moment où j'écris, les livres nécessaires sous la main, je ne fais ce
rapprochement que de souvenir.
2. On sait que l'identité de Yon, roi de Gascogne, dans Renaut, avec Eudon.
duc d'Aquitaine au vin- siècle, et par suite du Charles de ce poème avec Charles Martel,
a été brillamment démontrée par M. Longnon.
3. M. R. aurait pu citer le Pèlerinage de Charlemagne, où est indiquée une prétendue
origine du surnom de magne.
4. Avant d'entamer cette étude, M. R. parle encore des deux Pépin comme person-
nages épiques ; il aurait pu, je crois, s'étendre un peu plus sur ce point.
rajna, Le Origini dell' epopea francese 6ii
les a exposés avec sa précision et sa circonspection habituelles, et leur a donné
ainsi une valeur beaucoup plus décisive. Je trouve au contraire imaginaire la
ressemblance signalée par l'auteur |il n'est pas le premier) entre le début du
chant relatif à la guerre saxonne de Clotaire et celui de plusieurs chansons de
geste. Rien de plus différent à mon sens que ces deux formules que M. R. dé-
clare identiques, d'une part :
De Chlothario est canere rege Francorum,
Qui ivit pugnare in gentem Saxonum,
et d'autre part :
Seignor, plaît vos oir gloriose chançon ?
C'est de l'ost Charlemaine, le nobiie baron,
Qui conquist mainte ville et mainte région.
Ici c'est un jongleur qui s'adresse à son auditoire et lui indique le sujet qu'il va
chanter ; là rien de pareil : ce chant, encore à moitié lyrique (je reviendrai sur
ce point) et destiné à être répété en dansant, ne pouvait ressembler aux poèmes
tout narratifs de l'âge postérieur, et cela est si vrai qu'il est impossible de tra-
duire dans le français des chansons de geste le est canere du premier vers ', en-
couragement que se donne le poète ou le chanteur au début d'un chant d'un ca-
ractère lyrique, et l'opposé le plus complet qui se puisse concevoir du petit
programme adressé par l'exécutant d'une chanson de geste à ses auditeurs 2. Au
reste, c'est ici une question de forme, qui a son importance assurément, mais
qui n'enlève rien de leur force aux rapprochements de fond donnés jusque-là.
Ch. XI (p. 275-284). La langue de l'épopée éi F époque mérovingienne. — Les
Francs chantaient naturellement leurs héros dans leur propre langue ; mais
d'une part les Romani n'ont-ils pas de bonne heure, à leur imitation, composé
des chants épiques dans leur idiome, le latin vulgaire qui devait plus tard s'ap-
peler le français 3? d'autre part, les P'rancs s'étant de bonne heure romanisés,
au moins en Neustrie, n'ont-ils pas transporté et imité dans leur nouvelle langue
les chants auxquels ils étaient habitués ? C'est probable, mais il est difficile de
l'établir par des preuves directes. Un mot estropié par les scribes dans le récit
de la guerre saxonne de Clotaire des GestaA ne prouve rien, car on ne sait
s'il était roman ou franc. Reste le fameux carmen rusticum de Hildegaire ;
M. Rajna ne doute pas que l'original n'en fût roman : c'est en effet bien vrai-
semblable, et par le mouvement général et par le fait que ce chant était popu-
laire dans un pays foncièrement roman. Cependant, ce n est pas absolument sûr,
et le meilleur appui de l'existence d'une poésie épique romane sur les Méro-
1. M. R., à qui bien peu de choses échappent, a vu la difficulté ; il s'en tire en di-
sant que canere équivaut au substantif chançon, mais c'est douteux pou: plus d'une raison.
Ce qui me rappelle le plus le début du Clotaire, c'est la fin de la première strophe du
S. Léger : Et ore est temps et si est biens Que nos cantums de saint Legier.
2. Le second vers ne se mettrait pas facilement non plus dans le style d'une chanson
de geste.
3. Voyez ce qui a été dit plus haut.
4. Sous ces altérations, je serais porté à reconnaître le mot balcent, anciennement
balcenc.
6 I 2 COMPTES-RENDUS
vingiens est toujours la visible continuation d'une poésie épique antérieure dans
l'épopée française dont Charlemagne est le centre.
Ch. XII (p. 285-299). L'épopée carolingienne continuatrice de la mérovingienne.
— C'est cette continuation que M. Rajna serre maintenant de plus près, en mon-
trant qu'il n'est possible ni de séparer le Charlemagne épique du Charles
Martel épique, ni d'arrêter à celui-ci l'origine du mouvement auquel il a une si
grande part. Accorder en effet que dans l'épopée carolingienne il y a des poèmes
qui concernent réellement Charles Martel, c'est accorder par cela même toute
l'épopée mérovingienne et sa survivance partielle dans la suivante. M. R.
écarte judicieusement les hypothèses qui expliqueraient la transmission soit
par la voie littéraire, soit par la simple tradition orale1. Il démêle ensuite
dans l'épopée carolingienne, tout altérée qu'elle soit dans la forme où elle
nous est connue, des traits qui remontent à un passé bien plus lointain que
l'avènement des Carolingiens. Le plus curieux est la « croix royale » que,
d'après des textes français et italiens dont l'accord prouve l'antiquité de la lé-
gende, tous les « royaux de France » portent naturellement imprimée sur
l'épaule. M. R. établit que ce signe remonte aux Mérovingiens, et il le prouve
en montrant que l'épopée allemande l'attribue à Wolfdietrich, fils de Hug-
dietrich (le Hugo Thecdoricus de l'épopée franque). Si ce signe remonte si haut,
ce n'était sûrement pas à l'origine une croix, et M. R. rappelle la légende bi-
zarre recueillie par Théophane (f 817', d'après laquelle les Mérovingiens « étaient
appelés xpun&zca, ce qui en grec veut dire zpiyppay^ixai^ parce que le long de
l'épine dorsale (xorcà r?(; pâ/r,;) il leur poussait des soies comme à un porc. »
Théophane accueille volontiers les bruits défavorables aux prédécesseurs des Ca-
rolingiens, et M. R. voit dans ces soies de porc une transfiguration caricaturale
de quelque autre marque plus noble : on pourrait objecter que des soies de san-
glier n'auraient sans doute pas semblé déshonorantes à une époque barbare, et,
pour appuyer l'opinion de Grimm, qui voit là une trace de la légende d'après la-
quelle la femme de Mérovée avait conçu d'un monstre marin, on pourrait rap-
procher diverses fables généalogiques semblables, notamment celle qui concerne
les enfants de Mélusine. Mais si dans la description de Théophane il faut voir un
travestissement, il me semble plus naturel d'y chercher celui du nom de regcs
criniti que portent les Mérovingiens dans plusieurs textes; qui sait même si xp'.a-
-i-y.: n'est pas une faute pour xptvfoxt? Le double sens du mot crinis a pu d'ail-
leurs prêter à la confusion.
Ch. XIII (p. 301-367). Les Origines primitives. — Étant donné que l'épopée
française n'est pas née subitement à une époque historique, — celle de Charle-
magne comme on l'a cru longtemps, — et qu'il s'agit là, comme dans toute vie
organique, non de génération spontanée, mais de transmission héréditaire, la
nation française, d'autre part, ayant des éléments celtiques, latins et germa-
niques, l'épopée française, en théorie, peut être celtique, latine ou germanique
d'origine. M. R. écarte sans peine les hypothèses celtique et latine; il discute
longuement une troisième et plus plausible opinion, d'après laquelle l'épopée
1. l eut-être laissc-t-il trop de place à cette dernière; voy. plus haut.
rajna, Le Origini dcll' epopea francese 613
française serait romane, c'est-à-dire se serait produite non en latin, mais dans le
roman rustique destiné à devenir le français. Que celte opinion soit vraie à un
certain moment, c'est incontestable ; il s'agit de savoir si l'épopée romane s'est
produite de bonne heure, et si l'épopée germanique, importée en Gaule par les
Francs, a continué longtemps à y vivre dans sa forme première. J'ai indiqué
plus haut (p. 604) qu'il ne me semblerait pas impossible que des poèmes romans,
d'un caractère au moins à moitié épique, se fussent produits dès le règne de
Clovis et sous l'influence de la conversion du roi des Francs, devenu le patron
de l'église gallo-romaine et par là des Romani catholiques (c'est ce qu'il y a de
vrai au fond du petit roman historique de Procope dont M. R. démontre l'ab-
surdité!. M. R. regarde, nous l'avons vu, le poème de la Guerre de Saxe (fin du
vu0 siècle) comme roman; il pense même (p. 81, 277) que le récit de Frcdé-
gaire (écrit vers 660) des Noces de Clovis s'appuie sur une chronique plus an-
cienne, laquelle nous reporte à un poème peut-être roman, qui serait donc du
vie siècle '. Nous voilà bien près de l'époque de Clovis lui-même, et l'auteur me
paraît l'avoir un peu oublié en insistant comme il le fait sur la distinction tran-
chée, aux temps mérovingiens, des Francs et des Romani pour exclure l'ori-
gine romane de l'épopée. Tout ce qu'il dit sur la condition sociale des deux races
aux vr--vnie siècles a mon approbation complète, aussi bien que les remarques
sur le caractère essentiellement guerrier, donc aristocratique, donc franc et non
romain (du moins à l'origine) de l'épopée ; je lui accorde parfaitement que les
Francs ont continué un certain temps en Gaule à parler leur langue, à chanter
leurs vieux chants et à en composer de nouveaux ; mais je ne crois pas impos-
sible, comme je l'ai déjà indiqué plus haut, que les Romani aient commencé de
très bonne heure à imiter les Francs et à composer dans leur langue des chants
populaires, d'un caractère naturellement assez différent de ceux des Francs, mais
cependant nés sous leur influence. Que l'épopée française ait une origine ger-
manique, cela n'empêche pas qu'elle n'ait une origine romane; elle a, si on me
permet la comparaison, un père et une mère : le germe est allemand, le déve-
loppement est roman, et en somme il faut bien reconnaître dans l'épopée fran-
çaise, une fois qu'elle est adulte, des traits qui n'appartiennent à aucune forme
de l'épopée allemande. Je crois qu'au fond M. Rajna est d'accord avec moi ;
mais son désir de combattre les exagérations de ceux qui peuplent le royaume
des Francs d'une seule nation, composée d'égaux, sans distinction de race, l'a
emporté peut-être un peu loin. De même, il établit qu'en Austrasie l'usage de
la langue franque se maintint très tard, ce dont personne ne doute ; mais il se
prononce beaucoup moins nettement sur ce qui se p3ssa en Neustrie2. Je lui
accorde que les successeurs de Clovis, au moins jusqu'à la fin du va! siècle,
avaient « il linguaggio franco per !o meno altrettanto familiare quanta il volgare
délia Gallia »; mais l'aristocratie franque de Neustrie, éparse dans ses possessions
territoriales et bientôt profondément mêlée d'éléments romans, dut de bien meil-
1. Ailleurs (p. 4 s 8) il attribue des chants aux Francs romanisés dans la seconde moitié
du vie siècle.
2. Voyez cependant encore p. 4(8.
6 14 COMPTES-RENDUS
leure heure abandonner sa langue originaire. Elle n'en conservait pas moins sans
doute ses goûts et ses habitudes épiques, et quand il se produisait un fait de
nature à susciter le chant, le chant naissait en roman, comme il serait né na-
guère en allemand. En ce sens, on peut dire que l'épopée a une origine romane,
puisque certains poèmes remontent directement à des chants romans nés spon-
tanément de l'impression des faits et n'ont aucune source allemande. C'est le cas
certainement pour les poèmes dont les faits appartiennent au ixe siècle (le Roi
Louis, Raoul de Cambrai, etc.) ; ce peut être le cas déjà pour des poèmes qui
célèbrent des faits du vP siècle. Toutefois, si j'ai raison de croire que des chants
sur certains événements frappants ont pu naître, dès la fin du Ve siècle, chez les
Romani eux-mêmes, l'origine romane de l'épopée est ici plus réelle. Et ce qui
me parait rendre admissible l'existence de ces chants, c'est l'élément chrétien qui
devait y prédominer, élément que M. R. me semble laisser trop dans l'ombre.
Il est bien probable qu'il existait dans la population gallo-romaine des chants
religieux, composés dans la langue et le rythme populaires ; ce sont ces chants
qui auront servi de modèle à ceux qu'inspira sans doute la conversion deClovis.
Qu'on se figure la place que la religion tenait alors dans les âmes, la terreur
des Romani catholiques du nord qui se voyaient au sud entourés d'ariens et
qui venaient d'être conquis par un roi païen : quel soulagement, quelle joie,
quelle reconnaissance quand ce païen se fit catholique, protégea l'Eglise et
bientôt détruisit l'arianisme! Si des chants romans sortirent de l'émotion qui se
produisit alors, il est clair, malgré toutes les preuves de la distinction longtemps
maintenue entre Francs et Romani, qu'ils furent remplis de sympathie pour
Clovis et ne séparèrent pas, dans le sentiment de la communauté religieuse et
déjà nationale, les vainqueurs et les vaincus de la veille : ces chants durent être
le germe de cette branche importante de notre épopée dont la Chanson de Rol-
lanl est le type, et où la nation française, groupée autour de son chef, est con-
sidérée comme particulièrement aimée de Dieu et consacrée à défendre la chré-
tienté contre les infidèles. Ce n'est pas là une conception germanique: à quelque
époque qu'on la lasse remonter, elle estioncièrementf rançaise et romane. L'épopée
germanique est toujours restée individualiste, ou n'a pas dépassé l'unité de la
tribu. Une épopée vraiment nationale, telle que nous l'offre le Rollant, une
épopée où le sentiment individuel est abaissé devant le sentiment de la disci-
pline et de la solidarité, une épopée où les héros sont les champions de Dieu et
de douce France, ne pouvait pas se former d'éléments purement germaniques. Je
le répète : le père est venu d'outre-Rhin, mais la mère est gallo-romaine, et si
l'enfant ne renie pas son père, il porte aussi dans sa physionomie et dans sa
constitution la plus intime la ressemblance de sa mère. — En appendice à ce
chapitre (p. 368-374) est une bonne digression sur le sens et les applications di-
verses des mots France et Français.
Chap. XIV (p. 375-396). Une objection vainc et quelques confirmations. — L'ob-
jection vaine à l'origine germanique de notre épopée est celle qu'on a tirée de
)î difficulté de se représenter le passage de poèmes épiques d'une langue à
l'autre. On a vu que pour ma part je ne considère plus cette difficulté comme
réelle; il faut dire qu'elle était en effet très grave quand on ne croyait guère
l'épopée plus ancienne que le yiip ou le ixc siècle, tandis qu'elle s'évanouit si
rajna, Le Origini deW epopea francesc 61$
on se reporte à une époque où les rapports des Germains et des Romains étaient
très différents. — M. R. rattache à cette discussion certaines remarques impor-
tantes : c'est surtout dans la région du nord-ouest de la France que l'épopée a
fleuri, c'est-à-dire dans la partie du pays la plus imprégnée de germanisme. Ses
héros et ses sujets sont même souvent pris en pleine terre allemande, comme
Naime de Bavière, Renaut, indissolublement lié à Trémoigne (Dortmundi, la
geste de Mayence, Beuve de Hanstone '. Dans nos chansons 2 Franc et Francus
s'emploient l'un pour l'autre; mais plus on remonte haut, plus on voit prédo-
miner l'expression de Franc, plus aussi la France épique se rapproche de l'Aus-
trasie, ce qui nous fait prendre sur le fait le passage insensible de l'épopée
d'une nationalité et d'une patrie à l'autre. Les institutions, les mœurs, les sen-
timents des chansons de geste, surtout des plus anciennes, sont germaniques :
l'auteur cite la conception de l'autorité royale, les assemblées tenues en plein
air, les rites observés dans l'envoi des ambassades, la procédure juridique, les
serments, les dons d'hospitalité, la fraternité d'armes, les « douze pairs », les
liens de famille et la « faide », le dévouement au seigneur, et sur tous ces points
présente les remarques les plus intéressantes et les mieux fondées.
Chap. XV |p. 397-456). Epopée française et épopée germanique. — Jusqu'ici
on n'a parlé que très rapidement, et en passant, de l'épopée allemande qui existe
en dehors de l'épopée française. Elle forme au contraire le sujet principal de
ce long chapitre, aussi neuf qu'important. Au premier abord rien de plus diffé-
rent qu'une chanson de geste et un Heldenlied : forme, esprit, style, sujets,
tout semble appartenir à deux mondes parfaitement étrangers. J'aurais voulu
que M. Rajna mît cette différence plus en relief et en recherchât les caractères
et les causes; avec sa pénétration et sa finesse, il aurait certainement fait sur
ce point, qu'il laisse à traiter à d'autres, des observations d'une grande valeur.
Il s'est attaché, — et c'était d'ailleurs ce qui faisait le véritable objet de son
travail, — à signaler les ressemblances, et il en a découvert et prouvé de réel-
lement surprenantes. Je ne puis les énumérer ici. Je me borne à regretter que
l'auteur ait laissé délibérément de côté presque tout ce qui est Scandinave; il
aurait trouvé dans les sagas, comme dans Saxo Grammaticus, une mine fé-
conde de rapprochements précieux. Je n'en indiquerai qu'un. M. R. cite avec
raison, comme se trouvant dans les deux épopées, le lieu commun d'une guerre
décidée par un combat singulier entre deux champions. Dans les sagas Scan-
dinaves ces combats présentent un trait propre: ils ont ordinairement lieu
dans une île 5 et portent en ce cas le nom spécifique de holmgang; or nous re-
1. Hanstone est certainement à l'origine « en Avautere »; mais que ce soit Hammers-
tein sur le Rhin, comme M. R. est disposé à le croire, c'est ce que je ne suis guère porté
à admettre; ce n'est pas ici le lieu d'exposer d'autres conjectures.
2. En passant, M. R. dit qu'il n'admet pas mon opinion sur la Marche de Bretagne
comme berceau de la Chanson de Rollant primitive, et promet de revenir sur ce point à
une autre occasion.
3. Ici comme dans beaucoup d'autres traits épiques nous n'avons d'ailleurs que le re-
flet d'usages réels : les combattants se rendent seuls dans une petite île (généralement
d'un fleuve) pour éviter toute trahison. On en usait de même pour les conférences entre
chefs, ce qui ne réussissait pas toujours, comme le montre le meurtre de Guillaume
Longue-Epée par Arnoul de Flandres.
6 1 6 COMPTES-RENDUS
trouvons le holmgang dans plus d'une chanson de geste française : c'en est un
par exemple que le combat si célèbre de Rollant et Olivier ■ ; un autre est
fort bien décrit dans les Enfances Ogicr. Après avoir examiné des thèmes, des
formules, des caractères typiques qui se retrouvent dans les deux épopées,
l'auteur cite des personnages mêmes et des faits qui leur sont communs, comme
Auberon = Alberich 2, le forgeron Galand = Valand, etc. 3. Signalons dans
ce chapitre extrêmement riche ce qui concerne les nains, les sorciers-voleurs,
les géants, les noms donnés aux épées et aux chevaux 4, les animaux féroces
ravisseurs d'enfants, les songes prophétiques où figurent des animaux, etc.
En terminant, l'auteur invite les travailleurs à exploiter après lui le champ qui,
dès un premier labour, s'est trouvé si fécond; il faut espérer qu'on entendra
cet appel.
Chap. XVI (p. 457-467). Filiation et contacts. —Revenant sur la façon dont
s'est opérée la romanisation de l'épopée allemande, M. R. penche à l'attribuer
tout entière aux Francs romanisés; j'ai dit plus haut que je ne croyais pas de-
voir exclure les Romani, et cela dès une époque très ancienne. A vrai dire, la
première partie de ce chapitre aurait pu, il me semble, être placée avec avan-
tage dans le chapitre XIII; l'auteur sépare des considérations de nature bien
semblable. — Dans la seconde partie il étudie les contacts qu'ont eus pendant
longtemps les deux épopées vivant côte à côte dans l'empire franc, et montre
combien il est probable que Charlemagne, comme son père et son grand-père,
ait encore été l'objet de chants épiques dans les deux langues. « Après Charle-
magne, l'unité de l'empire carolingien commença bientôt à se démembrer maté-
riellement et moralement; après Charles le Gros elle fut rompue pour toujours.
Les épopées aussi, en conséquence, durent s'isoler. Cela ne veut pas dire que
certains contacts n'aient pas continué dans les territoires de frontière, dans les
Flandres, dans la Lorraine. Mais ce furent désormais des contacts entre étran-
gers et qui ne regardent plus directement l'objet de ces recherches. »
Chap. XVII (p. 469-485). Les Cantilenes. — Jusqu'à présent j'ai toujours été
d'accord, sauf quelques légères nuances, avec M. Rajna; je me sépare un peu
de lui dans ce chapitre. Assurément il a raison de combattre les exagérations
auxquelles a donné lieu la théorie des « cantilenes », mot qui, précisément
parce qu'il est mal défini et qu'il a une apparence scientifique, a entraîné ceux
qui s'en sont servi à des théories assez fantastiques S. Il fait également, avec
sa circonspection habituelle, des concessions importantes aux partisans de chants
1. Le holmgang se retrouve dans l'épopée bretonne : Arthur et Frollon, Tristran et
le Morholt combattent dans une île; il y a sans doute ici influence germanique.
2. Voyez Rom.; VIII, 301 .
3. Je ne crois pas qu'Oger « le Danois » ait rien de danois. S'il est appelé dux Da~
niae, cela équivaut à duc de Danemarche ou Dancmarchis, comme disent nos chansons.
Oger gouvernait la marche danoise, comme Rollant la marche bretonne. Si on i'a fait fils
du Godefrid, roi des Danois et ennemi de Charlemagne, c'est par une confusion posté-
rieure.
4. Il faut noter que ce dernier trait ne doit pas être de toute antiquité : les Germains
combattaient primitivement à pied.
j. Je l'ai, pour mon compte, bien rarement employé; il m'a toujours déplu comme
ayant l'air de dire quelque chose et ne disant rien de clair.
rajna, Le Orifiini dcW epopea francese 617
lyrico-épiques; mais à mon avis ces concessions ne vont pas assez loin, et il
refuse avec ténacité à la théorie lyrico-épique ce qu'elle a le droit de réclamer.
D'après lui, les plus anciens chants épiques, ceux qui, en s'amplifiant, sont de-
venus nos chansons de geste, étaient déjà de vraies chansons de geste, et ne dif-
féraient de celles que nous avons que par la dimension. Cela est vrai sans doute
pour une partie de nos poèmes, ceux qui ne sont que des adaptations à un nou-
veau héros de thèmes fournis par l'épopée antérieure et n'ont d'historique que
des noms et quelques circonstances. Mais je ne puis admettre qu'il en soit de
môme pour les poèmes qui s'appuient sur des faits réels. Ces poèmes sortent de
chants qui avaient été composés non seulement sous l'impression immédiate des
faits, mais par ceux et pour ceux qui y avaient pris part. Qui ne voit dès lors
que l'élément narratif ne pouvait y occuper qu'une place restreinte, puisque les
faits étaient connus de ceux à qui on s'adressait? Qui ne voit au contraire que
l'élément lyrique, l'orgueil de la victoire, la douleur de la défaite, les louanges
des héros, le regret des morts, l'espoir de la revanche, ou d'un succès plus
complet encore, devaient y être prédominants? Or nos chansons de geste n'ont
nullement ce caractère : ce sont des récits minutieux, détaillés, desquels l'élément
lyrique (bien plus marqué dans l'épopée allemande) est presque tout à fait ab-
sent. Ces chansons ne peuvent s'appuyer que sur les chants lyrico-épiques an-
térieurs, dont elles ont développé l'élément épique et supprimé l'élément ly-
rique (en effet, les acteurs et les témoins des faits étant morts depuis longtemps,
il n'y avait plus place pour les sentiments lyriques des premiers chants); mais
ce sont deux classes distinctes, et il m'est aussi impossible de concevoir une
chanson de geste semblable au Rollant, sauf la longueur, naissant dans l'armée
de Charles au lendemain du désastre de Roncevaux que de me représenter les
chants nés réellement à ce moment comme s'étant conservés tels quels pendant
plus d'une ou deux générations. M. Rajna veut que ces idées soient une malen-
contreuse application des théories de Wolf, et qu'elles ne s'expliquent que par
la fausse opinion que l'épopée française est une production autonome et spon-
tanée, qui a ses origines en elle-même. C'est une erreur : ces idées sont le fruit
d'une simple tentative de se représenter les faits comme ils ont dû se produire.
De ce que l'épopée française a des origines germaniques, il ne s'ensuit pas
que les chants épiques ne soient pas nés chez nous dans les conditions où
ils sont nés partout ailleurs. Pour prendre une de ces comparaisons qu'affectionne
M. Rajna, de ce qu'un papillon est engendré par un autre papillon, il ne s'en-
suit pas qu'il ne soit pas d'abord chenille, puis chrysalide. Pour M. Rajna, les
chansons de geste sont nées adultes; pour moi elles sont nées sous une forme
sensiblement différente de celles qu'elles devaient revêtir, et il n'est contraire à
aucune loi naturelle, comme il semble le dire, d'admettre des « métamorphoses »
dans l'évolution des êtres organisés. Voilà ce que nous dit la théorie, appuyée,
e le répète, sur les simples inductions du bon sens ' ; voyons si elle ne trouve
1 . A la théorie des chants lyrico-épiques on ne peut en opposer qu'une autre, celle de
la tradition orale ; c'est celle qu'a soutenue P; Meyer, mais on a déjà vu que je la regarde
comme insoutenable.
6 1 8 COMPTES-RENDUS
pas quelque fait pour l'appuyer. Je n'ai jamais allégué ' le Ludwigslied ni la Vita
Willehm, et tout ce qu'en dit M. R. est fort judicieux. Mais je n'abandonne
pas de même le chant, déjà si souvent invoqué, de la vie de saint Faron. Quoi
qu'en dise M. Rajna, il m'est impossible de ne pas reconnaître aux vers cités par
l'hagiographe un caractère lyrico-épique :
Quam graviter provenisset missis Saxonum,
Nisi fuisset Faro, de gente Burgundionum - !
Ce chant était « chanté par tous », et les femmes « en formaient des rondes
en frappant dans leurs mains ». C'est en vain, à mon avis, que M. R. conteste
le sens précis de ce passage. Il constate, il est vrai, que ce chanta été composé
après la guerre finie, et qu'il devait avoir de grands rapports avec le poème
résumé dans les Gcsta regum Francorum, puisqu'il disait également que le roi
Clotaire avait fait tuer tous les Saxons qui dépassaient la hauteur de son épée.
C'est là en effet un trait qui a fort bien pu se trouver dans un chant à moitié
lyrique, et que l'auteur du poème épique postérieur a dû naturellement recueil-
lir; mais il ne saurait prouver que la guerre de Saxe y fût racontée comme dans
ce poème. Les « romances » que cite M. R. lui-même peuvent parfaitement nous
donner une idée de ce qu'étaient ces chants lyrico-épiques; elles étaient certai-
nement à l'origine destinées à accompagner des danses en rond, danses qui très
souvent au moyen âge (comme en Russie aujourd'hui) étaient uniquement com-
posées de femmes; les romances que nous avons appartiennent à une époque
postérieure à celle de la production des chants d'où est sortie l'épopée histo-
rique, aussi ont-elles un autre contenu, et même un ton certainement moins ly-
rique; mais elles doivent avoir quelque ressemblance avec les germes d'où se
sont développées les chansons de geste, qui, sauf la particularité des strophes
régulières et des refrains, ont la même forme qu'elles. Je crois aussi que la com-
paraison des chants lyrico-épiques français avec les romances frontcrïzos 5, les
ballades du border, les chants serbes, est justifiée, et que ce n'est pas lui enlever
sa raison d'être que de dire que ces chants n'ont pas abouti à des poèmes épi-
ques, tandis que là où on a des poèmes épiques on n'a pas de ces chants; c'est
bien naturel : l'épopée, quand elle se développe, remplace ce qui l'avait pré-
parée; on ne peut pas avoir le même individu à la fois à l'état de chrysalide et
à l'état de papillon. Je pense donc que l'épopée française des xie-xiv° siècles,
si nous l'examinons dans son ensemble, comprend des poèmes de deux genres
principaux : les uns sont des imitations de poèmes antérieurs, dont les plus an-
ciens sont germaniques; les autres sont le développement, de plus en plus nar-
ratif, de moins en moins conforme à l'histoire réelle, de plus en plus accom-
modé à la convention épique et à l'analogie des poèmes antérieurs, de chants
i. Au reste, je n'ai guère traité ce sujet ex professo; je l'ai plutôt évité dans mon
Charlemagne, sauf dans ^Introduction, où j'ai donné de l'épopée cette définition que je
maintiens : « une narration poétique fondée sur une poésie héroïque antérieure ».
2. Notez ces présents, ces indications rapides : quando veniunt, transeunt, ne interfi-
ciantur. On rappelle ainsi des faits connus, on ne raconte pas des faits inconnus à l'au-
ditoire.
3. Il ne s'agit que de cette classe spéciale de romances, qui ne comprend nullement,
comme le dit M. R., des démembrements d'anciennes chansons de geste.
rajna, Le Origini deW epipca francese 619
originairement courts, nés de l'impression immédiate des faits, d'un ton beau-
coup plus lyrique, et, pour les faits qu'ils contiennent, presque absolument his-
toriques; ces poèmes n'en ont pas moins d'ailleurs un caractère germanique, et
par l'usage même auquel ils doivent l'existence, et par l'esprit qui les anime,
et par le milieu où ils se sont formés et développés. Il me semble que tout le
monde peut se mettre d'accord sur ces bases.
Chap. XVIII (p. 487-528). La rythmique de l'épopée. — Ma dissidence avec
mon savant ami devient, pour un: partie de ce chapitre, une opposition absolue,
mais pour une partie seulement : j'y trouve d'ailleurs des choses excellentes, des
remarques judicieuses et des rapprochements nouveaux. L'auteur commence par
parler de la forme des laisses (il les appelle « séries ») réunies par une même
assonance ou rime, qui caractérise, comme on sait, toutes les chansons de geste.
Ces laisses se présentent à nous, dans la poésie du moyen âge, sous deux for-
mes : ou le nombre des vers est limité (trois, quatre, cinq, dix, vingt), ou il ne
l'est pas. Il ne Test dans aucune chanson de geste proprement dite, il l'est :
1° dans les romances lyrico-épiques dont il a été parlé ci-dessus, et qui sont en
outre munies d'un refrain ; 20 (arrêté généralement à cinq vers, plus tard à quatre)
dans toute une classe de poèmes généralement de sujet religieux. Nous avons de
la Vie de saint Alexis une première rédaction en laisses de cinq vers, du xic siècle,
et un remaniement du xir3 siècle où les vers sont en nombre irrégulier dans
chaque laisse. D'autre part le poème méridional de Boèce, qui remonte au moins
au commencement du xie siècle, nous présente des laisses au nombre irrégulier de
vers, et M. R. pense avec toute raison que ce poème, malgré son contenu mo-
ral, a imité la forme des chansons de geste, qu'il nous fait ainsi connaître à une
époque antérieure à leurs plus anciens spécimens conservés. Il en conclut que
la laisse irrégulière remonte à l'origine même de l'épopée, et il est si sûr d'avoir
raison qu'il déclare l'autre opinion, — d'après laquelle la laisse irrégulière se-
rait issue d'une laisse d'un nombre régulier de vers, — « inadmissible », et
qu'il espère persuader « sans difficulté » ceux qui l'ont soutenue, c'est-à-dire
M. Léon Gautier et moi. Je ne sais si M. Gautier est persuadé, mais quant à
moi je ne le suis pas. Que dès le xc siècle les chansons de geste eussent adopté
la forme des laisses irrégulières, je n'en doute pas, mais cela ne prouve pas na-
turellement (M. R. le reconnaît) qu'il en fut ainsi depuis l'origine. L'Alexis en
laisses de cinq vers est, dit-il, une œuvre cléricale, l'Alexis en laisses irrégu-
lières une œuvre populaire : le poème a pris, en passant entre les mains des
jongleurs, la forme des chansons de geste, mais cela n'indique nullement que les
laisses des chansons de geste aient eu à l'origine la forme des laisses de la poésie
cléricale. En tout cas, nous avons là un exemple de l'amplification des laisses,
un exemple qui montre qu'une laisse régulière peut passer à l'irrégularité,
ce que M. Rajna regarde comme une vraie impossibilité. Cette impossibilité, il
l'appuie sur des raisons musicales qui me paraissentavoir pour point de départ un
malentendu résultant de l'emploi du mot « strophes » pour les laisses à nombre
régulier de vers. « La strophe, dit-il, est une période rythmique, ou un assemblage
de périodes rythmiques, à laquelle correspond une mélodie complexe; sans cela
elle n'a pas de sens. » Une suite de trois, quatre, cinq, six, dix, vingt vers sur
les mêmes assonances ou rimes ne constitue pas une strophe au sens grec du mot;
620 COMPTES-RENDUS
ce que dit l'auteur est parfaitement vrai pour les strophes de chansons pure-
ment lyriques, mais ne s'applique pas aux laisses régulières de la poésie lyrico-
épique. A cette prétendue unité artistique de la strophe', l'auteur oppose
l'absolu manque d'unité de la laisse irrégulière, où chaque vers existait pour
lui-même et se chantait sur les mêmes notes, et conclut qu'on n'a pu passer
d'une forme à l'autre. Nous n'avons, à ma connaissance, qu'un renseignement
indirect, mais cependant assez probant, sur la façon dont se chantaient les laisses
épiques; il nous est fourni par le manuscrit d'Aucassin, où les laisses monorimes,
qui alternent avec des morceaux en prose, sont accompagnées de musique. On
y voit que le premier vers de chaque laisse a une mélodie propre (la même dans
toutes les laisses), et le second une autre; les suivants ne sont pas notés et se
chantaient sans doute tous sur l'air du second. Rien ne nous empêche de croire
qu'il en était de même dans les laisses régulières, que le premier vers avait sa
mélodie, et les suivants la leur. Quant à la composition stichique que M. R.
signale dans les laisses irrégulières, elle n'est pas moins réelle dans les laisses
régulières, où chaque vers existe isolément du moment qu'il dépasse la mesure
de huit syllabes. En opposant les laisses régulières aux laisses irrégulières, M. R.
parle toujours comme, s'il opposait la poésie cléricale à la poésie populaire :
oublie complètement ici les « romances », qui fournissent à l'hypothèse qu'
repousse son principal appuis Au fond, c'est le débat sur les chants lyrico-ép
ques qui se rouvre ici; j'ai déjà dit que je considérerais volontiers les « ro-
mances » comme nous représentant le style et le ton des chants lyrico-épiques,
mais appliqués à des sujets un peu différents; j'en dirai autant de !a forme. Ce
qui favorise cette opinion, c'est le refrain dont elles sont munies, refrain que
M. R. lui-même est porté à attribuer à la plus ancienne épopée, et qui, je l'avoue,
me paraît incompatible avec des laisses irrégulières chantées sur la même mé-
lodie d'un bout à l'autre: le refrain, pour que l'auditoire l'entonne ou même en
jouisse, doit avoir sa place fixe et être attendu d'avance. Cela ne veut pas dire que
je considère comme certain que les laisses irrégulières qui existaient certainement
au xc siècle proviennent de laisses régulières, comme les chansons de geste pro-
viennent (en partie) de chants lyrico-épiques; mais je regarde cette hypothèse
comme très admissible, même après la réfutation de M. Rajna. — De la laisse
il passe au vers et se demande d'abord quel est proprement le « vers épique »
français. Il écarte l'octosyllabe par des raisons très ingénieuses, mais un peu
subtiles >, puis l'alexandrin, où il reconnaît avec beaucoup de vraisemblance une
transformation symétrique du décasyllabe ion a fait égaux les deux membres qui
étaient inégaux», et s'arrête donc à ce dernier. A vrai dire, je ne saisis |
i . M. R. va d'ailleurs bien loin en disant que l'épopée française, dans l'hypothèse qu'il
combat, serait partie d'un système « qui représenterait un haut degré de culture artis-
tique pour en venir au plus simple et primitif qu'on puisse imaginer ». Est-ce que la
poésie populaire de tous les pays n'emploie pas U strophe ?
2. Ailleurs (p. 526) il les apprécie très justement, mais sans revenir sur la question
traitée ici.
5. Une idée singulière est de voir dans la dichotomie des octosyllabes de Gormond une
violence faite à l'octosyllabe ordinaire pour en faire un vers épique, comme si cette
dichotomie ne se retrouvait pas dans le S. Léger et la Passion.
rajna, Le Origini deW epopea francese 621
la portée de cette recherche. Pourquoi faut-il absolument que la France ait un
« vers épique »? Elle a une forme épique, c'est la laisse monorime; mais celte
forme est sujette à des variations, précisément en ce qui concerne le nombre
des syllabes du vers : nous avons des laisses épiques composées de vers de six ',
sept -, huit 5, dix, douze syllabes, et qui sait si l'une des mesures les moins usi-
tées n'est pas la plus ancienne? « Les Peaux-Rouges, dit fort justement M. R.,
sont peu nombreux; ils disparaîtront un jour ou l'autre, et ils nous représentent
néanmoins les plus anciens et les plus légitimes habitants de l'Amérique. » Si
en disant que le décasyllabe est le vers épique on veut dire que c'est le vers le
plus usité surtout à l'époque ancienne -1, on ne fait que constater un fait connu.
Mais peu importe : l'érection du décasyllabe au rang de « vers épique » est
cause que M. Rajna lui a consacré une étude détaillée fort intéressante, et ce
résultat nous fait volontiers accepter le point de départ. Il apprécie excellemment
les qualités qui ont valu à ce vers la victoire dans sa lutte contre les autres:
« Un grand mérite du décasyllabe comme instrument de poésie épique consistait
précisément dans cette disparité de ses deux membres, — disparité heureuse-
ment et harmoniquement proportionnée, — qui un jour, les esprits s'étant
amollis, sera la raison principale de son remplacement par le dodécasyllabe.
Notre vers se montre là incontestablement supérieur, non seulement à ce der-
nier, mais aux paires de vers octosyllabiques, et il bat de même plusieurs de
ses émules étrangers, à commencer par le çloka indien. La louange que je lui
donne ici est confirmée par l'hexamètre grec, qui, s'il est peut-être à l'origine issu
de l'union de deux tripodies, déjà dans l'épopée homérique, et Dieu sait depuis
combien de temps, se décompose en membres inégaux. Le seul reproche qu'on
pourrait avoir envie d'adresser au décasyllabe comme vers épique serait celui
d'une certaine brièveté; mais cette critique perd beaucoup de sa valeur, étant
données les conditions des parlers vulgaires de la Gaule, qui, moyennant la chute
de tant d'atones posttoniques, se trouvent, en regard des parlers de type italien
ou ibérique, gagner un nombre de syllabes nullement à mépriser. » La disparité
des membres du décasyllabe se présente, on le sait, en ancien français sous deux
formes : ou c'est le premier membre qui a quatre syllabes et le second six, ou
c'est le premier membre qui a six syllabes et le second quatre. Ce dernier est bien
moins usité; mais lequel est le plus ancien des deux? M. R., sans vouloir appro-
fondir la question, laisse voir qu'il incline pour l'hypothèse inverse de celle qui a
généralement été adoptée, et d'après laquelle le décasyllabe qu'on peut appeler
;. Bartsch, Rom. ci pastourelles, I, 19.
1. Aucassin et Nicolette.
3. Ce rythme est plus fréquent que ne le dit M. Rajna, qui_ regarde V Alexandre d'Al-
béric comme « !e seul monument de quelque genre que ce soit qui ait en commun avec
Gormont les laisses octosyllabiques ». Il faut y joindre, outre plusieurs romances où les
laisses ont un nombre régulier de vers (Bartsch, I, 6, 10, 15), la Vie de sainte Foi, en
provençal, dont nous ne connaissons malheureusement que le début (Fauchet, Œuvres,
II, 594 v), et l'épitre farce de saint Etienne commençant par : Entendez tuit a cest
sermon.
4. Il est cependant remarquable que les trois plus anciennes chansons venues jusqu'à
nous, le Gormont, le Rollant et le Pèlerinage, nous présentent les trois vers de huit, dix
et douze syllabes.
622 COMPTES-RENDUS
6/4 est une variation, une émanation du décasyllabe 4/6. Pour moi, je ne vois
nullement qu'il soit nécessaire de tirer l'un de ces deux vers de l'autre : étant
donné un vers de dix syllabes, il fallait qu'il se divisât en deux membres, et ces
membres ne pouvaient être égaux, le rythme étant iambique ' ; on a donc
eu naturellement des vers de 6/4 et de 4/6, mais il y a pour l'oreille et le
sentiment une telle différence entre l'effet produit par les deux coupes que j'ai
beaucoup de peine à croire qu'on ait passé de l'une à l'autre. — Maintenant,
quelle est l'origine du décasyllabe? M. Rajna commence par écarter par d'ex-
cellentes raisons et déclarer « absurde », en quoi je suis de son avis, toute dé-
rivation d'un vers latin métrique; il établit avec toute raison que la rythmique
populaire romane remonte nécessairement à la rythmique populaire latine2,
comme le roman au latin vulgaire 3, après quoi, — c'est une chose étrange, et
qui m'a tellement surpris qu'en lisant ces pages j'avais peine à en croire mes
yeux, — il déclare que le décasyllabe est un vers... gaulois! Venant d'un autre,
une pareille conclusion après ces prémisses ne mériterait pas, je dois le dire,
d'être discutée; mais nous avons affaire à quelqu'un qui nous a montré tant de
jugement, de science et de sagacité qu'ii faut examiner les raisons qui ont pu
l'amener à une aussi brusque et aussi étrange déviation de la route où jusqu'à
présent nous avions plaisir à marcher avec lui. Il pose d'abord ce principe: « De
même que l'origine latine des langues romanes n'implique nullement que tous les
mots en soient de provenance romaine, l'origine romane des données fondamen-
tales de la versification nouvelle n'implique pas que tous les éléments, tous les
vers en soient de provenance romaine 4. » Assurément, une versification peut faire
des emprunts à une autre qui a le même principe, ou peut modifier ses principes
d'après ceux d'une autre versification; toutefois c'est un cas exceptionnel qui
est à peu près toujours, si je ne me trompe, œuvre de lettrés, et qu'on ne peut
admettre sans preuves. — « C'est un fait assez digne d'attention que la rareté
avec laquelle se présentent dans la poésie latine du moyen âge, surtout jusqu'au
xi° siècle, les vers qui par l'accentuation et la mesure répondent le mieux au
décasyllabe français... Si le type primitif de ce vers avait été dans la poésie po-
pulaire romaine, les formes correspondantes devraient aussi, par réflexion,
1. Le vers de dix syllabes, coupé en deux hémistiches de cinq, qu'on rencontre dans la
poésie lyrique du moyen âge et qu'on a repris de nos jours, est une fantaisie qui a son
charme, mais qui détruit le rythme propre de ce vers.
2. M. R. n'oublie pas de citer le passage capital de Marius Victorinus, au ive siècle,
qui doit servir d'épigraphe à toute discussion sur l'origine de la versification romane.
« Quid est consimile métro r Rythmus. Rythmus quid est? Verborum modulata compo-
sitio, non metrica ratione sed numerosa scansione ad judicium aurium examinata, utputa
veluti sunt cantica poetarum vulgarium. »
3. Cf. Rom., IX, 186.
4. On voit que M. Rajna, après avoir été fort sévère pour certaines hypothèses de
M. Bartsch, raisonne ici absolument comme lui (voy. Rom., IX, 190): il déclare d'ail-
leurs qu'il ne fait pas cause commune avec lui; mais, ajoute-t-il, « pour ce qu'il y a
d'analogue dans nos deux thèses, j'ai dû prendre en considération les objections qui lui
ont été opposées (par G. Paris et d'Arbois de Jubainville), et elles ne m'ont nullement
ébranlé dans mes convictions. » Cela me fait craindre de ne pas mieux réussir cette fois;
mais d'autres, qui auraient accepté les vues de MM. Bartsch et Rajna, seront peut-être
plus accessibles à la persuasion.
rajna, Le Origini delV epopea francese 623
abonder dans la tradition hybride scolastico-populaire. » C'est, je crois, mécon-
naître complètement le rapport réel de la versification populaire latine et de la
versification française (je ne dis pas romane). Entre les deux il y a eu, si je ne
me trompe, une véritable révolution, causée par la substitution, dans la langue,
de l'oxytonisme prédominant au paroxytonisme presque absolu de la période du
latin vulgaire. M. R. apprécie d'ailleurs avec son tact habituel la poésie latine
rythmique du plus ancien moyen âge; mais il ne faut pas oublier que cette
poésie dans sa versification, basée en bonne partie sur le paroxytonisme, et dans
sa prosodie, qui tient compte des syllabes grammaticales , est elle-même une poésie
traditionnelle et morte presque autant que la poésie métrique. C'est Là un point
qu'à une autre occasion j'essaierai d'exposer en détail. — Le décasyllabe a l'air
d'un vers roman commun, puisqu'on le retrouve en France, en Italie et en
Espagne; mais M. R. montre, à ce qu'il me paraît, avec beaucoup d'habileté et
de succès, que dans ces deux derniers pays il est d'importation étrangère; en
Provence même il le croit venu du nord, et il conclut que c'est un vers certai-
nement gallo-roman, probablement français. Je ne le conteste pas. — L'auteur
continue : le décasyllabe peut en France être né avec l'épopée elle-même, dont
il est l'organe habituel, ou avoir préexisté et avoir été adopté par elle. Si nous
acceptons la première hypothèse, on peut être porté à croire, l'épopée étant
d'origine germanique, que le décasyllabe l'est également. La tentation était
grande pour l'auteur; il se plaît à laisser voir ce qu'une pareille opinion, qui
cadrerait si bien avec tout son livre, aurait de séduisant et même d'acceptable,
et il la rejette courageusement par de fort bonnes raisons qu'il est inutile de
reproduire. Diez regardait le décasyllabe comme créé par l'épopée française :
« La poésie épique des Français, dit-il, qui a produit désœuvrés si belles et si
originales, a par là-même le droit de demander qu'on la reconnaisse capable de
s'être trouvé à elle-même sa forme. » Et le maître mettait, avec une parfaite
justesse, le décasyllabe en rapport avec « la tendance vers le mouvement iam-
bique qui se manifeste dans la versification française et provençale. » M. Rajna
va plus loin : il indique, ce que n'avait pas fait Diez, la raison de cette « ten-
dance » (qui est à vrai dire plus qu'une tendance, qui est presque une règle), et
il la trouve très justement dans le système d'accentuation du gallo-roman. Mais
ici se produit le salto mortelle: « Ce système d'accentuation, comme il faudra
bien que tout le monde le reconnaisse tôt ou tard, est un produit des habitudes
glottiques inhérentes aux anciennes langues indigènes, autrement dit c'est un
legs de la Gaule celtique à la Gaule romane. » Je ne sais si M. R. est bon pro-
phète; mais le jour où tout le monde (tout le monde philolologique, bien en-
tendu) reconnaîtra la vérité qu'il proclame, j'aurai cessé d'en faire partie. Il
n'y a pas dans cette chimère, à mon avis, la moindre vraisemblance. J'es-
père publier quelque jour un travail entrepris depuis longtemps sur l'histoire
de la chute des atones latines en gallo-roman : on verra que la chute de l'atone
ultième est sensiblement postérieure à celle de l'atone pénultième qui remonte au
latin vulgaire le plus ancien, et qu'elle ne s'est sans doute opérée qu'au
Viiic siècle. Comment parler d'influence gauloise à une pareille époque? Et
d'autre part, tout ce que nous savons de l'accentuation gauloise est directement
opposé à l'idée de l'oxytonisme, et nous prouve au contraire que le gaulois re-
624 COMPTES-RENDUS
portait l'accent sur l'antépénultième, même quand la pénultième était longue
(Mimatej vèrtrdgus) ou suivie de deux consonnes (Vapincum, Trkassts). Dès lors
sur quoi repose l'assertion de M. R., qu'il présente avec une parfaite tranquil-
lité, et qui lui sert de point de départ pour des raisonnements subséquents? Sur
une théorie générale, je suppose, sur la vraisemblance extérieure, critérium dont
personne plus que lui, en général, ne se méfie et n'invite les autres (parfois
avec trop de scrupules) à se méfier. Mais on vient de voir que cette vraisem-
blance même n'existe nullement ici. Quant à la versification celtique primitive,
n'en déplaise à l'auteur, nous n'en savons absolument rien, et dire qu' « elle
reposait, comme la romane, sur le nombre des syllabes et sur l'accent », c'est
aifirmer une chose qui n'est nullement établie par le « commun accord des po-
pulations celtiques dont nous pouvons recueillir le témoignage ». En fait, rien
n'est moins probable, de même qu'il n'est pas du tout « probabilissimo », comme
dit M. R. avec la même sécurité, que la poésie celtique ait eu « ab antiquo la
rime et l'assonance tonique ». Mais ce dernier point nous éloigne du décasyl-
labe et nous ramène aux questions générales : d'après M. R. la versification
romane doit le rythme et le syllabisme à la versification latine vulgaire, mais
la rime et l'assonance à la versification celtique; elle doit ses vers de cinq, six,
sept, huit syllabes à la versification latine vulgaire, mais elle doit son vers de
dix syllabes à la versification celtique! — Ce qui le confirme, c'est que « le dé-
casyllabe s'est montré rebelle à toute autre dérivation ». Parce qu'on s'obstine
à l'étudier isolément et à lui chercher une racine spéciale, tandis qu'il est une
des mille feuilles qui ont poussé tout naturellement sur la tige de la versification
rythmique, laquelle est sans conteste d'origine latine. — M. R. remarque ensuite,
après M. Nigra (Rom., III, 440 ss.), qu'il y a un certain fond de poésie popu-
laire narrative commun aux pays qui ont un substratum celtique, et qu'on peut
croire d'origine celtique, et il regarde les a romances » du moyen âge comme
pouvant représenter la forme ancienne de ces chants et en même temps comme
ayant fourni à l'épopée le vers dont elle s'est servi. Laissons de côté l'hypothèse
de M. Nigra, qui peut être vraie sans que la question qui nous occupe en soit
affectée. En ce qui concerne les romances, on a vu plus haut que je suis à peu
près de l'avis de M. Rajna, et que je crois même que l'épopée a dû avoir
d'abord la forme (laisses régulières, refrain) des romances, ce qu'il ne veut
admettre à aucun prix, je ne vois pas bien pourquoi. — Les romances, comme
l'épopée, nous offrent les deux formes épiques du décasyllabe; l'épopée a donc
pu leur emprunter l'une et l'autre. — Et ici s'arrête la démonstration. Le lec-
teur curieux est confondu de voir en tournant la page $27 que le chapitre est
fini : il s'attendait à voir apparaître des spécimens du décasyllabe celtique, mais
point. Le décasyllabe celtique a dû exister, puisque la versification celtique était
fondée sur la numération des syllabes et l'accent; on ne trouve rien de pareil
dans aucune poésie celtique, mais cela importe peu. — L'auteur se borne à
ajouter qu'il aurait encore quelques problèmes à soulever : « Mais, dit-il, il me
semble que ce sont là présentement des curiosités excessives. Quand même on
arriverait à des déductions précises, tout l'édifice s'écroulerait si la base venait
à manquer. Donc, avant de la charger davantage, il faut au moins attendre que
les juges compétents aient dit si cette base promet de se tenir debout. » Pour
rajna, Le Origini dell' cpopca francese 625
ce qui est de moi, on voit que je ne crois pas qu'elle se soit tenue même un ins-
tant. Je résume mon opinion. La versification romane est le développement na-
turel de la versification latine populaire, à laquelle elle doit le syllabisme, la di-
chotomie, la coïncidence à certaines places du temps fort avec l'accent tonique,
et plus tard l'assonance. La versification française est une spécification de la ver-
sification romane qui a pour caractère essentiel de substituer le mouvement
iambique (au sens rythmique bien entendu) au mouvement trochaïque. Ce chan-
gement a dû s'opérer en même temps que la langue perdait toutes les ultièmes
atones, sauf l'a, ayant déjà (à quelques restrictions près) perdu la pénultième atone,
c'est-à-dire vers le vin0 siècle. Tous les vers français, à mon avis, remontent à
cette période, et ceux qui existaient auparavant devaient être assez différents '.Les
vers de quatre, six, huit, dix, douze syllabes ne sont que des variations d'un même
type, qui à l'origine avait peut-être un accent sur chaque S)llabe paire, qui
ensuite n'a plus assigné de place fixe à l'accent qu'à la dernière syllabe dans
tous les vers, à la quatrième dans l'octosyllabe (ce qui est plus tard tombé en
désuétude), à la quatrième ou à la sixième (avec en outre une pause marquée)
dans le décasyllabe, à la sixième dans le dodécasyllabe. Quel était le vers de
l'épopée avant la constitution définitive de ce système de versification? Nous ne
le savons pas; mais une fois qu'il fut établi, elle employa, comme on l'a vu,
les vers de huit2, dix et douze syllabes (sans nier que ce dernier puisse être plus
récent que les autres) 3, et elle donna la préférence à celui de dix, par les rai-
sons qu'a fort bien vues et alléguées M. Rajna.
Chap. XIX (p. 529-542). Extension originaire et propagation de l'épopée.
Conclusion. — M. Rajna montre ici (il a déjà touché ce point plus haut) que le
domaine originaire de l'épopée est la France propre et la Bourgogne, et pré-
sente sur ce qui concerne l'épopée de ce dernier pays, à laquelle il rattache la
question tant discutée de l'épopée provençale, des vues fort intéressantes. De son
double berceau, l'épopée se propage tout alentour, jusqu'à l'étranger, grâce aux
jongleurs, dont l'activité ne saurait être trop accentuée, mais pour une période
postérieure à celle qu'étudie l'auteur. Il termine par quelques pages de résumé:
« En substance, dit-il en terminant, qu'ai-je fait? Tout s'est réduit à montrer
que l'épopée française est bien plus ancienne qu'on n'avait l'habitude de se
l'imaginer. Plus ancienne dans le pays où on la rencontre: c'est la phase méro-
vingienne. Plus ancienne en elle-même : elle n'est qu'une émanation et une mé-
tamorphose d'une épopée précédente, plutôt qu'u ne production nouvelle. Dès lors
toutes les origines de cette épopée cessent de nous apparaître comme des ori-
gines au sens absolu du mot ; les vraies origines sont bien au delà. Nous assis-
tons seulement à une continuation et transmission d'existence, au développement
progressif de formes qui naissent d'autres formes semblables selon des pro-
1 . Les rythmes grossiers des lettres de Frodebert et lmportunus, qui sont de la fin du
viie siècle, sont assez difficiles à caractériser; ils semblent hésiter entre les mouvements
trochaïque et iambique; les plus nettement marqués ont six syllabes, ce qui ferait pencher
pour le mouvement iambique.
2. Les vers de cinq, sept, onze syllabes sont exceptionnels.
i. Le vers de six n'est que dans un poème lyrico-épique.
Romania, XIII. 4°
626 COMPTES-RENDUS
cédés et en. vertu de lois qui, par la multiplication et le croisement des actions,
donnent lieu à des effets complexes, mais qui en elles-mêmes sont la simplicité
même. Je ne sais si tous se contenteront de vérités aussi terre à terre; ce que
je sais, c'est que le spectacle qui nous apparaît ainsi dans la vie de l'épopée
n'est autre que celui que la science reconnaît plus clairement chaque jour dans
toutes les manifestations de la nature. »
On pourrait disserter sur ces paroles finales, qui montrent la haute portée
scientifique de l'esprit de l'auteur; mais j'ai déjà assez disserté. Bien des con-
clusions auraient pu être données à son livre ; ce qui est plus important, c'est
qu'il contient bien des suggestions. Comme toutes les œuvres vraiment supé-
rieures, il sera assurément fécond : il ouvre à chaque page la voie à des re-
cherches auxquelles l'auteur encourage et que son exemple apprendra à bien
diriger et à rendre fructueuses. La science lui doit une reconnaissance qu'elle
aura bien souvent l'occasion de lui exprimer; la France lui en doit une toute
particulière.
C'est encore une fois notre vieille épopée, aujourd'hui si ignorée ou si mé-
connue chez nous, qui attire l'intérêt sympathique, '.'étude et l'admiration des
étrangers. M. Rajna craint qu'il nous soit un peu pénible d'accepter la
grande part qu'il attribue à l'influence allemande dans la formation de cette
épopée, et il essaie amicalement de panser cette blessure supposée ; après avoir
constaté la vitalité plus grande de l'épopée en France qu'en Allemagne, il
ajoute (p. 539): « Cette vitalité plus grande, il faut certainement l'attribuer
non pas à une cause unique, mais à un ensemble de raisons, dont l'analyse ne
serait pas utile ici. Elle doit à coup sûr compenser largement pour la France
cette atteinte à son amour-propre qu'elle peut éprouver en se reconnaissant dé-
bitrice de l'épopée à une autre nation. Si la France n'a pas produit l'épopée,
elle l'a cultivée avec un long amour, non pas seulement dans l'obscurité, comme
il arrive d'ordinaire, mais en partie aussi à la lumière du jour, fournissant ainsi
à la science une occasion presque unique d'étudier exactement des phénomènes
qui le plus souvent se dérobent à l'observation. » J'avoue pour ma part que je
ne vois dans l'influence allemande qui se manifeste à l'origine de l'épopée fran-
çaise aucune raison pour la France d'être moins fière de l'avoir produite. La
nation française n'est pas exclusivement gallo-romaine (pourquoi alors ne serait-
elle pas exclusivement celtique?). Les Germains qui se sont établis en Gaule se
sont intimement mêlés à l'ancienne population, et la nation française est le ré-
sultat de ce mélange. « L'esprit germanique dans une forme romane », c'est
précisément ce qu'exprime si admirablement le mot « français » lui-même, avec
son thème allemand et son suffixe latin. De ces éléments mélangés s'est formée
une individualité nationale qui est parfaitement distincte de ses composants, qui
n'est ni celtique, ni latine, ni germanique, qui est française et qui de bonne
heure nous présente des traits qu'on ne retrouve chez aucune autre. La part que
l'on doit faire à la population indigène dans la formation et le développement de
l'épopée est plus grande peut-être que ne le veut M. Rajna ; j'ai indiqué plus
haut mon opinion sur ce point. J'ai indiqué aussi, et j'y reviens en terminant,
que, germanique par son premier point de départ, l'épopée française, du mo-
ment qu'elle s'est exprimée en roman, a pris un caractère différent de l'épopée
rajna, Le Origini deW epopca francese 627
germanique et est allée s'en éloignant de plus en plus. Lisez l'un après l'autre Rol-
tant et les Nibclungen, le Charroi de Nîmes et la RabenschIacht,Huon de Bordeaux
même ctOrtnit : vous vous trouverez en présence de produits si différents, que
jamais l'idée ne nous viendrait, au premier abord, qu'ils ont quelque chose de
commun. L'épopée allemande est restée bien plus liée à son passé lointain, elle ne
s'est paspliée aux conditions du monde nouveau créé par la pénétration intime des
deux mondes romain et germain ; aussi est-elle demeurée sans influence en dehors
de son pays d'origine, sans importance, malgré ses hautes qualités, dans l'histoire
du développement littéraire de l'Europe. Au contraire l'épopée française, s'accom-
modant à l'esprit des temps successifs, est arrivée à produire, aux xie et xn" siè-
cles, cequ'attendaient toutes les âmes, ce qui répondait aux besoins et aux aspi-
rations du monde sorti du chaos barbare ; aussi a-t-elle été adoptée, traduite,
imitée dans l'Europe entière, depuis l'Islande jusqu'à la Sicile, et l'Allemagne
même a-t-elle emprunté avec admiration ce qu'elle n'avait pas pu produire et ce
qu'elle ne savait pas avoir indirectement suscit:-. Notre épopée est allemande
d'origine, elle est latine de langue ; mais ces mots nont, pour l'époque où elle
est vraiment florissante, qu'un sens scientifique : elle est profondément, inti-
mement française ; elle est la première voix que l'âme française, prenant cons-
cience d'elle-même, ait fait entendre dans le monde, et, comme il est arrivé
souvent depuis, cette voix a éveillé des échos tout alentour. Ainsi quand l'o/i-
fant, dans la Chanson de Rolland, fait « brudir » ses notes puissantes, des
montagnes et des vallées lui répondent mille cors qui les répètent.
G. P.
PÉRIODIQUES.
I. — Revue des Langues Romanes, 3e série, XI, avril 1884. — P. 1 57.
Chabaneau, Sainte Mark-Madeleine dans la littérature provençale (suite). III. Vita
béate Marie Magdalene. C'est une vie en alexandrins rimant deux à deux, écrite
au xive siècle. Le ms. que reproduit M. Ch. est une copie faite en 1375 par
Bertran Boysset, le chroniqueur d'Arles à qui la Nerto de Mistral vient de
donner un regain de célébrité. Après le v. 29 M. Ch. signale, avec raison, par
des points une lacune. Voici le vers manquant: Eucaria l'apela lo libre qu'es
aysi. Selon un usage que j'ai déjà eu plus d'une fois le regret de constater,
M. Ch. publie ce poème sans un mot d'introduction, sans notes, sans même en
indiquer la provenance. Sans doute la publication sera complétée plus tard,
mais au moment où j'écris j'ai sous les yeux les numéros de mai, juin, juillet et
août, et la préface et le commentaire, sans lesquels le texte ne peut être lu avec
fruit, n'ont pas encore paru. D'ailleurs, la place d'une préface est avant et non
après le document édité. — P. 189. Durand (de Gros), Notes de philologie
rouergate. M. D. veut que dans Flamenca, v. 7219, Roscngas soit une forme
fautive à corriger en Rosergas, mais il donne lui-même en note (p. 190) des
exemples d'où il résulte que la forme avec n est parfaitement légitime. — Bi-
bliographie. P. 19$. Der Troubadour Bertolome Zorzi, hgg. von E. Levy (C. C,
Compte rendu justement favorable). — P. 200. P. Reimann, Die dcclination d.
Substantive u. Adjectiva in d. Langue d'Oc (E. Levy, suite et fin). — P. 206.
Périodiques. Zeitschrift /. rom. Philologie, VI, 4; VII, 1 (C. Constans).
Mai 1884. — P. 209. Chabaneau, Poésies inédites des troubadours du Péri-
gord. Suite d'une publication dont les deux premières parties ont paru en
août 1881 et avril 1882. Les pièces, au nombre de treize, que publie M. Ch.,
sont, comme toujours, dépourvues d'introductions et de commentaires. Il est
singulier que la Revue des 'langues romanes, qui a coutume de joindre une tra-
duction aux poésies provençales des auteurs modernes, ne croie pas utile de
rien faire pour faciliter la lecture des poésies anciennes. Faut-il supposer que
les treize pièces actuellement publiées sont pleinement intelligibles pour la grande
majorité des lecteurs ? Je suis obligé de confesser pour ma part qu'il s'y trouve
d'assez nombreux passages que je n'entends pas. Pour plusieurs de ces pièces
M. Ch. n'a pas eu à sa disposition tous les éléments de l'édition ; il le constate
lui-même, par ex. p. 211, note 3. Il aurait peut-être mieux valu en ce cas
surseoir à la publication. D'autre part les collations dont il a fait usage ne
PÉRIODIQUES 620
sont pas suffisamment exactes; je l'ai vérifié pour le ms. 22543. Signalons
pp. 234-5 une note intéressante où M. Ch. appuie d'un nouvel argument l'opi-
nion selon laquelle le célèbre sirventés Bem plai lo guis tans de pascor serait
bien de Bertran de Born. Je ne sais si M. Ch., qui d'ailleurs me paraît avoir
raison, connaît l'objection que M. Bartsch (Literaturblatt /'. germ. u. rom.
Phil., I, 146) a produite contre le système de M. Clédat qui s'est prononcé,
comme on sait, en faveur de l'attribution à B. de Born (Romania, VJII, 268).
— P. 238-53. Fesquet, Monographie du sous-dialecte languedocien du canton
de la Salle-Saint-Picrre {Gard). Travail rédigé selon une méthode tout à fait
défectueuse et qui ne peut être considéré que comme un recueil de matériaux.
— Variétés. P. 257-9. E. Rigal, Les participes « osé, avisé, entendu r> dans les
locutions « un homme avisé, un homme entendu ».
Juin 1884. P- 261-73. Vincent," Le garçou que vai demanda' 'no fillo en mari-
dage », conte en patois marchois de la partie méridionale du canton de Guéret.
Jedoute fort que dans la locuïionbus furechéis, le second mot ait aucun rapportavec
furiosus ; on dit en français « des yeux furets » pour des yeux vifs et curieux.
XII. Juillet 1884. P. 5. Jean Brunet, Etude de mœurs provençales par les pro-
verbes et les dictons. En provençal ; sorte de tableau de la vie des champs tout
émaillé de dictons populaires et de proverbes. — P. 49. A. Michel, Une qua-
trième forme provençale du verbe « tuer ».
Août 1884. — P. 53-76. Fesquet, Monographie du sous-dialecte languedocien
du canton de la Salle-Saint-Pierre (suite et fin). — P. .82-4. A. Roque-Ferrier,
L'origine des vilains et celle des « gavots ». M. R.-F. rapproche le récit de Ma-
tazone (Romania, XII, 21, vv. 83 et suiv.) d'un conte publié dans YArmana
provençau de 1872, p. 48. Il y a en effet quelque rapport ; c'est une coïn-
cidence. P. M.
II. — Zeitschrift fur Romanische Philologie, VIII, 1. — P. 1.
C. Michaelis de Vasconcellos, Neues zum Bûche der Kamonianischen Elegien
(fin). — P. 24. L. Constans, L'Evangile aux femmes. M. C. renonce à l'opi-
nion qu'il avait émise en 1876 sur l'attribution de l'Evangile as famés à Marie
de Compiègne et sur l'identité de cette Marie de Compiègne avec Marie, auteur
des fables et des lais. Sur ce point il se déclare convaincu par la démonstration
de M. Mail (voy. Romania, VI, 627). Il adopte aussi dans une assez grande
mesure les idées de M. Mail sur la classification des mss. de ce petit poème qui
se présente en des états très différents selon les mss. M. Mail ne reconnaissait
le caractère de l'authenticité qu'aux six quatrains qui sont communs à tous les
mss. M. Constans, un peu moins exclusif, considère comme authentiques douze
quatrains, qu'il imprime avec variantes. Il a donné le même texte simulta-
nément dans sa Chrestomathie, mais sans les variantes. Voilà donc, depuis Ju-
binal qui a publié le premier l'Evangile as famés, quatre éditions du même texte.
C'est beaucoup, surtout si on considère que le résultat est loin d'être définitif,
les bases sur lesquels M. C. fonde sa nouvelle édition étant fort chancelantes.
Ce que M. C. dit des mss. manque parfois d'exactitude. Ainsi le ms. fr. 155;
aurait été écrit entre 1258 et 1296: dans sa publication de 18761p. 28) M. C.
datait ce même ms. de 1295 ou 1296, en se fondant, bien à tort, sur une
630 PÉRIODIQUES
opinion que j'aurais émise. J'ai dit que ce ms. avait été exécuté vers 1285 ',
et en effet la date inscrite au fol. 325 v° porte « M.CC. et .iiij«. et quatre, el
moys de février. » Le ms. fr. 25545 ne me paraît pas remonter à la première
moitié du xnic siècle, je le crois plutôt de la seconde ; et de plus, M. C. aurait
pu remarquer que Y Evangile as famés y a été inséré, le ms. déjà terminé, d'une
écriture un peu postérieure à celle du reste. — P. 37. B. Wiese, Vicr ncue
Dante Handschriften. Ces quatre nouveaux mss. viennent de la collection Ha-
milton, maintenant à Berlin. L'un d'eux aurait été, d'après une note finale,
écrit à Pise en 1347 par un jeune homme qui serait mort de la peste l'année
suivante. — P. 50. Decurtins, Balzar Alig's Passional, texte latin imprimé
d'après une édition de 1672. On ne peut s'empêcher de regretter que le labo-
rieux éditeur de tant de textes ladins n'ait pas eu la pensée de réunir tous
ces textes en un volume, au lieu de les disperser entre trois ou quatre revues.
— P. 63. W. Dreser, Nachtrage tu Michaclis' vollstandigem Warterbuche der
italienischen u. deutschen Sprache. Ces suppléments, en général tirés de publi-
cations modernes, n'offrent pas un bien vif intérêt. 11 y aura une suite. —
P. 82. Fr. d'Ovidio, / riflessi romanzi di viginti, triginta, quadraginta,
quinquaginta, sexaginta, sep t('u)aginta, oct(u )aginta , nona-
ginta *novaginta. Montre que pour expliquer les formes romanes de ces noms
de nombre, il n'est nullement nécessaire de supposer les types latins accentués
sur l'antépénultième. Travail conduit avec beaucoup de méthode, et qui donne
des résultats généraux d'une réelle importance. — P. 108. O. Schultz, Das Vcr-
hœltnis der provenzalischen Pastourelle zur Altfranzasischen. Montre que si à
l'origine la pastourelle existe au midi indépendamment de toute influence
française, cette influence n'a pas tardé à se manifester. Cette opinion n'est pas
contestable, mais elle est peu nouvelle.
Mélanges. P. 112. G. Grceber, Der Verfasser des Donal proensal. Voici un
nouveau travail sur le Donat provençal. Il ne s'agit plus, comme dans l'essai pré-
cédemment signalé de M. d'Ovidio (voy. Romania, XIII, 468) de prouver que
cet ouvrage a été fait en Italie : c'est à l'auteur lui-même qu'en veut M. Grceber.
Au commencement de la copie que nous a conservé le ms. D 465 inf. de
l'Ambroisienne (fol. 309^, on lit : Incipit liber quem composait Ugo Faiditus pre-
cibus Jacobi de Mora et Domini Conradi de Stcrlcto. A la fin du traité, dans un
autre ms., on lit: Cujus Ugo nominor qui librum composai precdnis Jacobi de
Mora et domini Zhuch'u de Sterllcto... Le cujus qui commence cet explicit est
fort embarrassant, car, grammaticalement, il se construit mal avec ce qui pré-
cède ; on l'a expliqué et corrigé de diverses manières; on a notamment proposé
de le remplacer par Faiditus *, ce qui paraît trop hardi et d'ailleurs présente une
construction peu usuelle. L'idée de M. G. est qu'il faut corriger Cirais. Voilà
qui est bien, mais que faire du Faiditus du ms. de Milan ? M. G. le corrige sans
hésiter en Santcircus. De sorte que nous aurons d'une part Hugo Santcircus, et
d'autre part Circus Ugo, que l'on ramène sans peir.e à Santcircus Ugo, les deux
1. Barlaam und Josaphat (Société littéraire de Stuttgart, volume LXXV), p. 329.
2. Voyez l'édition de M. Stengel, p. 130.
PÉRIODIQUES 631
leçons aboutissant finalement à Hugues de Saint-Cirq, troubadour du Quercy
fort connu, mais à qui on n'avait pas pensé jusqu'ici à attribuer un ouvrage qui
porte le titre de Donat provençal. La série d'altérations graphiques par lesquelles
M. G. suppose que la 'orme Santcircus a passé pour aboutir d'un côté à Fai~
ditus et de l'autre à cuius, est agréablement déduite, et on pourrait voir dans
toute la dissertation une spirituelle satire de certains procédés critiques, s'il
n'était évident que M. G. a prétendu écrire sérieusement. C'est dommage. 11 y
a cependant quelque chose a prendre dans ce travail bizarre, c'est un témoi-
gnage sur le « Jacobus de Mora » pour qui le Donat a été composé. Ce per-
sonnage figurerait comme témoin, en 1243, dans un acte de la Marche Tré-
visane. L'identification est possible sans être hors de doute1. — P. 117.
E. Joseph, Dures Phrygius als Cécile fiir die Briseida-Episodeim Roman de Troie
de Benoit de Sainte-More. Rapproche le texte de Darès de celui de Benoît;
promet de nouvelles recherches sur l'épisode lui-même. — P. 119. G. Hentschke,
lou me fay m'enftrmitas (Alexandre de la Laurentienne, v. 5). M. W. Fcerster
explique ce passage difficile par locum mihi facit « me fait lieu, me donne du
loisir. » G. Paris a fait remarquer (Romania, XI, 620) que cette explication
était peu sûre, et qu'on trouverait difficilement des exemples de faire lou en ce
sens. M. H., qui n'a pas le don de l'exactitude, j'ai déjà eu l'occasion de le
constater quoiqu'il ait encore peu écrit, commence par m'attribuer l'opinion
exprimée par G. Paris, que du reste je partage, et il croit la réfuter en pro-
duisant un passage du lai du Chevrefeuil où on lit : Car ceu k'ont chaiciet mi
uel | Lou méfait mettre sus fuel. « Mettre sous feuille » (si la leçon est correcte)
est une locution métaphorique dont le sens ne m'apparaît pas clairement ;
peut-être est-ce « mettre de côté, serrer » ; mais ce qui est sûr, c'est que lou
méfait ne signifie aucunement « me fait lieu », comme le suppose M. H. qui
donne de tout le passage une traduction entièrement erronée, mais « le méfait »,
lou est la forme lorraine de l'article du pronom neutre. Il n'est pas permis
d'ignorer que le chansonnier de Berne, qui est le texte A de l'édition, est
lorrain; dans le ms. 12615 (fol. 66) il y a le me font * mètre sos suell. —
P. !2o. R. Kcehler « Oci oci » als Nachtigallensang, série de citations,
pouvant servir de supplément à un mémoire de L. Uhland. — P. 122,
G. Hentschke, Prov. âul, âvol-avoleza ; fait venir avol de habilis. Le sens n'y
convient guère. — P. 122. Le même, Die Lothringische Perfekt-Endung « -ont ».
— Comptes rendus. P. 125. A. Graf, Romanella memoria ... vol. II , Liebrecht;
le critique ne s'occupe pas assez delà manière dont le livre est fait. — P. 131.
G. Pitre, Giuochi faneiulleschi Siciliani (F. Liebrecht). — P. 136. Il Propugna-
tore, XVI, janvier a juin (A. Gaspary). — P. 141, Revista pentru Siorie, Ar-
chéologie si Filologie, I (W. Meyer ; cf. Rom., XII, 627). — P. 143. Columna
lui Trajanu N. S. III (W. Meyer). — P. 148. Zeitschrift f. neufranzasische
Spracheu. Litteratur, III (W. Meyer et G. Grœber). —P. 150. Franzcesische
Studien, I-III (W. Meyer, W. Mangold, G. Grœber). — P. 155, Romania,
1 . On a en effet proposé une autre identification ; voy. l'édition de M. Stengel, p. iji-
2. fait en variante dans la Chrestomathie est visiblement une erreur typographique,
puisque c'est la leçon même du texte.
6$2 PÉRIODIQUUES
ncs 42-3, avril-juillet 1882 (G. Grœber et G. Baist). M. Grœber veut bien
m'apprendre que le ms. d'Alexandre du baron de Lassberg {Romama, XI, 332)
est conservé actuellement à Donaueschingen. Mais c'est ce que j'ai dit moi-
même il y a dix-huit mois (Romania, XII, 139). P. M.
III. — Congrès scientifique de Dax. Première session, mai 1882 (Dax,
Médan, libraire, 1883, in-8°). — P. 93-103. Ed. Louis, Notes d'un vieux Béar-
nais sur le patois de son pays. Observations détachées qui ne sont pas assuré-
ment d'un philologue, mais où on peut trouver, entre beaucoup de faits déjà
bien connus, quelques détails intéressants, par exemple en ce qui concerne
certaines particularités de l'ossalois, de l'aspois, de l'oloronais. Il est regrettable
que l'auteur n'ait pas eu l'idée de rattacher ses remarques à la grammaire de
M. Lespy, dont elles auraient formé une sorte de supplément. S'il avait eu sous
les yeux cet ouvrage, mal ordonné, mais riche en faits, il aurait moins insisté
sur certains points, amplement étudiés par M. Lespy, et se serait attaché de
préférence à des particularités locales sur lesquelles nous ne sommes pas encore
renseignés.
IV. — Revue critique, juillet-septembre. — Art. 130. Gaidoz et Sébillot,
Le Blason populaire de la France (G. P. ; nous y relèverons les remarques sur
gavache, tarte bourbonnaise, Martin de Cambrai et Jean de Nivelle, prussien et
travailler pour le roi de Prusse^. — 142. Archiv fur latcinische Lexiko graphie, I-II
(Lejay). — 142. Ghillebert de Lannoy. Œuvres, p. p. Potvin (Delboulle). —
1 50. Fœrster, Altfranzôsische Bibliothek, II, VI, VIII (A. Darmesteter). — 1 $2.
Ysengrimus, p. p. Vo'gt(G. P.). — 160. Catalogues de collections de manuscrits
du British Muséum (P. M. ; signalons le Catalogue 0} Romances (t. I). par M. Ward j
et les remarques auxquelles il donne ici lieu '.
V. — Ljterarisches Cextralblatt, juillet-septembre. — N° 28, Hor-
ning, Zur Geschichte des lateinischen c vor e und i im Romanischen (Suchier : re-
marques importantes). — 29. Cliges, hgg. von Fœrster (Mussafia). — 31,
Tiktin, Studien zur rumanischen Philologie, I ; Thomas, Francesco da Barberino
(Suchier). — 35, Ysengrimus, hgg. von Voigt.
VI. — Deutsche Literaturzeitung, juillet-septembre. — N° 27, Scheffler,
Die franzôsische Volksdichtung und Sage (Storck). — 29, Hervieux, Phèdre et ses
anciens imitateurs (Voigt); Etienne, La Vie de saint Thomas (Moif). — 30, Cliges,
hgg.von Fœrster (Tobler). — 33, Etienne, De deminutivis (Morf).— 34, Armitage,
Sermons provençaux ; Fath, Die Lieder des Castillans von Ccuci (Stengel). — 35,
Meyer, Ueber die Beobachtung des Worlacccnts in der Altlateinischen Poésie (Léo) ;
Graf, Roma nella memoria e nellc immaginazioni del medio evo, II (Schrœder). —
39, Fœrster, Altfranz. Lesebuch, I (Weber) ; Constans, Chrcstonuilhie de l'an-
cien français (Weber) ; Coen, Di una leggenda relativa a Costantino magno
(Schrœder).
P. M.
1. Notons dans le 11° 30 le compte-rendu de la soutenance de la thèse de M. Gcelzer
sur la latinité de saint Jérôme.
CHRONIQUE.
La mort de M. Manuel Milâ y Fontanals, annoncée déjà dans notre dernier
numéro, est une perte des plus sensibles pour nos études. Le savant professeur
de Barcelone, qui joignait à une instruction classique suffisante des connais-
sances variées et approfondies dans le domaine de la linguistique et des littéra-
tures romanes, était à proprement parler le seul romaniste d'Espagne, le seul
du moins qui se tînt régulièrement au courant du progrès de la philologie néo-
latine au delà des Pyrénées, le seul qui fût entré en relations avec la plupart des
romanistes de France, d'Italie et d'Allemagne, et qui collaborât à l'œuvre com-
mune dans nos revues spéciales : sa place restera vide longtemps. Né à Villa-
franca del Panades, petite ville de la province de Barcelone, le 4 mai 1818,
Milâ fit d'abord des études de droit à Cervera, puis à Barcelone, où il reçut
en 1841 le grade de licencié ; mais les tendances de son esprit le portaient vers
les lettres. Après avoir pendant quelque temps inséré dans les revues locales des
articles de critique et des poésies en castillan et en catalan, il publia en 1843 un
vrai livre, une Arte poêtica, qui indique une connaissance précise et étendue de
la matière. La réforme des études supérieures opérée en 1845 lui ouvrit enfin la
carrière qu'il devait si bien remplir. Nommé professeur de littérature générale et
espagnole, cette même année, à l'Université de Barcelone, Milâ conserva cette
fonction jusqu'à sa mort ; il a été ainsi l'éducateur littéraire de plus d'une géné-
ration de Catalans, et l'un de ses amis et collègues, M. Cayetano Vidal y Va-
lenciano, dans une notice qu'il a publiée sur Milâ en 1879 ', n'estime pas à
moins de trois mille le nombre des élèves qui ont suivi ses cours et reçu sa doc-
trine. Dès son entrée à l'Université, l'activité de Milâ se partagea entre son en-
seignement, auquel il consacra toujours beaucoup de temps — le résumé de son
cours, son livre de texte, comme on dit là-bas, a une valeur originale — et des
travaux d'érudition, qui attirèrent bientôt sur lui l'attention des savants étran-
gers. II débuta en 1853 par un Romancerillo catalan, accompagné d'« obser-
vations sur la poésie populaire », où pour la première fois furent étudiés les
rapports des chants qui vivent encore aujourd'hui dans le peuple de Catalogne
avec ceux de l'ancienne poésie épique espagnole. Milâ émit à cette occasion des
théories qn'il reprit et développa plus tard dans sa savante étude sur la poésie
1. La Academia du 7 et du 15 février 1879, et en traduction catalane dans La Uns-
traciô catalana, du 30 septembre et du 1 j octobre 1882.
6}4 CHRONIQUE
héroïque de Castille. Le Romancerillo, véritable révélation, trouva partout bon
accueil, et l'un des savants d'alors les mieux qualifiés pour en apprécier le mé-
rite, Ferdinand Wolt, ne dédaigna point d'en présenter à l'Académie de Vienne
un long compte rendu analytique et critique, où les chants catalans publiés par
Milâ sont rapprochés des romances portugaises réunies vers la même époque
par Almeida Garrett. Après cette incursion dans un domaine jusque-là peu cul-
tivé et dont il fut un des premiers défricheurs, Milâ s'occupa des origines litté-
raires de sa province, la Catalogne, et tenta de retracer l'histoire de l'influence
provençale sur les trois littératures péninsulaires (catalane, castillane et portu-
gaise) : le résultat de ces nouvelles investigations fut le livre publié en 1861 et
intitulé De los trovadorcs en Espana, qui, malgré les progrès considérables des
études provençales depuis vingt ans, conserve encore aujourd'hui une partie de
sa valeur et n'est jamais consulté sans profit. Milâ continua et compléta cette
étude par un important travail sur les poètes catalans du xive et du xve siècle,
publié partiellement, en traduction allemande, dans le tome V du Jahrbuch fur
romanische und englische Literatur (1864), puis inséré, l'année d'après, en catalan
et fort remanié, dans le recueil des Jochs floral s de Barcelone. Le second
grand ouvrage de Milâ, de dimension égale à celui des Trovadorcs, mais plus
nourri que ce dernier, est le traité De la poesia heroïco-popular castellana, qui
parut en 1873. Ce livre, trésor de renseignements consciencieusement réunis et
d'observations pénétrantes sur les origines et le développement de tous les
cycles de l'ancienne poésie épique de Castille, s'est substitué avec avantage
à tout ce qui avait été précédemment écrit en Espagne sur la matière.
Il semble qu'après la publication de cette œuvre considérable, fruit de plu-
sieurs années d'efforts persévérants, d'autant pius méritoires que le mauvais ou-
tillage des bibliothèques de son pays le laissait fort souvent dans l'embarras, il
semble que Milâ eût pu se reposer. Tout au contraire, il fut pris d'une nou-
velle ardeur. Indépendamment d'articles courts, mais toujours pleins de faits et
bien digérés, qu'il donna et à la Revue des langues romanes et à la Romania,
dont nous ne citerons que l'étude sur la poésie populaire de Galice ', le pro-
fesseur barcelonais entreprit de réimprimer, en le complétant, son Romancerillo et
d'écrire l'histoire du théâtre catalan, sur lequel il avait, avec le concours d'un
de ses meilleurs élèves, D. Andrcs Balaguer, réuni de nombreux matériaux. Il
ne lui a pas été donné malheureusement de couronner sa carrière d'érudit par
ces nouvelles publications : seule, la première partie du Romancerillo a pu voir
le jour. La seconde partie, qui renferme le commentaire des chansons, ainsi que
l'étude sur le théâtre, doivent être fort avancées, prêtes même pour l'impression,
et il est à présumer que l'Académie des Belles-Lettres de Barcelone, dont Milâ
était président honoraire, ses collègues de l'Université, ses amis, sauront sauve-
garder ce précieux héritage et en feront profiter le monde savant. La perte des
papiers de Milâ serait un vrai malheur qu'il convient d'éviter à tout prix.
Les qualités maîtresses de Milâ y Fontanals, comme professeur et comme
érudit, étaient la solidité du jugement, la conscience dans les recherches, la
1. Romania, VI, 47.
CHRONIQUE 635
terme volonté de ne rien dire dont il ne fût assuré, la sobriété de la forme. Il
n'était pas né orateur et ne le devint pas. « Son débit en chaire, dit un de ses
anciens auditeurs, laissait quelque peu à désirer. Les élèves qui ne prêtaient
pas assez d'attention ou ne se présentaient pas à son cours convenablement pré-
parés ne tiraient pas grand parti de ses explications ; les pauses étaient très
courtes, presque nulles, la prononciation monotone lassait l'attention des élèves
et la rapidité avec laquelle le professeur exposait ses idées les rendait presque
inintelligibles au plus grand nombre '. » En somme, Milâ ne faisait pas de con-
cession aux élèves inattentifs ou paresseux, ou à ceux que les études secondaires
n'avaient pas suffisamment développés ; il tenait à maintenir l'enseignement uni-
versitaire à une certaine hauteur, et il y réussissait ; par là il a dû renoncer à
exercer une grande influence sur la masse des élèves, mais en revanche il a
réussi à former quelques natures d'élite et à laisser dans leur esprit l'empreinte
de ses idées et de sa méthode : D. Marcelino Menéndez Pelayo n'a pas oublié
ce qu'il doit à Milâ, et la preuve en est qu'il vient de dédier à ce maître son
Histoire des idées esthétiques en Espagne. On ne saurait prétendre non plus que
Milâ fût écrivain. En plusieurs circonstances sans doute, en prose et en vers, il
a montré qu'il était parfaitement maître de la langue officielle de son pays, le
castillan, et savait lui faire rendre des nuances délicates de sentiment et des idées
complexes, mais son style manque de fluidité, d'agrément et de couleur. Ses
livres sont trop touffus, parfois arides ; quoiqu'il dise toujours très exactement et
très correctement tout ce qu'il veut dire, Milâ n'arrive que rarement adonnera
sa phrase un tour facile et vivant ; il n'avait pas assez l'art de la composition.
Mais combien ces défauts de forme pèsent peu en comparaison des qualités de
fond que Milâ possédait à un degré éminent ! Et doit-on se plaindre de trouver
chez un auteur espagnol, solide et sérieux, quelque sécheresse et une certaine
maladresse dans la façon de s'exprimer et de composer, alors que les neuf
dixièmes pèchent, hélas l'trop souvent par une abondance et une facilité déplo-
rables qui les rendent vagues et superficiels? L'homme chez Milâ ne valait pas
moins que le savant. A une grande fermeté de caractère, une véritable inflexi-
bilité en matière de croyances religieuses, il alliait une ouverture d'esprit, une
curiosité critique qui charmaient aussitôt. Tous ceux qui ont eu l'occasion de
le voir à Barcelone et de causer avec lui des études qu'il aimait ont été gagnés
par sa franchise, son amour de la vérité, sa modestie aussi, car lui qui savait
tant ne pensait qu'à s'instruire encore et à questionner les autres. La Romania,
dont il a été le collaborateur zélé, s'associe aux regrets unanimes que sa mort
a causés en Catalogne et partout où il était connu et apprécié ; elle conservera
son souvenir.
D. Manuel Milâ y Fontanals est décédé dans sa ville natale, Villafranca del
Panades, le 16 juillet 1884. — A. M -F.
— M. le professeur L. Lemcke, qui s'était récemment retiré de la chaire qu'il
occupait à l'Université de Giessen (voy. ci-dessus, p. 482), est décédé le 2 1 sep-
tembre dernier. Il était né à Brandebourg le 25 décembre 1816. Entré assez
1. El Diluvio de Barcelone, du 23 juillet 1884.
6$6 CHRONIQUE
tard dans l'enseignement supérieur, il professa successivement les littératures
romanes et anglaise à Marbourg (1863-7) et à Giessen (1867-84). Il est surtout
connu dans le domaine des études romanes par la part qu'il a prise à la ré-
daction du Jahrbuch fur [romanische u. cnglische Lilcratur, qui fut longtemps le
seul organe véritablement scientifique des études en vue desquelles il avait été
fondé. A partir de 1865 (tome VI) il remplaça comme directeur du Jahrbuch,
M. Ad. Ebert, qui avait fondé cette revue en 1859 avec la collaboration de
F. Wolf. On sait que le Jahrbuch cessa de paraître après avoir achevé son
quinzième volume, en 1876. Pendant plusieurs années les directeurs de la
Romania ont collaboré assez activement au Jahrbuch et se sont trouvés en
rapports suivis avec M. Lemcke : ils n'ont jamais eu qu'à se louer de sa cour-
toisie et de sa bienveillance. M. Lemcke n'était pas un philologue à la manière
actuelle. Il n'a point fait de découvertes phonétiques, mais il écrivait diverses
langues, et notamment le français d'une façon remarquablement correcte, et
sa connaissance des littératures modernes était très étendue et très sûre. Sa
Chrestomathie espagnole (Handbuch dcr spanischtn Littcratur (Leipzig, 1855-6)
est un livre bien fait qui a rendu de bons services et en rendra encore.
— Au dernier moment nous apprenons la mort (18 octobre) de M. K. Hille-
brand, ancien professeur à la faculté des lettres de Douai, qui depuis 1870
s'était retiré à Florence. M. Hillebrand, sans parler de ses travaux, pour la
plupart en allemand, sur la littérature et l'histoire des temps modernes, s'était
occupé avec succès de l'ancienne littérature italienne. Nous citerons sa thèse
de doctorat sur la chronique de Dino Compagni (1862), ouvrage étendu et de
grande valeur, et ses Etudes historiques et littéraires (1868) dont la première
partie, seule parue, est tout entière consacrée à l'Italie.
— Nous avons reçu de M. Nigra une note rectificative à l'article publié ci-
dessus, p. 415. Le défaut d'espace nous oblige delà remettre au prochain
numéro.
— Livres adressés à la Romania :
Lydgate's Story of Thcbes. Eine Quellenuntersuchung von Emil Kœppel.
Munich, Oldenbourg, 1884, 8°, 78 fr. (dissertation de Munich. — Dans
ce travail fait avec soin, l'auteur rend très vraisemblable que Lydgate a
écrit son Histoire de Thcbes en 1421 et 1422, et établit qu'il a utilisé comme
source principale non pas directement le Roman de Thcbes, mais la rédaction
en prose du xivc s. qui se trouve jointe au Livre d'Orose (cf. Rom. X, 276).
Ucbcr dit Entstchung und die Dichter dcr « Chanson de la croisade contre les
Albigeois », inaugural-dissertation... von L. Kraak. Marburg, in-8°,
40 p. — Dissertation où on s'efforce de prouver, entre autres choses, que
le Guillem deTudèle de la première partie du poème doit être identifié avec
Guillem Anelier de Toulouse, l'auteur du poème de la guerre de Navarre,
composé, comme on sait, vers 1280. Une thèse aussi extravagante n'est
point à discuter, mais que penser de l'université qui l'accepte?
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
P. Meyer. La chanson de Doon de Nanteuil, fragments inédits i
Recueil d'exemples en ancien italien, p. p. J. Ulrich 27
Deux légendes surselvanes : Vie de sainte Geneviève, Vie de saint Ulrich, publiées
par G. Decurtins 60
H. Morf. Etude sur la date, le caractère et l'origine de la chanson du Pèlerinage
de Charlemagne , i8j
E. Schwan. La Vie des anciens Pères 233
P. Meyer. Nouvelles catalanes inédites 264
J. Cornu. Mélanges espagnols 285
G. Pitre. Le tradizioni cavalleresche popolari in Sicilia 315
P. Meyer. Notices et extraits du ms. 8336 de la bibliothèque de sir Thomas Phil-
lipps, à Cheltenham 497
E. Philipon. Phonétique lyonnaise au xiv" siècle 542
MÉLANGES.
Bravo (J . Cornu) no
L'infinitif paroler (A. Delboulle) 115
Le patois normand (C. Joret et J. Gilliéron) 116
Un poème retrouvé de Chrétien de Troyes (G. P.) 399
La Vie de sainte Catherine, de sœur Clémence de Barking (G. P.) 400
Kachevel (J. Cornu) 403
Une traduction d'André le Chapelain au xur siècle (G. P.) 403
Saquebute, angl. sackbut, esp. sacabuche (A. Delboulle) 404
Boquette, bouquette (Ch. Joret) 405
Bucaille (Ch. Joret) 407
Bôquet, boquette, bvquetiei (Ch. Joret) 407
Le Mystère de la Passion à Martel (Lot) en 1 526 et 1536 (a. Thomas) 411
Un documento in dialetto piemontese del 1410 (C. Nigra) 415
N prosthétique (Ch. Joret) 422
Nous = on (Ch. Joret) 424
Tout vient à point qui sait attendre (A. Delboulle) 42 5
Quelques traits phonétiques du patois haguais (J . Fleury) 426
Les trois moines et les trois bossus, contes de Vais (Ardèche) (E. Rolland) 428
Chansons populaires recueillies à Courseulles-sur-Mer (Ch. Benoist) 429
Les deux frères, celui qui rit et celui qui pleure (P. M.) 591
Le conte des petits couteaux (P. M.) , 595
6}8 TABLE DES MATIÈRES
COMPTES RENDUS.
Blanc, voy. Cartulaire de l'abbaye de Lérins.
Caro (J.), Dias géniales o ludicros (A. Morel-Fatio). . , 454
Cartulaire de l'abbaye de Lérins, p. p. H. Moris et E. Blanc (P. M.) 133
Cliges hgg. von W. Fœrster (G. P.) 441
Fazy, voy. Richard.
Fleury (J.), Littérature orale delà Basse-Normandie (St. Prato) 154
Fœrster, voy. Cliges.
Karls des Grossen Reise nach Jérusalem und Ccnstaniinopel, hgg. von Koschwitz
(G. P.) 126
Kinzel (K.), Zwei recensionen der Vita Alexandri (P. M.) ■ 435
Koschwitz, voy. Karls des Grossen Reise.
Loth (J.), L'émigration bretonne en Armorique (G. P.) 436
Marin (Rodricuez), Cantos espaîioles, II-V (M. Milà y Fontanals) 140
Ortoli (J.-3.-F.), Les contes populaires de l'île de Corse (St. Prato) 168
Rajna (P.), Le origini delP epopea francese (G. P.) 598
Richard (M.), Le Mystère de saint André, p. p. J. Fazy (P. M.) 134
Thomas (A.), Francesco da Barberino et la littérature provençale en Italie (P. M.). 447
Vaudin, Girart de Roussillon, histoire et légende (P. M.) 463
LIVRES ANNONCÉS SOMMAIREMENT.
Alichieri (Dante). La Vita nuova, illustrata per A. d'ancona 495
Almanach des traditions populaires, 3° année 492
Ancona (A. d'), Studj sulla litteratura italiana de' primi secoli 492
— voy. Alichieri.
Bartsch (K.), voy. Diez.
Bercer, La Bible française au moyen âge 491
Biblioteca de las tradiciones populares espanolas, 1 49 1
Boethiuslied (Das altprovenzalische), hgg. von Fr. Hundgen 494
Bonnard, Les Traductions de la Bible en vers français au moyen âge 491
Braunholtz, Die erste nichtchristliche Parabel d. Barlaam und Josaphat 484
Carmina medii aevi (publ. par Novati) 488
Constans (L.), Chrestomathie de l'ancien français 492
Coelho (A.), Contos nacionaes ; Jogos e rimas infantis 489
Coucy, Die lieder des Castellans von — kritisch bearbeitet von Fr. Fath 485
Coutumier d'Artois, p. p. Ad. Tardif 491
Darmesteter (a.), Leçon d'ouverture 1 84
Deloche (M.), Renseignements archéologiques sur la transformation du c guttural- 485
Diez (Fr.), Die Poésie der Troubadours, zweite aufl. von K. BArtsch 488
Dis don vrai aniel (//), hgg. v. Ad. Tobler 487
Documents historiques bas-latins, provençaux et français, p. p. A. Leroux, E. Mo-
linier et A. Thomas 483
Ebering (e.), Bibliographischer Anzeiger f. roman. Spr. u. Liter 489
Facsimili di antichi manoscritti, publ. da E. Monaci 183
Fath, voy. Coucy.
Feilitzen, voy. Ver del juïse.
Fiabe e Canzoni popolari del contado di Maglie raccolte da P. Pellizari 491
Fricke (R.), Die Robin-Hood Balladen 490
Gaidoz (H.) et Sebillot (P.), La France merveilleuse et légendaire 494
TABLE DfS MATIÈRES 639
Garreaud (L.), Causeries sur les origines et sur le moyen âge littéraire de la France. 496
Guillaume, voy. Mystère (le).
Hervieux (L.), Les fabulistes latins 494
Herzog (H.), Die beiden Sagenkreise von Flore u. Blanscheflor 494
Horninc (Ad.), Zur Geschichte de lat. c vor eu. / 486
Hundcen, voy. Boethiuslied.
Joret (Ch.), Mélanges de phonétique normande 477
Keller (0.), Der Saturnische Vers als rythmisch erwiesen 495
Knœsel (K.), Das altfranzœsische Zahhvort 489
Kœppel, Lydgate's Story of Thcbcs 636
Kœrting (G.), Encyclopédie u. Méthodologie d. Romanischen t'hilologie 484
Kraak (L.), Ueber die Entsteliung... d. Chanson de la croisade contre les Albigeois. 636
Kuhne (H.), Prolegomena zu Maître Klies altfr. Bearbeitung d. Ars amatoria... 490
Lehmann (H.), Der Bedeutungswandel im Franzcesischen 490
Leiffholdt (Fr.), Etymologische Figuren im Romanischen 489
Leroux (a.), voy. Documents.
Levy (E.), voy. Zorzi.
Mélanges Graux 486
Meyer (W.)j Die Schicksale d. lateinischen Neutrums im Romanischen 486
aus Speyer, Ueber die Beobachtung des Wortaccentes in d. altlat. Poésie. 493
Monaci (E.), voyez Fac-similé.
Mystère (le) de saint Eustache, p. p. Guillaume 183
Nino (A. de), Usi Abruzzesi 488
Novati, voy. Carmina.
Orthographia gallica... hgg. von J. Stuerzinger.. 488
Ortografia de la lengua catalana 4S7
OUTREMEUSE, VOy. SCHELER.
Pellizari, voy. Fiabe e Canzoni popolari.
Raynaud (G.), voy. Recueil.
Recueil de motets français p. p. G. Raynaud 48$
Recueil des fac-similés à l'usage de l'Ecole des Chartes 182
Salyioni (C), Fonetica del dialetto moderno di Milano 484
Savinian, Grammaire provençale 489
Scheler (A.), Glossaire de la Geste de Liège de J. de Preis dit d'Outremeuse.. 485
Schœtensack (H.-A.), Beitrag zu einer wissenschaftlichen Grundlage f. etym. Un-
tersuchungen ; '8}
Schuchardt (H.), Kreolische Studien, 494
Sebillot, voy. Gaidoz.
Tamizey de Larroque, voy. Voisins.
Tardif, voy. Coutumier d'Artois.
Thomas (a.), De Johannis de Monsterolio vita et operibus 484
— Les Lettres à la cour des Papes 492
— voy. Documents.
Thurneysen (R.), Keltoromanisches 493
Tiktin (H.), Studien zur rumasnischen Philologie 494
Tobler (A.), Das Buch d. Uguçon da Laodhe 49*
— voy. Dis dou vrai aniel.
Uhlmann (Fr.), Italienische Anthologie 488
Verdeljuise (Li), utg. af Hugo von Feilitzen 487
Vianna (R. Gonçalves), Etudes de grammaire portugaise 495
Voigt, voy. Ysengrimus.
64O TABLE DES MATIÈRES
Voisins (Ph. de), seigneur de Montaut, Voyage à Jérusalem p. p. Tamizey de
Larroql'e t 49 1
Ysengrimus, hgg. von E. Voict , 495
Zarncke (E.), Parallelen zur Entfûhrungs-Geschichte im Miles gloriosus, , 484
PÉRIODIQUES.
Archiv f. lateinische Lexicographie, I 471
Bulletin de la Société des anciens textes français, 1883, n° 2 179
— — — n° 3 467
Congrès scientifique de Dàx, 1882 632
Deutsche Literaturzeitung, 1 883 , octobre-décembre 1 80
— 1884. janvier-juin 478
Ciornale storico délia letteratura italiana, n"5 2-6 467
Literarisches Centralblatt, 1883, octobre-décembre 180
— 1 8S4, janvier-juin 478
— — juillet-septembre 632
Literaturblatt fur Germanische u. Romanische Philologie, 1883, octobre-décembre;
1884, janvier- juin 465
Lyon-Revue, 1 834, 30 avril 476
Mémoires de la Société des Antiquaires de France, XLII (1882) 179
Miscellanea di storia patria XXII (1884) 473
Nordisk Tidskrift for Filologi, Nouv. Série, VI 472
Revista scientifica, I (1882), n0' 11 et 12. . . • 477
Revue critique, 1883, octobre -décembre 180
— 1 884, janvier-juin 478
— — juillet-septembre 632
Revue de Bretagne et de Vendée, 6e série, V (1884), janvier 476
Revue de la Société des Etudes historiques, 1883, septembre-octobre 180
Revue des langues romanes, 1883, septembre-novembre 177
— 1883-1884, décembre-mars 464
— 1 884, avril-août 628
Sitzungsberichte d. Kcenigl. preussischen Akademie d. Wissenschaften, XXVII,
1884 477
Studente (Lo) Magliese, 1 884, mars-avril 477
Zeitschrift f. romanische Philologie, VII, 2, 3 178
— — 4 4<55
— VIII, 1 629
CHRONIQUE.
Janvier 181
Avril-juillet 479
Octobre 633
Le propriétaire-gérant : F. VIEWEG.
Imprimerie Durand, à Chartres.
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eiNUIftG 5^ r. MAY 1 8 1966
PC Romania.
2
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1. 13
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